Sur un scénario de Darryl F. Zanuck, Dolres Costello est la star de ce petit film bien de son temps à tous points de vue, qui prend prétexte d'une histoire située à San Francisco d'avant le cataclysme de 1906, pour faire bouillir la marmite de la Warner! Après Don Juan, When a man loves et The better 'ole, ce film d'aventures est l'un des premiers programmes Vitaphone, et comme ses prédécesseurs le son n'y est utilisé que pour la musique et l'ambiance.
La famille Vasquez est venue s'installer dans la baie de ce qui deviendra San Francisco avec les premiers arrivants Espagnols, et elle a maintenu une certaine aisance... Jusqu'à la ruée de 1849. En 1906, c'est donc une vieille famille hispanisante qui tente tant bien que mal de conserver son statut, et qui a fort à faire pour contrer les spéculateurs de tout poil qui en veulent à leur terre, notamment l'étrange Chris Buckwell (Warner Oland), qui cache un secret inavouable, un secret qui pourrait bien se révéler au contact de la belle Dolores Vasquez (Dolores Costello)...
Autant vous le dire tout de suite: "Chris Buckwell" n'est pas blanc, mais c'est un métis, fils d'un blanc et du'ne chinoise. Alors on va le dire tout de suite: oui, le film est raciste, d'un racisme ordinaire et dégueulasse qui se cache derrière un respect des communautés, tant qu'elles restent chacune de leur côté. Le principal pêché de Buckwell est bien sûr de convoiter celle à laquelle il n'a pas le droit de rêver... Mais au-delà de cette identité gênante, et convention mélodramatique passe-partout qui n'a fait sourciller personne, le film est un long métrage d'obédience classique, avec ses péripéties absurdes, sa visite de Chiinatown (avec So-Jin et Anna May Wong, mais aussi Angelo Rossito en couleur locale) et... sa vengeance divine. Consultez les livres d'histoire si vous voulez savoir comment Dieu, décidément bien taquin, a opéré cette fois-ci! ...Ou voyez ce film.
John Breen vit avec sa mère et son père adoptif sur une péniche, et passe son temps libre à admirer New York, depuis la rivière. Il souhaite y aller un jour, et y devenir quelqu'un; tout ce qu'il sait de son histoire compliquée, c'est que le capitaine Breen n'est pas son vrai père, mais par ailleurs le sujet est tabou pour ses parents. Quand un bateau heurte la péniche accidentellement, de nuit, les Breen sont noyés. Seul survivant, John décide de tenter sa chance...
Produit par la Fox en 1927, East side, west side reste à l'écart des expériences chères à Murnau, qui commencent à envahir toute la production du studio, avec les encouragements subjugués de William Fox lui-même. Allan Dwan ne s'en préoccupe guère, plus proche dans son style d'un Walsh que d'un Murnau ou un Borzage... Et justement, ce qu'il cherche dans ce film largement tourné à New York, du moins certains extérieurs notables, c'est justement une certaine vérité locale, plus qu'une réinterprétation artistique des lieux.
Mais ça ne veut pas dire que son film est dénué de clichés ou d'artificialité; au contraire, une bonne part de cette histoire initiatique, celle d'un jeune homme un peu naïf venu de l'eau, tient du conte de fées; mais un conte de fées New Yorkais, qui va voir John Breen rencontrer des Juifs qui lui donnent un toit pour quelques jours, des Irlandais avec lesquels il va se frotter, mais qui vont surtout lui faire découvrir la boxe, et enfin un homme d'origine Hollandaise (un sang bleu de New York, donc!) qui va l'aider à trouver la possibilité d'élévation sociale qui le motive tant. L'homme en question est son père, nous le savons, mais lui, pour des raison propres à l'intrigue, ne le saura jamais.
East side, west side: un côté, puis l'autre: la symbolique du lieu est bien sûr liée à une réalité sociale, celle d'une ville à deux vitesses dans laquelle les deux côtés ne se mélangent que rarement. Pour certaines occasions bien spécifiques, comme la boxe, par exemple: c'est autour de ce sport que vont en réalité graviter absolument tous les personnages importants du film: Flash, le premier manager de John, un escroc peu recommandable (Frank Allworth); Pug Malone (J. Farrell McDonald) qui lui au contraire va traiter John avec respect, même si je soupçonne fortement ce personnage bourru d'être plus ou moins un parrain de la mafia Irlandaise; Gilbert Van Horn (Holmes Herbert), le père secret...
Il y a aussi deux femmes: d'un côté, celui de l'East side et des quartiers populaires, Becka Lipvitch (Virginia Valli), la fille des fripiers qui ont "sauvé" John au début du film, et qui l'aime depuis le premier regard, et Josephine (June Collyer), la pupille de Van Horn, qui va s'intéresser à John lors de l'ascension sociale de ce dernier. Deux femmes, deux tentations. Mais l'idylle entre John et Josephine tournera court, cette dernière ne supportant pas le fait que son fiancé soit plus intéressé par la construction, et passe du temps sur les chantiers (en particulier sous terre), pour des activités qui ne sont pas en phase avec les aspirations de la jeune femme.
Le haut, le bas, Dwan est clair dans le parcours de John qui certes est ambitieux: son mentor/ami/père Van Horn lui conseille de "viser les étoiles". Mais contrairement à Josephine qui ne supporte pas de descendre pour se rendre sur les lieux où John supervise les fondations d'un building, le jeune homme sait que sans un travail vraiment sérieux au bas de son bâtiment, il ne sert à rien de viser à le construire, et à le faire tutoyer les étoiles: le bon sens au service de la métaphore en quelque sorte! Cette intéressante utilisation de l'image de la construction se double d'une dichotomie entre le jour (le monde de la haute société et des Van Horn et consorts) et la nuit, le moment d'aller s'encanailler dans le ghetto, et le monde où va travailler Becka qui a une famille à aider. Les nombreuses scènes nocturnes bénéficient d'un travail exceptionnel du chef-opérateur George Webber qui préfigure le film noir, mais on sait que Dwan a toujours été à l'aise dans ce domaine (voir les scènes de fin de Stage struck, mais aussi certaines séquences de Robin Hood et bien sûr The iron mask à ce sujet). le metteur en scène est aussi chez lui devant la thématique des contournements de l'impossibilité de l'élévation sociale: The half-Breed, Zaza, Manhandled, Stage Struck, tous ces films abordent ce thème avec force. Et j'ai parlé du film noir plus haut, mais East side, west side, avec ses scènes tournées dans un quartier juif, ses séquences de speakeasies et les junkies qui viennent chercher leur dose, son mafieux au grand coeur et ses dames de petite vertu qui décidément font plus vrai que nature, anticipe aussi sur le naturalisme du cinéma Américain du début des années 30.
Et j'ai failli oublier: Dwan situe une scène de son film sur un bateau qui transporte des gens de la bonne société, qui heurte un iceberg. En choisissant de raconter le désastre du Titanic à sa façon, il en profite pour montrer l'égoïsme de Josephine qui cache son amant sur le canot de sauvetage, et l'héroïsme de Gilbert qui lui laisse sa place à des femmes et des enfants, et... coule, rejoignant ainsi les deux (autres) parents de John. Mais au-delà de l'audace de l'idée (le désastre du Titanic n'avait pas beaucoup été abordé) et de l'impeccable réalisation "à l'économie" de la scène, qui anticipe malgré tout sur le réalisme du film de Cameron (les efforts des passagers pour rester debout), la séquence reste une séquence mélodramatique dans un mélodrame...
Maintenant, il faut admettre que le film reste un "véhicule" pour George O'Brien, ses pectoraux, son regard doux de petit garçon, et ses nombreuses scènes à tomber la chemise: je pense que c'était dans son contrat. Ce qui ne l'empêche pas bien sûr d'être un bon acteur, et même loin de son mentor Ford, qui a fait de lui une star, et de son grand révélateur Murnau qui a prouvé qu'il était un acteur, il est quand même excellent... Virginia Valli aussi: clairement, dans ce film qui fait fi de tout racisme, de toute tentation de privilégier les convenances, et qui nous montre la vie contrastée des petites gens et celle des privilégiées, vous ne serez pas surpris si je vous dit qu'il est très clair que Dwan, lui, a choisi son camp.
Tous les ans, on organise dans la petite ville de Hindle une semaine de vacances, durant laquelle tou(te)s les employé(e)s de la filature Jeffcote, unique industrie locale, peuvent bénéficier de sept jours de liberté à Blackpool... C'est ce que font Fanny Hawthorn (Estele Brody) et son amie Mary (Peggy Carlisle). Durant le séjour dans les parcs d'attraction de la cité balnéaire, elles rencontrent une paire de gaillards qui les séparent. Si Mary, ce soir-là, rentre tôt, Fanny décide de passer du bon temps avec le fringant Allan Jeffcote (John Stuart). A son retour à l'hôtel, elle annonce à son amie qu'elle va le suivre à Llandudno, au nord du Pays de Galles, pour le reste du séjour; à Mary d'arrondir les angles auprès des parents de son amie, en envoyant une carte postale au bon moment, comme si de rien n'était, signée de Fanny et postée de Blackpool...
Tout ses serait bien passé si avant la fin du séjour, Mary ne s'était noyée. Pendant que Fanny et Allan terminent leurs vacances en amoureux, les parents de Fanny accompagnent leur ami et voisin, le père de Mary, pour récupérer les affaires de sa fille. Ils constatent que la jeune femme n'est pas là...
A son retour, l'explication va prendre des proportions homériques: d'un côté, les Hawthorn sont fâchés après leur fille, mais le conflit s'étend bien sûr à la famille Jeffcote, dont le fils Allan est fiancé avec la belle Beatrice, la fille du maire. Beatrice est amoureuse, et le maire compte clairement sur le mariage pour redorer son blason. Mais Chris Hawthorn et Nat Jeffcote sont de vieux amis, même si les circonstances ont fait de l'un l'employé de l'autre. Pour les parents Hawthorn, il est impératif qu'Allan épouse Fanny; chez le père Jeffcote, même son de cloche; la mère d'Allan, en revanche, ne voit pas pourquoi une petite amourette de vacances avec une employée remettrait en cause le mariage prévu; Allan, tout en pensant comme elle, imagine surtout qu'il risque son héritage à aller contre son père, et a gâché ses chances auprès de sa fiancée...
...Et Fanny dans tout ça?
La réponse à cette épineuse question vient à la fin de cette intrigue tirée d'une pièce à succès de Stanley Houghton, filmée ici pour la deuxième fois (il y en aura deux autres). La première version date de 1918, et est déjà une réalisation du vétéran Maurice Elvey, qui tourne des films en Grande-Bretagne depuis 1913. Je ne connais pas la première, probablement perdue; mais celle-ci, qui bénéficie de l'embellie généralisée du cinéma Anglais (Prend ça, Truffaut!) à la fin des années 20, lorsque la fréquentation des studios Allemands, et l'échange de techniciens et de stars avec le contient ont profondément transformé la cinématographie nationale.
Elvey a souhaité éviter par tous les moyens le théâtre filmé, ce qui était difficile compte tenu de la notoriété de la pièce, dans un pays où le théâtre est quasi intouchable et où le public n'aurait pas pardonné le sacrilège! Afin d'aérer l'intrigue, il s'autorise un prologue, en forme de description de l'usine, de son quotidien, du travail de ses employés. Il use aussi d'une métaphore récurrente, en concentrant la caméra sur les jambes des protagonistes, et leurs chaussures: par exemple, le père de Mary, veuf, est unijambiste, et ce fait est souligné à plusieurs reprises (dont un plan qui pique une idée à Hitchcock, dans le but d'obtenir un effet bien différent: les locataires du dessous entendent l'homme faire les cent pas au-dessus d'eux, avec sa jambe de bois: le plafond devient transparent...); quand elle se lève, Fanny a le choix entre une paire de vieux chaussons, et une paire, une seule, d'escarpins vernis. Mais Allan, de son côté, voit sa mère lui porter le matin une paire de chaussons, prise dans un placard qui contient une dizaines de paires de bottines neuves. C'est par leurs jambes que Maurice Elvey nous montre le trajet des employés et employées de la filature, puis quand l'heure du week-end arrive, il cadre les chaussures de travail qui sont mises de côté au profit de chaussures de ville...
Le metteur en scène prend un plaisir évident à filmer les hommes et les femmes au travail, et ce sera souvent de ces classes laborieuses que le point de vue viendra dans tout le film. Mais il montre aussi, en Nat Jeffcote, un patron juste, conscient de son autorité de classe, mais pas vraiment un exploiteur. Il considère son contremaître Hawthorn comme un ami, et lui dit souvent qu'il aurait dû s'associer avec lui quand ils étaient jeunes, comme Nat le lui proposait... Son épouse, en revanche, et son fils, représentent clairement l'esprit méprisable d'une classe qui a décidé d'en exploiter une autre. Mais plus encore, souvent cette exploitation sociale se double d'une exploitation de genre: car le fond de la pièce, et ce qui a fait un scandale important en 1912, c'est précisément de dénoncer le traitement différent réservé aux femmes, y compris dans un contexte qui leur permet de travailler ("Permettre" étant un bien grand mot: on comprend assez rapidement qu'il est nécessaire pour Fanny, qui habite chez ses parents et contribue au loyer, de travailler...). A ce titre, le film offre en Fanny Hawthorn une héroïne qui décide de ne pas se conformer aux modèles en vigueur, et à la morale Edwardo-Victorienne: elle réclame en effet le droit d'avoir, elle aussi, fait un écart de conduite en se laissant aller pendant une semaine, et refuse purement et simplement de se livrer au petit jeu du mariage avec un jeune homme qui lui en voudrait probablement toute sa vie...
Estelle Brody, et la plupart des acteurs aussi, sont excellents, et la réalisation d'Elvey est une splendeur, marquée par le plaisir de saisir la vie de la classe ouvrière Britannique dans ses plaisirs, et dans son travail. Elvey est inspiré aussi par Blackpool et ses attractions, qu'ils filme en contrebande, dans leur vérité... Par contre, il trouve dans les ressources de la lumière (l'un des opérateurs, au fait, est Jack Cox) la dignité nécessaire à la scène durant laquelle le père de Mary se retrouve dans la dernière demeure de sa fille. Elvey a aussi reconstruit en studio une rue ouvrière du Lancashire avec soin, et une usine, dans laquelle la dernière scène enfonce le clou: la plupart des ouvriers sont partis, mais seule en piste Fanny fat tourner la baraque. Un ami, Alf, qui tourne autour d'elle, lui demande si elle veut aller au cinéma avec elle le soir même... Elle le regarde des pieds à la tête, sourit, et... dit oui.
Elmer Finch (W.C. Fields) est un homme usé par le temps, mais surtout par son épouse et le grand fils de celle-ci (dont un intertitre nous annonce qu'Elmer n'est pas responsable). Il a une fille, mais elle aussi souffre du remariage, et par dessus le marché le parfois très distrait Elmer est maltraité à son boulot où on le prend pour une andouille certifiée premier choix. Jusqu'au jour où, suite à un enchaînement d'événements, Elmer se fait hypnotiser (mais oui!), se prend pour un lion, et... règle ses comptes dans une scène de furie dont nous admettrons, nous qui avons vu le début du film, qu'elle est particulièrement légitime...
C'est un petit film particulièrement sympathique, à la croisée des univers de La Cava et Fields. Celui-ci n'a pas écrit l'argument cette fois, mais on y retrouve de nombreux éléments qui renvoient à ses scripts: notamment l'amour filial et exclusif pour une fille d'ailleurs adorable (Mary Bryan). Et il y est question des Américains moyens, saisis dans leur médiocrité embarrassante...
Comme souvent avec les comédies de Fields, celle-ci prend un peu trop son temps dans l'exposition, mais assume ensuite avec beaucoup de drôlerie un comique qui n'est pas que visuel, étrangement: il est parfois... verbal: on voit distinctement le comédien hurler 'I'm a lion' par exemple, et les intertitres sont parfois drolatiques: il convient par exemple de savoir que toute la ville parle, dans le film, d'un bal organisé le samedi à venir par le Lion's club; ce qui donne l'occasion à une voisine de glisser à Mrs Finch le commentaire suivant: "Quel dommage que votre mari ne soit pas un lion; vous passeriez un très bon samedi soir". Je pense que, compte tenu des personnalités facétieuses du metteur en scène et de son comédien, le double sens y est volontaire.
Ce film n'existe plus. Tout simplement parce que la dernière copie en existence a brûlé lors d'un incendie qui a ravagé l'entrepôt où elle était stockée. Un accident semble-t-il assez courant, qui nous a coûté de nombreux films, de Murnau (The four devils) ou de Stroheim (La deuxième partie de The wedding march) entre autres... Et s'il y a un film qui est perdu et bien perdu, c'est London after midnight car sa perte est tellement médiatisée, que si une copie ou des fragments avaient réellement survécu (Il y a eu quelques escroqueries et canulars à ce sujet), ça se saurait!
Et donc cette médiatisation passe aussi par la case reconstruction, voyez ce qui est arrivé pour The four devils, de Murnau: Janet Bergström en a reconstitué les contours au moyen de photos de plateau et autres documents... C'est ce qui est fait ici, mais le documentaire adopte une position unique, à savoir qu'il entend se substituer au film pour en raconter l'intrigue, et le fait par ses intertitres tels qu'ils sont connus aujourd'hui (Probablement la liste de ceux qui étaient prévus a-t-elle été conservée avec le script) en plus des photos de plateau, qui au moins sont un reflet partiel de l'aspect visuel voulu par Browning...
L'intrigue, inspirée d'une histoire de Browning intitulée The hypnotist (un titre qui décidément en dit trop) est très proche de celle du remake du film, Mark of the Vampire, à ceci près que ce dernier film est plus logique sur un point: tout part d'un meurtre, maquillé en suicide dans London after midnight. Le remake change cette idée, puisque le meurtrier a plutôt l'idée de maquiller son acte en une attaque de vampires, ce qui justifie la suite! Ici, le détective Burke (Lon Chaney) enquête autour des exactions de vampires, parmi lesquels on reconnait le mort, sir Roger Balfour. Il s'agit d'une machination (Balfour est en fait un sosie) pour confondre l'assassin, et déterminer si c'est le meilleur ami (Henry B. Walthall) de Balfour, ou son neveu (Conrad Nagel) qui a fait le coup... la fille de Balfour (Marceline Day) est au courant de tout, et prête son concours aux comédiens qui interprètent les vampires... Parmi lesquels Burke lui-même, déguisé en créature de cauchemar, l'image la plus connue de ce film perdu du reste.
Une collection de photos de plateau, qui étaient toujours prises à part du tournage, ne rendra que très partiellement compte d'un film disparu. On a malgré tout une assez bonne idée de l'ensemble, même si on est sur (A plus forte raison si on a vu le remake!) que Browning avait su rendre le film plus nocturne. Le maquillage de Chaney en vampire est justement célèbre, et me paraît intéressant en particulier parce qu'il semble être plus inspiré du design de la créature de Frankenstein dans sa version Edison 1910! On est loin du gothique ouvragé à la Lugosi. Et Burke, énigmatique détective qui a plus d'un tour dans son sac, est une autre création probablement fascinante de Chaney, un homme qui dès qu'il n'est pas seul, se comporte comme un inspecteur pompeux de Scotland Yard, avec une moue dédaigneuse. Mais ça ne l'empêche pas, selon la légende établie de Chaney, d'en pincer pour la fille de Balfour...
On ne verra sans doute jamais London after midnight, pas plus que The big city (De Tod Browning), The tower of lies (Victor Sjöström), ou Thunder (William Nigh) si ce n'est pour ce dernier les quelques secondes qui ont survécu. Alors, impossible de trancher l'actuel débat entre ceux qui avancent que c'est probablement un chef d'oeuvre et d'ailleurs c'est le plus gros succès de Chaney et Browning à la MGM, et ceux qui au contraire se basant sur les souvenirs de ceux qui ont vu le film, estiment que c'était un navet de catégorie Z! Quoi qu'il en soit, il est dommage que les deux seuls films de Browning et Chaney qui aient disparu soient justement ceux qui essayaient de sortir des schémas établis avec The unholy three et The blackbird, et offraient justement un peu d'air frais dans un corpus que je continue à trouver un tantinet poussiéreux.
Un serial fait comme ça pour rire, en France en 1927, qui s'amuse à mettre des sociétés secrètes et masquées, des poursuites en auto (et en aéroplane) un peu partout et se finit en beauté par une poursuite sur la tour Eiffel, forcément, ça fait envie. Mais le résultat déçoit, selon moi d'abord et avant tout parce que Duvivier n'était sans doute tout simplement pas l'homme de la situation. Et c'est surement le sentiment... de Julien Duvivier lui-même, d'ailleurs.
Les "frères Mironton" (Félicien Tramel et Félicien Tramel) ne sont pas des frères, mais deux sosies, artistes de cirque qui travaillent sous ce nom en tant que "frères Siamois" pour un cirque. Autant l'un est sympathique, débonnaire, autant l'autre est fuyant et combinard. Et c'est justement lui qui surprend une conversation entre son patron et un notaire, qui annonce que le dénommé Achille Saturnin, qui travaille pour le cirque, a gagné une fortune en héritage. Mais le problème, c'est qu'Achille Saturnin, c'est l'autre "Mironton"! Mais qu'importe: ils se ressemblent tellement... Il quitte immédiatement le cirque pour aller empocher en douce l'héritage de son collègue.
L'héritage en question est lourd, très lourd, et suscite les convoitises, en particulier celle de DeWitt, un ingénieur qui connaissait le parent défunt, et misait sur la fortune. Il est décidé à la récupérer par tous les moyens, et commence à terroriser celui qui se fait passer pour Achille Saturnin. Le faux frère va donc prendre une décision radicale: engager quelqu'un pour prendre les coups à sa place...
...Achille Saturnin.
Bon, avec un scénario pareil et la promesse de la Tour Eiffel contenue dans le titre, on se prend à rêver un peu: et si on avait confié le bébé à René Clair? Ce n'est pas que Duvivier fasse mal son travail, au contraire il le fait très bien, mais la fantaisie qui émane du film est sérieusement tempérée par la sagesse du tout, ainsi que par le fait que tout repose sur Tramel, dont le charisme, comment dire, n'est pas forcément la plus évidente des qualités... Et on trouve asse souvent le temps long, même si parfois telle ou telle séquence est relevée, par une idée d'éclairage (Duvivier ne dépasse pas beaucoup le cadre du pittoresque de bazar avec ses scènes de "société secrète", mais elles sont joliment mises en images), par une séquence de montage rapide... Le final est impressionnant par les risques qu'on pris les cascadeurs, mais il est comme le film: trop long! Tout se passe comme si personne ne s'était avisé qu'on puisse éventuellement se passer de monter l'intégralité des rushes du film!
Ces 138 minutes étaient supposées être vues en deux épisodes, mais ça se justifie très peu, en vérité. J'émettais l'hypothèse, plus haut, que Duvivier ne se pensait pas l'homme de la situation: et pour cause, il a toujours refusé de revenir sur ce film, qui ne lui laissait aucun souvenir, qu'il fut bon, ou mauvais! Par contre, si l'intention était de faire de l'humour en pastichant Feuillade, c'est raté, le film ressemblant plus à un plagiat avec de vrais bouts de Tramel dedans...
Paradoxe: avec son intrigue qui n'a rien à envier aux mélodrames précédents qu'on a imposé à Garbo, tous les deux adaptés de Vicente Blasco Ibanez, Flesh and the devil a tout pour être du tout-venant. L'histoire est inspirée cette fois de Hermann Sudermann, et le titre dit clairement ce qu'il fait en penser: la chair, le diable... Il est question de fesse, ça c'est sur! Et pourtant, ce film, sans être son meilleur, est le plus important de la carrière muette de Greta Garbo, et représente sa rencontre avec deux partenaires qui vont énormément compter pour elle: le réalisateur Clarence Brown et l'acteur John Gilbert...
Mais répétons-le: cette intrigue! ce personnage, celui de Felicitas, une amoureuse qui collectionne les hommes, en prétendant les aimer... Garbo a profondément détesté cette expérience, et n'a cessé de s'en ouvrir, lors du tournage. Le film commence par nous intéresser à deux de ses futures "victimes", les jeunes aspirants Ulrich Von Etz (Lars Hanson), et Leo Von Rhaden (John Gilbert). Lorsqu'ils rentrent chez eux, pour retrouver l'un sa petite soeur Hertha, l'autre sa bonne vieille maman, Leo voit une jeune femme dont la beauté l'intrigue. Quelques jours plus tard, il la retrouve lors d'une réception, et les deux vont instantanément commencer une aventure, à l'insu de leur entourage. Mais Leo n'apprendra que plus tard, trop tard, en fait, que Felicités est mariée: le mari (Marc McDermott) va en effet les surprendre chez lui. Leo le tue en duel, mais s'arrange pour que l'aventure ne s'ébruite pas. Et avant son exil forcé de trois ans, duel oblige, il demande à Ulrich de veiller sur la jeune veuve, sans lui expliquer les raisons de ce geste. Quand trois années plus tard il revient, Leo est confronté à l'inévitable: Felicitas s'est remariée avec son meilleur ami Ulrich.
Derrière cette intrigue au romanesque réchauffé, les atouts du film sont nombreux: la classe de la production, pour laquelle Clarence Brown a su mener son monde à la baguette, mais avec une efficacité maximale. Des scènes qui doivent tout leur impact à l'invention liée à la lumière (La fameuse scène de la cigarette, durant laquelle les deux acteurs sont apparemment éclairés depuis la main de Gilbert, les nombreuses scènes nocturnes), aux ombres chinoises (Le duel, scène célèbre dans laquelle Brown évite de refaire The merry widow, de Stroheim)... Et à l'alchimie entre les acteurs. Surtout Garbo et Gilbert.
A ce propos, c'est durant le tournage de ce film que leur histoire d'amour (Compliquée au possible) a commencé, et disons le sans certitude, fini: c'est également durant le tournage de ce film que Gilbert a eu sa malencontreuse idée de demander sa main à l'actrice, qui ne s'est pas déplacée le jour venu. C'est donc aussi l'époque qui a vu Gilbert avoir une discussion enflammée avec Louis B. Mayer, qui a mené à sa déchéance... Mais en attendant, l'acteur ici ne cache absolument pas sa passion pour sa partenaire, et Clarence Brown n'avait qu'à les filmer... Et c'est je pense la raison pour laquelle ce film est passé au rang de mythe.
Trois enfants Américains, tous trois de parents divorcés, jouent ensemble à Paris. Les deux filles, Kitty et Jean, ont été placées dans un couvent pour enfant de divorcés aisés par leurs ères volages, et le jeune garçon Ted ronge son frein en attendant de quitter sa famille, excédé par le comportement déluré de son père divorcé... Mais en grandissant, Kitty (Clara Bow) et Ted (Gary Cooper), qui sont voisins aux Etats-Unis, sont devenus assez proche des styles de viee de leurs parents. Quand Jean (Esther Ralston) les rejoint, Ted et elle tombent amoureux l'un de l'autre. Mais Jean explique à Ted que le mariage ne sera possible que s'il travaille. Il trouve assez facilement un emploi, mais Kitty très attaché à son style de vie oisif vient l'empêcher de mener à bien sa mission, et un matin, il se réveille à ses côtés, n'ayant aucun souvenir de leur nuit, durant laquelle ils se sont mariés... Pour Ted et Jean, c'est une catastrophe: faut-il un nouveau divorce qui risque de gâcher la vie de Kitty, ou faut-il lui laisser sa chance, bien que Ted ne l'aime pas?
On fait grand cas de la participation de Josef Von Sternberg à ce film, qui a certainement bénéficié de retakes, ou d'embellissements de la part du metteur en scène génial... mais ce serait injuste de ne pas d'abord le considérer comme ce qu'il est: l'un des meilleurs films du très conservateur cinéaste qu'était Frank Lloyd. Il se surpasse globalement, même si le message anti-divorce est aujourd'hui complètement vide de sens, au moins le film se permet-il d'explorer avec un oeil volontiers critique (Et un brin trop vertueux) la vie dissolue des gens de la haute société. N'empêche que Clara Bow se jette à corps perdu dans un rôle taillé pour elle, sans arrière-pensées... Le film a de plus le bon goût, en plus de nous donner à voir Cooper et Bow ensemble, de ne pas durer très longtemps, et du coup il n'y a pas la moindre redondance. Compte tenu de son sujet, c'est un plaisir coupable, mais on ne dira rien...
Ce film, entièrement à la gloire de Clara Bow, vient à la fin d'une année frénétique: entre autres, Clara Bow y a tourné Children of divorce (Frank Lloyd), It (Clarence Badger), Hula (Victor Fleming) et si le film n'était pas à proprement parler typique de l'actrice, on pourra difficilement faire l'impasse sur le formidable Wings de William Wellman... Mais Get your man, pure comédie sans un gramme de pathos, correspond finalement à l'image délurée et mutine de la star telle que l'avaient forgée un certain nombre de personnes à l'époque, parmi lesquelles... Clara Bow elle-même.
On peut rendre compte de l'intrigue facilement, même si deux bobines ont aujourd'hui disparu: à Paris, le jeune Duc d'Albin (Charles Buddy Rogers) fait la connaissance de la jolie eet exubérante Américaine Nancy Worthington (Clara Bow). Ils se plaisent immédiatement, mais le problème, c'est que selon d'antiques coutumes, le jeune homme est promis à une jeune femme (Josephine Dunn) depuis leur plus jeune âge... N'écoutant que son coeur, la belle Américaine décide de mettre la pagaille dans cette union programmée, afin de donner raison au titre du film... Elle débarque donc dans la luxueuse résidence des Ducs D'Albin, ou on reçoit justement la future belle famille du jeune home, les De Villeneuve...
C'est drôle, enlevé, vite passé et pas si vite oublié que ça. La mise en scène de Dorothy Arzner va à l'essentiel, et repose surtout sur l'énergie indomptable de la jeune actrice, totalement dans son élément. On notera que si la morale à la fin reste sauve, le moyen ultime utilisé par Clara Bow est tout simplement de compromettre la réputation de sa vertu de façon irrémédiable...
Les problèmes n'ont pas manqué lorsque ce film, une production Cinégraphic réalisée en partenariat avec Gaumont-British, s'est fait: l'un des acteurs de premier plan est décédé, et la star Anglaise Betty Balfour est tombée sérieusement malade, par exemple. Le choix de L'Herbier de tourner tous les extérieurs à Honfleur, le lieu où est sensé se passer l'action, s'est avéré difficile à assumer, et à la sortie du film, le verdict généralisé a été sans appel: c'est comme L'homme du large, mais e moins bien, ont dit les critiques! ...Or c'est on ne peut plus faux! Car si de nombreux commentateurs, y compris aujourd'hui, se plaignent du jeu de Betty Balfour, je pense que c'est un atout, et autant je trouve le film de 1920 souvent ridicule et prétentieux, autant j'aime celui-ci...
A Honfleur, on suit les vies quotidiennes de deux familles, qu'on ne peut pas imaginer plus différentes l'une de l'autre. Les Bucaille sont des fainéants: le père boit tout l'argent de sa paie de marin, la mère laisse les enfants traîner dans les rues, et la fille aînée Ludivine (Betty Balfour) est la meneuse, non seulement de ses deux voyous de jeunes frères, mais aussi de tous les gamins du quartier, qui passent leur temps à faire des crasses... Leurs victimes favorites sont les Leherg, une famille étrangère qui est venue s'installer à Honfleur: le père est marin, et le grand fils Delphin (Jaque Catelain) aussi; la mère maintient sa maison en ordre, et le soir ils s'attablent tous les trois avec pour commencer une prière. Ludivine aime mener des opérations contre eux, qui consistent essentiellement à jeter des pierres sur leur maison, à la faveur de la nuit. Un jour, les deux hommes Leherg sont victimes d'une tempête, et Ludivine est persuadée en être la cause; après une "expédition" chez les Leherg, le père et le garçon lui ont fait part de leur mécontentement! Elle leur a souhaité à tous les deux de mourir... Mais Delphin en réchappe. Lorsque sa mère meurt, de chagrin, Ludivine repentante demade à ses parents de le prendre chez eux. Elle insiste tant, que la famille cède...
Bien sur c'est un mélodrame, complet, avec son improbable histoire d'amour. Mais L'Herbier ne serait pas L'Herbier sans la couleur locale, et ici bien sur c'est l'univers du port de Honfleur, avec ses trognes authentiques, ses cérémonies religieuses et processions avec don d'ex-votos à la vierge: des maquettes de bateaux, sur socle, dans des bouteilles, voire fixées sur des sabots, qui sont sensées les protéger une fois en mer. Le metteur en scène reste fidèle aussi à ses choix d'auteur bourgeois d'histoires populaires (Même si le film est adapté d'un roman de Lucie Delarue-Mardrus, complètement oublié aujourd'hui): sa distinction entre les feignants, les Bucaille, vulgaires, sales et sans dieu, et les braves gens, les Leherg, travailleurs, propres, et pieux, est l'essence même du mélodrame! Mais dans cette intrigue qui se nourrit de l'arrivée extérieure d'une menace, celle d'un malhonnête qui décide de s'approprier Ludivine pour en faire la vedette d'un bar à matelots, et tant pis s'il faut organiser un simulacre de mariage d'abord, fait loucher le flm du côté de Griffith!
Et c'est sans doute là que l'apport de Betty Balfour est crucial, car elle rythme non seulement toute la première partie du film de son énergie communicative, mais en plus elle oppose à Jaque Catelain un jeu tout en contrastes, dans lequel elle sait jouer de ses yeux, et de ses gestes. Il est remarquable d'ailleurs de constater que l'acteur, généralement si fade, semble ici bénéficier de cette partenaire, si différente des rôles interprétés par Marcelle Pradot habituellement! Et Honfleur inspire L'Herbier avec son authenticité visuelle, sans parler du clou du spectacle, une tempête métaphorique dans laquelle Ludivine et Delphin vont enfin admettre leur amour. Le metteur en scène va d'ailleurs concentrer ses audaces de mise en scène à l'approche de cet événement, adoptant pour la première partie un rythme soutenu, mais essentiellement efficace... Bref, on est ici devant l'un des meilleurs films de son auteur, tout simplement.