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21 mai 2014 3 21 /05 /mai /2014 15:46

Ada McGrath (Holly Hunter) voyage d’Ecosse en Nouvelle-Zélande, avec sa fille de neuf ans, Flora (Anna Paquin); son père l’a mariée à un colon des Antipodes (Sam Neill), car elle était sans doute un fardeau à tous points de vue: fille-mère, et muette de surcroît, au caractère bien trempé… Le film commence par une présentation du personnage même, qui nous explique avec « la voix de son esprit », qu’elle a juste cessé de parler, un jour… On n’entendra plus cette voix jusqu’à la fin du film. Elle voyage donc, avec sa fille, mais aussi son piano : le père de Flora était le professeur de musique d’Ada, on le comprend si on accepte de suivre une des nombreuses histoires racontant le passé des personnages, le plus souvent par la fille qui reconnait d’ailleurs mentir comme une arracheuse de dents… Et le piano est le principal moyen de communication d’Ada, même si elle utilise beaucoup les signes, traduits par Flora, ou un petit carnet qui ne la quitte que rarement. Mais une fois arrivée sur une plage en Nouvelle-Zélande, avec plusieurs kilomètres de jungle à parcourir, le piano devient bien encombrant et son mari, le très terre-à-terre Alistair Stewart, ne semble pas vouloir s’encombrer d’un tel accessoire. C’est sans doute l’une des raisons qui vont tout de suite envenimer les choses entre eux. Ada demande donc l’aide d’un voisin, George Baines (Harvey Keitel), pour retourner sur la plage, et passer avec Flora une journée en compagnie du piano. A la suite de cette journée, Baines propose à Stewart de lui acheter le piano, se chargeant de le véhiculer. Il demande ensuite à Ada de lui donner des leçons. Sur ordre de Stewart, Ada s’exécute, malgré sa colère d’avoir perdu son instrument. Mais elle n’est pas au bout de ses surprises : Baines lui propose en effet de regagner son piano, touche par touche, en le laissant la regarder déshabillée, la toucher, …et bientôt beaucoup plus. Ada décide d’accepter le marché.

The piano : le titre original se concentre sur l’instrument lui-même, et non comme le titre Français sur la leçon, donc le marchandage, celui-là même qui fait dire à Baines au milieu du film qu’il a honte d’imposer à Ada de se comporter en prostituée. Il me semble pourtant qu’à aucun moment Ada ne s’oblige à faire quelque chose qui ne soit pas issu de sa volonté… Ce film est le portrait d’une femme, particulièrement forte, et qui se dresse toute entière contre une logique sexiste, entièrement motivée par un Victorianisme qui en prend pour son grade dans le film. Si on doit approximativement situer l’époque durant laquelle le film se déroule, on peut en fonction de la mode qui y est présente, évaluer qu’il s’agit des années 1855 à 1870. C’est d’autant plus pertinent que le vêtement y est l’un des thèmes et fils rouges les plus importants. A l’image de ces habits si voyants, si encombrants et si inappropriés que s’obstinent à y porter les Anglo-Saxons, du moins certains d’entre eux (Ada, Stewart, Flora qui par moments se déguise, ou adopte un style plus décontracté à l’imitation des maoris, les voisines, etc…), les valeurs Victoriennes que tente de maintenir le très falot Stewart sont une barrière à la féminité, mais aussi à la sensualité, et l’enjeu du film va être de s’en débarrasser. Ada, forcément est à part même si à son arrivée, elle se retranche facilement derrière sa position de dame fraîchement débarquée de la lointaine Ecosse, et tend à forcer sa nature en jouant les sainte-nitouches, face aussi bien à la maladresse de son mari, qu’à l’étrangeté des Maoris, qui eux ne sont jamais gênés par quelque barrière que ce soit, sociale, raciale, de convenance ou autre. Et Baines, qui va proposer un marché inattendu et qui en Ecosse aurait pu l’amener à se faire lyncher, est sans doute le plus intégré de tous les blancs du film : il laisse sa porte ouverte, les Maoris sont souvent présents dans sa maison, il a appris leur langage (Contrairement à Stewart, qui doit non seulement se faire traduire la langue locale, mais a besoin d’un interprète pour comprendre les messages de sa femme !), il est tatoué, et passe du temps en la compagnie des indigènes, se baigne avec eux, et aborde même la question de sa vie sexuelle avec eux !

Jane Campion a sans doute réalisé le film le plus réussi sur cet éveil difficile de la féminité en terre hostile, puisque tout se ligue contre Ada. Celle-ci, une femme qui a tout de la marginale dans ce monde de pragmatisme inhumain qu'est la société Victorienne (A plus forte raison lorsqu'elle se développe en pleine jungle, de façon quasi absurde comme c'est le cas dans le film), est très vite celle par qui le scandale arrive, mais elle est dès le début le centre du film et sa raison d'être. Holly Hunter est extraordinaire, et on peut parler en son cas d'un don de soi absolu. Elle a tout donné en Ada, une femme qu'elle habite jusqu'au bout des doigts, et qu'elle incarne à 100%: Hunter joue directement du piano, et illumine l'écran de sa silhouette si magnifiquement dessinée grâce à ces incroyables robes qu'elle porte, ainsi que sa fille, d'ailleurs: à bien des égards, Flora est comme son double, un double doté de la parole et qui parfois se rebelle contre cette filiation qui la subordonne un peu trop à sa mère. Anna Paquin s'est faite remarquer dans ce rôle exceptionnel, on le comprend. Non seulement la jeune actrice (Néo-Zélandaise d'origine Canadienne!) y incarne une jeune fille rebelle de l'ère Victorienne, mais elle le fait en prime avec un accent Ecossais très solide... Cette impression de double entre Flora et Ada est relayée et soulignée de multiples façons dans le film: Morag, une voisine de Stewart interprétée par Kerry Walker, est constamment flanquée de sa nièce Nessie (Genevieve Lemon), incapable de penser par elle-même, et les deux femmes finissent par faire les mêmes gestes en même temps. Quant à Stewart (Un rôle ingrat pour Sam Neill, qui s'en sort très bien), une scène au début du film le voit imité par un Maori qui se moque de lui en se plaçant derrière lui, imitant chacun de ses gestes. Baines est quant à lui seul, maître de ses mouvements, absolument pas prisonnier d'une quelconque dualité qui viendrait nier son libre arbitre. C'est l'un des plus beaux rôles de Harvey Keitel, sans le recours à la violence qui a souvent tourné au cliché pour l'acteur... Ici, il est tout de gaucherie et de douceur, touchant et parfois comique dans sa découverte de l'amour.

La relation entre Ada et Baines, qui est l'essentiel du film, est faite d'une progression, depuis les premiers gestes et les premiers compromis, jusqu'à une scène superbe durant laquelle la jeune femme vient enfin pour solliciter de Baines ce qu'il croit lui imposer. C'est uniquement par les gestes que la jeune femme va se faire comprendre, et c'est l'une des clés de la volonté d'avoir fait du personnage une muette: en refusant le langage, puisqu'elle a choisi de cesser de parler, Ada a refusé, avec les mots, toute l'hypocrisie de la société dont elle est issue. Baines, en Anglais, est beaucoup plus policé, moins direct qu'en Maori. Et leurs échanges ne sont jamais très explicites avec les mots: "Je veux faire des choses quand vous jouez", je veux qu'on s'allonge sur le lit", ou d'autres euphémismes, qui vont d'ailleurs permettre à Ada de reculer le moment où ils en viendront à l'inévitable, puisqu'il est impossible à Baines, en Anglais, de dire directement "je veux coucher avec vous", ce qui d'ailleurs serait un autre euphémisme. De son côté, la vieille amie Maori de Baines lui dit carrément qu' "il n'est pas bon que le trésor qu'il a entre les jambes dorme inutile sur son ventre". Certes, c'est imagé, mais c'est autrement plus explicite... De façon intéressante, les maoris sont les seuls qu'on imagine ayant compris assez rapidement ce qui se passe entre Baines et Ada... Sans s'arroger le droit de juger.

Au-delà de l'éveil d'un amour, qui reste bien sur le moyen de faire passer son message, Jane Campion a choisi de montrer l'éveil de toute la féminité et de la sensualité chez Ada. Elle va d'ailleurs tester ses apprentissages auprès de Stewart, en touchant son corps, l'explorant, sans pour autant laisser son mari la toucher. Lui n'y comprend rien: pour Ada, le corps de son mari est un terrain de jeu, il ne s'agit pas pour elle de tenter d'installer une sexualité mutuelle, juste de découverte, et surtout d'une certaine forme de domination, sans aucune cruauté. En écho à cette découverte, une tentative de Stewart de faire avec sa femme comme elle a fait pour lui résulte en une inévitable conclusion: après avoir touché sa peau pendant environ cinq secondes, il se met en tête de forcer un rapport sexuel: il n'a rien compris, et va d'ailleurs abandonner l'idée tellement elle parait incongrue... Les scènes en rapport avec la sexualité sont d'une franchise notable, sans jamais être trop ouvertement explicites. Campion garde une certaine distance avec les corps, tout en privilégiant à plusieurs reprises l'idée d'un observateur extérieur (Flora, puis Stewart espionnent les amants par des petits trous dans les murs). Mais elle passe aussi par d'autres moyens: il y a bien sûr en particulier la métaphore musicale, qui passe par la partition superbe et plausible (Holly Hunter a appris chaque morceau, et l'exécution recèle une franchise, et une fougue qui n'a rien de professionnelle) de Michael Nyman. Ada, au piano, nous gratifie de son premier sourire, lors de la scène sur la plage, et Flora la relaie de façon inoubliable en dansant au son du piano. La scène se clôt sur un plan d'une composition qui donne tout son poids au vêtement: vus du haut des falaises environnantes, Flora, Ada et Baines quittent la plage pour retourner vers le hameau. Flora a passé la journée à réaliser un motif géant sur le sable de la plage, un hippocampe. Flora est située à droite de l'hippocampe, et Ada passe en ligne droite à gauche. Elle laisse derrière elle une ligne impeccable de traces de pas comme pour signifier son retour vers la civilisation. Flora la rejoint et va elle aussi marcher droit au sens propre comme au figuré, et elles sont suivies par Baines, qui a passé la journée en silence à les regarder vivre, tout simplement. Les deux figures féminines se confondent, même étrange silhouette noire, mélange de rigueur(La posture droite) et de rondeur (La robe et le chapeau). Un plan superbe, qui clôt une scène dont on peut dire sans se tromper qu'il s'agit probablement du moment qui va donner à George Baines son coup de foudre... Celui-ci joue d'ailleurs à sa façon un rôle dans le rejet du vêtement, ce carcan, par Ada, d'une part en la poussant à se déshabiller, lentement, littéralement sur plusieurs jours, puis dans une scène à l'érotisme aussi éloigné du porno qu'on peut l'imaginer: il a demandé à la jeune femme de soulever sa robe, afin de voir ses jambes. Il a vu un minuscule trou dans son bas, et on voit en gros plan le doigt de Baines toucher la peau d'Ada pendant que celle-ci continue à jouer du piano. Plus tard, une fois assumé l'amour qu'elle porte pour Baines, Ada se débarrasse avec fougue, en riant, de ses vêtements, totalement acquise à son amant.

La fin du film, qui voit Ada se suicider symboliquement en se débarrassant du piano, nous gratifie d'une vision inattendue, poétique et ironique, du cadavre d'une femme, attaché sous l'eau à un piano englouti, pendant qu'Ada, qui a refait sa vie, a racheté un piano, vit le parfait amour avec Baines, et apprend même à parler, nous explique qu'elle est toujours, quelque part, au fond de l'eau, morte avec son piano. Ce cadavre est entièrement recouvert de l'imposante robe qui s'est retournée comme une chrysalide... Mais le papillon en est sorti depuis longtemps, se débarrassant de ses chaines: l'habit trop encombrant des valeurs étouffant la femme, et le piano devenu inutile depuis que sa sensualité trouvé un terrain de jeu en compagnie d'un homme qui est prêt à la traiter en égale. Tout ça pour dire que pour moi The Piano est l'un des plus beaux films au monde.

 

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Published by François Massarelli - dans Jane Campion Criterion
17 mai 2014 6 17 /05 /mai /2014 18:13

Des soldats qui avancent tant bien que mal sur un champ de bataille, une image somme toute banale dans le cinéma, vue dans tant de films de guerre, les uns à la suite des autres. Quelques séquences se distinguent malgré tout: la vision frontale de soldats Américains avançant inexorablement dans un sous-bois pendant que certains d'entre eux tombent, touchés par les balles ennemies, dans The big Parade; l'avancée colossale d'une armée au sol relayée par les longues files d'avions qui se dirigent tous vers le même point, un front qui promet du chaos et du sang, dans Wings; plus très de nous, les tranchées arrosées de sang et jonchées de cadavres d'hommes et d'animaux d'Un long dimanche de fiançailles... Je n'ai bien sur pas pris mes exemples au hasard: Vidor, Wellman, Jeunet on tous en commun d'avoir souhaité illustrer la grande guerre afin de dénoncer la guerre. Et c'est ce que fait, bien sur, ce quatrième long métrage de Stanley Kubrick. Il va donc lui aussi sacrifier à cette tradition, et montrer à son tour le coeur d'une bataille. Il choisit une voie particulièrement difficile, en phase avec des plans-séquences d'un type fréquent dans le premier acte: la caméra montre la progression d'hommes dans une tranchée, soit en reculant afin de montrer les hommes marchant en avant derrière elle (Un général qui se donne bonne conscience en public en venant visiter 'ses' hommes, et en insultant comme un salaud les hommes qui semblent souffrir), soit en suivant un homme qui avance dans la tranchée, se rendant d'un pas sur vers une but inéluctable (Kirk Douglas mène l'assaut avec ses hommes et est le premier à sortir de la tranchée). Kubrick a donc choisi de couvrir la bataille en deux ou trois plans, tous en travelling latéral, nous montrant ainsi la bataille et ses difficultés dans une cohérence impressionnante, sans pour autant avoir recours à des inserts de détails. Les acteurs souffrant de façon visible, on peut avancer l'idée qu'il s'agit de l'une des traces de la vérité, cet ingrédient omniprésent des premiers films du metteur en scène, nés de sa fibre documentaire. C'est aussi un moyen honnête d'aborder la peinture des combats dans un film qui dénonce la guerre dans des termes d'une violence inédite.

L'intrigue de ce film est inspirée de plusieurs faits réels, qui eurent lieu à divers endroits du front entre décembre 1914 et l'ensemble de l'année 1915: l'Armée Française, afin de "galvaniser le moral des troupes", tout en décourageant les éventuels déserteurs, a procédé à des punitions de bataillons, considérés comme fautifs du péché de lâcheté, en tirant au sort des hommes et en les exécutant après un faux procès (On appelle ça une cour martiale, et comme les juges, jurés et avocats sont des militaires, c'est forcément truqué). Il n'est donc pas étonnant que Les sentiers de la gloire ait été empêché de sortir en France durant 18 ans: il ne fut pas censuré, mais il était déconseillé aux United Artists de tenter de l'y distribuer, distinction subtile. C'est Kubrick lui-même qui a été à l'instigation du script, dont il a écrit le premier traitement, à la demande de Dore Schary qui se voyait bien inviter le metteur en scène de The Killing à la MGM! Mais ce sera finalement la toute petite mais vaillante compagnie de Kirk Douglas, Bryna, qui permettra au film d'exister, moyennant, bien sur, un rôle héroïque pour l'acteur.

A deux pas du front, deux généraux (George Macready et Adolphe Menjou) devisent et prennent la décision de faire un coup fumant: ils sentent que le front ne bouge plus, qu'on s'installe dans la routine d'une guerre de tranchées, et décident de prendre une colline stratégiquement bien placée, et qui résiste vaillamment. C'est quasiment impossible, mais le calcul du général Mireau (Macready) est simple: si on lance une compagnie suffisamment forte en nombre, les trente ou quarante pour cent d'hommes qui survivront à l'attaque seront en nombre suffisant pour ensuite garder l'objectif. le colonel Dax (Douglas), commandant les bataillons en question, refuse dans un premier temps mais est obligé d'accepter les ordres. L'attaque est une telle débâcle que Mireau perd son sang froid: dans un premier temps, il demande à l'artillerie de viser les troupes Françaises, puis devant le refus des artilleurs, prend la décision de faire un exemple, en désignant cent hommes à prendre dans les dix bataillons. Raisonné par le général Broulard (Menjou) et par Dax, il finit par accepter de porter l'exemple sur trois hommes seulement: les soldat Arnaud et Férol, et le Caporal Paris. Les trois hommes sont défendus par Dax, avocat dans le monde réel, mais le procès est écrit d'avance...

Le film n'est pas remarquable que pour la force de ses idées, bien sur, mais elles sont particulièrement singulières dans le contexte des "Trente Glorieuses" et du conformisme des années Eisenhower. Bien sur, le film n'attaque en apparence qu'une armée étrangère, dans un contexte totalement éloigné des préoccupations de l'Amérique qui rappelons-le n'était pas encore impliquée dans le conflit au moment des faits... Mais ce n'est pas à l'armée Française que s'attaquait Kubrick: il semble bien qu'il s'en prenne aux militaires, au militarisme, et à la guerre en général. Et surtout il en profite pour déboulonner de façon spectaculaire la notion même de héros: d'une part, un acte héroïque, dans le film, est surtout une affaire de hasard, un geste pas forcément anticipé dans le chaos ambiant; on voit bien que l'ensemble des soldats du film (Je parle ici des humains, pas des officiers professionnels, qui sont du reste retranchés dans leur château) y compris le colonel Dax qui lui vit au plus près des hommes, dans la tranchée, cherche essentiellement à survivre; comme le dit Férol en pleurant avant d'être exécuté, 'Je ne vais plus jamais voir personne': c'est la mort qui occupe les esprits. Un autre condamné se rend compte au matin de son exécution qu'il n'a "pas eu de pensée sexuelle" depuis le moment de sa condamnation, et n'en revient pas avant de s'effondrer. Il n'y a pas de héros, que des survivants et des morts en sursis.

Et Kirk Douglas dans tout ça? la chance pour Dax de sauver ses hommes est minime, et de toute façon purement symbolique. il gesticule bien sans relâche pour porter à ses supérieurs un point de vue humain, pour leur demander de reconsidérer, et va non seulement défendre les trois hommes devant une cour odieuse par son indifférence à toute argumentation contraire, mais aussi tenter plusieurs dernières chances: l'une d'entre elles va être de porter à l'attention de Broulard l'anecdote de Mireau demandant à faire canonner ses propres troupes durant le combat. Bien sur, le vieux Broulard va tourner l'affaire à son avantage, ne sortant le brûlot devant Mireau qu'une fois l'exécution accomplie... Dans ces conditions, Dax, dont Broulard est persuadé qu'il n'est motivé dans ses actions que par la perspective d'hériter du siège de Mireau. Seul face à une hiérarchie campé sur ses privilèges, sans aucune considération pour les hommes de la troupe, Dax n'a aucune chance de faire aboutir ses tentatives.

Kubrick a encore progressé de façon impressionnante depuis The Killing, comme on l'a dit au sujet de son utilisation de la caméra mobile (Qui ne le quittera bien sur jamais désormais). Il mène de main de maître un film dans lequel il reconstitue de façon impressionnante (A l'exception de la coiffure de Kirk Douglas, bien entendu) l'atmosphère de 1915; et il se livre à des expériences payantes, lors du tournage des scènes situées dans l'énorme château ou vivent les officiers à deux pas des tranchées: il utilise des lentilles qui vont souligner l'espace incroyable dont disposent les généraux, les tableaux aux murs, et les domestiques (Ou ordonnances, on est chez les mirlitaires, après tout) à l'arrière-plan qui déménagent le mobilier ou les tableaux au gré des caprices des officiers. Il ajoute à ceci un son dominé par des prises en direct, dans une réverbération qui souligne encore plus l'espace vide des lieux, qui contrastent terriblement avec l'univers des tranchées. Il compose ses plans d'une façon assurée, comme en témoigne la belle illustration de fusillade au dessus de ce texte. On peut aussi noter l'apparition d'un sens du détail qui ne quittera jamais Kubrick, avec en particulier une statuette du minuscule empereur Napoléon, célèbre dictateur d'un tout petit pays au XIXe siècle, durant une scène cruciale... Cette manifestation d'ironie n'est bien sur pas la seule, puisque le générique du film est accompagnée d'une martiale Marseillaise, dont le dernier accord est faussé.

Ce beau film impitoyable et triste se termine sur une scène étrange, presque énigmatique. Un compère un brin sadique présente à une assemblée de soldats carnassiers une jeune Allemande, une 'prise de guerre' (Christiane Harlan, future Mrs Kubrick). Elle chante, devant des hommes qui se calment progressivement, un chant qu'ils finissent par accompagner en fredonnant, pleurant tous. Un exorcisme, en quelque sorte, pour les soldats qui sont les survivants d'un traumatisme, mais qui vont quelques instants après, repartir au combat... Dax les a vus, entendus, et décide de leur donner encore quelques minutes... Cette séquence superbe finit de rattacher ce film aux grandes oeuvres humanistes qu'étaient Wings, The Big parade ou All quiet on the Western front. Tous ces films avaient aussi leur séquence de fraternité, ou d'échange, ou d'oubli. Reculer pour mieux se faire flinguer, en quelque sorte... Par qui, par l'ennemi, ou par les siens? Comme le dit le général Mireau au début du film: si toute la compagnie participe à l'effort, 5% d'entre eux seront tués automatiquement par les tirs de leurs camarades. Sinon, on peut aussi les fusiller.

 

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Published by François Massarelli - dans Stanley Kubrick Première guerre mondiale Criterion
15 mai 2014 4 15 /05 /mai /2014 16:10

Dans la région de New York, sur un champ de courses, des hommes préparent un coup fumant: ils s'apprêtent à mettre main basse sur la recette des paris, et l'affaire a été pensée dans ses moindres détails. Ils sont une poignée, mais chacun a une tâche bien précise à accomplir dans l'équipe: un policier lassé de son train-train, et qui a de sérieuses (et dangereuses) dettes, un caissier du champ de courses, un barman, etc... Chacun va accomplir sa part, chacun va rencontrer son destin. Au centre, le principal malfaiteur, instigateur et chef charismatique du gang, Jonnny Clay (Sterling Hayden); ils sort de prison, où il a végété cinq années durant, il est déterminé à tout faire pour gagner le gros lot et vivre la belle vie avec celle qui l'a attendu. Mais il y aura des grains de sable.

la narration commence par le champ de courses et le début de la mise en place du coup. Kubrick utilise de fait la métaphore des paris et de la course afin de mettre en évidence le rôle du hasard dans son film... à moins qu'il s'agisse du destin? On a laissé le metteur en scène faisant avec The killer's kiss un grand écart entre la vérité d'un style documentaire, et la stylisation baroque du film noir. Le glissement vers le cinéma sur-contrôlé qui sera le sien fait de nouveaux pas en avant avec ce nouveau film noir: à des images une fois de plus tournées dans des environnements réalistes comme précédemment, correspond une voix off qui va guider le spectateur, et trahir comme la présence d'un démiurge: comme Hitchcock quelques années plus tard, la précision (Parfois absurde) des informations et des horaires, alliée à une omniscience narrative, font semblant de donner un fil narratif réaliste: on est de fait en pleine fiction, tout est cuit d'avance, et le narrateur le sait. Le but de ce film n'est pas de nous raconter un coup, qu'il soit réussi ou raté, mais de nous dire de quelle façon il a raté.

Le metteur en scène s'amuse justement à impliquer le spectateur en détaillant chaque étape, parfois plusieurs fois en changeant le point de vue (Un point crucial de la course, un cheval qui tombe, abattu par un des gangsters afin de créer une diversion, sera vu ou entendu ainsi par quatre fois, avec à chaque fois des variations sur le protagoniste impliqué); en dépit des allers-retours dans la narration, il construit ainsi un suspense, qui rend l'arrivée de chaque grain de sable encore plus forte... Et au passage, dans ce monde de minables, de hors-la-loi avec une revanche à prendre, de laissés pour compte voire de frustrés, il montre une vision de l'humanité Américaine qui tranche sur l'image véhiculée par la télévision, les séries Leave it to Beaver ou I love Lucy. On est loin de l'optimisme béat des années Eisenhower. Le film s'inspire d'ailleurs de Asphalt jungle dans sa galerie de personnages, mais une grosse dose de romantisme en moins.

Ce troisième film, tout en mélangeant de nouveau les mêmes ingrédients que les deux précédents (Voix off, images très réalistes, cadre plausible, cinéma de genre) mais dans des proportions radicalement différentes, permet au metteur en scène d'affirmer loin et d'une voix forte sa présence sur le cinéma Américain, et va lui ouvrir toutes grandes les portes d'Hollywood. Il dirige non seulement ses acteurs, mais aussi un grand chef-opérateur, Lucien Ballard, auquel il a pu faire la leçon; il montre ainsi qu'il maîtrise tous les aspects du cinéma, truffant déjà ses plans de détails significatifs, liés à son sens de l'observation. Et à sa façon, The killing est devenu un classique du film noir... dans lequel Kubrick se garde le droit de donner à voir une fin d'une grande ironie: tout ça, vous le verrez, pour pas grand chose, et pourtant... ça a bien failli réussir!

 

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Published by François Massarelli - dans Stanley Kubrick Criterion
9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 17:53

Le titre original de ce film étonnant (Du skal aere din hustru) signifie en Danois "tu honoreras ton épouse", et il est repris en conclusion de l'intrigue. Une intrigue parfois austère, que Dreyer considérait comme une comédie, et qui était inspirée d'une pièce à succès de Svend Rydom, La chute du Tyran... Dreyer souhaitait profiter de cette histoire de tyran domestique qui a mené son épouse à la crise pure et simple, et à quitter au moins momentanément le domicile familial, pour narrer un conte fait de gestes quotidiens, anodins et banals auxquels pour une fois on allait pouvoir s'intéresser. A ce titre, le réalisateur a souhaité, mais n'a pas obtenu de la Palladium, la société productrice, tourner dans un vrai appartement: devant la difficulté technique, il a été préconisé de tourner en studio, mais en laissant Dreyer s'occuper à sa guise de la décoration. Le résultat est superbe de précision, de banalité, avec des papiers peints, des meubles, des riens qui semblent avoir toujours été là, et qui rendent bien l'impression du quotidien d'une famille, réglée autour de la personne du chef de famille...

Viktor Frandsen (Johannes Meyer), un homme dont la carrière a connu des meilleurs jours, est un vrai tyran pour sa famille, en particulier pour son épouse Ida (Astrid Holm). Celle-ci a une confidente, Mads, la vieille nourrice de son mari (Mathilde Nielsen). Exaspérée de voir Ida souffrir des remontrances incessantes et du caractère exigeant de son mari, elle lui conseille de prendre du champ, et va s'installer à la maison, opposant aux caprices de Viktor sa propre main de fer, et lui faisant surtout goûter à la vérité d'une vie domestique bien remplie...

C'est un grand film, relativement osé pour son époque puisque l'essentiel de l'intrigue y est domestique... L'enjeu est simple: pour Viktor, il faut qu'Ida revienne, afin de le libérer de son nouveau carcan; pour Ida, Mads et d'autres (Essentiellement des femmes: la mère d'Ida est complice, ainsi que Karen, la fille des Frandsen), c'est différent: leur souhait est que Viktor non seulement fasse amende honorable, et comprenne non seulement à quel point il a pu blesser son épouse et ses enfants par son comportement, mais aussi qu'il ressente la portée de chaque geste du quotidien, qu'il comprenne à quel point le travail domestique est difficile. D'où l'importance soulignée constamment dans l'intrigue, de chaque geste. A la fin du film, il est possible pour le spectateur de savoir exactement quels sont les rituels de la maison... Quant à l'aspect de comédie, il est amené en particulier par la confrontation entre les deux fortes têtes que sont Viktor et Mads... Mais l'homme ne fait pas le poids devant la digne mais redoutable vieille dame.

Il manque encore un peu de chemin à faire pour Dreyer et ses collaborateurs pour qu'on puisse taxer leur film de féministe, mais il s'agit au moins d'un pas en avant dans la mesure ou il est question non seulement de respect, mais aussi d'aller au-delà de la convention hiérarchique du mariage, pour revenir à ce qui devrait être le fondement même de tout ménage qui se respecte: l'amour et la tendresse. Parmi les objets importants du film, le battant en forme de coeur d'une pendule qui égrène les heures du ménage, aura le dernier mot. Dreyer avec ce film au plus près des corps et des visages accomplit une oeuvre moderne, qui porte déjà en elle bien des éléments qui feront la réussite de la Passion de Jeanne d'Arc.

https://www.stumfilm.dk/en/stumfilm/streaming/film/du-skal-aere-din-hustru

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer Muet 1925 DFI Criterion **
6 mai 2014 2 06 /05 /mai /2014 16:40

Scorsese prévient dès le départ: son film est une fiction, adaptée d'un roman, et non un reflet de la vérité, dit-il. Cette annonce est intéressante, parce qu'elle dit tout ce qu'il y a à dire sur le film et surtout sur la supposée attaque de Scorsese et ses collaborateurs sur la chrétienté: rappelons que ce film a déclenché en France une polémique sans précédent, qui a revitalisé tout un courant de l'extrême droite, avec alertes à la bombe dans les cinémas et autres bêtises du même genre; la faute de ce film? Le blasphème, rien que ça! Pourtant cette annonce en exergue est clairement celle d'un cinéaste croyant, qui ne met pas en doute l'histoire du Christ, et a juste voulu le temps d'une fiction prendre au pied de la lettre l'une des spécificités du Messie, justement...

Jésus est un homme, et c'est dans ce sens que Willem Dafoe l'incarne: empli de doutes, d'une certaine lâcheté face à une force interne qu'il ne comprend pas, il collabore avec les Romains puisqu'il est charpentier et doit occasionnellement fournir les autorités en croix pour les condamnés. Judas (Harvey Keitel) le lui reproche, et est prêt à le tuer; il est attiré par la prostituée Marie-Madeleine mais ne sait pas pourquoi il ne peut se résoudre à coucher avec elle.C'es pour mettre de l'ordre dans ses tourments qu'il se rend au désert, et il en revient autre: l'homme en lui a accepté cette part de divin qui est en lui, et le Divin laisse de la place à l'homme afin de mieux ressentir et voir l'injustice. C'est justement cette part humaine de Jésus, et à travers elle cette part humaine de toute personne qui s'engage dans la foi, que questionne le roman de Nikos Kazantzakis et le film de Scorsese. Si Jésus est bien un homme, si Dieu a choisi de faire de son envoyé un être de chair et de sang, il doit non seulement souffrir mais aussi être soumis à la tentation, y compris e en particulier au moment le plus propice, c'est à dire au moment de mourir... cette logique élémentaire a échappé à tous les poseurs de bombes et autres fondamentalistes bas du bulbe, mais la vérité est pourtant bien là: scénarisé par Paul Schrader, mis en scène par Scorsese, ce film est empreint d'une profonde foi, et d'une logique Catholique...

Scorsese a souhaité faire d'une pierre deux coups, lui qui a toujours été un fan de péplums et de films sur l'antiquité pour des raisons diverses, notamment parce qu'il estime qu'un film comme Land of the Pharaohs (Hawks, 1956) donne à voir le monde tel qu'il était sans doute à l'époque qu'il dépeint... Il s'est donc attaché à créer un Israel plausible, en accumulant les recherches et la documentation... C'es inévitablement le meilleur de son film aujourd'hui, même si c'est partiellement gâché par la représentation irritante des habitants de Nazareth et Jérusalem en W.A.S.P. , dominés par la quasi blondeur de Jésus, qui tranchent tous de façon criante avec les figurants Marocains très 'couleur locale'... Au moins ce film n'a-t-il pas commis la même erreur que la Passion de Mel Gibson, de plonger dans l'Antisémitisme. Mais on n'attendait pas Scorsese sur ce terrain...

Reste, une fois de plus, à constater que le cinéma est décidément bien plus avancé que ses détracteurs, et que ce film qui a malgré tout avancé des arguments provocateurs mais plausibles, avec respect et dans la ligne (Parce que cette idée d'un Christ humain est qu'on le veuille ou non justement dans tous les Evangiles: elle est dans des épisodes de la tentation dans le désert, ou dans la grosse colère contre les Marchands du temple, ou dans la fameuse plainte de douleur "Père, pourquoi m'as-tu abandonné?". Ces trois épisodes sont d'ailleurs repris dans le film... Un sage précaution, qui n'a pas empêché les bombes, les manifestations, les élucubrations contre le film ou l'extrême droite de prospérer. Il y a des gens qui n'évolueront jamais, du moins jamais en avant.

 

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Published by François Massarelli - dans Martin Scorsese Criterion
21 avril 2014 1 21 /04 /avril /2014 16:50

Le "sujet de société" est depuis les années 10 l'un des prétextes les plus usités dans le cinéma américain pour donner une légitimité aux films, de façon parfois honteuse, parfois justifiée.

Si ce film est désormais un classique, cela n'a pas toujours été le cas. Grâce à James Mason, qui produit et interprète, et la mise en scène impressionnante de Nicholas Ray qui réussit à mêler cinémascope et intérieurs (Tout le film ou presque se situe dans un petit pavillon qui n'a rien de spectaculaire), on dépasse avec Bigger than life le cadre du simple film dénonciateur, et on va beaucoup, beaucoup plus loin...

Ed, professeur de lettres dans un petit collège, est marié, père et heureux, mais il est sujet à d'impressionnantes migraines, d'autant que le salaire de professeur ne lui suffit pas, et qu'il l'allonge en travaillant en guise de réceptionniste pour une société de taxis. Un soir, il s'effondre, et il lui faut être hospitalisé de toute urgence. On lui diagnostique une condition rare, et qui risque de lui être fatale, la douleur pouvant entrainer une attaque à tout moment. Un traitement à la Cortisone, alors expérimentale, lui est prescrit, mais Ed trouve les effets du médicament tellement efficaces, qu'il en abuse très vite, et tombe dans une spirale de paranoïa et de toute puissance, créant un enfer permanent pour sa famille.

L'aliénation est au coeur des films Américains des années 50, mais elle est souvent simpliste, limitée à un message suppliant les gens de ne pas se laisser attraper par les idéologies venues d'ailleurs, suivez mon regard... Mais le père de famille incarné par James Mason est aliéné certes, mais à l'intérieur: l'ennemi vient précisément de son être. Au-delà du film à message, ce qui est frappant, c'est la façon dont Ray réussit à rendre la psychose d'Ed visible. Le recours à l'ombre de James Mason, la façon dont il est cadré par une porte, au fond, la menace permanante qui pèse sur sa femme et son fils, tout y est visible, graduellement, de façon inquiétante.

Dans cette famille si gentille (Barbara Rush joue génialement une femme irréprochable), si conventionnelle, et si typique de l'esprit des années 50, se cache un monstre. Il serait bien naïf de croire que ce film a pris pour sujet la Cortisone... le sujet serait plutôt comment un simple médicament, mal utilisé, devient un révélateur de toutes les turpitudes et ignominies dissimulées dans l'Homo Eisenhowerus, ce parangon de vertu, de certitudes et de banalité. Ed n'est pas un cas exceptionnel, en quelque sorte, tout Américain contemporain du film est un monstre qui se contient... Jusqu'à quand?

 

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Published by François Massarelli - dans Nicholas Ray Criterion
27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 07:40

Depuis Miller's crossing, on sait que les frères Coen excellent dans la reconstitution savoureuse d'une époque, à travers son look (Décor, costumes) mais aussi sa culture (musique, langage) et ses attitudes. Et Barton Fink, The Hudsucker Proxy, The Big Lebowski tourné en 1997 mais situé durant le prélude de la guerre du Golfe, O brother where art thou ou A serious man parmi d'autres l'ont confirmé. Ce dernier long métrage est donc situé à une période clé: en 1961. Le Vietnam n'a pas encore l'importance qu'il aura à la fin de la décennie, Kennedy est un jeune président novice, la révolution folk n'a pas encore eu lieu. A la fin de l'année pourtant, Columbia sortira les premiers enregistrements de Bob Dylan. Le héros de ce film, l'Américain d'origine Galloise Llewyn Davis, n'est ni Dylan, ni sa caricature: c'est un folk singer New Yorkais, qui vit dans la bohême de Greenwich Village, son langage et sa vie quotidienne libérée. Il galère sérieusement, et le film raconte comment il ne peut que tourner en rond...

Llewyn Davis chante, un brin de cynisme venant tempérer la fragilité de la peformance. Après son apparition dans le club, il sort pour rejoindre un homme qui a demandé après lui... et le passe à tabac. Puis c'est le matin, il se réveille dans un grand appartement, il y a un chat. Nous sommes dans un flashback depuis peu, et nous ne le saurons qu'à la fin. Le film répond donc à une question: pourquoi le jeune artiste folk se fait-il taper dessus dans une ruelle? Et il faut dire que les raisons ne manquent pas; il le dit lui-même, plusieurs fois: I'm an asshole. Sans domicile, il couche chez les uns et les autres, en fonction de leur tolérance car il est loin d'être facile à vivre, il a déjà engrossé plusieurs amies dont une récemment, et la dame est mariée, il adopte vis-à-vis de son art une posture cynique, mais surtout il ne se remet pas de la mort de son ancien partenaire, Mike, avec lequel il avait enregistré un disque, qui ne s'est pas beaucoup vendu. Après le suicide (Qui est un des fils rouges du film puisque il n'est relaté qu'au milieu) Davis avait bien fait un album, Inside Llewyn Davis, mais celui-ci ne s'est pas plus vendu... Amer, Davis considère essentiellement son art comme une bouée précaire de survie, contrairement à tant d'autres artistes aperçus ou croisés dans le film, certains ses amis. 

Davis ne va nulle part et semble s'en contenter: c'est ce qui ressort de cet étrange parcours, motivé par une astuce de scénario sur laquelle je reviendrai, car sinon, il tourne en rond: pas de domicile, aucune vraie motivation quant à son métier, et des rapports avec les femmes qui se réduisent presque à des engueulades autour de la nécessité d'avorter en toute discrétion. Qui plus est, un rendez-vous chez un médecin qui va pratiquer une intervention lui apprend que son ex-petite amie avait finalement décliné l'avortement qu'il lui avait payé, et était partie s'installer ailleurs (A Akron, Ohio), avec son enfant... Une occasion se présente d'ailleurs pour lui permettre de la visiter, mais il n'ira finalement pas.

On ne s'étonnera pas si Davis rencontre le diable à une ou deux reprises, sous plusieurs formes potentielles: après tout, l'inconnu qui le passe à tabac en a l'allure, de loin, une silhouette élancée, un chapeau qui lui cache le visage... Un autre personnage, joué par John Goodman, pourrait lui aussi remplir la fonction, d'autant que le passage du film concerné, durant lequel davis se rend à Chicago sur un coup de tête, ressemble presque à un rêve... Mais là encore, contrairement à la rencontre avec le diable dans O Brother Where art thou, l'artiste Davis n'en profitera pas pour devenir un génie en son domaine, et le diable quant à lui est bien mal en point!

http://anotherwhiskyformisterbukowski.com/wp-content/uploads/2013/11/Inside-Llewyn-Davis2.jpg

Afin de donner un semblant d'intrigue à ce film qui accumule les anecdotes d'échec dès le départ, sans jamais ou presque le démentir, les Coen ont décidé d'utiliser un chat. Ou plus exactement deux: lorsqu'il se réveille au début du film chez ses amis, Llewyn fait sortir malencontreusement le chat roux de la maison, avant de s'enfermer dehors. Le voilà coincé avec l'animal, qui une fois chez d'autres amis s'enfuit de nouveau. Davis croit le récupérer, mais se rend finalement chez les propriétaires de l'animal avec une femelle au lieu d'un male... Celui-ci, qui incarne à la fois un esprit aventureux efficace, l'échec constant du personnage principal, et son manque cruel d'intérêt pour les autres, reviendra au bercail. Il s'appelle Ulysse, et est aussi l'objet d'une allusion à un film Disney contemporain de l'action, The incredible journey dans lequel des animaux entreprennent un périple incroyable en dépit du bon sens: A la fin du film, Davis croise une affiche du film, qui l'interpelle...

http://fr.web.img6.acsta.net/pictures/210/052/21005275_20130927183847948.jpgLe choix de situer leur film en 1961 permet aux Coen une belle reconstitution de la vie aux couleurs ternes, brumeuses, qu'on aperçoit sur les pochettes de disques de l'époque. Comme d'habitude, la reconstitution est minutieuse, effectuée avec un talent d'orfèvres, et très efficace. Réalité et reconstitution finissent par se confondre, et on termine presque le film sur une intervention d'un jeune chanteur, frisé et à la voix éraillée, entr'aperçu par Llewyn en sortant d'un club. Le sait-il? sa chance est passée, il est passé à côté de la consécration, contrairement à ce jeune Bob Dylan, qui prit d'ailleurs le pseudonyme qui était le sien en référence à un autre Gallois, Dylan Thomas. Le portrait d'un loser, d'un oublié du rève Américain, aussi valide que celui des gens qui ont réussi, est une nouvelle réussite à mettre au diabolique talent des frères Coen, sur un mode voisin du vitriol poisseux de Barton Fink, de The man who wasn't there et son faux caractère de drame, ou de la comédie méchante de A serious man.

 

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Published by François Massarelli - dans Joel & Ethan Coen Criterion
21 mars 2014 5 21 /03 /mars /2014 15:54

The darjeeling Limited est en quelque sorte la réaction de Wes Anderson au tournage long et coûteux de son précédent opus, The life aquatic with Steve Zissou. Le film, marqué par les fantômes du cinéma Indien et d'une certaine vision cinématographique de l'Inde, n'est pas comme ses deux prédécesseurs (Avant Zissou, il y a The Royal Tenenbaums, qui définissait de façon durable le style de son auteur) un film entièrement contrôlé de façon esthétique par Anderson: il a été tourné sur place, avec une équipe réduite, et bénéficie de décors déjà existants, qui sont magnifiés par la mise en scène. Et pourtant il ne dépare pas dans la continuité de la carrière de Wes Anderson, tourné qui plus est avec l'habituelle complicité de Jason Schwartzmann, Owen Wilson, Anjelica Huston, Wally Wolodarsky ou Bill Murray. Cette fois, la crise familiale et identitaire concerne trois frères, les Whitman. Suite à la mort de leur père, et l'absence de leur mère, ils se sont réfugiés plus avant dans leur isolement les uns des autres. Francis (Wilson), chef d'entreprise en pleine crise de la quarantaine, prétend avoir survécu à un accident de la route, et veut imposer à ses deux frères un rapprochement sur fond de séminaire spirituel en Inde. Peter (Adrien Brody) est marié à Alice, une femme avec laquelle il a peur d'affronter l'avenir. Alice est enceinte, et Peter fuit. Enfin, Jack (Schwartzmann), auteur de nouvelles, a quitté les Etats-Unis et s'est réfugié en Europe pour échapper à une histoire d'amour compliquée, qui ne parvient pas à s'achever. Francis a prévu un voyage à bord du train Darjeeling Limited, dont la destination surprise est un couvent dans lequel leur mère s'est découvert une vocation de nonne.

 

La relation entre les trois frères est dans un premier temps désastreuse; aucun d'entre eux ne progresse, et ils vont jusqu'à se faire exclure du train tant leur comportement est irritant pour les autres passagers... Mais un accident tragique auquel ils onst confrontés va les rapprocher, et ils vont aboutir à une catharsis: un enterrement qui sera vécu avec plus de pudeur, de modestie et de contrôle des sentiments par les trois frères, que les funérailles de leur père... Celui-ci est omniprésent, à travers les valises nombreuses, marquée de ses initiales, qui encombrent les trois frères lors de leur périple Indien. Sont aussi présents des souvenirs nombreux, celui d'Alice, celui de la petite amie lointaine de Jack; clin d'oeil à une vie qui continue, un homme rate un train au début du film, il s'agit de Bill Murray, pour une très courte apparition suivie en fin de parcours d'un court rappel de sa présence... Enfin, comme dans d'autres films (The Life Aquatic et son requin jaguar, Tenenbaums et ses souris dalmatiennes, et Fantastic Mr Fox avec l'apparition d'un loup mythique), un animal symbolise en une très courte apparition l'affrontement d'une vie: un tigre féroce, créé par la compagnie Jim Henson cette fois, après le 'requin jaguar' de Steve Zissou du à l'animation d'henry Selick.

 

Le film est une comédie sérieuse, traversée par la mort d'n enfant dans un fleuve, triple symbole: à l'eau qui purifie dans la religion Indienne, anderson oppose l'habituelle métaphore de la renaissance, qui passe en effet par la confrontation à la mort pour les trois frères. Ceux-ci sont comme d'habitude, des grands enfants mal grandis, qui sont malgré tout touchants à force d'être humains, et ils ressortiront de leur quête meilleurs qu'en entrant... Anderson, désireux d'échapper à la routine et à la lourdeur tout en tournant dans des conditions gérables, a su s'imprégner de l'atmosphère d'une Inde au quotidien, avec respect. Les fantômes de Satyajit Ray (Dont la musique des films a d'ailleurs été abondamment utilisée), et Jean Renoir (Le fleuve), passent à travers ce film, dont la mise en chantier a quand même pris du temps; la preuve, un court métrage de 2005, Hôtel Chevalier, est en fait la première partie du film, que Wes Anderson a décidé de traiter comme un sujet à part pour deux raisons: la coupure esthétique radicale entre un film réalisé en Inde et une séquence Parisienne d'une part, les délais pris afin de préparer un tournage Indien d'autre part. Deux ans après, c'est ensemble que les deux films, qui se font constamment écho, ont été montrés. Avec son mélange de parfum documentaire et son habituelle rigueur géométrique, le film est aussi l'un des plus attachants de son auteur.

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Published by François Massarelli - dans Wes Anderson Criterion
12 mars 2014 3 12 /03 /mars /2014 09:57

Aboutir, parvenir à quelque chose, laisser une empreinte: le but de tout humain? Si on en croit les meilleures histoires, oui. C'est l'un des grands enjeux du cinéma de Wes Anderson, comme en témoignent les égarements des personnages de Bottle Rocket, privés de direction, de but, de motivation enfin. Steve Zissou (The life aquatic with...) est en crise parce qu'il n'a abouti à rien, que son monde s'écroule, et qu'il a besoin à nouveau de croire qu'il est une source d'inspiration. Moonrise Kingdom nous montre un micro-univers en proie à une crise de direction là encore, avec ses parents déboussolés, son autorité mise à mal (Bruce Willis, mais aussi Edward Norton)... Enfin, le père de famille de The Royal Tenenbaums souhaite revenir dans la vie de ses enfants avant qu'il ne soit trop tard. A chaque fois, ces histoires sont enjolivées, enluminées par une esthétique envoûtante, calibrée et réglée au quart de poil dans un souci maniaque de tout contrôler... Et l'histoire se pare de la beauté irréelle et multicolore de la féérie. Donc The Grand Budapest Hotel ne dépare pas, au contraire: il est une affirmation toute-puissante de cette esthétique, et de cette thématique, un film superlativement réussi, dans lequel tout l'univers de Wes Anderson se retrouve encapsulé.

La narration adopte une structure familière à ceux qui auront vu le fameux film Le manuscrit trouvé à Saragosse (1965), de Wojciech Has et ses poupées russes: un narrateur raconte qu'un narrateur raconte que... Mais cette superposition ne sert essentiellement que dans le premier quart d'heure, le temps d'installer convenablement le récit dans le monde de la légende. Un auteur de la république (Fictive) de Zubrowska, maintenant décédé, est 'visité' (Du moins sa statue) par une admiratrice, qui sort d'un sac un des livres de l'écrivain, The Grand Budapest Hotel, et se met à le lire. S'ensuit un flash-back, de l'auteur vieillissant contant ses souvenirs. Puis on assiste à une scène, l'auteur jeune (Jude Law) se rend en effet au "Grand Budapest Hotel", en Zubrowka, un palace improbable juché sur une montagne, désormais vide de tout client ou presque. L'écrivain rencontre le mystérieux M. Zero Mustafa (F. Murray Abraham), le propriétaire des lieux. Il lui raconte comment il a été amené à hériter de l'hôtel, grâce à son amitié avec le concierge Gustave H., en poste au Grand Budapest lorsqu'il était un jeune aspirant groom. Et à ce moment, le format de l'image, qui oscillait entre du 1:77:1 (Le prologue autour de la statue) et un format d'écran plus large proche du cinémascope (La rencontre de l'auteur jeune avec M. Mustafa), se stabilise en 1:33:1, à la façon des années 30. On est, après tout, et ce pour l'essentiel de l'intrigue, en 1932. Le Grand Budapest Hotel, en attente de moments troublés (Une guerre fictive menace le pays inventé), est déjà un reflet surranné d'une glorieuse époque disparue, et M. Gustave (Ralph Fiennes) est l'âme même de l'établissement. Il connait chaque ficelle de l'hôtel, chaque recoin de l'établissement, et d'une certaine façon règne. Il reçoit le jeune Zero Mustafa (Tony Revolori), réfugié d'un autre pays (Fictif) du proche orient, en guerre. Il souhaite devenir "Lobby Boy", et M. Gustave va être son mentor. Mais un mentor qui a du pain sur la planche: le concierge, qui a l'habitude de coucher avec toutes les clientes fortunées, vieilles et esseulées, est en effet nommé sur le testament de Mme Céline Villeneuve Desgoffe und Taxis (Tilda Swinton), qui vient d'être assassinée. Gustave hérite d'une oeuvre d'art inestimable. Non seulement est-il le principal suspect du meurtre, il est désormais l'ennemi juré du fils de la défunte, Dmitri (Adrien Brody), et de son homme de main, le brutal, laconique et mystérieux Jopling (Willem Dafoe). Aidé de Zero et de sa petite amie Agatha (Saoirse Ronan), pâtissière à l'accent Irlandais, M. Gustave joue sa vie, sa réputation, et celle de l'établissement  auquel il a consacré sa vie.

Les personnages, fidèles à l'environnement du metteur en scène, sont un mélange savant de caractérisation extrême, avec le sens du cliché monté en épingle qu'on connaît à Anderson (A ce titre, les interventions d'Edward Norton en policier 'qui ne fait que son devoir' sont savoureuses, tout comme celles de Jeff Goldblum en avocat victime des évènements), et de transgression. Dans cet univers à la Tintin, Ralph Fiennes en particulier a un talent exceptionnel pour proférer sans se départir de son flegme et de sa classe naturelle des horreurs révélatrices de ses relations privilégiées avec ses clientes... C'est que rien ne va plus dans le beau monde du Grand Budapest Hotel ou tout est si propre, en ordre, et symétrique (On connaît les habitudes de composition de Wes Anderson, et dans cet univers à la Lubitsch, qui plus est avec ce format plus carré que ses autres films, il s'en donne à coeur joie). La guerre, donc, menace, et les habitudes policées, les manières douces, n'ont plus cours. Les policiers, en marge de l'aventure rocambolesque de M. Gustave et Zero Mustafa, ont d'ailleurs tendance à se comporter en véritables rustres, à l'imitation sans doute de leurs voisins plus ou moins lointains des pays fascistes, dès qu'ils ont entre leurs mains, le 'lobby boy' d'une autre couleur... Ce qui fait à chaque fois voir rouge à M. Gustave. Une fois de plus, Anderson se sert à merveille de l'uniforme, qui a comme toujours un rôle à la fois de caractérisation facile et répétée, chaque personnage habitant son propre uniforme (Et M. Gustave passe de celui de Concierge à celui de prisonnier, puis à celui de moine, et enfin à celui de pâtissier!), mais l'uniforme est aussi un cadre dans lequel s'amuser, comme ces allées rangées si propres et ces couloirs d'hôtel si géométriquement harmonieux.

Le jeu sur le cadre renvoie, comme je le signalais, à Lubitsch et ses opérettes de 1929-1932, situées immanquablement dans des pays inventés pour l'occasion. C'est vrai que l'atmosphère 'Mitteleuropa' comme on disait alors convient à merveille à Anderson, avec son monde recréé de façon polie, mais comme chez Lubitsch, la gravité est partout. Derrière cette histoire délirante, la mort rôde, sous les traits certes caricaturaux de Willem Dafoe (Qui reprendrait presque son rôle d'un autre film de Anderson, le film d'animation Fantastic Mr Fox, s'il n'avait été dans ce dernier remplacé par une marionnette de rat!) et son pur visage de tueur. Il n'en reste pas moins que le tueur en question est très efficace, comme en témoignent les quelques intrusions de Wes Anderson dans l'horreur graphique: doigts coupés, personnage décapité... La mort, souvent présente dans ses films, prend cette fois une allure beaucoup plus tangible, provoquant de fait des sursauts de la part du public. Ce n'est pourtant pas si déstabilisant, les scènes de violence restant confinées dans le cadre ultra-maîtrisé du metteur en scène. Mais c'est un moyen comme un autre de rappeler que sur la route qui mène à la vieillesse, les embûches ne manquent pas. Et là ou le film précédent contait une aventure donnée dans un temps limité en quelques jours d'un lointain passé, The Grand Budapest Hotel est marqué dès le départ du sceau du temps révolu. On est devant une histoire qui s'est déroulée il y a longtemps, contée par un protagoniste probablement décédé, à un auteur désormais statufié, donc probablement mort, à propos d'un hôtel certainement détruit dans un pays qui n'existe plus... On est donc en pleine légende, au sens westernien du terme (Selon John Ford, bien entendu), d'où le recours attendri à un grand nombre de coups de théâtre, à une évasion spectaculaire (Et hilarante), menée par Harvey Keitel, à une poursuite à skis... et lors d'une scène, une seule, mais très importante, à du noir et blanc qui finit par cristalliser cette impression d'assister à un film des temps héroïques du cinéma. Et au passage, Anderson (Qui signe seul le script du film, une première) décoche une allusion gourmande à Michael Powell et son Colonel Blimp, lorsqu'il est annoncé que 'la guerre a commencé à Minuit' (il y a aussi une allusion fort subtile à un autre chef d'oeuvre de Powell, The red shoes, qu'il faut s'amuser à découvrir)...

Tout ce petit théâtre codifié, réglé au quart de poil, n'est pas que le refus d'un monde dépeint tel qu'il est, que la création idiosyncratique d'un monde impossible et maniaque comme on le dit parfois des films si impeccables de l'auteur de The Darjeeling Limited. Souvent situés dans des lieux surcodés qui font d'excellents titres (Moonrise Kingdom, Rushmore, Hotel Chevalier, The darjeeling Limited), ses films sont aussi et surtout des parfaites métaphores du parcours accidentés d'un être humain. Et cette fois plus que jamais, dans cette histoire ou un homme réussit à aboutir à un but qu'il osait à peine se fixer dans ses rêves les plus fous, la conclusion douce-amère du film permet de toucher à l'humanité, au sens large: The Grand Budapest Hotel est non seulement un chef d'oeuvre, c'est aussi le film le plus chaleureux que j'ai vu depuis longtemps.

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Published by François Massarelli - dans Wes Anderson Criterion Saoirse Ronan
10 mars 2014 1 10 /03 /mars /2014 09:18

Foxy et Felicity sont deux renards qui s'aiment: un jour, Foxy apprend de sa compagne une bonne nouvelle, à un fort mauvais moment: ils sont pris au piège dans une ferme remplie de volailles appétissantes. Apprenant qu'il va être père, Foxy jure à la jeune renarde d'abandonner cette vie de vagabondage et le vol de poules... Passent plusieurs années: Foxy est chroniqueur frustré dans un journal local, Felicity mène son ménage avec douceur, et leur fils Ash est, comme ce sera souvent répété dans le film, "différent". Petit, peu sur de lui, inadapté, colérique... Deux événements vont se dérouler qui auront des conséquences non seulement sur la famille, mais aussi sur toute la campagne, autant dire l'univers. Foxy trouve une maison idéale, qui a le malheur de faire face à trois fermes qui produisent tant de bonnes choses que la tentation va être difficile à combattre; et le cousin d'Ash, Kristofferson, vient s'installer pour quelques semaines, provoquant rapidement la jalousie du fils de famille... Entre un fils qui va devoir enfin trouver qui il est et défendre son pré-carré face à un cousin flamboyant et à qui tout réussit, et un père qui redécouvre les joies essentielles (Et salissantes) de la vie d'un prédateur, comment la situation va-t-elle évoluer?

Après la sortie de The life aquatic with Steve Zissou, et peu avant celle de The Darjeeling Limited, l'annonce de l'adaptation par Wes Anderson de ce roman célèbre de Roald Dahl avait de quoi déconcerter. D'une part parce que tous les films du metteur en scène avait jusqu'à présent été basés sur des idées (O combien) originales, d'autre part parce qu'on n'associait pas a priori Wes Anderson au monde de l'animation, et enfin et surtout parce que pour l'essentiel son cinéma est plutôt adulte, consacré à des crises de la vie, des familles dysfonctionnelles, ou encore des moments-clés ou embarrassants de la vie des grands... Mais une fois le film arrivé, force est de constater qu'on avait tort sur tous les points: d'une part, l'argument de Dahl convient à merveille à Anderson, qui a en compagnie de Noah Baumbach écrit une adaptation à la fois fidèle et très personnelle. Le monde de ce Fantastique renard, interprété par George Clooney, Meryl Streep, et les habitués Jason Schwartzmann, Michael Gambon, Willem Dafoe, Owen Wilson (Pour une très courte apparition) et bien entendu Bill Murray, est bien cet univers parallèle, aux arrangements de paysage symétriques et si esthétiques, avec ces adultes en questionnement et ces ados qui souffrent... de façon toujours aussi drôle. Film d'animation oblige, toutefois, à la fin les choses rentrent dans l'ordre pour nos renards qui ont tous fini par s'accepter tels qu'ils sont...

Dahl était bien sur Gallois, Anderson est Texan, et le monde du film doit autant à l'Angleterre (L'accent de Michael Gambon) qu'à l'Amérique (Le rat et son accent sudiste, le Whack-Bat qui ressemble plus à une version du base-ball qu'au cricket)... Enfin, toutes ces tribulations sont mises en musique par Alexandre Desplat, qui s'est plu à pasticher les partitions de Morricone pour Sergio Leone, mais on a droit à une solide dose de rock des années 60, donc tout va bien. Et la cerise sur le gâteau, c'est que ce film superbement mis en scène est une joie esthétique permanente, avec une animation constamment inventive, et nerveuse: Il fallait du rythme pour se glisser dans la peau des renards, dont le calendrier utilise d'ailleurs deux types de tempos: ils comptent leurs années en temps "renard" et en temps "non-renard", suivant la conversation.

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Published by François Massarelli - dans Wes Anderson Criterion George Clooney