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2 mars 2014 7 02 /03 /mars /2014 09:29

Max Fischer est entré à l'école de Rushmore Academy à l'age de sept ans; il avait écrit une pièce de théâtre et sa mère avait décidé qu'il lui fallait le meilleur. Huit ans plus tard, il est parfaitement intégré dans l'école, où il pratique un nombre impressionnant d'activités extra-curriculaires. Par contre, ses résultats sont catastrophiques, et il est menacé d'être renvoyé s'il ne s'améliore pas. Cela ne le dérange pas, il continue donc ses activités, mais va faire deux rencontres déterminantes: d'une part, M. Blume, un industriel richissime qui s'ennuie terriblement va se prendre d'affection pour le jeune Max qu'il trouve brillant en dépit de son originalité. D'autre part Max va rencontrer une femme, Miss Cross, une jeune veuve qui enseigne dans la section primaire de l'établissement... C'est le début des ennuis pour tout le monde.

 

Notre première rencontre avec Max Fischer se fait à travers un rêve, dans lequel il s'imagine résoudre un problème de maths, apparemment impossible. Il triomphe, bien sur, mais si le rêve est évidemment piloté par le talent inné de Max pour la mise en scène (Il n'y a qu'à voir les pièces que son groupe de théâtre, les Max Fischer Players, interprètent pour s'en convaincre), il est aussi curieusement en phase avec la personnalité de Max lui-même. Si on excepte le fait que dans le rêve le jeune homme est un génie des maths, ce qu'il est loin d'être, pour le reste, c'est toute sa personnalité qui s'y exprime: hautain, menteur (Il a inventé pour son père veuf un métier à la hauteur du standing de l'Académie, mais le brave homme est en réalité coiffeur), calculateur (Ô combien!), sur de ses effets, et détaché du monde tout en le contrôlant dans ses moindres détails... Wes Anderson, avec Fischer, a créé le premier de ses petits génies inadaptés. Et c'est un somptueux révélateur de tout un univers, fait cette fois d'enfance mal achevée, d'adolescence décalée, et de rêves enfouis. Il y a beaucoup de similitudes entre Max Fischer et Herman Blume, même si sur bien des points ils sont plus complémentaires que semblables. Pour autant, ils ont un certain nombre de points communs: par exemple, tous deux ne s'acceptent pas, même si leur façon d'y remédier est différente; Max invente un univers, et Herman boit, est odieux en public, etc... Ils partagent le même enthousiasme pour la marge, pour le talent qui ose au détriment du système. Et les personnages sont amoureux de la même femme... Le triangle, incarné par Jason Schwatrtzmann (Max), Bill Murray (Herman) et Olivia Williams (Rosemary Cross) est un ressort dramatique qui permet l'expression de bien des sentiments. La meilleure scène sans doute est celle qui voit Max tenter sa chance une dernière fois auprès de la jeune femme, s'introduisant chez elle sous un odieux prétexte. On y passe du burlesque aux larmes sans aucune impression de mélange, et toute la vérité d'un personnage y passe: Miss Cross le dit elle-même, son mari décédé était très proche de Max, mais il n'est pas interdit d'imaginer que devenu plus agé il aurait fini par ressembler à Herman...

 

Après Bottle Rocket, fait avec les moyens du bord, Anderson a bénéficié avec Touchstone de moyens conséquents, ce qui lui permet de donner enfin vie à son univers, ici centré sur l'excentrique Max Fischer. Contrairement à ce qui se pasera dans les films suivants, Anderson n'a pas encore étendu à tout et tout le monde la distortion ethétique si particulière de son monde graphique, seul Max Fischer apparait comme franchement décalé de notre monde. C'est en fait un univers proche du notre, mais dans lequel une personne ne tourne vraiment pas rond. Max a décidé une bonne fois pour toutes ce qu'il voulait faire toute sa vie: rester à Rushmore Academy. C'est donc l'histoire d'un être humain souhaitant plus que tout être accepté par le monde qui l'entoure, et se refusant à laisser le monde qui l'entoure fonctionner tout seul sans qu'il interfère en quoi que ce soit. Bref, c'est une histoire d'adolescence, parfois embarrassante, parfois drôle, souvent touchante, et profondément émouvante. Et Wes Anderson a même la gentillesse de nous laisser apprécier une évolution très positive: à la fin, Max, semble-t-il, accepte au moins partiellement de vivre pour les autres, et semble s'accepter lui-même.

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Published by François Massarelli - dans Wes Anderson Criterion
27 février 2014 4 27 /02 /février /2014 18:45

Sorti discrètement, à une période de crise du cinéma Mexicain, avant un carton dans plusieurs festivals, le premier film d'Alfonso Cuaron a beaucoup de qualités. La première, c'est qu'il est une comédie joyeuse, tout en touchant (Un peu, ce n'est pas l'essentiel du film) à un sujet brûlant qui ne prêtait en rien à rire: le SIDA. Tomas Tomas est un publicitaire coureur, capable de partir d'une noce avec la mariée pour une petite escapade en souvenir du bon vieux temps, au nez et à la barbe du marié. Il se tape tout ce qui bouge, y compris sa patronne et la jolie infirmière qui travaille au cabinet de son ami et voisin Mateo, un médecin. Et un soir, il a justement rendez-vous avec les deux femmes simultanément, et tente de les honorer tour à tour en passant d'un appartement à l'autre, et... c'est là qu'il va découvrir une nouvelle raison de vivre: il passe d'un appartement à l'autre en parcourant une corniche qui fait la jonction entre les fenêtres, et entre les deux logis distincts ou il est supposé filer le parfait amour avec deux femmes différentes, un autre appartement lui réserve une vision angélique: une femme d'une beauté absolue, qui le subjugue par une gestuelle étrange. Tomas Tomas l'obsédé sexuel est enfin tombé amoureux... Mais il n'est pas au bout de ses peines! en effet, Sylvia Silva, l'infirmière déçue, lui a joué un tour pendable en trafiquant une feuille qui contient les résultats d'un test H.I.V. Un coup de machine à écrire, et il devient positif...

On est dans la comédie de moeurs bien sûr, mais on voit que le film tend à adopter une posture ironique dès le titre. Si comme moi vous n'êtes en rien familier avec la langue de Cervantes, sachez que Solo con tu pareja signifie "avec ta/ton partenaire seulement", une morale rassurante qui est loin d'être observée par tous les protagonistes.

Parmi les bonnes surprises réservées par le film, il y a bien sur la beauté de la photographie, signée par Emmanuel Lubetzki, le complice qui reviendra sur les cinq films suivants. Le script malin de Carlos Cuaron est un modèle de mélange entre provocation, situations de comédies (Louchant beaucoup sur les classiques de la "screwball comedy", dont il partage le soin et la lisibilité), et ironie relativement gentille, qui réussit à pousser l'exagération (Avec ces touristes Japonais qu'on trimbale partout), sans que ça vire au n'importe quoi. Un regret, un seul, mais de taille: l'interprétation, pas toujours à la hauteur, et tendant à casser le rythme. Dommage... Mais ce film a ouvert à Cuaron les portes du cinéma mondial, toutes grandes. Qui s'en plaindra?

 

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Published by François Massarelli - dans Alfonso Cuaron Comédie Criterion
22 février 2014 6 22 /02 /février /2014 16:50

Dominique Marceau (Brigitte Bardot) a tué Gilbert Tellier (Sami Frey), son ancien amant. Elle a bien tenté de se suicider ensuite, mais a été sauvée in extremis... Elle risque la peine de mort, dans un procès qui voit deux ténors du barreau s'affronter: d'un côté, l'avocat de la défense, Maître Guérin, interprété par Charles Vanel, semble bien sur soucieux de sauver la tête d'une jeune femme qu'il présente souvent comme une écervelée victime de la confusion de ses sentiments. De l'autre, Maître Eparvier (Paul Meurisse) se fixe la mission d'être impitoyable, et de démontrer que la jeune femme a ourdi un plan de vengeance sur sa soeur Annie (Marie-Josée Nat) qui l'a conduite à éliminer le futur mari de celle-ci, Gilbert Tellier: un assassinat crapuleux effectué par une femme sans morale qui a monstrueusement instrumentalisé la mort de son ancien amant dans le seul but de faire souffrir. Nous assistons bien sur au procès, et grâce à des flash-backs motivés par certains témoignages au déroulement de certaines des étapes de la vie de Dominique Marceau: sa tentative de suicide qui va pousser ses parents à céder à ses demandes d'aller vivre à Paris en compagnie de sa soeur; son arrivée au Quartier Latin, en quête d'oisiveté; ses fréquentations, ses coucheries, sa rencontre avec le brillant Gilbert, leur couple, leurs disputes, leurs jalousies, leurs réconciliations...

On va surtout assister à un ballet entre deux, voire plus, vérités: dans un film qui s'appelle justement La vérité, Clouzot a tenu à inclure plusieurs sons de cloche, sans jamais s'octroyer le droit de totalement juger ses personnages. Tout au plus égratigne-t-il au préalable ses deux avocats, qui sont présentés dans toute la crudité de leur véritable jour AVANT le procès, comme pour prévenir les spectateurs de se méfier de leur éventuel ralliement à l'un ou à l'autre: Vanel se plaint d'un métier gâché par les clients, puis lui qui se fera tant remarquer durant le procès par la compassion et l'humanisme qu'il affichera vis-à-vis de sa cliente, raille son concurrent qui vient de traiter avec une déférence très voyante la mère de la victime. Eparvier (Dont le nom est déjà tout un programme) prépare ses arguments, déterminé à faire un massacre. Le ton est donné, et aucun des deux ne s'approchera de "La Vérité", celle des sentiments de Dominique Marceau. Elle seule saura essayer de les défendre, de les exposer, dans une scène magnifique. Quoique... Elles le sont toutes.

Clouzot est bien entouré pour son dixième long métrage. Pour signer l'ensemble du scénario, de l'adaptation et des dialogues, sont crédités Jérôme Geronimi (En fait Jean Clouzot, le petit frère), Christiane Rochefort, Simone Drieu, Michèle Perrein, Henri-Georges Clouzot lui-même et en toute fin de colonne: Véra Clouzot. On sait que l'actrice et épouse du metteur en scène mourra un mois à peine après la sortie du film... Malade du coeur depuis si longtemps, peut-être a-t-elle encore une fois enduré beaucoup durant la préparation et le tournage éprouvant d'un film formellement impressionnant, qui a du aussi beaucoup demander aux acteurs. Mais pour s'approcher de la vérité des gestes, des langages aussi, la présence de nombreux collaborateurs à l'écriture du film, une première pour le despote Clouzot, s'explique sans doute par l'exceptionnel naturalisme linguistique d'un film qui tend à appeler un chat un chat. Et la vie de Dominique Marceau, jeune femme libre à la vie sexuelle débordante, en devient d'autant plus embarrassante pour tout père la pudeur qui se respecte... Un pari osé pour Clouzot qui entend bien conserver à son héroïne le respect et l'affection de ses spectateurs, sans le flou artistique du bénéfice du doute (Contrairement à Lean avec Madeleine, par exemple). Dominique Marceau est bien coupable, mais elle n'est ni la femme inconséquente décrite par maître Guérin, ni le monstre des plaidoiries incendiaires (Et impressionnantes de talent, ce n'est pas un hasard si Clouzot a confié le travail à Meurisse) de Maître Eparvier.

L'image peut mentir. On sait que Hitchcock en a fait l'amer constat en commettant ce qu'il appelait une erreur dans Stage Fright en 1950 en livrant des flash-backs mensongers. Mais Clouzot brave le risque en entrecoupant le procès de scènes de la vie de ses protagonistes qui s'avèrent souvent décalées du discours synthétique un peu trop fermé des deux avocats. Ce décalage qui confirme au spectateur l'impression d'assister à La Vérité, la seule, est renforcé par une scène située vers la fin du film, après que nous ayions vu le crime, et dans laquelle les deux avocats tentent de faire dire tout et son contraire à la jeune femme en lui faisant revivre les gestes de son meurtre. C'est sans doute à ce moment que Dominique Marceau a craqué, c'est peut-être à ce moment que Brigitte Bardot a elle aussi commencé à se sentir mal... Je ne vais pas m'en cacher: sans avoir besoin de parler de ses idées politiques nauséabondes, de ses amitiés infectes (Jean-Marie le Pen), je considère (personnellement) que Bardot est de fait l'une des pires actrices qui soient, qui était d'autant plus douée pour jouer des idiotes qu'elle avait probablement un quotient intellectuel fort limité. J'insiste: c'est ma conviction.

Mais voyez-vous, la rédemption existe peut-être; pour certains, c'est à la fin de la vie, pour d'autres, c'est bien plus tôt: Dominique Marceau est une composition exceptionnelle, un rôle dramatique extraordinaire, dont Clouzot a eu le génie de faire dans un premier temps une extension de la vraie Bardot. En utilisant sa manière n'en doutons pas forte, il a sans doute été un peu loin avec  son actrice, qui a du en voir des vertes et des pas mûres comme on dit, mais le résultat est là: et le metteur en scène a eu l'intelligence de baser sa progression dramatique sur la montée du malaise de Dominique Marceau... On sait le prix qu'a coûté ce film à l'actrice qui a même fait une tentative de suicide à la fin du film. Ce qui en dit long sur son implication, ainsi que sur les méthodes parfois très discutables de Clouzot... On ne peut l'ignorer. Mais le résultat est là.

La photographie du film est signée d'Armand Thirard; ce n'est bien sûr pas la première fois: il s'est chargé des images de L'assassin habite au 21, Quai des orfèvres, Manon, et Les Diaboliques... On obtient un noir et blanc gorgé de vie, de naturel, pour un grand nombre de scène nocturnes, ou aussi bordées de noir que peut l'être la façade de la maison des Marceau lorsque Dominique rentre chez ses parents pour les funérailles de son père. Une scène durant laquelle elle apprendra une nouvelle qui mettra le feu aux poudres. Le film commence et se finit presque sur une scène qui voit une silhouette de religieuse monter un escalier en silence. Un voile sombre nous en rappelle un autre, celui d'un ange noir: la maman du suicidé dans Le corbeau. Une façon comme une autre de nous dire que dans cette prison où Dominique Marceau attend son procès, la mort rode déjà...

 

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Published by François Massarelli - dans Henri-Georges Clouzot Criterion
19 février 2014 3 19 /02 /février /2014 22:15

Les deux premiers films de Wes Anderson ont le même titre, et pour cause: à l'origine, le cinéaste avait commencé à bricoler, avec ses copains les frères Wilson, un film indépendant en 16 mm noir et blanc qui n'avait pas vraiment pu se faire, et qui avait fini par être montré à Sundance, sous la forme d'un court métrage.

Le long métrage produit par Columbia, et réalisé en couleurs, sorti en 1996, prolonge le court, tout en en reprenant l'essentiel: Dignan (Owen Wilson) monte des plans délirants de hold-ups sophistiqués, conçus pour être exécutés par des gens qui n'apporteront aucun changement au déroulement ultra-prévu déjà inscrit dans sa tête: c'est forcément un être dont la confrontation avec la réalité est douloureuse.

Mais c'est pourtant Anthony (Luke Wilson) que Dignan va chercher dans une institution psychiatrique. Il a souhaité se retirer du monde: contrairement à Dignan, Anthony est celui qui a ouvert les yeux, au moins un peu, sur la vérité brutale: il ne sait pas ce qu'il fait sur terre. Enfin Bob (Robert Musgreave), un fils de riches, sait pourquoi il veut se rebeller: il vit dans l'ombre insupportable de son frère, une brute (Andrew Wilson) au surnom surdéterminé: on l'appelle 'Future Man'. Afin de s'élever, les trois compères montent un coup, en attaquant une librairie. Avec le maigre butin, ils prennent la fuite et vont voir s'effriter leur camaraderie dans un motel au milieu de nulle part, ou Anthony va tomber amoureux... Mais Dignan a d'autres plans: il souhaite convaincre le boss criminel local, M. Henry (James Caan), de l'engager afin de faire un coup...

Anderson a coutume de dire que ce film est celui de ses longs métrages qui divise le plus les commentateurs. C'est aussi le moins typique, même si son univers fait de décalage, de symétrie, d'une netteté graphique exceptionnelle et d'extrême lisibilité se met déjà en place. Surtout, ses personnages si complémentaires et si doués pour la tragi-comédie, sont de la même famille, de la même excentricité -surtout Dignan, il est vrai- que bien des protagonistes à venir. Et ce mélange de burlesque, de comédie de situation, de parodie de film de gangsters, et de road-movie au second degré est attachant par sa sensibilité toujours tendre et complice... La façon dont Dignan assume enfin sa condition à la fin du film, est en particulier très touchante.

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Published by François Massarelli - dans Wes Anderson Criterion
16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 17:18

L'ombre consciente de Psycho plane sur ce film. Pas de la même façon que, disons, celle de The big sleep sur The Big Lebowski, ou les fantômes de Capra et Sturges sur The Hudsucker Proxy, non. A vrai dire, si il est beaucoup question de fuite en avant, d'avoir peur des conséquences d'un crime qu'on n'avait pas prévu de commettre, de motels et même de meurtre dans une salle de bain, le film des frères Coen cite ouvertement une scène du classique d'Hitchcock: lorsque Woody Harrelson monte un escalier, suivi de près d'un meurtrier avéré, on pense à la scène durant laquelle le détective Arbogast se rend dans la maison à côté du motel Bates, et monte lui aussi un escalier fatal...

Pas plus que dans Psycho, le film des frères Coen ne s'intéresse vraiment à la notion de justice. Ici, c'est la violence qui règne, suivie dans la mesure du possible par un vieux policier essoufflé, et bien vite rattrappé par les évènements: il suit la trace non pas d'un, mais de deux hommes, et l'un d'entre eux dépasse en invention criminelle tout ce qu'on peut imaginer.

Llewelyn Moss (Josh Brolin) chasse dans le désert Texan, lorsqu'il aperçoit une étrange scène funèbre: cinq voitures sont là, et les corps d'hommes qui se sont entretués autour d'un deal de drogue jonchent le sol. Il récupère une valise d'argent qui lui permet enfin d'acéder à tous ses rêves, et va se retrouver pourchassé par les trafiquants, un shériff Texan interprété par Tommy Lee Jones, et surtout par Chiguhr, un homme dangereux, dont l'arme principale est une bouteille d'oxygène pour laquelle il a trouvé une utilisation diabolique...

Le diable, puisqu'on en parle, est souvent invité d'une manière ou d'une autre à participer aux réjouissances chez les Coen. Ici, il est incarné de manière extraordinaire par Javier Bardem, un homme déterminé, froid, habité par le crime et le mal au point de venir, longtemps après avoir clos une affaire, tuer la femme d'un protagoniste auquel il avait promis de régler son compte à son épouse. Un homme lent, méthodique, effrayant. Présenté par un autre truand (Harrelson), Chiguhr est effectivement un homme qui possède son propre code d'honneur, mais surtout, n'a aucun sens de l'humour. Quoique... justement, le film possède une certaine poésie drôlatique pour qui a le coeur bien accroché, faite de décalage (Les meurtres froids et ultra-précis de Chiguhr, mis en parallèle avec la lenteur et la gaucherie vieillote de Jones et de son adjoint joué par Garett Dillahunt; les accents poussés juste un tout petit peu vers l'exagération, les petits plaisirs pris par le monstre à parier sur la mort des gens qu'il rencontre), tout en nous donnant à voir, une nouvelle fois, un personnage engagé dans une fuite en avant à cause de circonstances qui le dépassent.

C'est Josh Brolin qui interprète ce personnage qui rejoint la longue liste des paumés qui ont cru leur jour de gloire arriver, après Lebowski, Jerry Lundegaard, le coiffeur malchanceux, ou Barton Fink. Preuve que s'ils semblent se retrancher derrière l'adaptation prestigieuse d'un roman de Cormac McCarthy, les frères Coen ne renient rien...  D'autant qu'ils reviennent en territoire connu, qu'on se souvienne de leur premier film tout aussi Texan, et déjà particulièrement violent, Blood Simple.

Mais surtout, dans cet opéra Texan superbement mis en images par leur collaborateur habituel Roger Deakins, la violence finit par être le protagoniste essentiel, au point que l'histoire dérape: on assistera à tellement de crimes que les deux frères vont finir par aller d'ellipse en ellipse, au point de laisser le doute sur qui a tué qui, voire d'éluder complètement la résolution d'un meurtre: Chiguhr a-t-il tué... Au bout d'un moment, dans le sillage du shériff qui prend sa retraite, harassé par la violence et la cruauté, nous ne saurons nous non plus pas vraiment de quelle façon cette histoire se termine. Mais en passant, nous aurons vu une nouvelle fois à l'oeuvre la guigne qui guette derrière l'âme américaine, sous un visage cette fois encore plus terrifiant que d'habitude.

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Published by François Massarelli - dans Joel & Ethan Coen Criterion
10 février 2014 1 10 /02 /février /2014 07:42

Dans ce qui est depuis sa sortie considéré comme l'un des films majeurs de la comédie Américaine (Essentiellement dans le genre qu'on a baptisé screwball comedy, mais le film déborde sur le territoire de plusieurs genres et ne saurait être réduit à quelque chose d'aussi simple), on assiste héberlués à un match de haute volée entre deux comédiens au sommet de leur art: Cary Grant y interprète Walter Burns, le cynique patron de presse qui cherche à ne surtout pas laisser filer une journaliste qui lui est chère, et Rosalind Russel est la journaliste en question, désireuse de se marier avec un homme étranger au monde la presse (Ralph Bellamy) afin d'échapper à un univers dans lequel elle s'est brulé les ailes, à force de tout mélanger: son métier, pour lequel elle est sacrément douée, et sa vie sentimentale... En effet, elle a commis une erreur: elle a laissé son patron la demander en mariage, s'est laissée dire oui, et a vécu dès le départ un enfer domestique, dont elle a réussi à sortir par un divorce désormais consommé... Mais elle n'a pas choisi le bon  jour pour venir dire adieu à son patron, puisque c'est la veille de l'exécution d'Earl Williams (John Qualen), un homme dont le monde entier est persuadé qu'il a tué un policier par folie plus que par anarchisme, et Burns a besoin d'un journaliste pour couvrir l'événement. Les autorités sont plutôt chatouilleuses sur le sujet puisque le maire de la ville compte sur l'exécution pour redorer son blason auprès des électeurs. Et de ce côté, les choses vont se précipiter, tandis que Burns va tout faire, mais alors tout, pour retenir Hildy Johnson, la femme qu'il aime, et qui est sa meilleure journaliste. D'ailleurs, celle-ci veut-elle vraiment partir?

 

La première version du film, réalisée par Lewis Milestone en 1931, était titrée The front page, du nom de la pièce adaptée. Howard Hughes et Lewis Milestone sont entrés dans l'histoire en créant le prototype du film de journalistes, grâce au texte de Ben Hecht et Charles McArthur, qui jetait les bases d'un univers de journalistes fait de verbe haut, rapide, et propice aux échanges savoureux... On notera qu'un carton d'introduction dans le film de Hawks rend indirectement hommage à la pièce et au film initial en parlant d'une éautre époque, avant de situer le film fermement dans la fin des années 30. Mais ce qui vient différencier la version de Hawks de la version de Milestone, ainsi que de celle de Wilder (1974), c'est bien sur l'idée de génie (Le script est du à Charles Lederer), qui consiste à faire de Burns et Johnson un couple: dans la pièce et les deux autres films, Hildy est un homme, et la relation fusionnelle entre rédacteur et journaliste est strictement professionnelle... Le match fabuleux entre Russell et Grant, joué au détriment de Bellamy essentiellement (Il fallait un certain sens du sacrifice pour jouer Bruce Baldwin!) électrise le film un peu plus, allant au-delà même des hauteurs atteintes par l'intrigue liée à l'interview, puis l'évasion d'un condamné à mort. La réflexion perpétuelle sur le travail pris sous son aspect quotidien, inhérente à la thématique personnelle de Hawks, s'effectue ici dans un univers qui marche quatre fois plus vite que d'habitude, ce dont le montage ultra-serré rend compte de façon impressionnante, et seule une scène échappe à la comédie franche, mettant en scène une jeune femme un peu folle elle aussi, qui a décidé de tout faire pour sauver Earl Williams, et se jette d'une fenêtre de la salle de presse afin de détourner l'attention d'un meuble dans lequel le condamné à mort s'est caché. L'espace d'un instant, le film s'arrête, la comédie se calme... avant de reprendre ses droits. Mais c'est ça la grande force de ce film justement: le monde parfois hilarant, parfois odieux, constamment électrique qu'il dépeint, c'est la vie d'un métier, l'essence de la presse Américaine. Un métier qui colle aux semelles de ceux qui le pratiquent, et ils ne le quitteront jamais, pas plus Hildy que n'importe lequel de ses collègues, quelles que soient les manoeuvres les plus lamentables d'un Burns. Et le film se dépare de la comédie Américaine, notamment du style de Bringing up baby (Dont la situation du personnage interprété par Grant est d'ailleurs inversée dans ce film, puisqu'il assume le pouvoir de nuisance en pilotage automatique qui était l'apanage de Katharine Hepburn): si la folie est parfois de la partie (Notamment à travers ce pauvre earl Williams et sa petite amie Molly), le monde des journalistes qui nous est montré est faut de gens qui ont, quoi qu'il arrive, les pieds sur terre...

Un dernier mot, au sujet de ce titre étrange qui a l'air de tant coincer l'imagination des traducteurs Français: en Anglais, le compagnon-esclave-homme à tout faire de Robinson Crusoë est nommé Man-Friday, ce que nos compatriotes ont traduit en Vendredi. Hildy Johnson, compagne éternelle de son patron Walter Burns, est quant à elle sa Girl-Friday, son alter ego oui, mais taillable et corvéable à merci, qui donc se doit de rester dans son giron s'il veut continuer à fonctionner. Et nos traducteurs, perplexes, ont traduit celà par La dame du vendredi. C'est merveilleux...

 

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Published by François Massarelli - dans Howard Hawks Criterion Cary Grant
1 février 2014 6 01 /02 /février /2014 17:20

Dès The spy in black, Powell a réalisé, à sa façon, des films de propagande, déguisé en films à suspense, en comédie, en épopées, ou en films inclassables à message (49th parallel, en particulier, ne ressemble qu'à bien peu d'autres films de guerre!) tout en participant à des projets moins personnels, selon les périodes, à la demande de Korda (The Lion has wings) ou de l'ensemble de l'industrie (The volunteer). Mais il me semble qu'avec A Canterbury tale, Powell et Pressburger font vraiment une oeuvre de propagande qui dépasse l'entendement! On sait, à voir ce film, qu'on est face à une histoire contemporaine, les indices ne manquent pas, de la présence d'uniformes, à la vision désolante des dégâts causés par les bombardements de 1942 sur le beau centre-ville de Canterbury, en passant par les allusions contemporaines au black-out. Mais tout le film semble se faire catapulter les époques, à l'image de l'introduction dans laquelle un faucon lancé au moyen-âge se transforme dans une préfiguration Kubrickienne en un avion de 1944 qui survole le Kent...

 

1944. Trois jeunes gens se rendent dans la région de Canterbury: Bob Johnson (John Sweet), un G.I., fait un peu de tourisme en attendant de reprendre le fil de la guerre; Peter Gibbs (Dennis Price), un soldat Anglais, rejoint son affectation dans le Sud Est, et Alison Smith (Sheila Sim) va commencer un travail dans une ferme de la région dans le cadre de l'effort partagé de guerre. Ils descendent par coïncidence tous trois dans une gare avant d'arriver à Canterbury, durant un black out. Un inconnu agresse la jeune femme, lui répandant de la colle sur les cheveux. Ce n'est pas le premier incident du genre, et durant les quelques jours qu'ils vont passer dans les environs, les trois vont s'efforcer de résoudre cet étrange mystère; ils font également la connaissance du magistrat local, un personnage à la fois attirant et froid, Thomas Colpeper (Eric Portman), qui est une autorité locale en matière de culture, d'histoire de la région, en même temps qu'un indécrottable misogyne... 

Dans un admirable noir et blanc après le Technicolor de Colonel Blimp (La photo, ici est de Erwin Hillier qui sera de retour l'année suivante sur I know where I'm going), Powell et Pressburger brouillent les pistes, et parlent de l'Angleterre de toujours, cette merveilleuse entité qui fait tranquillement face au nazisme. Le passé et le présent se confondent, dans les décors de chaque maison, les intérieurs de chaque hôtel (Tous filmés en studio, et construits avec cette intention de faire se télescoper les époques), mais aussi dans l'idée que Canterbury en 1944 est encore et toujours le même lieu qu'il faut voir, revoir, sentir et ressentir, comme Alison qui vient ici retrouver les sensations d'un amour disparu, comme Bob qui vient ici trouver quelque chose qu'il n'a pas à la maison, et Peter qui va à Canterbury accomplir sa destinée, devenant l'espace d'un service religieux organiste de Cathédrale au lieu de jouer comme il le fait dans le civil, dans un cinéma. Mais pas de religion trop facilement assimilée au message ici, les auteurs se gardent de tout prosélytisme, en assimilant les épiphanies des uns et des autres à quelque chose de plus fort encore mais d'essentiellement humain. Ils portent l'essentiel de leur charge contre le matérialisme, ce que chacun peut ensuite interpréter à sa guise. D'ailleurs, le retournement final qui voit Peter jouer de l'orgue dans une cathédrale transforme après tout celle-ci en cinéma, et permet à Powell d'affirmer la puissance spirituelle de son art... 

Comment s'étonner dans ce film, que la narration prenne son temps, et se laisse aller à des périodes de contemplation? D'autant que de nombreuses scènes permettent aux protagonistes de s'approcher de la Cathédrale qui restera malgré tout le but du voyage dans le film. L'enquête sur "l'homme à la glue" est vite résolue, et sert surtout à cimenter les trois personnages qui la mènent, ainsi que de cerner le rôle du magistrat, le plus étonnant des personnages du film, que Powell destinait à Roger Livesey Mais si l'extravagance du film a permis de détourner les spectateurs de l'époque du film, aujourd'hui son excentricité, son ton si Britannique, son sens du miracle profane en font un passage obligé de tout pèlerinage cinéphile chez Powell et Pressburger.

 

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Published by François Massarelli - dans Michael Powell Criterion
18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 17:49

Après leurs deux films de 1950, le mélodrame Gone to earth et le film d'aventures The Elusive Pimpernel, Powell et Pressburger font ce qu'on pourrait bien appeler le grand saut: ils adaptent un opéra, et y appliquent les principes qu'ils ont mis en place pour le ballet The Red Shoes dans le film du même nom. A savoir, ils font éclater toutes les limites et contraintes scéniques, et se jouent de l'unité de lieu en permanence, mais ils vont aussi élargir l'opéra d'Offenbach (Dont on doit sans doute rappeler qu'il était inachevé) en mettant aussi l'accent sur la danse, grâce à la présence de quatre des vedettes de The Red Shoes, justement: Moira Shearer, Ludmilla Tcherina, Robert Helpmann, et Leonide Massine. Le film est une fête visuelle de tous les instants, qui marie l'opéra, la danse, avec la flamboyance du Technicolor...

L'intrigue concerne le poète Hoffmann (Robert Rounseville), à Nuremberg, qui raconte en attendant dans une taverne la femme qu'il aime, la ballerine Stella (Moira Shearer), les trois amours ratés de sa vie: trois femmes, mais en réalité toutes la même, qui ont trouvé leur fin dans des circonstances bien différentes: la poupée Olympia (Moira Shearer), automate si réaliste que le jeune Hoffmann n'y a vu que du feu; la belle Courtisane Giulietta (Ludmilla Tcherina), une femme qui capte l'amour des hommes; et enfin la cantatrice Antonia (Ann Ayars), hantée par le fantôme de sa mère, une chanteuse elle aussi; A chaque histoire, le même sombre personnage va contrer les désirs d'Hoffmann en possédant puis aboutissant à la mort de la femme aimée: on le retrouve sous le nom de Lindorf (Robert Helpmann) dans le prologue et le final à Nuremberg, prêt à saisir à nouveau la belle Stella avant que les amours d'Hoffmann ne puissent s'accomplir.

 

Le film est particulièrement extravagant, mais se situe dans la lignée de la thématique artistique de The red shoes, avec bien sur l'accent mis sur le poète Hoffmann, et ses trois ages. Même si Rounseville ne change pas d'aspect, le ton du film, lui, va évoluer, passant d'une quasi-bouffonnerie (Olympia) à une intrigue ironique (Giulietta), puis à une tragédie située d'ailleurs "sur une île Grecque") dans laquelle Hoffmann désormais adulte disparaît quasiment. Des altérations ont été apportées au personnage de Nicklaus, le compagnon (Joué par une femme comme la tradition le veut: ici, c'est Pamela Brown et son étrange visage); le personnage est moins présent, et son influence sur Hoffmann est moins palpable; de plus, aucun effort d'ambiguité n'est fourni pour faire passer le personnage pour un homme...  

 

Si la mise en scène est absolument magnifique, mélange onirique constant de surréalisme visuel et d'opéra sans limites (Utilisant avec bonheur le ralenti, le fondu enchaîné, les truquages à la Méliès et bien sur la beauté de la photo de Christopher Challis), on regrette que Powell et Pressburger aient limité l'extravagance de la dernière partie en confiant le rôle principal à Ann Ayars, qui contrairement à Shearer et Tcherina, ne nous ravira pas par la beauté de la danse... Mais d'Olympia à Antonia, le parcours est clair, qui évolue de façon irrésistible vers la noirceur et la mort... Hoffmann, dans l'épilogue du film, est un homme vieux, usé, qui vit dans l'éternelle frustration de ses amours ratées. Lindorf, ironiquement, n'aura pas grand chose à faire pour convaincre Stella de tenter sa chance ailleurs...

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Published by François Massarelli - dans Michael Powell Musical Danse Criterion
5 janvier 2014 7 05 /01 /janvier /2014 17:14

Ne rentrons pas dans les détails de l'histoire compliquée de ce film, et de son destin plus que contrarié: rappelons juste que suite à une décision d'un studio désireux de reprendre le contrôle d'un film dont le budget avait été un sérieux problème, Heaven's gate a été amputé avant sa sortie comme tant de films avant lui, et comme d'autres après (et d'autres à l'avenir aussi, n'en doutons pas). Pourquoi, comment, par qui, peu importe: ce sont là des questions qui méritent certes qu'on s'y attarde, mais qui justifieraient un livre à elles seules...

Concentrons nous plutôt sur le film tel qu'il nous est enfin restitué suite à une restauration digne de ce nom, orchestrée par Michael Cimino lui-même, et qui restitue sinon l'intégralité des 219 minutes du montage de 1980, au moins 216 minutes, dans ce que Cimino appelle sa version favorite. Au moins c'est clair... Et le film (Via une copie positive, seul le négatif de la version amputée ayant pu être localisé) a fait l'objet d'un ré-étalonnage numérique qui rend justice à l'extraordinaire photographie de Vilmos Szigmond, le chef opérateur avec lequel Cimino avait déjà travaillé précédemment pour The deer hunter.

Heaven's gate a souvent été qualifié de film qui montre la mort du western, comme si le genre pouvait réellement mourir... C'est le propre des westerns d'après 1960 d'être souvent qualifiés de "crépusculaires", mais ne faudrait-il tout simplement pas mieux admettre que comme tous les genres, celui-ci a tout simplement évolué? Cimino, en en montrant sa vision personnelle en 1980, se situe à mon sens dans les pas ô combien classiques de John Ford, qui a avant lui montré à sa façon de quelle façon l'évolution, la marche en avant des Etats-Unis se faisait en parallèle avec la violence sous ses nombreuses formes, tout en dépeignant une société Américaine marquée aussi bien par ses conflits de classe que par son multiculturalisme. Tous ces thèmes sont justement ce qu'on retrouve dans ce beau film de Cimino...

 

Le film commence, de façon inattendue, dans l'Est: à Harvard en 1870, des jeunes hommes obtiennent leur diplômes de fin d'études, et vont, sous l'impulsion de leur doyen, affronter la vie, aller loin et se mettre en quête de faire profiter les Etats-Unis de leurs richesses, et de leurs intellects. 20 ans plus tard, nous retrouvons l'un d'eux: James Averill (Kris Kristofferson), un homme richissime dans l'Est est devenu marshall de Johnson County; un endroit ou il aime à venir s'encanailler, en particulier en compagnie de la prostituée Ella Watson (Isabelle Huppert). De retour après un long voyage (Il est parti pour trouver un Tilbury de luxe pour l'offrir à Flora), il constate que le lieu a changé: de plus en plus d'immigrants se pressent dans les villes et les prairies, et des agents de la loi sont amenés à abattre certains de ces européens, qui ont procédé à des vols de bétail pour survivre, sans sommations. Mais bien vite, la situation va se compliquer encore plus, puisqu'avec l'appui du gouvernement fédéral, le chef d'un groupe d'éleveurs a obtenu de dresser une liste de 125 de ces immigrants à abattre sous le prétexte qu'on les soupçonne de trahison, d'anarchisme, ou d'être une bande organisée de voleurs. Parmi eux, la belle Ella...

Outre James Averill, on fait aussi la connaissance d'un certain nombre de personnages, dont certains peuvent lui être assimilés: ainsi son camarade d'université, William Irvine (John Hurt) est-il lui passé, bien qu'il le fasse par dandysme plus que par conviction, du côté des éleveurs; d'autre part, Nate Champion (Christopher Walken) est lui un agent de la loi, qui au début du film exécute les ordres, mais se refuse à participer à la tuerie finale, qu'il estime illégale, quelle que soit l'implication du président lui même (le Républicain Benjamin Harrison a en effet soutenu l'initiative du plus fort, ici, dans ce qui est resté célèbre dans l'histoire sous le nom peu glorieux de Johnson county war)... Ces hommes, d'une part et d'autre, auraient pu être Jim Averill lui-même... Mais celui-ci, par ennui, ou par romantisme, a décidé de se situer du côté des petits, et soutiendra jusqu'au bout la cause de ces déshérités du rêve Américain. Le parallèle est encore plus fort entre Averill le riche et Champion, un homme de loi illettré, intègre mais amer: les deux aiment la même femme, et celle-ci passe une bonne partie du film à hésiter entre eux.

La violence, dans ce film, est indissociable du progrès. De même que le crime semble indissociable de la conquête des espaces, et que si le rêve Américain existe (Le chef des éleveurs, Canton, vit le sien, qui l'autorise à tutoyer les grands de ce monde et à désigner qui vivra et qui mourra, un barman entreprenant fonde un dancing-patinoire afin de gagner de l'argent tout en fournissant de l'amusement à toute une ville en devenir...), il peut aussi être mis en question: il est évident qu'Averill a vécu le sien, mais qu'il en est revenu: d'ailleurs, il s'st marié dans l'Est et a fui. Tout le film renvoie à l'idée de civilisation: des villes se construisent et se peuplent, des commerces fleurissent sous nos yeux; Averill croit en la locomotion et en offre un moyen à Ella, qui de son côté souhaite rester afin de continuer à contribuer à la vie d'un endroit qui est clairement son chez elle (Elle est d'ailleurs une notable à bien des égards...); mais de l'autre côté, aussi bien les éleveurs et leur volonté de garder le Wyoming libre pour des prairies où faire paître leurs troupeaux, que les petits immigrants qui utilisent du fil barbelé pour délimiter leurs parcelles, tous font oeuvre de civilisation. Comment s'étonner qu'à un moment on réalise la vérité des Etats-Unis: il ne fait pas bon y être pauvre... un constat explicite dans le film, noir, mais qui renvoie aussi à une conclusion en forme d'ironique cauchemar: pour le riche Averill, seul véritable survivant d'une boucherie inutile, on n'échappe pas à son destin... et même si la démonstration s'enrichit (comme The deer hunter) d'une illustration du melting-pot folklorique à travers les langages européens nombreux et mélangés, et la présence de danses et musiques venues en particulier d'Irlande, le système de classes, inique et impitoyable, a le dernier mot dans cette fresque lyrique et monstrueuse. Et l'Amérique, lieu de réalisation de l'individu, devient ici le mouroir des individualités face aux grosses machines collectives... 

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Published by François Massarelli - dans Western Michael Cimino Criterion
10 novembre 2013 7 10 /11 /novembre /2013 13:58

1940: Six officiers Allemands sont en mission sur le sol Canadien. Ils doivent rejoindre la frontière Américaine (Située sur le 49e parallèle Nord), et doivent faire face à plusieurs dangers: d'une part, le Canada et l'Allemagne nazie sont en guerre. D'autre part, ils ont participé à la destruction de plusieurs navires, et sont activement recherchés. Sur leur chemin, les six vont faire de nombreuses rencontre, certains vont être ébranlés dans leurs convictions, d'autres vont commettre des véritables actes de barbarie. Ils vont aussi faire la connaissance de beaucoup de citoyens Canadiens de nombreuses origines: des Indiens, desFrançais, des Anglo-saxons... Tous sont différents, mais tous tiendront, chacun à leur façon, tête face à ces "envahisseurs".

Dernier film de Michael Powell scénarisé par Emeric Pressburger avant que les deux compères ne décident de brouiller les cartes en signant désormais "Ecrit, produit et réalisé par" suivi de leurs deux noms, cet étrange et envoûtant film de propagande est l'un des plus inclassables et les plus fascinants de leurs oeuvres communes. Un film dans laquelle la virtuosité des deux compères, que ce soit l'étonnante mine d'idées géniales de Pressburger, ou le génie de l'image de Powell, éclate au grand jour. Conçu autour d'un périple du nord vers le sud, 49th parallel semble presque laisser la parole à nos six Allemands, abandonnés par le sort (Leur sous-marin a été coulé) à un environnement hostile, dans lequel la remarquable organisation, la discipline de fer du lieutenant Ernst Hirth (Eric Portman) triompheront jusqu'à un certain point de tous les obstacles... C'est parfois de leur point de vue que l'essentiel de l'intrigue est montré, mais à aucun moment le spectateur n'est invité à les suivre dans ce qui est bien un égarement. Le réalisme de la mise en scène, conjugué à un montage exceptionnel signé de David Lean, qui a rendu tous les morceaux de bravoure encore plus forts par le dynamisme qu'il a su mettre en valeur, n'empêche pas le film de glisser en permanence vers l'allégorie: les six nazis, du début à la fin, rencontrent des citoyens Canadiens attachés à leur liberté, leur démocratie; des gens qui sauront trouver les mots justes, non pour convaincre les nazis, c'est peine perdue, mais pour rappeler au spectateur l'importance de ces valeurs. C'est que la cible principale de l'aspect propagandesque du film était bien sur le spectateur Américain, dont le gouvernement était encore à cette époque d'avant Pearl Harbor hésitant quant à la participation à cette guerre lointaine.

Le point de vue de l'ennemi représenté ici (Comme dans tant de leurs films) permet donc à Powell et Pressburger de nous montrer six Allemands (Dont cinq nazis invétérés, la nuance est importante), en proie aux délires d'Hitler et de ses suiveurs. A chaque mésaventure, ils vont perdre l'un des leurs, comme dans une comptine. Dès leur apparition, le ton est donné: le sous-marin vient de couler un navire Canadien au large du St-Laurent, et les marins accueillent les survivants; Hirth n'a aucune considération pour les simples marins, et veut s'adresser aux officiers; on retrouvera cette obsession maladive de la supériorité hiérarchique dans une autre scène, lorsque confrontés à une communauté religieuse égalitaire, Hirth n'a qu'une idée: trouver leur leader! Ils en ont bien un, mais il n'est absolument pas dirigiste, ce qui bien sur le déroute profondément. Tout au long du parcours, ils vont être confrontés à des hommes et des femmes épris de liberté (Finlay currie, Laurence Olivier), de fraternité et de justice clémente (Une communauté Huterrite d'origine Allemande menée par Anton Walbrook), d'art et de culture (Leslie Howard), et enfin de liberté d'expression (Raymond Massey). Lors du passage le plus beau sans doute, au cours duquel les quatre survivants de l'équipée (L'avion qu'ils ont volé au nord vient de s'abîmer dans un lac) arrivent dans la communauté religieuse, ils vont croire trouver du soutien, et ils pensent pouvoir prêcher auprès des habitants du village: ils sont d'origine Allemande. Mais leur raideur militaire détonne bien vite dans ce qui est une société autarcique douce et modérée, et un discours enflammé de rappel des préceptes nazis tombe à plat; pire, certains des membres de la communauté se sentent pris d'un sentiment à l'égard des nazis qu'ils avaient oublié: la haine. Bref, ces gens sont contagieux! Mais la leçon de la désastreuse et rocambolesque arrivée de quatre loups dans une bergerie se clôt sur une touche à la fois ironique (L'un des Allemands, boulanger avant l'avènement d'Hitler, retourne aux plaisirs des valeurs d'avant et cesse dêtre un nazi. Il est joué par le formidable Nial McGinnis) et tragique (Le boulanger est exécuté sommairement par ses camarades pour traîtrise).

Mêlant les regards juste et intelligent de deux artistes exceptionnels, et la mise en valeur de l'urgence de la situation par le montage, avec l'imposante présence dans le décor des montagnes rocheuses, des chutes du Niagara, bref de la nature canadienne, ce film oppose donc la tranquillité et la bonhomie du peuple Canadien aux sanguinaires militaires nazis, et dont la portée dépasse bien vite l'anecdote puisque la propagande Allemande va vite tenter de faire de cette épopée une preuve de l'héroïsme de ses soldats, seuls contre tous dans un pays hostile. pour autant il ne bascule jamais dans le manichéisme, ni l'alarmisme facile. On l'a vu, les nazis y sont dangereux, bien sur, racistes, militaires... Que des défauts qui les rendent effrayants, quoi... Mais ils sont surtout d'une bêtise affligeante, et assez faciles à contrer: seulement les héros qui se dressent sur leur chemin le font avec bon sens, en découvrant parfois leur courage de façon inattendue (Une très belle scène avec Leslie Howard); au final, les super-héros Germaniques ne sont que des cloportes sur lesquels il suffit d'appliquer un bon coup de botte bien placé. Il est toujours temps de le rappeler... Il sera toujours temps.

 

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Published by François Massarelli - dans Michael Powell Criterion