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21 avril 2018 6 21 /04 /avril /2018 08:41

Des paysans harcelés par une bande de voleurs qui les pillent régulièrement décident de demander à des samouraïs de les épauler; ils se rendent en ville, et trouvent Kambei, un Ronin qui va les aider à recruter quelques hommes. Kambei trouve 4 autres hommes expérimentés, un jeune aspirant de bonne famille (Katsushiro), et se retrouve flanqué d'un simili samouraï, Kikuchiyo, qui est un clown, mais qui va vite s'avérer un atout de poids. Les sept hommes viennent chez les paysans, et s'installent avec eux pour préparer la défense du village.

Epique, le film de Kurosawa semble tellement classique qu'on en oublie à quel point il est révolutionnaire, tout en incarnant un fascinant confluent des genres du cinéma Japonais. A la tradition des films de Samouraïs et des films de sabre, aux ballets réglés et ultra-esthétiques, Kurosawa substitue insidieusement des combats qui vont devenir de plus en plus brutaux et de plus en plus réalistes au fur et à mesure de la progression de l'action... Il utilise aussi une de ses bottes secrètes, en installant le village dans lequel l'action des deux derniers tiers se situe sous un déluge, qui provoque une boue particulièrement tenace, qui rend les combats, et, j'imagine, le tournage, difficiles... il demande à ses acteurs de faire leurs propres cascades et le résultat, c'est qu'il s'agit de vrais humains qui doivent régir physiquement à de vraies difficultés. A ce titre, la dernière bataille est d'une violence incroyable...

Mais le film, situé dans une période d'incertitude chère à Kurosawa, pointe du doigt une réalité historique en même temps que des données sociales qui ont beaucoup contribué à consolider cet esprit de classe si particulier au Japon: à une époque durant laquelle aucun pouvoir central n'émergeait, le pays était en proie aux querelles permanentes entre clans, et les combattants faisaient la loi. Un paysan, dans ces conditions, n'était pas grand chose, et la survie entrainait parfois de sombres pratiques: c'est le sens de la découverte par les samouraïs chez l'un des paysans d'uniformes de combattants, tués par les paysans afin de se faire un peu d'argent... On retrouve une illustration de ce fait historique aussi bien dans Les contes de la lune vague après la pluie de Mizoguchi, que dans Onibaba, de Shindo... De fait, si les paysans et les mercenaires qu'ils ont engagés fraternisent le temps du combat, la fin laisse les samouraïs, tous indépendants et ne pouvant prétendre retourner dans aucun clan, sur le carreau, alors que les paysans reprennent leur travail comme si le fait d'avoir défendu enfin leur village contre les bandits n'avait été qu'une anecdote, et en effet, les samouraïs survivants partent dans l'indifférence générale. Donc, si le Japon dépeint par Kurosawa est un monde injuste à l'égard des paysans, il jette un regard extrêmement sévère sur eux, qu'il accuse finalement de profiter de tout, y compris de leur classement social indigne...

Le film n'est pas que ce puissant spectacle des combats, et cet ironique commentaire sur le japon ancestral: Les sept samouraïs est comme chacun sait une fête esthétique, de par le sens incroyable de la composition qui se manifeste en permanence, l'utilisation admirable de la profondeur de champ tout du long, des interprétations à couper le souffle, pas forcément discrètes et subtiles, mais le sujet et les personnages le permettent... La mise en scène est un modèle de ce qu'on peut faire en matière d'accumulation intelligente de personnages; la scène d'introduction de Kambei, par exemple, montre le samouraï en action, et va aussi installer dans le champ les deux personnages de Katsushiro, et de Kikuchiyo. Pas un dialogue ne sert à caractériser les uns et les autres, mais Kurosawa nous montre le leader dans ses oeuvres (Il doit se déguiser pour récupérer un enfant kidnappé), l'apprenti déja armé et habillé, mais pour qui tout reste à faire, et le vilain petit canard qui regarde la scène du coin de l'oeil avec son épée trop grande pour lui... La façon dont il utilise les mouvements de foule pour isoler les apparitions de ses personnages est un modèle de mise en scène pertinente...

D'ailleurs ce film est un miracle permanent, qui renvoie au western autant qu'à Shakespeare. Donc, le western a réagi, et 6 ans plus tard, John Sturges a fait un remake, très simplifié, du film, avec Eli Wallach en chef des bandits, et un assortiment de personnage westerniens qui sont très tributaires de certains clichés (Yul Brinner, Steve McQueen, Robert Vaughn, James Coburn...). on lit parfois ça et là chez certains commentateurs que Sturges a fait mieux que Kurosawa en matière de personnages, puisqu'ils sont tous caractérisés dans le western, alors que seuls trois surnagent dans le film japonais: c'est un délire, qui tend à prouver que certains critiques ne voient pas les films dont ils parlent! De plus, Horst Buchholz, qui a la tâche de reprendre les rôles de Kikuchiyo ET Katsushiro, est ridicule, jouant plus mal que mal. Mais de toute façon, avec ses décors sublimes, son scope, sa musique, le film reste un monument de plaisir! un solide film, plus qu'un grand remake...

C'est intéressant de constater que ce sujet revienne au western en voyant combien l'influence des films du genre a pu être importante sur Kurosawa, les Ford en particulier; les scènes de préparation militaire, avec Toshiro Mifune en "sergent instructeur" de fortune, renvoient pour moi à ces scènes dominées par McLaglen en sergent Irlandais dans les films de cavalerie de John Ford... Ca a du amuser Kurosawa, et ce n'était, comme chacun sait, pas la dernière fois que ce curieux retour allait s'opérer.

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Published by Allen john - dans Akira Kurosawa Criterion
8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 18:45

En 1961, Deborah Kerr avait 40 ans, ce qui faisait d'elle une candidate un peu âgée pour interpréter le rôle principal du film... Si du moins on avait voulu être fidèle au roman d'Henry James, The turn of the screw. Mais heureusement, ça n'a pas été le cas: l'adaptation de Clayton, largement basée sur une pièce tirée du roman, bouleverse un peu les choses, en ajoutant une dimension troublante, pour ne pas dire scandaleuse, à ce qui aurait de toute façon été, même sans cette coloration supplémentaire, le meilleur film de maison hantée de tous les temps...

Durant l'ère Victorienne, une femme, Miss Giddens (Deborah Kerr) est engagée par un homme d'affaires Londonien (Michael Redgrave) pour s'occuper de feux enfants: Miles et Flora sont en effet son neveu et sa nièce, qui viennent de perdre leurs parents, et l'oncle n'a ni l'envie, ni le temps de s'occuper d'eux. Bref, il s'en débarrasse. Mais si Miss Giddens est épatée de l'aubaine, elle qui aime les enfants, elle ne sait pas un certain nombre de choses: la première, c'est que si les enfants sont en effet très attachants, ils sont aussi marqués par une rencontre, celle d'un ancien valet et d'une gouvernante, tous les deux décédés, qui les ont quelque peu corrompus. La deuxième, c'est que les deux anciens employés, qui avaient une aventure plus que voyante, continuent à hanter la maison. Et enfin Miss Giddens ne sait pas non plus qu'elle va tomber sous le charme du tout jeune Miles, bien au-delà de son affection de gouvernante pour un enfant de dix ans...

Voilà pourquoi Deborah Kerr est parfaite: dans ses rapports compliqués avec l'enfant, Miss Giddens apporte non seulement une envie contrariée de maternité, mais plus encore; sa relation est-elle d'ailleurs partagée avec Miles, ou avec le démon qui le possède? Le nombre de scènes qui nous montrent la demoiselle, incrédule, se demandant qui exactement est en face d'elle, tend à prouver que la gouvernante comprend assez tôt qu'ils sont plusieurs à se partager l'enveloppe corporelle de Miles! Et quand la gouvernante se lance dans une croisade pour exorciser les enfants, c'est sûre de son bon droit qu'elle les précipite plus avant dans leur possession...

Mais le film ne précipite pas ses effets, au contraire... On entre doucement mais sûrement dans le coeur de cette histoire d'épouvante, en suivant le meilleur moyen possible: le point de vue d'un(e) Candide... L'étonnement, le mystère, le questionnement, puis l'horreur, vont venir petit à petit, anecdote par anecdote: au compte-gouttes. Et Clayton réussit à merveille sa partition, faite d'un certain nombre d'éléments bien dosés. Et certaines scènes atteignent la perfection, je pense en particulier à une scène de cache-cache dans laquelle la gouvernante et les spectateurs se rendent compte qu'il n'y a pas que les enfants qui participent! Il y a aussi une scène d'anthologie au bord d'un lac, avec une sorte de distance miraculeuse pour une apparition fantomatique... Clairement Clayton a bien préparé son coup!

Il a été aidé en cela par  le chef opérateur Freddie Francis, qui lui a apporté une science du noir et blanc qui est exceptionnelle, mais aussi une utilisation inventive en permanence de la profondeur de champ "Welleso-Tolandienne", adaptée au Cinémascope (Oui, le film a été produit par la Fox); Francis a eu aussi l'idée de combiner l'élargissement dû au Scope, avec des iris légèrement refermés, pour donner un cadre inattendu à son film. et le montage n'est pas en reste, beaucoup de séquences ont des transitions en fondu, ce qui a parfois pour effet de laisser des objets inattendus (statues, par exemple) envahir quelques instants la séquences suivante... Dans un film où on attend des fantômes dans tous les coins, l'effet est réussi! Le résultat oscille entre cauchemar en plein jour, et vieilles photos flippantes. Ajoutez à cela le fait que ce soit un des plus beaux rôles d'une immense actrice et vous saurez pourquoi il faut, décidément, voir le film..

 

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Published by François Massarelli - dans Jack Clayton Boo!! Criterion Deborah Kerr
4 mars 2018 7 04 /03 /mars /2018 10:04

Malkovich Malkovich Malkovich. Malkovich? Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich.  Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich; Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich!! Malkovich? Malkovich?? Malkovich, Malkovich Malkovich Malkovich; Malkovich: Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich, Malkovich... MALKOVICH!!

Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich!Malkovich, Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich...

Malkovich Malkovich? ...M...A...L...K...O...V...I...C...H!

Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich Malkovich, Malkovich. Hcivoklam Malkovich: MALko...vich.

Malkovich...

 

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Published by Malkovich - dans Malkovich Criterion
27 février 2018 2 27 /02 /février /2018 09:41

Il est plus question de papillons que d'agneaux dans ce splendide film de l'ex-documentariste Jonathan Demme, qui s'intéresse précisément à l'étrange période d'entrainement d'une jeune femme sur le point de devenir un agent du FBI, Clarice M. Starling (Jodie Foster). Quand le film commence, cette dernière est en pleine course, dans le cadre intensif de son entrainement. On en aura la confirmation très rapidement, Clarice n'est pas encore intronisée agent du F.B.I., d'où une nette impression que les pas qu'elle va faire dans le cadre de cette enquête qu'on lui confie, d'abord par petits bouts, sont cruciaux... Et bien sûr, les deux heures de ce film sont le récit initiatique d'une chrysalide stagiaire qui devient à son tour un papillon du FBI!

Et pourtant, ce qu'on lui demande, dans un premier temps, est très vague: son supérieur veut que la jeune femme essaie de persuader un psychiatre enfermé, le docteur Hannibal Lecter, de collaborer depuis sa cellule avec le FBI. Elle l'apprendra plus tard, en réalité, on souhaite ardemment son aide dans le cadre d'une enquête brûlante, pour attraper "Buffalo Bill", un psychopathe qui a déjà laissé plusieurs cadavres de femmes derrière lui, et qui s'apprête à frapper à nouveau. Bref, on utilise Starling, ou du moins, on lui donne un minimum d'informations, d'une part pour ne pas la mettre en danger, et d'autre part, quand même pour la tester.

Et ce n'est pas rien, car partout où elle va, ce petit bout de femme se heurte à la masculinité sans fards de ses collègues stagiaires (qui se retournent sur son passage avec des regards qui en disent long), de son supérieur (Venez me parler en privé, shérif, je ne voudrais pas effaroucher ma jeune et jolie stagiaire), du docteur Chilton, directeur de la prison psychiatrique pour criminels dangereux (Un séducteur de la pire espèce: persuadé qu'il est séduisant, alors que...), mais aussi des policiers et techniciens de la police scientifique rencontrés sur le terrain, ou bien sûr les criminels qui entourent le Dr Lecter.

Mais pas ce dernier, qui lui manifeste un respect, une courtoisie pour reprendre ses mots, qui le rendraient presque sympathique, si ce n'était une stratégie d'une part, et s'il n'entrecoupait leurs aimables conversations de références à ses dîners cannibales!

Un film qui est d'abord la rencontre entre un monstre et une héroïne en devenir, confrontée à un cauchemar total pour sa première mission d'envergure. Clarice est coincée entre ses trois pères: le vrai, décédé quand elle était encore une enfant, le père officiel de substitution, le parfois décevant supérieur hiérarchique Jack Crawford (Scott Glenn), et le père inattendu, celui qui va paradoxalement lui apporter peut-être le plus: Hannibal Lecter (Anthony Hopkins), psychopathe enfermé et consultant occasionnel dans les affaires de dingues, qu'on ne présente plus.  Et Demme, qui a dit et répété qu'il n'était pas intéressé du tout par les histoires de serial killer, a pourtant fait ce film... Mais le metteur en scène y était attiré en raison d'un personnage fascinant, celui de Clarice Starling justement. Comment une femme va devoir affronter les monstres modernes, pour elle mais aussi afin de devenir une héroïne, et afin d'exister: vous avez remarqué? Comme dans Philadelphia deux ans plus tard, Demme fait tout pour nous cacher la vie privée de Starling, dont on sait juste qu'elle vit en colocation avec une collègue de l'académie, et dont on connaît mieux le passé: la mort de sa mère, celle de son père policier quand elle avait dix ans, et une grosse revanche à prendre sur la vie et la solitude. Et au criminel surnommé "Buffalo Bill", qui convoite ce à quoi il n'a manifestement pas droit, le film oppose Starling, qui mérite ce qu'elle va devoir prendre à coup de flingue s'il le faut: c'est un film dans lequel une femme, clairement, prend le pouvoir, et Jodie Foster n'est pas pour rien dans la réussite absolue du film.

Demme, dès le départ, fait semblant d'entrer dans cette histoire derrière Clarice, comme si celle-ci était suivie d'une équipe de tournage. c'est l'un des atouts majeurs de ce film dont la stylisation  passe justement par l'apparente absence de style. Mais tout est dans le détail (Y compris ou surtout pour Lecter, le fou furieux auquel rien n'échappe, pas même le parfum que Clarice utilise parfois, "mais pas aujourd'hui"...), dans l'accent d'un personnage, dans la prononciation d'une syllabe, dans le plan aussi. Et dans le montage de Craig McKay, bien sûr, on a tous en mémoire deux séquences de haute volée dont Demme n'a pas souhaité revendiquer la paternité, et qui ont assuré la renommée de ce film et ne sont sans doute pas pour rien dans son succès, ainsi que dans le fait que Silence of the lambs ait décroché l'Oscar du meilleur film: pas mal pour un film policier... Le monteur a suggéré à Demme de bouleverser l'orodonnance d'une bobine entière afin de faire monter la température du public... Et ça marche!

Avec ses deux stars, Anthony Hopkins dans le rôle de sa vie et Jodie Foster qui est particulièrement impressionnante, Demme a sans doute plus et mieux montré avec son film qu'on ne le fera jamais dans les infos télévisées du monde entier. Son film a revitalisé et même changé le visage du genre policier pour longtemps, et on a très rarement fait mieux depuis. 

 

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Published by François Massarelli - dans Jonathan Demme Noir Jodie Foster Criterion Yum yum
26 février 2018 1 26 /02 /février /2018 11:32

Comment rendre compte de ce film sans tomber dans les poncifs? Il est tellement fêté, tellement officiel, tellement officiellement génial, et on sent venir les clichés: les acteurs de génie, la beauté d'Arletty, le jeu de Barrault; l'ombre de la guerre et de la résistance, ou pourquoi pas l'anecdote inévitable du départ de ce salaud de Le Vigan... 

Objectivement donc, le plus impressionnant des films de Carné, et son plus beau, naît un peu du succès des Visiteurs du soir. Je ne le comprends pas, étant donné que ce film de 1942 me donne des boutons, et est sans doute l'une des plus ineptes productions qu'il m'ait été donné de voir (A égalité avec l'inénarrable La belle et la bête, de... René Clément). Seulement voilà, Carné, Prévert et Arletty ont eu un succès non négligeable, et ça autorise le cinéaste, l'un des rares à être resté plus ou moins indépendant, à se lancer dans une production énorme, qui deviendra un film de trois heures en cours de route, d'une part parce qu'il devenait impossible de couper quoi que ce soit, mais aussi et surtout parce que le dialoguiste comme le metteur en scène se sont totalement pris au jeu...

Et c'est ainsi que naît cette évocation d'un Paris disparu mais éternel, au coeur d'une intrigue qui joue en permanence sur les contraires: le théâtre "noble", et la pantomime populaire; la comédie, la tragédie; la noblesse, le bas peuple; le parterre, le "paradis" (l'endroit le plus accessible financièrement au théâtre des Funambules, donc celui d'où les classes populaires viennent assister aux spectacles de pantomime...); la femme qui aime tout le monde, et celle qui n'aime qu'un seul homme, et veille jalousement sur lui. Et même si on peut regretter que le film soit souvent l'occasion pour le metteur en scène de laisser la parole à son dialoguiste (un pêché mignon des réalisateurs français, que voulez-vous), qui certes a souvent du génie, la beauté du film, la solidité de la charpente, et l'émotion qui se dégage du tout laissent quand même sérieusement admiratif.

Donc, oui, il y a des numéros d'acteur, mais il y a aussi une denrée rare: dans tant de films français (L'Herbier, Gance étaient des spécialistes) ou Européens, on vous assène que tel artiste a du génie. Et quand on vous dit ça, la moindre chose serait d'essayer de le prouver, ou tout au moins de trouver un moyen d'y faire croire: après tut, les scènes d'All about eve de Mankiewicz qui sont consacrées à la vie de Bette Davis dans les coulisses, tendent à nous persuader grâce au fourmillement des admirateurs, de la cour, et aux anecdotes. Mais que penser d'un film qui vous parle du génie d'une oeuvre d'art et vous coince le génie en question en travers de la gorge (un des défauts de Trois couleurs: bleu, de Kieslovski)? 

Pas Les enfants du Paradis: avec Brasseur et Barrault, Carné et Prévert remontent directement le temps, et nous montrent un art théâtral ancien certes, mais dont on n'a pas le moindre mal à se convaincre qu'il est génial. Barrault surtout, dans le rôle de Jean-Gaspard Deburau, dit Baptiste... Ces deux-là nous sauvent de numéros d'acteurs certes fonctionnels, mais franchement douteux, Marcel Herrand en tête: il interprète avec un accent "qualité France" insupportable un personnage historique lui aussi, d'une importance capitale, le bandit pierre-François Lacenaire. Une idée de génie, du reste, d'avoir fait se croiser tant de personnages (Lemaître, Lacenaire, Baptiste...) qui ont tous vraiment vécu à l'époque. Mais je suis désolé, la prestation d'Herrand nous rappelle surtout à quel point en France, on aime les acteurs qui jouent comme des savates. Celle de Louis Salou ne vaut du reste guère mieux...

Mais au moins, en remontant jusqu'aux racines du théâtre moderne, et jusqu'au succès de la pantomime, Carné et Prévert se sont lancés dans une évocation magique du théâtre, donc de l'art (et un peu du cinéma aussi), qui n'est rien d'autre que la vie.

 

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Published by François Massarelli - dans Marcel Carné Criterion
13 janvier 2018 6 13 /01 /janvier /2018 18:00

Si vous n'avez pas vu le film, tant pis: je ne prendrai aucune précaution pour cacher quoi que ce soit du devenir des personnages dans les nombreuses intrigues et sous-intrigues qui forment le tissu narratif de ce film (Le contraire serait impossible), qui devait au départ n'être que le point de départ d'une série, d'où la multitude de pistes...

Un metteur en scène de cinéma prépare une grosse production, mais s'agace de voir des Italiens louches s'intéresser au projet au point de vouloir lui imposer une actrice, à la Don Corleone. Il doit en plus faire face à une malchance supplémentaire: en rentrant chez lui, il retrouve sa femme au lit avec l'agent d'entretien de la piscine, qui le fout dehors... Il va lui falloir se résoudre à obéir à l'injonction du parrain de la mafia. ...Ce dernier lui fait parvenir ses instructions par un cowboy.

Une jeune femme en robe du soir qui est amenée en voiture par deux gorilles en pleine nuit à Mulholland Drive, se fait menacer par une arme, puis profite du fait que la voiture subit un accident, pour s'enfuir. Mais elle a été commotionnée. 

Un tueur reçoit la mission de nettoyer la piste qu'ont laissée les hommes qui ont essayé de supprimer une jeune actrice. Celle-ci s'est enfuie, et il lui faut la retrouver et la supprimer.

Une jeune actrice, Betty Elms, débarque du Canada pour vivre chez sa tante, qui habite une petite co-propriété très comme il faut à Hollywood. Betty a une audition de prévue, et entend bien réaliser le rôle de sa vie. Elle va réussir son audition, mais on lui fait miroiter la possibilité de travailler avec un metteur en scène très en vue.

La rencontre, pourtant, n'aura pas lieu, car elle a un problème domestique: en arrivant chez sa tante, elle y a trouvé une jeune femme inconnue, et amnésique, qui ne sait plus très bien pourquoi elle s'est réfugiée là... Betty prend celle qui a pris le surnom de Rita sous son aile et cherche avec elle à percer le secret de son identité... 

Diane Selwyn, une jeune actrice ratée, a subi humiliation sur humiliation à cause de sa petite amie Camilla Rhodes, qui vient de lui faire comprendre qu'elle la lâchait au profit de son metteur en scène, un jeune prodige qui vient de divorcer (son épouse lui ayant préféré un agent d'entretien de piscines, elle a gardé l'agent, et il a gardé la piscine), et qui vient de lui proposer non seulement un rôle en or, mais aussi le mariage. Betty décide de faire supprimer Camilla.

C'est encore un paradoxe dû à David Lynch, qui a ici non seulement imaginé beaucoup de pistes à suivre, plus ou moins connectées entre elles, mais en plus a aussi tout fait pour qu'aucune continuité ne puisse imposer sa logique aux autres. Plus: certaines de ces histoires sont en contradiction les unes avec les autres. Un exemple? Betty et Diane sont une seule et même personne.

Et pourtant, le film est extrêmement cohérent, donnant à voir essentiellement une histoire: on peut sans trop de problème voir Betty/Diane comme l'héroïne, mais sa situation est différente: Betty est la jeune femme qui arrive au pays des merveilles, et Diane est la femme qui a tout perdu, et qui en plus s'est probablement perdue entre son amour sans lendemain, et la drogue. Ainsi les deux histoires de l'une et de l'autre, qui accumulent tant de contradictions et d'incohérences quand on les confronte, deviennent-elles la version rose et la version noire. Peut-être, après tout, l'une est-elle le rêve de l'autre. C'est la piste sémantique la plus souvent retenue par les commentateurs du film.

Lynch, pour une fois, nous a mâché le travail: parmi les premières séquences du film, on verra bien sûr une série de plans qui montrent, en caméra subjective, quelqu'un se coucher... 100 minutes plus tard, un personnage lui dira d'ailleurs de se réveiller. Il y a d'autres hypothèses, aussi. Après tout dans les deux "intrigues", les jeunes femmes sont actrices, et l'autre histoire peut tout à fait servir d'illustration de leur métier. Sinon, bien sûr, l'histoire de Betty est le rêve Américain, et celle de Diane est d'un réalisme et d'une ironie particulièrement brutales... 

C'est, pour moi, le film le plus accompli de son auteur, le plus riche, et sans doute aussi celui qui laisse le mieux entrer le spectateur... Avec Twin Peaks, ce qui n'est pas un hasard: les deux sont liés par leur identité liée à la notion de série, et réussissent donc à créer un univers cohérent à partir de personnages, d'anecdotes, et d'intrigues différentes les unes des autres, qui nous accueillent, nous intriguent, et nous accrochent. C'est une belle prouesse que de l'avoir accompli en 2 heures et vingt-sept minutes. Et Lynch a particulièrement eu de la chance, avec Naomi Watts, de tomber sur une actrice qui transcende complètement le type de personnages qui hante habituellement ses films. Entre le côté girl-scout solaire de Betty et le désespoir terrifiant de Diane, l'actrice trouve une palette d'émotions, qui sont d'autant plus impressionnantes que le metteur en scène l'a constamment poussée vers l'excès (comme Laura Dern dans l'affreux Wild at heart, de sinistre mémoire, ou Isabella Rossellini dans Blue Velvet). Le "couple" qu'elle forme avec Laura Elena Harring est aussi très fédérateur, et le renversement des rôles entre elles, passe comme une lettre à la poste.

La mise en scène choisie par Lynch est sa narration habituelle, faite de classicisme démonstratif, mais le montage est ici plus serré que d'habitude, tout comme le rythme est plus rapide. C'est qu'on est en plein milieu du cinéma, aussi: Lynch nous entraîne dans une histoire de jeu, de théâtre, de faux-semblants, dans le royaume des illusions. Il connaît parfaitement le terrain, d'autant que de son propre aveu, il habite à deux encablures de Mullholland Drive. Du coup, son film se situe dans la droite continuité de Sunset Boulevard (Dont la narration, ne l'oublions pas est assurée par un mort...). Mais pas seulement.

Il y a, dans l'intrigue "pulp" de la rencontre amoureuse entre la jolie et efficace Betty et la pulpeuse "demoiselle en détresse" qu'est l'énigmatique Rita, des réminiscences de Vertigo: l'impossible enquête, les tailleurs gris de Betty la blonde, le déguisement comme échappatoire et le parfum omniprésent mais indicible de mort, sans doute...

Ca fait, quand même, un beau pedigree, non?

 

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Published by François Massarelli - dans David Lynch Criterion
12 janvier 2018 5 12 /01 /janvier /2018 11:47

Twin Peaks, Fire walk with me est un long métrage qui avait essentiellement pour but de mettre un point final à la série Twin Peaks, qui révolutionnait les séries aux Etats-Unis, au point qu'on peut considérer qu'elle est la matrice de tout ce qui a suivi, de X-Files à tout ce que HBO ou Showtime produisent aujourd'hui. Pour ceux qui ne l'ont pas vue, la série tourne donc autour d'une enquête, d'ailleurs assez vite résolue: Laura Palmer (Sheryl Lee), jeune lycéenne en apparence exemplaire à la vie nocturne dissolue, a été assassinée dans des circonstances plus que troubles. Entre soap opera, parodie surréaliste et rêve éveillé, les 30 épisodes se promenaient dans une petite ville forestière de l'état de Washington, vue par le très excentrique agent Dale Cooper (Kyle McLachlan), du FBI...

La série se terminait en 1991 sur un certain nombre de cliffhangers, avant d'être interrompue pour cause d'audience défaillante... Mais le film ne répond à aucune des questions qu'on peut se poser, car Lynch préférait mettre en route un prequel...

Le film, après un générique rigolard qui montre un téléviseur allumé sur une chaîne vide, se faire exploser par un coup de hache bien placé, commence par une vision d'un corps enveloppé de plastique, à la dérive dans une rivière. Une séquence qui rappelle immanquablement Twin Peaks, mais il s'agit d'un autre meurtre, celui de Teresa Banks, à laquelle il est fait allusion dans la série originale, puisque Dale Cooper fait le rapprochement de la mort de cette dernière, avec celle de Laura. Deux agents du FBI, interprétés par Kiefer Sutherland et Chris Isaak, sont dépêchés sur les lieux, mènent l'enquête, sur un rythme très lent, avant qu'on quitte l'un d'entre eux sur un fondu au noir, il vient de trouver une bague qui est un indice troublant...

...La deuxième partie se passe à Philadelphie et est la plus bizarre, pour ne pas dire inutile: on y retrouve trois des protagonistes de la série qui ne peuvent être à Twin Peaks, car le meurtre de Laura n'a pas encore eu lieu. On y retrouve aussi David Bowie pour une séquence idiote, mal foutue, et assez embarrassante... La logique du rêve "à la Lynch" y est convoquée, faite de narration disjointe et illogique, et de télescopage entre temps, lieux et continuité. C'est au moins une occasion de revoir l'agent Cooper, qui va lui aussi se rendre sur les lieux du meurtre de Teresa Banks, et de la disparition de l'agent Chet Desmond.

Enfin, la troisième partie qui intervient au bout d'une demi-heure et reste l'essentiel du film, conte les circonstances, une année après (La mention est écrite en toute lettres, et aurait dû nous rappeler Un chien andalou. Mais l'atmosphère de soap très marquée nous empêche à mon avis de capter cette nouvelle petite allusion à Bunuel), de la descente aux enfers de Laura Palmer...

La série est donc étendue par sa face sud, en quelque sorte, et les moyens n'ont pas manqué pour combler les trous de la narration, à l'aide de plans plus soignés, de vues des rues dans lesquels les personnages évoluent. Ils sont tous là ou presque, avec une variante: Moira Kelly reprend le rôle de Lara Flynn Boyle, qui n'a pas souhaité donner suite. C'est à la fois touchant et sympathique pour qui connait la série, et souvent inutile, le film enfonçant des portes ouvertes: Twin Peaks parlait déjà de la corruption sous-jacente de la société américaine vue par le petit bout de la lorgnette des petits trous perdus, et le faisait en contrebande, dans le cadre policé de la série télévisée. Un décalage qui faisait beaucoup pour rendre le surréalisme lynchien burlesque et savoureux. Ici, le ton délibérément adulte, qui donne à voir beaucoup plus que ce que s'efforçait de cacher la série, ne convainc pas.

Par contre on voit enfin Sheryl Lee dans ses oeuvres. Elle a la charge d'interpréter le chemin de croix d'une trop jeune femme tombée dans l'enfer du sexe, de la drogue et d'une relation horrifique avec son père, qui fait aussi des rêves prémonitoires (Et rêve inexplicablement de l'agent Cooper), et s'en va donc voir les anges au terminus des lycéennes. Elle est absolument formidable, et rattrape quand même beaucoup de la gaucherie occasionnelle du film. Maintenant, si Fire walk with me (Un titre qui est une allusion directe et un peu gratuite à une phrase récurrente de la série) est considéré comme un chef d'oeuvre par beaucoup, c'est incompréhensible: je pense qu'on se trompe de Twin Peaks.

 

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Published by François Massarelli - dans David Lynch Criterion
10 janvier 2018 3 10 /01 /janvier /2018 18:39

Voici un premier long métrage de cinéma qui non seulement promet, mais en plus accomplit ses promesses avec une maîtrise et une rigueur impressionnantes. Bon, si j'ai rajouté "De cinéma" à ma première phrase, c'est tout simplement parce que j'ai triché: Michael Mann avait déjà réalisé un film long pour la télévision (Qui est non seulement rare, il est aussi doté d'une excellente réputation), avant d'être engagé sur pièce par Jerry Bruckheimer et James Caan pour réaliser ce film, qui porte de façon évidente la marque de l'acteur, tout en posant les bases des futurs films noirs du réalisateur.

Frank est un voleur, comme l'indique le titre. Il aime son métier, qu'il fait bien, mais les temps changent, et il lui fait penser à la prochaine phase de sa vie. Seulement quand on est un voleur consciencieux et avec des scrupules, c'est difficile de tout arrêter pour trouver une compagne et fonder une famille, quand tout fout le camp: son mentor lui annonce qu'il va mourir, les policiers corrompus s'intéressent un peu trop à ses petites affaires et aimeraient bien palper un pourcentage, et les autres malfrats ne sont que des exploiteurs malhonnêtes... Alors oui, il trouve bien l'âme soeur (Tuesday Weld), à laquelle il ne cachera rien, mais le reste part complètement en vrille...

James Caan peut cette fois rouler des mécaniques, exhiber sa musculature poilue et ses grosses voitures, ça fait totalement partie du personnage, un malfrat à l'ancienne qui parle avec l'accent appris en prison, et qui renvoie à l'éthique Hawksienne du travail bien fait; sans que le cabotinage ne desserve le film en rien, l'acteur fait donc son numéro et donne à son alter ego une touchante humanité. Mais le film est comme le sont de nombreux westerns des années 60 et 70: crépusculaire... La fin d'une époque est ici montrée parallèlement à la préparation d'un casse spectaculaire, méthodique, dont rien ne nous est caché même si le langage est à décoder: c'est en malfrat dans le texte, non sous-titré... Il y a du Melville dans cette rigueur narrative, du reste.

...Bon, Michael Mann oblige, on est obligé de caramboler Jean-Pierre Melville et la musique électronique de Tangerine Dream, mais les petites manies du metteur en scène, ces ralentis occasionnels et cette fascination pour les néons bleus, ne prennent pas encore toute la place. Le metteur en scène nous fait partager sa fascination pour l'Amérique nocturne, ses lumières, ses couleurs qui forment tout un monde étrange... Et le film anticipe sur l'extraordinaire tension narrative de Heat, et sa confrontation entre un policier qui faute, et un gangster rigoureux pour ne pas dire généreux... Et la finalité de l'existence, pour l'ancien taulard qui s'est confectionné une carapace nihiliste, c'est qu'il n'aura bien sûr pas droit au bonheur.

Tout ça n'empêche pas l'inévitable: à la fin, l'ancien va régler ses comptes. Et ça va être très sportif...

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Michael Mann Criterion
1 janvier 2018 1 01 /01 /janvier /2018 13:39

St Valentin, 1900: dans l'état de Victoria, les jeunes femmes très comme il faut d'une institution privée se rendent pour un pique-nique à côté d'une curiosité géologique locale, Hanging Rock: la secrétion de lave la plus haute de la région, sorte de gros rocher tout biscornu planté au beau milieu d'une jolie contrée. Toutes les filles ne sont pas parties: Sara, la petite orpheline que Mrs Appleyard (Rachel Roberts), la directrice de l'établissement a prise en grippe, est restée à l'école pour parfaire ses leçons. Sara a vu partir ses amies, dont Miranda (Anne Lambert), une jeune femme au charisme impressionnant pour laquelle elle a une affection romantique assez intense. Sur le lieu du pique-nique, tout se passe bien, malgré la chaleur, jusqu'à ce que Miranda et trois de ses camarades décident d'escalader le rocher. Elle parviennent à une certaine hauteur, se reposent, et prises d'une ivresse incompréhensible, trois d'entre elles continuent, laissant la dernière rentrer sur le lieu de pique nique. Sur le chemin du retour, elle croise Miss McCraw (Vivean Gray), le professeur de sciences qui les accompagnait, partie chercher les jeunes femmes qui manquent à l'appel... Et qui ne reviendront pas, pas plus que Miss McCraw. A part Irma (Karen Robson), une des trois filles qui sera retrouvée, amnésique, quelques jours plus tard, on ne retrouvera jamais personne. L'institution est en émoi, et plus grave encore, Mrs Appleyard semble avoir perdu l'esprit, devenant plus dure et plus sèche au fur et à mesure que les parents des unes et des autres annoncent leur décision de retirer leur enfant de l'institution...

L'énigme provient d'un roman de Joan Lindsay publié en 1967. L'auteure avait résolu l'affaire dans un chapitre final, que l'éditeur a suggéré de retirer afin de donner plus de poids au mystère... Tout comme le livre, le film fonctionne superbement de la sorte. L'essentiel n'est en effet pas l'énigme en soi, mais bien le contexte, et ce que Weir a choisi de mettre en valeur dans son film: une atmosphère incroyablement étouffante de non-dits et de chuchotements, un Victorianisme rendu plus envahissant encore par l'éloignement géographique (Aucune des filles, ni aucune des enseignantes de l'institution scolaire, ne parle avec un accent Australien). Le film, mélange de répression et de liberté, est situé en un territoire donc dans lequel les passions peuvent se déchaîner, mais on n'en saura rien... Ou plutôt si: Sara, la très créative rebelle, et Miranda ont de toute évidence une relation (Amicale ou plus, peu importe) dans laquelle Miranda domine son amie de chambrée; Mademoiselle de Poitiers (Helen Morse), enseignante de français, couve toutes les filles avec un instinct maternel touchant tandis que Mrs Appleyard, une veuve assez agée, a beau avoir dans sa chambre un tableau qui renvoie à l'imagerie mythologique de la maternité, elle se comporte en tyran, en particulier auprès de Sara dont elle ne supporte pas la moindre velléité de rébellion. On apprend incidemment que le frère de cette dernière est Bertie (John Jarratt), un personnage qui a de l'importance dans l'intrigue puisque c'est lui qui sauve Irma. Et Sara ignorera jusqu'au bout la présence proche de son frère qu'elle n'a pas vu depuis longtemps. Mais Bertie est aussi au coeur d'un développement (Du moins dans le montage sorti en 1975) qui voit comment la bonne société locale va naturellement négliger le vrai sauveteur Bertie, issu de la classe ouvrière, au profit de son compagnon Michael (Dominic Guard), un Anglais de l'aristocratie, sans que le jeune homme l'ait cherché. Il est regrettable que Weir ait choisi de se passer de certaines sous-intrigues en enlevant 10 mn de son film...

 

La trace Aborigène est bien sur très importante: le film ne laisse échapper aucun détail à la caméra, et est ponctué de visions d'animaux qui renvoient à la croyance des premiers Australiens (L'Eden est le monde dans lequel nous vivons, et l'harmonie est dans la terre, les animaux, la relation entre le vivant et l'inanimé: de fait tout animal, toute être vivant et tout rocher ne sont que les pièces d'un puzzle gigantesque créé par les rêves ancestraux). Cette confrontation ironique du Victorianisme et de l'univers Aborigène tourne bien sur à l'avantage de ce dernier... Les scènes sur Hanging Rock sont toujours au bord d'une interprétation surnaturelle, ce que le fameux chapitre manquant du roman tend à corroborer, du reste. Et dans l'obsession de Michael pour Miranda, obsession née de sa rencontre avec la jeune femme quelques minutes avant sa disparition, il y a de nombreuses scènes qui font mine d'indiquer que celle-ci pourrait bien s'être réincarnée... en cygne. Un aspect qui restera irrésolu, comme sa disparition.

Par ailleurs, Les scènes centrales, qui laissent en l'état la porte ouverte à bien des interprétations, sont baignées d'une sensualité naissante (L'une des premières choses que les filles font est de retirer leurs bas et leurs chaussures, et celle qui sera retrouvée aura perdu son corset...), et sont traitées par Weir comme un mythe (A dream within a dream...), avec force ralentis, et un flou narratif savamment entretenu. Miranda, avant de partir vers le rocher pour sa promenade fatale, inspire à Mademoiselle de Poitiers une comparaison d'ailleurs mal formulée, avec la Vénus de Botticelli: "I know, Miranda is a Botticelli angel". Non, elle n'est pas un ange, mais cette  jeune femme qui a une beauté à tourner les têtes, et qui dans une disparition symbolique, tourne le dos à l'institution rigoriste qui l'a accueillie pour en faire une gentille victorienne écervelée, est effectivement, au moins, Vénus.

A propos de mythes, la séquence de la disparition n'est pas entièrement documentée par des images, beaucoup d'informations sont reprises de témoignages, et tous ne disent pas la même chose. Certains apparaissent même en contradiction avec ce que nous avons vu: d'où un sentiment, très fort, et qui reste au-delà de la vision du film, de mythe en mouvement perpétuel. Les flash-backs nombreux des images des trois jeunes filles disparues font dominer l'impression d'un film hanté par ces fantômes, trois jeunes femmes et une gouvernante (Qui elle aussi avait ses mystères à en croire Mrs Appleyard qui déplore sa disparition et la perte de sa "masculinité" rassurante) qui l'espace d'une sortie en pleine nature ont comme été happées par une liberté inattendue, qui est totalement incompatible avec le bon esprit Victorien de cette institution bien comme il faut. Les personnages de Peter Weir (Dead Poets Society, Witness, The Truman Show...) sont toujours attirés par une liberté qui va à l'encontre de la marche d'un monde trop ennuyeux... Peut-être que les trois femmes disparues (dans ce film que Sofia Coppola a certainement vu...) l'avaient trouvée.

 

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Published by François Massarelli - dans Peter Weir Australie Criterion
26 novembre 2017 7 26 /11 /novembre /2017 17:58

Preminger avait un tel sens de la provocation et de la publicité que la plupart de ses films sont naturellement louches... Mais celui-ci, une plongée dans la machine judiciaire d'un petit coin de campagne éloignée de tout du Michigan, est une merveille. La faute à un certain nombre de facteurs... Le scénario de Wendell Mayes est adapté d'un livre écrit par un avocat, Jonhn D. Voelker, qui a vécu une affaire similaire, et qui traduit les affres de la justice dans un univers compréhensible, en condensant un peu, mais surtout, en opposant de façon irrésistible les caractères. Par bien des côtés, le film ne se prive jamais d'être une comédie...

Deux avocats s'affrontent, deux côtés d'une même affaire: Frederick Manion (Ben Gazzara) a -t-il commis un meurtre de sang-froid, ou a -t-il dans une impulsion de folie irrésistible vengé son épouse qui avait été violée? Bien sur, le fait que la dite épouse (Lee Remick) ait un comportement constamment louche, et que l'accusé soit un incorrigible querelleur qui n'en était pas à son coup d'essai n'arrange pas les affaires de l'avocat de la défense, Paul Biegler (James Stewart). Mais ce n'est pas à un vieux singe qu'on apprend à faire des grimaces, et opposé au jeune loup du barreau George C. Scott, Stewart va mener de façon brillante le procès...

Le sujet de ce film, c'est bien plus la notion de vérité (Qu'on ne connaîtra jamais vraiment) bien plus que le crime. De quelles façons peut-on la mettre en scène, la triturer, la remodeler, et dans quelle mesure c'est moral, voilà quelques-uns des thèmes d'un film soigné, essentiel, dans lequel Otto Preminger fait de l'or avec pas grand chose... Et il continue à malmener la censure dans un film où l'on parle de rapports sexuels, de spermatogenèse, de viol, et d'orgasme. Ce qui en 1959 était quand même peu banal.

Mais Preminger est définitivement un showman, et il s'en rappelle à tous les niveaux: a confrontation déjà mentionnée entre les avocats d'une part, bien sûr, est du grand spectacle. Et le metteur en scène s'amuse à mettre en scène des plans de trois personnages dans son tribunal, qui appuient toujours ce qui est en train de se dire. Il joue sur la profondeur de champ pour intégrer les protagonistes dans l'écran. Le choix de confier la musique du film à Duke Ellington est une idée étrange, qui ne débouchera pas sur un score phénoménal, mais qui jouera beaucoup pour la publicité, aussi bien celle de Preminger que celle du Duke! Et cerise sur le gâteau, le musicien et son orchestre jouent dans le film. Avec cette bande originale, Anatomy of a murder reste donc une fiction stylisée, et ça atténue la portée scandaleuse des scènes du procès.

Quoi qu'il en soit, Anatomy of a murder est une grande date du film de tribunal. Et ça tient finalement à assez peu de choses. En deux mots? James Stewart.

 

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Published by François Massarelli - dans Otto Preminger Criterion