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19 août 2018 7 19 /08 /août /2018 09:54

Un seigneur Japonais, soupçonné d'entretenir le chaos et la sédition car il est bon avec ses sujets, est destitué. Il doit partir en exil, et sa famille est forcée de le quitter. Tamaki (Kinuyo Tanaka), son épouse, part donc sur les routes en compagnie d'une domestique fidèle et de leurs deux enfants, le garçon Shizu et la fille Anju. Leur situation, précaire, ne s'améliore pas lorsqu'un décret interdit aux particuliers d'accueillir des inconnus... Ils trouvent pourtant refuge auprès d'une vieille femme, mais c'est un piège: le lendemain, des pirates enlèvent Tamaki et livrent Shizu et Anju à un intendant, le cruel Sansho (Eitaro Shindo). Celui-ci va les exploiter, comme esclaves.

Ils vont grandir: Shizu (Yoshiaki Hanayagi), qui fait rigoureusement ce qu'on lui demande, va-t-il devenir à son tour un bandit? Ou Anju (Kyoko Kagawa), qui n'a jamais renoncé à fuir, va-t-elle lui permettre de garder son humanité, et de retrouver le désir de liberté? Pendant ce temps, Tamaki devient une courtisane, mais ses jours ne sont-ils pas comptés?

Il faut toujours savoir se méfier des chefs d'oeuvre officiels... Pourtant, Sansho Dayu est un grand film, qui a gagné le lion d'or à Venise: la troisième fois consécutive pour son metteur en scène, Kenji Mizoguchi, un cas unique dans l'histoire du festival... Bon. Et ce film totalement ancré dans son œuvre brasse des thèmes importants, notamment celui de la résilience de l'homme, de la souffrance des femmes, et de l'injure qui leur est parfois faite avec la bénédiction de la loi. Après les années de guerre et de troubles divers (qui durent depuis bien longtemps au japon), le questionnement est pertinent. Mais si la première moitié du film ne souffre d'aucun défaut, c'est lorsqu'on se concentre sur le personnage de Shizu que le bât blesse. Celui qui revient progressivement à la vie, qui prend en charge son destin, et qui va finalement retourner la situation pour réparer, au moins partiellement, une injustice, n'était à mon avis pas le plus intéressant, et il suffit de voir le traitement accordé par le réalisateur au suicide de Anju, pour constater qu'il aurait sans doute lui aussi été plus intéressé par ce personnage, femme forte, véritable moteur de la rébellion de son frère, et dont le sacrifice va être l'élément déclencheur du retour de Shizu à sa mère...

Donc, le film est hélas un peu redondant, dans sa dernière demi-heure en particulier. Ce qui n'enlève rien bien sûr à la force du message, qui condamne toute attaque à la liberté, et scrute avec une certaine franchise les comptes du passé Japonais, et de ces époques médiévales qui s'accommodaient si bien de l'esclavage, de la prostitution, et de tous les mauvais traitements qui y sont liés. Et Mizoguchi utilise la nature avec génie, contrastant les premières séquences de la fuite en famille (tournées en studio, donc avec une nature sous contrôle), et les scènes de captivité des enfants, situées après la séparation (tournées en décors naturels, et d'un grand réalisme selon la tradition du film de période). C'est superbe, bien sûr... Mais je continue à préférer à cette belle reconstitution, le conte intérieur d'Ugetsu, ou le réalisme urbain de Akasen chitai. Question de goût, je suppose... Et peut-être aussi Mizoguchi visait-il directement et sciemment son troisième Lion d'or...

 

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Published by François Massarelli - dans Kenji Mizoguchi Criterion
12 août 2018 7 12 /08 /août /2018 12:48

Rouge est le troisième film de la trilogie  imaginée par Kieslowski, avec son complice Piesewicz: représenter, à travers trois films et trois héros ou héroïnes, les concepts de liberté (Bleu), égalité (Blanc) et Fraternité (ce dernier film donc). Fêté par tous les critiques, il a semble-t-il été victime du battage médiatique unanime qui l'a entouré, et n'a pas obtenu la Palme d'or que tous lui prédisaient. Une leçon à retenir, sans doute, mais Kieslowski l'a interprétée comme un coup d'arrêt, puisqu'il a arrêté le cinéma peu de temps après...

Le film commence comme les deux précédents par un mouvement, celui des ondes qui voyagent d'un téléphone à l'autre, depuis l'Angleterre jusqu'à Genève. On les suit, et le téléphone va jouer un rôle considérable dans cette histoire qui tourne autour de la fraternité, mais aussi des liens entre les êtres... Les deux personnages en sont d'une part Valentine, une jeune modèle (Irène Jacob) fiancée à une homme extrêmement jaloux et compliqué qui vit de l'autre coté de la Manche, et d'autre part Joseph Kern, un vieux juge (Jean-Louis Trintignant) retraité et misanthrope, qu'elle rencontre et qui passe le plus clair de son temps à écouter les conversations téléphoniques de ses voisins. Une intrigue apparemment secondaire nous intéresse à Auguste, un jeune juge (Jean-Pierre Lorit) qui a une relation avec une jeune femme de deux ans son aînée (Frédérique Feder), mais elle le trompe... Valentine et Auguste, que la caméra rapproche aussi souvent que possible dans de virtuoses plans-séquences, sont faits l'un pour l'autre, et le destin, sous la forme du vieux juge qui a un faible pour Valentine, va précipiter les choses... 

Kieslowski était très fier de ce dernier film, qui aborde une foule de sujets, et revient en les raffinant sur un certain nombre de traits déjà vus dans les deux films précédents mais aussi dans La double vie de Véronique: ainsi Auguste et le vieux juge sont ils présentés par l'auteur comme un seul et même homme: même relation amoureuse compliquée, suivie de fuite en Angleterre, même circonstances aussi durant lesquelles ils ont obtenu de devenir juges... et logiquement, Valentine sera un point commun entre eux elle aussi. Sinon, après tant d'années et de films à montrer des personnages (Weronika, Julie dans Bleu, puis Karol dans Blanc) assister sans pouvoir -ou vouloir- l'aider au triste spectacle d'une vieille dame qui essaie de placer une bouteille dans un container destiné au recyclage du verre, Valentine va l'aider, et triompher de la difficulté. Le thème de la fraternité est abordé de multiples façons: obsédée par le problème du mal-être de son frère qui l'a conduit à l'héroïne, Valentine est aussi celle qui va tenter de contrer le cynisme du vieux juge en essayant de le persuader qu'il a tort d'espionner ses voisins, et d'ailleurs elle va au moins réussir à le faire revenir à la vie...

Valentine partage avec les autres héros de Kieslowski le fait d'avoir une histoire de famille compliquée, et de ne pas savoir organiser les choses pour revenir au calme et à la simplicité: elle affronte d'ailleurs deux tempêtes dans le film: celle qui va couler le ferry-boat dont elle réchappera en compagnie des autres héros de la trilogie, mais aussi le fait que son frère s'enfonce dans la spirale de l'héroïne, délaissant de plus en plus sa mère. Mais celle-ci habite à Calais: comme Julie (Bleu) impuissante devant la maladie de sa mère, Valentine a fui, loin de sa famille dont elle assiste à distance à la destruction programmée... Le film raconte comment elle va commencer à se prendre en charge pour aider les autres. Un chien, par exemple, puis un vieil homme qui bien besoin d'un coup de pied aux fesses...

Rouge aborde de fait non seulement le thème de la fraternité à travers les mésaventures d'un certain nombre d'êtres humains, mais il est aussi l'histoire d'un vieil homme qui assiste à d'autres vies, sans les juger, en ayant le sentiment de ne pas avoir vécu comme il le voulait. C'est à Trintignant que revient le final, avec ce plan du vieux juge souriant face à une de ses fenêtres brisées par ses voisins, une larme sur la joue, après qu'il ait vu l'une des images les plus belles, mais aussi les plus énigmatiques du cinéma de Kieslowski... 

Unique point commun visible entre Rouge et les deux autres films, l'épilogue durant lequel un ferry coule, avec à son bord les héros de chacun des films, ainsi réunis pour un sauvetage télévisé: sont enfin réunis, Julie et son collaborateur et amant Olivier, Karol et Dominique, et bien sur Valentine et Auguste... Sans doute le film souffre-t-il de venir en queue de peloton, et d'avoir été peut-être un peu trop mûri: mais on ne va pas se plaindre de la virtuosité d'un cinéaste passionnant, qui aime à jouer avec son spectateur comme aucun autre artiste ne le fait.

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Published by François Massarelli - dans Krzysztof Kieslowski Criterion
12 août 2018 7 12 /08 /août /2018 12:37

Le deuxième film de la trilogie 'européenne' Trois couleurs de Krzysztof Kieslowski commence par une énigmatique vision, celle d'une grosse valise véhiculée sur un tapis roulant dans un aéroport... un point commun entre les trois films, celui de commencer par un mouvement lié à une idée-clé du film. La valise, symbole à la fois du voyage, du dénuement, du déracinement, et de la ressource du personnage principal, s'imposait...

Blanc partage une scène avec Bleu, dans un tribunal au début du film; dans le premier film, Julie cherche une personne au tribunal, ouvre une porte et interrompt brièvement une audience: on aperçoit donc Juliette Binoche dans Blanc, qui interrompt l'audience du jugement de divorce de Karol Karol (Zbigniew Zamachowski) et Dominique (Julie Delpy)... Blanc aborde le thème de l'égalité sous l'angle... de l'inégalité! Karol est venu à Paris, mais tout autour de lui se casse: son épouse divorce parce qu'il n'est plus capable de la satisfaire sexuellement, elle garde tout, il perd son salon dans des circonstances peu glorieuses, et par dessus le marché, il ne comprend rien à rien... il retourne en Pologne, ou la malchance continue brièvement, avant que les rôles ne se renversent. Puisqu'il ne peut conquérir son épouse par l'amour, il choisit de la faire venir d'une autre manière, et va prendre effectivement le dessus sur elle.

Le film est une comédie, comme l'était du reste Décalogue X, la précédente collaboration de Kieslowski avec Zamachowski; ce dernier s'appelle Karol Karol, ce qui revient selon Kieslowski à l'appeler doublement comme Charles... Chaplin. La photo du film est baignée de blanc, mais ce film central du dispositif est aussi marqué par un nombre incroyable d'objets bleus et rouges... les bleus revoient le plus souvent au passé (Paris et l'échec du mariage), les rouges à l'avenir: lors de sa rencontre dans le métro Parisien avec Mikolaj, l'ami qui va lui permettre de retourner à Varsovie, ce dernier porte une écharpe rouge; à Varsovie, quand ils se retrouvent, Mikolaj a brièvement une écharpe bleue, qui redevient rouge lorsque les circonstances s'améliorent; la maison du frère de Karol (Jerzy Stuhr, vieux complice depuis L'amateur en 1979, et qui jouait déjà avec Zamachowski dans Décalogue X) est envahie d'objets rouges aussi: le drap dans lequel Karol se remet de ses émotions, l'évier... Le film est au centre de la trilogie, et Kieslowski nous le rappelle constamment.

La deuxième citation de Bleu est un gag, qui donne le ton satirique du film: lors d'une scène d'amour, Dominique a (Enfin!!) un orgasme. Fondu au blanc, comme lors des épiphanies de Julie, et l'écho du gémissement tient lieu de musique. Sinon, tout comme l'expérience douloureuse de la liberté dans Bleu, ce nouveau film tend à démontrer que Karol et Dominique sont condamnés à l'absence d'égalité: si Dominique méprise le Karol Parisien, ce dernier une fois revenu en Pologne a trouvé un moyen définitif de la conserver... prisonnière! Le dernier plan montre Karol qui pleure en contemplant avec ses jumelles la femme qui l'aime, dans une cellule de prison, qui lui dit avec le langage des signes qu'elle l'aime aussi... Une fin délicate pour un film dans lequel Kieslowski retrouve sa jeunesse, avec un vrai sens de l'humour iconoclaste qu'on lui reconnait assez peu!

Ce film est peut-être, de toutes les dernières oeuvres de Kieslowski, la plus pure, ou en tout cas celle avec laquelle il réussit à aller au bout de son propos avec le plus d'aisance. Le langage, sans doute, et aussi cette atmosphère particulière des scènes Polonaises, à la fois ouatées (c'est l'hiver!) et d'un réalisme sordide, l'aident dans sa démarche. Et puis tous les acteurs sont excellents, au service d'une tragi-comédie au ton si particulier...

Reste, pour les maniaques, une interrogation: comment Karol Karol, supposé mort mais bien vivant, et Dominique Vidal, son épouse accusée de son meurtre, vont-ils se sortir de cette situation et se rendre capables de prendre le fameux ferry dans la Manche, dont ils échapperont au naufrage dans le film Trois couleurs: Rouge? Nous ne le saurons bien sûr jamais...

 

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Published by François Massarelli - dans Krzysztof Kieslowski Criterion
12 août 2018 7 12 /08 /août /2018 12:27

En 1994, au moment de sortir le dernier film de sa trilogie Européenne, Kieslowski est sans doute épuisé: il vient, depuis 1987, de sortir pas moins de 14 films, dont cinq sous le format de long métrage, et a été le centre de l'attention cinématographique, en France mais aussi à l'étranger. Les festivals se le sont arraché, il est consacré grâce au Décalogue, à La double vie de Véronique, vu et apprécié un peu partout, et presque muséifié grâce à une triplette extravagante de longs métrages... Mais il y a des ombres au tableau. Comme Pedro Almodovar ces derniers temps, Kieslowski ne recueille pas à Cannes la symbolique mais convoitée Palme d'or pour Rouge. Trop attendue? Peu importe. En tout cas, il annonce un peu partout qu'il ne fera plus de cinéma, et de fait tiendra parole puisqu'il décédera deux ans plus tard; trop tôt, cela va sans dire... Aujourd'hui, la trilogie est sans doute son oeuvre la plus "grand public", la plus connue, et la plus diffusée. Et les trois films ultimes de ce créateur obsédé par les séries (Le hasard et ses multiples possibilités, le Décalogue et ses dix films, ou encore la Double vie de Weronika et Véronique...) sont aussi bien visible comme des films indépendants les uns des autres que comme trois parties d'un tout.

A l'origine, Krzysztof Piesewicz son co-scénariste et Kieslowski ont basé leur idée initiale sur une erreur naïve: ils attribuent aux couleurs du drapeau Français des associations avec les trois concepts de liberté, égalité et fraternité, et se lancent donc dans trois scénarios basés sur ces concepts. Le producteur Marin Karmitz les a éclairés sur cette erreur, mais les a aussi laissé faire. Si chacun des films peut donc être visible en toute indépendance, ils ont été tournés sur quinze mois en une seule traite, par ordre d'arrivée. Ils ont aussi un grand nombre de points communs, tant conceptuels que structurels: un début sous forme de mouvement, une fin qui tourne autour d'un motif, un des personnages qui pleure, face à une vitre ou un obstacle, à l'issue d'un changement drastique, ou d'une épiphanie; trois héroïnes, aussi: Juliette Binoche, Julie Delpy et Irène Jacob, la muse de La double vie de Véronique. Et sinon, Zbigniew Preisner revient à la composition, comme toujours depuis Sans fin en 1985... Mais les trois films auront aussi des spécificités: Slawomir Idziak est le directeur de la photo de Bleu, Edward Klosinski celui de Blanc et enfin Piotr Sobocinski celui de Rouge: Kieslowski renoue ainsi avec la tradition du Décalogue dont neuf directeurs de la photographies assurent les images... Compte tenu des délais, deux monteurs assureront le travail: Jacques Witta pour Bleu et Rouge, et Ursula Lesziak pour Blanc. Pour ce dernier film, tourné en majorité en Polonais, il importait sans doute à Kieslowski de s'assurer la collaboration d'un monteur qui connaisse la langue... et donc, dernier point de divergence entre les films, Bleu a été tourné en France, notamment à Paris, Blanc a Paris et en Pologne, surtout à Varsovie, et Rouge à Genève pour la plus grande partie...

Bleu commence par une séquence durant laquelle on voit une voiture, sur une autoroute... Puis sur une route de Campagne ou elle a un accident. On apprend ensuite que des trois occupants, deux sont morts: Patrice de Courcy, compositeur, et sa fille. La veuve, Julie, va donc décider après une tentative pathétique de suicide, de tirer un trait sur tout: la musique de son mari, dont une oeuvre importante était en cours d'achèvement, la maison, les souvenirs... Elle va faire l'expérience d'une vie de liberté totale, sans attache, sans famille, et va surtout constater à quel point cette liberté à l'écart de toute attache affective est contraire à l'être humain. Le film se veut son parcours, et le personnage principal ayant tendance à étouffer ses émotions, il est le plus froid des trois...

Les efforts de Juliette Binoche pour se détacher de tout et de tous seront difficiles, puisqu'elle devient copine avec une prostituée pétillante (Charlotte Véry) qui fait elle aussi l'expérience amère d'une certaine liberté, qu'elle se lie avec Olivier (Benoît Régent), un ancien collaborateur de son mari, qu'elle visite sa mère (Emmanuelle Riva), victime d'un Alzheimer manifeste, ironique quand on pense au désir de Julie d'oublier; enfin, elle va rencontrer une femme (Florence Pernel) qui a partagé l'intimité de son mari, et qui attend un enfant de lui.

Personnage du drame, la musique de Preisner prend énormément de place, et ce n'est peut-être pas son chef d'oeuvre. Mais le film est fascinant par le jeu des sens, de la subjectivité qu'il déploie. Et il est sans doute l'oeuvre la plus virtuose de son auteur, avec ces moments ou, tout benoîtement, le réalisateur semble "débrancher" son héroïne, qui se laisse envahir par le souvenir, ce qui est suivi d'un fondu au noir, accompagné par de la musique. Bleu marque aussi par l'utilisation de cette couleur, réservée le plus souvent aux objets qui forgent un lien avec le passé, notamment les objets liés à la fille de Juliette Binoche (Un lustre, une sucette trouvée dans un sac). Le film se conclut sur un plan de l'actrice, seule face à une vitre et envahie par l'émotion, elle a enfin réussi à faire son deuil de la mort de ses proches, mais aussi de son expérience hasardeuse de la liberté...

 

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Published by François Massarelli - dans Krzysztof Kieslowski Criterion
2 août 2018 4 02 /08 /août /2018 18:42

C'est la deuxième fois que Wes Anderson s'attaque à un long métrage d'animation, après Fantastic Mr Fox: ce grand succès de 2009 avait prouvé qu'il était inutile de s'étonner de voir un réalisateur de longs métrages en «live-action» faire le grand saut. Après tout, Anderson est sans doute l'un des plus éminemment visuels de tous les metteurs en scène en circulation, et son style géométrique, sa marque de fabrique, s'accommode particulièrement bien de l'animation en volumes.

Oui, c'est une fois de plus un film d'animation à l'ancienne, avec des petites poupées en plastique ou en plasticine, qui sont animées dans des décors «en dur» installés dans un studio. L'animation est excellente, on pourrait certes la trouver un peu raide, mais c'est le style d'Anderson qui veut ça... le plus surprenant, dans ce film adapté d'une idée originale du metteur en scène, c'est le parti-pris de situer ça, en intrigue comme dans la forme, au Japon...

En 2035 environ, Megasaki, une municipalité imposante du Japon est entre les mains du maire Kobayashi, un homme qui a la phobie des chiens. Il a décidé d'exiler les animaux, supposés amener des maladies, sur une île située au large, et qui est totalement jonchée d'ordures. Nous assistons aux aventures d'une troupe de chiens, tous ou presque nostalgiques de leur vie passée, au contact des humains. Ils reçoivent une visite inattendue, celle de Atari Kobayashi, le propre neveu du maire, à la recherche de son ancien garde du corps, un chien valeureux qui répond au nom de Spot... Les cinq chiens, dont Chief, chien errant sans grande amitié pour les humains, vont l'aider à travers l'île et ses pièges...

D'un côté, on retrouve tout l'univers de Wes Anderson, avec ces groupes faits d'associations inattendues, ces personnages qui croient cacher des blessures qui se voient comme le nez au milieu de la figure, et qui tous trouvent en une destinée héroïque bizarre, une sorte d'épiphanie. Certains trouveront aussi l'amour, bien sûr... Le burlesque naît ici de la juxtaposition d'une composition immobile, et de ces conversations décalées entre des chiens (qui tous portent un nom de leader: Rex, King, Chief, Duke...) dont la plupart trahissent une tendresse profonde pour l'humanité... Et on se demande bien pourquoi!

Oui, car tout le film est vu du point de vue des chiens, et le langage s'y adapte: on nous prévient au début du film que les aboiements des chiens ont été traduits en Anglais, alors que les humains parlent systématiquement leur langue maternelle, donc majoritairement le Japonais. Certains procédés internes à l'histoire permettent d'obtenir des traductions, mais pour l'essentiel, on n'en a pas besoin: la gestuelle est éloquente, et de toute façon ce qui doit faire sens dans le film provient des chiens, et des chiens seuls. On ne s'étonnera donc pas du fait que les voix de ces animaux soient fournies par rien moins que Jeff Goldblum, Bill Murray, Edward Norton ou F. Murray Abraham...

Mais ce dispositif particulier pousse le film dans une direction inattendue : la présence courante de sous-titres Anglais internes, qui accompagnent l'action, ou qui soulignent eux-mêmes l'omniprésence du texte sous la forme d'idéogrammes qui prennent toute la place, donne l'illusion qu'on est devant un artefact Japonais authentique, ce que la musique superbe d'Alexandre Desplat (Qui cite aussi la bande originale des Sept samouraïs, tant qu'à faire) renforce particulièrement...

Et le miracle s'accomplit : le style de Wes Anderson est là, et bien là, sans qu'on puisse s'y tromper. Son mélange de burlesque froid et de géométrie, plus tendre peut-être que d'habitude, parce que même si ce film ne s'adresse pas particulièrement aux enfants, il n'en reste pas moins que c'est un film d'animation, et la cruauté n'est pas de mise. C'est le neuvième long métrage d'Anderson, et une fois qu'on s'est adapté à son aspect visuel très particulier, c'est le neuvième sans faute.

 

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Published by François Massarelli - dans Wes Anderson Animation Arf! Criterion
2 juillet 2018 1 02 /07 /juillet /2018 17:07

Pour son deuxième film à la Paramount, Lubitsch a une mission délicate: faire oublier quelques échecs ou semi-échecs embarrassants (Eternal love, en particulier, son dernier film muet réalisé en indépendance totale), d'une part; d'autre part intégrer de façon intelligente le médium du cinéma parlant, à l'heure où bien des metteurs en scène du muet voient leur poste remis en question par les studios... Et enfin, relancer sa carrière. Ce sera une triple mission accomplie, assortie du lancement de pas moins de deux stars: Maurice Chevalier, paradoxalement, et Jeannette MacDonald...

Mais tant qu'à faire, le metteur en scène va aussi créer de toutes pièces un nouveau genre, à l'heure où le musical végète d'une façon misérable, de films-revues en fausses comédies musicales qui mélangent numéros de music-hall joués dans l'intrigue, et mélodrame plus ou moins bien fichu: Lubitsch, avec The love parade, va inventer un genre totalement nouveau de film-opérette dans lequel il va intégrer la musique, la chanson et dans une moindre mesure la chorégraphie à la continuité filmique: à l'exception des musicals de la Warner qui vont perdurer avec génie, tout le genre viendra désormais en droite ligne de ce film...

Cette "parade d'amour" raconte donc les aventures coquines de la reine Louise de Sylvania (MacDonald) , qui après tant d'années à hésiter, a enfin trouvé l'âme soeur en la personne du beau comte Alfred (Chevalier), de son patronyme seyant Renard. Mais si l'alchimie entre les deux est indéniable, le prix à payer pour Alfred est trop grand: abandonner sa masculinité afin de devenir le prince consort ne va pas aller sans être compliqué...

N'y cherchons pas un message, juste une série de variations géniales sur le thème de la friponnerie la plus pure; avec ses personnages (auxquels il convient d'ajouter Jacques, le valet joué par Lupino Lane) et sa situation, son monde à deux vitesses (les nobles et les domestiques) qui avancent de concert, et la science du sous-entendu, associée non seulement à la suggestion de l'image, mais aussi au pouvoir du langage, fait absolument merveille.

Sans parler du fait qu'avec Chevalier et MacDonald, n'en déplaise aux détracteurs de l'un et de l'autre, Lubitsch a trouvé deux interprètes fantastiques: Chevalier est doté d'un timing impeccable et d'un talent incroyable pour faire passer tout ce qui n'est pas dit dans les sous-entendus, ce que Wilder saura rappeler dans le brillant Love in the afternoon; et MacDonald n'a pas son pareil pour assumer totalement de jouer un personnage de friponne au désir bien chevillé au corps.

Bref, avec cette Love Parade, Lubitsch effectue sans doute la plus décisive de ses métamorphoses...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Ernst Lubitsch Musical Pre-code Criterion
26 juin 2018 2 26 /06 /juin /2018 16:51

Commençons par deux évidences: d'une part, ce film de 1932, le dernier des musicals Paramount réalisés par Lubitsch, est un remake de The marriage circle, qui transpose l'adaptation d'une pièce de Lothar Schmidt dans l'esprit d'une opérette; d'autre part, The marriage circle est un chef d'oeuvre dont le remake ne s'imposait pas. Mais une nouvelle "opérette" de Lubitsch avec Maurice Chevalier et Jeanette McDonald? Et en prime un auto-remake d'un de ses propres films par le grand Lubitsch? On ne va certainement pas faire la fine bouche...

Le docteur Bertier (Maurice Chevalier) et Madame (Jeanette McDonald) s'aiment: la preuve, les policiers de Paris les surprennent dans les bras l'un de l'autre dans un parc de la capitale, enlacés dans une embrassade gourmande et nocturne... Tellement occupés qu'on ne les croit absolument pas mariés. Mais ce mariage idyllique va être soumis à rude épreuve: la meilleure amie de Colette, Mitzi Olivier (Geneviève Tobin), véritable croqueuse d'hommes certifiée, vient en effet de déménager de Lausanne avec le professeur son mari (Roland Young), et si elle se réjouit de retrouver son amie Colette, elle va rencontrer le docteur Bertier avec le plus grand intérêt... Ce que ce dernier va d'ailleurs sentir passer, mais pas forcément à son corps défendant.

Le prologue installe le style du film avec autorité: un mélange permanent entre comédie parlante, scènes chantées, et musique accompagnée de récitatifs rimés, qui permettent à tout un chacun de participer à la comédie musicale, sans pour autant prendre le risque du ridicule, et aux chanteurs chevronnés d'intégrer la musique à la mise en scène, de façon fluide. Bref, c'est le style établi par Lubitsch depuis Love Parade en 1929. Et le ton est résolument égrillard, c'est le moins qu'on puisse dire. D'une certaine façon, One hour with you complète ou plutôt prolonge The marriage circle, avec un certain nombre de scènes qui permettent à Lubitsch d'aller un peu plus loin dans l'audace. Deux scènes, l'une est célèbre, montrent bien cet aspect du film: lorsque Adolph (Charlie Ruggles), le soupirant éternel de Colette lui téléphone pour annoncer sa venue à la soirée qu'elle organise, déguisé en Roméo, il a la surprise d'entendre son amie lui dire que ce n'est pas un bal costumé... Reprochant à son domestique de l'avoir induit en erreur, il s'entend rétorquer par celui-ci qu'il avait envie de le voir en collants... L'autre scène "nouvelle" est celle où, durant la soirée, Bertier et Mitzi se retrouvent seuls à l'extérieur, avec une métaphore insistante représentée par un petit jeu autour du noeud papillon: Bertier ne sait pas le nouer, et Mitzi passe son temps à le lui défaire, ce qui les oblige à passer du temps, intimement enlacés, Mitzi concentrant son attention sur la nécessaire satisfaction de Bertier...

Mais le film a changé le ton de l'histoire originale, aussi, pour des raisons semble-t-il personnelles: Lubitsch, qui devait être seulement le superviseur de la production, a changé en cours de route de fonction, remplaçant au pied levé George Cukor (qui le lui reprochera toute sa vie), afin de relever un peu la sauce, parce qu'il trouvait les premiers efforts de Cukor insuffisants (Et accessoirement parce que Chevalier ne le supportait pas). Et Lubitsch, justement, sortait d'un divorce particulièrement compliqué... Donc le metteur en scène a tout fait pour teinter ses marivaudages, finalement assez flous dans le film muet de 1924 (A-t-il, ou n'a-t-il pas?) de réalisme. Ici, bien qu'il s'en défende, tout concourt à nous faire penser que le Docteur Bertier a bien été infidèle... Et l'image du couple idyllique du début (et du premier film) en prend, quand même, un sacré coup...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Pre-code Ernst Lubitsch Musical Criterion
2 juin 2018 6 02 /06 /juin /2018 11:27

Au commencement, Borzage adopte tout de suite la charte du film noir, qu'il fait sienne sans aucun problème, et avec autorité: le film débute par une séquence baroque qui nous conte le cruel destin de Jeb Hawkins, le père du héros. Nous voyons ses jambes, il marche encadré par deux hommes, il y a du public... puis ils montent les marches d'une structure en bois. Sur un mur au fond du champ, l'échafaud est plus que visible. L'homme est exécuté, on passe à la chambre d'un bébé qui pleure, sur son visage, l'ombre d'une poupée se balance dans le vide. On sait dores et déjà que le destin de Danny Hawkins est tout tracé. Plusieurs séquences nous montrent son enfance, son adolescence, aux prises avec les gamins locaux qui lui rappellent en le harcelant physiquement la fin de son père...

1948, dans un état du sud, en plein marécage, un bal se tien sur une structure flottante. Danny Hawkins (Dane Clark) et Jerry Sykes (Lloyd Bridges) se battent. Sykes, un fils de banquier local, est le princpal tourmenteur de Danny depuis toujours, et ils se disputent les faveurs de la même jeune femme, Gilly (Gail Russell). les deux hommes se battent vigoureusement, mais Jerry fait monter la tension de la panière qu'il préfre: rappeler encore et toujours à Danny la mort de son père... Jerry se saisit d'une énorme pierre, Danny la lui prend et frappe plusieurs fois. Jerry Sykes est mort, et Danny est saisi immédiatement de tout le sens de sa culpabilité...

Puis il tente de se contenter de revenir à la vie, et de faire comme si. En particulier, lui et Gilly (qui a pourtant consenti à se marier avec Jerry), s'avouent leur amour, et commencent même à le vivre, dans une maison abandonnée à l'écart du village... Mais très vite, la culpabilité et l'appréhension (quand le corps sera-t-il découvert?) prennent le dessus. 

Lors des nombreuses errances de Danny, de ses conversations avec Gilly, celles avec son ami le vieux Mose (Rex Ingram), un noir qui lui tient lieu de père de substitution, ou encore lorsqu'il est avec Billy, un jeune homme sourd et muet qui est l'un des rares de son âge à l'avoir pris en amitié, il tente de reprendre le dessus sur sa descente aux enfers, et retrouver la décence d'un être humain. Mais pour ça, il lui faudra faire une chose, et une seule...

Moonrise tranche complètement sur le style des trois autres films Republic de Borzage: il est noir à tous les sens du terme: le genre bien sûr, mais aussi une prépondérance pour les scènes nocturnes; une certaine tendance à explorer le désespoir, et on peut ajouter le fait qu'une grande partie du film se passe dans les bois marécageux d'une petite ville sudiste, bien à l'écart du monde...

Et une fois de plus, le miracle s'accomplit: Borzage dirige magnifiquement ses acteurs entre tension et exaltation, et installe son drame en quelques minutes. Plongé au coeur de la tragédie dès le départ, le spectateur n'a aucun mal à adopter le point de vue d'une personne qui aux yeux de la société est un criminel... Mais personne ne le juge, à part sans doute les deux parents de la victime... Mais on les comprend, non? Le shérif (Allyn Joslyn) est d'ailleurs très clair: quand il le décidera, Danny dira la vérité, et alors il sera de nouveau un homme, et sera traité comme tel. Et Danny, aidé par l'amour fou de Gilly (qui se joue des conventions, des limites, des règles et de l'isolement, qui accomplit des miracles: on le connait, si on a vu les films de Borzage), va prendre le temps nécessaire, mais prendra finalement la décision qui s'impose à lui.

C'est le dernier grand film d'un immense cinéaste... Il y revisite son style, y adopte des éléments de vocabulaire qu'il n'avait pas tenté jusqu'alors (le début fait penser à du Curtiz en plus baroque encore), et ré-adapte le style de ses films de la fin des années 20, avec brio.

 

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Published by François Massarelli - dans Frank Borzage Noir Criterion
13 mai 2018 7 13 /05 /mai /2018 18:26

Ceci est le film choral ultime, dans lequel sans thématique préalable, sans lien réel entre les personnages, une vingtaine de personnages vivent trois jours à Los Angeles, et le spectateur est comme un visiteur qui aurait le droit de soulever le toit des maisons pour les regarder vivre. Trois jours, depuis le moment précis lorsque sur ordre des autorités locales, un bataillon d'hélicoptères pulvérise des doses massives d'insecticides pour préserver la population d'attaques de plus en plus fréquentes de mouches des fruits (une espèce de diptère particulièrement invasif et agressif), jusqu'à un tremblement de terre qui apporte une sorte de résolution à un certain nombre de personnages, et semble aussi marquer le début des ennuis pour d'autres...

C'est une somme, en soi, d'une dizaine d'intrigues, toutes adaptées (Sauf une, ajoutée par Altman) de Raymond Carver, et de neuf de ses nouvelles, plus un poème. Afin d'apporter de l'unité, un certain nombre de liens ont été créés pour le film, des liens familiaux, ou environnementaux: telle personne devient ainsi le voisin de telle autre, et dans certains cas les personnages font un peu plus que marcher dans le décor des histoires des autres, mais ce n'est pas de lien qu'il est question dans le film, plutôt d'une tentative de singer la vraie vie des vraies gens, en particulier des W.A.S.P. de Los Angeles: un pilote d'hélicoptère qui en a marre de partager sa femme avec la terre entière, un flic matamore qui trompe son épouse et est persuadé qu'elle ne le sait pas, une chanteuse de jazz revenue de tout, qui ne se rend pas compte qu'elle a totalement négligé sa fille unique, grandie dans la frustration de ne pas avoir connu de père, un couple bancal, à l'histoire tordue, formé d'un chauffeur à louer alcoolique et d'une serveuse qui essaie de s'en sortir... A une ou deux exceptions près (un médecin très en vue, et un chroniqueur vedette de la télévision), les gens sont d'extraction modeste, et parfois ont du mal à joindre les deux bouts. Mais surtout ils ont la frustration visible, le mal-être à fleur de peau: on rit parfois, mais jamais longtemps. 

Tourné dans un Cinemascope superbe, le film est une plongée magistrale dans le quotidien pas toujours reluisant des Américains des années 90. Altman se contente (Si on peut dire) de travailler autour de ses acteurs, qui ont une part importante dans l'improvisation: le metteur en scène utilise sa méthode développée à l'époque de M.A.S.H. et Nashville: filmer autour, laisser vivre, et voir où ça va aller pour prendre la bonne décision au montage. A chaque fois, le plan de départ est représenté par la nouvelle adaptée, et le résultat est d'un réalisme, et parfois d'un naturalisme, assez affolant. Pour finir, j'ajoute que tous le acteurs sont des pointures (Chris Penn, Tom Waits, Jennifer Jason-Leigh, Madeleine Stowe, Matthew Modine, Tim Robbins, Lyle Lovett, Andie McDowell, Bruce Davison, Julianne Moore, Huey Lewis, Frances McDormand, Annie Ross, Lily Tomlin, Lili Taylor, Robert Downey Junior, Lori Singer, Anne Archer, et Jack Lemmon!), que les trois heures passent comme cinq minutes...

 

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Published by François Massarelli - dans Robert Altman Criterion
25 avril 2018 3 25 /04 /avril /2018 14:39

L'unique film du metteur en scène de Broadway John Murray Anderson, spécialisé dans les "prologues" pour séances de cinéma (Voir à ce sujet l'excellent Footlight parade de Lloyd bacon, chaudement recommandé pour l'excellence de ses séquences musicales réalisées par Busby Berkeley), est cette production controversée de 1930. La principale controverse en réalité provient du titre: on attend évidemment en 2018 d'un film qui s'appelle The King of Jazz, qu'il nous présente du jazz, ou qu'il y ait un rapport avec la musique Afro-Américaine... Or il n'en est rien. Et pour cause.

Car en 1930 si rien ni personne ne peut vous empêcher quelle que soit votre origine ethnique d'écouter Duke Ellington, Louis Armstrong ou... Paul Whiteman, le mélange n'est pas possible sur pellicule. Sur scène non plus, d'ailleurs! Donc ce King of jazz est dédié à celui qui avait été ainsi surnommé par les médias de l'époque, le rondouillard chef d'orchestre Paul Whiteman. Les tenants d'un jazz pur et dur qui ont vu le film ont eu la dent dure avec ce personnage, qu'ils ont accusé de tous les maux. Ce qui apparaît dans ce film-revue, est que Whiteman était un vulgarisateur qui avait à coeur de fournir une musique populaire de qualité, et savait s'entourer: on entendra les légendaires instrumentistes ou chanteurs Bing Crosby, Frankie Trumbauer, Joe Venuti ou Eddie Lang (ces deux derniers, respectivement violoniste et guitariste, étant l'inspiration principale de la collaboration future entre Stéphane Grappelli et Django Reinhardt)... Les partitions portent aussi de grands noms, à commencer par George Gershwin. Excusez du peu...

Mais The King of Jazz avait plus d'un atout dans sa besace: une forme assez libre, un Technicolor rutilant, des séquences de comédie qui parfois duraient quelques secondes (et qui nous permettent de retrouver Glenn Tryon, Laura La Plante, Slim Summerville ou Walter Brennan, pour de rares fractions de secondes à l'écran), et un metteur en scène libéré des contraintes de la scène et qui pouvait s'approcher comme il le voulait de son show, plus une idée de génie, qu'on attribue à Whiteman lui-même: le film a été tourné en muet (du moins pour ses séquences musicales) et post-synchronisé ensuite. Ca paraîtra idiot, mais personne n'y avait pensé avant! On le voit, la Universal avait mis les petits plats dans les grands...

...Et pourtant le flop, malgré la popularité de Whiteman, a été retentissant. Du coup, le film a été découpé en tranches, afin que ses parties puissent nourrir les programmes de courts métrages durant quelques années. Aujourd'hui, la reconstruction diffusée sur blu-ray Criterion est donc un sauvetage miraculeux... D'un film qui serait sympathique, mais assez quelconque, s'il n'y avait l'intérêt historique d'y voir l'orchestre jouer une version de Rhapsody in blue tel que Ferde Grofé l'avait orchestré pour Whiteman en 1924, et en couleurs dans des décors délirants, entre art déco et kitschorama... Ou le plaisir bizarre du Technicolor Bichrome, décidément tellement plus séduisant que son descendant en trichromie... ou tout simplement le plaisir d'assister à la naissance d'un nouveau style de musical, dont les films de Berkeley seront les rejetons immédiats.

 

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Published by François Massarelli - dans Musical Pre-code Danse Criterion Technicolor