Ce film a été préparé durant la période qui précède la reddition du Japon. On y sent une volonté de propagande (les Américains y sont présents et pas vraiment sympathiques...), mais il est sorti à quelques jours de la capitulation nazie.
Kurosawa ne voulait pas donner une suite à son talentueux premier film, mais il s'est exécuté quand même. Il s'est amusé à en prendre le contrepied partout ou il pouvait, Sanshiro (Susumu Fujita) étant désormais une figure établie des arts martiaux, et il a fait une très belle variation du duel lyrique dans les champs du premier film, avec une rencontre physique dans la neige, qui a du jeter un froid pour les acteurs.
Deux, trois allusions à la propagande anti-occidentale pré-Hiroshima, et au final un film dont il n'y a pas à avoir honte, avec un petit peu d'humour, et une bonne humeur qu'on retrouvera rarement aussi solide chez Kurosawa dans l'avenir. Mais on comprend l'auteur agacé de devoir se redire...
Après le martial et réjouissant premier long métrage de sa carrière (La légende du grand Judo, 1943), Kurosawa a accepté une commande de circonstance, avec ce film de propagande situé dans une usine d'instruments optiques, où des jeunes femmes parrticipent à l'effort de guerre en essayant de dépasser leurs capacités.
Le film est, sans surprise sans doute, anecdotique et bien sûr marqué par le fait qu'il s'agit de pure propagande... Mais le doute, la détresse (les visages déconfits à l'annonce des défaites subies par le Japon: les Nazis n'auraient jamais fait ça dans un film de propagande), ces qualités si humaines, font quand même leur apparition dans un film totalement accessoire et de circonstace, mais quand même d'une grande délicatesse... Paradoxal.
Bien que tronqué par la censure impériale tatillonne, le film est une merveille! Sugata Sanshiro (Susumu Fujita), attiré par les arts martiaux, rejoint après l'avoir vu en action le légendaire maitre Yano (Denjiro Okochi), qui a inventé le judo. Sanshiro est fougueux, mais se transforme au cours du film, au fil de combats magnifiquement interprétés et filmés!
L'univers de Kurosawa est déja en place, avec sa mise en scène qui se concentre sur l'humain, tout en l'intégrant dans une nature sans cesse en mouvement, et ses moments forts et lyriques dans lesquels tout, y compris les éléments, concourt au drame. Takeshi Shimura, le samouraï vieillissant (mais aussi puissant que Yoda) des Sept samourais, est déja là, interprétant le beau-père du héros... Le film aura une suite, quelques années plus tard.
L'idiot sorti en 1951, adapyté de Dostoievski, était un souvenir cuisant pour Kurosawa. Le plus gros échec commercial de sa carrière, jusqu'à ce film... L'idiot était sérieusement handicapé par l'incompréhension du studio, mais Vivre dans la peur est une autre affaire.
Après le succès des Sept samouraïs, Kurosawa a livré cette étonnante allégorie, influencé par la nouvelle de la santé déclinante de son collaborateur et ami le compositeur Fumyo Hayasaka, atteint de tuberculose, et qui allair décéder avant la fin du tournage. Il a d'ailleurs composé une partition intéressante, réminiscente de Duke Ellington.
Mais le film ne parle pas de maladie, plus de la peur de mourir collective, celle qui nait d'une interprétation de ce qui s'est passé en 1945: l'age atomique est là. Toshiro Mifune, vieilli, est un patriarche, capitaine d'industrie, et père de famille(s) nombreuse, qui est obsédé par la menace des bombes, et a décidé d'amener toute la famille contre son gré en Amérique du Sud, afin de la préserver...
De leurs côtés, les fils, filles, légitimes ou non, tentent de déclarer le vieil homme incompétent, ce qui pose problème: la famille officielle serait ainsi protégée, mais les enfant illégitimes se verraient couper leurs ressources. Un sujet qui aurait pu passionner le jeune Masaki Kobayashi... Un médiateur (Takashi Shimura), touché par le vieil homme, commence lui aussi à se poser la question du devenir du Japon en cas d'attaque nucléaire...
Conçu dans un premier temps comme une satire au vitriol, le film dérive de façon assez chaotique vers la parabole. Le sérieux de l'ensemble (Mifune et Shimura, la crise familiale douloureuse et la folie galopante du vieil homme) sont sensés aller vers la tragédie, mais on peine à trouver la résolution autrement qu'embarrassante... Kurosawa, revenant sur l'ensemble de son oeuvre, gardait un souvenir mitigé de ce film dans lequel il s'était jeté à corps perdu en compagnie d'une équipe soudée, et qui fut un flop apocalyptique...
Difficile après-guerre: Voici un trait commun de tant de films d'Akira Kurosawa, ses chroniques amères, bien sûr (Un merveilleux dimanche), ses drames (Le duel silencieux), ses films noirs (L'ange ivre, Chien enragé)... et ses deux plus cuisants échecs: L'idiot (1951) et Vivre dans la peur (1955)
L'Idiot, une adaptation de Dostoievski, rien de moins, vient après le triomphe de Rashomon, et Kurosawa se sentait pousser des ailes, d'où une version fleuve de cette histoire, adaptée à l'incertitude du Japon d'après-guerre; suivant les témoignages, le film dans sa version initiale aurait été le plus long de son auteur, certains allant jusqu'à risquer l'hypothèse d'une durée de 4h30.
Mais cette version très longue a totalement disparu, n'ayant jamais été distribuée, au profit d'un remontage ordonné par le studio, la compagnie Schochiku. Longue, difficile, tendue, cette adaptation du roman aurait du être le chef d'oeuvre de Kurosawa, selon lui.
Ce qui reste est flamboyant, mais rendu parfois difficile d'accès en raison des sautes dans la continuité. Cette histoire sied parfaitement au monde de Kurosawa, fasciné après la guerre par un Japon dont la mutation forcée se faisait au détriment des petites gens. La vision des passions humaines passées par le filtre d'un homme rendu incapable de jouer le jeu est troublante, grinçante et douloureuse. Masayuki Mori joue de façon presque neutre un être rendu monstrueux par son incompréhension des lois de la passion humaine, et Toshiro Mifune, en homme qui au contraire ne comprend que trop ses passions et ses douleurs, est comme à son habitude génial.
Le film est sans aucun doute une oeuvre majeure. ...Mais sa vision est toujours inconfortable... Une ombre plane sur ce film, celle de Greed de Eric Von Stroheim, et du mystère à jamais irrésolu de sa continuité...
Portrait d'une famille, ô combien, dysfonctionnelle: la mère, et on finira peut-être par la comprendre, quitte son mari après quarante années, le père ne comprend pas et considère ses deux filles avec la même fierté aveugle, Dawn dite Sweetie (Genevieve Lemon), la plus jeune, est bipolaire, et totalement hors de contrôle... Et il se pourrait bien que son père et elle aient eu des relations coupables. Au milieu de tout ça, la narratrice et point de vie principale, Kay (Karen Colston) semble être la plus saine, mais...
Kay a jeté son dévolu sur Louis (Tom Lycos) parce qu'une voyante lui a dit qu ce serait lui. Mais elle se refuse à lui, et dissimul beaucoup, beaucoup de choses. Pour commencer, elle ne parle pas de Sweetie, et quand celle-ci débarque, elle la présente comme 'une amie'. Ensuite, elle a une obsession, celle d'empêcher toute plante de pousser... Peu appréciée sur son lieu de travail, Kay essaie de vivre une vie tranquille à l'écart de tout: affection, famille, et sexualité...
Sweetie, elle, ne la refuse pas, au contraire. Elle a un comportement hypersexuel, dont se plaindra très vite sa soeur. Mais c'est pire que juste pittoresque... Entre une scène durant laquelle les ébats bruyants de Sweetie et de Bob (son "producteur", dit-elle) empêchent tout le monde de dormir, et une autre séquence qui la voit se jeter sans préambule ou presque sur Louis, sur une plage, on verra aussi une scène aperçue par inadvertance par Kay: Sweetie, qui lave son père et a des gestes plus qu'équivoques avec le savon...
L'une intériorise, aseptise, se réfugie dans le déni; l'autre en revanche affiche, extériorise, et se vautre dans un exhibitionnisme décadent, sans filtre, qui finit par lasser tout le monde... Les autres, désireux de visiter la mère de famille pour tirer les choses au clair, seront donc obligés de se débarrasser d'elle en mentant. Mais ils n'en seront pas quittes pour autant...
Car on le comprendra assez vite, Dawn est, j'en ai peur, l'âme même de cette famille... Son caractère, sa véritable identité... C'est ce qu'a compris la mère, et c'est sans doute la raison pour laquelle elle a décidé de prendre le large. Jane Campion qui a si souvent dépeint des relations mal fichues, incomplètes, dans lesquelles la sexualité n'était jamais saine, semble faire avec autant de férocité que de gravité, la synthèse de ce que ses courts métrages montraient, en toute liberté. C'est un film qui a scandalisé en sont temps par son ton et son absence totale de compromis, et il est encore aussi décapant, brut de décoffrage, qu'il était à sa sortie...
Le corbeaun'est (officiellement) que le deuxième long métrage de Clouzot, et pourtant quelle maîtrise! Tout est déjà en place, la mise en scène sûre et définitive, la méchanceté des dialogues (Co-signés avec le scénariste Louis Chavance, mais la patte de Clouzot est inimitable), la description d'un univers provincial cruel et rongé par l'amoralité, et un sens de la construction qui assujettit l'acteur, dans un cinéma Français dominé par la manie des monstres sacrés... ne nous y trompons pas, les acteurs sont tous excellents (y compris la fade Micheline Francey, utilisée précisément pour sa transparence) dans ce film. Le corbeau a aussi (surtout, dirons certains) nourri la polémique: venons-y tout de suite.
Le corbeau est donc une production Continental, comme 29 autres films de la période 1941-1944. parmi ceux-ci, des classiques (Au bonheur des dames, d'André Cayatte, La main du diable de Maurice Tourneur, ou encore L'assassinat du père Noël, de Christian-Jacque), et on y dénombre trois films auxquels Clouzot a contribué, d'abord comme scénariste: Le dernier des six (1941), de Georges Lacombe, premier film avec Fresnay en commissaire Wensceslas Vorobéïetchik. Puis, fort de son succès et de son autorité il s'est vu confier deux réalisations; le premier de ces deux films, L'assassin habite au 21 (1942), d'après un autre roman de Stanislas-André Steeman avec Fresnay à nouveau en Wensceslas Vorobéïetchik, puis, bien sûr, Le corbeau. Outre Clouzot, les trois fims ont un autre point commun, en la personne de Pierre Fresnay. Pierre Fresnay, homme de droite, dont la vieillesse a coïncidé avec un flirt ambigu et assez poussé avec l'extrême droite de Jean-Marie Le pen, pour la maison de disques duquel Fresnay a enregistré un certain nombre de textes sur disques, notamment les "poèmes de Fresnes" de Robert Brasillach. Pas anodin quand on considère l'histoire compliquée de ce film
Et justement, les 30 films Continental sont aujourd'hui célèbres pour avoir été au coeur de la tourmente purgatoire à la libération, lorsque des cinéastes, acteurs, scénaristes et techniciens ont été accusés de collaboration pour avoir travaillé à la Continental, firme dirigée par un Allemand placé là par Goebbels lui-même, Alfred Greven, dont l'ambition affichée était de créer une structure de création et de diffusion Franco-Française, avec des films de distraction, principalement comédies et policiers, dans lesquels les artistes Français trouveraient à s'exprimer, sans avoir trop de choses à dire.
Pourtant, l'intention de Goebbels était différente: il souhaitait asseoir la domination de l'Allemagne sur le public Français, en créant une société incontournable. On notera qu'il n'est en aucun cas question ici de propagande, et dans l'ensemble les films en étaient dépourvus. Mais il ne faut malgré tout pas oublier qu'Alfred Greven était un nazi encarté.
L'autre exemple de problème posé par la Continental, et le plus célèbre, c'est donc ce film: histoire policière basée sur une affaire de lettres anonymes, il a été accusé à la libération de montrer un visage honteux de la France, supposément voulu par les Allemands pour salir notre beau pays. Clouzot a été frappé d'indignité Nationale, emprisonné, et empêché ensuite de faire son métier jusqu'à 1947.
On le sait aujourd'hui, cette condamnation n'avait aucun sens, d'une part parce que Le Corbeau n'a aucune espèce de rapport avec la propagande Allemande, d'autre part parce que le film s'est avéré gênant pour l'occupant, révélant un pan de quotidien dont on ne parlait pas, ences temps ou dénoncer son voisin était encouragé par les nazis. Pour en finir avec cette histoire, quant à l'accusation de salir notre beau pays en montrant les Français comme d'incorrigibles salopards avides d'espionner, salir, exclure et calomnier leurs voisins, il faut bien reconnaître que les Français étaient, et sont encore comme ça. Oh! pas tous, bien sûr... Mais il y en a.
Un corbeau, c'est un dénonciateur anonyme tout autant qu'un anonymographe (Le terme est celui utilisé dans le film par le spécialiste), c'est donc assez ambigu: d'une part, le personnage dénonce maladivement, que ce soit vrai ou faux, et d'autre part il ou elle se pose en moraliste dans la mesure où tout ragot peut avoir un fond de vérité. De même qu'aux Etats-Unis, les historiens Morris et Goscinny ont bien montré qu'un chasseur de primes profitait d'un système légal, mais était méprisé par la population, tout en amenant à la justice des gens qui avaient effectivement commis des crimes, l'histoire du film montre bien que la population victime d'un anonymographe en profite pour se purger, en pestant contre le "corbeau", mais en suivant ses jugements. Le film raconte donc comment un corbeau sème la panique et la zizanie dans une petite sous-préfecture en s'acharnant en particulier sur le taciturne docteur Rémy Germain (Fresnay) accusé de pratiquer des avortements à la chaine. Les lettres se multiplient, provoquant d'une part le suicide d'un homme atteint d'un cancer du foie, et qui ne se savait pas condamné avant de recevoir une lettre, d'autre part la colère de la population qui se cherche un bouc émissaire, le trouvant à un moment en la personne d'une infirmière aigrie et vieille fille, mais la population (relayée par ses édiles) finit par se retourner contre la principale victime des lettres anonymes, le docteur Germain.
Pour commencer à faire le tour d'horizon du film, il convient sans doute de présenter ses personnages, l'un des forte de Clouzot étant dans le fait de construire des personnalités valides, rendant l'intrigue solide. On en dénombre au moins douze particulièrement définis, un grand nombre desquels ayant des secrets souvent inavouables:
Le docteur Germain (Pierre Fresnay): excellent médecin, le docteur Germain cache un secret lourd, et une identité inattendue, qui fait l'objet d'un petit suspense interne. L'homme a, effectivement, pratiqué des avortements, mais tous en des circonstances durant lesquelles la vie de la mère était en danger. Il est aussi accusé de fricoter avec Laura Vorzet, mais a une relation durant le film avec Denise.
Le docteur Vorzet (Pierre Larquey): spécialiste psychiatrique, le tranquille et sympathique docteur Vorzet est un patriarche, un connaisseur de la morale humaine, qui apporte un grand nombre d'informations utiles dans le film, ayant été nommé expert en anonymographie sur plusieurs affaires.
Laura Vorzet (Micheline Francey): mal mariée, Laura Vorzet cache sa frustration derrière son métier d'assistante sociale. Elle est amoureuse du docteur Germain, ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes dans cette petite ville.
Marie Corbin (Helena Manson): la soeur de Laura. Ancienne petite amie du docteur Vorzet qui lui a préféré sa jeune seur, elle est une infirmière vêtue de noir, cassante et sèche. Le suspect principal durant le film, elle est brièvement incarcérée.
Denise Saillens (Ginette Leclerc): boiteuse, la sensuelle soeur du directeur de l'école est amoureuse de Rémy, et poursuit durant le film le médecin de ses assiduités. Elle a une vision intéressante, et est l'une des rares personnes, avec Vorzet, dont Germain écoute les avis et conseils.
Rolande Saillens (Liliane Maigné): La jeune soeur de Denise est une adolescente, qui travaille à la Poste, pique dans la caisse, écoute aux portes et louche clairement sur Germain. Il est fascinant d'imaginer quelle adulte en résultera!
Saillens (Noël Roquevert): le très droit Saillens a perdu un bras dans l'accident qui a rendu sa soeur boiteuse. Il a l'air sans histoire comme ça, mais on ne sait jamais.
Le docteur Delorme (Antoine Balpêtré): las et uniquement motivé dans son métier par les maladies rigolotes ("vous allez voir, c'est crevant!"), le très immoral directeur de l'hôpital juge vite, et s'embarrasse peu d'indulgence. Il a, lui aussi, des petites saletés sur la conscience.
Le docteur Bertrand (Louis Seigner): coincé, obsédé par la culpabilité potentielle du docteur Germain, qu'il hait. de toutes ses forces...
Bonnevie, l'économe de l'hôpital (Jean Brochard): Témoin de toutes ces turpitudes, une autre cible de l'auteur des lettres anonymes.
Le sous-préfet (Pierre Bertin): inévitable représentant de l'ordre, la cible de Clouzot pour dénoncer la médiocrité. Il apprend son déplacement par voie de presse.
La mère de François (Sylvie): La mère éplorée du malade qui se suicide, elle avoue à Germain être sur la piste du corbeau, responsable de la mort de son fils.
Tous ces gens sont présentés sans fioritures, en situation, et tous bénéficient de la verve dialoguiste de Clouzot.
Après un film policier impeccablement mis en scène, à la virtuosité ludique, dans lequel le moralisme a peu à voir avec la résolution enjouée d'une énigme classique, Clouzot s'attaquait à toute autre chose avec cette deuxième oeuvre, et on peut finalement comprendre à quel point le film pouvait être gênant, à l'heure de la réconciliation nationale, alors qu'il fallait prouver que sous l'enveloppe du Français occupé battait immanquablement le coeur de la Résistance, de voir ces gens occupés à se chercher des poux dans la tête, et prêts à se débarrasser de la personne qu'on accable, c'était trop. Mais justement, derrière le portrait de ces Français moyens qui parlent derrière le dos du Docteur Germain, qui disent à qui veut l'entendre que, n'est-ce-pas, "il n'y a pas de fumée sans feu", qui cherchent à se débarrasser d'un collaborateur encombrant à la grâce d'une lettre anonyme (Delorme), qui sauvent leur tête grâce à un autre lettre anonyme (Bonnevie), qui choisissent leur victime expiatoire en la personne de la vieille fille, et s'avèrent prêts à la lyncher (la scène est splendide, et le moins qu'on puisse dire c'est qu'Helena Manson y est extraordinaire. Le plan de la silhouette noire, fuyant la persécution, dans une ville déserte, alors que la bande-son est saturée de cris et de bruits de foule, reste en mémoire longtemps après la vision), bref derrière tout ça, il est tentant de voir un portrait du Français sous l'occupation. Insidieusement, mais à coup sûr. Chez Clouzot, une fois la guerre finie, la peinture de la France profonde continuera, avec les grands films que l'on sait.
Une scène célèbre du film voit le docteur Vorzet, souvent utilisé pour faire passer de nombreux messages dans le film, utiliser sa sagesse pour expliquer à Germain le fond du problème: personne n'est ni bon, ni mauvais, ni blanc ni noir, et tout le monde est un peu des deux; il utilise à cette fin une lampe qu'il fait se balancer, la lumière changeant alors, éclairant tour à tour différents objets avant de les laisser dans l'obscurité. Clouzot reviendra souvent à cette idée, et terminera du reste sa carrière en étant fasciné par l'art cinétique, expérimentant sur la lumière avec ses eux derniers projets, l'inachevé L'enfer (1964), puis La prisonnière, en 1968. Si pour cette scène du Corbeau on peut voir la grande adéquation entre les acteurs, le texte, l'intrigue, la mise en scène, la montage et la photographie (Bref, tous les ingrédients d'un film), il ne faut peut-être y voir qu'une fausse piste, surtout lorsque Vorzet, joué avec génie par Larquey, lache une dernière pirouette en démontrant à Germain combien la vérité, ou plutôt la lumière est insaisissable: Germain se brule en essayant d'arrêter le balancement de la lampe. Un thème qui reviendra, le renvoi dos à dos des criminels et des policiers, mais aussi la relativité du crime étant, chez Clouzot comme chez Lang ou Hitchcock, des obsessions. Mais chez lui, c'est un cas le plus souvent désespéré: le film s'ouvre, cyniquement, sur une petite visite de la ville de St-Robin, visite qui commence... par le cimetière, dont la caméra s'échappe en passant par le portail: celui-ci grince abominablement: le point de vue est bien celui de la faucheuse, et le ton on ne peut plus sardonique. La fin, après effectivement le passage de la mort par la ville, voit une silhouette de dame, vêtue et voilée de noir, s'éloigner sous l'oeil impuissant du Dr Germain, l'homme qui a sans doute le plus appris, mais aussi, sans doute, beaucoup gagné dans ce beau, cet extraordinaire, cet indispensable film.
1936, près d'un petit village en Italie: un brave menuisier et son fils vivent en paix, et le garçon, Carlo rêve sous la bienveillance de son père, comme le font les enfants de son âge. En voyant les avions, au début, il n'a pas vu autre chose que sa fascination pour ces engins, et n'a pas vu surtout ce qui l'attendait: Carlo, en effet, va mourir dans le bombardement accidentel de l'église de son village: des avions partis distribuer la mort en Espagne, et qui en revenant probablement en Allemagne, se sont délestés en passant... Son père, Gepetto, sera inconsolable. Jusqu'au jour où, n'en pouvant plus de passer tout son temps libre, puis tout son temps tout court, à boire devant la tombe de Carlo, il va décider de construire une réplique en bois de son fils! Adroit de ses mains, mais saoul, il construit une marionnette, en effet, avec un pin que Carlo avait planté...
Quand Gepetto va se coucher, il ne sait pas qu'il a eu un témoin dans son délire: Sébastian, un criquet très philosophe qui avait cru bon d'élire domicile dans l'arbre creux... Du coup, pour lui, la marionnette était son domicile; sauf que... le petit domicile reçoit une étrange visite pendant la nuit, celle de l'esprit du bois, qui va animer la marionnette, baptisée Pinocchio... Au réveil Gepetto découvrira que la marionnette mal foutue qu'il a construite pendant sa cuite est désormais très animée, désordonnée, espiègle, et... énergique! Une marionnette qui ne pouvait pas plus mal tomber: engagée dans la guerre, l'Italie fasciste n'est pas un endroit très rassurant pour un petit garçon, à plus forte raison s'il sort de l'ordinaire...
Guillermo del Toro, qui portait ce projet depuis longtemps, souhaitait le faire en animation stop-motion, soit image par image... Cette technique qui consiste à filmer, une image après l'autre, des marionnettes qui sont faites de parties construites spécialement pour couvrir toutes les positions possibles, toutes les expressions possibles. Soit un travail de titan... C'est bien sûr à porter au crédit des deux co-réalisateurs del Toro et Gustafson, que de souligner qu'on a l'impression la plupart du temps que ce plan a été abandonné et que le film a en fait été tourné en images de synthèse, tellement le résultat est beau, fluide, et... infiniment supérieur à tout ce que vous pouvez imaginer en termes d'animation 3D malgré tout. D'une part parce que c'est graphiquement très original (ce qu'on ne peut plus guère dire de la plupart des films d'animation en 3D), et totalement dénué de toutes ces traditions, sales manies et raccourcis d'animation qui font que tous ces films se ressemblent. Ensuite, parce que si l'animation est d'une perfection rare (alors que le stop-motion porte en lui son imperfection, quand même, et la tradition a toujours été de ne pas le cacher complètement, voire de le souligner comme c'est le cas chez Aardman... Et rappelez-vous de King Kong!), la vie, le côté tangible de ce qui nous est montré, sont d'une véracité exceptionnelle. Bref, au bout de quelques minutes on n'a aucune peine à oublier l'artifice, et on s'immerge totalement dans le film...
Le fait qu'il y ait deux réalisateurs s'explique facilement: del Toro, depuis toujours, est un graphiste, un cinéphile aussi, très connaisseur de l'animation et du cinéma fantastique sous toutes ses formes... Mais il n'est pas du sérail de l'animation, et tout comme Tim Burton retournant à l'animation avec ses Noce funèbres, puis avec le long métrage Frankenweenie, avait du se faire accompagner, del Toro a donc fait appel à un animateur dont c'est, au passage, la première réalisation. On imagine que la division du travail s'est faite naturellement, et on ne doute pas un seul instant que la maîtrise globale du film soit à créditer à del Toro. Maintenant ce dernier n'est pas Walt Disney, soit un homme qui va créditer son seul nom au générique quand il n'a en réalité pas réalisé ni animé le film... Et il n'est pas non plus comme Burton sur The nightmare before Christmas (de Henry Selick) un producteur exécutif auquel tout le monde va attribuer la paternité du film alors qu'il n'en est rien... Non, ce film est du del Toro pur jus.
Probablement envisagée en hommage aux grands noms de l'animation (notamment le premier maître Starewitch dont l'influence est évidente, ne serait-ce qu'en raison du design particulièrement évocateur du criquet), le choix de l'animation réelle en volumes se justifie pleinement, d'une part parce qu'après tout il s'agit ici d'une histoire de marionnette et de marionnette animée, plus encore: d'une marionnette qui au fond d'elle-même, de par les circonstances, devient "un vrai petit garçon", leitmotiv des désirs de Pinocchio. D'autre part Guillermo del Toro voulait certainement se démarquer totalement de la production Disney de 1940, ainsi que de sa resucée contemporaine par Zemeckis, d'ailleurs sortie elle aussi ces jours-ci, les deux films étant en concurrence directe (sous les bannières ennemies de Netflix et Dinsey +). Donc on va le redire ici: non, ce film n'est pas l'actualisation par Disney du long métrage classique, et en passant mais quelle est cette sale manie de vouloir absolument oblitérer ses chefs d'oeuvre? passons... Le film de Guillermo del Toro est totalement original et s'il a décidé de retourner à la source, soit le roman de Collodi paru en 1881, il l'a aussi ancré dans la réalité de l'Italie fasciste, faisant de son film d'animation un cousin de L'échine du diable et du Labyrinthe de Pan, avec lesquels il partage d'ailleurs plus d'un aspect!
Car si le film retient la thématique propre à Pinocchio, qui à travers cette marionnette venue de nulle part et dont la vie se justifiait par la magie, se voulait une satire morale et sociale, tout en étant l'histoire d'un être décalé et n'ayant sa place nulle part, del Toro en fait aussi un drame du XXe siècle, ancré dans cette période noire de la montée puis du délire des extrêmes. Et si Pinocchio, Gepetto et compagnie vont bien affronter des dangers fantastiques, dont un gigantesque poisson au fond duquel il vont séjourner un temps, ce sont les monstres humains qui seront les plus redoutables, et leur univers envahissant, fait de bombes, de camp d'entrainement pour jeunes garçons innocents transformés en machines à tuer, de champs de mines, et de posters du Duce (qui est d'ailleurs présent dans le film, avec son front bas et son air de ne rien avoir inventé du tout faute de matière grise) est omniprésent dans le film. Mais au passage, les braves gens ne sont pas en reste: quand Carlo est encore vivant, et que Gepetto se rend au village pour travailler sur un crucifix à l'église, il est salué par la population, et accueilli à bras ouverts par le prêtre de la paroisse. Mais quand il a tout plaqué suite au décès de son fils, il est complètement lâché par la population, et le prêtre participe à la curée (si j'ose dire) d'autant que le vieux menuisier a laissé sa statue du Christ en plan. Mais le prêtre semble bien, dans ce film, être le premier à mettre sa soutane au service du fascisme. Un point que je ne vais pas développer tant il me semble se suffire à lui-même!
Et à l'univers fantastique du film (le poisson, le criquet qui parle, les lapins gardiens du purgatoire, ou encore les deux "esprits", jumelles antagonistes, tiens, comme dans Okja de Bong Joon-ho, et également interprétées par Tilda Swinton!), parfois hostile mais dans lequel Pinocchio, lui même une créature extraordinaire, évolue sans heurts, del Toro oppose une galerie de personnages dominée par le comte Volpe, un marionnettiste qui va se saisir de l'opportunité formidable qu'est Pinocchio, et surtout le Podestat, dignitaire fasciste du village, qui est son principal villain. Et il fait particulièrement penser à d'autres personnages, notamment Sergi Lopez dans Le Labyrinthe, et surtout Michael Shannon dans The Shape of water... Un être profondément maléfique, qui semble attiré par l'innocence des enfants pour mieux la subvertir... Bref, un sale humain, quoi, le genre à faire la guerre, faire faire la guerre, servir la dictature, la haine et le mensonge. Autant d'écueils qui trouvent tous un écho dans le parcours semé d'embuches d'un petit garçon...
La musique, parlons-en même brièvement, a été confiée à Alexandre Desplat, qui ne s'est pas contenté d'écrire une partition comme d'habitude impeccable et brillante: tradition de l'animation oblige, il y a quelques chansons, et elles sont superbes... Elles accompagnent l'intrigue, bien sûr, sont parfois justifiées intrinsèquement, et surprennent par leur délicatesse et leur finesse. Il faut dire qu'on est tellement habitués au rouleau compresseur des musiques de film de chez Disney...
D'une richesse visuelle et thématique telle qu'un article n'y suffira jamais, brassant des thèmes incroyablement nombreux et pertinents, le film se pose en oeuvre majeure d'un parcours cinématographique que le réalisateur a voulu éclectique et gourmand. C'est aussi un film merveilleux dans lequel on se plaira à retourner, parce que... qu'est-ce que c'est beau!
Dans un futur plus que proche, une corporation Américaine géante, Mirando, est le théâtre d'une lutte sans merci entre les deux héritières de l'empire. Ayant évincé sa jumelle (considérée comme une psychopathe, le mot n'est pas de moi), Lucy Mirando lance un programme délirant: ils vont générer des super-cochons qui vont être élevés un peu partout sur la planète, durant dix années, puis rapatriés afin de les revendre sous la forme de snacks... Okja 'est l'une de ces animaux et elle a grandi en paix dans une montagne en Corée auprès de la jeune Mija et de son grand-père. Mija (Ahn Seo-hyeon) a demandé à ce qu'Okja soit achetée à la Mirando Corp, mais ne sait pas qu'en réalité ils ont refusé l'argent. Quand ils viennent chercher l'animal, Mija voit rouge et prend une décision radicale: partir et récupérer sa compagne géante, à n'importe quel prix... Il lui faudra, aussi bien à Séoul qu'à New York, se battre contre la corporation, les deux jumelles (Tilda Swinton et Tilda Swinton), un zoologue complètement cinglé (Jake Gyllenhall), mais elle pourra compter sur le soutien parfois encombrant d'un groupe d'amis des animaux mené par un idéaliste un poil extrémiste (Paul Dano)...
C'est un conte, comme avant lui le magnifique La forme de l'eau de Guillermo del Toro. La principale différence, c'est que dans ce film l'horreur qui nait de la fable et de la comédie prend parfois (même souvent) tournure sans crier gare, comme dans tout film de Bong qui se respecte... L'histoire de Mija et Okja, les improbables copines, est extrêmement emballante, et passionnante même; elle promet du mouvement, des gags et des rebondissements, mais soyons clairs: ce n'est pas que un film pour enfants... Les enjeux, ici, sont, en vrac, l'écologie, et l'extrémisme, la peinture d'un monde global qui ne tourne pas rond et dans lequel le capitalisme prime sur absolument tout, un portrait aussi en creux d'un monde surmédiatisé...
L'habitude de Bong, de dépeindre des groupes humains (les habitants de Barking dogs never bite, les familles dysfonctionnelles de The host et Parasite, les rebelles de Snowpiercer et les policiers de Memories of murder) est ici laissée de côté au profit d'une héroïne décidée, admirable et magnifiquement campée par un petit bout d'actrice qui nous rappelle l'aisance du metteur en scène avec ses acteurs, quel que soit leur âge (dans The host, c'était déjà très frappant)... Mais l'enjeu, pour Mija, c'est de choisir sur quelle planète elle a envie de vivre, et l'environnement qui est le sien, avec son grand-père cachottier, et son cochon géant, ressemble fort à un paradis terrestre. Voilà pour elle, et pour nous du même coup, le monde à préserver.
C'est donc bien d'un conte philosophique qu'il s'agit, mais un conte à la Chaplin, qui va au bout du drame, tout en préservant la comédie, qui exploite avec bonheur toutes les moindres parcelles de l'écran pour y placer un fourmillement de gags, comme le faisait Jacques Tati; c'est un film supérieur, premier choix, comme les snacks qui semblent si bons à la fin, en dépit de ce qu'ils ont coûté. Et tout ça pour sauver un cochon géant qui n'existe pas... Mais cet animal en images de synthèse, vous ne mettrez pas trente secondes avant de craquer pour elle...
Autour d'un strip-club de Toronto, nous faisons la connaissance d'un certain nombre de personnages: Francis (Bruce Greenwood) travaille pour le trésor, et semble tromper son ennui en se rendant au club Exotica, où il est obsédé par la jeune danseuse Christina (Mia Kirshner)... Un jour, il a un geste déplacé, et il est mis dehors sans ménagement; Christina, de son côté, à un lien étrange avec Eric (Elias Koteas), le DJ du club, qui la protège assez agressivement, et l'observe depuis les coulisses, surveillant en particulier ceux avec lesquels elle danse en privé... Thomas (Don McKellar), un zoologue qui trafique des oeufs d'oiseaux rares qu'il fait entrer en contrebande dans le pays, séduit des hommes en les invitant à l'opéra et au ballet. Mais un jour, il séduit un douanier qui lui confisque des oeufs qu'il était en train de faire incuber. Francis qui fait un audit de son magasin lui propose de l'aider si Thomas accepte d'entrer en contact avec Christina et de lui demander pourquoi elle a réagi de façon négative. Enfin, pour couronner le tout, Francis a une étrange relation avec une jeune fille (Sarah Polley) qui vient faire du baby-sitting chez lui, alors qu'il n'y a pas d'enfant...
Le film se pose en énigme, sans explication, en nous livrant de façon assez arbitraire le vécu des personnages en situation, dans une narration qui les met presque accidentellement en contact, parfois directement (Christina et Francis, bien sûr, dont on comprendra assez vite qu'ils se connaissent) et parfois avec une impressionnante dose de subtilité subliminale, par exemple à travers un motif: Francis parle à son beau-frère d'un oiseau, il va ensuite poser une question à Thomas sur l'espèce et on apercevra quelques minutes plus tard Eric, à son pupitre de DJ, un oiseau empaillé à son côté, réplique exacte de celui qu'on a vu. Un costume de collégienne, porté par Christina, s'avèrera aussi être l'une des clés de l'énigme contenue dans le film, et apparaît par bribes lors des passages chez Francis. Enfin, un flash-back unit Eric et Christina lors de leur rencontre, à une battue organisée pour retrouver... pour retrouver qui, ou quoi?
C'est intéressant de constater qu'au final le film évoque dans les grandes lignes de se concentrer sur ce qui est supposé être le nerf de la guerre dans le business du strip-tease: le sexe. Pas de sexe, ou plutôt plus de sexe pour Christina et Eric qui sont séparés, et la jeune femme semble même avoir refait sa vie avec la patronne (Arsinée Khanjian)... qui attend un bébé d'Eric, c'est effectivement compliqué! On craint une entourloupe, voire des tendances pédophiles, chez Francis, mais son problème est ailleurs: sa relation avec la jeune Tracey semble dénuée de toute équivoque, et son obsession pour la strip-teaseuse habillée en écolière est bien plus profonde qu'il n'y paraît... Enfin, Thomas tente des approches pour séduire des hommes, mais n'y réussit qu'une fois... et ce sera une mauvaise pioche! Ironiquement, le strip-club devient le reflet d'une société qui est passée par le sexe, mais n'a pas pu s'y attarder, et cherche une échappatoire dans le souvenir, la recréation, et des fantasmes vides... Un film en forme de passage dans des vies brisées qui semble ne prendre de sens que les unes en fonction des autres...