Bergman a-t-il fait exprès de raconter à qui voulait l'entendre, à l'occasion de la sortie de ce long film, qu'il faisait ses adieux au cinéma? peut-être, peut-être pas, il était aussi menteur qu'affabulateur. Et c'est aussi l'un des sujets de Fanny et Alexandre, justement. Et puis il y a les correspondances troublantes entre ce film-somme et sa propre vie... Tant de films de Bergman tournent autour de la nécessité du théâtre, ou des arts qui s'y réfèrent. Justement, la famille Ekdahl est une famille liée au théâtre depuis belle lurette, et lorsque le film commence, ils fêtent Noël, en bons Suédois, même si on n'imagine pas qu'ils aient passé un temps très constructif à l'église.
On est fort large d'esprit dans cette famille, où l'une des belles-filles de Mme Helena Ekdahl, la tendre grand-mère qui mène tout ce beau monde a pris l'habitude (Comme le faisait Helena en son temps du reste) de tolérer les aventures nombreuses de son mari, parfois menées sous ses yeux... Les enfants Ekdahl ont pris l'habitude de fêtes joyeuses, durant lesquelles les adultes s'intéressaient parfois à eux, pour une séance de théâtre de marionnettes, parfois pour un feu d'artifice fait de flatulences... Mais pour Oscar Ekdahl, le directeur du théâtre familial, c'est la fin de la route. Il décède quelques jours après, sur scène, laissant une veuve, Emilie, et deux enfants, Alexandre et la petite Fanny. Après quelques semaines, Emilie annonce à ses enfants qu'elle va se remarier avec l'évêque Vergerus (Jan Malsmjo), qui s'est si bien occupé d'elle depuis les funérailles qui ont été l'occasion de leur rencontre. Vergerus est dur, strict, sévère, fanatique et austère, mais il ne sait pas encore qu'avec Alexandre, il va avoir du mal...
Je me suis toujours demandé pourquoi la petite Fanny était ainsi invitée à partager le titre, tant la présence d'Alexandre (Bertil Guve) sur le film était écrasante. Par bien des égards, il est avec Helena Ekdahl (Gunn Walgren) le principal point de vue dans ce film riche en péripéties... Celles-ci sont très proches de la vie de Bergman, qui me semble ici régler ses comptes avec son propre père. Bien sûr la vie riche et réjouissante des Ekdahl, des gens qu'on ne peut absolument pas accuser d'austérité, ne correspond pas à l'enfance qu'a vécu Ingmar Bergman, peut-être sont-ils par contre la famille idéale que ce grand amateur d'arts narratifs, depuis toujours passionné par les planches s'est a posteriori inventé... Né en 1918, Bergman n'a pu connaître la même vie que le jeune Alexandre, né sans doute environ en 1895, mais la maison de Vergerus se rapproche sans doute de ce qu'a connu le cinéaste chez son père, qui était pasteur protestant, et dont les mémoires de son fils ont révélé qu'il était un soutien du nazisme!
Une trace de cet aspect se retrouve à travers la présence d'Isak Jacobi, un ami d'Helena (Et sans doute un ancien amant), traité lors d'un épisode de "Sale juif au nez crochu" par Vergerus, alors qu'Isak venait chez l'évêque pour tenter de récupérer les enfants. Le choix d'ancrer son film sur un début avec fête familiale, Noël qui plus est, permet à Bergman de donner à voir tout le sel d'une enfance, en une soirée marquée par tous les petits détails familiaux qui refont surface lors de ces interminables repas, dont les enfants sont les premiers à s'absenter pour vivre, tout simplement, dans le moment, et en jouir afin d'emmagasiner un maximum de souvenir pour plus tard! Et quel contraste entre la maison Ekdahl, ses pièces innombrables, ses escaliers, ses couleurs, et l'austérité blanchâtre du "Palais Vergerus", avec ses barreaux aux fenêtres...
Le film est long, et doublement: d'une part, la version internationale, sortie en salles en 1983, contient ses 189 minutes bien pesées, mais surtout, Bergman l'avait aussi monté pour la télévision en une version de 312 minutes, soit plus de cinq heures... Pourtant cette chronique familiale riche et bigarrée, qui permet bien sûr à Bergman de montrer en Alexandre un double convaincant (Passionné par l'art, le mensonge, et bien sûr hanté par les fantômes comme un héros Shakespearien), un gamin à la vie intérieure effrayante, est sans doute le film le plus grand public de son auteur.
Las Piedras, Uruguay, dans les années 50, un petit, tout petit patelin particulièrement miteux ou échouent des dizaines d'occidentaux: Américains, Anglais, Italiens, Allemands, et Français cohabitent à la recherche du moindre travail qui leur permettra de réaliser leur rêve: partir. Tous sont des aventuriers, d'anciens soldats voire peut-être des bandits, pire encore: on est en Uruguay et on peut tout imaginer. Quoi qu'il en soit, le village est inhospitalier, et le travail est plus que rare: il n'y en a pas. Seule la S.O.C., une compagnie pétrolière Américaine qui a totalement colonisé la région, en offre, et elle est en position de force, donc elle est très regardante. Un jour,ils doivent justement embaucher quatre hommes pour arrêter un incendie sur un site. Les hommes doivent parcourir des centaines de kilomètres avec de la nitroglycérine, afin de la transporter sur le site, en deux convois. Chacun des deux camions sera conduit par deux hommes, et l'idée d'envoyer deux équipes se justifie rationnellement: les routes du pays étant particulièrement cahoteuses, les camions tellement vieux, une équipe peut aisément être amenée à finir le voyage seule. Les quatre hommes qui sont choisis ont tous un grand intérêt à partir. Bimba (Peter Van Eyvck), l'ancien résistant Allemand, souhaite revoir l'Europe maintenant que les nazis sont partis; Luigi (Folco Lulli), le maçon, sait que s'il continue son travail, la poussière finira de détruire ses poumons; les deux Français enfin voudraient revoir Paris: Mario le joli coeur (Yves Montand) en a marre de Las Piedras, et le dernier arrivé, l'inquiétant Monsieur Jo (Charles Vanel) a probablement la bougeotte lui aussi. Tous convoitent les deux mille dollars que le dangereux voyage pourrait leur rapporter...
Clouzot avait quitté le cinéma en 1949 sur un dernier échec, une comédie qui était fort éloignée de son style; d'une certaine manière, cet impressionnant récit achève lui aussi une forme de mutation pour le cinéaste, en lui permettant de raffiner une forme de suspense qui a rarement été aussi bien exploitée qu'ici. Le metteur en scène, qui va bientôt s'en faire une spécialité (Les Diaboliques, Les espions, La vérité), se plait à jouer avec nos nerfs dans des scènes d'anthologie qui à elles toutes seules justifient a posteriori le temps impressionnant (Une heure environ) consacré à l'exposition. Clouzot nous détaille avec talent et aussi une solide et habituelle dose de méchanceté, la vie à Las Piedras, le quotidien des vagabonds qui vivent en s'ennuyant ferme; l'un d'entre eux s'ennuie tellement qu'il s'occupe à cracher sur les pieds du patron de la taverne locale (Dario Moreno) uniquement parce qu'il n'y a rien d'autre à faire. Et omniprésents, dans les conversations ou par des apparitions furtive d'un sigle, les Américains de la S.O.C. sont un peu la promesse crapuleuse d'un ailleurs...
Pourtant le film est très critique à l'égard de cette présence Américaine, ce qui vaudra au film d'être longtemps censuré. Mais il n'y a pas que cet arrière plan politique qui le lui vaudra: à Mario, qui s'il s'ennuie et ronge son frein à Las Piedras, a au moins une consolation en la personne de la belle Linda (Véra Clouzot), le metteur en scène va donner une camaraderie pour le moins équivoque en la personnae de Jo, le dur à cuire, qui s'avèrera être finalement un lâche. Car Le salaire de la peur est un peu une étude des hommes entre eux, un voyage clandestin au pays encore secret, on est en 1953, de l'homosexualité, tout comme Les diaboliques posséde un sous-texte consacré au lesbianisme. Donc, entre le suspense à couper le souffle, la critique violemment anti-Américaine, et le parfum capiteux d'homosexualité qui souffle dans le film, on se dit que ça fait beaucoup... Mais ça fait surtout de ce chef d'oeuvre un gros, un pur classique...
Un film d'hommes, certes, mais une réflexion aussi sur l'entr'aide, la fraternité, l'image de soi, celle des autres; un film qui montre les limites de la possibilité de tenir compte des autres dans certaines situations extrêmes. Clouzot étant Clouzot, on sait que Vanel et Montand ont pataugé dans une mixture qui n'était sans doute pas du chocolat au lait lorsqu'il a fallu tourner la scène célèbre de la mare de pétrole, et le réalisme du film entier est d'une rare âpreté. Mais c'est un classique aussi de par sa forme si cohérente, avec cette intrigue qui passe par la description minutieuse et remplie de présages (La mare au milieu du village, les camions qui vous éclaboussent: rien n'est gratuit) de ce village dans lequel un drame futur va prendre naissance...
Au XVIe siècle, des paysans vivent dans un village cerné par les conflits. L'un d'eux, Genjuro (Masayuki Mori) réalise le profit qu'il peut tirer de la situation politique, quand tous les régiments en campagne peuvent acheter des denrées. Il est marié à Miyagi (Kinuyo Tanaka), une femme qui l'assiste avec bonne volonté mais qui s'inquiète de voir les conflits se rapprocher et devenir de plus en plus violents... Pris de rêves de grandeur, et potier à ses heures perdues, Genjuro décide de tenter de vendre des pots par dizaines avec l'aide de son voisin Tobei (Eitaro Ozawa), un homme qui n'est pas contre un petit profit de temps en temps mais dont l'ambition serait plutôt de devenir samourai... Comme il est d'extraction modeste son épouse Ohama (Mitsuko Mito) essaie de lui faire comprendre qu'il lui faut revenir sur terre. Un jour qu'une troupe vient piller le village, le hasard fait que les pots de Genjuro sont cuits à la perfection, il décide de jouer le tout pour le tout, et les deux couples, accompagnés de Genichi, le fils de Genjuro et Miyagi, se rendent à la ville pour y placer des marchandises. Il leur faut traverser un lac en bateau, mais pendant la traversée, ils croisent un bateau à la dérive. A l'intérieur, un homme mourant les exhorte à rebrousser chemin, avant de succomber. Miyagi décide de repartir, mais les trois autres se rendent en ville... Ce n'est pas une bonne idée.
A partir de là, Mizoguchi va séparer ses protagonistes, incluant Miyagi, qui va faire une bien mauvaise rencontre alors que le village est livré au chaos et au pillage. Tobei, le premier à quitter ses compagnons, va suivre une troupe de samourais, et concrétiser son rêve de devenir un seigneur de la guerre; Omaha pour sa part va rencontrer elle aussi une troupe de soldats en cherchant son mari, mais son destin en sera radicalement changé, d'une façon scabreuse; enfin, Genjuro, en honorant une commande d'une belle et noble dame, va mettre un pied dans le fantastique, et tomber entre les mains de spectres dangereux...
Mizoguchi, consacré au Japon pour ses drames réalistes impliquant généralement le point de vue d'une femme amenée à la prostitution, change ici radicalement de registre, adaptant deux nouvelles fantastiques de Ueda Ukinari, publiées dans un recueil intitulé Contes de pluie et de lune. Il en profite aussi pour adapter une nouvelle de Maupassant, Décoré pour le segment consacré à Tobei et son épouse malheureuse. C'est pour le moins un film qui tranche complètement sur son oeuvre, et le point de vue de plusieurs critiques Japonais est que le metteur en scène a plus ou moins trafiqué un film pour plaire à l'occident, et ajouter à son succès récent avec Les amants crucifiés lors de festivals, un succès commercial planétaire... Je ne sais pas dans quelle mesure cette accusation est fondée. Si effectivement le film est bien différent des oeuvres habituelles du metteur en scène, il est un objet bien plus complexe que ses détracteurs ne le prétendent... Il est aussi une introduction magnifique à l'art et la thématique de l'un des plus importants cinéastes du pays, si différent aussi bien d'Ozu, de Naruse que de Kurosawa.
Pour commencer, réduire Mizoguchi à un commentateur sur le Japon contemporain serait absurde. il a déjà, après tout, donné dans tous les registres cinématographiques, adaptant déjà Maupassant dans les années 30 (Boule de suif), adaptant aussi Hugo voire Maurice Leblanc dans les années 20! Ses films tournent souvent autour d'un protagoniste féminin, et sont souvent un commentaire acerbe sur la prostitution ou du moins la condition féminine. Mais on rejoint souvent ce commentaire dans Ugetsu: l'intrigue picaresque de Tobei va avoir, dans la vie d'Ohama, une conséquence tragique, la poussant vers la prostitution, et l'ambition absurde (Et dénuée de vraie gloire, car il lâche la proie pour l'ombre, en se contentant d'une gloire dérobée) de l'homme devient ici la cause inévitable de la déchéance de la femme. Mais Mizoguchi en multipliant les personnages, et les intrigues diversifie aussi les points de vue, tout en changeant ave virtuosité de ton. Il passe d'une peinture d'un monde en proie au chaos à un récit fantastique, en passant par le conte cruel de l'homme qui retrouve sa femme dans un bordel! Et le récit nous laisse parfois dans le doute, dès l'anecdote du passage sur le lac embrumé, qui ressemble à s'y méprendre à un passage vers l'au-delà...
Mizoguchi, dont la maitrise en matière de direction d'acteurs n'est jamais prise en défaut dans ce film (Aux quatre acteurs cités ci-dessus, il convient d'ajouter la star Machiko Kyo pour un rôle intrigant et mémorable, comme d'habitude!), nous rappelle qu'il est aussi le maître du plan-séquence, montrant en plan d'ensemble les paysans du village qui bivouaquent pendant que les soldats pillent les maisons, ou encore la façon dont Tobei profite du chaos pour tuer un samourai vainqueur et lui dérober la tête d'un ennemi prestigieux. Et surtout, dans les deux plans-séquences les plus spectaculaires de son oeuvre, il fait passer un personnage vers l'au-delà en le faisant entrer un bâtiment en ruines qui devient avant la fin du plan un château ou une maison en parfait état, habitée par des êtres apparemment vivants. Le metteur en scène, aidé par la magnifique photo de Kazuo Miyagama, nous livre un film dans lequel il passe d'un monde à l'autre, du réalisme le plus tangible au conte, ou à l'histoire de fantôme, s'amusant à jeter le spectateur dans le flou le plus artistique concernant le passage du temps.
La beauté du film n'empêche pas le propos de Mizoguchi, comme d'habitude, de montrer par ses intrigues savamment cousues entre elle en dépit de leurs pedigrees si différents (Mizoguchi s'est fait aider de deux scénaristes, Yoshikata Yoda et Matsutaro Kawaguchi pour les lier) un point de vue innovant sur son thème de prédilection: non qu'il ait été féministe, mais le metteur en scène était à la fois fasciné et révolté par la condition de la femme au japon. Ici, il s'évertue à prouver que l'ambition débridée des hommes, qu'elle passe par un certain savoir-faire, par des considérations économique, par la rêverie quasi-enfantine ou par une sorte de narcissisme immature, mène immanquablement les femmes à la perdition, que ce soit la déchéance sociale ou la mort... une fois de plus, certes, mais avec quel brio!
Voilà un film sur lequel on ne peut être que partagé. Non que le personnage de Ernesto "Che" Guevara me soit familier, voire sympathique: l'image du Guerillero dressé contre l'impérialisme est un truc un peu facile, et en se faisant l'aide de camp d'un anti-démocrate viscéral, l'exécuteur des basses oeuvres du régime Cubain m'irrite encore plus.
Je ne crois pas cependant qu'il y ait dans ce film de volonté affichée de le rendre plus saint qu'il n'a déjà été fait, par des années de raccourcis, de T-shirts, et de posters... le film de Soderbergh n'est pas une biographie ni une hagiographie, juste la tentative de montrer deux moments-clés d'un personnage historique, en se basant sur ce qui lui a vraiment donné de la substance: son engagement auprès de Fidel Castro, qui fait l'objet d'une première partie en forme de montée en puissance (The rise of Che?), engagement qui lui a donné un goût pour la lutte armée: une activité de plein air qui lui a cruellement manqué durant sa carrière de ministre (uniquement évoquée par un épisode New-yorkais dans la première partie); puis la deuxième partie, nous confronte à son désir de reprendre la lutte, au Congo (cité dans une réplique), au Venezuela (Pareil) et enfin en Bolivie, dans ce qui ressemble d'abord à une machination à la Danny Ocean (Les lunettes, la coupe de cheveux, le dentier pour changer de tête), puis se transforme très vite en un désastre absolu (The fall of Che?).
Somme toute, à travers ces deux pôles de la vie d'un homme célèbre, Soderbergh fait son Shakespeare, et se laisse aller à sonder un mythe moderne, sans jamais se laisser aller au spectaculaire. On se perdra parfois dans cette lente et austère évocation qui prend son temps, mais dont des signes discrets ça et là nous prouvent qu'elle prendra de plus en plus de sens avec les années: qui est cet homme qu'on aperçoit trois fois, deux plans à New York, un plan à La Paz? Pouquoi Che voit-il son tueur dans le bateau qui le mène à Cuba? D'autres petits bouts de trucs et de machins sont disséminés dans ce film-fleuve. Soderbergh ne s'arrêtera jamais de s'amuser, y compris lorsqu'il a un film de 4h30 à tourner en 78 jours, pour 3 dollars 50.
Une comédie avant tout, voilà ce qu'il faut retenir de Tootsie: comme tant d'autres, glorieux ou non, avant lui, le film de Pollack n'est pas un pamphlet, un brûlot visant à changer le monde, mais fait le point, et montre l'état des lieux d'une certaine vision des rapports hommes-femmes, à une période qui fait suite à l'explosion des contestations, parmi lesquelles la cause féministe a beaucoup fait parler d'elle. Mais ce qui frappe, et qui pourrait aisément jouer contre le film pour certains et certaines, c'est bien sûr le fait que ce film, qui joue avec brio la confusion des genres, est vu du point de vue d'un homme, et que c'est un homme qui va affirmer l'égalité, et remettre les hommes à leur place. Sauf que Pollack aussi bien que Dustin Hoffmann ont su trouver le ton juste afin d'éviter de tomber dans une forme de paternalisme féministe... Le film est aussi (Surtout?) un beau film sur l'acteur, cet être qui doit, parfois, abdiquer sa personnalité afin d'en incarner une autre. Quel meilleur exemple que l'histoire du chômeur qui n'a pas trouvé d'autre issue que de devenir une femme afin de trouver le travail idéal?
A New York, Michael, un acteur doué pour le théâtre mais pas du tout pour les compromis, cherche désespérément un rôle, afin surtout de financer une pièce qu'il souhaite monter, mais qui n'attire aucun producteur. Il accompagne un jour une amie, l'actrice Sandy (Teri Garr), pour une audition; le rôle qu'elle convoite est celui d'une administratrice dans un hôpital, pour un 'soap', mais elle est refusée avant même de pouvoir tenter le rôle. Il apprend par son agent (Sydney Pollack) qu'il ne se trouvera personne pour lui donner un rôle en raison de son exigence (Il discute de tout, y compris des sentiments d'une tomate qu'il doit interpréter dans un spot publicitaire), et finit par tenter l'impossible: déguisé, il se rend aux auditions pour le feuilleton, d'autant qu'il a aidé Sandy à préparer le rôle, et grace au culot de 'Dorothy Michaels', le personnage qu'il s'est inventé, il obtient le rôle. A lui désormais, pour un mois, de dissimuler son identité, de passer pour une femme, de cacher à Sandy qu'il lui a soufflé le rôle qu'elle convoitait, de gérer une relation forcément difficile avec Julie (Jessica Lange), une actrice du soap avec laquelle il sympathise forcément, mais qui croit qu'il est une femme... Mais surtout il va lui faloir faire avec l'immense talent de Dorothy Michaels, qui lui pose bien des soucis: elle est tellement bonne et tellement populaire, embrassant dans des improvisations hallucinantes la cause des femmes qui avaient jusqu'alors été mal considérées dans le feuilleton, et sa popularité lui font faire des ravages dans les coeurs: Michael/Dorothy doit faire attention à John Van Horn, le vieil acteur qui se croit séducteur ('Horn', ça débouche sur "horny", un adjectif qui veut dire "sexuellement excité"), mais surtout à Les, le père veuf de Julie, qui est amoureux de Dorothy... Et enfin, Dorothy est coincée dans son contrat pour 1 an!
Dorothy n'est pas, surtout comparée aux deux actrices (Jessica Lange et Geena Davis) avec lesquelles elle partage l'affiche, un canon, loin de là. D'ailleurs à plusieurs reprises, il est fait allusion à son âge, ce que renforce sa tendance à porter des vêtements stricts et d'une autre décennie. Elle porte une permanente, ce qui la pousse à dormir avec des bigoudis, et sa pomme d'adam prononcée lui empêche le port du décolleté... Mais elle devient, dans ces matérialistes années 80, le symbole d'une certaine femme Américaine: son culot, la façon dont elle entreprend de dominer les scènes en fonction de son instinct, et le talent naturel de metteur en scène de théâtre de Michael font le reste... Mais le film pousse le personnage de Michael, ainsi que les rares à être au courant de la situation (Jeff, interprété par Bill Murray, est le co-locataire de Michael, et sinon le seul autre à savoir est George, l'agent) à évaluer dans quelle mesure le rôle finit par vampiriser l'acteur... On assiste donc ici à la confusion des sexes, soit un domaine rabaché par la comédie Américaine depuis les années 30, mais le conflit ici est au sein d'une seule et même personne, et le dialogue formidable joue beaucoup sur cet aspect. Et 'Dorothy' permet à un certain nombre de personnes, directement ou indirectement, de faire le point sur leur vie: Julie pour commencer, qui va devenir plus forte, alors qu'elle végète dans une histoire d'amour mal fichue dont elle est l'esclave, et qui a une petite fille de 14 mois alors qu'elle est célibataire. L'arrivée de Dorothy dans le casting de la série lui permet enfin de s'affirmer, et elle rejoint son amie dans sa prise de pouvoir sur le show, tout en venant à comprendre qu'il lui faut rompre avec son metteur en scène. Les, le père de Julie (Charles Durning, The big Lebowski!), va remettre son célibat en question, et Sandy va enfin déclarer son indépendance vis-à-vis de Michael... Qui lui va découvrir la femme cachée en lui, qui lui permet enfin d'être 'un meilleur homme qu'il n'a jamais été'...
Riche, drôle et réussi, ce qui est avant tout une comédie de situation très bien menée n'est donc pas l'annonce d'une révolution féministe, juste un film qui, avant que le Reaganisme ne nivelle tout par le bas en imposant de nouveau une hiérarchie sexuelle, permet aussi une reflexion juste sur la perception de la femme dans notre société, et qui le fait en passant par un personnage troublant, une femme mal fichue, vieux-jeu, mais drôlement forte, qui va à l'encontre des canons sexistes de la beauté, et le fait en plus en jouant en permanence contre...lui-même. Dustin Hoffmann l'a toujours dit, pour lui le film n'est pas une comédie, mais une vraie rencontre.
Tenoch et Julio, interprétés respectivement par Diego Luna et Gael Garcia Bernal, sont deux jeunes Mexicains à l'aube de la vingtaine. Ils sont très copains, au point d'avoir un code d'honneur idiot mais auquel ils croient obéir, et ont semble-t-il surmonté une inégalité sociale: Tenoch est le fils d'un homme important et au bras long, alors que Julio vit seul avec une mère qui a du se battre pour leur vie quotidienne; au moment ou le film commence, leurs petites amies partent en Europe pour un séjour assez long, et les deux garçons s'apprêtent à passer un été à ne pas faire grand chose... Ils rencontrent à la faveur d'un mariage auquel ils sont tous deux invités une jeune femme, l'Espagnole Luisa (Maribel verdu) qui se trouve être l'épouse d'un cousin de Tenoch. Ils la draguent mollement, et lui parlent d'une plage mythique où elle pourrait découvrir toute la beauté du Mexique. C'est purement et simplement du baratin, mais quelques jours plus tard, elle rappelle Tenoch et lui demande de l'emmener vers cette plage, la "Bouche du paradis", dont ils lui ont vanté les mérites. Les deux adolescents partent donc pour un périple en voiture vers la mer, en compagnie d'une femme qui va leur apporter beaucoup, leur prendre un peu, et leur apprendre énormément sur eux-mêmes...
Un road-movie étant fondamentalement un film qui va d'un point A à un point Z en montrant des gens aller d'un point A à un point Z, on peut après tout considérer que le mouvement est l'essence du cinéma, c'est la raison pour laquelle je me tiens à l'écart de cette appellation; par ailleurs, ce film commençant par la vision de Tenoch et de sa petite amie, qui font allègrement du sexe sous nos yeux, va parfois d'un point A à un point G aussi; mais si il est vrai que Y tu mama tambien possède une dimension sexuelle et sensuelle assumée, ce n'est pas là on plus la principale caractéristique. Le film est en effet une comédie ensoleillée, dont le constraste le plus spectaculaire réside sans doute entre la santé et l'énergie des trois acteurs formidables qui l'interprètent, et la distance froide d'une narration qui interrompt souvent la bande-son (On n'entend plus rien, et après une seconde, la voix distanciée de Daniel Gimenez Cacho, l'acteur principal de Solo con tu pareja, resitue ce qui se passe sous nos yeux, assène froidement un développement futur de la situation ou des personnages, ou nous donne un angle différent de la scène en nous livrant la pensée ou les émois intérieurs des protagonistes)... Et si les personnages voyagent et passent du temps en voiture, ils semblent ne pas se soucier du décor, et à mon sens ils perdent quelque chose, mais j'y reviendrai.
Tenoch et Julio, les deux ados militants qui fument des joints et se cachent derrière des hymnes à la masturbation (Dont nous savons qu'ils la pratiquent parfois en duo, puisque nous les voyons le faire!) ou des serments d'amitié qu'ils ont déjà trahi, sont en effet aux portes de leur vie d'adulte, déterminés à poursuivre leur jeunesse aussi longtemps qu'ils le pourront. A ce titre, Luisa qui est mariée à un homme qui la trompe et qui n'a semble-t-il aucun intérêt, adopte elle aussi un point de vue hédoniste le long de ce voyage, assez rapidement déterminée à goûter avec une curiosité gourmande au fruit défendu d'expériences sexuelles avec ces deux jeunes hommes auprès desquels elle se sent bien. Elles prend même en main (Si j'ose dire) une partie de leur vie future, en leur donnant des conseils suite à des relations qui ne dépassent pas les dix secondes, pour l"un comme pour l'autre... Mais contrairement à eux, elle revient en arrière, et cache un secret douloureux qui, s'il nous est livré à la fin seulement, a été clair dès le départ: une visite chez le médecin pour recevoir les résultats de tests, une décision drastique de quitter son mari sur un coup de tête, et une fois la plage mythique trouvée (Mais oui!! elle existe, à la grande surprise de Julio et Tenoch...) Luisa va rester sur place... Elle est atteinte d'une maladie grave, et vit ses derniers moments. Une présence de la mort qui est relayée du début à la fin du film par des événements croisés par les jeunes gens insouciants, et il est vrai qu'au Mexique, la mort est partout, infitrée dans la culture depuis tant d'années que ni Julio ni Tenoch n'y font attention. Pour eux, la conclusion du film est amère, leur jeunesse meurt avec Luisa, ils n'y étaient pas préparés.
Et puis, forcément, il faut fouiller cette fameuse différence entre les deux héros, le fait que l'un soit d'extraction modeste, et l'autre un gosse de riche. Ils sont ensemble, mais pour combien de temps? Et le Mexique est-il un pays d'égalité, dans lequel une famille comme celle de Tenoch ouvrira tous grands ses bras à Julio? Le film nous renseigne à travers un grand nombre d'anecdotes: rencontrés à la fin, le pêcheur Chuy et sa famille, dont nous informe le narrateur, le destin ne sera pas rose, mais aussi tous les paysans, Indiens, habitants pauvres de villages traversés en route, complètent la vision impitoyable d'une société à deux vitesses, dans laquelle les riches reçoivent pour un mariage somptueux la visite du Président de la République, auquel ils donnent la place d'honneur, tout en vantant hypocritement sa largesse d'esprit... Et autour d'eux, Julio et Tenoch habitués ne remarquent plus, sur la route, l'omniprésence policière d'un pays corrompu, dans lequel Tenoch sait pourtant que son père n'est pas pour rien, lui qui a été obligé de s'installer à Vancouver pendant quelques mois afin d'éteindre l'incendie d'un scandale de corruption. Sans jamais le clamer haut et fort, Cuaron fait le procès d'un pays aux bords d'un totalitarisme larvé, et soutenu par une industrie, une vie politique, et une diplomatie corrompues...
Mais force reste aux personnages: après le passage de Luisa dans leur vie, Julio et Tenoch qui ont grâce à elle été jusqu'au bout de leur amitié, une extrémité qu'ils ne soupçonnaient pas, n'ont plus grand chose à se dire, et vont partir vers un autre destin. La fin apparait logique, ne s'épanche pas sur l'amitié perdue, sur les grands sentiments, tout comme les deux garçons ne savent pas quoi faire de la mort de Luisa, de la découvertes de leur attirance l'un pour l'autre, ni du changement politique amorcé dans le pays: ils vont se rendre à l'université, et partir vers de nouvelles aventures. Mais pas de misérabilisme dans Y tu mama tambien, ni de tragédie, le film reste un hymne à la vie... Aus rires de trois amis qui blaguent sur tout, boivent à leurs tromperies mutuelles (Le titre, "Et ta mère aussi", provient d'une scène durant laquelle les deux garçons révèlent qu'ils ont tous deux couché avec la petite amie de l'autre, et même pour l'un d'entre eux, avec la mère de son copain, ce qui n'est pas forcément vrai), leurs mensonges, et parfois même à leur médiocrité rigolarde! Cuaron les filme en pleine vie, privilégiant les plans-séquences du début à la fin, faisant confiance comme toujours à ses acteurs, et laissant le génial chef-opérateur Emmanuel Lubetzki mettre en boîte des images d'une beauté sensuelle, gorgées de soleil, des tableaux captés souvent caméra à l'épaule, tant il faut être mobile pour mettre en boîte les mouvements de ces trois-là; les nombreuses scènes des héros, en voiture, jouant à trois un ping-pong verbal de haute volée, sont autant de moments d'anthologie, au vocabulaire riche, inventif, parfois limite pornographique dans son lexique mais toujours pétant de santé dans ses images. On s'en souviendra longtemps, on y reviendra souvent: c'est un des meilleurs films de ce début de nouveau siècle.
Melville choisit, en cette fin des années 60, de revenir sur son passé de résistant. Non que cette évocation soit auto-biographique, le film étant adapté d'un roman de Joseph Kessel, mais le réalisateur y a refaçonné les contours de certains personnages en y ajoutant des souvenirs, ainsi que des allusions à de grandes figures qui se sont révélées depuis l'écriture du roman. Et surtout, L'armée des ombres débarque un peu de nulle part, à une époque où la Résistance est devenue un peu l'affaire de Hollywood, dont les studios ont pris en main l'évocation de l'histoire, du Jour le plus long à Paris Brule-t-il: ces films fabriqués en Europe sont en fait de grosses productions essentiellement Américaines, et ils tendent à adopter le point de vue héroïque d'une armée de patriotes en marche vers la lutte contre le Mal. Pas de ça chez Melville, qui sait de quoi il parle: le jeune Jean-Pierre Grumbach, Juif Alsacien, s'est exilé à Londres en 1942 afin non seulement de fuir un destin tout tracé de déporté, mais aussi pour servir aux côtés de De Gaulle. Il aurait (Les témoignages divergent) participé à plusieurs opérations, et a (Ca, c'est sur) débarqué en Provence aux côtés de De Lattre de Tassigny. Résistant lambda, mais intellectuel revendiqué, Melville avait ses entrées chez quelques grandes figures, dont les frères ennemis Brossolette et Moulin, ou encore Lucie Aubrac. Ces trois personnages trouvent un écho dans ce film...
Le film commence et finit par des dates (le 20 octobre 1942, le 23 février 1943), mais c'est assez trompeur puisque le reste du film suit une évocation hachée dans laquelle les évènements se parent d'un certain flou. De même les lieux sont-ils laissés à la reconnaissance éventuelle du spectateur. Ces procédés permettent une identification à des résistants qui vivent au jour le jour, pas au courant de tout ce qui se passe, ni du destin de leurs camarades. Aucun glamour, aucun héroïsme classique dans le film, à l'image de ce résistant arrêté après s'être auto-dénoncé (Il faut un camarade à l'intérieur de la prison afin de prévenir un copain qui va être exfiltré), auquel un nazi dit qu'il va subir la pire des morts: privé de son nom qu'il refuse de donner, il va mourir en anonyme. De fait, l'homme interprété par Jean-Pierre Cassel mourra en effet sans que personne ne sache qu'il s'est sacrifié. Par ailleurs, Melville, qui a choisi un rythme d'une extrême lenteur, et un style de jeu comme d'habitude dépouillé et totalement dépassionné, nous livre souvent les pensées d'un certain nombre de personnages: Philippe Gerbier (Lino Ventura), Félix Lepercq (Paul Crauchet), Jean-François Jardie (Cassel) ou même le commandant Français d'un camp de prisonniers qui se répète en découvrant Gerbier au début du film "A surveiller... à ménager..."
Gerbier est le centre du film. Gaulliste, il est le lien entre les petits soldats de la Résistance et le grand chef du réseau, Luc Jardie (Paul Meurisse). Gerbier, ingénieur des ponts et chaussées, n'est pas n'importe qui, mais c'est surtout un homme d'âge mur qui ne se fait que peu d'illusions sur son destin. A son héroïsme froid, aveugle et quotidien, Melville et Ventura ajoutent une forte dose de ce pessimisme humaniste qui fait la spécificité des films du réalisateur. Gerbier est un homme entièrement dédié à la Cause, qui se comporte en toute circonstance tourné vers l'autre. Il a à l'égard de son chef Jardie une dévotion quasi-religieuse, et n'est pas le seul. C'est aussi un homme qui sait faire le sale boulot et prendre les décisions importantes, au mépris de ses propres sentiments. une forte portion du film est dédiée à un épisode durant lequel Gerbier doit prendre la responsabilité d'abattre la femme qu'il aime, Mathilde (Simone Signoret), haute figure de la Résistance...
C'est courageux pour un cinéaste qui se revendique du gaullisme, en 1969, de se lancer dans un tel film, à l'heure ou le Gaullisme d'état transforme l'image même de la Résistance (Tous les Français, ben voyons), et repêche un certain nombre de vieux salauds: Paul Touvier est gracié en 1971 par Pompidou, et Maurice Papon préfet de police de Paris, puis député Gaulliste en 1968... Il sera même ministre de Barre et Valéry Giscard d'Estaing. Chez Melville, toute la France n'est pas résistante: il y a des flics et des fonctionnaires qui collaborent, et un jeune traître est exécuté par les héros dans une scène extraordinaire mais assez volontiers insoutenable... le béret de la milice et le melon de la police se portent beaucoup, et même chez un providentiel Français patriote, un coiffeur chez lequel Gerbier se réfugie pour échapper à des poursuivants, on trouve une affiche de ce vieux salaud de Pétain. Quant à la Résistance, elle n'a rien de glorieux, c'est un sale boulot qu'il lui faut le plus souvent faire... De plus, l'idée selon laquelle il n'y a pas qu'une Résistance est rappelée à travers une anecdote située au début du film: Gerbier arrive dans un camp et y rencontre un jeune communiste. Avec une certaine tendresse (Le gars a 20 ans de moins que lui) il l'appelle Camarade... Celui-ci s'étonne, demande à Gerbier s'il est communiste, et celui-ci lui réponde que ce n'est pas parce qu'il n'est pas du Parti qu'il n'a pas de camarades. Dans ce camp ou survivent des gens de toutes nationalités, ou de nombreux Français plus ou moins neutres se sont fait attraper avec les autres, héberlués, Melville nous montre la réalité complexe d'un terrain impossible à décrire, d'un pays dans lequel tout est à reconstruire. Mais avant tout, il s'agit de survivre face à la barbarie, qui n'a jamais été aussi bien incarnée que dans cette scène, durant laquelle un officier nazi cynique propose à des prisonniers de "jouer contre la mitrailleuse": s'ils atteignent le mur avant que le fusil ne les fauche, ils ont gagné le droit d'attendre le prochain convoi de condamnés... La Résistance de Melville n'est ni belle ni charismatique, elle est une affaire de foi, un combat de tous les instants: chaque jour contient son danger de mort, et on a suffisamment d'occasions dans le film pour voir que toutes les occasions d'abandonner sont des formes plus ou moins élaborées de suicide. Résister, c'est le faire jusqu'au bout. S'arrêter de courir, prêter le flanc, c'est parfois plus facile. A voir, revoir, méditer, et à faire connaitre, ce film essentiel, à une époque ou Brossolette, Aubrac, Moulin, Cavaillès, et tant d'autres ne sont plus, alors que ceux d'en face, d'une manière ou d'une autre, sont toujours là.
Le dernier film de Stanley Kubrick a, comme chacun sait, été battu à plate couture par l'annonce de la mort du maître. Ce qu'on a retenu cette année là, c'est moins le film, pourtant sorti après 12 années d'absence sur les écrans, que la fin du règne étrange d'un cinéaste qui finissait par symboliser l'exigence, la maniaquerie et l'essence même du cinéma: un regard personnel et intransigeant, unique, et particulièrement jaloux de son indépendance. En mourant avant de sortir son film, Kubrick l'a plus ou moins condamné sur deux plans: d'une part, on sait à quel point il lui importait de contrôler le devenir de chaque film, depuis l'écriture jusqu'aux salles, allant jusqu'à en superviser les reprises, et bien sûr ne reculant même pas devant la suppression pure et simple de A clockwork orange lorsque la polémique sur la prétendue influence du film sur des groupes de jeunes casseurs faisait rage; d'autre part, l'auteur prenait le risque de s'aventurer en un terrain miné à l'imagerie ultra-codifiée, et laissait se débrouiller tout seul une oeuvre complexe, peut-être pas totalement achevée, et qui allait sans doute rater sa "cible", à une époque où le marketing cinématographique a pris le pas sur l'artisanat.
Car si un film de Kubrick a été vendu sur un malentendu c'est bien celui-ci; la plupart des rumeurs qui couraient durant le tournage ont laissé des traces: on prétendait qu'il s'agissait d'un film de sexe explicite sur un vrai couple de stars (Nicole Kidman et Tom Cruise) qui s'aimaient devant les caméras; on s'attendait à ce que le film soit un thriller érotique définitif, de la même façon que le film de science-fiction trouvait une sorte d'accomplissement ultime avec 2001, a space odyssey. C'était compter sans le style, les préoccupations, et la froideur de Kubrick, ceci dit sans aucune méchanceté: on sait que le metteur en scène ne tournait pas à chaud, loin de là, préparant au millimètre près chaque plan. Au final, on a le contraire absolu de ce qu'on attendait, un film qui utilise en effet des codes érotiques (ou supposés tels), qui parle de sexualité, fournit une dose abondante de nudité, mais parle essentiellement de l'impossibilité de succomber au vice, et le fait en prime avec un humour qui semble avoir échappé au plus grand nombre. Et pour couronner le tout, la polémique née aux Etats-Unis, autour du choix contestable de la Warner de cacher la plupart des corps nus qui s'agitaient dans des poses et des positions sans équivoque au cours d'une orgie bien étrange, a probablement condamné le film à être incompris: il s'agissait, on s'en rappelle, de rendre le film accessible à un plus grand nombre, ou de le censurer en en édulcorant les provocations. Sauf que pour toute personne un tant soit peu sensée (ou Européenne...) qui voit la séquence de cette fameuse orgie aujourd'hui et en constate l'insoutenable froideur, pour ne pas dire le ridicule calculé, le fait est que ces manipulations posthumes, dont je ne crois pas une seule seconde que Kubrick les aurait approuvées, changent brutalement le sens de la séquence, la transformant en un téléfilm érotique tel qu'on peut en voir tardivement sur les chaines de télévision. En plaçant des silhouettes numériques entre le spectateur et les figures gauches et froides de couples qui s'adonnent à un rituel sexuel dénué de la moindre beauté, on a codifié de façon salace ce qui était principalement une agression du spectateur - et du personnage principal, bien sur.
Le point de vue, dans le film, est celui du docteur William Harford. Je suis le premier à le dire, Tom Cruise est souvent un acteur abominable, histrionique, intense y compris pour montrer son personnage faisant cuire des coquillettes; pourtant, la méthode Kubrick a du bon, qui fait refaire à un acteur la même chose un tel nombre de fois qu'il n'a plus aucun contrôle sur son jeu. Ici, Harford garde ce côté vaguement irritant, nerveux et inapproprié de Cruise, mais il devient en fait aussi déplacé que son personnage doit l'être: inadéquat, paumé, et victime soit de l'impossibilité d'aller au bout de sa frustration, de ses fantasmes, soit d'une manipulation extrême. Tout commence au retour d'une soirée très huppée, au cours de laquelle le jeune docteur laisse sa femme le temps d'une intervention éclair à l'étage: son ami Victor Ziegler (Sidney Pollack), qui avait amené Mandy (Julienne Davis), une jeune prostituée et passait du bon temps avec elle pendant la soirée qu'il organisait, faisait appel à William pour examiner la jeune femme qui venait de faire une overdose d'héroïne. Alice, son épouse, avait pendant ce temps laissé un homme (Sky Du Mont) flirter avec elle. A la maison, le jeune couple va donc parler des événements de la soirée (William laissant de côté son intervention professionnelle, dont il avait promis qu'il n'en parlerait à personne), et Alice va révéler qu'elle a, un jour, eu l'impulsion de le quitter pour un homme, un fantasme presque, prête à tout lâcher, leur vie, leur mariage, leur enfant, ne serait-ce que pour une nuit. Bill, appelé à intervenir chez un de ses patients qui vient de décéder, s'embarque pour une nuit étrange, durant laquelle il va subir la tentation de l'adultère, avant de la rechercher. Mais s'il ne commettra rien au final, l'expérience le changera pourtant de façon profonde.
Harford va donc recueillir chez son patient décédé la confidence inattendue et embarrassante de la fille de celui-ci, Marion (Marie Richardson), qui va lui avouer son amour fou pour lui (Alors qu'elle est sur le point de se marier avec son fiancé); il va ensuite rencontrer une jeune prostituée, Domino (Vanessa Shaw) qui va le séduire, avant qu'il ne décide de rentrer chez lui - ce qu'il ne fera pas, préférant flâner dans les rues de New York, et entrer sur une impulsion dans un club de jazz où son vieil ami le pianiste Nick Nightingale (Todd Field) joue. Celui-ci lui parle d'un endroit mythique ou une soirée costumée hallucinante va se dérouler, et Bill décide d'y faire un tour, passant d'abord par une boutique de location de costumes, où il assiste à une scène étrange entre le commerçant, Milich (Rade Serbedzija) et sa fille (Leelee Sobieski), qu'il vient de surprendre à demi-nue avec deux hommes d'âge mur... Il se rend ensuite à la fête, mais celle-ci ressemble plus à une cérémonie rituelle et sectaire qu'à une orgie. Durant le déroulement, il est reconnu, et amené devant un attroupement des participants; une jeune femme, qui l'a repéré, l'avait prévenu de partir, mais il avait décidé de rester, fasciné. L'assemblée semble prête à le mettre à mort, mais la jeune femme se sacrifie pour lui. Le lendemain, rentré chez lui, il tente de faire sens des événements de la nuit, et s'aperçoit vite qu'il est suivi. Il tente aussi de contacter Domino, dont il apprend par sa colocataire qu'elle vient de recevoir les résultats d'un test sanguin: elle est séropositive; enfin, il apprend la mort d'overdose d'une jeune femme, Amanda: cette jeune héroïnomane est-elle "Mandy", la fille qu'il a sauvée chez Ziegler, et est-elle liée à la jeune femme "sacrifiée" lors de l'orgie rituelle? Enfin, pourquoi, au terme de cette nouvelle journée, voit-il auprès de son épouse endormie le masque qu'il avait oublié lors de la cérémonie étrange?
Cette dernière question n'a pas de réponse, mais elle a une conséquence: William va confesser ses égarements à son épouse, ce qui aura pour effet de restaurer la confiance après ces simulacres d'envies adultères, dont aucune, je le répète, n'a abouti. La conversation, interrompue trente-six heures plus tôt, reprend, et le couple va pouvoir repartir sur de nouvelles bases, préparer Noël, et incidemment, à l'initiative d'Alice, reprendre une vie sexuelle bien malmenée... Mais le film n'a pas résolu les autres questions du spectateur. Ainsi, Ziegler était bien de son propre aveu un membre de la fameuse orgie, mais qui sont les individus masqués qui prennent prétexte d'un rite sexuel pour s'arroger le droit de vie et de mort (ou du moins peut-on le croire, puisque deux personnes semblent en avoir fait les frais: la jeune femme retrouvée morte le lendemain, et le pianiste Nick, dont Ziegler dit qu'il est 'retourné à Seattle', mais Bill en doute)? Ziegler l'a-t-il manipulé après l'orgie, lui faisant croire que la façon dont Bill avait été congédié était juste une façon de lui faire peur afin de protéger l'anonymat des participants à la soirée, ou avant, de manière à pousser Nick à prévenir Bill de l'orgie, pour l'amener à y participer? La présence du masque chez Bill à la fin laisse entendre qu'Alice peut avoir été mise au courant par Ziegler par exemple, mais pourrait-elle avoir comploté afin de tester Bill? D'autres questions plus éparses surviennent aussi, confirmant le côté puzzle du film et son caractère de jeu de pistes inépuisable: au début du film, Bill croise le pianiste Nick Nightingale à la soirée chez Ziegler, mais les deux anciens amis ont à peine eu le temps d'échanger quelques mots que Nick est appelé un peu froidement à se rendre ailleurs, par un domestique. Lorsqu'on sait qu'à ce moment précis Ziegler est sans doute en pleine rencontre avec une prostituée à l'étage, se pourrait-il que Nick soit lui aussi appelé à participer aux festivités? Et tant qu'on y est, on peut quand même noter que cette fameuse soirée durant laquelle tout commence est une bien étrange sauterie: Ziegler y néglige ses invités pour une petite partie fine à l'étage, Bill y est accosté par des top-models entreprenantes, et Alice a l'occasion de défendre sa fidélité contre un vieux séducteur très sûr de lui. S'agit-il seulement d'une soirée mondaine?
Une chose est sure: Bill Harford, au début du film, est confronté professionnellement à des opportunités (Marion, la jeune femme dont le père vient de mourir, se jette sur lui); à la fête chez Ziegler, il passe d'ailleurs des bras accueillants de deux jeunes femmes prêtes à lui faire subir tout le kama-sutra en tandem, à l'intervention auprès d'une prostituée, dont le corps dévoilé est particulièrement impressionnant; il va ensuite être confronté à beaucoup de nudité, depuis ses clientes jusqu'à la visite de Mandy à la morgue, en passant bien sûr par les corps de jeunes femmes dont le visage est caché par un masque au cours du rituel. A côté de cet érotisme ambiant, froid et jamais totalement déconnecté de son aspect professionnel, ou de la froideur émotionnelle qui en tient lieu, le réalisateur a souvent demandé à Nicole Kidman de donner une alternative plus sereine, plus quotidienne à cette nudité glacée: elle s'habille, se déshabille, s'observe dans le miroir, et la fameuse scène de la dispute, située après que le couple ait partagé un joint, est jouée par l'actrice en sous-vêtements, avec un haut transparent. Cette nudité plus chaleureuse, plus accessible, trahit aussi une certaine habitude, et de fait il faut une injonction d'Alice à la toute fin du film ("We need to do something: Fuck") pour que Bill se décide... Le problème est donc qu'il semble coincé à l'écart de toute sensualité, pas assez impliqué auprès de son épouse, et virtuellement incapable d'accomplir un adultère tant la fatalité lui met des bâtons dans les roues. Les aspects codifiés, froids et effrayants de la fameuse soirée contrastent donc avec le flirt presque tendre subi par Alice, qui a bu trop de champagne, à la soirée de Ziegler qui ouvre le film... Bill, lui, est inapte à recevoir les impulsions qui le traversent autrement que comme une agression, et il est gauche en tout y compris lorsque la colocataire de Domino lui fait des avances, et qu'il s'enhardit, ce sera plus ridicule qu'autre chose. Cette inaptitude à la sensualité est le grain de sable de ce film, le dernier d'une longue série, qui chez Kubrick évaluent la façon dont un système peut se gripper à cause d'un petit rien, un pas grand chose; un ordre inattendu pour lâcher une bombe (Dr Strangelove), la prise du pouvoir par une intelligence artificielle (2001), où l'irruption dans le parcours d'un homme ambitieux et froid de l'adversité émotionnelle du fils de son épouse (Barry Lyndon)...
Et puis le récit de Schnitzler ainsi adapté ne s'appelle-t-il pas Traumnovelle? Soit le roman du rêve... Le rêve, rendu possible aussi par le biais du passage de l'autre côté grâce à un joint (Il faudrait sans doute un produit particulièrement fort, mais passons!)... C'est peu probable, d'autant que le rêve en question déborde à plusieurs reprises sur la réalité. Mais ce film, tourné comme d'habitude en Angleterre en studio, laisse aussi l'impression très nette d'être volontairement à côté de la plaque. C'est une habitude chez le metteur en scène, qui a déjà reconstitué un Vietnam rarement convaincant dans Full metal jacket. Ici, il a fait construire des rues de New York, qui trahissent partiellement leur présence en studio, laissant vaguement échapper l'impression de faux. On n'est de fait jamais dans le réalisme, mais plutôt dans une espèce d'univers fait aux contours des complexes de Bil Harford, qui à deux reprises va faire exactement le même parcours: une première fois dans le cadre de sa soirée improvisée de débauche inassouvie, une deuxième fois pour recomposer la nuit, en tester la véracité, et chaque élément en sera pourtant déplacé: Nick a disparu, Domino est partie chez le docteur, sa colocataire est entreprenante, mais parle de séropositivité, et enfin Marion ne répond pas au téléphone, c'est son fiancé qui s'en charge... Comme dans un rêve les chances d'accomplissement s'éloignent, on débouche immanquablement sur la frustration.
Le film est visuellement très riche, et repose manifestement sur une collaboration impressionnante entre le réalisateur et ses stars. Faisant mentir sa réputation de contrôleur maniaque, Kubrick a même accepté des suggestions de Nicole Kidman, qui souhaitait une certaine chanson de Chris Isaak pour se mettre à l'aise lors de séquences de nudité; la scène obtenue, d'ailleurs difficile à placer dans la continuité, sera choisie pour faire office de teaser sur le film... Le reste de la musique se conforme aux habitudes de Kubrick, qui fait appel à du classique établi, avec un mouvement de la Jazz suite de Chostakovitch, des bribes de piano de Ligeti (Déjà convoqué sur 2001, et dont la partition ici glaçante fait peser tout le poids du monde sur une seule note de piano, plus agressive à elle seule que tous les violons de la musique de Psycho par Bernard Hermann) et un grand nombre d'éléments utilisé à la fois pour leur aspects approprié et le commentaire ironique qu'ils permettent: les standards de Broadway interprétés sans aucune âme, et entendus à la soirée chez Ziegler, par exemple, sont des chansons d'amour, mais Alice et Bill sont loin de danser ensemble. On sait que Kubrick a eu des soucis d'interprétation, au point de virer Harvey Keitel, mais rien n'en transpire dans un film à la perfection glacée, au rythme volontairement lent, qui une fois de plus fascine ou irrite, prenant le parti de questionner la sexualité à une époque où elle déborde de partout, mais codifiée, formatée; il fait un film sur un être qui ne s'y refuse pas, mais ne parvient pas à s'y reconnaître... Il questionne aussi la présence inattendue d'une quasi-secte dans la vie de la nuit, une secte qui pourrait bien ici être dangereuse, et créer des ennuis à un personnage joué par Tom Cruise: il semblerait que celui-ci ait été tenté à cette époque de quitter la Scientologie, cet aspect n'est sans doute pas innocent. Mais un autre aspect pour finir relie Eyes Wide Shut à d'autres oeuvres: ce film est une preuve de plus de la réflexion acerbe de Kubrick sur l'échec de la sexualité masculine. Un échec qui vient après l'asservissement de la femme (A clockwork Orange, Spartacus, Dr Strangelove), et la tentative pure et simple de meurtre (The shining). Ici, l'échec total de Bill Harford est d'autant plus pathétique, que c'est son épouse qui doit le remettre sur le droit chemin, avec cet intrigant dernier mot du dernier film de Kubrick: Fuck. Un film qui vaut bien plus que sa réputation, bien sûr: phrase galvaudée, mais que voulez-vous: il semble que pour bien des commentateurs, Eyes wide shut soit pour Kubrick une sorte de Tintin et les Picaros avec du cul. Ils ont tort, évidemment...
Barry Lyndon, c’est l’adaptation en 1975 d’un roman de William Makepeace Thackeray, qui reprend d’une certaine façon le ton de A clockwork orange avec sa narration décalée et ironique, mais cette fois l’œuvre adaptée est elle aussi partie intégrante de ce genre picaresque qui détonnait tant lorsque la narration était plaquée sur les images du Londres de 1970… Je tiens ce film comme celui qui définit l'oeuvre du metteur en scène, la résume par bien des cotés. Et bien sûr, il est paradoxal qu'il ait fallu passer par un roman satirique du XIXe siècle qui montrait l'inégalité sous ses angles les plus noirs, après que Kubrick se soit rendu maître du futur proche dans trois oeuvres ambitieuses et aux audaces formelles éloignées de la représentation austère du XVIIIe siècle telle qu'elle a été décidée ici.
C'est sans doute ce qui frappe dès le départ, cette beauté plastique absolue, due à un travail conjoint entre Kubrick et le chef-opérateur John Alcott, qui se sont efforcés de briser des règles en s'abstenant d'utiliser des lumières artificielles, et ont mis un point d'honneur à utiliser les sources de lumières permises par les décors, et des bougies dans les scènes nocturnes. Il a fallu bien sûr créer du matériel, mais le résultat est là: un film qui ressemble à des peintures de maitre, telles celles qu'on aperçoit dans l'opulent manoir de la deuxième partie, ces images par lesquelles la vie de ces années passées nous a été transmise de façon visuelle, mais aussi une façon de retourner à la source picturale de l'art cinématographique. Cet abandon de la tricherie est aussi passé par un assèchement de la technique, et on remarque ici l'absence quasi systématique de ces plans de travelling avant qui sont devenus si présents chez Kubrick depuis Paths of glory: en lieu et place, le mouvement le plus présent dans le film est un travelling arrière, qui dévoile progressivement le décor autour des personnages dans une scène, et sinon de nombreux plans d'exposition sont tout simplement fixes... Le zoom est lui aussi utilisé, dans un effort pictural : en effet, il aplatit l’ensemble de la composition, enlevant toute profondeur, et donnant au spectateur cette impression d’assister à la vie de tableaux. Et tout ceci confirme la présence réaffirmée du documentariste Kubrick, qui a recréé dans ses moindres détails le XVIIIe siècle et le filme avec ses moyens de 1975 tout en en respectant les contours graphiques…
Redmond Barry (Ryan O’Neal) fuit son village Irlandais en direction de Dublin, suite à une affaire de coeur qui s'est soldée par un duel truqué; victime de bandits qui lui volent son argent, il est forcé de s'engager dans l'armée, et part pour l'Europe. Il déserte, usurpe l'identité d'un officier, et est arrêté par les alliés prussiens, qui le forcent à s'engager. Après les combats, il se reconvertit dans le jeu, puis se marie avec une jeune veuve richissime, Lady Lyndon (Marisa Berenson). Et c'est là, si l'on peut dire, que les ennuis commencent vraiment: Redmond, désormais Barry Lyndon (Il a adopté le nom de son épouse) n'est que temporairement le maître, puisque tout ce qu'il a, appartient en fait à Lord Bullingdon (Leon Vitali), le jeune fils de son épouse, et celui-ci ne le porte pas dans son coeur... Y compris lorsque Lady Lyndon et Redmond engendrent son frère Bryan, un garçon pour lequel Redmond Barry va avoir un amour immodéré…
Deux actes, un pour la montée en puissance et le passage à l'âge adulte de l'impulsif et sentimental Redmond Barry, et l'autre pour son accession aux richesses tant convoitées, son abandon de ses illusions de jeunesse, et sa décadence. On est dans le classique, finalement, mais on voit bien ce qui a attiré Kubrick, au-delà de l'envie forte de représenter le passé dans un réalisme aussi aigu que possible: Redmond Barry, comme Humbert Humbert (Lolita) avant lui, est un homme doté d'un plan. Ce plan, il va l'accomplir, et le contrôler jusqu'à un certain point. Avancer, se servir des avancées de son adversaire, contrôler, dans le but de gagner: on sait Kubrick féru des échecs, dont il est un maitre. Mais il n'aime rien tant que de peindre les histoires qui échouent justement. On ne peut pas tout contrôler, et ici les grains de sable sont nombreux: d'une certaine manière, Redmond apprend au début du film qu'on ne peut pas se laisser gouverner par son coeur, mais si Lord Bullingdon a raison de lui, c'est autant par amour pour sa mère que par haine pour Barry. Dans cette nouvelle histoire d'échec grandiose (Comme les trois films précédents, du reste), Kubrick laisse le temps faire son oeuvre, demande à ses acteurs d'habiter chaque geste, et n'hésite pas à se laisser dérouler l'action aussi lentement que possible. Il se sert aussi de la musique pour commenter et ironiser avec talent, comme avec la Sarabande d'Haendel, thème du film, qui sert à commenter les duels, en se déclinant de façons variées: uniquement les cordes les plus basses, voire les percussions, mais dans sa forme pleine, elle accompagne des cérémonies plus civiles, comme si décidément tout était joué d'avance: duel ou mariage, même combat. Le Trio pour piano, violon et violoncelle de Schubert, superbe pièce de musique à laquelle le film a donné une certaine notoriété, accompagne de multiples façons les amours tristes de Lady Lyndon pour cet Irlandais dont elle souffre du piège qu'il a refermé sur elle... Enfin, les chants folkloriques, Women of Ireland en tête, et les musiques militaires rythment la première partie.
Au milieu de toute cette histoire, un motif retient particulièrement notre attention, celui du duel. Il y en a quatre, qui tous ont une destinée différente et tous traités de manière différente par la narration. Le premier est l’occasion pour Kubrick d’affirmer dès le premier plan toute la portée de son film : on y assiste à la mort de M. Barry, le père du héros. La Sarabande de Haendel fait le lien avec le court générique qui vient de se dérouler, et la voix off assène un commentaire froidement ironique, pendant que la caméra pour la première fois, nous plante le décor dans un lent travelling arrière. Le deuxième duel a lieu peu de temps après, lorsque Redmond a provoqué son rival en amour. Le duel est une machination pour éloigner le jeune homme de sa cousine. Il est traité avec rapidité, et le spectateur n’est pas mis dans la confidence. Pas de voix off cette fois, juste le commentaire discret de la sarabande jouée à la contrebasse en pizzicato. Le troisième duel n’a rien de glorieux, ni de notable. Il concerne l’épisode durant lequel le jeune Redmond, après une calamiteuse expérience dans deux armées différentes, s’est associé à un joueur et tricheur professionnel, le « chevalier » (Patrick Magee). Il s’agit juste, nous fait comprendre le commentaire, un exemple parmi d’autres d’instance durant laquelle Redmond Barry utilise ses dons pour l’escrime pour faire en sorte que des mauvais payeurs n’essaient pas de se défiler. C’est l’affirmation de la toute-puissance du jeune homme en pleine possession de ses moyens, et le duel ne prend pas deux minutes de pellicule. Le duel final, situé plus de 90 minutes après ce dernier, est en revanche étendu sur dix minutes, et détaillé jusqu’à l’extrême, dans toute l’insupportable tension de l’incertitude de son issue. Il concerne la revanche longuement contemplée de lord Bullingdon, le fils de Lady Lyndon, qui a décidé de débarrasser sa mère de son mari. Le duel va se dérouler initié par Bullingdon, et celui-ci rate le premier coup de feu, mais Barry ne profite pas de la situation. Il laisse de fait le jeune homme lui tirer dessus, et occasionner une blessure qui le laissera amputé, puis Barry disparaît de sa propre histoire…
Kubrick était à sa façon, très particulière, un peintre de la condition humaine. Cette histoire d’un jeune homme qui laisse dans un premier temps les passions l’emporter sur la sagesse, en souffre de multiples façons, puis construit patiemment un édifice fragile pour lui et les siens sans jamais réussir à inspirer vraiment chez les autres la moindre affection pour lui-même, ressemble à un commentaire ironique sur le sens, ou plutôt l’absence de sens de la vie humaine. Ce qui confirme donc la présence presqu’accessoire de l’humain dans ses films précédents… Mais à mon sens justement, jamais Kubrick n'a aussi bien maitrisé chaque fraction de seconde de son sujet; il agit en virtuose, laissant un commentaire off en apparence totalement objectif, et des images apparemment froides d'austérité, créer un mélange détonnant de cruauté narrative. Et en plus, c'est irrésistible! Le film n'a pas eu le succès escompté, mais sur la distance, il est aujourd'hui indiscutablement l'un des meilleurs films du genre, l’un des plus beaux picturalement, et il s’agit pour moi, mais je sais que beaucoup ne sont pas forcément d’accord sur ce point, du meilleur film de son auteur.
Pendant que la chanson qui donne son titre au film se fait entendre, des panneaux en bois, du type de ceux qu'on imagine annoncer les limites d'une ville typique du Far West qu'on aime, en bois vermoulu et troué de balles, déroulent un à un le générique du film... une entrée en matière absolument parfaite pour un film marqué d'une part par sa nostalgie westernienne magique, et d'autre part par son incursion définitive dans la légende de l'ouest, tellement belle qu'on la souhaite crédible... Il s'agit donc pour Ford de donner à voir une vision définitive de la fameuse escarmouche de Tombstone, durant laquelle (Selon la légende, s'entend) la famille Earp, aidée par "Doc" Holliday qui y perdit la vie, a une bonne fois pour toutes réglé leur compte aux bandits de la famille Clanton. Le film se situe entre une légende magnifique, rendue plus belle encore par un décor de ville qui se crée sous nos yeux, et une vérité forcément douteuse, relayée en particulier par l'ex-marshall, ex-hors-la-loi Wyatt Earp, que Ford dit avoir rencontré lors de ses jeunes années, et qui soignait lui-même sa légende. La rencontre entre Earp et Ford, deux menteurs patentés, donc, a du être haute en couleurs...
Pourtant, il y a de la véracité dans ce film, qui évite comme d'autres productions Fox de la même époque (Notamment le magnifique Ox-Bow incident de William Wellman sorti trois ans plus tôt) de tomber dans une imagerie d'Epinal un peu trop angélique: les Earp, après tout, sont avant tout des garçons vachers, pas des redresseurs de torts; ils sont crasseux, pas sophistiqués, mal dégrossis, et on ne saura pas grand chose de plus de leur passé (Je pense en particulier aux aînés, ceux qui survivent d'ailleurs à la fin) que ce qui nous est colporté par les gens de la ville de Tombstone lorsqu'ils croisent Wyatt: "Le Wyatt Earp? Celui de Dodge City?" Déjà légendaires, ils sont loin de se douter qu'ils vont replonger dans la lutte contre le crime. Le crime et la violence, parties intégrantes de tout western qui se respecte, sont situés ici dans une ville qui se pacifie à vue d'oeil, et est surtout représenté par les Clanton, une famille menée par un vieux fermier fascinant, peut-être le plus beau rôle de Walter Brennan, qu'on n'a rarement vu aussi glaçant. Les Clanton sont des gens qui se sont faits à un vieil Ouest, celui d'avant, et ne veulent pas lâcher leur civilisation de la violence: ils veulent, ils prennent, et en cas de litige, la solution est toute trouvée: comme le dit le vieux à l'un de ses fils après avoir distribué les coups de fouet, "Quand tu dégaines, tue un homme!"...
Mais comme on le sait d'autant plus depuis que Ford a concrétisé cette idée par un film superbe (The man who whot Liberty Valance, 1962), parfois la légende est plus belle et plus profitable que la vérité: Wyatt Earp, sous les traits d'Henry Fonda, est plus une idée qu'un homme, plus un symbole du cow-boy, saisi dans toute sa fascinante légende, avant sa disparition. Il ne fait, typiquement, que passer, et apporte avec lui la nostalgie d'une époque en voie de disparition, avec laquelle il s'évanouit au final, attiré un instant par la vie sédentaire que lui offre Tombstone et la perspective de miss Clementine Carter, la petite amie rejetée également par Doc Holliday, mais qui apparaît à Earp, comme à Holliday, comme trop belle et trop sage pour eux. En lieu et place, ils ont été condamnés jusqu'au bout à côtoyer les entraîneuses, les joueurs professionnels, les soiffards, et à tenir salon jour et nuit dans un bar d'ailleurs tenu par une grande figure du passé, J. Farrell McDonald, ancien metteur en scène passé aux rôles de vieil Irlandais bougon, souvent présent chez Ford jusqu'aux années 30... Tombstone, c'est l'émergence d'un futur pour l'ouest, ou tous les cow-boys, Marshalls, bandits et autres figures de l'ouest s'effacent devant une civilisation en marche, comme en témoigne la superbe scène de la danse, menée par une Clementine volontaire, et un Wyatt earp un peu gauche. Du début à la fin du film, les caravanes et les chariots arrivent, la ville se construit sous nos yeux, et Doc Holliday, consumé de l'intérieur par la maladie, ruiné par sa vie, rejoint à son tour les légendes du passé. Introduit par la chanson 'My darling Clementine', dont les paroles sont sans équivoques (You are lost and gone forever), Wyatt Earp est en sursis.
C'est sans doute, par sa lenteur calculée, le film dans lequel on verra le mieux les héros penser... Fonda en particulier, mais Ward Bond (Morgan Earp) aussi, qui voit s'éloigner le père Clanton seul, mais qui sait que le vieux renard a plus d'un tour dans son sac. Morgan, sans quitter le bandit des yeux, recharge son arme... Généralement nocturne, parfaitement dosé entre scènes d'action et de tension, et scènes de contemplation douce-amère, le film de Ford livre tout son sens par une confrontation entre Shakespeare et Tombstone: un acteur tente désespérément de livrer une interprétation de Hamlet, pendant que quelques brutes le harcèlent. C'est Doc Holliday qui l'aidera en remplissant les vides dans sa récitation. L'espace d'un instant, le western épouse les riches heures du passé, et la contemplation du bilan morbide de sa vie par le Prince Danois se confond avec le futur désormais vide de sens de toutes les figures du western qui s'agitent sous nos yeux. Et Ford, par ce film, acquiert la stature d'un Shakespeare Américain, dans une oeuvre sombre, belle et... légendaire.