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2 octobre 2016 7 02 /10 /octobre /2016 11:01

Sous la responsabilité de Val Lewton, la RKO va se doter d'un petit groupe de productions fantastiques d'une grande qualité, qui vont pouvoir faire oublier le désastreux score de Kane au box-office, qui a probablement du plomber sérieusement aussi bien la crédibilité que le tiroir-caisse du studio... Comme on le sait, ce film, qui fut un grand succès, est le premier de la série, et sans aucune seconde réflexion, le meilleur. Comme on le sait aussi, producteur longtemps dans l'ombre de Selznick, Lewton a projeté beaucoup de lui-même dans ces films, en particulier celui-ci (Au hasard, la phobie des chats et celle du contact humain), et il a vraiment piloté ces tournages avec bon goût, sens de l'improvisation et savoir-faire. ceci étant dit, je trouve absolument scandaleux la façon dont on parle des "films de Val Lewton" à tour de bras, quand on voit l'importance de ce film dans la carrière de Tourneur, ou celle du plus secret mais tout aussi intéressant I walked with a zombie. Donc on ne parlera plus ici de Lewton, pour se concentrer un peu sur Tourneur, qui fait une démonstration de son génie dans chaque séquence, chaque plan de ce film.

Le script rend bizarrement justice au titre (Qui rendait sceptique le public des previews, s'attendant à un nanar avant de se raviser devant la maîtrise du film), avec cette histoire de jeune femme possédée par une malédiction: obéissant à la règle thématique des films fantastiques, qui renvoient systématiquement à leur principal ingrédient, l'intrigue commence dans un zoo au coin des panthères, où un jeune homme bien sous tous rapports rencontre une jolie artiste, qui répond au nom si mystérieusement exotique d'Irena Dubrovna. Elle est Serbe, et elle ne sait pas encore qu'elle est une "femme-chat", soit une victime de la malédiction de son village, une panthère possédant une jeune femme... Elle connait la superstition, mais son mariage avec Oliver, le beau jeune homme, va vite tourner en eau de boudin: effrayée par la croyance superstitieuse de son village en les "cat people", elle ne va pas laisser le jeune homme s'approcher... C'est là qu'Alice, la collègue de travail et confidente d'Oliver, va précipiter les choses en prenant un peu trop de place dans la vie du mari d'Irena...

Une superstition, un soupçon de psychanalyse, un docteur aux idées bien arrêtées, un Américain moyen et une jeune femme destinée à devenir une tueuse, on est dans une figure classique du film fantastique, mais le sens de l'économie qui préside au tournage, plus les bonnes idées de Tourneur, plus l'influence du film noir, vont transformer le film en un joyau pictural, et un exemple parfait de l'utilisation créative de l'atmosphère. Les nombreuses séquences nocturnes Nicholas Musuraca est le responsable de la photo), et la rigueur (austère, elles sont le plus souvent privées de musique) des scènes de terreur sont justement célèbres... Et bien sur, le principal atout du film reste son pouvoir de suggestion, l'utilisation de l'ombre, du son, plutôt qu'une terreur explicite. Tout ceci concourt à faire de cette histoire un modèle de film fantastique, tout en traitant chez une jeune femme de peur/refus du sexe. Frigidité? Lesbianisme? Peur du viol? Aucune piste n'est écartée, ce qui est un tour de force dans un film de 1943, mais aucune piste ne sera non plus privilégiée. Et pour couronner le tout, le psychanalyste du film, interprété par Tom Conway, a beau être un (délicieusement) insupportable M. Je-sais-tout, il va néanmoins subir un sort peu enviable.

Donc, avec sa fameuse scène de terreur dans une piscine nocturne, c'est un chef d'oeuvre, celui de Tourneur bien sur, aisément son meilleur film. Il est bien aidé par sa distribution, aussi, de Kent Smith, le brave type, à Jane Randolph qui joue son amie Alice, en passant par une apparition troublante, celle de Elizabeth Russell: elle joue la "femme-chat" qui parle à Irena lors de son mariage, ce qui sème le doute dans son esprit sur sa vraie nature. Elle joue donc l'un des McGuffins les plus mémorables de l'écran! Enfin, on n'oubliera pas de mentionner la prestation de Simone Simon, de loin son meilleur rôle... Enfin, Tourneur profite de ce film pour inaugurer l'un de ses traits les plus célèbres, la peur "du bus": quand Alice, dans la scène la plus célèbre du film, réalise qu'elle est suivie et que l'angoisse monte, Tourneur prend un malin plaisir à lui/faire peur avec l'irruption inopinée... d'un bus très bruyant. Un gag qui a du lui faire plaisir, puisqu'il l'a réédité souvent, très souvent...

 

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Published by François Massarelli - dans Jacques Tourneur Criterion Val Lewton
18 septembre 2016 7 18 /09 /septembre /2016 18:28

Arthur Hamilton, engoncé dans une routine qui le tue à petit feu, reçoit d'étranges appels d'un homme qui prétend être un ami mort... Il lui annonce qu'il peut comme lui, disparaître du monde et renaître, un nouvel humain qui pourra entièrement refaire sa vie à l'abri de son passé. Après beaucoup d'hésitations, Arthur va se laisser tenter, et bien sur... tomber dans un piège terrifiant.

C'est en plein coeur des sixties (Dont le joyeux laisser-aller se retrouve dans une scène de bacchanale délirante qu'on n'attend pas dans un film Paramount, fut-il de 1966) que Frankenheimer s'est pu à évoquer la paranoïa de l'humanité plutôt que son avenir. Pour lui, la technologie n'st pas une solution, mais ce qui va nous piéger et nous enfermer, on le voit ici avec une entreprise qui emprunte à la chirurgie esthétique sa sophistication la plus extrême, mais le fait dans une atmosphère de secret et de dissimulation criminelle...

Frankenheimer avait vu des films européens, dont la modernité l'avait manifestement inspiré: il y a du Bergman, de l'Antonioni et du Resnais (Voire du Fellini) dans l'étrange dispositif de ce film dont la structure est pourtant fortement linéaire. Les jeux de points de vue déstabilisent le spectateur, autant que le personnage impliqué dans cette expérience de changement d'identité, où le héros devient littéralement quelqu'un d'autre, pour finir par se rendre compte que même en choisissant une nouvelle vie, il finira toujours par aboutir à la même aliénation. Et ça, c'est une interrogation très Américaine, en ces années 60 qui sont définitivement celles du doute. Un film désespérant, mais essentiel... Le rôle peut-être le plus significatif de Rock Hudson, qui interprète le "nouveau" Arthur Hamilton.

 

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Published by François Massarelli - dans Science-fiction Criterion
8 août 2016 1 08 /08 /août /2016 09:47

Le film commence par une plongée dans l'univers qu'on ne quittera jamais vraiment: un port d'Amérique centrale, Barranca, où deux hommes sont venus voir les femmes de passage qui sortent du bateau pour une escale. Ils s'attendent à voir débarquer des danseuses de revues, proies faciles, et se retrouvent flanqués d'une pianiste, Bonnie Lee (Jean Arthur). Elle accepte de venir prendre un whisky avec eux, et se retrouve dans un établissement qui est également le QG d'une petite compagnie de transport aérien. L'un des deux hommes est rappelé à l'ordre par son patron, Geoff Carter (Cary Grant): il doit partir aussitôt pour une mission de transport dangereuse. Il prend un avion, et quelques minutes après se tue. Bonnie, fascinée, regarde sans comprendre les camarades du défunt se murer dans une ambiance bon enfant, comme s'il ne s'était rien passé... Elle ne le sait pas encore, mais elle n'est pas prête de partir...

Ce n'est pas le premier film de Hawks sur l'aviation, et ce n'est pas non plus son dernier film dans lequel il montre tous les aspects de l'homme au travail... Mais c'est l'un des plus beaux, et des meilleurs! La façon dont l'histoire nous agrippe, lors de cette scène d'ouverture qui nous donne l'impression d'assister à une comédie, et dont tout à coup, à la faveur d'un départ, la tension monte brusquement, jusqu'à un point dramatique exceptionnel, lui appartient totalement. Le script de Jules Furthman est lui aussi fantastique, avec sa galerie de personnages et des scènes qui s'enchaînent avec brio. On rêverait d'une telle rigueur pour Hatari!

Et puis il y les codes masculins, les étranges rituels auxquels Bonnie Lee ne comprend au départ rien du tout avant de déceler, derrière ces apparents manque de tact face à la mort, une immense pudeur née d'une non moins immense douleur. Le fait est que ces aviateurs qui risquent leur peau à passer dans des montagnes pourraient tous faire autre chose, autre part. Le fait est aussi que beaucoup sont arrivés au bout du voyage, et ont fait autre chose autre part déjà, ils n'ont finalement rien d'autre que l'aviation. Mais surtout, à l'image du fascinant personnage de Geoff, du Kid interprété par Thomas Mitchell, ou du héros déchu, marqué à vie par une indélicatesse qu'il ne tente même pas de faire oublier jusqu'à ce qu'il s'impose aux autres par son héroïsme, aucun de ces gars ne pourraient faire autre chose que de voler, parce qu'ils aiment ça. C'est ce pour quoi ils sont doués...

Bref: script majeur, interprétation parfaite, timing exceptionnel, suspense radical, dialogues enlevés, photographie superbe de out en bout, et mise en scène à l'unisson. On appelle ça un chef d'oeuvre.

 

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Published by François Massarelli - dans Howard Hawks Criterion Cary Grant
30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 21:42

On connaît mal Korda aujourd'hui: capable du pire (Marius), du très quelconque (je suis désolé, mais... ses films d'aventures en couleurs des années 39-40 m'ont toujours fait bailler) comme du très surprenant, il avait une obsession, exprimée dès sa carrière en Autriche, en concurrence avec l'autre Hongrois Mihaly Kertesz, futur Michael Curtiz: explorer l'intimité de l'humanité à travers ses grands hommes ou femmes... Ce qu'il allait souvent faire, tant au poste de réalisateur, qu'à celui de producteur (Pour le film Catherine the great, d'un autre émigré: Paul Czinner).

Le premier des films de Korda consacrés à des grandes figures ne correspond pas à l'idée qu'on se fait aujourd'hui d'un biopic-hagiographie tel qu'un Richard Attenborough peut en tourner (Chaplin, Gandhi...). Au contraire, Korda, avec la complicité de Charles Laughton, nous montre un homme qui, au lieu de fuir le statut d'être humain au profit de celui de demi-Dieu, se rapproche de plus en plus du sol, et réussit à s'humaniser réellement; un tour de force, lorsqu'on constate que le point de départ du film est l'exécution d'Anne Boleyn (Merle Oberon), pion sacrifié sans ménagement par Henry (Charles Laughton) au nom de la raison d'état, et remplacée dans la minute qui suit le décollement de sa jolie tête, par une fiancée plus accommodante.

Et même après ça, Laughton en Henry VIII réussit à nous être sympathique, gros poupon dont on satisfait le moindre des caprices. Deux scènes magnifiques par ailleurs: la déclaration d'amour inattendue et émouvante à Katherine Howard, et la nuit de noces avec Anne de Cleves (Elsa Lanchester, mrs Laughton): les deux tourtereaux (Lui Quasimodo, elle Carabosse) abandonnent toute prétention au frivole, conviennent en toute amitié d'un divorce, et se lancent dans une belote...

Korda accomplit un miracle de chronique historique qui est aussi une comédie, entièrement suspendue aux caractères qui nous sont montrés, et qui rendent toutes ces exactions, exécutions, décisions douteuses prises pour raison d'état, adultères voire baffreries (Laughton, Laughton!) tellement humaines... 

 

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Published by François Massarelli - dans Alexander Korda Comédie Criterion
24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 15:37

Réalisé avant Rashomon, et bien sur beaucoup moins connu, ce film reprend le fil des préoccupations liées à la vie au Japon après la défaite, dans la droite ligne, pour Kurosawa, de ses films de l'immédiate après-guerre et de ses films noirs (L'ange ivre, Chien enragé). Avec sa situation qui met aux prises deux personnes face à un scandale ourdi par les méias, qui dégénère en affaire de corruption, le  réalisateur dresse un portrait révolté de la situation morale du pays, tout en livrant une image de la réalité sociale d'un pays qui peine à se relever de la guerre, et dans lequel les inégalités sont partout...

Ichiro Aoye, un peintre (Toshiro Mifune), a rencontré par hasard lors d'un voyage Miyako Saijo (Yoshiko Ōtaka), une jeune chanteuse à succès, poursuivie par la presse. Il propose de la ramener à son hôtel sur sa moto, déclenchant ainsi malgré lui un crise médiatique sans précédent; en rentrant en ville, il constate que la presse s'emballe, des articles sont pbliés dans un magazine à scandale, et le peintre se lance dans une lutte contre le journal; il porte plainte pour harcèlement. il demande de l'aide à Hiruta (Takashi Kimura), un avocat miteux qui l'a contacté parce qu'il était sincèrement désolé pour lui, et scandalisé par les attques de la presse. Mais Hiruta, affaibli par la maladie de sa fille Masako (Yoko Katsuragi), et qui vit dans une misère inquiétante, va vite céder aux sirènes de la corruption lorsque les plaignants deviendront une menace trop forte pour le journal incriminé...

L'ombre de Capra plane sur ce beau film engagé. Engagé, parce que Kurosawa n'a pas fait de Mifune un peintre pour rien, la métaphore est évidente; si le film n'est pas une allusion à Kurosawa ou son histoire, le réalisateur met suffisamment de lui-même dans le film pour qu'on sache sur quel pied il danse. Et le procès, fait de coups de théâtres savamment orchestrés, le voient prendre parti pour la justice, aux côtés de Aoye... Le film dénonce donc la turpitude morale du japon, incarnée dans une presse qui n'en fait qu'à sa tête. Il ne s'agit pas de conservatisme de la part de Aoye/Kurosawa, mais bien de vérité. Il n'a rien à se reprocher, et n'aime pas surtout qu'on s'intéresse à lui pour de mauvaises raisons. Le personnage n'est pas à propement parler traditionnel, avec sa moto et son franc-parler, mais il a une fibre morale solide; c'est une belle interprétation toute en subtilité de Mifune. A ses côté, la vedette féminine (Qui tournera l'année suivante pour Vidor, dans Japanese war bride) incarne un rôle ambigu de vedette qui veille à sa propre publicité, mais dont il est clair qu'elle garde de sa rencontre avec le peintre un excellent souvenir... De nombreuses allusions à un tableau, représentant une montagne, effectué durant ce périple tendent à nous faire penser que le peintre lui-même n'a pas été indifférent à la jeune femme; cela dit, Kurosawa étant Kurosawa, il ne s'étend pas sur cette idylle, préférant montrer les relations des deux artistes avec leur étonnant avocat.

http://www.filmsquish.com/guts/files/images/scandal2.jpgTakashi Shimura, dont le nombre de collaborations avec Kurosawa en font aux cotés de Mifune un autre acteur fétiche, n'a rien ici de la montagne de force qu'est le samourai Kambei qu'il incarnera trois ans plus tard; c'est un homme que la vie n'a pas ménagé, pauvre, raté, qui ne sort de sa logique de perdant (Courses, paris, etc...) que pour se proposer de prendre la défense des deux plaignants, avant qu'ils ne le lui aient demandé; c'est sans doute la raison qui pousse Aoye à le faire, d'autant qu'il a vu la misère dans laquelle le vieil homme vit, et sa fille malade. Mais l'avocat va incarner durant le film non seulement la misère sociale mais aussi la misère morale de l'époque en se laissant corrompre trop facilement. Tragiquement, la mort de sa fille Masako sera pour lui le signal de la fin de cette mascarade, et il sauvera la mise de ses clients en dénonçant la corruption dont il a été l'objet, et à laquelle il a pris part. Cette mort, inévitablement pressentie et annoncée, empêche le film d'être une comédie, et prolonge d'une certaine noirceur l'humanisme volontariste à la Capra dont le metteur en scène a fait preuve pour ce film. 

Scandale est un étrange objet, dont le rythme est généralement soutenu, ne s'arrêtant que pour laisser s'exprimer la douleur de Hiruta (dans trois scènes, en particulier celle ou il confesse sa duplicité à sa fille). le metteur en scène a aussi donné une certaine cohésion à l'ensemble en montrant le procès annoncé et repris par la presse, mais aussi par le cinéma; il fait ainsi le portrait d'un pays en pleine mutation, en pleine avancée, aussi, dont la célébration de Noël est l'un des traits: les gens y chantent, en Japonais, tous les chants de circonstances, avant de se souhaiter Merry Christmas! en Anglais dans le texte... ce qui décidément renvoie à l'atmosphère particulière de It's a wonderful life, un film que Kurosawa a certainement vu! Toutes les mutations de la société ne sont pas mauvaises, semble nous dire Kurosawa, dont le personnage-reflet roule en moto, et s'habille (Comme Miyako du reste) à l'occidentale et se plaint de ce que ses compatriotes n'ont pas l'esprit ouvert à l'art lors d'une discussion sur le nu avec son modèle. De même, le metteur en scène laisse la musique de Fumio Hayasaka s'inspirer de la musique ocidentale, tout comme sa musique pour Rashomon sera inspirée dans sa forme par le Boléro de Ravel (Ce qui est d'ailleurs tout à fait approprié). Filmé dans un Japon citadin aussi protéiforme que celui de Chien enragé, c'est un film de Kurosawa à découvrir de toute urgence.

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Published by François Massarelli - dans Akira Kurosawa Criterion
24 juillet 2016 7 24 /07 /juillet /2016 09:36

Le titre Japonais et le titre international de ce film sont fort différents l'un de l'autre, et ça requiert probablement une explication... A la base de cette co-production Franco-Japonaise, il y a deux volontés,celle de Nagisa Oshima d'une part, et celle du producteur Français Anatole Dauman d'autre part, motivées par un contexte bien différent dans les deux contrées: Oshima, en butte à la censure et à la morale étriquée de son pays (Qu'il appelle "ce" pays, d'ailleurs, jamais "mon" pays), souhaite prolonger sa réflexion sur deux thèmes qu'il entremêle volontiers: la rébellion d'une part, et la sexualité d'autre part. Dauman, de son côté, souhaite prendre en marche la voie de la libéralisation de la représentation du sexe dans le cinéma Européen. On sait qu'en 1975, cette libéralisation atteint son apogée, et on peut se rendre sur les cinémas des grands boulevards pour y voir Gorge Profonde... Les deux compères vont donc tourner un film porno. Disent-ils, parce que ce Ai no corrida n'est pas, mais alors pas du tout, un porno...

Ai no corrida, ça veut dire littéralement La corrida de l'amour, et ce titre imposé par Oshima n'a jamais plu à Dauman, qui a privilégié dns la distribution internationale le passe-partout L'empire des Sens, ou In the realm of the senses pour les Anglo-saxons, ce qui semble promettre une grand spectacle avec montagnes russes sensorielles... Bref, un titre mensonger. A tout prendre, même si comme moi on est profondément opposé à la corrida, cette distraction pour salauds qui à mon sens, n'est noble que lorsque le torero est écartelé, je pense que le titre Japonais a plusieurs mérites: tout d'abord, il suggère une confrontation entre deux êtres, ensuite il réussit à garder son mystère poétique pour celui qui n'a pas vu le film, tout en comprenant une allusion presque ironique à la fin, et enfin, après tout il s'agit bien d'un spectacle qui inclut la mort de l'un des ses protagonistes, sacralisée, mise en scène, et pas vraiment fortuite, dans son déroulement...

1936, Tokyo. Sada Abe (Eiko Matsuda), une jeune femme au passé chargé, trouve une place dans une auberge tenue par un couple. Kichizo (Tatsuya Fuji), le propriétaire est un coureur de kimonos, et elle le laisse volontiers la séduire. Dès leur première confrontation, ils réalisent à quel point ils sont faits l'un pour l'autre: Sada est insatiable, et Kichi possède une belle santé, ils deviennent inséparables, à tel point qu'ils prennent la direction d'une autre auberge dans laquelle ils vont vivre six mois intenses de relations sexuelles, le séjour en auberge étant payé par la prostitution de Sada. Ils se mettent à l'écart du monde, et vivent leur amour jusque au bout, Sada épuisant littéralement son amant, avec le consentement de celui-ci.

Je le dis une bonne fois pour toutes qu'il n'y ait pas d'équivoque: si à aucun moment le film ne se livre à une débauche de gros plans anatomiques, le sexe ici est stylisé mais souvent réel, frontal, c'est-à-dire non simulé. Ce qui différencie Ai no corrida d'un film porno, bien sur, est la distance d'une part, Oshima n'utilisant les gros plans des organes, ou des actes, que pour les établir. Plus le film avance vers sa conclusion, plus la caméra reste à l'écart, loin des corps qui s'incorporent dans le décor, dans une composition toujours parfaite. La caméra, au fait, ne bouge pas. Et d'autre part, le sexe n'est pas une fin en soi, il fait partie de l'histoire oui, mais il ne s'agit pas ici de titiller, bien plutôt de conter: la rencontre entre Kichi et Sada passe par les corps, elle passe par la blancheur de la peau, par le corps gracile, de la jeune femme, et oui, par le pénis souvent mentionné de Kichi, qui est souvent le héros des conversations friponnes. Mais si le film fait reposer son intrigue sur la sexualité, ça reste une intrigue, qui se déroule dans un contexte clairement identifié, celui du Japon à l'époque d'Hiro-Hito.

A un moment, souvent discuté, du dernier acte, Kichizo passe dans une rue, et croise une colonne de soldats en marche, fêtés par des enfants qui portent des fanions aux couleurs du Japon Impérial. Kichi marche à l'envers de l'histoire, dans un passage qui non seulement a nécessité une préparation, et une figuration importante dans ce qui est souvent un huis-clos entre deux personnes, mais aussi, fait preuve d'un manque de continuité: le champ montre Kichi, de dos, qui s'engage dans la rue; face à lui, marchant donc vers nous, la colonne. Le contrechamp ajoute, presque par magie, les enfants. Tous dénués d'émotions... Au fait, les enfants sont les grands absents de ce film. Une histoire d'adultes et de sexualité, me direz-vous...

Mais aussi les rapports parents-enfants sont réorganisés, et passent par la symbolique: Sada et Kichi soulignent parfois leur différence d'âge, et la jeune femme finance leur grande vie en se prostituant auprès d'un homme qui pourrait être son père, et qui est directeur d'école, donc une figure paternelle par excellence. Kichi, sur un caprice de Sada, offre son corps à une vieille geisha dans une scène du plus haut comique... ou des plus embarrassantes! Après l'acte, alors que la vieille s'est évanouie, il confesse que "c'était comme de faire l'amour avec ma mère morte"! On verra des enfants, dans le film, mais ils sont épisodiques, ou carrément liés à des fantasmes, ces décrochages plus ou moins réussis qui illustrent le tumulte dans la tête de Sada. Mais la raison d'être de cette absence des enfants dans une histoire aussi chargée en sexualité n'est pas seulement qu'il s'agit d'une intrigue intimement liée à l'acte sexuel. C'est pour souligner, ce que fait d'ailleurs l'un des fantasmes mis en scène de Sada: c'est elle qui a gardé son âme d'enfant, et qui d'ailleurs survivra au chaos du film. Elle représente l'avenir, car c'est une femme, et elle est celle qui prend la situation en charge...

Il y a quelques mois, Gaspard Noé sortait son film Love, un film de sexe en 3D qui comme le film qui nous occupe, sortait par le biais des salles de cinéma traditionnel, l'un donc des innombrables héritiers auto-proclamés de ce classique d'Oshima. Le film, outre une polémique infecte liée à sa récupération par l'extrême droite souhaitant l'utiliser pour promouvoir un durcissement de la censure (Le seul durcissement au cinéma que ce genre d'association souhaite préserver, semble-t-il), est aujourd'hui fortement critiqué pour son obsession de la jouissance masculine, qui y est représentée (anatomiquement, bien sur), alors qu'on y occulte l'orgasme féminin. Il est intéressant de constater que dans ce film-ci, issu d'une société qui privilégie l'homme en tous points dans ses traditions, en particulier dans ses codes sexuels, c'est au contraire Sada qui multiplie les orgasmes. Il y a une exception notable, mais elle est la base d'une discussion entre les amants: Kicho dit clairement à la jeune femme qu'il aime bien lui donner du plaisir, et si leurs nombreux, très nombreux rapports donneront forcément du plaisir à l'homme, on ne le verra pas, parce que ce n'est pas le sujet. Le sujet est la prise de pouvoir par Sada Abe, donc par la femme. A ce titre, l'unique occurrence du plaisir pour Kichi sera vue par le biais d'un plan qui cadre justement Sada, concentrée à lui donner ce plaisir. C'est la jeune femme qui mène l'homme, je ne dirai pas pas le bout du nez parce que ça prêterait volontiers à des allusions, mais c'est elle qui commande, et le film nous conte l'inéluctable prise en charge de la sexualité, de l'affectif, du couple, par la femme. D'une relation de patron à employée, on passe à un couple dans lequel l'homme devient l'objet sexuel d'une femme qui décide de se prostituer pour financer le couple... Un couple qui marche à l'envers des codes communément acceptés, en marge de l'histoire, qui ignore cette marche inexorable vers le paternalisme et l'autoritarisme, et qui va vers la mort programmée et acceptée de l'un d'entre eux. Attention, on va maintenant parler de la fin.

Car cette histoire est basée sur un fait réel: Sada Abe, été trouvée par la police en 1936, et arrêtée dans un cinéma, soupçonnée d'avoir tué Kichi, et d'avoir coupé et conservé ses organes génitaux. Elle n'a absolument rien démenti, et portait justement son trophée sur elle. Et paradoxalement, Sada, dans cette société paternaliste, est devenue une héroïne, une légende, qui après un temps en prison, a vécu une longue vie dans le sillage de son haut fait d'armes... Elle est décédée au début des années 70, à plus de soixante ans, après avoir transcrit cet épisode célèbre dans un journal qui s'est ma foi fort bien vendu! En reprenant cette histoire très connue, Oshima se saisit d'un fait divers célèbre, assorti de transgressions en cascade, qu'il va pouvoir utiliser pour montrer une nouvelle voie au Japon, dans un manifeste fait de provocation et de sacralisation de la quête féminine de la jouissance dans un pays hautement patriarcal. C'est une révolte? Non, une révolution, et elle passe par un film qui est réputé pour être le plus rigoureux de son auteur, justement. Oshima se repose sur des collaborateurs éprouvés, se réjouit d'avoir engagé des acteurs formidables, qui rendent finalement visible ce qui n'aurait pu être qu'une débauche de viande, en le rendant humain, esthétique, et passionnant. La beauté visuelle des décors est due à la main experte de Koji Wakamatsu, et les images superbement composées ont été pilotées par Hideo Ito. celui-ci a pourtant du déléguer la prise de vue, une fois réglés les cadrages et lumières, à Oshima lui-même, qui n'avait qu'à appuyer sur un bouton pour lancer la machine, seul devant ses deux acteurs, lors des scènes intimes. Le résultat est époustouflant...

Bien sûr, le film (Dont beaucoup de metteurs en scènes se réclament aujourd'hui à tort et à travers) va triompher partout où le film sera montré même si ce sera parfois avec un délai de négociations sourcilleuses de la part des censures locales (Les pays Anglo-saxons ont fini par se laisser amadouer). Mais un pays résiste encore à Ai no corrida, et se refuse à le diffuser sans le censurer: les Japonais, du moins officiellement, n'ont jamais vu ce film sans cache ni coupes. Une histoire de ciseaux, quoi...

 

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Published by François Massarelli - dans Nagisa Oshima zizi panpan Criterion Mettons-nous tous tout nus
19 juillet 2016 2 19 /07 /juillet /2016 16:59

Une comédie, juste une comédie... pas spécialement sophistiquée, et reposant sur un canevas éprouvé, celui d'une association entre deux êtres que tout sépare. Bien sur, l'un d'entre eux sera un Monsieur Loyal que rien n'a préparé à rencontrer l'autre, c'est à dire à affronter l'apocalypse... Et cette comédie a bénéficié au fil des années d'un succès inattendu pour tout le monde, sous l'oeil surpris mais amusé de son metteur en scène...

Le Dr Sheldon Kornpett (Alan Arkin) est un dentiste florissant, qui marie sa fille dans la semaine. Une ombre au tableau, il n'a pas encore rencontré le futur beau-père de sa fille, ce qui le contrarie. Nous, par contre, l'avons vu en action, commanditant un hold up assez spectaculaire. Aussi, quand la rencontre a enfin lieu, nous ne sommes pas trop étonnés que tout ne fonctionne pas très bien entre les deux hommes. C'est Sheldon qui est vraiment hostile, toutefois, son conservatisme ne semble pas gêner Vince Ricardo (Peter Falk), à tel point que celui-ci n'aura aucun scrupule à l'entraîner dans ses aventures plus ou moins louches...

Je sais ce que vous pensez: on dirait du Francis Veber. Eh bien non, c'est un amateur, car ce film offre vraiment le grand jeu, et Alan Arkin fait un "straight man" éblouissant face au cirque hallucinant de Peter Falk... Aucune sensation d'excès, de surjeu ou d'à-peu-près dans une mise en scène totalement dédiée au choc des cultures entre deux hommes, qui sont tellement complémentaires qu'ils deviennent vite inséparables, mais tout est vu du point de vue, bien sur, du dentiste, définitivement pas près à cette rencontre extrême... Remarquez malgré tout que dans ces aventures de banditisme, de terrorisme bancaire, d'espionnage et de mariage (Ouf!), Vince n'est sans doute que le plus normal des protagonistes. Regardez en particulier vers la fin l'irruption de Richard Libertini en General Garcia (il s'appelle tellement Garcia qu'il a une cicatrice en forme de Z sur la joue!). Il est à mourir de rire...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Criterion
14 juillet 2016 4 14 /07 /juillet /2016 00:38

"Some people are born to sit by a river, some get struck by lightning, some have an ear for music, some are artists, some swim, some know buttons, some know Shakespeare, some are mothers, and some people dance."

L'étrange conclusion poétique de ce film met l'accent sur la place de chacun et le fait que certains parmi les êtres humains sont obsédés par l'idée de se faire une place, de se trouver. Le principal enjeu, pour eux, est de maîtriser le temps, d'arriver à leur objectif avant qu'il soit trop tard. Vivre serait donc se mettre en coulisses pour bondir sur l'opportunité au bon moment... de la fable de Fitzgerald qui sert de point de départ au film, Fincher et ses scénaristes ont retenu l'étrange présupposé: un jour, un homme naît vieux, et va rajeunir jusqu'à sa mort. Le reste est propre au film, déplacé à New Orleans, et articulé sur 80 ans, de 1917 à 2005, de la participation Américaine à la première guerre mondiale à l'ouragan Katrina...

L'ouragan menace New Orleans, quand dans un hôpital de la ville Daisy Fuller, une veuve atteinte d'un cancer, se prépare à mourir. A son chevet, sa fille Caroline découvre un journal attribué à un certain Benjamin Button: elle le lit à haute voix, et découvre la destinée étrange de celui qui était son vrai père, mais qu'elle n'a jamais connu. Né déjà difforme par la sénilité, il a été abandonné par son père affligé d'avoir perdu son épouse en couches et ne parvenant pas çà surmonter le choc de sa découverte de l'état du bébé. placé sur l'escalier d'une maison de retraite, il est recueilli par Queenie, une Afro-Américaine qui travaille à la maison de retraite, et élevé parmi les personnes âgées. il rencontre assez vite la petite Daisy, qui fait de cet étrange garçon son compagnon de jeux, puis les deux grandissent éloignés l'un de l'autre; Benjamin rencontre son père, devient marin, file le parfait amour avec Elizabeth, la femme d'une diplomate anglais à Mourmansk, participe à la seconde guerre mondiale, et de son côté Daisy devient danseuse, participe à la vie très libérée des coulisses du ballet, et a un accident qui l'éloignera d'une carrière prometteuse. Vers le milieu de leurs vies, parvenus à une certaine égalité dans leurs développements respectifs, ils tombent dans les bras l'un de l'autre et vivent un amour bref mais intense. A la naissance du bébé, Benjamin s'éloigne, comprennent qu'un moment viendra qui obligera Daisy à s'occuper de lui comme d'un enfant....

C'est un film très difficile à résumer, auquel le spectateur doit immédiatement adhérer, en faisant sienne une certaine forme de foi: à aucun moment une explication ne viendra polluer le film, qui ne dispose que d'un petit prétexte cosmique poétique et finalement assez satisfaisant: en 1918, un horloger aveugle qui a perdu son fils à la guerre a honoré la commande de la ville qui voulait une nouvelle horloge pour la gare, en donnant une horloge qui marche à l'envers; ainsi, pense-t-il, on laisse une chance au temps de revenir en arrière et à son fils de ressusciter. De fait, il va y avoir une conséquence inattendue en la naissance absurde d'un bébé vieux qui marche à l'envers. Mais soyons franc: il vaut mieux faire comme tous les protagonistes de ce film, et accepter: personne ne semble questionner la raison d'être de cet étrange vieillissement paradoxal. C'est donc un vieux garçon de 10 ans qui rencontre Daisy, c'est un vieillard de 16 qui se fait déniaiser sous le fier contrôle d'un capitaine Ecossais pittoresque, et c'est un vieil homme de 35 ans qui rencontre une quadragénaire désoeuvrée à Mourmansk, avec laquelle il a une aventure. Tout du long de ce film, David Fincher reconstitue avec une gourmandise et un savoir faire d'orfèvre le siècle qui passe, de New Orleans à Paris, en passant par New York. Il appuie sa recréation maniaque d'un clin d'oeil appuyé au cinéma, avec des images craquelées en 1918, et occasionnellement, un gag récurrent filmé à la façon des courts films d'Edison, en noir et blanc saccadé : un homme qui raconte à Benjamin à chaque fois qu'il le voit l'un de ses sept rencontres avec la foudre... Mais la reconstitution d'un monde sous toutes ses coutures n'est pas la première expérience de ce genre pour le réalisateur: Zodiac présentait déjà ce voyage hallucinant dans le temps, dont la rigueur de l'intrigue trouvait en la fidélité de la recréation de la ville et des circonstances de chaque scène un pendant parfait. De même, The Social Network le fait avec la dernière décennie, pour replacer dans son contexte l'histoire récente et la création de Facebook par Mark Zuckerberg.

C'est à partir de cette fascinante résurrection d'un monde disparu, ou en constante évolution, que l'on peut voir ce qui est le but du film, au-delà de cette poésie pure de l'image liée à cette invention géniale, l'idée d'un homme qui rajeunit en mourant. Il nous parle du temps, de son emprise sur tout ce que nous sommes, sur chacun d'entre nous. Il met l'accent sur la nécessité de trouver vite ce que nous sommes censés faire, mieux, de ne pas chercher, on le saura bien assez tôt. Et le film se permet en plus de donner à une histoire d'amour, par le biais de son paradoxe interne, sa représentation parfaite: Daisy doit attendre que Benjamin soit assez jeune, Benjamin que Daisy soit assez vieille. Benjamin s'amuse de se sentir chaque jour plus vaillant, mais Daisy a peur de la vieillesse qui l'envahit, dont elle sait qu'un jour ou l'autre Benjamin de plus en plus jeune se lasserait.

Ainsi, Fincher, l'homme des fins tragiques (Il a reconnu qu'il n'est en aucun cas porté sur les happy ends, et un coup d'oeil rapide à tous ses films le confirme) trouve-t-il en cette étrange histoire le vecteur parfait pour nous conter une histoire d'amour parfaite, à sa façon: un parcours à deux qui ne peut se résoudre que dans la tristesse, parce que c'est comme ça... En choisissant de le faire par le biais de ce moment doublement dramatique d'une fille venue au chevet de sa mère mourante alors qu'un ouragan meurtrier menace, il aurait pu élever le drame personnel et privé de Daisy et Benjamin au rang de tragédie; mais en montrant les gens qui trouvent le temps de faire ce dont ils ont envie, le meilleur exemple étant la traversée de la Manche par cette ancienne amoureuse de Benjamin (Tilda Swinton), qui a 68 ans a trouvé le courage d'accomplir son rêve, relayée par la télévision... par la puissance visuelle de sa réalisation, sa maîtrise technique absolue, le génie de ses collaborateurs, et par la grâce de ses interprètes, absolument tous géniaux, en choisissant enfin de finir son film sur une vision de l'eau qui envahit à New Orleans un grenier dans lequel on aperçoit une horloge qui marche à l'envers, Fincher se situe en droite ligne dans le cinéma du miracle, celui des Borzage, Kieslovski, et d'autres, et son film est une merveille. Il affirme paradoxalement, avec ce film qui nous rappelle l'inéluctabilité de la mort, sa foi en l'existence.

 

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Published by François massarelli - dans David Fincher Criterion
25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 18:10

Je n'irai pas par quatre chemins: ce film est une merveille, le deuxième d'une imprssionnante série de films de Ford réalisés entre 1939 (Stagecoach) et 1946 (My darling Clementine); dans ces oeuvres, Ford au somment de son art avant que sa carrière ne devienne erratique, disons, avec le très embarrassant The fugitive de 1947, affirme ses valeurs, laisse éclater son lyrisme, et assume avec brillance son extraordinaire sens de la mise en scène. Et Young Mr Lincoln, pourtant pas le film le plus connu ni le plus accessible de Ford (Il n'y a pas John Wayne, et ce n'est pas un western!!) brille d'un éclat singulier, prenant le prétexte d'une promenade biographique dans les premières années du futur Président Abraham LIncoln, interprété par un nouveau venu dans l'univers de "Pappy" Ford, Henry Fonda. Un jeunot qui va vite devenir un intime, entendez par là qu'il sera fréquemment invité sur le yacht Araner, et qu'il participera à quelques bitures mémorables... Et bien sur il sera amené à travailler souvent avec le metteur en scène, plus précisément 6 autres fois, sans compter une participation entant que voix off à un documentaire en temps de guerre.

Je me suis arrêté sur Fonda, car ici plus que jamais, l'acteur est crucial. Ford a tout fait pour qu'on puisse prendre Fonda comme un plausible jeune Lincoln, tant dans les suggestions au jeune acteur, que dans l'éclairage, et c'est par moment frappant. L'idée n'est pas, à mon sens, de vouloir faire croire que c'est bien Lincoln, quel sens cela aurait-il du reste, non: il s'agissait de le rendre indiscutable, et qu'on puisse ensuite voir le film sans même s'en préoccuper... A ce niveau, c'est parfaitement réussi...

Le parcours est donc le suivant: le très jeune Lincoln est chez lui dans un patelin de l'Illinois, où il hésite entre la politique locale, avec le parti Whig (Ancêtre du parti Républicain), le commerce de proximité et le droit. Poussé par sa petite amie, Ann Rutledge (Pauline Moore), il poursuit dans cette voie, finalement, aidé par une manne providentielle: des gens de passage qui lui ont acheté des denrées ont payé avec des vieux livres de droit... Il développe assez rapidement une philosophie sommaire du droit: le bien, le mal... Ann Rutledge ne survivra pas longtemps, elle est emportée par la fièvre typhoïde en 1835. Lincoln, coiffé de son fameux chapeau "tuyau de poêle", arrive donc à Springfield où il s'installe en partageant un cabinet d'avocat avec un ami. La providence va lui fournir une occasion de se faire remarquer, au-delà des participations de bon voisinage aux fêtes du 4 juillet (Concours de tartes, dont il est un juge courtois et impartial): lors de la fête nationale, deux jeunes hommes sont accusés par la ville d'un meurtre, et on veut les lyncher. Lincoln intervient, d'une part pour empêcher la justice expéditive, d'autre part pour devenir l'avocat des deux frères...

On retrouve tous les thèmes de Ford, son humanisme catholique, son ouverture d'esprit, son anti-conformisme aussi, qui pousse Lincoln à tisser plus facilement avec les vieux trappeurs soiffards (Francis Ford, bien sur) qu'avec les gens de la bonne société. Tout le film, qui montre le jeune avocat traiter ses affaires judiciaires avec une philosophie de bon voisinage qui n'est finalement rien d'autre qu'un populisme léger, montre d'ailleurs Lincoln affirmant les valeur Américaines en prenant appui sur les petits, les obscurs, es sans-grade, ce qu'il est du reste, contre les bourgeois, les riches, les notables, et les partisans d'un ordre établi venu d'en haut. Bref, le film prolonge le message de Stagecoach, avec brio, sans jamais en rajouter, et comme dans Stagecoach, l'humour est là et bien là...

Et pourtant c'est poignant, depuis le début, avec ce discours en demi-teintes d'un type trop grand qui ne sait pas quoi faire de ses mains quand elles ne sont pas cachées dans ses poches, avec cette scène séminale (A laquelle Ford reviendra encore et encore dans de nombreux films, en en citant notamment la musique, comme dans The man who shot Liberty Valance, par exemple) de visite sur la tombe d'Ann Rutledge... C'est comme si Ford ne se cachait jamais le destin réel de Lincoln, et comme si ce destin était déjà en marche, derrière ces concours de tartes durant lesquels "Abe" tente de dé, partager les concurrentes sans les vexer, derrière cette ode d'un homme qui aperdu sa mère et sa soeur à la famille aimée, derrière cet homme qui tente de révolutionner les gens par le coeur, et qui fait triompher la vérité. Oui, c'est naïf et patriotique, de finir un film comme celui-ci en faisant hurler par des choeurs "His truth is marching on", comme le premier Capra venu. C'est aussi sincère, et généreux, comme Capra du reste, et de toute façon on ne fera jamais, jamais, jamais de Young Mr Trump, ou de Young Mr Bush. Alors voyez moi cette merveille!!

 

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Published by François Massarelli - dans John Ford Criterion
25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 10:06

On peut imaginer pire, dans le déroulement d'une journée, que de regarder ce film... Mais il faut avoir conscience de son importance, tant pour la carrière de ses deux principaux protagonistes que pour l'histoire du genre dont il fait partie: avant Stagecoach, Ford a réalisé des films pendant 21 ans, et a fait son dernier western en 1926. Plus encore, on peut considérer qu'il ne tourne plus pour ce genre depuis son passage à la Fox en 1920; en effet, Cameo Kirby se passe dans le sud des Etats-Unis, The iron horse sera d'abord vendu pour ses aspects épiques et historiques, et Three bad men pouvait passer comme un film d'aventures classiques, même s'il mélangeait, plus efficacement que ne le faisait The iron horse les valeurs du western et celles de l'épopée historique. C'est donc un grand retour pour Ford, et en 1939, le western était motibond, confiné à part quelques rares films à la série B. Le résultat sera pourtant non seulement un énorme succès, tant critique que public, mais on peut aussi le considérer comme l'invention consciente du western moderne...

Ford y ménage bien son suspense, de façon magistrale, en jouant sur quatre enjeux: une diligence parcourt le pays en proie à la rébellion Apache, quand attaqueront-ils? Les passagers en réchappront-ils? Ringo Kid parviendra-t-il a assumer sa vengeance une fois arrivé à Lordsburg? Et enfin, quelle sera sa réaction lorsqu'il découvrira que Dallas, la femme dont il est tombé amoureux, est une prostituée? On peut ajouter un cinquième, voire un sixième enjeu, d'une part la façon de percevoir Dallas: quand va-t-elle être acceptée par les autres, et dans quelle mesure (On sait ce que le film doit à Boule de suif, de Maupassant)? Et enfin, le "major" Hatfield va-t-il trouver la rédemption dans le voyage, par le biais de l'amitié de la belle native de Virginie (qui n'est autre que la fille de l'homme sous les ordres duquel le jouer professionnel a jadis servi)? Autant de question qui trouveront à temps des réponses...

Purement Rooseveltien, avec ses luttes de classe dans une diligence, le film est aussi très Fordien, par sa symbolique construction d'une famille idéale, Américaine, faite de parias qui se rachètent (Le prisonnier évadé Ringo Kid, la prostituée Dallas, qui dorlote un nouveau-né pendant une bonne demi-heure, ce qui va faire changer d'avis toute la bonne société en ce qui la concerne). Ford attaque le mauvais esprit des conventions, opposant à la bigoterie et aux préjugés des "braves gens" (John Carradine, le "major", Berton Churchill, le corrompu banquier, Louise Platt l'oie blanche de Virginie) la simplicité et la véracité des sentiments humains du délinquant et de la femme déchue. On prend, une fois de plus, Ford en flagrant délit d'humanisme catholique! Par ailleurs, le réalisateur aimait à confronter un groupe communautaire en fuite à des forces négatives, on peut donc difficilement trouver meilleur exemple que cette diligence en proie à un groupe d'Apaches anonymes...

Et de nouveau confronté au western 13 années après Three bad men, Ford s'en donne à coeur joie: il installe ce sentiment d'urgence et de menace sur la frontière qui nous aggrippe dès l'ouverture du film, campe ses personnages les uns après les autres dans le cadre de la ville nouvelle dans laquelle la diligence va faire le plein de ses passagers, et laisse éclater son lyrisme dans les plans de Monument Valley... Où il orchestre une poursuite d'anthologie, ainsi qu'une charge de cavalerie de bon aloi. Le plan est célèbre, et mérite d'être rappelé: un panoramique tranquille, pris depuis les hauteurs d'une mesa, nous montre a diligence à vive allure... avant de brusquement se tourner vers la gauche: sur une hauteur, les Apaches que nous attendions depuis 75 minutes sont là, et ils vont enfin attaquer! Une autre scène va alimenter des centaines de westerns à venir: Luke Plummer, le bandit de Lordsburg, est prévenu que Ringo Kid est en ville. Il se met en chasse dans la ville obscurcie par la nuit. Ford nous rappele son influence expressonniste dans une scène paradoxale, puisque c'est le héros qui se fait cette fois attendre, et les trois bandits vont être ses proies. Après quelques minutes, Wayne, en silhouette, entre dans le champ par la gauche. On sait que les trois autres n'ont aucune chance. Quelques années plus tard, Ford tournera une variante de la scène pour l'un de ses ultimes chefs d'oeuvre... 

Mais il fait mieux encore: Revitalisant le western, John Ford en profite pour lui créer une star, vue dans le plus glorieux de ses moments dans le film: après 15 minutes passées à remplir une diligence, on se rendait bien compte qu'il y manquait quelqu'un: le bandit au grand coeur. Tout à coup, un homme arrête la diligence, et la caméra, comme prise par surprise, a du mal à faire le point. La Winchester virevolte, une voix dit "Oh, it's the Ringo kid!" A star is born. Magnifique plan!! Superbe film.

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Published by François Massarelli - dans John Ford Western John Wayne Criterion