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22 novembre 2017 3 22 /11 /novembre /2017 17:29

 

Après l'expérience Monty Python, mis de coté en 1975, Terry Gilliam était déterminé à passer définitivement à la réalisation. Toute son activité d’animateur allait dans le sens d’une expression exacerbée de l’explosion graphique; de plus, son goût pour les cinémas de Pier Paolo Pasolini, Federico Fellini et Akira Kurosawa lui donnait envie d’essayer des formes de narration baroques inspirées de ces géants. Après avoir insufflé son grain de folie personnel dans Monty python and the holy grail en 1975 (Co-réalisé par l’autre Python Terry Jones), Gilliam a donc sauté le pas et écrit un scénario, inspiré principalement par le monstre créé par Lewis Carroll pour Through the looking glass, et par l’esprit de Holy grail d’autre part: montrer le moyen âge de façon aussi réaliste que possible, tout en louchant d'une manière appuyée vers Pieter Brueghel et Hieronymus Bosch.

Dennis Cooper (Michael Palin), fils de tonnelier, est un esprit moderne : il veut faire avancer le concept des finances en un moyen âge tellement rétrograde que tout le monde le prend pour un benêt, y compris la famille de Griselda (Annette Badland) sa douce amie. D’un autre coté, la préoccupation principal du quidam moyen est de survivre, puisque un monstre atroce décime les campagnes. Il faut un champion pour tuer la bête… Lors de son voyage vers la grande ville, Dennis va être mêlé de près à cette quête, menée par le roi Bruno, dit le douteux (Max Wall).

La reconstitution, comme dans le film des Python, est impressionnante, et cette vie bouillonnante et souvent intime (On défèque et urine dans à peu près toutes les scènes, c’est peu ragoutant) doit beaucoup aux films coquins de Pasolini et à Bosch aussi bien sûr. L’esthétique "moyen-âge" indéterminée a son charme, et les décors choisis par Gilliam se marient bien avec son sens déjà fantastique du cadrage, et de la lumière. Visuellement, c’est comme Duellists, de Ridley Scott: le talent éclate et fuse de tous cotés, on sent que ce metteur en scène ira loin, et qu’on le suivra. Et il remplit son but dans ce petit film avec un certain talent: non seulement le décor, le grouillement de personnages, explosent dans tous les coins, mais le script, dû à Gilliam et Charles Alverson, est une préfiguration de tant d'autres films: une peinture d'une société en déliquescence, vue par le plus petit des vermisseaux, alors que le roi règne, sous la surveillance de commerçants qui utilisent l'ombre de la bête pour garder leur consommateurs près d'eux...

Par contre, pour rester fidèle à l'esprit de Lewis Carroll dont le poème a inspiré le film, il fallait un monstre. En ces temps reculé, l'animateur Gilliam a choisi de passer par du physique, du tangible. Donc une créature de caoutchouc, habitée par un figurant... Le résultat, contrairement à ce que fera le metteur en scène avec ses créatures géantes dans Time bandits et Brazil, est fort décevant.

Gilliam a commencé à développer avec ce film plus qu'honorable une œuvre personnelle, dont diverses obsessions sont d’ores et déjà bien présentes : dans ce moyen âge infesté par une humanité mal foutue, Dennis Cooper est un rêveur, un être doué d’une infinie pré-science, dont l’heure finira par arriver. Il préfigure de beaucoup les rêveurs futurs, sous toutes leurs formes, qui viendront peupler les films du cinéaste … celui-ci s’est fait plaisir avec la peinture d’un système bureaucratique en perdition, très inspiré de l’Angleterre des années 70. Ce système, nous le reverrons, en particulier dans Brazil. Enfin, l’amour de Dennis pour la solide Griselda est maudit, mais je n’en dis pas plus...

 

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Published by François Massarelli - dans Terry Gilliam Criterion
5 novembre 2017 7 05 /11 /novembre /2017 20:06

Le dyptique créé par Akira Kurosawa autour de l'énorme personnalité de cet "homme sans nom" qui se présente systématiquement comme Sanjuro (Homme de trente ans et plus), suivi du nom de la première plante qui lui vient à l'esprit, est célèbre pour tout un tas de raisons. Après le tout aussi célèbre film La forteresse cachée, Kurosawa voulait creuser un peu plus avant le sillon d'un cinéma d'évasion, avec des aventures situées dans un japon ancestral mais qui devaient autant au western. Par un juste retour des choses, la réappropriation de Yojimbo allait donner naissance à un nouveau style de western. Mais Toshiro Mifune est arrivé avant Clint Eastwood, et son personnage de bretteur ultra-rapide qui fait règner la justice sur des champs de ruine est devenu une icône furieusement jouissive...

Le jour ou Sanjuro, si c'est bien son nom est arrivé dans ce village, savait-il qu'il allait rétablir la justice en décimant les deux bandes rivales qui y semaient la terreur? probablement pas. La méthode? Faire semblant de se vendre au plus offrant, en favorisant les faibles, puis en passant de l'autre côté en distribuant châtaignes, coups de sabre, bourre-pifs et certificats de décès. Toshiro Mifune anticipe donc de trois ans sur le western-spaghetti de Leone qui lui rendra hommage, et ce film porte en germe un pan immense du cinéma à venir, avec humour et style. La façon dont Kurosawa met en scène la confrontation finale est absolument miraculeuse, après s'être amusé à situer tout un film dans une seule rue (Encore une fois l'empreinte du western), et après avoir délayé la violence tout au long d'une narration dense, mais ironique.

Les principaux apports de ces films de genre tiennent je pense dans la façon dont Kurosawa renouvelle le film de samouraïs, tout en développant une thématique simple. Yojimbo est un film tout en forme, avec des moments de pur contemplation jouissive. Ma préférence va au premier, mais d'une courte tête, surtout que dans les deux films, Kurosawa a demandé au même acteur, l'admirable Tatsuya Nakadai, de tenir tête à Mifune, et honnêtement, les deux rencontres font des étincelles.

 

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa Criterion
5 novembre 2017 7 05 /11 /novembre /2017 20:00

La suite inévitable du film Yojimbo a été conçue dès son tournage par un Kurosawa qui avait envie de continuer un petit bout de chemin avec le nouveau personnage mythique créé avec Mifune. Son entrée en jeu est donc tournée vers le côté mythologique, avec un Sanjuro caché dans l'ombre qui a entendu tout ce que les protagonistes de la première scène ont dit.

Ils sont neuf, et ils sont mignons, ces braves fils de bonne famille qui s'apprêtent à combattre la corruption... en courant se réfugier auprès du chef des corrompus! Sanjuro donc a tout entendu, et il va prendre les choses en main pour faire triompher le bon droit... Avec ses propres termes et ses propres armes.

Le moment ou il sort de l'ombre est splendide. L'ensemble du film est largement dominé par l'humour, en particulier avec le décalage entre les personnages des "résistants"  aidés par Sanjuro qui sont neuf, mais se déplacent et réagissent comme une seul homme, ou avec les personnages des deux femmes qui sortent en permanence du sujet. La confrontation entre Mifune et Tatsuya Nakadai, en revanche, est impressionnante, leur jeu du chat et de la souris culminant dans une scène ou Kurosawa se plait à verser ouvertement dans le grand guignol...  dans une flambée de violence graphique inattendue pour qui connaît son cinéma.

Il y a nettement moins d'éléments dramatiques que d'habitude, le film est court, les scènes se déroulent dans un printemps idyllique: bref, le maître s'amuse. A la fin du film, on retrouve la flânerie vers nulle part de l'énigmatique Sanjuro...

 

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa Criterion
27 octobre 2017 5 27 /10 /octobre /2017 17:08

Dans les années 20 comme dans le reste de sa carrière, Pabst est un cinéaste particulièrement versatile, qui a tourné un film sombre sur les décombres de l'expressionnisme (Der Schatz, 1923), une oeuvre sociale de toute première importance qui dresse un état des lieux effrayant de l'Allemagne au début des années 20 (Die freudlose Gasse, 1925), une étude de moeurs étrange autour de la psychanalyse (Geheimnisse einer Seele, 1926), un drame bourgeois de la plus haute ironie (Abwege, 1928)... L'un de ses plus étonnants faits d'armes est probablement son film Die Liebe der Jeanne Ney de 1927: il y mêle une intrigue qui fait intervenir le sentiment révolutionnaire, et un style qui doit beaucoup au cinéma Soviétique. Homme de gauche, mais modéré, il professe volontiers dans son cinéma une sympathie pour la transgression et l'acte révolutionnaire. C'est à ce titre qu'il va réaliser avec ce film-somme une oeuvre complexe, en s'inspirant du théâtre de Franz Wedekind... qu'il va trahir très rapidement: la Lulu de Pabst est SA Lulu, du moins la sienne telle qu'elle a été façonnée par le metteur en scène en collaboration - à son corps défendant - avec Louise Brooks...

Sorti en janvier 1929, ce film possède un statut paradoxal: l'impression est celle d'un immense classique, dont on imagine qu'il peut résumer à lui seul tout le cinéma Européen de cette fin du muet; et beaucoup doivent imaginer que son actrice principale Louise Brooks était une superstar. La vérité est bien différente... Le succès, d'abord: Loulou (Le titre du film en France) n'a pas fait tant de vagues, ni en Allemagne ni en France: déjà, tous les yeux étaient tournés ailleurs, vers le parlant, dont les premiers films Américains commençaient à s'exporter. Et pour cette raison, justement, les Etats-Unis n'ont pas succombé non plus... Ce qui est ironique, sachant que Pabst et la Nero-Films avaient fait le calcul qu'en engageant une actrice Américaine, ils provoqueraient nécessairement un intérêt pour la sortie du film! Mais voilà, Louise Brooks, clairement, n'a jamais été une star aux Etats-Unis, pas plus qu'elle n'a vraiment eu le temps de s'imposer comme une actrice d'importance. C'est d'ailleurs ce film et le film suivant de Pabst avec Louise Brooks, repris, défendus avec passion par Henri Langlois et les futurs cinéphiles, qui créeront le mythe de l'actrice.

Lulu (Louise Brooks) vit à Berlin, dans un appartement qu'elle doit à un généreux bienfaiteur, le Dr Schon (Fritz Kortner), éminent rédacteur en chef d'une publication en vogue. Elle attire autour d'elle une faune assez bigarrée: un vieil homme, Schigolch (Carl Goetz), autour duquel le mystère plane (Et ne sera d'ailleurs jamais résolu), la comtesse Geschwitz (Alice Roberts), une femme totalement acquise à son amie Lulu, Alwa Schon (Franz Lederer), le fils, qui rêve éveillé toute la journée en effectuant des designs de costumes pour les revues que le Dr Schon finance sans compter autour de sa protégée, ou encore Rodrigo Quast (Krafft-Rashig), un athlète de foire qui souhaite faire un numéro en compagnie de la jeune femme... Le Dr Schon, pourtant, s'apprête à prendre du champ: il est sur le point de faire un mariage de prestige avec la belle Charlotte Marie Adelaide von Zarnikow (Daisy d'Ora). Mais pendant une représentation de la revue de Lulu, il est surpris par sa fiancée dans les bras de sa maîtresse. Il va donc se marier, oui, mais avec Lulu. Mais Schon, qui supporte de moins en moins la présence de la "cour" de sa femme, comprend le jour des noces qu'il ne parviendra jamais à la garder pour lui et pour lui seul. En essayant de la tuer, il se tire dessus, et le procès qui s'ensuit n'est pour Lulu que le début d'une série particulièrement longue d'ennuis, tous toujours plus grave que le précédent... Qui l'emmèneront rencontrer son destin (Gustav Diessl) à Londres, dans le quartier de Whitechapel.

Lulu est une femme insaisissable, et pour qu'on en soit convaincu, le metteur en scène et sa star ont pris le parti de ne pas lui donner un point de vue dans le film. On a toujours, brièvement, le point de vue d'un autre; le plus souvent ce seront les hommes, tous avec leur manque (Aucun n'est satisfaisant, j'y reviendrai), mais parfois ce sera quelqu'un qui ne rate aucun des faits et gestes de l'héroïne, la comtesse Geschwitz: une femme, oui, mais amoureuse de Lulu, jusqu'au sacrifice. Totalement libérée, Lulu, de son côté, ne s'attache jamais à un homme. Si elle veut Schon pour elle, il lui semble absurde de lui demander à cet effet de cesser de s'entourer de ses amis. Avec des zones d'ombre: quel est donc le rapport de Lulu à Schigolch, l'un des deux hommes qui ira avec elle jusqu'au bout du voyage? Un Pygmalion? Mais dans ce cas, il est bien miteux... Un souteneur? Il en a les méthodes, en fait. Elle l'écoute beaucoup, mais en fait surtout à sa tête, et le traite comme un membre de sa famille. Elle l'appelle dans une scène son "père", mais c'est sans doute pour le protéger de la furie de Schon... Par ailleurs, Alwa Schon est souvent montré, en compagnie de Geschwitz, préparant des costumes, et semble avoir donné sa bénédiction au mariage de son père avec Lulu; il se l'est choisie comme mère, et le seul rapport physique qu'il ait avec elle dans le cadre du film est une sorte de recherche de consolation auprès de la jeune femme. A aucun moment il ne s'affirme comme un amant, et tout ce qu'il entreprend (Notamment la métaphore du jeu) est marqué par l'impuissance...

Je le disais, tous ces hommes (et cette femme) qui désirent Lulu ont un manque. Rodrigo est pour sa part obsédé par la puissance: il souhaite faire de Lulu une partenaire car elle mettra sa force en valeur. Et il est prêt au chantage contre elle, au pire moment. Geschwitz, la plus inconditionnellement amoureuse, manque de reconnaissance. Lulu ignore, ou feint d'ignorer son amour, et quand il faut fuir, tant pis pour la comtesse! Schigolch est trop vieux, Alwa marqué par l'impotence et le Dr Schon jaloux, et corrompu par ses rêves d'élévation sociale... Le seul homme avec lequel on verra le processus de séduction de Lulu, quant à lui, sera un serial killer... 

Die Büchse der Pandora, c'est la boîte de Pandore, cet objet mythologique qu'il ne faut pas ouvrir, si on veut éviter d'ouvrir la voie au mal sous toutes ses formes. Mais Lulu n'est pas le mal: c'est pourtant ce que croit la société incarnée par tous ces hommes, ces juges, policiers et bourgeois, ou ces profiteurs, consommateurs de chair fraîche qui en veulent à celle qui les attire parce qu'elle représente la sexualité débridée, mais dont ils voudraient couper les ailes parce qu'ils veulent la garder sous contrôle... Le film se pose en réalité en une métaphore de la fin programmée de la république de Weimar, une période que décidément Pabst (Die freudlose GasseGeheimnisse einer Seele, Das Tagebuch einer Verlornen) aura beaucoup montré, avec ses petites révolutions, notamment autour de la sexualité, mais aussi ses grosses frustrations: montée des périls, réaction de la censure, retour aussi du refoulé typiquement Allemand...

Lulu, qui aime sans conditions, et dont on dit (C'est Geschwitz, mais peut-être en rajoute-t-elle...) qu'elle a un passé, semble au contraire ne pas avoir d'histoire. Des sentiments? Oui, elle en a, mais elle n'en fait pas tout un plat. Elle semble réduite à sa séduction, son insouciance (Notons qu'elle change physiquement dans le film lorsqu'elle perd cette insouciance, et ça correspond généralement aux moments où elle perd pied), et c'est ce qui explique à la fois le fait qu'elle soit irrésistible, et... les ennuis à rallonge qu'elle en retire. Car dans ce film, c'est toute une société d'hommes qui se dresse contre elle à peine défendue par sa bande de bras-cassés: symbolique, gorgé de symboles, le film est un conte du début à la fin!

Un conte absolument admirable par la sûreté de sa mise en scène. Pabst retrouve sa palette de La rue sans joie: des intérieurs pour la plupart des scènes, marquées par une omniprésence de la nuit. Le film, réalisé pour le compte de Nero-Films de Seymour Nebenzal, se distingue à la fois des grandes oeuvres réalisées en grande pompe de la UFA, mais aussi des films "sociaux" qui prennent de plus en plus de place, ceux de Gerhard Lamprechet, par exemple, et qui sont notables pour leur réalisme. Ici, Pabst montre son talent formidable de conteur et d'illusionniste... Il consacre une bobine virtuose à rester dans les coulisses du spectacle monté autour de Lulu, sans jamais montrer le point de vue du spectateur; il place une séquence de suspense dans le train, et une autre sur un bateau-casino clandestin, qui en remontreraient respectivement à Hitchcock et à Sternberg en matière d'atmosphère. On peut peut-être lui reprocher de trop ralentir sur le dernier acte situé à Londres, mais la façon dont nous disons adieu à Lulu est au moins assez délicate...

Quant à Louise Brooks, c'est peu de dire qu'elle a beau n'être qu'un accident de l'histoire (une actrice que personne n'a envie d'engager, et qui trouve soudain un rôle à l'autre bout du monde, pour un metteur en scène qui l'a repérée dans un film, plus pour ses promesses que pour son jeu), elle irradie l'écran. Comme Greta Garbo, il n'y a pas de mauvais angle pour capter son visage. mais plus que l'actrice suédoise, Brooks peut jouer avec son corps tout entier, sans nécessairement compter sur les accessoires. Et Pabst, qui n'est pas un ange, l'aide admirablement, en lui laissant dicter le tempo ici ou là, et en utilisant toutes les ressources possibles et imaginables pour extraire d'elle les émotions nécessaires. Brooks a souvent raconté les dommages terribles que le réalisateur a parfois fait subir à ses robes personnelles afin de manipuler ses émotions, on verra dans le film aussi combien Pabst a su compter sur les sentiments de détestation pure ressentis par Kortner à l'égard de la jeune femme, pour le pousser à la brutaliser! Par contre, Pabst a encouragé l'actrice a utiliser son attirance pour Gustav Diessl qui interprète son dernier amant. Ce n'est donc pas un tournage de tout repos, mais le résultat, pris dans sa globalité, fascine, en même temps qu'il tourmente. Car il est impossible, dans ce film qui ne nous en donne jamais l'occasion, de sélectionner vraiment un point de vue... Pas même celui de son héroïne.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Georg Wilhelm Pabst Louise Brooks 1928 Criterion **
26 octobre 2017 4 26 /10 /octobre /2017 17:42

Dans les années 80, dans un pays qui pourrait être la Pologne, mais une Pologne parallèle, deux sirènes sortent de l'eau... Leur premier contact avec la race humaine pour cette sortie en ville, sera une rencontre avec trois musiciens: un trio, composé d'un batteur, d'un bassiste et d'une chanteuse qui joue aussi des claviers. Ils travaillent pour une boîte de nuit qui sert de showcase aussi bien à des musiciens qu'à des strip-teaseuses, et le patron choisit de laisser leur chance aux deux sirènes, qui vont vite devenir un numéro à succès; tout irait pour le mieux dans le plus musical des mondes, s'il n'y avait un petit problème: d'un côté, Silver, la sirène blonde, tombe vite amoureuse du bassiste du groupe.

Ce qui pose en effet des soucis: elle n'est pas humaine, et ne peut avoir accès à ses organes génitaux qu'en tant que sirène. Ca freine un peu la fringale. Et de l'autre côté, cet appétit de Silver pour l'humanité énerve sa copine Golden, la brune. Elle aussi développe un appétit certain pour la race humaine, mais le mot est à prendre au sens littéral.

Un film d'horreur musical? Pourquoi pas après tout! D'autant que le genre a des classiques (Auxquels je ne me référerai pas, d'autant qu'ils n'ont rien à voir avec ce film venu d'une autre planète), et que tout est possible. Et Agnieszka Smoczyńska, décidément fascinée par les rapports étroits entre musique et sexualité féminine, a choisi d'utiliser du disco synthétique ultra-mélodique pour mettre en musique cette histoire qu'elle met en images au premier degré. Ca aurait pu être une catastrophe (voir à ce sujet Mamma Mia!, le film dont tous ceux qui y ont trempé devraient être fusillés sur-le-champ), mais ça marche à fond, ne serait-ce qu'en donnant une cohérence à cet univers de robes moulantes, de boules à paillettes, de Kohl aux yeux et de cheveux décolorés... 

Elle a aussi obtenu de ses acteurs un don total de soi, ce qui n'était pas forcément facile pour les deux principales protagonistes, qui passent les trois quarts du film à déambuler dans le plus simple appareil, ou éventuellement avec une queue de poisson encombrante (Et bien sûr "finie" en 3D, ce qui a le bon goût de ne pas se voir). Mais Marta Mazurek (Silver) et Michalina Olszanska (Golden) ne sont pas que la Blonde et la Brune, la fragile et la méchante. Elles vont beaucoup plus loin et posent effectivement des questions sur la féminité (Ainsi, crûment, Silver souhaite savoir si elle peut être une femme sans pour autant avoir d'organes génitaux...), le passage à la sexualité, le respect dû à la femme (Quand Golden a une fringale, on se débarrasse d'elles sans trop de ménagements...), et l'entraide.

Mais surtout, surtout, son conte est une formidable histoire au ton ironique, racontée avec ce qu'il faut d'humour et de froideur. de quoi y revenir avec délices...

 

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Published by François Massarelli - dans Agnieszka Smoczyńska Criterion
23 octobre 2017 1 23 /10 /octobre /2017 16:56

Deux jeunes filles, entre plusieurs routes ou plusieurs voyages... Dora (Yukiko Inoue) et Sunako (Michako Oikawa) sont deux amies, des inséparables devine-t-on, qui tous les matins vont au collège et tous les près-midi en reviennent. la route est immuable, jusqu'à ce qu'Henry (Uereo Agawa) entre dans leur vie... Dora et lui se plaisent, mais c'est Sunako qui prend l'initiative, et avant peu de temps elle délaisse son amie au profit du jeune homme... Dora finit même par donner sa bénédiction, et Sunako peut aimer Henry.

...qui à son tour, la délaisse pour passer du temps avec Yoko Sheridan, une jeune femme de la bourgeoisie. Sunako, furieuse, tire un coup de feu et blesse Yoko. Elle s'enfuit, et... la jeune femme se perd dans les rues nocturnes: prostitution, errances, etc. pendant ce temps, Henry s'est repris, et s'est marié... Avec Dora. Mais il lui reste des remords: si Sunako est devenue une fille perdue, c'est à cause de lui. Il va donc se mettre en quête de la retrouver...

Au départ, le film épouse un ton documentaire. Ses vues du port de Yokohama, les bateaux, les voyageurs et ceux qui leur disent au revoir: on se croirait presque chez Hergé! Puis il nous intéresse aux deux héroïnes, et dans un premier temps, on jurerait des prises de vues volées de jeunes collégiennes, jusqu'à ce qu'elles se retournent, ensemble, dans un plan: la fiction commence... Mais elle sera ancrée jusqu'à la fin dans des décors authentiques.

On ne serait pas si loin de Mizoguchi, s'il n'y avait un constant recours au point de vue de Dora. Plutôt que d'explorer la vie sordide d'une jeune femme poussée par les circonstances à la prostitution, Shimizu s'intéresse à la mise en parallèle des cheminements possibles, pour eux femmes qui viennent du même milieu, et qui ont eu les mêmes opportunités, partageant même le même amant!

Henry, bien sûr, n'est pas le seul responsable du destin de Sunako. Celle-ci, comme Dora, est identifiée par son milieu et par les décors fabuleux de ce beau film: le metteur en scène se plait à trois reprises à filmer le port de Yokohama, vu depuis les routes montagneuses qui le bordent. Les deux premières fois, il nous y montre les deux jeunes femmes, qui reviennent de l'école. La première fois, elles avancent ensemble, s'arrêtent ensemble... la deuxième fois, c'est après la trahison. L'une s'arrête, l'autre rêvasse! Enfin, après le départ de Sunako, Shimizu nous remontre la quiétude de Henry et Dora qui montent la même route, où Dora se rend tout à coup compte du grand vide que son amie a laissé dans sa vie.

Complexe, avec ses idées de mise en scène et de montage (Le meurtre, situé dans une église catholique, joue avec les ressources cinématographiques, en communiquant au spectateur la catharsis vécue par Sunako. Le lieu n'est pas anodin non plus... Mais la notion de faute ou de péché restera floue, dans ce film qui n'épouse décidément pas qu'un seul point de vue. Plus tard, le retour d'Henry dans la vie de Sunako se joue par le biais d'un procédé troublant: il se matérialise tel un fantôme dans le bordel où elle sévit. Quand il part, il disparaît... Comme Sunako et un compagnon d'infortune qui disparaissent avec leurs valises avant de prendre un bateau pour... 

Pour où, au fait?

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1933 Hiroshi Shimizu Criterion *
25 août 2017 5 25 /08 /août /2017 15:59

C'est la deuxième fois que la Warner s'attelle à une version de la même histoire d'Ernest Hemingway, mais le titre sera laissé de côté au générique de ce film. The breaking point (c'est le point de cassure, la limite de ce qu'un homme peut encaisser) relate l'histoire d'Harry Morgan (John Garfield), un ancien marin de la seconde guerre mondiale, qui cinq années après la fin du conflit, survit en utilisant son savoir-faire maritime dans un petit bateau, louant ses services aux gros bonnets de passage, en compagnie de son ami Wesley (Juano Hernandez). Ils ont tous les deux une famille à nourrir: Morgan est marié à Lucy (Phyllis Thaxter), dont il a eu deux filles; et Wesley a un garçon, qu'on verra à deux reprises: au tout début du film, et aussi à la fin...

Les deux amis utilisent donc leur talent pour gagner leur vie, mais l'un et l'autre partagent la même vision des trafics ombreux auxquels ils pourraient se livrer s'ils le souhaitaient: un avocat véreux, Duncan (Wallace Ford), passe son temps à proposer des affaires louches à Morgan. Il les repousse toujours... jusqu'à ce qu'un client, Hannagan (Ralph Dumke), ne parte sans payer: coincé au Mexique, sans argent, Morgan doit accepter une offre de Duncan qui lui permettra de retourner aux Etats-Unis. Mais ce ne sera que le premier faux pas d'une descente vers les ennuis les plus encombrants, dans lesquels Morgan et Wesley vont  laisser un certain nombre de plumes...

Harry Morgan, en 1944, c'était Humphrey Bogart, et le film de Hawks s'appelait To have and have not. C'était d'ailleurs le titre du livre d'Hemingway, mais l'intrigue située dans le roman en 1937 à Key West était transposée à Fort-de-France en 1940, permettant de continuer à exploiter l'image de résistant incarnée par Bogart dans Casablanca et Passage to Marseilles (Les deux films, incidemment, sont réalisés par Michael Curtiz...), avec cette même évolution du personnage, d'une indépendance farouche, vers une indignation le poussant à épouser la cause anti-fasciste. C'était d'un romantisme échevelé, d'autant plus magnifié par la présence de Lauren Bacall, et comme chacun sait la romance entre ces deux-là a beaucoup joué en faveur du film, aussi bien sur le plateau que dans le département publicité de la WB!

Contrairement donc à l'aventure romantique de To have and have not (le film), d'un romantisme qui doit sans doute autant à Hawks qu'à Hemingway, The breaking point qui remet certaines pendules à l'heure (A commencer par le fait qu'Harry Morgan ait une famille et des factures à payer, ce n'était pas le cas dans le film de 1944), est un film noir. Et film noir oblige, on y trouve aussi une femme fatale incarnée par Patricia Neal, dont c'est peut-être le rôle de sa vie! Leona Charles est une femme indépendante, qui tend à s'accrocher à des hommes d'argent, et au début du film elle est la petite amie de Hannagan. Leona représente l'aventure, ou ses dangers... A ce titre, elle est un élément imprévu, dont Morgan se serait bien passé, car l'attraction entre les deux est évidente. Suffisante en tout cas pour qu'une fois revenu à la maison, Morgan mente à son sujet. Pourtant, il ne se passera rien, ou presque rien entre les deux: Morgan fera en effet le choix de ne pas céder à ses impulsions, précisément parce qu'elle sont des impulsions.

Le romantisme du film, de fait, est plus clairement un romantisme de lendemain de cuite que le souffle noble de la grande aventure. Le film nous conte en effet des mésaventures vécues par un homme capable d'encaisser (Il a fait la guerre, dont il est revenu couvert d'honneurs et de médailles diverses), mais qui a surtout des bouches à nourrir. Et Curtiz, pour définir son personnage principal, a fait en sorte que le scénariste Ranald McDougall joue à fond la carte domestique, des scènes situées dans la maison modeste des Morgan, où il est question de traites à payer, de faire le plein, et d'amener les filles à l'école... Des scène minimalistes, qui bénéficient pourtant du même soin dans la mise en scène, que les séquences d'action, ou d'atmosphère nocturne.

C'est que le film n'est pas un film noir comme pouvaient l'être les grandes oeuvres du temps de guerre, toutes en style et en atmosphère baroque: Curtiz traduit ici le désenchantement d'après-guerre, dans une histoire qui se passe le plus souvent au grand jour, en plein sous le radieux soleil de Californie... Et il le fait avec un style exceptionnel, le sien, en signant chaque scène, chaque plan, de sa maîtrise et de ses thèmes de prédilection. Comment ne pas se reconnaître une fois de plus, dans le rôle d'un capitaine revenu de tout, qui doit travailler à faire ce qu'il aime, mais dans des conditions qui ne sont plus celles qui l'ont motivé au départ? Curtiz, depuis près de 25 ans à la WB, tourne par nécessité, parce qu'il en est dépendant; et Morgan, qui doit composer avec les uns et les autres, c'est lui plus que bien d'autres personnages (les autres personnes dont il s'est senti proche, dans ses années Warner, sont probablement Lionel Atwill dans The mystery of the Wax Museum, John Barrymore dans The mad genius, et Claude Rains dans The unsuspected) de ses films... Et la façon dont The breaking point commence le rend proche de tant de films qui commencent avec la vision d'un véhicule en marche, l'un des péchés mignons du metteur en scène...

The breaking point, merveilleux film noir, est l'un des éléments principaux du testament d'un immense metteur en scène, qui dans ce genre d'entreprise pourrait bien avoir été infaillible, trouvant d'instinct l'angle parfait (Ces compositions qui intègrent la profondeur de champ, ces scènes nocturnes, ces plans-séquences magiques...), dirigeant ses acteurs à la baguette, mais obtenant en retour des interprétations splendides: Patricia Neal, donc, ou John Garfield, ou Phyllis Thaxter, sont plus que remarquables. Mais le metteur en scène cache de moins en moins son profond humanisme, en décidant de finir sur un plan imprévu: lors d'une aventure malencontreuse, Wesley, l'ami Afro-Américain de Morgan, a trouvé la mort. Morgan est salement amoché, et on le ramène à terre, à sa famille, menée par Lucy qui s'accroche à l'espoir qu'il se sorte de ses blessures. Tout le monde part, sauf une personne, laissée là à son sort, et à ses interrogations: le fils de Wesley. Il ne sait pas encore que son père est mort, personne ne le lui a dit.

C'était déjà une belle avancée de la part de Curtiz d'insister que l'acteur Afro-Cubain Juano Hernandez interprète le rôle, et soit l'ami intime de la famille Morgan (Chez Hawks, il aurait été leur coolie, et n'aurait eu qu'un vocabulaire limité), sans que jamais quelqu'un fasse la moindre réflexion sur la couleur de sa peau. Mais ce final inattendu qui souligne l'indifférence dans laquelle un garçon de dix ans végète, de la part des blancs qui l'entoure, montre décidément la noirceur de ces années d'après-guerre...

C'en est bien fini de l'esprit de Casablanca.

 

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Published by François Massarelli - dans Michael Curtiz Noir Criterion
14 août 2017 1 14 /08 /août /2017 16:18

Le Paradis du titre? D'abord, Venise: on le visite, Lubitsch oblige, en commençant, hum, par les coulisses. Un tas d'ordure est véhiculé... vers une gondole. Typiquement, le metteur en scène qui aurait pu se contenter d'un plan de la lagune, et d'un élégant titre, n'a pas pu s'empêcher d'être inventif. Puis la majeure partie du film se situe dans un autre Paradis, à Paris, dans la très haute société.

Le "trouble" du titre, quant à lui, est soit le fait que dans la haute société, il y a des gens qui ne sont pas forcément de la plus grande honnêteté, car ils ne sont pas nés avec une cuillère en argent dans la bouche, comme on dit... Alors ils volent la cuillère. Ou alors, ce fameux "trouble" pourrait tout aussi bien être l'amour, ce sentiment intempestif qui arrive comme un cheveu sur la soupe et gâche tout en faisant intervenir les sentiments là où on n'en a pas besoin... 

A Venise, un voleur-escroc internationalement connu, Gaston Monescu (Herbert Marshall), rencontre Lily (Miriam Hopkins), une voleuse qui a un certain talent. Comme ils se volent mutuellement avec une adresse qui les stupéfie mutuellement, ils savent qu'ils sont faits l'un pour l'autre, et s'associent. Monescu vient justement de voler un homme d'affaires dans sa chambre d'hôtel, le Parisien François Filiba (Edward Everett Horton). 

Le couple, des années plus tard, se rend à Paris, attiré par les bijoux de la belle Madame Colet, héritière des parfums Colet et Cie. Durant un opéra, c'est un jeu d'enfant pour Monescu de voler un sac orné de diamants, appartenant à la charmante veuve (Kay Francis), d'autant que celle-ci est flanquée de deux prétendants aussi ridicules qu'inutiles: le Major (Charlie Ruggles), et son ennemi juré se disputent les faveurs de Mariette Colet. L'ennemi en question n'est autre qu'un certain... François Filiba. 

Mais une fois le sac volé, Monescu apprend que sa propriétaire donnera une récompense de 20000 Francs à qui le lui rendra. Sous le nom d'emprunt de Gaston La Valle, il va lui rendre l'objet, empocher la prime, et... devenir son secrétaire. Et plus, si affinités.

Après cinq films parlants, dont quatre comédies musicales, Lubitsch s'attaque enfin à une comédie sentimentale, qui reprend un thème déjà très présent dans certains de ses films, notamment The student prince (1927) et The smiling lieutenant (1931): la barrière des classes. Le triangle formé ici par La voleuse, le voleur aux manières de dandy, et la bourgeoise, aussi raffinée et adorable soit-elle, nous rappelle que certaines barrières sont infranchissables, et qu'il est inévitable, quel que soit le désir de l'un comme de l'autre, que Gaston "La Valle" et Mariette Colet finissent leurs vies ensemble... Mais en attendant de faire ce constat, ils auront pu rêver un peu.

Et puis Lubitsch creuse d'autres pistes, bien sûr, continuant de s'intéresser aux coulisses, avec ce Gaston la Valle qui s'y entend si bien à tirer les ficelles, ou ce garçon si obligeant qu'il prend des notes quand la requête d'un client de l'hôtel est malgré tout indicible. Et enfin, dans ce film en forme de vitrine de tout son génie, Lubitsch joue avec l'identité, ses faux-semblants, le pouvoir d'un nom aussi: Colet "and Company", comme on se plaît souvent à le souligner! Il nous dresse en 82 minutes une histoire qui a tout pour tourner au sublime et au tragique (après tout, mme Colet et M. La Valle vont si bien ensemble, quel dommage que ce soit impossible), et qui devient tout bonnement une sublime comédie sentimentale. Mais la mélancolie qui s'installe ici reviendra de façon insistante dans l'oeuvre de Lubitsch, de Angel à Heaven can wait, en passant par The shop around the corner.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Ernst Lubitsch Pre-code Criterion Edward Everett Horton
13 août 2017 7 13 /08 /août /2017 18:13

A Vienne, le Lieutenant Niki (Maurice Chevalier)est toujours prêt. Pour son empereur, bien sur, mais aussi pour les dames, qui se bousculent au portillon! C'en est au point où quand un de ses collègues (Charlie Ruggles) le consulte pour que Niki lui donne son avis sur une jeune violoniste, Franzi  (Claudette Colbert), c'est finalement Niki qui se retrouve au bras de la jeune femme. Il en néglige d'ailleurs bien vite toutes les autres. Jusqu'à un drame: lors de l'arrivée du Roi Adolph XV (George Barbier) d'un royaume quelconque, en compagnie de sa fille Anna (Miriam Hopkins), Niki qui n'a que Franzi dans son champ de vision sourit béatement, ce que la jeune femme pincée prend pour une moquerie. pour réparer ce qui menace de devenir un incident diplomatique, Niki se sacrifie et prétend avoir été sous le charme d'Anna...

Oui, Miriam Hopkins en jeune femme pincée... Ca surprend, mais elle le fait très bien. Le film est la troisième production parlante-et-chantante de Lubitsch pour la Paramount, et cette fois Jeanette McDonald n'est pas présente. Les deux actrices en vedette ne sont, ni l'une ni l'autre, des chanteuses, et ça s'entend... d'où une tendance à mettre les ritournelles en veilleuse. On ne s'en plaindra pas, après tout: ce n'est pas ce qu'on vient chercher dans un Lubitsch, enfin!

...Et c'est justement délicieux. L'histoire, on peut assez facilement le constater, pourrait largement déboucher sur de la mélancolie, car après tout il y est question de rang social, et de trois niveaux qui ne peuvent cohabiter: la Princesse, le lieutenant et la violoniste... Le lieutenant étant d'extraction noble, le mariage avec la princesse devient possible. Il peut en revanche facilement fricoter avec Franzi (Voire prendre des petits déjeuners avec elle) mais ne pourra l'épouser: elle le sait d'ailleurs très bien... Mais si le film nous raconte d'une certaine façon la prise au piège du séducteur, et le renvoi à l'égout de la jeune musicienne, il le fait avec le style si léger du Lubitsch "Viennois"... bien que ce dernier soit Berlinois! Et les scènes d'anthologie sont nombreuses...

Citons deux perles: la seule confrontation dans ce film entre Hopkins et Colbert est une merveille. Ce qui aurait du tourner au règlement de comptes (Aussi bien entre les personnages qu'entre les deux actrices, d'ailleurs) se résout en une merveilleuse séquence de complicité féminine. Et il en résultera une métamorphose de Anna, de vieille chrysalide en papillon flambant neuf, qui occasionne un grand moment de slapstick: Chevalier pouvait aussi, en fin, se taire!

Lubitsch cherchait la bonne formule à cette époque: ce film a été suivi d'une oeuvre ambitieuse et douloureuse, Broken Lullaby, puis d'une quatrième comédie musicale (One hour with you) reprenant la trame d'un de ses films muets (The marriage circle), et enfin d'un film qui reprend la même réflexion sur les différences de classe, à nouveau avec Miriam Hopkins: mais en compagnie de Herbert Marshall et de Kay Francis: dans Trouble in paradise, la comédie n'est plus musicale, et la mélancolie ne se cachera plus. Ici, c'est à peine si on y pense...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Musical Pre-code Ernst Lubitsch Criterion
31 juillet 2017 1 31 /07 /juillet /2017 09:43

Comment commencer? Le film choisit justement de surprendre, d'autant qu'on est en 1942: la guerre, après tout, bat son plein... Et alors que commence l'intrigue, à Varsovie en 1939, on trouve Hitler. Qui se promène, tranquillement, sous les yeux des passants. Mais on nous l'explique très vite: c'est un acteur, qui vient de s'engueuler avec l'auteur d'une pièce sur l'actualité brûlante, intitulée Gestapo! On contestait sa ressemblance avec le Fuhrer, et il a choisi de prouver que ses collègues avaient tort en faisant quelques pas dans la rue...

...Mais une petite fille qui vient lui demander un autographe lui a prouvé qu'il n'était pas si ressemblant que ça.

Le ton est donné: c'est une comédie, mais les événements qui se déroulent autour des acteurs du Théâtre Polski n'ont rien de drôle. Les comédiens qui jouent au théâtre vont aussi jouer leur vie, mais s'ils vivent pour le théâtre, il n'en reste pas moins que beaucoup d'entre eux sont d'abominables cabotins. Et si le mot n'est jamais prononcé dans le film, Lubitsch et le scénariste Edwin Justus Mayer ne cachent jamais que la plupart de ces acteurs sont juifs. De Greenberg (Felix Bressart) qui rêve de jouer Shylock et en connaît le monologue du Marchand de Venise par coeur, à cette merveilleuse contorsion autour du mot "ham", qui désigne bien sur le jambon (donc un plat qu'un Juif qui respecte sa religion ne mangera pas), mais aussi un cabotin, en Anglais dans le texte (Un acteur à un autre: ce que tu es, je ne le mangerais pas!)... 

Les deux vedettes de la troupe sont M. et Mme Tura, respectivement Jack Benny (Joseph) et Carole Lombard (Maria). Leur relation est bien sur amoureuse, mais ce sont d'abord et avant tout des gens de spectacle, donc ils sont, quoi qu'on en dise, en concurrence permanente pour le devant de la scène. Et Mme Tura apprécie les compliments, de sorte que, sans pour autant tromper son mari, elle laisse un jour entrer un bel officier (Robert Stack) dans sa loge pendant que son mari interprète le monologue de Hamlet...

Et c'est là que se situe le premier sens de cet extrait Shakespearien: Lubitsch détourne l'un des moments de théâtre les plus emblématiques qui soient, l'un des passages obligés les plus sacrés de tous les temps... pour en faire un signe de vaudeville, un gag qui plus est récurrent! Et comme M. Tura est particulièrement imbu de lui-même, l'effet comique de ce jeune officier qui se lève au moment où Tura est supposé briller de mille feux, est parfait.

Ce qui nous amène au deuxième sens de ce To be or not to be, qui symbolise à la fois le théâtre dans son quotidien (la guerre menace, la pièce Gestapo est donc annulée, et les acteurs se rabattent sur Hamlet), mais aussi le théâtre comme carrière prestigieuse, avec ses aspirations à la grandeur (Arrivé en Grande-Bretagne, Tura a un désir secret: jouer Hamlet au pays de Shakespeare!). Une aspiration qu'on retrouve chez tous ces acteurs: Bronski (Tom Dugan) qui jouait Hitler au débit du film, aspire à faire autre chose que de la figuration, comme Greenberg et son désir de jouer Shylock. Parce qu'il souhaite occuper le terrain, Rawitch (Lionel Atwill) en rajoute des tonnes, au grand désespoir de ses partenaires... En Anglais, quand un acteur sur-joue, on dit qu'il "mâche le décor" (To chew the scenery). A ce niveau, Rawitch est insatiable... Et pourtant, comme le dit Erhardt,le colonel nazi (Sig Ruman), Joseph Tura a fait à Shakespeare ce que les nazis font à la Pologne... Bref, tous ces acteurs ne sont probablement pas les meilleurs du monde. Ce qui ne les empêche pas de trouver le rôle de leur vie.

Et c'est là qu'on en arrive au troisième sens du titre et de cette allusion à cette sacrée scène: Être ou ne pas être, donc... pour un acteur, c'est une question de métier! Il s'agit de devenir un autre, mais à quel moment l'autre prend-il le pouvoir sur vous? Jamais si on est en contrôle, c'est ce qui va faire que dans ce film les déguisements, les imitations, les usurpations d'identité vont devenir monnaie courante. Et celui qui n'a pas pu jouer Hitler sur une scène de théâtre, va le jouer dans la vraie vie... Ce n'est pas pour rien que la sortie de ce film dans la France d'après-guerre s'est faite sous le titre "Jeux dangereux". Car ces gens risquent leur vie... et plus encore. Et si l'art imite la vie, Lubitsch nous montre souvent à quel point la vie imite l'art.

Lubitsch, je le disais plus haut, n'a pas laissé dans son film le mot "Juif" apparaître une seule fois. Non que ce soit interdit, après tout Chaplin l'a placé sans arrêt dans son script de The great dictator. C'était plutôt un petit arrangement demandé par des producteurs, dont beaucoup étaient eux-mêmes Juifs, et qui souhaitaient ne pas mettre en avant cette identité. Mais le choix de contourner cette règle non-écrite devient ici un facteur de réelle inventivité, sans parler de l'humour des jeux de mots, et du fait que ce qui aurait du être drôle, devient parfois poignant. Ainsi l'acte de bravoure de Greenberg, qui joue Shylock en vrai, sans maquillage, devant un parterre de nazis, et devant Hitler (mais un faix Hitler, bien sur... alors que les nazis sont tous vrais), est-il un acte de résistance, un vrai, un beau.

Et la guerre qui nous est présentée, est l'occasion pour Lubitsch de rappeler qu'il est un metteur en scène qui sait tout faire: des comédies "de portes", comme disait Mary Pickford qui n'avait rien compris, des comédies musicales, des comédies sentimentales... et des séquences dramatiques, et du suspense. Une scène de parachutage dangereux est traitée avec le plus grand respect, et une efficacité maximale. Les "jeux dangereux" d'espionnage auxquels se livrent les acteurs contraints et forcés sont l'occasion de faire monter la tension. Et pourtant les nazis sont incarnés à travers essentiellement trois personnages: le professeur Siletsky (Stanley Ridges), un Polonais collaborateur qui fait un peu d'espionnage, et qui est sans doute le plus menaçant des salopards du film. Mais il ne dure pas très longtemps... Sig Ruman interprète le Colonel Erhardt, le principal représentant des nazis à Varsovie, et Schultz (Henry Victor) est son aide de camp: ce dernier, quoique joué de façon droite et sans aucun artifice par Victor, est le lampiste désigné de son supérieur... Et Erhardt, bien qu'on l'ait surnommé "Concentration camp Erhardt", ce qui le fait lui-même beaucoup rire, reste la principale source de comédie du film! Il est interprété il est vrai par un génie du timing, mais quand même! Lubitsch savait parfaitement ce qu'il faisait, et comme Chaplin, il était déterminé à rappeler que les nazis sont des salauds, oui, mais ce sont aussi des idiots, des vrais.

Et le bonheur, c'est que ces idiots-là, on peut, on a le droit, que dis-je, on a le devoir d'en rire.

Mais ça n'empêchera pas la gravité, et il y a de la gravité dans ce film: comment pourrait-il en être autrement? Comme le dit Shylock/Greenberg: "N’ai-je pas des yeux ? N’ai-je pas des mains, des organes, des sens, des dimensions, des affections, des passions ? Ne sommes-nous pas nourris de la même nourriture, blessés par les mêmes armes, sujets aux mêmes maladies ? Si vous nous piquez, ne saignons-nous pas ? Si vous nous chatouillez, ne rions-nous pas ? Si vous nous empoisonnez, ne mourons-nous pas ?" Bref, un homme est un homme est un homme. Même ces cons de nazis.

Le rire, le théâtre, le déguisement, mais aussi le refus de la barbarie et le refus de la défaite, la résistance deviennent ici l'essence même de l'humanité. Avec le sourire...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Ernst Lubitsch Criterion