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26 juillet 2019 5 26 /07 /juillet /2019 17:21

De grands films consacrés au premier conflit mondial sont sortis dès 1930...

Dans celui-ci, deux frères, Anglais (hum...), les Rutledge, sont en vacances avec leur ami Karl (James Darrow) chez lui, en Allemagne, quand l'un d'entre eux, le coureur Monte (Ben Lyon) a une aventure qui tourne mal: il est en plein rendez-vous amoureux avec l'épouse d'un général à monocle quand celui-ci débarque. Monte prend hâtivement la poudre d'escampette, et c'est son frère Roy (James Hall) le raisonnable, qui devra se battre en duel à sa place...

Quand ils reviennent à Oxford, pas de chance: la guerre est déclarée. Mais avant de partir, l'un par devoir, l'autre par désoeuvrement (je schématise), ils vont tous les deux tourner autour de la belle Helen (Jean Harlow), fille de la bonne société Britannique (Hum! Hum!): Roy va se croire son fiancé, mais cette fois c'est Monte qui va remplacer l'autre.

Puis ils font la guerre, les avions, tout ça... Gestes héroïques, prison, sacrifice, etc. A la fin les alliés gagnent.

Howard Hughes a commencé son film en 1927, après la sortie de Wings, ce qui n'a pourtant pas empêché l'ombrageux producteur d'attaquer Warner en justice quand ils ont sorti The dawn patrol. Le film a eu un nombre inquiétant de réalisateur crédités: Marshall Neilan, débarqué après quatre semaines, Luther Reed, dont je ne sais pas s'il a eu le temps de tourner quoi que ce soit avant d'être viré sous un prétexte quelconque, puis Edmund Goulding, mais c'est finalement Hughes qui a fini le film, trois années après le début du tournage, et des centaines de rejet de prises. James Whale était en charge de la direction des dialogues et de leur authenticité (mais pas de l'accent, manifestement, ni de l'intelligence des dialogues), et le film fait appel à des techniques qui sont remarquablement à cheval entre le muet et le parlant: certaines scènes tournées avant la décision de se doter de dialogues, ont été ensuite synchronisées de manière plus ou moins adroite, les scènes dialoguées en Allemand ont été dotées d'intertitres pour la traduction, et trois systèmes de couleurs ont été employés: des teintes comme au plus beau temps du muet, le procédé Multicolor (mais le film a été tiré sur support technicolor) pour une série de scènes bavardes situées vers le début, et le procédé Handshiegl pour les flammes dans des séquences de haute voltige.

Oui, parce que ce film qui est assez crétin de bout en bout n'existe que pour permettre l'existence de deux ou trois scènes tournées à grands frais, dans les airs, par des as de la grande guerre: il y a d'ailleurs eu des morts, chuchote-t-on. Ces scènes sont à la fois techniquement spectaculaires et dramatiquement assez plates...

Il y a aussi, malgré tout, quelques aspects qui intriguent: le duel en ombres chinoises, l'utilisation discrète et occasionnelle d'un procédé d'écran large (bien modeste si on le compare au formidable procédé "Grandeur" utilisé par la Fox dans The Big Trail la même année)... 

Mais comme je le disais, s'il y a eu des films formidables dès 1930 pour parler de la première guerre mondiale. L'un d'entre eux était All quiet on the western front, de Lewis Milestone, et sinon il y a aussi eu Westfront 1918 de G.W. Pabst. Bref: celui-ci, de très loin, ne fait pas, mais alors pas du tout partie de la liste. 

 

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Published by François Massarelli - dans Première guerre mondiale Pre-code James Whale Technicolor Criterion
14 juillet 2019 7 14 /07 /juillet /2019 16:48

De la comédie? Assurément: Henry Van Cleve (Don Ameche), septuagénaire, vient de décéder, et se rend donc à ce qu'il considère un rendez-vous inévitable: auprès de l'hôte (Laird Cregar) de l'endroit où il est sûr qu'il va lui falloir passer l'éternité. Après tout, n'est-ce-pas là qu'on lui a toujours prédit qu'il finirait? Devant son interlocuteur qui manifestement ne s'attendait pas à le voir, Henry raconte l'histoire de sa vie: aucun crime, dit-il, mais un festival permanent de délits... En fait de vie, c'est surtout de sentiments qu'il s'agit; car né dans une excellente famille de New York, Henry n'a pas besoin de travailler. Et il a pris très tôt l'habitude de s'occuper... On s'occupe comme on peut, et la passion de Henry, ce sont les femmes.

Oui, c'est de la comédie, d'un genre supérieur, même! Lubitsch profite des soixante-dix années de vie de Henry Van Cleve pour nous détailler le temps de vie moyen d'un homme. Qu'il ait choisi un gros feignant de bourgeois importe peu, car dans le cadre de son film, comment ne pas succomber au charme subtil de Henry Van Cleve? Mais le propos du film, de toute façon, n'est pas social: ici, il s'agit de voir si la vue vaut la peine... D'où un changement subtil dans le déroulement du film; en effet, la première partie est riche en scènes de comédie pure, qui sont bien évidemment du pur Lubitsch: subtil, toujours bien équilibré entre visuel et sonore, avec un dialogue superbe de Samson Raphaelson. Le metteur en scène a d'ailleurs eu tendance à s'approprier le script, notamment en changeant le personnage principal, dont le scénariste voulait faire un actif: pas le Henry Van Cleve du film, qui est un jouisseur, et je le répète, n'a absolument jamais travaillé de sa vie!

Alors le film en progressant, suit les années qui s'accumulent, et devient grave. Les gens importants de la vie de Van Cleve partent les uns à la suite des autres, bien sûr, et à chaque fois c'est traité verbalement. Le passage des années s'effectue, et on constate l'absence de quelqu'un. Une fois, une seule, un décès comptera vraiment plus qu'un autre: celui de Martha, l'épouse de Henry (Gene Tierney), qui nous est annoncé sur un plan où le couple, fatigué, danse: ce sera la dernière fois. Un écho à cette mort nous est donné dans une scène très belle, où Henry Van Cleve négocie avec son bon à tout de fils pour avoir accès à une jeune compagnie pour tromper son ennui. Il prend un livre, et... se trouve avec un ouvrage que nous avons déjà vu, et qui fait écho au personnage de Martha: toujours cette faculté étonnante, pour le metteur en scène, de pouvoir nous éclairer en un seul plan sur ce qui se passe vraiment, en l'occurrence ici l'absence cruelle de l'être aimé...

Et donc le film, derrière ses oripeaux de comédie subtile, située à ce tournant du siècle d'une Amérique prude, est en réalité un bilan de la vie d'un homme à travers celles qu'il a aimées, et ne pouvait pas être plus grave qu'il ne l'est. Tout en restant une comédie, bien entendu... Franchement, je pense que ce film, dans la distribution duquel on profitera, en plus, de Charles Coburn (le grand-père Van Cleve, le seul à soutenir le héros), Eugene Pallette (le père de Martha), Louis Calhern (le père) et la formidable Marjorie Main (la mère de Martha) n'a que pas ou peu de défaut. Même Gene Tierney, il est vrai réduite à un personnage qui est vu à travers le filtre de la nostalgie, s'en tire bien... Heaven can wait était en tout cas le premier acte d'un changement de direction pour Lubitsch désormais cinquantenaire. Quel dommage qu'il n'ait pas pu continuer... C'est aussi, et c'est notable, son tout premier film en couleurs. Il n'y en aura qu'un seul autre...

 

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Published by François Massarelli - dans Ernst Lubitsch Comédie Criterion
12 juillet 2019 5 12 /07 /juillet /2019 09:52

1944, quelque part en Espagne, un capitaine franquiste et sa troupe arrivent dans une grande maison au milieu des bois: le but, clairement, est de s'installer pour traquer à leur guise les derniers Républicains réfugiés dans la forêt... Le capitaine (Sergi Lopez) est accompagné de sa nouvelle épouse Carmen (Adriana Gil) et de la fille de celle-ci, née d'un premier mariage, Ofelia (Ivana Baquero). Celle-ci est réticente à l'idée que le Capitaine Vidal devienne son "nouveau papa", et prend très mal les insistantes remarques de sa maman à ce sujet: "tu devras essayer de l'appeler Papa"... Celle-ci est enceinte, et la grossesse ne se passe pas très bien. 

A leur arrivée, Ofelia commence à entrer en contact avec un monde parallèle, étrange et envoûtant, dans lequel elle est une princesse et son père ("un tailleur", nous dit-on laconiquement, on n'en saura pas davantage, pas même son nom. Même Ofelia...) n'est pas son père... Mais le vrai géniteur serait un roi, puissant et bienveillant. Un monde qui pour se rétablir a besoin du concours de la jeune fille.

Pendant ce temps, la grossesse dégénère, le capitaine massacre, torture et terrorise, et les Républicains résistent, aidés par un médecin et par la gouvernante du logis, Mercedes (Maribel Verdu). Ofelia rêve-t-elle, ou bien ses actions magiques en parallèle, aident-elles la situation à s'améliorer? Une question qu'on peut toujours poser, mais il n'est pas sûr que le film y réponde...

Non seulement le film est formidable par lui-même, sans besoin de quelque autre influence, mais la vision du Labyrinthe de Pan (le titre Français, incidemment, est jugé impropre par Del Toro dont le personnage magique de faune, n'est pas le dieu Pan) après la découverte de l'extraordinaire The shape of water est fabuleuse, tant les films se correspondent, se complètent mutuellement, étant tous deux un reflet intime de l'artiste Guillermo Del Toro: au-delà de sa maîtrise technique ébouriffante, de son inventivité impressionnante et de sa capacité à entraîner des acteurs dans ses envies (il en fallait pour la pauvre Ivana Baquero, qui a du en baver sur le tournage!), l'artiste est un plasticien, et un conteur avec des idées bien arrêtées. Les deux films partagent une vision du monde dans laquelle l'héroïne est une jeune femme décalée, délaissée, qui cache un secret tellement enfoui qu'elle ne le connaît pas elle-même (ici, il est évident que le tailleur n'est en effet pas son père, mais on a bien peur que le vrai géniteur soit cet abominable franquiste de capitaine Vidal), et dont le destin va changer grâce à ses relations avec une ou des créature (s) magiques...

Mais si dans The shape of water, c'est à la frilosité humaine des années McCarthystes que Del Toro s'est attaqué, avec dans le viseur, de toute évidence, une charge contre l'Amérique de qui-vous-savez, ici, c'est au souvenir paradoxal de la fin de la guerre d'Espagne qu'il se consacre. Paradoxal, car le reste du monde était en guerre: pas l'Espagne, qui était neutre, et d'ailleurs beaucoup de gens y sont passés en relative tranquillité avant de trouver refuge ailleurs... Mais, nous rappelle Del Toro, un fasciste espagnol en valait bien un autre. Cette toile de fond déjà présente dans L'échine du diable est ici entremêlée avec les aspects oniriques de l'expérience de la petite Ofelia, dans une structure qui aurait pu tourner au grand n'importe quoi: en lieu et place, on a une histoire fabuleuse (au sens strict du terme d'ailleurs), qui enchantera forcément, fera parfois peur, très peur, touchera nécessairement, et marquera durablement le spectateur.

Garanti.

 

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Published by François Massarelli - dans Guillermo del Toro Criterion
24 juin 2019 1 24 /06 /juin /2019 17:35

Le titre du film provient de l'Apocalypse selon Jean, chapitre 8: "Et lorsque l'agneau ouvrit le septième sceau, il se fit un silence dans le ciel, environ une demi-heure. Et je vis les sept anges qui se tiennent devant Dieu; on leur remit sept trompettes." Un parrainage approprié pour la dangereuse évolution d'un chevalier, son page, et un certain nombre de personnes plus ou moins sous leur protection, dans des terres et villages infestés par la peste, en plein Moyen-âge... Une autre source importante du film est Albertus Pictor, un peintre médiéval Suédois du quinzième siècle, qui peignait des scènes qui mélangeaient habilement le profane et le religieux sur les murs des bâtiments religieux... Il est représenté dans le film, au cours d'une scène. Mais son principal lien avec le film reste bien sûr une de ses oeuvres, dans laquelle il représente la Mort jouer aux échecs avec un mortel aux riches vêtements.

Le chevalier Antonius Block (Max Von Sydow) et son page Jöns (Gunnar Björnstrand) rentrent des Croisades, en hommes changés. Le premier a tellement vu lors des combats qu'il s'est rendu compte de l'absurdité de son éducation religieuse, et il se pose incessamment des questions sur l'existence de Dieu. Le deuxième ne s'en pose plus, devenu totalement pragmatique et fermement attaché à une philosophie privée et totalement profane, dans laquelle la religion n'a pas plus de place que la morale. Ils viennent d'arriver dans une région où la Peste décime allègrement la population, livrant le pays et ses petites gens aux fanatismes de tout poil, et aux brûleurs de sorcières. Après le réveil des deux hommes sur une plage, Block est abordé par la Mort (Bengt Ekerot) qui accepte de lui accorder un délai, le temps d'une partie d'échecs...

On sait bien que la mort triche, donc on ne se fait pas trop d'illusion sur l'issue de la partie! mais il convient aujourd'hui de revoir ce film, qui a beaucoup souffert de l'ironie de ceux qui ne l'ont pas vu. Il a la réputation d'être une ouvre austère, philosophique et vaguement hautaine, alors qu'il s'agit d'un des films les plus ironiques de son réalisateur! Celui-ci, pour reprendre les conclusions de l'historien Peter Cowie, se mettait dans tous ses personnages, et ce film ne fait pas exception à cette règle. Dans Le septième sceau, on a le doute de Bergman le fils de pasteur à travers ce chevalier qui en vient à essayer de questionner tout son héritage religieux, mais aussi les aspects plus modernes du réalisateur à travers le personnage formidable de Jöns. Björnstrand est d'ailleurs le premier au générique, et il est vrai que la stratégie du personnage face à tout événement, est de parler, parler sans cesse pour se réapproprier la situation! Avec eux, on croise un certain nombre de personnages qui sont autant d'anecdotes qui tournent autour des deux hommes: le forgeron et sa femme volage, une servante muette ou presque (Gunnel Lindblom) que Jöns a persuadée de le suivre, et un couple avec enfants, des acteurs qui essaient tant bien que mal de traverser la folie hostile qui les entoure. Cette présence des métiers du spectacle est soulignée par le fait peu étonnant quand on connaît le rôle de l'art dans la carrière de Bergman, qu'ils seront les seuls rescapés...

Sinon, on suit ce petit monde dans un voyage glauque et drôlatique, ironique et foncièrement profond, dans lequel le Moyen-âge sert de toile de fond; et le moins qu'on puisse dire, c'est que le réalisateur partage avec Benjamin Christensen (dont le Häxan, bien que tourné au Danemark en 1922, était une production Suédoise) une envie de représenter la période médiévale sans filtre, à grande distance de la façon dont Hollywood traitait à l'époque cette ère de chevaliers et gentes dames. Dans le film de Bergman, on se saoule, on fornique, on pète et on périt dans d'atroces souffrances... Et il y a même des gags: mon préféré reste celui de l'acteur qui vient de faire semblant de mourir et qui réalise soudain que la Mort est en train de scier l'arbre sur lequel il a trouvé, dans les hautes branches, un refuge sûr... Du moins le croyait-il. 

Avec son Moyen-Âge radicalement différent des habitudes, mais si certainement authentique, son clair-obscur très travaillé, sa galerie de portraits riche et complexe, le film est sans aucun doute le chef d'oeuvre du metteur en scène, ce qui n'est pas rien quand même...Il nous présente le voyage crépusculaire et futile de deux hommes qui ont fait le tour de toutes les questions philosophiques, et continuent tant bien que mal à s'accrocher à leurs carcasses respectives, au point d'essayer de tricher avec l'Ankou! Et ça, il ne faut pas faire. Ce n'est pas à des vieux singes qu'on apprend à faire des grimaces...

 

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Published by François Massarelli - dans Ingmar Bergman Criterion
1 juin 2019 6 01 /06 /juin /2019 08:54

Plus ou moins basée sur Washington Square de Henry James, la pièce originale avait tapé dans l'oeil de Olivia de Havilland, qui depuis son départ de Warner se lançait avec audace dans des projets de plus en plus personnels. De même, c'est elle qui a fait appel à William Wyler - en espérant qu'il dise oui! C'est dire si le film lui tenait à coeur...

Les Sloper vivent à Washington Square à New York, un quartier tout ce qu'il y a de convenable pour des gens "très biens". Le docteur (Ralph Richardson) fait son travail, hautement respecté de sa clientèle; il vit avec sa fille Catherine (Olivia de Havilland), accueille pour un petit temps sa soeur Lavinia, récemment devenue veuve (Miriam Hopkins), et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes... Austin Sloper, veuf inconsolable, souhaite bien entendu que sa fille trouve un jour un mari, mais... Il en doute, car il n'a pas le moindre doute: elle est irrémédiablement, définitivement, incontestablement médiocre. Le seul atout en sa faveur serait, probablement, son argent: et c'est bien là le problème, comme Catherine ne va pas tarder à le constater quand un prétendant, Morris Townsend (Montgomery Clift), va s'infiltrer avec insistance dans sa vie. Pour Catherine, peu habituée aux attentions, ce sera l'amour au premier regard. Pour son père, Morris n'est qu'un chasseur de dot. Pour Morris...

La cruauté: c'est bien sûr le mot clé de tous les commentaires sur le film, aussi bien la cruauté de James, que celle de la situation développée dans le film, celle du père également, qui a tant regretté le décès prématuré d'une épouse qu'il adorait qu'il en a en retour projeté sur sa fille unique l'image impossible à atteindre de la perfection. Et en retour, aussi des développements qui vont encore plus loin, le fait d'être cruel dans cet environnement devenant la solution à tous les problèmes, semble-t-il...

Wyler organise sa mise en scène autour d'un nombre limité de personnages. Aucun des domestiques ne partage son point de vue, et Lavinia est hors-jeu, y compris lors de quelques scènes où elle complote gentiment pour faciliter les affaires des amoureux, que le père empêche de se voir. Morris est quant à lui toujours cantonné dans le point de vue des uns (Austin, qui n'a pas le moindre doute quant à la duplicité du jeune homme, et qui a des arguments) ou des autres (Catherine, amoureuse, et qui a des arguments elle aussi, est persuadée que son affection est réelle). Et pour cause: il est l'enjeu même du film, et à travers lui, le destin d'une femme qui a tellement été étouffée par son père qu'elle en a acquis une certaine incapacité à vivre par elle-même...

Outre une utilisation parfaitement maîtrisée du cadre dans ces scènes généralement situées dans la maison des Sloper, le miroir est sans doute le "truc" le plus souvent utilisé dans le film par la mise en scène, dans ces pièces immenses où évoluent les personnages. Extension de l'action, raccourci génial quand l'image qui s'y reflète est celle de Lavinia (Miriam Hopkins vit le film entier comme une occasion pour son personnage de revivre sa vie amoureuse par procuration, elle est formidable) qui dévale l'escalier pour rejoindre sa nièce; occasionnellement le miroir est aussi un reflet de l'âme des personnages notamment dans deux plans, l'un où Austin aperçoit sa fille occupée à son unique passe-temps, la broderie, mais l'image qui se reflète d'elle montre un visage dur, voir impitoyable vis-à-vis de son père. Puis quelques instants plus tard, le père qui vient d'annoncer une mauvaise nouvelle se retire, aperçu dans le miroir comme assujetti à la volonté désormais bien affirmée de sa fille, multipliée par deux: la vraie Catherine et son reflet. mais cette fois-ci les deux ont exactement la même attitude...

Olivia de Havilland a joué ce rôle avec une gourmandise particulièrement visible, et n'a pas lésiné sur les effets pour se vieillir, et comme la réaction de toute la bonne société, à part Morris bien sûr, est de lever les yeux au ciel quand il s'agit d'elle, on notera aussi qu'elle évite le maquillage, sauf sur les paupières mais pour les enlaidir; elle joue en permanence dans le premier et le deuxième acte une jeune femme qui tient sa place et ne comprend pas grand chose... Avant de revenir transformée au troisième, légèrement maquillée, comme rajeunie: elle a pris son destin en main, car elle est livre: son père est mort...

Le film est d'une richesse inépuisable, une grande gorgée de venin et d'ironie vacharde, déguisée en drame romantique, avec ces décors et ses costumes si soignés... La vie de la pauvre Catherine n'est pas rose, certes, mais quel bonheur cinématographique! Quel film! Quelle actrice!

 

 

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Published by François Massarelli - dans William Wyler Olivia de Havilland Criterion
8 mai 2019 3 08 /05 /mai /2019 15:42

Roy Earle (Humphrey Bogart)sort de prison: ce gangster des années 20 a bénéficié d'une remise de peine, mais ne se fait pas d'illusions: il sait qu'il a été aidé pour cette opportunité par un caïd qui va lui confier un travail. Il rejoint donc les jeunes bandits auxquels il doit prêter main-forte, des bleus sans relief, et attend son heure. Il commence aussi à échafauder des plans d'avenir: sur la route, Roy a croisé une famille de fermiers qui ont tout quitté pour partir vers la Californie. parmi eux, Velma, une jeune femme qui émeut particulièrement Roy avec son pied-bot. Tout en préparant un casse, il va lui venir en aide...

La première chose que fait Roy en sortant de prison, c'est de s'asseoir sur un banc, dans un parc, au milieu des enfants qui jouent. ca lui semble presque idyllique, mais la caméra nous montre bien vite un journal jeté par son lecteur par terre, sur lequel on voit sa photo en première page, accompagnée d'un texte sans équivoque: non seulement le public doute de l'opportunité de sa sortie de prison, mais en plus il occupe la une des journaux. En fait, l'impression qu'il est cuit domine dès le début. Roy va pourtant trouver des interlocuteurs: pour commencer, Big Mac (Donald McBride), le gangster "à l'ancienne" qui l'a fait sortir, croit en lui. Mais lui aussi (avec lequel Roy a une conversation à bâtons rompus sur les jeunots et leurs différences avec les vieux de la vieille) est cuit: son coeur menace de lâcher à n'importe quelle occasion, et il consume la vie par les deux bouts... Sinon, il y a le grand-père (Henry Travers) de la petite Velma, avec lequel Roy sympathise tout de suite, presque instinctivement: ils se reconnaissent en quelque sorte, l'un et l'autre venant du même type de milieu. Enfin, il y a le chien Pard et surtout Marie (Ida Lupino).

Marie, c'est un petit bout de bonne femme qui vit plus ou moins avec les deux apprentis gangsters qui attendent Roy: elle est sans doute plus intelligente et plus dure que les deux réunis, et elle aussi, comme Roy, a beaucoup vécu. Elle a connu les salles de danse où on la traitait comme une moins que rien, et elle a de l'expérience malgré sa jeunesse. Les deux vont se reconnaître, et l'amitié va s'installer. Enfin, pour Marie ce ce sera pas de l'amitié. Et pour Roy, ça prendra son temps, mais...

Pard, le chien, n'est pas seulement un petit détail pratique de l'histoire: il a une identité inattendue, car une histoire qu'on raconte sur lui, pourrait bien avoir de l'intérêt en dépit de son incongruité: il porte la poisse. Mais alors, pour de vrai: ses deux propriétaires précédents sont morts dans des circonstances dramatiques, alors Roy, qui se prend de sympathie pour lui, aurait bien fait d'y regarder à deux fois...

Le romantisme absolu du film est l'une des marques de fabrique des films de Walsh, et c'est d'ailleurs ce qui relie de la façon la plus évidente High sierra au reste des films de Walsh: cette impression que Roy Earle, en se rendant ainsi au pied du Mont Whitney, l'endroit où son destin tragique s'accomplira, il choisit plus ou moins consciemment sa liberté, LA chose qu'il souhaite le plus au monde. Mais surtout il finit de se mettre à l'écart du monde, d'un monde qui l'a oublié, d'autant plus anachronique que le gangstérisme qu'il a probablement connu, celui des années 20, a totalement disparu avec l'abandon de la prohibition. Il est clair que Roy a plus en commun avec les petits fermiers qui partent de chez eux pour tenter leur chance en Californie, qu'avec ces gangsters de pacotille, qui pensent plus à leur image ("Now we're big", dit l'un d'eux) qu'à faire le boulot...

C'est heureux que Bogart, qui avait eu vent du projet, ait réussi à persuader Walsh et la Warner de lui laisser sa chance sur ce film. Raft était prévu, et quelles que soient ses qualités, il ne peut en aucun cas rivaliser avec la façon dont Bogart a construit son personnage et l'a joué. High sierra, c'est enfin la naissance du monstre sacré Bogart, qui peut non seulement jouer un gangster sympathique, humain, mais aussi le faire aussi dur que possible. Voilà un homme qui aura la faveur du public, qui certes possède une morale, et agit un peu en Robin des Bois avec la famille qui va l'aider (et dont incidemment la petite Velma qui est la première bénéficiaire de cette aide, va finir par se comporter en garce écervelée), mais quand il parle de son regret de ne pas avoir descendu un mouchard, on le croit sur parole... Raft n'avait aucune chance, et le film bénéficie grandement de son retrait, et de son remplacement par Bogart. Et que dire du tandem fabuleux composé de ce dernier et d'Ida Lupino. Celle-ci joue probablement le rôle de sa vie.

C'est donc un grand, un très grand film, qui possède toute la rigueur d'un film d'aventures, tout en étant dans la plupart des scènes, une chronique des allées et venues d'un homme fascinant, qui incarne à lui tout seul le crépuscule de toute une époque. D'un coup, tout s'éclaire: le point de vue de Walsh, cette profonde nostalgie qui s'exprime à travers tant d'aspects de son oeuvre, est aussi et surtout l'expression d'une forte incompréhension devant un monde qui selon lui, clairement, tourne à l'envers. Et comme Rockliffe Fellows dans Regeneration, Wayne dans The big trail, Charles Farrell dans The red dance, Victor McLaglen dans What price glory?, Wallace Beery dans The Bowery, Cagney dans The roaring twenties, le personnage de Roy Earle est un homme qui a choisi son destin, et  assume la course qu'il va prendre. Sa fin sera donc grandiose: cette fois, ce ne sera pas aux pieds d'une église, mais sur le flanc d'une immense montagne, sous les yeux de policiers avec une certaine décence morale, de la femme qu'il aime qui aura par respect pour lui décidé de ne pas aider la police même si ça doit le condamner, et d'une presse désormais suffisamment puissante pour être partout: un reporter raconte en direct l'opération à la radio...

Ah, oui, j'oubliais: parmi les témoins de la chute, il y a aussi un petit chien.

 

 

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Published by François Massarelli - dans Humphrey Bogart Noir Raoul Walsh Criterion
3 mai 2019 5 03 /05 /mai /2019 16:12

Eddie Bartlett, en revenant de sa participation à la première guerre mondiale, avait deux exemples à suivre: deux copains de tranchée, aux tempéraments opposés: l'un (Humphrey Bogart), un vicieux, gangster par nature, qui pourra d'ailleurs se vanter d'être le dernier tireur de l'armée Américaine: au moment de l'armistice, il était en train de dégommer un jeune Allemand de 15 ans, comme ça, pour le plaisir; l'autre (Jeffrey Lynn) est un faible, un doux. Il est avocat, et plait bien à Bartlett (James Cagney) parce que lui, au moins, il sait avouer ses faiblesses. Revenant aux Etats-Unis, Bartlett n'a plus qu'à se glisser dans la peau de son copain Lloyd, l'avocat, ou à devenir gangster... Mais le choix sera fait pour lui par les circonstances: personne n'a l'utilité d'un ancien soldat et le hasard va faire de lui un bootlegger dans la guerre qui s'annonce, prohibition oblige, entre les pourvoyeurs de boissons fortes, et la loi... Permettant au spectateur de revisiter une période fascinante de l'histoire Américaine.

C'est à la fin de dix années de quasi-purgatoire que Walsh réalise ce film, son premier pour la Warner, un studio ou il va se sentir bien, très bien même, y réalisant certains chefs d'oeuvres: Objective Burma, They died with their boots on, Gentleman Jim, The Strawberry Blonde, White Heat. Dès le départ, c'est aussi un film qui me semble faire parfaitement la jonction entre le style du studio dans les années 30, et une façon de faire des films qu'on n'appelle pas encore (Mais ça ne saurait tarder) le film noir. Eddie Bartlett, l'homme optimiste et intègre à sa façon, qui passe toute la période la prohibition à fournir en alcool trafiqué des cafetiers chez lesquels il boit exclusivement du lait, va constamment garder une certaine distance avec le crime, désapprouvant le meurtre et la violence gratuite. Mais s'il protège ses amis, l'avocat Lloyd et une jeune femme (Priscilla Lane) qu'il a aimé mais qui lui a préféré Lloyd, leur honnêteté sera aussi à la base de sa chute: il n'y a pas de place, nous dit le film en substance, pour des hommes comme Eddie Bartlett dans le futur de l'Amérique.

Il n'y a pas de place non plus pour George (Bogart), l'associé de Bartlett par lequel le scandale va arriver, mais lui a un atout: il n'a aucune morale... Le film porte un regard nostalgique, gentiment ironique, sur une période-clé, et dresse le portrait romantique d'un exclu, comme le seront d'autres hommes, d'autres gangsters, voire des cow-boys ou des militaires dans l'oeuvre future de Raoul Walsh, qui signe ici l'un de ses meilleurs films, et ça, ce n'est pas rien. Le metteur en scène est à son aise du début à la fin dans cette évocation d'une période qui est celle de la jeunesse, comme il l'a déjà prouvé dans The Bowery, et qui lui permet de raconter tout ce qu'il aime: le destin d'un homme d'action possédant une certaine morale, et son accomplissement triste sur les marches d'une église. Une image qui reviendra dans son oeuvre, tout comme cette figure de l'homme amoureux dont l'élue refuse les avances. Comme un écho, voyez le fantastique personnage de Panama Smith (Gladys George), celle qui va mettre le pied à l'étrier du futur gangster, et l'aimer durant tout le film, en vain. Walsh lui donne, malgré tout, le mot de la fin...

Le film inaugure, en quelque sorte, la période "crépusculaire" du metteur en scène. En fanfare...

 

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Published by François Massarelli - dans Raoul Walsh Noir Criterion
15 mars 2019 5 15 /03 /mars /2019 09:20

Le quatrième film d'Anderson est l'un de ses plus étranges, et aussi l'un de ses plus attachants. Il ne se rattache à aucun genre connu, et son étrangeté est basée sur une myriade d'ingrédients... Bref, c'est un cas.

Barry Egan (Adam Sandler) est un commercial dans une entreprise de vente de ventouses à toilettes, et c'est franchement un garçon décalé: travaillant le plus souvent seul et dans un entrepôt où il n'a qu'à répondre au téléphone, il vient en costume, un costume bleu qui restera d'ailleurs la seule tenue du bonhomme durant tout le film. Et Barry Egan vit un cauchemar: alors qu'il a un métier, certes tristounet, mais qui lui laisse des loisirs, et qui lui fait côtoyer des gens sympathiques et compréhensifs (dont Luis Guzman), il a sept soeurs qui lui empoisonnent l'existence... Elles le harcèlent, autant de questions que de réflexions voire d'insultes. Elles sont obsédées par le fait de le marier, et Barry avec elles est toujours tendu, voire sujet à de soudaines crises de violence. Et le jeune homme est réticent au contact avec la gent féminine...

Jusqu'au jour où trois événements se déroulent: le même jour, bien sûr, comme si on était un peu dans un conte de fées... Un harmonium est déposé devant le siège de son entreprise, sans aucune explication. Une femme entre dans l'enceinte, une Anglaise, Lena Leonard (Emily Watson): Barry ne le sait pas encore, mais c'est une collègue d'une de ses soeurs qui a craqué sur sa photo et a voulu le rencontrer sous un prétexte quelconque. Et le troisième événement, aux conséquences importantes, est l'idée saugrenue de confier ses tourments à un service de sexe téléphonique; en les contactant, Barry a mis le pied dans un engrenage de chantage et d'extorsion de fonds, mené depuis un trou perdu en Utah, par un vendeur de matelas (Philip Seymour Hoffmann)...

Oui, vous pouvez relire ce résumé, je n'en retrancherai pas une ligne: c'est bien, à peu près, l'exposition de cet étrange film...

Donc Barry est un ajout important à la galerie des personnages décalés de P.T. Anderson, avec son costume unique, ses manières excentriques, et une certaine tendance à parler en dedans, comme si c'était pour lui seul, et sans être toujours intelligible: il y a un précédent, il s'appelle M. Hulot. Mais c'est un Hulot auquel ses soeurs diraient constamment qu'il est étrange, qu'il faut qu'il change, voire qu'il est gay. C'est un Hulot au bord de la dépression, et que la rencontre avec une femme parfaitement angélique, qui l'a manifestement élu: pourquoi, mystère... Mais voilà, elle le veut, et elle l'aura.

Il y a beaucoup d'humour, et la comédie affleure en permanence, mais jamais franche et massive. Le film, et surtout sa première partie, distille un malaise par l'utilisation du point de vue de Barry, celui qui ne sait pas où se mettre. Et Anderson manie à la perfection le plan-séquence, tout en intégrant dans son histoire d'amour de nombreux champs-contrechamps: il sait qu'il va devoir changer le point de vue à l'occasion, et intégrer Lena à son dispositif. Sans pour autant qu'elle devienne notre guide dans le monde de Barry: elle aussi garde sa part de mystère, et Emily Watson sait jouer sur la simplicité de la jeune femme pour nous la rendre attachante mais aussi énigmatique. Une énigme que le film ne résoudra pas...

...Pas plus du reste que celle de l'harmonium: si ce n'est que le compositeur s'est saisi de la présence de l'instrument pour baser sa composition. Et du reste, Jon Brion a suivi Anderson dans le choix d'une bande originale foncièrement expérimentale. Elle ajoute à l'étrangeté et au malaise des scènes qui nous offrent de suivre le point de vue de Barry, et sa confusion persistante.

Reste que dans ce film, nous assistons aux amours compliquées et noires d'un couple fait d'un jeune homme au comportement troublé, pour ne pas parler de troubles du comportement, et d'une jeune femme qui sait ce qu'elle veut. Il est en bleu, elle est en rouge. Il est compliqué à l'extrême, doté de sept soeurs. Elle est fille unique, et d'une simplicité directe et désarmante. Comment voulez-vous résister?

 

 

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Paul Thomas Anderson Criterion
24 février 2019 7 24 /02 /février /2019 17:06

Il va falloir s'habituer à dire "feu Stanley Donen", mais il reste ses films. Et quels films! Et au sommet, si on s'en tient bien sûr aux oeuvres qu'il a réalisées tout seul, se trouve Charade, le "meilleur film d'Hitchcock qui n'ait pas été réalisé par Hitchcock", comme on dit... Pourtant Charade n'est pas qu'un pastiche formidable, c'est une leçon de style, un plaisir jamais coupable et pour finir cet encapsulage rapide d'un classique, une sorte de film définitif, oeuvre parfaite en tous points...

L'intrigue, adaptée par Peter Stone de son roman, concerne Regina Lampert (Audrey Hepburn): cette jeune Américaine est mariée depis quelques temps à Charles, un homme dont elle souhaite divorcer, ce qu'elle exprime lors d'une de ces très longues vacances dans lesquelles elle se trouve seule. Ou du moins, sans un mari parti en vadrouille on ne sait pas trop où, pour ses affaires... mais Charles est mort: nous l'avons vu dans la très économique scène d'ouverture, jeté d'un train, en pyjama. Regina ne le saura qu'en arrivant à Paris, où elle commence à constater qu'il y a quelque chose qui ne tourne pas rond... 

En effet, son mari est mort en tentant de disparaître, après avoir mis à sac leur propre appartement Parisien, dans lequel il ne reste plus rien... Il a tout vendu, et en a tiré $250 000, dont personne ne trouve la moindre trace. Plus grave encore: Regina apprend que Charles, de son vrai nom Voss, était un aventurier, qui a participé durant la guerre à une mission avec d'autres mercenaires, et pas des tendres. Ils en avaient tiré une somme d'argent colossale, appartenant de droit aux Etats-Unis, mais Voss s'est volatilisé dans la nature en compagnie de l'argent... De plus, lors des funérailles, Regina Lampert voir débarquer trois personnages très louches, qui s'avèrent mes anciens "compagnons" de Charles: Ned Glass, George Kennedy et James Coburn composent des fripouilles formidables, menaçants, mais pas sans ressource comique.

Et pour compléter la galerie de personnages, il faut compter sur le fonctionnaire des services secrets qui "convoque" Regina: Bartholomew, interprété par Walter Matthau, est un père tranquille qui ne mâche pas ses mots, et qui va assister à sa façon la veuve. Comment oublier le personnage le plus mystérieux de tous, l'homme séduisant qui approche Regina dans les alpes lors des scènes d'ouverture, puis la retrouve à Paris en changeant de nom à chaque nouvelle scène? Ami, ennemi, ou... amant? En tout cas, Cary Grant.

C'est formidable: bien sûr, la référence du pastiche est évidente: Donen ne s'est sans doute pas remis de North By Northwest, dont il prétend adopter le style. Mais d'une certaine façon, cette imitation débouche justement sur un style profondément naturel: jamais le jeu des acteurs n'est forcé jamais la mise en scène ne prend le pas sur l'action, l'intrigue linéaire, ou le plaisir et l'humour. Tout se fond dans une cohérence rare... Et pourtant le metteur en scène a réalisé son film loin du confort des studios, le plus souvent dans Paris même... 

Et sous cette élégante chasse au trésor disparu Donen reprend à son compte l'idée d'Hitchcock d'organiser son personnage principal autour du vide: un trésor mythique détenu par un homme sans nom qui a cherché à disparaître et vient de perdre la vie en emportant une partie de ses secrets, cherchés par des êtres plus ou moins apatrides, et un inconnu séduisant, mais incapable de garder le même nom et la même profession... Mais dans North by northwest, c'est Roger O. Thornhill ("O stands for nothing"), le héros publicitaire, qui n'était rien ni personne avant d'assumer par erreur l'identité d'un homme qui n'existe pas, et se mettre à exister. Regina, elle a une vie, bien définie, des amis, et sans doute un gros manque affectif... Elle se confie dès sa première apparition, et toutes ses confrontations avec Cary Grant vont déboucher sur un flirt d'une fraîcheur et d'une franchise désarmante. Donen et ses acteurs réussissent à acquérir une liberté de ton qui permet aux personnages de jouer un marivaudage qui n'est jamais une digression, et avec la complicité de Henry Mancini, ils vont même parfois faire passer l'enquête au second plan. 

Sans jamais dévier, sans aucun moment faible, et avec le sourire. Sauf... dans une scène de suspense formidable dans le métro, où Donen montre que le film noir était un style avec lequel il savait jouer sans aucun problème, même si on était loin de l'attendre sur ce terrain. Mais film noir, comédie ou pastiche, rien n'y fait: ce film, comme tant d'autres de Donen, parle de la même chose: le mariage, au rayon "raté" du magasin. Catégorie "seconde chance"... fouillez un peu dans la filmographie et vous verrez que Donen, soit franchement, soit métaphoriquement (Gregory Peck et son métier dans Arabesque, et Gene Kelly et sa partenaire dans Singing in the rain), tournait toujours autour de ce thème...

Mais jamais avec une aussi époustouflante réussite. 

 

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Published by François Massarelli - dans Stanley Donen Criterion Cary Grant Audrey Hepburn
25 janvier 2019 5 25 /01 /janvier /2019 10:26

Cette comédie noire comme le charbon est sans doute l'un des films les plus grand public de Gus Van Sant, en même temps qu'un de ses projets les plus élaborés en matière de narration... Plus que l'ascension d'une intrigante plus ambitieuse que quiconque l'a jamais été, il raconte le désir de cette jeune femme de réussir, et les dégâts ainsi causés.

Suzanne Stone (Nicole Kidman) est une jeune présentatrice de météo sur une chaîne locale insignifiante, dont le mari (Matt Dillon) a été retrouvé mort. Et, le générique nous l'apprend à travers des coupures de journaux, elle est soupçonnée d'avoir commandité le meurtre... Un certain nombre de témoins vont se succéder face à la caméra: Janice (Illeana Douglas), la soeur du défunt, qui est interrogée sur le lieu de ses entraînements (elle est patineuse), mais aussi Ben (Wayne Knight), l'employeur et collaborateur interrogé dans son studio de télévision; les parents de Suzanne (Kurtwood Smith et Holland Taylor) mais aussi ses beaux-parents, les Maretto (Dan Hedaya et Maria Tucci) sont quant à eux interrogés sur un plateau de télévision, d'une émission qui s'appelle The Suzanne Stone Show... Enfin deux adolescents, Jimmy et Lidya sont également amenés à témoigner: Jimmy (Joaquin Phoenix) en prison, et Lidya (Allison Foland) devant chez elle, dans un taudis au milieu des sous-vêtements qui sèchent...

D'une part, la caricature est féroce, réjouissante et sardonique, avec de gros traits soulignés avec adresse. Mais surtout l'ensemble du film est lié à une petite idée toute simple: toute cette histoire est introduite par la principale protagoniste elle-même, qui semble répondre à la sollicitation d'un intervieweur, et "vendre" sa propre histoire, celle qui lui a donné enfin ce qu'elle désire depuis toujours: elle est devant les caméras, et tout le monde la regarde, faisant enfin d'elle quelqu'un... Pas comme son mari, cet imbécile qui ne rêvait que d'une chose: une vie tranquille, avec des enfants...

Nicole Kidman est donc en registre poupée Barbie, en forçant avec génie le trait de l'égoïsme et du crétinisme total de son personnage: ce qui est souvent savoureux, mais volontiers grossier. Mais le format télévisuel choisi par Van Sant est justement l'occasion d'abandonner toute subtilité, qui serait dans ce contexte, totalement hors sujet. Les couleurs du film, ses décors, renvoient souvent au décorum et au faux assumé par la télévision, que ce soit dans les talk-shows ou dans les publicités, voire dans les sitcoms. Et Kidman se plie à cette règle du début à la fin.

Mais la narration est fabuleuse puisque si nombre de personnages, sitcom oblige, sont faits d'une seule pièce (Jimmy, l'ado qui n'a rien compris et qui parle de masturbation au bout de vingt secondes de son interview, ou encore Larry, le mari qui n'a pas compris grand chose non plus de ce qui lui arrive, joué par un Matt Dillon décidément excellent), ça n'empêche jamais le film de nous permettre de voir des zones d'ombre, des portes vers d'autres possibilités: notamment Janice, dont des fragments de la vie nous apparaissent ça et là, de façon troublante. Et si le film avait été l'histoire d'une patineuse ambitieuse? Et si sa jalousie était motivée par autre chose que le simple dégoût d'avoir vu son mari s'enticher de celle qu'elle considéère comme, disons, la "pire conne"? 

Comme pour nous instruire malgré nous, au milieu de cette narration en forme de soupe télévisuelle génialement restituée dans toute sa crasse, Van Sant a glissé un plan de quelques fractions de secondes, qui nous renseigne sur le futur de la principale protagoniste de ce jeu de massacre. Un plan perturbant parce qu'incompréhensible la première fois qu'on le voit. Mais à la fin, tout deviendra clair.

Ce "Citizen Suzanne Stone" est riche, réjouissant, et noir, le disais-je. Et aujourd'hui plus que jamais, ce portrait d'une ambitieuse (Toujours filmée à proximité d'un téléviseur, d'un micro, ou d'une caméra) est un visage horrifiant de l'Amérique à son pire. Dont je m'empresse d'ajouter qu'il s'agit aussi d'un film Américain, que seul un Américain aurait pu faire... et réussir.

 

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Published by François Massarelli - dans Gus Van Sant Comédie Criterion