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1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 07:18

Il y eut un temps, appelons-le les années 60, durant lequel le cinéma mutait de façon bien étrange. D'une part, le système industriel entier et son fonctionnement était remis en question par des franc-tireurs, dans de nombreux pays, dont certains allaient devenir de nouveaux gourous et changer pour toujours la façon de faire.

D'autre part, les fondations même d'Hollywood vacillaient, attaquées par la décrépitude des studios d'un coté, et la concurrence de la télévision de l'autre.

C'est exactement au milieu de cette pagaille que se situe l'arrivée de ce film, un OVNI comme il en existe peu. Pour bien comprendre l'existence de cette étrange comédie, il faut d'une part considérer la personnalité hors-norme de son réalisateur-producteur: Stanley Kramer est un ambitieux, un accumulateur de projets fous qui tient en son contrôle tous les aspects du film, une sorte de retour aux années 20, avant l'âge des studios donc, à lui tout seul, et un showman qui a compris, à la suite de Cecil B. DeMille mais dans un genre bien remis à jour, que si la qualité des films doit rester importante, si un grand sujet (Peine de mort, les prisons, le racisme, tout y passe) s'impose, il faut aussi et surtout du spectacle. Rien d'illégitime là-dedans...

Mais il va commettre une série d'erreurs fatales.

La comédie Américaine, tradition enviable, dont les plus belles pages sont écrites depuis les années 20, est un monde à part entière, une galaxie même, dont Stanley Kramer a voulu s'approcher, avec une idée folle, à tous les sens du terme: réaliser une comédie si énorme, si spectaculaire, qu'elle éclipserait bientôt toutes les autres... Pour ce faire, il a réuni un casting de comédiens chevronnés, trouvé une idée de scénario, lancé un film avec une équipe de solides techniciens, engagé des armées de cascadeurs.... et trouvé deux gimmicks inattendus, qui vont vendre le film à eux seuls: d'une part, c'est une comédie, on va donc inviter des comédiens à faire des apparitions tout au long du film; ensuite, puisque la télévision est là, et propose déjà de la comédie, pour lui faire concurrence on va donner du grain à moudre au public: le film va durer près de trois heures, façon gros spectacle à la Cinérama... Avec ouverture, entr'acte, conclusion en musique. Le scénario va reposer sur une intrigue autour d'une chasse au trésor en une journée, et le tour est joué... Le résultat donne un film dont le résumé est un texte dans lequel un mot sur deux est un nom entre parenthèses...

Un malfrat tout juste sorti de prison (Jimmy Durante) crashe sa voiture lors d'une poursuite, sur une route de Californie. Sont témoins de ses derniers instants un groupe de personnes, qui roulaient dans quatre voitures différentes (Milton Berle, Mickey Rooney, Sid Caesar, Edie Adams, Ethel Merman, Jonathan Winters, Buddy Hackett, Dorothy Provine). Ils apprennent de la bouche du mourant que celui-ci a enterré dans un parc de Santa Rosita une fortune, et qu'il leur suffit d'aller la collecter: elle est enterrée "sous un grand W". Très vite, les huit protagonistes vont devenir des concurrents afin de mettre la main sur le magot. La police les surveille, sous la direction du capitaine de Santa Rosita, Culpeper (Spencer Tracy), et d'autres personnes viennent s'ajouter au groupe de huit, au hasard des péripéties: Terry thomas, Peter Falk, Eddie Rochester Anderson, etc... De l'ambition, des poursuites en voiture, des cascades...

Après tout, il faut voir grand, et on ne fait pas de cinéma sans vouloir faire que les films qu'on réalise soient bons... Et cette politique de l'excès est en phase avec l'histoire d'un genre dont les meilleurs représentants ont toujours voulu parfaire leur art, aller plus loin donc. Et avec l'apparition des films de Billy Wilder, après ceux de Capra, la comédie est devenue de plus en plus ambitieuse; un genre dont bien des films tournaient deux décennies auparavant autour d'une heure voit désormais des films imposant de plus de deux heures, donc la durée importante de ce nouveau film n'est pas là non plus une idée trop étrange. Quant au "toujours plus" qui consiste à ajouter à l'intrigue des gags liés à l'apparition express de vedettes (Jerry Lewis, Buster Keaton, Les trois Stooges...), c'est là encore de bonne guerre...

Mais de toute façon, le film est raté; parfois drôle, toujours distrayant, mais trop long, ne tenant qu'à un fil ténu qui s'émousse vite, et surtout, gâché par la règle du toujours plus, qui a poussé le réalisateur à demander à ses acteurs un jeu hystérique de la première à la dernière minute. De plus, si c'est effectivement, assez drôle parfois, l'ensemble est dominé par l'impression que toute subtilité psychologique doit être bannie, et me donne le sentiment que Kramer n'a pas compris ce qu'était la comédie. Bien sûr, il y a des moments de grâce ça et là, et des apparitions qui touchent au sublime; d'autres sont juste émouvantes: Keaton, par exemple, qui réussit en quelques secondes à exprimer tout le ressenti de sa présence en déclamant un évident "qu'est-ce que je fais là?" rien qu'avec son corps et ses mouvements gauches... Et puis quelle idée de vouloir refaire Intolerance (Chacun des équipages de témoins de la mort de Durante ayant finalement sa propre histoire, découpée en épisodes reliés par le montage) en comédie? Qui plus est, et là tout le monde est d'accord, tout ça est bien trop long.

Ce film est finalement un signe des temps, une erreur de la nature... Quoique... Il me semble qu'il a eu une descendance: à l'époque, le film de guerre avait un équivalent, avec The longest day. Il y allait avoir How the west was won, bientôt aussi;  le film énorme avec pléiade de figurants et "cameos" était de rigueur... Donc à la suite de celui ci, la Fox a décoché son Those magnificent men in their flying machines, et Blake Edwards a réalisé son propre hommage au genre, The great race. Mais en ce qui concerne ce dernier, très réussi, c'est un orfèvre qui l'a fait, un spécialiste.

Pas celui-ci.

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Published by François Massarelli - dans Comédie Filmouth Criterion Edward Everett Horton
27 février 2012 1 27 /02 /février /2012 09:06

http://3.bp.blogspot.com/_zAoyoHwC5IQ/S1Hz4JAvoBI/AAAAAAAAH8Q/5aaJLwKC65k/s400/Kid+Brother+(1927)+7.jpgEntre deux films de la veine citadine et satirique de Lloyd (For heaven's sake en 1926 et Speedy en 1928), plus en phase avec le cinéma de l'époque, l'artiste s'est malgré tout repenché sur le monde de Grandma's boy, ajoutant un nouveau chapitre tardif à cette magnifique tendance du cinéma Américain à faire de la parabole rurale... Et la référence à Grandma's boy s'impose d'autant plus que le film en est presqu'un remake, en plus lyrique et plus long. Mais le film a aussi été pour Lloyd l'occasion d'une bataille personnelle, puisque pour la première fois, il lui a fallu changer de réalisateur en cours de route. Avec le contrôle de sa star, la petite histoire du film n'a pas trop filtré, mais au moment de donner un successeur à For heaven's sake, Sam Taylor n'a pas repris sa place de réalisateur: c'est à Lewis Milestone que revient sans doute le crédit de l'essentiel de la direction; mais un contrat avec Hughes rendait sa participation problématique (De même a-t-il été débarqué de Tempest en 1928, au profit de...Sam Taylor, qui a signé le film!). On se doute que Lloyd a comme d'habitude mouillé sa chemise, et participé pour une large portion, mais c'est à Ted Wilde que revient le crédit, partagé par l'obscur J. A. Howe, réalisateur de comédies courtes chez Christie. Ajoutons à ces multiples créateurs le nom de Gaylord Lloyd, crédité comme assistant réalisateur, ce qu'il allait être ensuite sur quatre autres films, et on a une idée de la pagaille...

A Hickoryville, petite bourgade du bord de mer, tout va bien: le shérif Jim Hickory (Walter James) et ses deux grands fils (Leo Willis, Olin Francis) veillent au grain. Ils envisagent de faire construire un barrage pour la petite ville, avec l'appui et le respect de la population. Le troisième des fils Hickory, en revanche, est un grand benêt que personne ne respecte, surtout pas ses frères. Son père l'aime bien, mais ne lui fait pas confiance. Et donc, fatalement, dès qu'il est seul, Harold essaie de"jouer" à être son père, dont il aimerait tant mériter la confiance. C'est dans ces conditions que débarque en ville la roulotte d'un "medicine show": une jeune femme, Mary Powers (Jobyna Ralston),  a repris les affaires de son père, plus ou moins sous la pression de "Flash" Farrell (Eddie Boland) et de l'"homme fort" du spectacle, Sandoni (Constantine Romanoff). Ils réussissent à profiter de la naïveté d'Harold pour lui extorquer une autorisation de faire leur boniment à Hickoryville, et d'autre part Harold rencontre Mary dans de dramatiques conditions puisque celle-ci manque d'être violée par Sandoni... Mais s'est-elle choisi le bon chevalier pour la secourir?

http://www.silentfilmstillarchive.com/stills/kid_brother063.jpgUn monde rural sans age, des décors absolument superbes, et une façon unique de tirer parti de l'environnement, le film est une immersion complète, comme l'étaient ces autres films que Lloyd a pris comme modèle; on pense bien sur à Tol'able David (Henry King, 1921), aux comédies de Griffith. Mais si la référence est liée à l'histoire du film "sérieux", Lloyd n'a pas négligé les gags, mais a comme d'habitude su parfaitement les intégrer à la trame dramatique, et surtout au développement des personnages. Comme dans les autres films, l'enjeu est ici pour Harold de prouver sa valeur en réussissant à trouver en lui le courage et la force de se mettre en avant. Au contact de Mary, il va réussir, comme le montre cette admirable scène de rencontre entre les deux amoureux, qui se termine sur une ascension: Lloyd la voit s'éloigner, et escalade un arbre de branche en branche pour qu'elle ne disparaisse pas de son champ de vision... Une des scènes les plus drôles voit Mary invitée à rester chez les hickory après la destruction de sa roulotte. Mais les frères Hickory, en chemise de nuit, doivent se cacher par pudeur. Ensuite, une voisine vient proposer l'asile à Mary pour la nuit (Trop d'hommes chez les Hickory!!), ce qu'Harold ne révèle pas à ses frères, et il se fait ensuite passer pour elle afin de profiter de la situation en se faisant dorloter... Mais le clou du film, dans ses deux dernières http://wondersinthedark.files.wordpress.com/2010/02/kid-brother-3.jpgbobines, voit Harold se déchaîner pour sauver aussi bien son père que la jeune femme en résolvant le mystère d'un vol qui risque d'entraîner l'arrestation de son père. Harold se bat comme un diable contre l'impressionnant Sandoni, sur un bateau échoué...

Dernier film de Lloyd interprété par la lumineuse Jobyna Ralston, The kid brother était bien parti pour être sans doute le préféré de son auteur... Mais le manque de succès d'un film qui était sans doute très démodé en a décidé autrement. et The kid brother a été occulté par Lloyd durant des années, jusqu'à ce qu'un Kevin Brownlow admiratif persuade les ayant droit de céder le film pour en diffuser une restauration, accompagnée d'une partition splendide de Carl Davis. C'est bien le moins qu'on devait à ce film tendre, témoin du savoir-faire impressionnant d'un artiste de génie. Pour ma part, j'en ai fait mon Lloyd préféré depuis longtemps...

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Published by François Massarelli - dans Harold Lloyd Muet 1927 Criterion ** Jobyna Ralston
26 février 2012 7 26 /02 /février /2012 21:00

Nous rencontrons l'océanographe Steve Zissou (Bill Murray) à un festival Italien, ou il présente son nouveau documentaire, partie intégrante de sa série The life aquatic with Steve Zissou: il tourne autour de la mort de son partenaire et ami Esteban (Seymour Cassel), disparu suite à une rencontre avec un animal que tout le monde croyait mythique: le requin jaguar. La suite des évènements est claire: Zissou est décidé à reprendre la route, afin de trouver le requin et venger son ami. Mais d'une part, le producteur (Michael Gambon) est dans une mauvaise passe, et d'autre part, le couple Steve et Eleanor (Anjelica Huston) bat de l'aile. Mais pour corser le tout, il y a deux nouveaux arrivants sur le bateau Belafonte: une journaliste assez caustique et enceinte jusqu'aux yeux (Cate Blanchett), et un jeune homme qui se prétend le fils illégitime de Steve, Ned Plimpton (Owen Wilson)...

La crise et ses conséquences, un thème cher et récurrent chez Anderson, prennent ici les couleurs saturées et irréelles des films kitschissimes de Steve Zissou, un enthousiaste de la mer qui reconnaît lui-même bâcler ses oeuvres, cuisinées dans le laboratoire autarcique qu'est le bateau Belafonte, dont Wes Anderson fidèle à ses petites habitudes nous présente une impressionnante vue en coupe. Belafonte, chanteur de... calypso, et un bonnet rouge pour toute l'équipe: Zissou est un démarquage de Cousteau, dont l 'enthousiasme boy-scout laisse ici la place à une série de doutes, et l'impression insistante d'un beau gâchis: en dépit de l'indéfectible soutien de membres de son équipe (Willem Dafoe, formidable), du triomphe fait par le festival Italien dont Zissou est supposé être l'invité, le fait est que Zissou est en décalage constant. L'envie d'Eleanor de prendre le large après trop d'infidélités, le fait que le producteur soit marron, et l'arrivée inopinée d'un fils venu de nulle part, et d'une journaliste qui ne mâche pas ses mots, viennent s'ajouter à la mort traumatique d'Esteban.

 

http://gerrycanavan.files.wordpress.com/2007/09/4_1280.jpgEsteban? Steve? Ne cherchons pas plus loin: C'est de lui-même que le personnage principal doit apprendre à faire son deuil. Le film s'ouvre effectivement, via la comédie, sur la mort du double de Steve, celui des années d'insouciance, dernier vestige sans doute de la jeunesse du héros... Et bien sur, Anderson finit par montrer d'une part la mort du fils choisi, Ned, traumatisme plus vivace encore, et l'abandon de la vengeance: Zissou est un homme qui n'arrive pas à faire face à la mort, et peine à dire adieu à ce qu'il a été si longtemps, que ce soit ou non caricatural... La politesse de l'absurde, le sel de la parodie dans ce qui est sans doute le plus excentrique de tous les films d'Anderson, n'y font rien: il y est question d'une crise énorme dans la vie d'un homme. Tout renvoie à lui, y compris son ennemi, sorte de négatif parfait de Zissou: lui aussi océanographe imbu de lui-même, Hennessey (Jeff Goldblum) laisse son nom sur tous les objets qui l'entourent, mais de façon plus professionnelle. Il a lui aussi été le mari d'Eleanor, mais est forcément en proie au doute, de son propre aveu: il se présente comme "en partie gay". A la fin du film, il est sauvé par Zissou, et devient un membre de sa petite troupe, au moins symboliquement.

 

http://grouchoreviews.com/content/films/2099/1.jpgZissou, donc atteint par l'age, s'interroge sur sa vraie place, sur le sens de toutes ces babioles et billevesées, de ces costumes et de ces coutumes, survivances d'années d'autarcie sur un bateau irréel, avec ses deux dauphins cameramen... il part à la recherche d'un Moby dick, cet improbable "requin jaguar" aussi irréel et bizarroïde que tous les animaux animés pour ce film (Par une équipe dirigée par Henry Selick), et se trouve en chemin, changé, plus à l'aise avec lui même après avoir affronté quelques dragons. Un héros de Wes Anderson, en somme. Restent quelques particularités à ce film, qui prend occasionnellement l'apparence d'un des documentaires mal fichus de Zissou, et tente même lors d'une tentative de sauvetage épique, de se métamorphoser en film d'action, sans qu'aucun de ses personnages ne se départisse de son absence de sentiments apparents... Sinon, bien sur, on peut essayer de résoudre deux énigmes: pourquoi Anne-Marie, la scripte de Zissou, doit-elle passer les 45 premières minutes du film topless? Et ce, en toute circonstances... Pourquoi enfin Pelé (Seu Jorge), l'un des assistants de zissou, chante-t-il en permanence du Bowie.... en Portugais? Remarquez, concernant David Bowie, c'est un exemple d'artiste polymorphe, qui a tout fait, tout vécu... et pourtant il n'est toujours pas lessivé. Comme Zissou? J'ose à peine l'écrire.

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Published by François Massarelli - dans Wes Anderson Criterion
23 février 2012 4 23 /02 /février /2012 16:52

Adaptant un roman d'Ed McBain (Evan Hunter), publié sous le titre de King ransom, Kurosawa reprend dans un premier temps un dispositif cher à l'auteur: il va passer de personnage en personnage, créant un kaléidoscope de points de vue qui permet au spectateur d'embrasser la situation de façon plus complète, mais surtout de voir changer sa perspective. Rashomon n'est donc pas si loin... Même si l'auteur du film a décidé d'être fidèle à l'auteur du livre au moins sur un autre point: si l'intrigue est transposée au Japon, c'est malgré tout une histoire contemporaine, et de fait un film passionnant, l'un des meilleurs de Kurosawa. Le titre Anglais est High and low, et le titre Japonais se traduirait facilement en Le ciel et l'enfer.

Kingo Gondo (Toshiro Mifune) est un industriel auquel tout a jusqu'à présente plutôt bien réussi; il est à la tête d'une confection de chaussures, avec suffisamment de pouvoir pour prendre des décisions importantes. S'il est arrivé au sommet via la dot de son épouse, il a maintenu certaines exigences qui font de lui un patron respecté de ses employés... mais pas de ses actionnaires. Il s'est couvert, en empruntant et en hypothéquant sévèrement pour devenir l'actionnaire principal et sauver le caractère des produits qu'il confectionne. Au moment ou il apprend cette nouvelle à son épouse, il reçoit un coup de téléphone: un homme lui annonce avoir kidnappé son fils, et lui réclame 30 millions. Mais le petit Jun est toujours dans la maison, et il est facile de conclure que c'est finalement Schinichi, le fils du chauffeur, qui a été enlevé. Le kidnappeur réclame malgré tout ses 30 millions. Gondo fait appel à la police et aux hommes de l'inspecteur Tokuda (Tatsuya Nakadai); il est déterminé à ne pas payer, afin de préserver l'oeuvre de sa vie, et son futur, mais il finit par se ranger à l'avis de sa femme, qui refuse de mettre en danger la vie de Schinichi. la course contre la montre commence...

45 minutes durant, le film est situé dans la maison de Gondo; on voir clairement tout ce temps, à chaque fois qu'un personnage regarde par la fenêtre, que celle-ci est au-dessus de toute la région. Plus tard, lorsque le film s'ouvre à l'extérieur, on la verra, visible de loin, en particulier par le kidnappeur qui n'a jamais caché être en mesure de voir chaque fait et geste de l'appartement... Mais ces 45 minutes, pour étouffantes et tendues qu'elles soient, établissent non seulement la situation et sa tension inhérente (On est, bien sur, en plein film noir), mais aussi le véritable enjeu du film, qui sera souvent repris par les principaux "passeurs" de point de vue, les policiers réunis autour de Tatsuya Nakadai, qui par leur mouvement incessant vont permettre au spectateur de changer de point de vue, et d'adopter même brièvement celui du kidnappeur lui-même, aperçu assez tôt dans le film. Si Gondo est au départ un patron Japonais assez impitoyable, prêt à sacrifier un enfant à sa réussite, il va faire machine arrière, et cette humanité qui le caractérise va permettre au spectateur de se faire sa propre vision sur cette vie 'entre le ciel et l'enfer'. Les classes sociales et leurs différences sont bien présentes, ne serait-ce qu'à travers les rapports complexes entre Gondo et son chauffeur, le père de l'infortuné garçon. Pour Gondo, le fait que son fils ait été kidnappé n'a pas la même résonance que si c'est le fils de son chauffeur. Pour Madame Gondo, en revanche, la différence n'est pas si grande, et pour les policiers comme le kidnappeur, cela ne change rien: les uns doivent faire leur travail et arrêter l'homme, l'autre va profiter de la situation pour alléger Gondo de son argent, le but étant de toute façon d'humilier celui qui se croit au-dessus de tout, littéralement.

Tourné en Scope Noir et blanc (Sauf pour une petite idée inattendue, un joli filet de fumée rose...), mais au plus près des personnages, comme dans l'urgence, le film est divisé en trois parties: la première, donc, est ce huis-clos étouffant dont il était question plus haut; la deuxième, consacrée aux premières avancée de l'enquête, ainsi qu'à l'échange, effectué via un train en mouvement, entre les valises d'argent et l'enfant (Magnifique scène de suspense ferroviaire!!); enfin, la troisième partie voit les enquêteurs s'approcher de la vérité, et tendre un piège à l'homme (Tsutomu Yamazaki), le traquant jusque dans les plus répugnants bas-fonds. Le mouvement du film, décidément, est celui d'une chute vertigineuse... Kurosawa profite donc du dispositif de McBain autant pour montrer toute l'enquête et sa progression dans les moindres détails, ce qui est rendu possible par un film qui prend son temps; mais il rend aussi une vision du monde qui est plutôt difficile à entrevoir de chez Gondo, ce que celui-ci comprend à la fin: invité par le kidnappeur-meurtrier à une dernière entrevue, peu avant son exécution, il est en toute fin du film laissé seul à son reflet dans une vitre: Kurosawa ne fait finalement aucune différence entre le héros Gondo, admiré, mais amer (Il a tout perdu et va devoir repartir à zéro, lâché par ses salauds d'actionnaires qui ne peuvent faire confiance à un homme qui sacrifie l'argent à un enfant qui n'est même pas le sien...), et Takeuchi, l'homme qui a vécu dans la zone et dans la haine toute sa vie, et dit ne pas craindre l'enfer: il y est né. Et sur ce, Kurosawa lâche le mot "fin".

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa Noir Criterion
5 février 2012 7 05 /02 /février /2012 18:47

Ce film est le plus gros succès de la carrière de Harold Lloyd, et symptomatiquement, il en a automatiquement fait son préféré, le ressortant presque tel quel, alors que d'autres films, dont Safety last, ont été sérieusement amputés lors de leurs passages à la téévision, sous la supervision de leur créateur. De même, lors de leur come-back commun, Preston Sturges et Lloyd sont revenus en 1947 sur ce film, en imaginant une suite, The sin of Harold Diddlebock. L'histoire, qui concerne l'arrivée au collège d'un ado attardé qui est obsédé par l'idée de devenir populaire, et devient immédiatement la risée de toute l'université sans même s'en apercevoir, colle à la thématique de la révélation du caractère d'un jeune homme, mais se situe dans l'univers ultra-codé du collège. Que le film ait été un énorme sucès n'est pas étonnant; il contient une scène qui en dit long: Harold Lamb est sur le point de rejoindre son université, et est obsédé par un film, dans lequel un jeune homme devient, précisément, la star de l'université... Il est vaguement ridicule, mais il est aussi touchant, car l'acteur sait parfaitement se situer ainsi entre deux eaux.

A l'instar de ce film, d'autres productions populaires vont explorer cet univers, notamment avec William Haines, mais on peut aussi citer le peu probant College de Buster Keaton, qui partage d'ailleurs quelques défauts avec ce film, et en est clairement inspiré...

Pour commencer, ni Keaton ni Lloyd n'ont l'age de leurs rôles, et le plus problématique, c'est que l'un comme l'autre étaient des athlètes... il est difficilement crédible de les voir en jeunes étudiants, qui plus est non-sportifs. Mais si College s'empêtre assez rapidement dans un discours profondément anti-intellectuel, celui-ci reste bon enfant, et Lloyd prend un malin plaisir à montrer la recherche du vrai soi via le sport pour son personnage... Il est aidé en cela par Jobyna Ralston, la seule vraie amie (Et plus, bien sûr...) d'Harold, comme d'habitude son égale et un soutien sans faille. Elle a droit à deux jolies scènes d'introduction: Harold se retrouve assis à coté d'elle dans le train sans la connaitre, et ils font ensemble des mots croisés, égrénant sans se rendre compte de l'effet rendu des mots doux pour correspondre à une définition: Sweetheart, darling, honeybunch... Plus tard, Harold s'installe sans savoir chez les parents de la jeune fille qui lui louent une chambre, et en voulant nettoyer un miroir, il voit tout à coup le visage doux de la belle, comme une apparition magique...

Si l'embarras, ressort classique de la comédie quotidienne des années Hal Roach est l'un des principaux ingrédients du film, il est ici combiné avec la méprise, base du personnage de Harold Lamb, qui croit dur comme fer en sa popularité alors que le monde entier, ou presque, se moque de lui. On aimerait voir ça dans un autre univers que le college, et cette obsession du sport, d'ailleurs légèrement égratignée par un intertitre: "Tate College, un de ces stades de football auxquels sont rattachés une université..."

Mais il ne s'agit nullement de cracher dans la soupe, Lloyd croyait à 100% à son personnage. Il croyait dans le verdict du public, ce qui explique qu'il ait tant cru à ce film, certes bon, mais pour ma part, je ne pense pas qu'il s'agisse de son meilleur. A noter que le dernier quart d'heure est comme d'habitude dévolu à un climax bien sûr footballistique. Et comme de juste, en dix secondes, là ou Chaplin aurait fait magnifiquement perdre son camp, Lloyd emporte le morceau...

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Published by François Massarelli - dans Harold Lloyd Muet 1925 Sam Taylor Criterion ** Jobyna Ralston
20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 18:35

Harold Lloyd a quitté la petite ville de Great Bend, pour devenir quelqu'un dans la grande ville. Il a promis à sa fiancée Mildred de devenir important rapidement, afin qu'ils puissent se marier. Mais la réalité ne lui permer pas de monter si vite les échelons du magasin ou il travaille, et il est un simple vendeur au rayon tissus. Lorsqu'elle vient le visiter, il a toutes les peines du monde à la maintenir dans son ilusion, c'est la raison pour laquelle il saute sur l'occasion qui se présente, lorsque ses patrons cherchent un coup publicitaire pour faire bondir leurs ventes, il leur propose de demander à un de ses copains, un ouvrier qui travaille dans la construction de gratte-ciels, et qui n'a pas la moindre complexe à grimper sur les façades des buildings, d'escalader l'immeuble du grand magasin afin de provoquer une affluence record. Mais le jour venu, le copain a maille à partir avec un policier, et c'est à Harold de remplir le contrat s'il veut vraiment monter en grade...

Ce film est bien sûr le plus connu de tous les longs métrages de Lloyd, et on peut sans aaucun doute facilement le comprendre. Au coeur du film, la fameuse ascension, cette icone du muet, qui fait penser à bien des gens que Lloyd est une sorte de super-cascadeur, ce qu'il n'était pas, ou que tous ses films ne sont qu'un enchainement d'acrobaties. Le fait que Lloyd ait été particulièrement fier de cette séquence, l'ait souvent montrée hors contexte, a bien sur été un facteur déterminant. Mais voir le long métrage entier dans la continuité de ses 73 minutes, c'est toujours une occasion splendide de toucher du doigt le génie d'Harold Lloyd. On mentionnera une bonne fois pour toutes deux faits: d'une part, le comédien a perdu des doigts de sa main droite, ici cachée sous un gant qui la reconstitue: certaines scènes ont du être plutôt compliquées à tourner; ensuite, contrairement à la légende, ce n'est pas le comédien qui a fait toute cette impressionnante scène, mais tous les plans généraux de l'immeuble ont été tournés avec le cascadeur Bill Strothers qui joue le copain de Lloyd dans le film... La substitution de l'histoire est en fait inversée durant le tournage. Sinon, bien sur la topographie particulière de la Californie a permis à l'équipe de tourner les plans rapprochés de Lloyd qui grimpe en trompe-l'oeil. Mais c'est tellement bien fait! L'idée en était venue à Lloyd lorsqu'il avait vu un cascadeur escalader un immeuble en pleine ville; rendu conscient du suspense inévitable inhérent à ce genre d'activité, il avait eu l'idée d'en faire un film. Le nom du cascadeur? Bill Strothers...

Il est sans doute un rien facile de le dire, mais ce nouveau long métrage fait partie d'une petite liste, précieuse, de films parfaits: la construction, qui culmine à tous les sens du terme dans cette fameuse scène d'ascension, les gags superbes et riches, et nombreux, les enjeux qui collent si bien aux années 20, et le timing de tous les comédiens, Lloyd en tête, tout concourt à faire du film une réussite. De plus, si on était dans les deux longs métrages de Lloyd devant une glorification tranquille d'une certaine idée de la vie rurale, ici le sujet est bien sur axé sur la vie citadine, et sur une certaine idée du rêve Américain, et l'ascension sociale si simplement et si efficacement symbolisée par cette ascension réelle. 

Cette montée sur l'échelle sociale, festival de gags parfaitement enchainés, a été pour Lloyd si importante que le tournage (Durant l'été 1922) a commencé par ces scènes, avant de faire le reste, brillant, mais plus routinier. Lloyd a ensuite attendu le premier avril 1923 pour le sortir, ce qui lui a permis de raffiner son film à travers le système de previews dont il était l'inventeur. Comme de juste, sortant son film un premier avril, il a d'ailleurs commencé le long métrage par un des ses trompe-l'oeil qu'il affectionnait tant: tout concourt à fare croire que le jeune homme est condamné à mort et va être pendu, alors que lorsque la caméra s'éloigne elle révèle qu'il est juste dans une gare, derrière une barrière, le noeud coulant pris pour celui de l'échafaud étant un dispositif par lequel les postiers accrochent le courrier à prendre... Le film est le dernier pour lequel Lloyd joue avec sa future épouse Mildred Davis. Devenue Mme Lloyd, elle laissera sa place sur l'écran à la délicieuse Jobyna Ralston. Sinon, le succès énorme de ce film dont Lloyd a assumé toute la production sera sans doute déterminant dans sa décision de partir de Rolin Productions, le studio d'Hal roach, afin de tourner ses films en indépendance totale. Une page se tourne bientôt... Mais quel beau film!! La quintessence de l'art de Harold Lloyd, tout simplement.

 

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Published by François Massarelli - dans Harold Lloyd Muet 1923 Sam Taylor Criterion **
16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 10:01

L'un de mes films préférés. Un jour, lisant un article prouvant que les rats ont une sorte de télépathie atavique, qui permet à un rat Européen de savoir instinctivement quel danger est représenté par un poison développé aux Etats-Unis, et s'en préserver, Kieslowski développe le scénario le plus délirant du monde: deux jeunes femmes sont nées en même temps, à des kilomètres de distance, et sont le double parfait l'une de l'autre. Sauf que l'une est Polonaise, et l'autre Française, que l'une va vivre, grâce à l'expérience de l'autre, et l'autre mourir dans une scène transgressive qui mêle de façon provocante mort et sexe, funérailles et rapports intimes, jouissance et tristesse. Interrogé au sujet de cette étonnante idée de leurrer le public en tuant une héroïne dès la première demi-heure, Kieslowski répondait par une pirouette qu'il avait fait son Psychose, voilà tout...

Le mystère reste entier, dans ce film, on ne vous expliquera rien, mais chaque vision révèle un peu plus de beautés, et cette étude à fleur de peau de l'âme féminine se transforme un peu plus en une chronique des rapports humains. Pourquoi est-on avec les autres, quelles chances a-t-on de leur apporter quelque chose, quel but poursuivent les autres dans leur rapport à nous-même, et pourquoi aime-t-on? Voilà quelques-unes des questions qui sont abordées visuellement dans ce film, emporté par une Irène Jacob qui joue le rôle de sa vie. Encore aujourd'hui, dans la rue, les gens l'appellent Véronique... Ou Weronika. 

On sait que Kieslowski, ouvert à toutes les propositions des acteurs durant les tournages, habitué à fonctionner en collaboration avec tous les techniciens, mais sûr de ce qu'il voulait obtenir, finissait toujours par bloquer au montage, un ensemble de décisions difficiles pour lui. Ce film aujourd'hui fermé par le fait d'être sorti, d'avoir été vu, et d'être désormais propriété intime de tous ceux qui l'ont aimé, a posé tellement de problèmes qu'il a failli le sortir sous plusieurs formes, dans dix-sept montages différents. Des pans entiers, des histoires parallèles, des scènes qui vont dans un sens puis dans l'autre... On l'a échappé belle, mais c'est aussi la définition de son cinéma depuis l'étrange film Le hasard (1984): chaque scène, comme chaque être, renferme son lot de possibilités, sa part d'hypothèses. Véronique et Weronika en sont donc deux.

Le film est beau, non seulement esthétiquement (Avec une responsabilité très forte du chef-opérateur Slawomir Idziak dont l'utilisation de filtres dorés dans certaines scènes leur confère un aspect inoubliable), mais aussi par sa mise en scène à la fois totalement maîtrisée, et ouverte: un jeu sur l'oeil, le regard, d'une grande cohérence, et bien sûr le refus d'imposer quoi que ce soit. Une transition parfaite pour le passage du metteur en scène de la Pologne vers l'Europe, mais aussi le début d'une nouvelle ère d'internationalisation du cinéma...

 

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Published by François Massarelli - dans Krzysztof Kieslowski Criterion
15 janvier 2012 7 15 /01 /janvier /2012 18:17

C'est toujours intéressant de se repencher a posteriori sur tel ou tel film. Celui-ci, par exemple, devenu un réel classique, presqu'une évidence, et qui est situé dans la carrière de Scott avant une décennie de vide avant le grand retour de Gladiator. Thelma & Louise a bien failli ne pas se faire! Trop spécial, trop ouvertement différent, et avec un étrange happy ending en forme de tragédie!

Mais aujourd'hui, on y voit clair: non seulement ce film est un classique, mais il est aussi l'une des riches heures du cinéma Américain de ces trente dernières années. Il a non seulement recyclé avec bonheur des aspects de divers genres, mais il a aussi été à l'origine d'une relecture des rapports hommes-femmes au cinéma. Ca tombe bien: c'est le principal thème de cette cavale magnifique, cette fuite en avant de deux femmes qui se découvrent une deuxième nature de rebelles...

Thelma et Louise, donc, quittent leur trou de l'Arkansas pour un week-end de folie; Louise est seule (Ou du moins, c'est compliqué...), mais Thelma est mariée à un crétin, qui manifestement la trompe et la brime de toutes les façons. Elle ne l'a donc pas prévenu de son escapade, qu'elle considère comme son petit geste de résistance... seulement l'équipée devient vite sauvage: les deux femmes sont en effet confrontées à un dragueur invétéré qui va tenter de violer Thelma sur le capot d'une voiture, ce qui va pousser la très chatouilleuse Louise à le flinguer à bout portant. Les deux femmes se lancent alors dans une cavale à travers l'oklahoma, puis le Nouveau Mexique, enfin l'Arizona. Elles prennent de l'assurance, et tant qu'à faire vont multiplier les pieds de nez à la loi...

Pour commencer, bien sûr, on est face à un casting fabuleux: deux femmes, pas plus, sont ici présentes avec un rôle conséquent, même si l'apparition d'une serveuse sert à orienter la perspective du spectateur, ainsi que celle du policier en charge de l'affaire, dont l'épouse jouée par Catherine Keener a été coupée au montage. Non, Scott laisse à Susan Sarandon (Louise) et Geena Davis (Thelma, son meilleur rôle) le soin d'incarner une certaine vision dela réalisation d'un idéal symboliquement féministe...

Louise, de prime abord, est le moteur des deux amies, se positionnant facilement en personne plus agée: on voit ça lors de sa première apparition, lorsqu'elle dit à des jeunes clientes qu'elles sont sans doute trop jeunes pour fumer, ce qui ne l'empêche pourtant pas d'en griller une ensuite à la première occasion. En écho à cette scène, on apprendra le fin mot quant à son histoire: Louise a quitté le Texas, pour avoir tiré sur un homme qui la menaçait, ou l'avait violée; elle ne donnera jamais complètement sa vision de l'histoire...

De son coté, Thelma est au début, à tous points de vue, sous la coupe de sa copine, et on sent à quel point elle a besoin de cette escapade, tant son mari Darryl est une insupportable andouille. Le film prend en ce qui la concerne des allures de voyage initiatique (Première cigarette, premier adultère, premier orgasme, et premier casse!!). Mais c'est elle qui va réellement imprimer à leur fuite sa véritable nature lorsqu'elle se rend responsable de la perte de leur argent, elle prend sur elle d'improviser un cambriolage, et va ensuite devenir le moteur du couple en matière d'illégalité, toujours teintée d'une vengeance toute féminine.

Cette tendance à vouloir venger la femme culmine dans une scène des plus jubilatoires, lorsque les deux jeunes femmes font exploser le camion-citerne d'un routier obsédé sexuel de la pire espèce, afin de lui faire regretter de leur avoir manqué de respect, comme du reste à toutes les femmes. Les deux femmes incarnent par ailleurs leur transformation en passant de leur parure typiquement Américaine (ultra-maquillées) à ce look rugueux, mis en avant par les très nombreuses scènes durant lesquelles elles utilisent un miroir, ou changent aussi consciemment que possible de toilette. Dans les scènes finales Thelma porte comme un trophée la casquette ridicule enlevée au routier dégoutant dont elles ont fait sauter le camion. Plus que l'éternel féminin, ces scènes symbolisent leur métamorphose consciente en révolutionnaires.

Les hommes, dans ce film, n'en mènent pas large: Darryl, bien sur, est un VRP qui ment à sa femme en lui interdisant de s'amuser; Harlan (Timothy Carhart), le violeur, passe sans honte ni remords des mots doux aux baffes puis au viol; personne parmi les protagonistes ni la police n'aura le mondre mot de respect suite à son meurtre par Louise. J.D. (Brad Pitt), un jeune auto-stoppeur pris par Louise pour faire plaisir à Thelma qui craque sur lui, va partir avec l'argent des filles après avoir couché avec Thelma; enfin, même le sympathique Jimmy (Michael Madsen), le petit ami de Louise, qui l'aime, et veut bien faire, gâche tout en essayant de la manipuler. Seul, sans doute, le policier Hal joué par Harvey Keitel semble à même de comprendre à travers divers recoupements que les deux femmes ont des circonstances atténuantes...

D'une certaine façon, avec ce film on assiste à un attentat anti-machiste pérpétré par deux magnifiques kamikazes. Ces deux personnages savent mettre les rieurs de leur côté, mais on notera qu'une bonne part du film louche vers la comédie, grâce au ton des scènes de l'enquête, dans lesquelles Hal est aidé de Max, un collègue joué par le grand second rôle Stephen Tobolowsky. Plutôt que d'occasionner une simple rupture de ton, ces scènes permettent à Scott et à l'acteur Christopher McDonald de charger le personnage de Darryl... Qui semble bien mal parti sans Thelma: il marche dans la pizza, littéralement.

Le mélange entre road-movie et la comédie, matiné d'enquête policière, est également accompagné par une véritable plongée dans le western contemporain. L'itinéraire choisi n'a rien de naturel, puisque de l'Oklahoma vers le Mexique, où les deux femmes souhaitent fuir, il conviendrait d'emprunter des routes Texanes. Mais Louise fait comprendre au fur et à mesure que tout passage par ce dernier état est impensable, elle y est recherchée pour meurtre. Donc les deux femmes bifurquent par le nouveau Mexique, puis l'Arizona.

...Ce qui permet au spectateur de profiter de la vue (Grand canyon, Monument valley), mais aussi de voir les us et coutumes de l'ouest contemporain. Le jeu savoureux des accents, les idiosyncrasies locales exacerbées (Beef-jerky, danse western, 10-gallon hats), tout nous fait penser aux frères Coen d'une certaine façon, Scott s'étant intéressé de très près aux moyens d'utiliser les ressources esthétiques locales. Lachées en pleine nature superbe, Thelma et Louise, en héroïnes Scottiennes, finissent par se confondre avec l'environnement; on est à la fois en plein dans l'univers de Ridley Scott (Voir Sigourney Weaver dans Alien, Sean Young dans Blade Runner, Mia Sara dans Legend, Eva Green dans Kingdom of Heaven, et enfin Cate Blanchett dans Robin Hood, pour s'en tenir aux femmes), voire en plein mythe...

...Le film se termine par le saut dans le vide, comme chacun sait. Les deux femmes, relativement calmes face à leur destin, ont pris soin de remarquer que le Grand Canyon était décidément bien beau à voir. C'est Thelma qui prend la décision, en faisant comprendre à Louise que la seule solution, c'est "de continuer", c'est à dire de se précipiter dans le vide. Typiquement, la police a répondu à la surenchère des deux femmes par une surenchère à sa façon, avec des voitures, des snipers à la gâchette facile, un hélicopère, et un Harvey Keitel bien embêté de se trouver là: son policier qui a compris que les deux jeunes femmes sont bien au moins partiellement des victimes, tente dans une course absurde, et au ralenti, de les empêcher, mais...

 

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Published by François Massarelli - dans Ridley Scott Criterion
8 janvier 2012 7 08 /01 /janvier /2012 19:07

Hitchcock disait, lorsqu'on lui demandait quelle était l'histoire parfaite pour le cinéma, que la meilleur façon de commencer était "boy meets girl". Avec ce film, Lubitsch ose boys meet girl.... George, un peintre sans le sou, et son copain Tom, un dramaturge jamais publié, rencontrent dans un train Gilda, une jeune femme en partance pour Paris. elle est mieux lotie qu'eux, bien qu'elle soit également artiste: elle travaille pour Max Plunkett, le publicitaire. Tout ce petit monde débarque dans la capitale, et vit alors une étrange histoire d'amours, puisque Gilda aime Tom et George, et elle trompe Tom avec George et George avec Tom. Jusqu'au jour ou les trois décident de mettre carte sur table, et de se concentrer sur le travail, à l'écart du sexe! Avec l'abstinence, Gilda devient selon sa propre formule "mère des arts", et aide ses compagnons d'infortune à percer. Le prremier à réussir, c'est Tom; mais lorsqu'il doit partir pour Londres, afin de donner toute sa chance à une pièce qui va triompher, l'inévitable arrive: George et Gilda sont seuls...

 

D'une pièce de Noel Coward certainement brillante, que je n'ai pas vue, Ernst Lubitsch a réussi, tout en maintenant avec la complicité du scénariste Ben Hecht la cohésion de la pièce initiale, à faire un film rigoureux, essentel, à la fois drôle et franchement impertinent, dans lequel toutes les possibilités de combinaison des alliances sont évoquées. Y compris, sous-entendue à la fin, un ménage à trois tumultueux... En pleine époque pré-code, c'est-à-dire avant le renforcement de le censure dans le cinéma Américain, le metteur en scène jongle avec les situations inconvenantes et les sous-entendus brillament amenés. On a d'abord la conversation au cours de laquelle Gilda avoue à ses deux amis qu'elle les a tous les deux trompés avec l'autre, avant de se décider pour un "gentleman's agreement". Puis cette situation au cours de laquelle Tom laisse ses deux amis seuls, et Gilda après une embrassade soudaine va sur un lit, se couche et dit doucement à tom: "We had a gentleman's agreement, but unfortunately, I'm no gentleman..." elle prend donc la responsibilité de la situation, mais ensuite, c'est l'arrivée de Tom à Paris qui va inverser la situation... Après la fuite de Gilda aux Etats-Unis, ou elle se marie avec Max Plunkett, on les voit tous deux, depuis la rue, à l'intérieur d'un magason de literie, venir mesurer un lit pour deux. Cette petite scène muette est très éloquente, d'autant qu'on la voit avant d'entendre parler du mariage. La fuite avec Max est pour Gilda une initiative visant à préserver l'amitié de ses deux amants, mais elle n'est pas sans contrepartie! Enfin, la fin est la aussi très claire: s'ils évoquent à nouveau le "gentleman's agreement", cette situation basée sur un accord mutuel qui implique qu'aucun des trois ne tente de revenir à une situation amoureuse, Tom et Gilda, puis Gilda et tom viennent d'échanger des baisers sans la moindre équivoque...

 

Lubitsch sera toujours le maitre du non dit, c'est une évidence, mais c'est aussi un champion du non-montré. Un gag de ce film admirable me reste à l'esprit: lorsque Tom et George se rendent chez Max et Gilda, dans le but de récupérer leur amie mais certainement aussi pour mettre un joyeux bazar dans la vie rangée du trop tiède M. Plunkett (Le grand edward Everett Horton, rien de moins), un nom revient sans cesse: M. Egelbauer est en effet l'invité d'honneur de la soirée organisée cette nuit-là chez les Plunkett, et c'est un industriel courtisé par Max, qui souhaite que sa femme soit aussi veule que lui. Sans dire un mot, on voit donc les deux amis se rendre au salon, alors que M. Egelbauer est en train de chanter d'une voix de baryton, et sans qu'on les suive, on entend tout à coup les deux hommes l'imiter en chantant son nom. Dans le vacarme qui s'ensuit, la caméra ne bouge toujours pas, et c'est depuis l'entrée que nous assistons à ce qui se passe, sans rien voir... Mais nous pouvons tout imaginer: Lubitsch partageait avec d'autres (Wellman, notamment) un sens de la mise ne scène si puissant qu'il pouvait se priver avec bonheur de la scène à faire! Ajoutons que George, c'est Gary Cooper, Tom Fredric March, et que Miriam Hopkins, alors en pleine gloire méritée, prête son joli minois propice aux arrières-pensées les moins religieuses à la belle Gilda. Elle compose un personnage étonnant et moderne de femme qui prend deux hommes sous son aile, et qui assume sans aucune honte ce qu'elle reconnait comme un trait plutôt masculin, le fait d'aimer deux hommes à égalité, sans envie de choisir... sans qu'on puisse la blâmer: Fredric March et Gary Cooper, quand même!!

 

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Published by François Massarelli - dans Ernst Lubitsch Pre-code Criterion Edward Everett Horton Gary Cooper
22 décembre 2011 4 22 /12 /décembre /2011 08:57

"This world's divided into two kinds of people: the hunter and the hunted. Luckily I'm the hunter. Nothing can change that."
(Ce monde est divisé en deux catégories: le chasseur et celui qui est chassé. heureusement pour moi, je suis le chasseur; on n'y peut rien changer)...

Cette phrase prononcée par un Bob Rainsford sur de lui (interprété par le si convenablement transparent Joel McCrea) sert si bien d'exergue au film qu'on s'abstiendrait facilement de la commenter. Seulement elle contient un intéressant lapsus. Rainsford est une espèce aujourd'hui disparue, mais qui prospérait encore dans les années 30, en particulier dans la fiction des plus romantiques, comme le reporter: le chasseur de gros gibier, doublé inévitablement d'un journaliste et auteur à succès. Spécialisé dans les chasses spectaculaires, ce chasseur qui semble n'avoir aucune espèce de respect pour les animaux qu'il chasse utilise pourtant volontiers un vocable (People) qui humanise bizarrement ses proies. Ou alors, il reconnait implicitement le monde comme un endroit de souffrance ce qui ne le dérange nullement dans la mesure ou il est du bon coté de la barrière. Mais le film va, on l'espère, le faire changer d'avis...

Rainsford, comme finalement tant de héros du film fantastique (Voir Vampyr, de Dreyer, ou The island of lost souls, de Erle Kenton, tous deux sortis la même année), est un personnage apparemment vide, dont la caractérisation est surtout un moyen de lancer le thème de la chasse, et d'attiser l'intérêt de son adversaire dans le film: le Comte Zaroff, interprété avec un certain sens de l'excentricité par Leslie Banks. Celui-ci, toute personne ayant entendu parler du film le saura déja, est un chasseur d'humains, qui profite de récifs disposés au large de son île ou il vit en reclus pour recueillir les naufragés et les chasser sur son île. Il expose ensuite les têtes de ses victimes dans sa salle des trophées, un endroit dont il ne se vante qu'auprès de ses futures victimes... L'arrivée de Bob Rainsford, seul rescapé d'un naufrage, est d'autant plus goûtée par l'étrange noble Russe qu'il le connait et l'admire. De fait, il a lu ses livres, pense comme lui, et la partie de chasse qui s'annonce est pour zaroff l'occasion de se mesurer à un égal. De plus, il y a une femme, qui va devenir bien vite le véritable enjeu de la lutte: chasser et triompher de l'autre, c'est remporter la femme, jouée bien sur par Fay Wray.

Avec une durée de seulement 63 minutes, toutes extrêmement bien pesées, le film se situe en plein dans la tradition des films fantastiques et d'horreur des années 30. il serait facile d'y voir un simple film de série B, ce qu'il n'est en aucun cas: la production très soignée de David O. Selznick, la musique du grand Max Steiner, la photo superbe de Henry Gerrard, qui dans la tradition du genre utilise la lumière et les éléments avec génie, et bien sur la mise en scène nerveuse, sans temps morts, complétée par un montage millimétré, ce film est au pire de l'excellent travail. Le principal problème qu'il a aujourd'hui, c'est précisément qu'il est tombé dans le domaine public, il est donc trop facile d'y accéder, via des copies incomplètes, ou catastrophiques... Mais l'étrange cauchemar qui est ici représenté, qui tient uniquement à l'humain, pas d'autre monstre n'y fréquente cette île, doit être vu dans de bonnes conditions, sous peine d'être dévoyé, rapetissé, réduit à une anecdote vaguement horrifique. Dans de bonnes conditions, le postulat gonflé devient une course-poursuite haletante, et au suspense jamais démenti... et le film, fort de toutes ses qualités, est un si merveilleux cauchemar.

Et puis, il est inévitable de le mentionner, bien sur, derrière Schoedsack et Pichel, metteurs en scène, il y a Schoedsack et Cooper, producteurs, dans leur première excursion dans le fantastique, alors qu'une autre de leurs oeuvres est déja en préparation, pour cette même RKO, co-produite par le même Selznick, avec la musique de Steiner, et trois acteurs similaires dont Fay Wray et Robert Armstrong qui joue ici un personage secondaire. On y réutilisera même certains décors! Et dans The most dangerous game, il est question d'un bateau plein d'aventuriers qui s'échoue auprès d'une île étrange dont la réputation de vague malédiction est évoquée... et bien sur un monstre, fut-il humain, rode sur cette île, monstre dont on finira par triompher, mais qui nous ressemble tellement: il convoite la même femme que nous, il use des mêmes armes, et il a les mêmes défauts, à commencer par la vanité et la cruauté. Le film est plus, mais il est aussi déja un galop d'essai de Shoedsack et Cooper pour leur film le plus ambitieux, le plus important, et l'un des chefs d'oeuvres absolus du cinéma.

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Published by François Massarelli - dans Pre-code Criterion Merian Cooper