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1 janvier 2019 2 01 /01 /janvier /2019 10:30

Pour faire court: un film de science-fiction dystopique, à vocation profondément écologique, avec un message d'espoir (mais à peine, quand même, car l'avenir n'est pas rose), et qui plus est visible en famille, ça ne court pas les rues. Quand en plus on y rigole, que demander de mieux? Wall-E est une merveille! 

Dans un avenir très, très lointain, la terre est totalement désertée. Seuls sans doute, quelques organismes survivent (nous savons qu'un cafard, par exemple, est bien vivant, et même bondissant!), et la seule activité semble être celle d'un robot nettoyeur, qui se nomme Wall-E (Waste Allocation Load Lifter, Earth Class: un nettoyeur de déchets, en gros), et qui a reconstruit une sorte de petit univers personnel autour des objets qu'il décide de garder... Il va faire une rencontre, celle de EVE (Extraterrestrial Vegetation Evaluator), une jolie robote dont la mission est de venir sur terre pour trouver des traces de végétation. Et... Elle en trouve!

Elle est envoyée de l'espace, où un vaisseau en perpétuel transit conduit les humains vers nulle part. Habitués à leur sort, immobiles et résignés, ces bibendums ont bien besoin qu'on leur secoue les puces, c'est ce qui va arriver! 

Au-delà même de sa métaphore et de son intrigue parfaitement construite, Wall-E est une réussite à tous les niveaux, par son esthétique (on évite l'abominable écueil de Cars), par son scénario, par ses personnages, mais aussi par le choix de mise en scène, de doser en les faisant progresser, les péripéties:: au début, nous sommes face aux aventures Tatiesques d'un petit robot quasi muet, puis le dialogue s'installe peu à peu, ainsi que les rencontres.

La mise en scène fait un grand usage d'un geste, qu'o retrouve dans tous les stades de l'intrigue, et qui est d'abord le signe d'humanité retenu par Wall-E: prendre la main de quelqu'un. Ce que vont faire les humains à leur tour en se redécouvrant au fur et à mesure... Un geste simple, donc, mais riche de sens dans un message que d'aucuns trouveront probablement gnan-gnan. Tant pis pour eux...

C'est constamment merveilleux, souvent très drôle, et d'une richesse insoupçonnable. Pixar et Stanton ont ancré leur film dans l'histoire du cinéma, en faisant de Wall-E un romantique qui se regarde Hello Dolly pour se raccrocher à l'humanité. De même, lors de son "éveil", un humain cherche sur son ordinateur des infos sur les plantes, et tombe sur un plan extrait de A corner in wheat, de Griffith! Plus tard, sa (re)découverte de la station debout est l'occasion de ressortir du placard Also Sprach Zarathustra, de Richard Strauss! 2001, encore et toujours... Mais Wall-E ne se contente pas de se placer dans l'histoire de la science-fiction et du cinéma, c'est un grand film surprenant, à voir et revoir séance tenante.

 

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Published by François Massarelli - dans Pixar Disney Andrew Stanton Criterion
30 décembre 2018 7 30 /12 /décembre /2018 15:45

C'est à son retour des Etats-Unis, peu de temps après la Libération, que Duvivier a tourné ce film, une adaptation de Simenon, violente, noire et désespérée. Un film bien dans sa manière, au fond, qui n'a pourtant pas rencontré le succès public. On peut se demander pourquoi, mais pas longtemps, vous verrez plus loin... Aujourd'hui, quoi qu'il en soit, c'est un classique!

Dans une petite banlieue, à deux pas de Paris, une place de village comme une autre... Ici, pourtant, il y a eu un crime, on a retrouvé le corps sans vie d'une vieille fille, qui avait la réputation de cacher un magot. Ni les sous (7000 francs, une somme, quand même!), ni le responsable n'ont été trouvés. Mais beaucoup de gens du quartier ont "leur" coupable idéal: M. Hire (Michel Simon), un étrange bonhomme solitaire, peu aimable et dont on se méfie y compris et surtout quand il est gentil avec les enfants! C'est dans cette ambiance, avec les langues qui se délient, qu'arrive Alice (Viviane Romance). Venue retrouver son amant Alfred (Paul Bernard), elle sort de prison, et apprend très vite que c'est lui qui a fait le coup. Mais l'arrivée de la jeune femme n'est pas passée inaperçue: M. Hire, qui la dévore des yeux, l'a tout de suite "choisie"... Dans l'esprit d'Alfred et Alice, c'est une situation inespérée: ils pensent qu'ils vont pouvoir faire porter le chapeau au misanthrope! Alice commence donc à l'attirer dans un piège, auquel il sera très content de succomber...

Il y a trois actes dans ce film. Dans le premier, qui s'intéresse surtout aux allées et venues d'Alice et Alfred, Hire est un personnage lointain, mystérieux et un peu bizarre, dont Duvivier ne nous cache pas la fascination pour la jeune femme, et qui la regarde sans trop de scrupules, caché derrière les rideaux de ses fenêtres, quand elle se déshabille. On comprendrait volontiers la méfiance de la dame... Dans la deuxième partie, on en sait plus: en ce qui nous concerne, Alfred est passé aux aveux, en disant tout à Alice. C'est ici que Hire commence ses travaux d'approche, du reste: au départ, c'est lui qui indique à Alice la culpabilité de son amant; puis il tente de la tirer d'affaire, mais nous savons que la jeune femme joue un double jeu... Dans le troisième acte, on constate qu'Alfred n'a pas grand chose à faire pour persuader l'opinion de la culpabilité de Hire. Et Alice, qui a tant contribué à le faire soupçonner, est visiblement affectée par la tournure que prend les choses...

C'est là le vrai sujet, en réalité: pas l'enquête policière, pas la femme fatale, pas le double jeu des crapules, même pas la couleur locale des cons qui tombent dans tous les panneaux. Juste la mentalité de moutons de Panurge, des braves et honnêtes gens qui goberont tout tant que ça ira dans leur sens, allant jusqu'à exclure, soupçonner, dénoncer, lyncher leur voisin, parce qu'il a une sale tête (c'est Michel Simon, Duvivier savait ce qu'il faisait), parce qu'il a un nom étranger (Il s'appelle en réalité Hirovitch: Hire est un raccourci plus prudent), parce qu'il ne se prête pas aux hypocrisies de ses contemporains, parce qu'il aime une femme trop belle pour lui, parce qu'il regarde l'humanité pour ce qu'elle est, droit dans les yeux, en la prenant en photo dans toute son horreur. Et une scène située dans le premier acte, nous montre les utilisateurs d'auto-tamponneuse, se liguer contre Hire, et finir s'accumuler les uns sur les autres pour le tamponner parce que l'un d'entre eux a commencé à s'acharner sur lui...

Pourtant, sous un autre nom, Hire soigne l'humanité souffrante. Mais voilà: ce n'est pas Hire, c'est "le Dr Vargas", car lui-même semble différencier ses deux identités. Ce qui causera, indirectement, sa perte... Mais bon, il n'est pas le seul responsable, comme Duvivier le montre par sa mise en scène implacable: le responsable, c'est cet esprit bien Français, qui pendant la guerre a coûté la vie à beaucoup. Le cinéaste sait que sont morts, dénoncés par des dégueulasses, ses acteurs et amis Robert Lynen, résistant et Harry Baur, dont des salauds trouvaient "qu'il ressemblait à un juif". Pendant la guerre, ça suffisait. Au point qu'un Abel Gance remuait ciel et terre pour prouver qu'il ne l'était pas, lui! Le portrait de son pays qui transparaît dans ce film monumentalement noir et méchant, les concitoyens de Duvivier ne voulaient sans doute pas le voir...

Et pourtant, superbe étude des mécanismes qui poussent au lynchage, à l'instar de Fury de Lang, ce Panique à l'interprétation hors pair (Viviane Romance et Michel Simon surtout) et à la rigueur explosive (cette façon de dresser les lieux du crime, de glisser un cadavre au petit matin, de montrer les ragots, de caractériser un salaud rien que le faisant dire une saleté, comme ça, entre deux parties de billard... Ces plans mobiles, à la caméra qui est sûre de son fait, et qui souvent, vient d'en haut: le point de vue de LA morale!) rejoint Le grand jeu de Feyder, Le jour se lève de Carné, et Le Corbeau de Clouzot, dans le cercle très fermé des très grandes oeuvres du noir à la française. En espérant que ce soit bien un reflet du passé.

Mais honnêtement, j'en doute.

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Julien Duvivier Criterion
23 décembre 2018 7 23 /12 /décembre /2018 15:49

Juste une petite note au passage, pour rappeler qu'il existe, dans l'ombre de Citizen Kane, un film fascinant et hélas aujourd'hui mutilé de façon irréversible, mis en scène par le même réalisateur certes, mais un Orson Welles qui a décidé de ne pas jouer dans ce deuxième opus. Le film est certes connu des cinéphiles, mais méconnu par ailleurs, et si on en avait une copie complète, on serait devant un film dont beaucoup pensent qu'il serait sans doute supérieur à son aîné...

The magnificent Ambersons se voulait une saga intimiste au vitriol qui se promène dans l'âme américaine du début du siècle, en utilisant toutes les ressources de la mise en scène de la même façon que Citizen Kane, mais sans passer d'une époque à l'autre. Au contraire, la chronologie est totalement respectée. En revanche, un narrateur (Welles lui-même) s'implique jusqu'à commenter de façon ironique certains éléments du début. Le film part sur un ton badin, sur un rythme de comédie également, en établissant les aventures peu glorieuses de Gene Morgan (Joseph Cotten), amoureux depuis toujours d'Isobel Amberson (Dolores Costello), jusqu'au jour ou une mauvaise idée de sérénade l'a ridiculisé aux yeux de tout le quartier. Une scène dont découlera toute la descente aux enfers qui suivra, mais cette scène-clé, séminale même, est traitée volontairement dans les trois premières minutes, comme un aparté comique. 

Du coup, la belle a consacré son coeur à un autre, et Gene est parti se faire voir ailleurs... De l'union d'Isobel Amberson et Wilbur Minafer, un fils est né, un odieux personnage qui une fois adulte a croisé le chemin de Lucy, la fille d'Eugene Morgan... Et à partir de là, le film se pare de couleurs de plus en plus sombres, et les rancoeurs, malentendus, malédictions sociales, vengeances de vieilles filles (Agnes Moorehead, géniale dans le rôle ingrat et fascinant de la tante Fanny, éternel second couteau derrière la belle Isobel) et comportements plus ou moins égoïstes vont hélas prendre le dessus sur la vérité des sentiments.

La mise en scène de ce film, faite de plans au plus près des personnages, de plans-séquences ahurissant, d'une composition étonnante mêlant des avant-plans sombres et des arrière-plans lumineux (Après Gregg Toland sur Kane, Stanley Cortez est à la manoeuvre), utilisant le son off comme jamais, est aussi incroyable que celle de Citizen Kane, mais la virtuosité est ici plus concentrée sur l'objectif linéaire d'une histoire à conter. Il n'y a pas tant un puzzle à résoudre ici, qu'un ensemble de scènes familiales ou sociales dans lesquelles les conflits se font jour, se résolvent, et engendrent des brisures et des drames personnels. Un poison méchant fait ça et là son apparition, mais on a pourtant la capacité de s'attacher à tous les personnages, y compris à l'insupportable George Amberson Minafer (Tim Holt), dont dans un premier temps on attend qu'il reçoive sa correction, mais dont la correction sera tellement cruelle qu'on en souffre pour lui... Je rejoins les nombreux critiques qui pensent que Welles ici agit comme un Stanley Kubrick qui aimerait, exceptionnellement, ses personnages!

Le destin du film sera cruel aussi, peu éloigné de celui de Greed, un autre film dont la mutilation est célèbre. Testé devant un public inapproprié, le film a été remonté par Robert Wise, trahi par rapport à la fin choisie par Welles, et resserré. Quarante minutes précieuses en ont été retirées, détruisant une structure ingénieuse sur laquelle Welles, mais aussi Bernard Herrman, avait basé leur travail respectif: le metteur en scène avait pensé à tout un enchaînement d'échos, qui suivait une évolution précise... Certaines scènes ont été retournées, voire ajoutées, et donc tournées par d'autres, Welles étant à l'époque absent. Hélas, comme pour le film de Stroheim (un autre film inclassable sur une certaine Amérique), on n'a pas retrouvé les éléments manquants, et il à peu près certain qu'on ne les retrouvera plus. En attendant, il faut pouvoir voir, en l'état, ce film superbe de temps en temps, et rêver qu'un jour, dans le grenier d'un collaborateur de la RKO, on trouve... Mais non.

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Published by François Massarelli - dans Orson Welles Criterion
2 novembre 2018 5 02 /11 /novembre /2018 18:17

Dans la rigoriste Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle, on brûle une famille de sorciers, dont Jennifer, une jeteuse de sorts particulièrement espiègle, qui décide de maudire la famille Wooley, ses tourmenteurs, en les condamnant à échapper à l'amour. Ce que chaque descendant va, en effet, expérimenter. Emprisonnés dans un arbre, les esprits des sorciers vont se tenir tranquille... Jusqu'à 1942, lorsqu'un orage détruit le vénérable chêne qui les empêchait de sortir. Le père, Daniel (Cecil Kellaway) et Jennifer (Veronica Lake) vont donc reprendre forme humaine et repartir au charbon: tourmenter les Wooley, c'est un peu l'affaire de leur vie!

Sauf que ce que Jennifer n'a pas prévu, c'est qu'en tentant d'empoisonner la vie de Wallace Wooley (Fredric March), qui s'apprête à se marier (avec une Susan Hayward en mode méchante) mais aussi à se faire élire en douceur avec l'argent de beau-papa gouverneur du Massachussetts, elle va en réalité tomber profondément amoureuse de sa victime.

...Mais en attendant elle lui en fait voir de toutes les couleurs. Marier le fantastique, la comédie, et les sentiments, c'est un peu l'obsession de René Clair, depuis Paris qui dort jusqu'aux Belles de nuit, en passant par Le fantôme du Moulin Rouge, The ghost goes west, et La beauté du diable! Il y réussit brillamment ici, grâce d'abord à un scénario suffisamment fantaisiste, et à des acteurs tout à fait capables de le suivre dans son délire (de même que des effets spéciaux bien dosés, même s'ils restent vénérablement limités...). Le film se nourrit beaucoup de l'esprit de la screwball comedy, dans laquelle le duo Veronica Lake (excellente ici) et Fredric March sont très à l'aise. Et un mariage qui ne veut pas se faire permet à René Clair de rejouer une variation sur son célèbre chef d'oeuvre de 1927, Un chapeau de paille d'Italie, pour notre bonheur...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie René Clair Criterion
28 octobre 2018 7 28 /10 /octobre /2018 10:35

Le 5 novembre 1968 (c'est un mardi) George (Warren Beatty) est coiffeur, et il jongle avec ses maîtresses: ce sont aussi ses clientes, à croire d'ailleurs qu'il couche avec absolument toutes les femmes qu'il coiffe... Mais nous allons surtout nous concentrer sur Jill (Goldie Hawn), qui est en réalité sa petite amie officielle; Felicia (Lee Grant), l'épouse du riche Lester (Jack Warden), et aussi Jackie Shaw (Julie Christie), qui se trouve être la maîtresse du même Lester. En ce jour éminemment présidentiel, en effet, George a du pain sur la planche: bosser (un peu), solliciter un prêt à la banque, honorer ses rendez-vous avec Felicia, venir en aide à Jill qui panique, coucher tant qu'à faire avec la fille (Carrie Fisher) de Lester histoire de compléter le tableau de chasse, et apparaître à une soirée électorale en compagnie de Jackie, invitée par Lester, donc Felicia est présente, mais tant qu'à faire Jill s'est elle-aussi retrouvée sur la liste des invités...

Difficile de résumer ce film dont l'action est circonscrite sur 26 heures environ d'un mardi électoral; amusant d'ailleurs de constater que ce film qui nous conte les premiers instants de l'ère Nixon, est sorti juste après la fin chaotique de sa présidence! Pour autant, le film n'est pas consacré à la politique, et ce rappel subliminal sert surtout à situer, de façon narquoise, dans l'esprit du spectateur, cette histoire de libération sexuelle sans queue ni tête (si j'ose dire), récupérée par ceux qui la dénonçaient probablement à l'époque des faits: c'est que George, le coiffeur pas très fin (incapable de réfléchir, il n'arrive pas à répondre autre chose que des platitudes quand on lui pose une question, est persuadé que sa réputation de coiffeur lui permettra de décrocher sans problème un prêt, et n'a qu'un adjectif à son vocabulaire: "Great!". C'est une brave andouille, traite , quelqu'un qui n'a aucune arrière-pensée quand il couche avec une femme, mais la réciproque n'est sans doute pas vraie: Jackie couche avec lui parce qu'il a couché avec sa rivale, et la fille de Felicia couche avec lui parce qu'elle déteste sa mère! 

De son côté, Lester incarne le mâle Américain arrivé, conservateur, homme de pouvoir, sûr de son bon droit, mais qui constate avec curiosité que la liberté sexuelle est là et bien là (à un moment, il répond favorablement à l'invitation d'une jeune femme nue, d'aller se baigner avec elle: "pourquoi pas?", avant de se raviser pour aller chercher une serviette). Mais il est surtout le maître du jeu, celui autour duquel tout le monde finit par tourner. Après tout, ce sont ses femmes, c'est sa réception, sa maison, et même son jacuzzi... A la fin, il accepte de financer George avec son argent, qui va, sans avoir trop compris ce qui lui arrivait, devenir son coiffeur...

La libération sexuelle est donc vue du point de vue de ceux qui n'y ont pas succombé à temps, elle est devenue un gadget, repris par les conservateurs qui a pratiquaient depuis longtemps mais sous la forme de jeux de pouvoir. Les femmes qui se battent (et la portrait est parfois particulièrement acide) dans le film se feront avoir dans l'avenir comme elles l'ont subi par le passé, et George, quant à lui, continuera probablement à bosser pour les autres, éternel second couteau parce qu'il est trop bête pour aller plus loin, et puis... Il est gentil. Trop gentil: la preuve, il ne sait pas dire non...

Hal Ashby, qui s'est manifestement amusé à recréer certains aspects de 1968, traite le film comme un film en costumes, mais surtout s'ingénie à recréer cet entre-deux si spécifique aux années 60 finissantes: un moment durant lequel les moeurs se libèrent, mais on ne s'attend pas à ce qu'une femme ose dire, en pleine réception Républicaine, "I just want to suck his cock", ce qui est suivi d'une tentative de démonstration. Une phrase qui résume à elle seule, le pouvoir acide de ce film qui met avec une certaine jouissance (pour ne pas continuer à jouer sur les mots) les pieds dans le plat. On y trouve un irrésistible air de famille avec l'admirable Being there, satire politique qui, également, repose sur l'inadéquation d'un personnage décalé.

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Hal Ashby Comédie Criterion
25 octobre 2018 4 25 /10 /octobre /2018 17:12

Gu Shengzai (Chun Shih), un jeune homme qui vit chez sa mère, fait dans son village la rencontre de l'aventure, en venant (un peu) en aide à miss Yang (Hsu Fen) et ses amis, qui tentent de fuir la police politique de l'empereur. Ils vont vivre beaucoup d'aventures, et tomber amoureux, mais ils seront condamnés à vivre à l'écart l'un de l'autre, car leur lutte du bien contre le mal les force à abandonner tout lien avec le monde, et chercher le salut spirituel...

...Ou du moins c'est plus ou moins comme ça que je le comprends, car ce film hautement esthétique, derrière sa science impressionnante des combats (très impressionnants, mais j'y reviendrai), reste quand même assez hermétique philosophiquement au profane que je suis. 

Mais esthétiquement, pardon! on comprend la belle réputation de King Hu et en particulier de ce film, quand on voit la façon dont il utilise le Techniscope (un format pourtant ingrat), et montre de magnifiques décors naturels qui suivent le cheminement spirituel, et deviennent de plus en plus austères au fur et à mesure du film; ou encore, on peut admirer son sens du montage, qui réduit parfois des plans spectaculaires à un flash pour faire passer la pilule de combats tous plus improbables les uns que les autres: on saute sur d'invisibles trampolines, on s'agrippe à des bambous, et chaque geste est réglé dans une diabolique chorégraphie, sans parler des loopings que font immanquablement les combattants avant de tomber gracieusement au sol: ça a l'air un eu crétin dit comme ça, mais c'est toujours beaucoup plus décent que tout Marvel, avec leurs petits marteaux et leurs boucliers à la noix.

 

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Published by François Massarelli - dans Taïwan Criterion
25 octobre 2018 4 25 /10 /octobre /2018 16:49

Le titre original, Kanzashi, se traduirait plutôt par "l'épingle ornementale", et fait allusion à un objet qui va jouer le rôle du destin, ou d'un entremetteur, mais qui verra ses desseins réduits à néant par les circonstances... Comme dans d'autres films de Shimizu, l'action est située à l'écart du monde, et concerne des gens dont la vie pourrait bien basculer, pour le meilleur, loin de la corruption de la grande ville, si seulement...

...Si seulement il n'y avait pas de guerre: lors d'un séjour dans un hôtel de montagne (assez similaire au lieu de villégiature des protagonistes de Une femme et ses masseurs), le soldat permissionnaire Nanmura (Chishu Ryu) se blesse le pied: en prenant un bain dans une source située dans l'hôtel, il a accidentellement marché sur une épingle à cheveux laissée là. A tous ceux qui s'empressent de s'excuser, ou de lui suggérer de demander des comptes, il répond en invitant, au contraire, la femme qui a oublié cet objet dans l'eau à se faire connaître. Arrive alors sur les lieux Emi (Kinuyo Tanaka), une femme de Tokyo qui a saisi le prétexte de revenir sur les lieux pour répondre à la demande de Nanmura, afin de quitter son domicile, où elle vit avec un homme odieux... Le coup de foudre sera absolu.

Nous avons, nous, déjà vu la jeune femme lors de la toute première séquence, qui partage avec Monsieur Merci et Une femme et ses masseurs de reposer essentiellement sur un lent travelling arrière, filmant des gens qui avancent: à pied, ou en bus. Cette fois, nous voyons Emi et son amie Okiku (Hiroko Kawasaki), deux geishas qui sont en pèlerinage. Mais l'essentiel de cette exposition se passera sans la jeune femme, et est vue par deux points de vue dominants: celui, porté vers la comédie, du professeur Katada (Tatsuo Kaito, souvent vu dans les comédies de Yasujiro Ozu, était un acteur très populaire de comédies justement), et celui de Nanmura, plus grave ou plus philosophique.

Ce dernier est un soldat, mais c'est un détail qui est souvent mis de côté, au profit d'une psychologie fondée sur un positivisme à toute épreuve. Il se plaît à considérer l'accident qui va le laisser boiteux durant tout le film, comme un signe poétique du destin, et je pense que Shimizu aussi... Mais c'est surtout ce qui permet au cinéaste de faire venir la merveilleuse Kinuyo Tanaka, et à lui donner justement l'exclusivité du point de vue, car à partir de son arrivée, c'est d'elle que nous parle le film, et de son sacrifice...

Car c'est bien d'un sacrifice qu'il s'agit, dans un film qui se mue volontiers en conte triste: une fois guéri, Nanmura doit retourner à ses obligations (il dit "à Tokyo", en l'occurrence) et Emi, qui a fait le choix de ne pas rentrer en ville afin de ne pas retourner à un rôle qui est quasiment celui d'une prostituée, restera seule avec ses souvenirs, d'une idylle commencée mais condamnée probablement à ne jamais se poursuivre. Et Shimizu multiplie les signaux à son public, comme cette scène douce-amère durant laquelle les vacanciers attablés s'imaginent revenir à Tokyo et garder le contact dans la "vraie vie": l'évidence, pour le public de 1941 comme pour celui de 2018, c'est que c'est inutile de rêver. Quand à la fin du film Nanmura réussit à triompher de sa blessure et s'élève littéralement en montant les marches qui vont prouver qu'il est guéri, il laisse derrière lui Emi, qui a compris que l'avenir du jeune homme se fera sans elle.

 

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Published by François Massarelli - dans Hiroshi Shimizu Criterion
24 octobre 2018 3 24 /10 /octobre /2018 16:31

Les premiers dont on pense qu'ils seront les héros du film, ce sont deux masseurs qui occupent toute la première séquence: ils marchent sur une route, devisant gaiement. Selon la tradition, ils sont tous deux aveugles, et font de leur handicap un atout en permanence, se lançant des défis: "combien d'enfants allons-nous croiser", ou une tentative de dépasser en vitesse un groupe d'étudiants, dotés eux de tous leurs sens. Toku (Shin Tokudaiji) et Fuku (Schinichi Himori), qui travaillent dans des hôtels d'une petite station balnéaire, ne sont pourtant pas vraiment les personnages centraux, ils sont juste non seulement masseurs, mais aussi passeurs, si on me pardonne ce jeu de mot hâtif: c'est par leur biais qu'on fera connaissance des autres locataires, de leurs clients, et qu'on aura vent des intrigues. 

Car il se passe des choses: des étudiants venus pour passer du bon temps, mais qui se font vieux: incapables de suivre des filles en montagne, et en prime ils se font rosser par un masseur aveugle! un homme de la ville avec son neveu, une vraie petite peste, celui-ci, il ne se passe pas une minute sans qu'il ne tente de faire une bêtise... Et puis il y a une belle femme de Tokyo (Mieko Takamine) elle aussi, dont le parfum hante Toku. Mais elle montre trop d'intérêt à son goût pour le monsieur de la ville... 

Et surtout il y a un vol, de l'argent est pris dans la chambre des étudiants quand ils sont au bain. Toku, qui sent les choses plus qu'il ne les voit, a bien compris que la belle jeune femme dont il est plus ou moins amoureux a quelque chose à se reprocher, et fait face à un conflit: la protéger, ou la démasquer?

On ne voyage pas, ici, de la même manière que dans Monsieur Merci, le road-movie de Shimizu tourné en 1936. Une fois arrivés dans la petite localité, les personnages n'en bougent plus. Pourtant tous ou presque font l'objet d'une errance. Les masseurs "viennent dans le nord en été et repartiront vers le sud en hiver", la jeune femme mystérieuse fuit quelque chose, mais quoi? Et les étudiants sont en transit, entre deux séries d'examens, sans doute. Les rapports entre tous ces gens, notamment vis-à-vis des masseurs qui ont un service à rendre, sont civils, mais de façade. Et si les deux hommes savent se défendre, ils ont beaucoup à conquérir dans ce film qui les considère avec tendresse.

Je m'empresse d'ajouter qu'on n'aura pas la clé de tous les mystères à la fin du film, dont la structure épisodique et hachée ressemble finalement à la vie elle-même. Et je pense que Shimizu avait à coeur de confier à Mieko Takamine un rôle très proche de celui interprété par Michiko Kuwane dans Monsieur Merci, celui d'une belle jeune femme évidemment moderne, mais à la profonde sensibilité, et qui transporte en elle la frustration d'un secret inavouable...

 

 

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Published by François Massarelli - dans Hiroshi Shimizu Comédie Criterion
24 octobre 2018 3 24 /10 /octobre /2018 10:19

"Monsieur Merci" est le surnom du chauffeur de bus (Ken Uehera) le plus populaire de toute une région: sa ligne relie la campagne à Tokyo, à travers la montagne, et quand on est dans son véhicule, c'est souvent pour toute la journée. Il gagne son surnom du fait de son extrême politesse, quand un obstacle humain (groupe de marcheurs, paysans qui emmènent des animaux, voitures et autres charrettes) se dresse sur sa route: il contourne, négocie en douceur et lâche un jovial 'Merci' en repartant...

Dans son bus, ce jour-là, il y a beaucoup de monde, mais on en retiendra particulièrement quatre: un monsieur de la ville (Ryuji Ishiyama), important et accroché en permanence à sa montre en or, dont la moustache paraît factice; il est louche, et un peu trop intéressé par les jeunes femmes... Une dame moderne (Michiko Kuwane), qui fume, partage le contenu d'un flacon d'alcool, en pince pour le chauffeur, mais le bon esprit de cette dame qui connait la vie, sera de grand secours; enfin, deux femmes, une mère (Kaoru Futaba) et sa fille (Mayumi Tsujiki), sont du début à la fin au fond du bus, et elle ne sont pas à la fête: c'est la crise, et la mère n'a pas d'autre ressource que d'amener sa fille à Tokyo, pour qu'elle y 'travaille'. A aucun moment on n'en saura plus, du moins à aucun moment cela ne sera dit: car on n'a aucun doute sur le destin de la jeune femme, qui garde la tête baissée, de honte, durant tout le trajet. Le chauffeur, qui a entendu une conversation au début du film, est troublé par la jeune femme...

Tout le film se passe en extérieurs, dans ou autour du bus et le plus souvent sur la route. Et quand je dis route, c'est plutôt l'ancien modèle: très inconfortable, à plus forte raison quand le bus transporte non seulement des passagers, mais aussi l'équipe du film et son matériel! Shimizu, en toute logique, choisit de donner aux plans subjectifs filmés depuis le bus en route le rôle de fil rouge. Et pourtant, si on sent bien la répétition des situations, ce n'est pas gênant, tant le metteur en scène construit sa comédie de situations et d'observations de tous ces gens qui voyagent de concert. On passe par beaucoup d'émotions, bien sûr, notamment en raison de l'intrigue principale autour de la jeune femme et de la frustration du héros qui voudrait tant l'aider, mais n'en trouve pas les moyens. Mais ce qu'on en retient principalement, c'est la légèreté et l'humanité de l'ensemble, ce sentiment d'entraide qui va tellement de soi dans le film.

Le tournage n'a pas été de tout repos, et la vaste majorité a été tournée en muet, et sonorisée par la suite, donc le confort cinématographique n'est sans doute pas des plus évidents; cela dit, l'authenticité, la fraîcheur de l'ensemble et la chaleur des sentiments déployés dans le film emportent l'adhésion. Et l'humanisme de Shimizu se fait plus fort encore lorsqu'il incorpore dans son film des idées glanées au hasard du tournage: l'anecdote la plus célèbre est cette rencontre entre l'équipe et des travailleurs Coréens, une minorité peu considérée à cette époque. Elle a débouché sur le tournage d'une scène dans laquelle lors d'une pause à l'entrée d'un tunnel, M. Merci discute avec une jeune femme Coréenne qui lui explique qu'elle ne le verra plus, car le chantier auquel elle participait est fini, et elle va devoir participer à une autre construction dans la montagne. La scène était imprévue et l'actrice n'en est pas une...

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Hiroshi Shimizu Comédie Criterion
30 août 2018 4 30 /08 /août /2018 17:16

Tom Jones, né enfant illégitime (mais de qui? La question, elle, est légitime mais n'a pas vraiment de réponse totalement satisfaisante...), est élevé par le très digne (et insoupçonnable) Allworthy, le bien nommé. Si Tom a donc une éducation proche de celle d'un lord, il a aussi des opportunités, notamment auprès des dames... C'est donc à une suite d'aventures plaisantes, cocasses, coquines, ribaudes, et j'en passe, que nous invite ce film, de coup de théâtre en renversement de situation.

Tony Richardson a fait partie de ceux qui ont fondé une autre nouvelle vague, Britannique celle-ci, largement dominée par des films sur la classe ouvrière... Jusqu'à ce Tom Jones, qui a non seulement eu un énorme succès, mais a aussi raflé l'Oscar du meilleur film cette année-là! De la vague nouvelle française, Richardson a pris deux choses: d'une part, un refus de la recherche de perfection, afin de laisser respirer son film; d'autre part, il se livre à des petits jeux de narration réjouissants, et s'interdit de s'interdire quoi que ce soit. Il brise avec allégresse le quatrième mur, et ose en permanence improviser...

Richardson, entouré d'acteurs compétents, voire géniaux, a des idées qui vont au-delà de ces quelques transgressions formelles, et a surtout une histoire à raconter. Il se base sur un roman picaresque, un classique de la littérature populaire britannique: Tom Jones, a foundling, de Henry Fielding, est publié en 1749, et comme on s'en doute, c'est un roman haut en couleurs, qui jette le flegme britannique par dessus les orties, sans se priver le moins du monde... Et c'est un film qui vient du pays dont Truffaut, célèbre représentant d'une autre nouvelle vague, a dit un jour qu'il était incompatible avec le cinéma.

...Du reste, le film aussi fait souvent fi des convenances, qui anticipe de quelques années la grande explosion du swinging London. Tony Richardson et son casting se livrent à une petite révolution qui a le bon goût de savoir occasionnellement s'arrêter («par respect des bonnes mœurs et de notre censeur», nous dit clairement la voix off) et donc pourra être entendu jusqu'au bout, sans crainte de dame Anastasie. Mais ce qu'il nous raconte est finalement l'inéluctabilité d'une révolution des mœurs, et bien sûr de la libéralisation sexuelle qui allait venir. L'introduction du film est un film muet, avec intertitres, les personnages nous parlent parfois, nous regardent souvent, les arrêts sur image appuyés sont légion: c'est raconté d'une façon hilarante, interprété par Albert Finney, Susannah York, Hugh Griffith (parfois tellement saoul sur le tournage qu'il a fourni des cascades involontaires), Jack McGowran, Joan Greenwood et David Warner... bref: j'en redemande.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Criterion