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22 avril 2016 5 22 /04 /avril /2016 18:56

Ce film a été réalisé avec le concours d'un groupe de jeunes et moins jeunes cinéastes, qui tous auront un avenir important dans le cinéma, notamment à Hollywood: le metteur en scène Robert Siodmak, et son frère Curt (Auteur de l'idée du film), Edgar G. Ulmer le co-réalisateur, Eugen Schüfftan le talentueux chef-opérateur révélé par Fritz Lang, et Billie (Futur Billy aux Etats-Unis) Wilder, le jeune journaliste qui assurait avoir participé au script, ou du moins à l'idée de départ, et dont des photographies assurent qu'il a bien participé au tournage, en qualité d'assistant et d'homme à tout faire, tout en multipliant les articles de journaux pour promouvoir le film. C'était une production indépendante d'un collectif qui s'intitulait Filmstudio, dont ce sera l'unique production, et si le film a été tourné en plein été 1929, il a été montré pour la première fois à Berlin en février 1930, alors que la révolution du parlant battait son plein. Mais il est resté, heureusement, muet, et n'a pas eu à subir de travestissement avec l'adjonction d'une post-synchronisation (Contrairement par exemple à Prix de beauté de Augusto Gennina, qui lui est strictement contemporain) qui en aurait sérieusement détourné le caractère.

J'ai à deux reprises parlé de "l'idée" plutôt que de l'intrigue, voire du script. car selon tous les témoignages, il a été improvisé, les acteurs faisant au jour le jour ce que leur demandaient les cinéastes. A l'origine de l'idée, il s'agissait de tourner une histoire située dans les environs de Berlin au début de l'été, un dimanche. On y verrait les jeunes gens dans leurs occupations de détente. Et bien sur, la caméra en profiterait pour capter la vie de la capitale Allemande sous un jour insouciant... Et c'est exactement ce qu'on a: imaginons un film qui serait comme le fameux Berlin: Die Sinfonie der Großstadt (1927) de Walter Ruttman, mais sous la forme d'une fiction.

Les acteurs du film, au nombre de cinq, sont tous des amateurs, recrutés pour leur photogénie. Aucun n'avait la moindre vraie expérience(Même si l'une d'entre eux était mannequin, et une autre figurante), mais ils font un travail remarquable. il s'agit de Wolfgang Von Walthershausen, Erwin Splettstosser, Christl Ehlers, Annie Schreyer et Brigitte Borchert. Cette dernière fait plus ou moins office de star du film... L'intrigue est simple: un samedi, Wolfgang rencontre Christl dans la rue, l'aborde et ils conviennent de se retrouver le lendemain pour une sortie au lac. Wolfgang demande à son ami Erwin de venir avec sa petite amie Annie. Le lendemain, Wolfgang et Erwin retrouvent comme convenu Christl, qui a amené sa meilleure amie Brigitte. Annie est en retard, et... le restera du début à la fin de la journée. Les autres, quant à eux, vont passer une après-midi baignade-pique-nique classique, sauf que deux d'entre eux vont, à un moment, disparaître discrètement dans les bois...

Clairement, ce film extrêmement maîtrisé est à la croisée des chemins. d'un côté, il reprend des éléments de la vague de films sociaux de la fin du muet, que ce soient ceux de Lamprecht, ou Pabst; il s'inspire du documentaire sous toutes ses fores: Ruttman vient à l'esprit, et l'influence en est évidente: la vision mi-objective, mi-amusée de ces Allemands en pleine délectation dominicale (Le film bifurque souvent de son intrigue principale pour nous régaler de ces portraits distanciés de vrais gens qui vivent leur vraie vie à côté des héros) est à mettre sur la même longueur d'ondes que le beau portrait de Berlin cité plus haut. On sent aussi l'influence Soviétique, le film citant ouvertement Eisenstein dans une parodie affectueuse du montage de Potemkine...

Et il se passe un de ces miracles dont le cinéma, il est vrai, n' a jamais été trop avare. La qualité exceptionnelle de la photo de Schüfftan, son oeil de peintre allié à la beauté de ces images captées sous un soleil complice font merveille. On se laisse complètement emporter dans le portrait tendre et un peu cruel aussi de ces vies de petites gens, dans la vie et l'insouciance aujourd'hui disparues de ces humains du dimanche. Et l'identification est immédiate, même si les coutumes, les modes de fonctionnement, ont bien sur changé, ce qui fait de ces fantômes et ombres sur l'écran des humains (Représentatifs selon un intertitre de "4 million d'Allemands"), est évident. Les cinq personnes sont, dans leur simplicité tranquille, leur manque de surjeu, leurs réactions aussi authentiques, parfaits pour un tel film, et plus on le voit, et plus on l'aime...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Billy Wilder 1929 Criterion ** Robert Siodmak
4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 18:50

Dernier des films muets disponibles de Sternberg, Docks of New York fait partie de ces nombreux films passés inaperçus, justement parce qu'ils étaient muets, à l'époque ou on allait voir n'importe quoi du moment qu'on y parle. Et comme beaucoup de films de cette miraculeuse année, il est devenu un classique. A voir pour la poésie crapuleuse, peuplée et fêtarde, de ces bouges portuaires, pour l'éclosion d'une incroyable histoire d'amour entre un gros baraqué et une fragile petite dame suicidaire, et bien sur pour la science de l'image qui transforme, comme dans les autres muets de Sternberg, absolument tous les plans en des photographies sublimes.

George Bancroft y incarne Bill Roberts, un soutier, bien décidé à prendre du bon temps pour son seul jour à terre. En route pour un bar à marins qu'il connait, il sauve une jeune femme de la noyade, qui s'était délibérément jetée à l'eau: c'est Betty Compson, qui incarne Mae. Son prénom n'est connu que pour un intertitre qui est situé vers la fin du film, mais la jeune femme va promener son spleen du début à la fin de l'intrigue, partagée entre trois sentiments difficilement compatibles: une véritable reconnaissance pour Bill, non parce qu'il l'a sauvée, mais bien parce qu'il lui témoignera de l'intérêt; ensuite, elle manifeste une méfiance à l'égard de tout et tous, en particulier Bill! Celui-ci prétend vouloir se marier avec elle sur le champ, ça ressemble surtout à un rituel sexuel plus qu'autre chose et elle n'est pas dupe... Le pasteur qui fait l'office (Gustav Von Seyffertitz) non plus, du reste. Le troisième de ces sentiments, c'est une certaine envie de croire en une chance, ce qui lui fait tenter de voir au-delà des apparences, un futur possible avec Bill. Aussi, quand celui-ci part le lendemain matin, elle manifeste une certaine tendresse... avant de le jeter dehors sans ménagements!

Le film est construit sur deux journées, et peu d'ellipses s'y retrouvent. La principale est la nuit d'amour, qu'on devine torride: Quand Bill se lève, la jeune femme reste à dormir au lit, et il cherche dans sa poche de l'argent. il laisse un billet sur la table de nuit, puis se ravise... et, l'air admiratif, en ajoute un deuxième! Le film ne prend pas de gants avec le milieu qu'il nous dépeint... On est dans un film d'inspiration très européenne. Et au fait, c'est intéressant de constater qu'à l'approche du parlant, de nombreux films à vocation "artistique" se sont tournés vers New York: celui-ci est donc dans une catégorie qui inclut également Speedy d'Harold Lloyd, The Crowd de Vidor, et Lonesome de Fejos. Pourtant, hormis quelques plans quasi-documentaires d'entrée ou de sorties de bateaux dans le port, tout le film ou presque se passe sur les docks, dans les chambres situées dans les environs du bar fréquenté par tous ces gens. Le mariage qui y a lieu est une scène fabuleuse, dans laquelle la poésie la plus inattendue s'installe dans un lieu qui n'y est pourtant pas propice... Les matelots ivres y dansent avec les filles, et Bill y séduit, à sa façon, Mae, avant de rendre la décision (Sans vraiment la consulter) de l'épouser. Et la volonté tranquille du marin, certes éméché, finit par la persuader de ne pas trop s'y opposer... mais la conscience veille: Olga Baclanova incarne dans ce film un personnage extraordinaire de fille qui a du faire face à la faillite d'un mariage avec un homme de la mer, et elle prévient les deux amoureux d'un soir qu'ils font une bêtise.

Pourtant le film, qui commence presque par une scène dans laquelle une femme se jette à l'eau, est aussi et surtout la naissance d'un amour. Un amour qui passera par des gestes tendres, des actes simples mais clairs dans leur signification, et culminera dans une scène finale, celle d'un autre être humain, Bill cette fois, qui se jette à l'eau, aussi bien pour de vrai, que symboliquement (Naissance de l'amour, enfin pour lui, du moins prise de conscience de ses sentiments), qu'au figuré: il se "jette à l'eau", et va enfin assumer d'être marié. Supérieurement photographié par Arthur Rosson qui doit composer des images et régler des lumières pour le metteur en scène le plus doué en ces domaines, et s'en tire avec brio, The Docks of New York est une merveille un film qui ne vous propose rien d'autres que ce qu'il vous montre, et qui vous le montre avec une poésie à tomber par terre. Pourtant vous ne vous ferez pas mal.

 

The docks of New York (Josef Von Sternberg, 1928)
The docks of New York (Josef Von Sternberg, 1928)
The docks of New York (Josef Von Sternberg, 1928)
The docks of New York (Josef Von Sternberg, 1928)
The docks of New York (Josef Von Sternberg, 1928)
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Published by François Massarelli - dans Muet 1928 Josef Von Sternberg Criterion ** Betty Compson
29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 16:23

Jonas Sternberg, pas plus Von que moi, savait ce que le déguisement, ou son équivalent l'uniforme, peuvent faire à un homme. Jannings, vedette Allemande du film de Murnau Le dernier des hommes, qui traitait précisément des effets de la perte d'un uniforme sur un vieil homme, le savait aussi. Cette fable noire et souvent tragique est basée sur l'industrie de l'illusion à Hollywood; un réalisateur voit arriver un jour sur son film un figurant qui n'est autre que l'homme qui l'a arrêté en Russie, en pleine révolution. L'un et l'autre ont aimé la même femme, et le réalisateur va se repaître de l'inversion des rôles: il est désormais en position de force. L'un des premiers films majeurs basé sur un flash-back, The last command est aussi un chef d'oeuvre tout court, absolument envoûtant.

L'histoire commence à Hollywood en 1928, une première façon de brouiller les pistes. L'action principale est concentrée sur une journée... Un réalisateur d'origine Russe, Leo Andreyev (William Powell) prépare un film sur la Russie, et a besoin de figurants qui fassent aussi Slaves que possible. On est dans l'univers des Stroheim, des Sternberg aussi, ces réalisateurs démiurges qui poussaient en apparence le bouchon de l'ultra-réalisme ou de l'illusion aussi loin que possible pour arriver le plus souvent sur le baroque le plus absolu. Andreyev est un homme important, ses assistants sont des yes-men, et ça finit par l'ennuyer: l'expression qui se lit sur son visage devant l'armée de briquets tendus par ses subordonnées lorsqu'il sort une cigarette de son étui est sans équivoque... Parmi les photos de figurants et d'acteurs de second plan qu'il examine, Andreyev repère une tête connue, et demande à ce qu'on convoque l'acteur: c'est Serge Alexandre (Emil Jannings), un vieil homme un peu lent, dont le tremblement de tête est permanent, à la grande irritation des gens qui travaillent avec lui. Il vit chichement dans une de ces innombrables pensions d'artistes qui peuplent le vieux Los Angeles, et va se rendre à son rendez-vous. Imperceptiblement, le film est passé d'un de ses personnages principaux à l'autre...

C'est durant la phase de maquillage que le personnage de Serge Alexandre se révèle. Il est fort différent des autres acteurs et figurants, qui braillent, jurent, s'invectivent. Lui est posé, et presque absent, lent dans ses gestes, et... hanté. Il sort de sa veste un paquet qui contient une médaille, qu'il accroche ensuite à son uniforme. Mais les autres se moquent de lui et de son air hagard, et il explique que son bijou lui a été donné par le Tsar lui-même. Ce qui n'arrange rien, bien sur... On lui fait remarquer que son tremblement est irritant, il répond qu'il a subi un choc, et qu'il n'y peut rien.

Est-ce la médaille, ou le traumatisme d'être moqué et incompris, ou le décalage entre lui et les hommes qui l'entourent, tous issus d'un milieu populaire, ou tout simplement le fait d'avoir face à lui un miroir qui lui renvoie une image piteuse de lui-même? Quoi qu'il en soit, le flash-back qui représente le coeur du film est situé à cet instant précis, et va se dérouler sans interruption pour les quarante minutes suivantes. 1917: Serge Alexandre est un général important, il est l'un des cousins du Tsar, et il est en charge d'une troupe importante. Il doit aussi veiller à la contestation qui enfle, entre les remous des agitateurs communistes civils, et la grogne des soldats engagés dans une guerre dont ils ne veulent décidément pas... Et en prime, il en a assez de devoir jouer au petit soldat pour le plaisir des huiles qui viennent de la capitale, ainsi doit-il mettre ses soldats, par ailleurs engagés dans un conflit crucial, en rangs d'oignon pour le contentement de son cousin le Tsar qui vient les passer en revue. Or, le général sait qu'il n'y pas pas de temps à perdre, si la guerre est perdue, ce sera la révolution, et le chaos. Bref, pour un soldat de la vieille aristocratie blanche, Serge Alexandre est un homme évolué, fin et surprenant... Et en ce jour, il accueille un certain nombre d'agitateurs ou supposés tels, parmi lesquels Leo Andreyev, et sa maîtresse la belle Natalia Dabrova (Evelyn Brent). Acteurs, ils ont été appréhendés parce qu'ils sont surtout soupçonnés de prêcher ouvertement la révolution. Andreyev est jeté en cellule avant d'être déporté vers l'Est, et Serge Alexandre garde littéralement Natalia pour lui. Ce sera à la fois sa perte et son salut, car entre la belle révolutionnaire mystérieuse et le vieux général blanc, le coup de foudre sera spectaculaire...

On attendait de cet extraordinaire flash-back, qui nous amène par le cinéma d'une représentation des coulisses de l'usine à rêves, à une reconstitution magnifiquement plastique de la Russie confrontée à l'urgence dramatique de 1917, une confrontation entre le révolutionnaire ombrageux, et le général Russe blanc. Il n'en sera rien, pas plus que dans leur rencontre sur le plateau, l'un devenu metteur en scène, l'autre figurant et moins que rien, dans une inversion radicale des rôles. D'une certaine façon, Sternberg nous donne suffisamment d'indices pour nous indiquer qu'ils sont un seul et même homme, ou en tout cas similaires, mais à des moments différents., Si confrontation il y a, c'est essentiellement entre le général et la femme, qui vont s'aimer dans des fulgurances aussi délirantes que ne sont les circonstances. Et ce qui amènerait éventuellement les deux hommes de 1928, derniers survivants du drame qui s'est joué en Russie, à un conflit, c'est plus l'image de la femme et des circonstances dans lesquelles elle a été perdue, que la différence d'opinions. Et le vieux général, auquel son désormais supérieur donne une mission, celle de s'incarner lui-même dans une reconstitution du choc frontal qu'il a eu avec la révolution onze années auparavant, va s'acquitter de sa tâche avec une telle fougue, une telle énergie du désespoir, une telle passion, que... Non, il va falloir le voir, je ne peux vous le révéler. Disons que dans le Hollywood du film, plus vrai que le vrai, reconstitué avec ironie et rigueur par Sternberg (qui s'est représenté dans plusieurs personnages, ici, c'est évident), on s'en souviendra du passage de Serge Alexandre, l'obscur figurant qui tenait tant à mettre ses médailles au bon endroit... Un grand acteur, ça oui. Même plus: un grand homme, tout bonnement. Comme Jannings, dont ceci est l'unique film Américain survivant, et franchement, c'est dommage qu'on ne puisse désormais mettre la main sur aucun des autres, celui-ci est hallucinant.

 

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Published by François Massarelli - dans 1928 Josef Von Sternberg Muet Criterion **
20 février 2016 6 20 /02 /février /2016 17:08

Un peu d'histoire pour commencer...

La carrière de réalisateur de Sternberg a commencé avec The Salvation hunters (1925), un film que d'aucuns pourraient qualifier d'expérimental, voire d'amateur. Les "stars" en étaient George K. Arthur et Georgia Hale (The gold rush), ce qui explique peut-être le soutien de Chaplin: c'est par le biais de United Artists que le film est distribué nationalement. Le film conte les "mésaventures" de marginaux dans une zone portuaire, et permettra à Chaplin de proposer à Sternberg de démarrer une collaboration. Le film produit par Chaplin et mis en scène par Sternberg s'appelait The woman of the sea. Projeté une fois, jamais sorti, le film a-t-il déplu à son éminent producteur? Edna Purviance, tournant un film sans la direction de son mentor, a-t-elle déplu? Sterberg a-t-il déçu Chaplin? Le film a été détruit, devenant probablement un graal particulièrement important auprès de million de rêveurs... Echoué à la MGM, Sternberg aurait fini seul un seul film, The exquisite sinner... et encore, on parle de retakes effectuées par un tiers. En tout cas ce film d'aventures romantiques a déplu à la hiérarchie et entraîné le renvoi du metteur en scène de son film suivant, The masked bride... C'est donc à la Paramount que Sternberg va trouver un studio qui le laisse déployer sa vision. Il va aussi parfois être amené à travailler sur les films des autres: It, de Clarence Badger, par exemple, ou encore le montage de The honeymoon, deuxième partie de The wedding march... Mais le principal effet de son arrivée à la Paramount, c'est bien sur qu'il va être choisi pour tourner Underworld, qui s'annonce comme un film important pour le studio.

Le film conte les aventures d'un bandit, Bull Weed (George Bancroft) et la façon dont ses ennuis s'accumulent lorsqu'il prend sous son aile un ivrogne, rebaptisé "Rolls Royce" (Clive Brook). A son service, Rolls Royce est d'une fidélité inattaquable à son mentor, mais Bull ne peut s'empêcher d'être jaloux lorsque il voit que sa petite amie Feathers (Evelyn Brent) développe une amitié profonde avec son protégé. Et cette jalousie, par un enchaînement compliqué, va précipiter sa chute: suite à l'assassinat sauvage d'un autre gangster, Bull est condamné à mort. Rolls Royce et Feathers, partagés entre la fidélité à Bull et le fait de pouvoir enfin vivre leur idylle à l'air libre, vont-ils faire quoi que ce soit pour empêcher sa mort?

Ce qui est frappant dans Underworld, c'est la façon dont le metteur en scène semble opérer, cherchant à la fois des moyens abstraits de rentrer dans le vif de son intrigue, et des moyens de faire du sens avec ce qui normalement n'apparaît pas au premier plan. Une sorte de don absolu pour l'utilisation du détail, qui se manifeste dans chaque plan ou presque: par exemple, l'apparition de Feathers dans le film se fait en trois temps; dans la rue, la caméra s'amuse à suivre quelques chats errants qui fouillent dans les poubelles, puis s'attache à suivre un chat blanc, à l'allure nettement moins miteuse, qui va entrer dans un immeuble. On coupe ensuite vers un plan de Feathers, qui vient d'entrer dans l'immeuble en question, et vérifie sa tenue: ses bas, puis les plumes qu'elle porte à sa robe (D'où son surnom). Troisième plan: une plume s'est détachée et tombe au sous-sol, où elle est ramassée par "Rolls Royce" qui fait le ménage, et lève la tête pour voir d'où vient cette plume. Les deux futurs amants ne s'étaient pas encore rencontrés...

Le metteur en scène semble attaché à inventer toute une grammaire d'effets visuels, et utilise à merveille l'ombre et la lumière, la fumée aussi, et l'essentiel du film se tient, bien sûr, dans des scènes nocturnes. Sternberg, un peu à la façon d'un Michael Curtiz, mais sans doute avec un rien plus de subtilité, convoque les ombres de ses personnages pour composer des plans saisissants, à la fois irréalistes et hyper-efficaces. Il en use non seulement pour l'atmosphère, pour étendre le champ d'action de ses personnages, mais aussi pour jouer sur le suspense et la menace qui pèse sur ses héros. Surtout, le film ne s'aventure jamais dans le schéma habituel du bien et du mal, préférant jouer sur la notion de décence et de loyauté interne au code des gangsters, ainsi que sur le romantisme des personnages, dans un triangle amoureux qui jamais ne devient sordide...

Bref, Underworld, c'est l'invention du film de gangsters: Enorme succès, largement mérité, ce film est non pas l'ancêtre du film noir, il en est la naissance! Indispensable.

 

Underworld (Josef Von Sternberg, 1927)
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Published by François Massarelli - dans Josef Von Sternberg Muet Gangsters 1927 Criterion **
17 février 2016 3 17 /02 /février /2016 16:39

On peut toujours s'interroger, au vu du reste de l'oeuvre de David Lynch et son orientation particulièrement surréaliste, sur la place de ce qui reste sans doute son film le plus grand public... C'est en voyant son premier long métrage, le redoutable Eraserhead, que le producteur Stuart Cornfeld a proposé à Lynch de travailler avec lui, et l'idée de réaliser un portrait de Joseph Merrick n'était que l'une des pistes soumises au réalisateur... Mais c'est celle qu'il a choisi, sans hésiter.

Joseph Merrick, nommé John dans le film, est un cas célèbre de la science, un homme aux difformités exceptionnelles, qu'on explique encore assez mal aujourd'hui; la plupart des thèses scientifiques sur les raisons de son état sont généralement des maladies de déformation progressive, l'hypothèse la plus souvent admise étant que Merrick souffrait d'un cas aigu du syndrome de Protée. Ajoutons à ça des blessures durant son enfance (Il lui était déjà extrêmement pénible de se déplacer en raison de sa tête trop large) qui lui avaient laissé des séquelles graves, et une condition physique aggravée par les privations et la vie à la dure durant ses années de cirque... Le rôle était une chance incroyable pour n'importe quel acteur, il ne pouvait aussi qu'être difficile, en raison de l'attirail à porter sur le corps et la tête. Mais John Hurt y est, comme à son habitude, extraordinaire. Merrick, à sa façon, est un des symboles de l'époque Victorienne, et Lynch ne se prive pas, dans son film, d'y faire allusion...

Londres, 1884: Un médecin, le Dr Frederick Treves (Anthony Hopkins), découvre un étonnant spécimen dans une galerie de monstres de foire. Surnommé "Elephant man", il est atteint de difformités extrêmes, et on prétend qu'il est né ainsi suite à un accident qui serait survenu durant la grossesse de sa mère, dont on répand la rumeur qu'elle aurait été piétinée par des éléphants. Treves décide d'exhiber Merrick (John Hurt) devant ses collègues de l'académie de médecine. Mais non seulement l'homme est de santé fragile, mais son "montreur" ne se prive pas de le battre, et un jour Merrick fait appel à Treves. celui-ci le fait installer à l'hôpital, où Merrick lui-même va gagner la confiance de tous, grâce à sa gentillesse, et son extrême douceur... Il va aussi attirer la crapulerie de certains, et le forain qui l'exhibait auparavant n'a pas dit son dernier mot...

Quelle splendide galerie de personnages! Outre Merrick et son impatience de découvrir enfin la vie et l'amitié de ceux qui l'accueillent, on appréciera la gaucherie de Treves, la pudeur du personnage aussi qui après avoir traité Merrick strictement comme un cas médical, en vient à se prendre d'amitié sincère pour lui... Mais on est à l'époque Victorienne, et le bon docteur gardera une certaine distance. Les infirmières seront quant à elles séduites les unes après les autres, et on appréciera de retrouver, non sans émotion, la grande Wendy Hiller (I know where I'm going de Michael Powell) en infirmière un brin acariâtre, mais pas trop longtemps, qui va devenir une vraie mère poule pour John Merrick... A propos de Michael Powell, on aperçoit aussi Kathleen Byron (Black Narcissus, The small back room) en dame de la bonne société qui vient s'encanailler en allant visiter Merrick à l'hôpital. Le supérieur hiérarchique de Treves est interprété par John Gielgud, et c'est sans surprise une superbe composition.

De l'autre côté les gens qui vont faire du mal à Merrick sont essentiellement Bytes, le forain (Freddie Jones) et le gardien de nuit de l'hôpital, interprété par Michael Elphryck, qui contre quelques pièces, ouvre la porte de la chambre de ses amis (Des soiffards et des prostituées) pour y montrer Merrick et occasionner quelques frissons. Heureusement, grâce à sa notoriété, Merrick va faire des rencontres déterminantes: la princesse de Galles, future reine consort (Helen Ryan) s'intéresse à son cas, ainsi qu'une actrice de premier plan, Madge Kendal (Anne Bancroft), qui va le rencontrer à plusieurs reprises et lui dédier une représentation...

Car Merrick est montré, partout, depuis la foire, jusqu'à l'académie de médecine, en passant par la chambre où viennent l'importuner les ivrognes qui ont payé. Lorsque la Reine s'intéresse à son cas, c'est toute la noblesse qui se déplace, et pour finir, lors de la soirée de gala à laquelle assiste le jeune homme à la fin du film, Madge Kendal le montre à la foule et le fait applaudir. C'est, bien sûr, avec une approbation générale de la part du public, mais c'est aussi une façon de rappeler que même enfin réhabilité en tant qu'être humain (Ce qui est son souhait le plus cher, comme le rappelle la réplique la plus connue du film), la seule vocation de Merrick, est d'être montré...

Et ce n'est pas un petit paradoxe, à une époque durant laquelle on cache tout. La vie est systématiquement divisée en deux: les riches d'un côté, les pauvres de l'autre; les femmes au salon et les hommes au fumoir; la bonne société le jour, et la racaille la nuit... On ne parle pas de sexe, ce qui n'empêche pas de le consommer, mais c'est définitivement une affaire de la nuit et de la racaille. Les tables n'ont pas de "jambes" (Legs), car cela évoque le corps humain... Non, on parle plutôt de leurs "extrémités".

Alors comment intégrer Merrick, qui est montré , lui, précisément pour son corps? Lors de l'exhibition à l'académie, Treves invite ses collègues à observer l'appareil génital parfaitement normal du jeune homme... Il en devient à la fois le côté obscur de l'époque (En concurrence, je l'admets volontiers, avec rien moins que Jack l'éventreur, qui lui le revendiquait fièrement en exposant l'intérieur du corps des prostituées qu'il massacrait!), et sa bonne conscience, car si Lynch nous montre bien la bonne société se jeter sur lui afin de paraître, il n'en reste pas moins que les efforts de Treves, Kendal, et de la majorité du personnel de l'hôpital sont mus par une sincère affection... Le film baigne d'ailleurs dans une peinture de l'époque Victorienne, ses salons et sa saleté, ses fumées, et autres vapeurs dégoûtantes vomies par les hauts-fourneaux, les cheminées de bateaux et de trains...

Et la scène la plus fameuse se déroule dans une gare, un lieu hautement symbolique des conséquences de la révolution industrielle qui avait installé l'Angleterre dans sa position dominante. Poursuivi par les passants qui l'ont vu bousculer par mégarde une petite fille, et ont enlevé son masque, Merrick se réfugie dans un autre lieu symbolique, les latrines de la gare. Et là, il clame son humanité, à la face d'une populace éberluée... Confirmant ainsi son statut particulier de symbole de l'époque dans son avancement et son raffinement, dans l'affirmation de son humanité et son goût pour les arts et le théâtre, tout en effectuant ce rappel à la décence dans un lieu condamné à ne pas exister pour les bien-pensants de cette paradoxale fin de siècle...

David Lynch a réalisé le film d'une façon très frontale, en choisissant bien sur un noir et blanc sobre qui contraste avec l'infect 16 mm bien poisseux de son premier long métrage. Il a constamment laissé ses personnages s'installer, et il n'y a pas de second degré dans le film, ni d'humour noir excessif. Tout au plus peut-on constater que Lynch s'amuse un peu à montrer comment la gaucherie de Merrick et l'inadaptation de Treves face à ses propres sentiments débouchent volontiers sur une certaine cocasserie, mais le metteur en scène évite au film de tourner à la farce. Par contre il a choisi une ouverture et une conclusion qui virent à l'onirisme le plus radical: l'introduction joue sur la croyance répandue à l'époque de Merrick, que sa mère avait été bousculée par des éléphants, et le final lie l'amour de John pour la poésie, l'image récurrente de sa mère disparue, et sa fin ambiguë: il semble en effet que Merrick soit mort d'avoir voulu être normal. Sa tête trop grosse l'empêchait de se coucher pour dormir, comme le commun des mortels; le faire revenait à se condamner à se briser le cou... Mais cela ne l'a pas empêché de tenter. C'est ce que montre le film.

Ainsi, si on est loin de l'univers onirique habituel de Lynch, on reste malgré tout dans un domaine proche de l'inconscient, dans une sorte d'entre-deux mondes entre le rêve (sous une forme cauchemardesque, le cauchemar permanent que vit Merrick) et une réalité sordide, mais qu'on cache en permanence. Un terrain de jeux en somme pour le réalisateur qui a le plus fait de films en lien avec le monde oppressant, absurde et profondément esthétique des rêves. The Elephant Man n'est pas une concession de Lynch qui va à l'encontre de son univers, c'est plutôt une intéressante introduction à son oeuvre, qu'on l'aime où qu'on la déteste.

 

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Published by François Massarelli - dans David Lynch Criterion
15 novembre 2015 7 15 /11 /novembre /2015 13:56

Kwaidan, c'est par excellence le plus excentrique et le plus rigoureux des films de fantôme, une oeuvre qui repose moins sur la peur que l'esthétique, un film qui prend son temps (185 minutes environ) et qui développe quatre histoires, toutes plus ou moins inspirées du folklore, via sa récupération par Lafcadio Hearn, poète Irlandais exilé au Japon au XIXe siècle. Rien que ce pedigree est détonnant:un film reprenant des traces du folklore Japonais revu et corrigé par un Irlandais, et mis en scène par un cinéaste polémiste et attaché à critiquer parfois violemment les traditions paternalistes de son pays, dans un Scope couleurs absolument magnifique, et mis en sons (Plus qu'en musique) par Toru Takemitsu, un avant-gardiste qui a fait rigoureusement ce qu'il a voulu. Il est d'ailleurs assez courant de considérer ce beau, très beau film comme une pause dans l'oeuvre polémique de Kobayashi, mais c'est absurde: ce serait comme de séparer Psycho ou Peeping Tom des oeuvres respectives de Hitchcock et Powell. Alors oui, Kwaidan s'éloigne du canon, des sujets même choisis par le cinéaste, mais il est, à sa façon, partie intégrante de la succession de films de Kobayashi.

Le film se divise en quatre histoires, racontées de façon linéaire, et sans autre lien entre elles que le fait d'être des histoires de fantômes. Un homme revient chez lui après la guerre et est perturbé par la chevelure fantôme de son épouse; un homme qui a survécu à une rencontre avec une mystérieuse "femme des neiges", qui a par contre coûté la vie à son ami, ne doit jamais parler de l'incident sous peine de voir revenir la créature. Il rencontre une femme merveilleuse, avec laquelle il file le parfait amour et fonde une famille, jusqu'au jour où...; la troisième histoire est la plus longue, mettant en scène un jeune moine aveugle qui est réquisitionné pour chanter par les fantômes de la cour d'un empereur, tous morts lors de la même bataille. Le moine, ignorant la nature de ses commanditaires, leur fait revivre les circonstances tragiques mais héroïques de leur sacrifice, mais est en grand danger de ne pouvoir revenir dans le monde des vivants; enfin la dernière histoire, qui se situe partiellement à l'époque de Lafcadio Hearn, montre un samouraï devenu fou à cause de sa rencontre avec le reflet d'un mystérieux jeune homme dans des bols de thé ou autre ustensiles remplis de liquide...

C'est après le monumental La Condition de l'homme (1959-1961) et Harakiri (1962) que Kobayashi a mis ce film en chantier. On sent, de la première à la dernière minute, le cinéaste en contrôle absolu de son film, et les décisions derrière chaque choix, depuis le casting brillant (En premier lieux Tatsuya Nakadai, son alter ego de La condition humaine et son samouraï provocateur de Harakiri, qui interprète ici l'homme qui rencontre La femme des neiges) jusqu'au choix de tourner intégralement en studio et de souligner aussi souvent que possible le faux, les décors littéralement peints, dans chacune des quatre intrigues. La dénonciation du Japon ancestral, qui passait par le pamphlet provocateur dans ses films précédents, est ici présente à travers la mise en scène, qui souligne de façon adroite et non-invasive les rapports de pouvoir, qui évite aussi de tomber dans la complaisance et la vulgarité patriotique ou belliciste dans les deux derniers contes, ou dans la façon dont Kobayashi réussit à prendre de la distance. a ce titre, la bande-son est souvent déstructurée: de nombreuses scènes font intervenir des actes normalement bruyants qui sont ici laissés muets, ou accompagnés d'instruments de musique qui apportent un décalage ironique. Si ma préférence va clairement à l'admirable Femme des neiges (le fragment qui sera souvent coupé du film lors de l'exploitation!), tout le film est une expérience plastique extraordinaire...

 

Kwaidan (Masaki Kobayashi, 1964)
Kwaidan (Masaki Kobayashi, 1964)
Kwaidan (Masaki Kobayashi, 1964)
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Published by François Massarelli - dans Masaki Kobayashi Criterion
2 octobre 2015 5 02 /10 /octobre /2015 15:33

Il y avait un malentendu autour de Krzysztof Kieslowski, que ce film peut peut-être nous aider à écarter... ou à défaut alimenter: lors de sa découverte par l'intelligentsia Européenne, le cinéaste Polonais a tout de suite représenté un étendard pour plusieurs écoles, et il était de bon ton de lui attribuer toutes les vertus, tous les messages, mais surtout de faire de lui un compagnon de route des opposants Polonais du temps du communisme, notamment de Solidarnosc, tout en étant un porte-parole des Catholiques Polonais. Entre 1977 et 1988, il a en effet beaucoup fait tourner ses films autour de la période trouble de la fin des années 70 et du début des années 80, de l'arrivée de l'état d'urgence et de la montée en puissance de Jaruzelski qui allait précipiter la répression, mais aussi affaiblir considérablement l'image du Parti aux yeux du monde entier. Et Le Hasard, critiqué par le Parti et censuré de toute part, pouvait presque passer pour un pamphlet politique... Ajoutons à cela le Décalogue de 1988, ces dix films qui tournent autour des dix Commandements, et l'image d'Epinal d'un résistant catholique (Il ne croyait pourtant pas en Dieu, de son propre aveu) était née, avec la possibilité pour la presse Franco-française de se saisir enfin d'un cinéaste à sa mesure, avec les articles complètement bidons qui vont avec... Je ne cite pas de magazines, vous les reconnaîtrez.

Or, d'une part pour bien comprendre le metteur en scène, il s'agit de rappeler deux choses: premièrement, Kieslowski aime les séries, en particulier s'il peut s'adonner à ce petit jeu d'accumuler les résonances et contradictions internes, c'est son péché mignon pour parler de l'humain. Le Décalogue, avec son arrière fond vaguement religieux, est la preuve que l'artiste souhaitait surtout parler... de la Pologne, pas vraiment de Dieu. Et sinon, Kieslowski est à la base un documentariste objectif, qui n'avait de cesse à ses débuts que de peindre l'univers tel qu'il était sous ses yeux. C'est exactement ça, Le hasard: une série de trois possibilités pour un être humain suivant les circonstances de son entrée en gare: il attrape son train, il le rate ou il prend la décision de ne pas lui courir après, et la suite sera différente à chaque fois. Le cinéaste nous montre donc les trois destins possibles d'un homme. Engagé dans le Parti, résistant ou simplement entre les deux, Witek aura, de toute façon, des ennuis... Mais Kieslowski se refuse à juger, il nous laisse à notre propre interprétation, dans un jeu stimulant avec le spectateur qui va ramasser les liens entre les trois histoires d'une même personne amenée à choisir trois voies si radicalement opposées. Il en ressort le portrait d'une humanité malade de ses propres contradictions, et si le film a été censuré, c'est surtout pour le portrait édifiant que le metteur en scène fait de la violence policière, ainsi que par la représentation d'une société corrompue dans laquelle chacun triche, composant avec un pouvoir auquel personne ne croit.

Le film est passionnant, mais si noir: on le voir lors d'un final glaçant, lorsque la dernière histoire, celle qui est la plus positive finalement, se termine sur une note d'espoir qui... Mais voyez plutôt le film, qui fera des petits: les dix films du Décalogue (1988), les deux héroïnes de La Double vie de Véronique (1991), et bien sûr les trois films de la trilogie tricolore Bleu (1993), Blanc (1993) et Rouge (1994).

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Published by François Massarelli - dans Krzysztof Kieslowski Criterion
13 septembre 2015 7 13 /09 /septembre /2015 15:28

...Et donc nous allons prendre congé de Douglas Fairbanks avec ce film, certes mineur, mais c'est au moins une bonne nouvelle de se dire que la dernière rencontre de l'acteur avec son public ne se sera pas faite sur un film aussi indigent que l'était son Robinson! C'est à l'initiative de Korda que Fairbanks a incarné pour lui un Don Juan vieillissant, car le réalisateur producteur voulait prolonger les succès de ses dernières productions, dont son Private life of Henry VIII. Une bonne idée, et avec Fairbanks, un film qui ne pouvait pas laisser indifférent...

Mais le public a boudé la chose, trop sophistiquée, trop spirituelle pour attirer le public. Et avec un vieil acteur dans le rôle d'un vieux séducteur, le jeu de miroirs devenait peut-être trop cruel. C'était d'ailleurs le but poursuivi, de permettre à Don Juan d'admettre sa vieillesse, avant de le voir se retirer pour vivre tranquillement une vie plus saine, et sans doute plus tendre, avec son épouse légitime (Benita Hume) après avoir flirté avec toute la gent féminine (Dont Merle Oberon, excusez du peu)... Mais ce qui reste de ce film, et qui a du demander plus de courage à Fairbanks que tous les bonds dont il était coutumier, et qui sont d'ailleurs fort peu nombreux dans ce film, c'est bien sur la scène durant laquelle Don Juan, que tout le monde croit mort, devient la risée de toute la ville en montant sur scène pour arrêter la représentation d'une pièce qui ne lui rend pas justice. Personne n'acceptera de le reconnaître, et... On lui dira en face qu'il est trop vieux, fini, passé.

Le film, derrière un humour vaguement coquin, est surtout empreint de cette impression pour le personnage principal d'avoir quelque peu passé la date de péremption, et lui qui a passé sa vie à courir après le succès, puis a tout fait pour être oublié, a sans doute trop bien réussi.

 

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Published by François Massarelli - dans Alexander Korda Douglas Fairbanks Criterion
28 août 2015 5 28 /08 /août /2015 09:08

En préface à son court métrage La première nuit, en 1958, Franju place cette citation de Boileau et Narcejac, les futurs auteurs de son plus célèbre film. Inutile de dire que cette phrase leur vont comme un gant; au film, mais aussi à Franju: "Il suffit d'un peu d'imagination pour que nos gestes les plus habituels se chargent d'une signification inquiétante, pour que le décor de notre vie quotidienne engendre un monde fantastique"

Les yeux sans visage, aujourd'hui devenu un classique, part donc de ce principe permanent, de chercher le fantastique là où on ne l'attend pas, et parvient de façon éclatante à créer une atmosphère d'épouvante unique, non seulement dans l'oeuvre de Franju, dans le cinéma Français, mais aussi dans le cinéma mondial...

Le film commence par une pure scène de mystère angoissante à souhait, dans laquelle une nuit, une femme (Alida Valli) qui roule dans une anodine 2CV Citroën se débarrasse du cadavre nu d'une jeune femme, couverte d'un imperméable, en la jetant dans un canal. C'est évidement une tâche qui requiert un minimum d'investissement physique, mais ce qui est frappant, c'est de voir le sang-froid relatif dont la jeune femme fait preuve dans cette circonstance. Et cinématographiquement parlant, on est devant une scène parfaite non seulement pour lancer un film, installer une atmosphère spectaculaire, mais aussi et surtout multiplier les signes à l'adresse du spectateur: cette femme, cette voiture, la musique de Maurice Jarre qui accompagne, cette nuit noire et ce décor automnal de banlieue des années 50 reviendront et joueront auprès du spectateur leur rôle de signifiants...

La jeune femme morte est bien sûr repêchée, et la police s'interroge: pourquoi était-elle nue? Et pourquoi était-elle défigurée? On en conclut bien vite que ce pourrait être la fille du Dr Génessier (Pierre Brasseur), une sommité qui habite dans la région et dont la clinique est reconnue. Christiane Génessier, qui a survécu récemment à un horrible accident qui l'a justement défigurée, a justement disparu quelques jours auparavant; le père vient à la morgue, et en quelques minutes reconnait le cadavre comme étant celui de sa fille... Mais il rentre chez lui, et là encore, le spectateur est fourni d'un signe particulièrement notable: on nous montre chaque chaque pièce traversée par le docteur à son arrivée, et son attitude trahit une anxiété, qui n'a rien de naturel... On sait que cette accumulation de gestes, un homme qui marche avec lenteur, qui ouvre et ferme, voire verrouille, porte après porte, nous disent qu'il y a quelque chose de caché que nous allons découvrir: le Dr Génessier sait que le cadavre n'était pas celui de sa fille, mais celui d'une jeune inconnue qu'il a lui même tué en tentant de lui voler son visage afin de le greffer sur celui de Christiane. Car celle-ci (Edith Scob) est à la clinique, et bien vivante, attendant le moment où son père restaurera sa beauté... Et pour ce faire il faut kidnapper et opérer des jeunes femmes, qui ne pourront ensuite pas être relâchées, si elles survivent bien entendu.

Franju prend son temps, et demande à ses acteurs un jeu d'une sobriété rarement atteinte dans le cinéma Français. Au contraire, c'est l'image qui dévie vers le baroque, sans jamais déroger au principe sus-mentionné: tout ici est tangible, il n'y aucun effet spécial ni aucun truquage d'aucune sorte, mais bien sûr le film distille une angoisse impressionnante, d'autant qu'en l'absence de héros positif suffisamment intéressant, c'est la famille Génessier, élargie à Louise, la maîtresse du bon docteur qui fut d'ailleurs son premier cobaye pour les greffes, qui fournit le point de vue et les personnages principaux. Nous avons bien deux policiers qui enquêtent sur les disparitions inquiétantes de jeunes femmes dans la région, dont le jeune Claude Brasseur, mais ils sont accessoires, et nous spectateurs en savons plus à chaque fois qu'ils émettent une hypothèse; ils seront aidés dans leur enquête par les soupçons de Jacques, un jeune docteur assistant le professeur Génessier, l'ancien fiancé de Christiane, ainsi que par une jeune femme qu'ils utilisent pour ferrer les tueurs.

Nous sommes donc confrontés à un crime inédit, et qui donne de la science et de ses progrès une vision cauchemardesque, parce qu'en plus, il est clair que Génessier EST un génie! Et nous sommes invités à participer au suspense comme Hitchcock le fait à la même époque en nous faisant assister aux démarches difficiles entreprises par Norman Bates pour se débarrasser d'un cadavre: nous devenons quelque part des complices.

Le film est insurpassable dans l'équilibre parfait entre angoisse et mesure, mais il est aussi célèbre pour les idées esthétiques baroques, liées à la présence de Christiane Génessier, fantôme vivant qui évolue dans une large portion du film affublée d'un masque effrayant par sa blancheur et son côté lisse, voire générique. En ne laissant passer que le regard halluciné de la jeune femme, il rend plus monstrueuse encore. La prise de conscience de l'horreur de la situation pour Christiane est pourtant tardive: dans un premier temps elle se préoccupe surtout de comprendre que celle-ci implique de massacrer des pauvres jeunes femmes sans défense. C'est en rencontrant la dernière de ces victimes quelques minutes avant l'opération que Christiane comprendra enfin... A temps pour un final explosif, et dont la puissance onirique des images a rarement été égalée. Comme il nous y a habitué maintenant, Franju ne précipite as les choses, il donne à son film une fin qui est, comme le reste, tranquille et lunaire... Et horrifique, bien sûr. Cela allait de soi...

 

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Published by François Massarelli - dans Georges Franju Criterion
28 juin 2015 7 28 /06 /juin /2015 16:37

Sorti un mois après Citizen Kane, The devil and Daniel Webster (Sous le titre provisoire de All that money can buy) semble avoir bénéficié de l'atmosphère particulière du film de Welles, dont le compositeur Bernard Herrmann a été engagé par Dieterle, pour une partition fantastique faite de superbes variations sur des airs folkloriques. The devil and Daniel Webster, pour reprendre le titre le plus courant, est adapté d'une nouvelle du même nom de Stephen Vincent Benet, parue en 1937, et représente un cas rare de film fantastique purement Américain, si on oublie qu'il s'agit d'un démarquage de Faust... situé dans la Nouvelle-Angleterre de 1840.

Jabez Stone (James Craig), fils et petit-fils de fermier, vit dans le New Hampshire, et il a du mal à joindre les deux bouts. Il vit avec son épouse Mary (Anne Shirley) et sa mère (Jane Darwell). Cette dernière veille au grain et au maintien de la religion dans le foyer, mais les temps sont durs: la ferme rapporte peu et les profiteurs sont légion, Jabez sent qu'il va avoir de plus en plus de mal à maintenir sa ferme sans être obligé de travailler pour les autres... il a une parole malheureuse, née de la lassitude: il vendrait bien son âme du diable pour deux cents... C'est trop tard, il été entendu: nous faisons la connaissance de Scratch (Walter Huston), qui va très vite assurer la richesse à Jabez, pour sept ans. Ce dernier trouve vite la vie très belle, mais son âme noircit très vite... Il va falloir l'aide du meilleur homme de la région, l'avocat et politicien Daniel Webster (Edward Arnold), pour le sortir de là avant qu'il ne soit trop tard...

Cette merveille a eu à peu près le même destin que Citizen Kane, à une nuance près: si le film n'a pas eu le succès qu'il méritait, il n'est pas devenu officiellement le meilleur film du monde pour tous y compris ceux qui ne 'ont pas vu, comme l'oeuvre maîtresse de Welles... On serait pourtant bien inspiré d'y jeter parfois un oeil, tant le film est beau, différent, pétant de santé et d'impertinence. Dieterle, on s'en souvient, était déjà un cinéaste doué (Et un véritable électron libre) en Allemagne du temps du muet, tout en étant un acteur attentif à ce qui se tramait autour de lui. Acteur chez Leni (Le cabinet des figures de cire, 1923), chez Murnau (Faust, 1926), le moins qu'on puisse dire est qu'il en a retiré un don pour le clair-obscur, et pour le traitement de l'image. Sa mise en scène est unique en son genre, dans un film qui ne repose évidemment pas que sur les effets, mais qui joue de la technique comme aucun autre. Cette histoire rurale est racontée avec un savoir-faire d'abord folklorique, avant de bifurquer vers un fantastique assez hallucinant, aidé par des acteurs qui jouent la partition avec une aisance rare. C'est, on l'aura compris, une merveille rare à (re) découvrir séance tenante!

 

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Published by François Massarelli - dans William Dieterle Criterion