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30 avril 2025 3 30 /04 /avril /2025 13:46

Le premier film de long métrage de Christopher Nolan est construit sur un certain nombre de principes, liés au budget (répéter le film de manière à éviter de multiplier les prises, le 16mm coûte cher; Nolan qui accumule les casquettes de manière à limiter les dépenses: mise en scène, caméra, montage...) ou à une envie furieuse de secouer le cocotier (la chronologie complètement chamboulée)... Il a coûté un prix dérisoire.

C'est pourtant un film noir dans lequel le metteur en scène (qui n'a pas eu la moindre envie de planifier un budget pour les éclairages et a donc toujours décidé de se baser sur la lumière ambiante, ce qui ne peut que se voir) a réussi à créer une atmosphère, en particulier à travers son intrigue et sa narration apparemment anarchique...

Un jeune homme est interrogé (par qui? On ne le saura que plus tard) au sujet d'une affaire, et raconte sa vie: il est un "suiveur"... Jeune auteur, il cherche, dit-il, l'inspiration en suivant des inconnus dans la rue. Alors qu'il nous explique que le plus compliqué est de se retrouvé embarqué dans la vie de ses "sujets", il nous montre que c'est exactement ce qui lui est arrivé...

Toute la panoplie du film noir est là, dans cette conversation-puzzle, dont l'absence de chronologie créé l'intérêt et les aspects les plus intrigants... Les questions, durant le film, abondent: on voit des flashes de moments dans la vie de l'individu qui donne son titre au film, avant d'avoir l'explication de ce qui lui est arrivé... Il croise des truands, une femme fatale, et un "ami" paradoxal. Le film fait mentir sa structure, en montrant que la conversation dont nous sommes témoins n'est pas la seule source de points de vue, puisque certains épisodes nous sont contés sans que le narrateur ait pu les connaître.

C'est probablement le principal atout de ce film, d'être si différent. N'empêche, derrière cette chronologie non-linéaire, il y a toute une route exigeante, faite de réussites et d'expériences, un cheminement qui mène à Oppenheimer.

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Christopher Nolan Criterion
26 mars 2025 3 26 /03 /mars /2025 21:05

Trois raisons pour Chaplin de ne pas jouer de rôle dans ce nouveau film, le premier pour la nouvelle compagnie United Artists. Pour commencer, il essaie, on l'a vu, de se débarrasser de son personnage (The professor, Idle class), de le démythifier en le représentant marié (Pay day), avec des enfants (A day's pleasure), voire en se représentant tel qu'en lui-même, en insistant sur le fait que moustache et défroques sont bien factices (How to make movies). Bref, il souhaite contourner cette icône.

De plus, il a le sentiment, pas faux à cette époque, qu'on l'assimile surtout à son personnage moustachu; or, Chaplin, souhaite être reconnu pour son rôle de metteur en scène, et aussi d'auteur de films. Enfin, il tourne depuis un certain temps autour d'une représentation complexe du monde à deux niveaux qu'il perçoit; The Kid, The idle class en ont déja montré les contours. Il se sent obligé de libérer son cinéma de son empreinte burlesque, ce qui veut dire que le moustachu n'y a plus sa place. Honnêtement, je ne sais pas si ce film représentait dans l'esprit de Chaplin un affranchissement total de son personnage a priori, ce qui aurait été ensuite contredit par le flop monumental, qui aurait conduit Chaplin à faire machine arrière, avec le succès que l'on sait, ou si le metteur en scène se contentait de faire ce film, et puis après revenir sagement de son propre chef. Quoi qu'il en soit, A woman of Paris est l'unique film muet dans lequel Chaplin n'apparaît pas de façon significative, et c'est à peu près la seule information de la plupart des textes qui y sont désormais consacrés, je n'y reviendrai donc pas...

Pourtant Chaplin est partout dans ce film: regardez les acteurs, leur façon de jouer, l'économie des gestes et des mimiques. Ce gigolo qui baille en levant mollement les yeux au ciel, combien de prises a-t-il fallu lui arracher avant qu'il ait le détachement nécessaire? Carl Miller, qui joue ici le petit ami d'Edna Purviance jouait déjà ce même personnage ou presque dans The Kid, et il est lui aussi entièrement vampirisé par Chaplin... Quant à Edna Purviance, elle est splendide, dans les mains du metteur en scène, elle ne craint personne. Tant mieux, parce que le film repose entièrement sur ces attitudes, sur ces corps et sur les vêtements qu'ils portent, c'est l'un des traits les plus saisissants du film.

Marie et Jean s'aiment, mais leurs parents ne l'entendent pas de cette oreille. Alors qu'ils souhaitent fuir pour se marier, Jean a un contretemps: son père meurt, et il n'a pas le temps de prévenir sa fiancée: elle fuit à Paris seule, croyant à une trahison. Elle y fait sa vie, et on la retrouve un an après, protégée du riche Pierre Revel; elle s'appelle désormais Marie St-Clair, et lorsque Jean débarque à Paris avec sa mère, Marie a du mal à abandonner sa nouvelle vie pour retourner vers son passé...

Carl Miller donne l'illusion d'être l'un des deux personnages principaux, mais ne soyons pas dupes: Chaplin dépeint ici un certain style de vie, une course à la réussite, qui passe par tout un tas de turpitudes qui ne sont qu'esquissées: a priori, la métamorphose de Marie en Marie St-Clair passe par tout ce qui est dans l'ellipse du début. La mère de Jean la considère d'ailleurs comme une traînée... Non, les deux personnages principaux sont bien Marie et Pierre (Adolphe Menjou). Celui-ci, après tout, est tout sauf antipathique, à part lorsqu'il se sert des amies de Marie pour la manipuler. Mais il joue de son charme, et sait manifestement perdre... Il sait surtout que ce que veut Marie, cette fuite en avant du luxe et de la vanité, lui seul pourra le lui amener. De son coté, Jean est peintre (Comme le personnage de Carl Miller dans The Kid, du reste), et il va peindre un portrait du passé de Marie, contre le gré de celle-ci, portrait qui va sceller leur mésentente, leur différence, et portrait qui sera pris à témoin par la mère elle-même sur la dépouille de son fils. ce portrait, c'est la vraie Marie, lui seul l'a vue. Il faudra une catharsis tragique pour que Marie comprenne enfin...

La noirceur du film va de pair avec l'humour noir, notamment dans la description toujours sur la brèche de la vie des nantis (le restaurant, avec ses truffes, pour les cochons ou les gentlemen), et la méchanceté dans la peinture des manipulations des intrigantes: Malvina Polo, la jeune femme idiote de Foolish wives, tente de ravir la place de Edna Purviance auprès d'Adolphe Menjou...

L'habit, cette deuxième peau, est un motif qui court d'un bout à l'autre du film. On ne compte plus le nombre de scènes d'habillage, de déshabillage, de préparation du corps (Massage), de dénudage plus ou moins gratuit (Le strip-tease); toutes ces scènes renvoient à l'idée du mensonge, de la parure comme protection. Chaplin s'en sert aussi comme une indication de contemporanéité, comme DeMille le faisait avec divers accessoires (Les disques de chansons populaires, qu'on voyait tourner sur des phonographes luxueux dans ses comédies matrimoniales). Le grand nombre de scènes liées au service des domestiques, et la compartimentation des appartements riches de Marie et Pierre Revel, aussi, renvoient à cette vie à tiroirs, dans laquelle les gens se barricadent derrière le décorum. Bien sur, les petites boîtes communiquent entre elles, on se souvient du faux col masculin aperçu par Jean chez Marie. Cette apparition d'un signe cinématographique est un autre aspect visible de la mise en scène riche de ce film: on note aussi l'utilisation d'un bandeau noir, signe de deuil. Les personnages voient et déduisent en même temps que nous...

La mise en scène du film est d'une précision, d'une force extraordinaire. Chaque plan est composé de façon précise, Chaplin et Totheroh n'ont pas changé leurs habitudes. A des scènes de luxe effréné répondent des images d'une austérité diabolique (on parle toujours de cette scène à la gare, ou le passage d'un train est représenté par ses lumières); un effet de rapprochement de la caméra, est répété trois fois dans le film (Deux fois dans la version actuelle, voir plus bas): La maison de Marie est vue en plan large, puis un peu plus près. un troisième plan resserre sur une fenêtre, ou s'esquisse le visage d'une femme dans la pénombre. Enfin le quatrième et dernier plan nous montre Edna Purviance à la fenêtre. A la fin du film, la maison où sont réfugiées Marie et la mère de Jean pour leur nouvelle vie est saisie de la même façon. La troisième occurrence est très cohérente, puisque c'est le portrait, entouré de crêpe noir, de la maman de Marie dans sa maison. Chaplin avait tenté d'établir une mise en scène fluide, détaillée, mais l'a comme chacun sait bousillée en 1976, 5 ans après avoir massacré le film The Kid. 34 ans après avoir anéanti The Gold rush: son idée, c'était de rendre A woman of Paris plus fluide, de le rendre "moins sentimental". faut-il le redire? Un metteur en scène lui-même n'a pas le droit d'altérer un film, à plus forte raison 53 ans après. Même Chaplin.

Pour le reste, ce film est un miracle de subtilité; les commentaires lus ça et là sur la stupidité du script ne valent pas tripette. Les gens qui parlent d'un insupportable mélo n'ont jamais vu de mélodrame de leur vie, et le film tient diaboliquement la route, à la source de tout un pan du cinéma Américain. Que Lubitsch l'ait vu et s'en soit inspiré, c'est une certitude. Que d'autres, qui y avaient été confrontés directement (Henry D'abbadie D'Arrast, Monta Bell), ou qui l'ont vu comme on reçoit une claque dans la figure (René Clair, de son propre aveu), s'en soient inspiré, c'est une évidence. Bref: il y a un avant et un après A woman of Paris. Pour Chaplin aussi, qui ne supportera pas de voir son 'enfant maudit' boudé par le public, et le retirera du circuit pendant donc 53 ans. Et plus j'y pense, plus je me dis qu'on a de la chance de l'avoir encore...

 

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Published by François Massarelli - dans Charles Chaplin Muet 1923 ** Criterion
2 mars 2025 7 02 /03 /mars /2025 14:14

Souvent imité, jamais égalé, le film qui finit enfin de révéler Capra au grand public est bien sûr l'un des passages obligés de son oeuvre, et beaucoup plus que l'acte de naissance (En collaboration sans doute avec Twentieth Century de Hawks la même année) de la screwball comedy: c'est une synthèse fascinante de ce qui fait le sel des films de Capra. Une sorte de point culminant de son oeuvre, en quelque sorte, à la fois représentatif et exceptionnel...

L'argument fondateur en est bien connu: un homme rencontre une femme; il est journaliste en mal de scoop, elle est riche héritière en fuite; il va pouvoir à la fois l'aider à se rendre chez son fiancé (Que sa famille, bien sur, désapprouve) tout en écrivant un article qui le remettra en selle... et bien sûr il tombe amoureux d'elle et réciproquement.

Clark Gable et Claudette Colbert, on le sait, ont été punis par leurs studios repectifs afin de participer à ce film pour la pauvre Columbia, ce qui ne les a empêchés ni de faire très bien leur travail, ils sont excellents, ni d'immortaliser un couple formidable, tout en dynamisme. Le penchant de Capra pour les dialogues à la mitraillette, associé à des réminiscences bien dans le ton de l'époque du style de dialogue à la Front page (sorti en 1931), bénéficie en plus d'être interprété par des orfèvres en la matière, y compris si on imaginait sans doute un peu mal Gable en comédien. Ici, il assure sans aucun effort... Mais il n'y a pas que cette touche 'screwball', qu'on retrouve dans les rapports nécessairement conflictuels d'un homme et d'une femme destinés à tomber in fine dans les bras l'un de l'autre: il y a aussi le portrait amusé d'une amérique moyenne, un motif dans lequel Capra est toujours formidable: les braves gens, qu'ils soient chauffeurs de bus, propriétaires de motels, bandits de grand chemin (Alan Hale et son tacot) voire dragueur des routes (!) sont montrés ici avec un ton mi-tendre, mi-amusé... et Capra n'oublie pas, au détour d'un chemin, de montrer l'irrution du drame, permettant à ses acteurs de prouver leur valeur humaine: Gable et Colbert vont partager leurs derniers dollars avec une famille qui crève la faim.

Et si on peut parler de ce film sans pour autant mentionner la pluie d'Oscars (Qui fit tant plaisir à Capra et ses acteurs, certes), comment passer outre les scènes d'anthologie que sont la séquence d'auto-stop, qui permet à Claudette Colbert de démontrer que la jambe est plus forte que le pouce, et des passages dans les motels, lorsque les héros dorment séparés par une couverture qu'ils appellent le mur de Jericho, qui limite dans un premier temps leurs univers respectifs avant d'être un paravent sur leurs désirs de plus en plus tangibles. Capra a donc non seulement réalisé une valeur sûre de la comédie, c'est indéniable, il a aussi fait un film qui touche à la fois à la vérité des êtres (il faut pour Gable voir au-delà du vernis 'fille de riche' de sa compagne d'infortune, et réciproquement) et à l'éveil de leur amour.

On craque, on aime, on en redemande...

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Published by François Massarelli - dans Frank Capra Criterion
20 octobre 2024 7 20 /10 /octobre /2024 19:23

Une série de vignettes, qui tournent autour d'un nombre limité de personnages. Ils sont liés par le fait de graviter autour d'une famille: les Jordan (Ben Gazzara et Louise Lasser) sont un couple du troisième âge qui s'apprête à divorcer, mais sans que l'on soit bien sûr du pourquoi. Leurs trois filles ont des vies bien différentes, l'aînée Trish (Cynthia Stevenson) est une mère de famille très comme il faut, mariée à un psychiatre, Bill (Dylan Baker). Celui-ci a un lourd secret... De leurs trois enfants, le plus perturbé est Billy qui souhaite acquérir sa puberté et ce qu'il considère comme sa "normalité" sexuelle. Il en parle beaucoup avec son père... Helen (Lara Flynn Boyle), la deuxième soeur, est une romancière à succès qui n'a aucune estime d'elle-même. Elle vit dans un complexe d'appartements où elle est confrontée à Allen, un voisin informaticien qui fantasme sur elle (Philip Seymour Hoffman), et une voisine hispanique (Camryn Manheim) qui attire l'attention sur la mort d'un voisin, dont on a coupé le pénis... La dernière soeur, Joy (Jane Adams), est une femme pleine d'insécurités, à commencer par ses rapports avec la gent masculine. Elle a des envies de composer, mais n'a aucun talent...

Dans le développement du film, plusieurs intrigues prennent corps: les envies inavouables de Bill, qui fantasme sur les copains de classe de son fils, et va trouver les occasions de passer à l'acte sont sans doute ce qui est le plus visible dans le film, et qui le rend vraiment difficile... Mais d'autres sous-intrigues, entre le harcèlement téléphonique masturbatoire pratiqué par Allen, la tentative de Lenny JOrdan, le père des trois filles, de reprendre sa liberté en ayant une relation avec une amie, ou encore les mésaventures amoureuses désastreuses de Joy, dressent le portrait d'une société Américaine qui tourne autour de la normalité, incarnée par Trish.

Mais à l'intérieur de toutes ces psychologies, il y a de la noirceur dans le Rêve américain... et surtout, on se demande dans quelle mesure le titre reprendrait le jeu de mots de John Lennon sur la chanson Happiness is a warm gun: Happiness, après tout, ce n'est pas loin de A penis. Et tout finit plus ou moins par tourner, une fois d eplus, autour de ce petit objet tubulaire... Ceux qui s'en servent mais mal, ceux qui s'en servent trop bien, ceux qui veulent le fourrer là où ils n'ont pas le droit, ceux qui en recherchent la compagnie, et celle qui le refuse au point de le couper chez celui qui l'a agressée...

Oui, Happiness est un film essentiel d'un renouveau de Hollywood, quand d'autres nouveaux réalisateurs sont apparus (Paul Thomas Anderson, Wes Anderson, Sofia Coppola, Spike Jonze...). La prestation des acteurs est impeccable, Dylan Baker en tête: il fallait du cran pour accepter un tel rôle... Et il faut du cran pour accepter ce film. Il pique sérieusement.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Criterion
7 octobre 2024 1 07 /10 /octobre /2024 16:07

Henry Spencer (John Nance) visite sa fiancée, et les parents de celle-ci. Il apprend qu'il y a un enfant, si on peut appeler ça un enfant... C'est une créature qui ressemble globalement à un lapin pelé prêt à passer à la casserole... 

J'admets que le film aussi.

Il y a un culte totalement ahurissant autour de ce film, d'ailleurs sorti initialement en France sous le titre de Labyrinth Man pour faire écho au grand succès du deuxième long métrage de Lynch, The Elephant Man... Lynch y expérimente avec la narration, adoptant un style narratif qui le rapproche du muet... Esthétiquement, il accomplit son film dans un noir et blanc impressionnant, qui ajoute autant au maaise qu'à l'impression d'étrangeté.

Maintenant...

Et le film montre aussi une anticipation de l'obsession (qui admettons-le atteint son apogée avec Twin Peaks) de mélanger invention surréaliste, horreur corporelle, et le domaine presque doucereux d'une chronique familiale... 

Le principal problème de ce film à mes yeux, c'est qu'il m'ait fallu le voir jusqu'au bout. Des fois, ça ne peut pas marcher...

 

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Published by François Massarelli - dans David Lynch Criterion Beeerk
26 août 2024 1 26 /08 /août /2024 22:23

Rebecca était, c'est un fait établi, plus le film de Selznick que celui d'Hitchcock. Il a reçu l'Oscar du meilleur film en 1940, c'est entendu, ce qui ne veut pas dire qu'il était forcément meilleur que d'autres films qui concouraient cette année là pour la précieuse statuette: après tout, parmi les concurrents, on trouvait par exemple The grapes of wrath de John Ford, The great dictator de Chaplin... et Foreign Correspondent. Ce n'était pas l'habitude de Selznick de garder pour lui ses poulains, qu'ils soient acteurs ou metteurs en scène, et tant mieux. Dès le travail d'Hitchcock accompli sur Rebecca, le producteur l'a laissé se dégourdir les jambes sur cette audacieuse production qui lui correspondait tellement plus... Et qui a un peu le statut de film de vacances. C'est étonnant, quand on y pense, tant cette production indépendante (Due à l'intéressant Walter Wanger) ressemble à un état des lieux Hitchcockien, un catalogue conçu par le metteur en scène avant d'aborder la suite de sa carrière Américaine! Un grand nombre de thèmes qui reviendront sont ici abordés, de la dangereuse tentation de mêler amour, espionnage et politique, à la difficile survie sur une embarcation bien fragile en plein océan...

Johnny Jones (Joel McCrea), rebaptisé Huntley Haverstock par son patron (ce qui va occasionner un running gag inévitable), est nommé correspondant de presse pour un journal Américain. On est en 1939, et la guerre menace en Europe; le patron veut des reportages véridiques, du vécu, pas du "prédigéré" comme ont trop souvent l'habitude de lui envoyer ses autres employés envoyés en Europe. Avec "Huntley Haverstock", il va en avoir pour son argent! Très vite, le jeune reporter met les pieds dans une drôle de situation, étant témoin du meurtre d'un homme politique Hollandais, poursuivant des bandits jusque dans des moulins, survivant à un attentat sur sa personne perpétré par un vieux traître cockney (Edmund Gwenn)... et surtout rencontrant la belle Carol Fisher (Laraine Day), la fille d'un important diplomate (le toujours aussi suave Herbert Marshall) aux étranges fréquentations.

Un peu à l'image de Scott ffoliot, le personnage à l'étrange patronyme (L'absence de majuscule pour la consonne double qui ouvre le nom de famille est non seulement intentionnelle, elle est explicitée dans le film et devient même à une ou deux reprises un signe cinématographique important!), qui apparait et disparait de façon inattendue, les péripéties s'enchaînent sans temps morts... On sent qu'Hitchcock est totalement à son aise avec son histoire, qui lui permet finalement d'accumuler les ruptures de ton, passant du film d'aventures improbable (poursuite sur le plat pays, d'un moulin à l'autre) à la propagande pro-interventionniste (ce qui n'était pas en 1940 du goût de tous, rappelons-le), tout en explorant ses thèmes et ses types de personnages préférés.

Disons qu'avec Herbert Marshall, l'espion devenu presque si Anglais qu'il a des regrets à trahir le pays de sa fille, il a trouvé un "méchant" passionant et à la hauteur. Et Joel McCrea, préfiguration de ce que Hitch fera de Cary Grant quelques années plus tard, on sent le metteur en scène prèt à tout: ce n'est sans doute pas à Laurence Olivier qu'il aurait demandé de tourner une scène en caleçon et peignoir, et McCrea qui a tourné quelques comédies avec Preston Sturges, incarne à merveille le décalage du 'straight man' dans le panier de crabes de l'espionnage.

Se terminant sur un plaidoyer pour l'intervention Américaine, un rappel de l'importance de la démocratie et de la décence dans le monde de1940, le deuxième film Américain d'Hitchcock renvoie un peu à certains de ses meilleurs films Anglais, à commencer par The lady vanishes, dans lequel le spectre de la guerre était déjà bien présent. Et il inaugure une série de films qui se poursuivra jusqu'à Notorious, dans lesquels la présence inévitable, ou les souvenirs des conflits lointains se feront ressentir aux Etats-Unis. Cette série de films de propagande prend sa source dans ces 120 minutes bondissantes, mais toujours justes, qui mériteraient mieux que d'être constamment considérées comme appartenant à 'un Hitchcock mineur'.

 

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock Criterion
14 août 2024 3 14 /08 /août /2024 23:26

A la fin de l'entre-deux guerres, nous sommes dans une petite ville perdue dans un improbable pays Est-Européen, en compagnie de voyageurs perdus en attendant que la voie de chemin de fer soit dégagée de la neige qui l'encombre:

deux hommes préoccupés par le cricket jusqu'à l'aveuglement, Chalders et Caldicott;

une gouvernante qui rentre chez elle après 6 ans de bons et loyaux services;

un musicien qui fait des recherches sur les traditions musicales anciennes;

une jeune femme qui doit retourner chez elle afin de se marier: elle a beau tenir de beaux discours, ça ressemble bien à un enterrement;

enfin, un couple adultère dont l'homme est manifestement paranoïaque au point d'en devenir odieux, alors que la femme semble lasse du peu de perspectives offertes par leur statu quo.

Tout ce petit monde est Britannique, et va donc prendre le train, et l'un d'entre eux va disparaitre: comme l'indique le titre, c'est une femme qui manquera à l'appel. Une autre femme, seule à admettre avoir vu la disparue, va devoir lutter contre tout le train, et même pire, pour la retrouver.

Le film prend son temps pour démarrer, il y a de bonnes raisons à cela; d'une part, Hitchcock se laisse aller à la comédie, dans cet hôtel bondé ou les gens doivent partager leurs chambres. Il y prend un plaisir gourmand, alors pourquoi se priver...

Sinon, il lui faut du temps pour exposer convenablement les tracas et problèmes de chacun, ce qui va payer plus tard.

Enfin, il joue beaucoup sur la couleur locale: le langage est un savant mélange de consonances Italiennes et Allemandes, ce que l'allure Alpine et les simili-coutumes observées viennent compléter: on est donc dans un pays fasciste, et à de nombreuses occasions, les conversations le rappellent. Ce didactisme est-il du à Gilliatt et Launder, les auteurs du script? Bien sûr, cela ne veut pas dire qu'Hitchcock n'ait pas signé cet aspect du film...

Par ailleurs, dans cette demi-heure, Hitchcock place un étrange meurtre, celui d'un musicien qui semblait donner une sérénade à la vieille gouvernante. Le meurtre en question n'est pas gratuit, et nous permet de patienter en toute connaissance de cause, jouant le même rôle dans ce film que la première attaque de mouette sur Tippi Hedren dans The birds.

Tranches de vie contre tranches de gâteau: on sait qu'Hitchcock a toujours soigneusement évité dans ses interviews de trop pousser la chansonnette politique, prétendant souvent que son art n'est finalement que celui, sans idéologie, de l'illusionnisme enfantin. Mais on peut le voir dans le film, avec le grand Doppo, l'illusionniste collabo, on peut être à la fois prestidigitateur et engagé... le film est exactement ça: un film d'aventures, situé dans un train en marche, avec une intrigue splendide, totalement distrayant, et un film qui dit tout ce qu'il y a à dire sur cette drôle d'entre-deux-guerres qui occupait les esprits en 1938: il faut s'engager, ne pas rester à rien faire, sinon c'est la mort des démocraties.

Le train, métaphore de la vie, en même temps qu'outil excitant de vitesse et de mouvement puissant, Hitchcock tourne bien sûr autour depuis bien longtemps, et en a joué dans The 39 steps entre autres. Il y reviendra souvent, l'utilisant beaucoup pour faire se rencontrer les gens (Suspicion, Strangers on a train, North by northwest), pour dévoiler des intrigues (North by northwest), pour obliger des inconnus à cohabiter le temps d'une conversation (Strangers on a train).

Ici, il coince ses voyageurs, que nous connaissons tous, dans un train durant plusieurs jours, et profite de tous les aspects de l'endroit, le coté longiligne de l'espace, la compartimentation forcée des cabines, mais aussi les tunnels, gares et aiguillages pour créer des difficultés  pour les personnages, bref, du suspense et de la tension! La façon dont Miss Froy disparaît est suffisamment intrigante pour que les doutes subsistent: nous l'avons vue, nous aussi, mais nous savons qu'Iris, la jeune femme qui la cherche, a reçu un coup sur la tête...

Le vide, sujet admirable de film, auquel Hitchcock souhaitait tant s'attaquer. Il disait à Truffaut vouloir réaliser un film dans lequel une conversation se tiendrait sur une chaîne de montage d'une usine automobile; on verrait le châssis, puis la carrosserie, la voiture serait alors peinte, puis finie. au moment d'ouvrir les portières, un cadavre tomberait... Bien sûr, il ne l'a jamais faite, mais s'en est souvent approché. On peut dire que le meurtre impossible d'Annabella Smith (The 39 steps) ressemble un peu à cela. Ici, c'est de disparition qu'il est question, et une fois partie Miss Froy semble ne rien avoir laissé à personne. Les seuls indices seront un nom écrit dans la poussière sur une vitre, un paquet de thé, et une paire de bésicles... 

Le train, on le voit bien dans le film, n'est pas qu'une métaphore de la vie, il est aussi doté d'un sens politique. N'oublions pas la préoccupation majeure de ces années de pré-guerre, l'avancée d'Hitler, l'Anschluss (Annexion de l'Autriche par l'Allemagne Nazie), les menaces sur la Tchéquoslovaquie, la Pologne... Les Anglais du film ont tous une raison de ne pas s'en soucier, préoccupés par leur nombril: les deux cricketomaniaques, la future mariée obsédée par l'auto-justification de son improbable mariage, le doux-dingue qui compile des musiques dont tout le monde se contrefiche, le couple en fuite perpétuelle... Seule miss Froy (C'est une espionne, ce qu'on apprend dans la dernière demi-heure, mais cette information est un Mac Guffin: une information vide de sens qui ne sert qu'à donner une motivation à certains personnages et certaines actions) a, on le verra, un rôle à jouer là-dedans. Et de fait, on se positionne dans le film, par rapport à elle. Admettre qu'on a vu Miss Froy, nous disent en substance Gilliatt, Launder et Hitchcock, c'est lutter contre la dictature et le Nazisme...

Tout le film fonctionne aussi sur cette ligne politique, avec ses deux camps bien délimités, et ses gens qui se révèlent dans l'action: le gentleman si épris de ses petits secrets douteux qui se dérobe de son couple adultère, se dérobe aussi politiquement; les deux fans de cricket (Naunton Wayne et Basil Radford) , en revanche, ont l'héroïsme à fleur de peau. Ils sont, après tout, plus Britanniques que tous les autres: ils aiment passionnément leur pays, et sa liberté... de parler cricket. Ils seront d'ailleurs employés par les scénaristes dans d'autres films... Tous les acteurs, surtout Margaret Lockwood en jeune femme qui vit sa première (Et peut-être la dernière) grande aventure, Paul Lukas en médecin louche, ou Dame May Whitty en Miss Froy, sont superbes. Le film aussi, c'est un classique, et l'un des meilleurs films d'Hitchcock, tout simplement.

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock Criterion
1 août 2024 4 01 /08 /août /2024 21:43

Un cinéaste qui s'amuse à faire exactement ce qu'il aime, et réussit à partager son bonheur, que demander de plus? ce film, qui vient juste après le plus gros succès d'Hitchcock à l'époque (The man who knew too much, 1934), est une occasion inespérée pour le cinéaste de laisser son empreinte et de définir en 85 minutes sa vision du film d'aventures... A ce titre, c'est une réussite, et plus encore: un film-somme, qui résume à lui tout seul tout ce qui fait le Hitchcock Anglais.

Richard Hannay, un citoyen canadien vivant à Londres, fait partie du public d'un music-hall alors qu'un homme à la mémoire exceptionnelle présente son numéro, qui consiste en une série de questions du public auxquelles il apporte des réponses ultra-complètes. Un coup de feu est tiré, la foule prend la fuite, et dans la panique, Hannay se retrouve flanqué d'une mystérieuse inconnue, qui se présente sous le douteux nom d'Annabella Smith. Celle-ci est une espionne, travaillant pour le gouvernement Britannique, afin d'empêcher la fuite de secrets scientifiques. Les agents ennemis éliminent la jeune femme, mais cell-ci passe le flambeau à Richard Hannay, désormais poursuivi par des espions qui ne reculent devant aucune ignominie, et recherché par la police pour un meurtre qu'il n'a pas commis...

Qui est Richard Hannay? Le personnage interprété par robert Donat, qui se présente comme un Canadien alors qu'on ne lui a rien demandé (Il est le premier des gens du public à poser à Mr Memory une question pertinente: la distance entre Winnipeg et Montréal), n'a apparemment pas de métier, on sait juste qu'il vient d'emmênager... il a le profil d'un globe-trotter, une certaine intelligence pour l'aventure, il fume la pipe, a de l'humour, et le danger ne semble pas lui faire trop peur... Pour le reste, c'est une énigme, au même titre que le David (ou Allan, suivant les copies) Gray de Dreyer dans Vampyr. Il est un héros parfait, un vecteur de l'aventure et du drame, à l'image de son petit frère, le Roger O. Thornhill de North by Northwest. Sauf que ce dernier avait un métier (Publicitaire), une histoire (plusieurs fois marié)... Oui, bon: un publicitaire, c'est quelqu'un dont le métier est de faire du sens avec rien, les mariages se sont tous terminés en divorce, et le O de son nom représente, de son propre aveu, le vide. Bref, ces deux héros vont être pour Hitchcock les moyens idéaux de sortir le grand jeu des péripéties, tout en étant des "faux coupables" parfaits.

Donc, Richard Hannay doit se déguiser en laitier pour échapper à des tueurs, prendre un train pour échapper à la police, embrasser une belle inconnue (Pamela, qu'on reverra, est interprétée par la belle Madeleine Carroll) afin d'échapper à des inspecteurs qui fouillent un train, sortir d'un train en marche alors que celui-ci est sur un magnifique pont, se réfugier dans une ferme Ecossaise sise au milieu de nulle part, contacter des gens qui sont, surprise, les espions eux-mêmes, puis leur échapper, etc.. Passées les scènes d'exposition, qui laissent la part belle au mystère, à la noirceur et au meurtre (celui d'Annabella Smith, tout en impressions fortes, ne laisse aucune place à la logique: qui lui a planté ce couteau dans le dos, et comment?) mais prennent leur temps afin d'installer une atmosphère, Hitchcock passe à la vitesse supérieure, et enchaîne les morceaux de bravoure: c'est le film le mieux construit de sa carrière Britannique, grâce probablement à la poigne d'Alma Reville Hitchcock, d'ailleurs citée au générique. Pas une surprise, donc, de voir l'équipe de North by Northwest s'en inspirer. Si le suspense reste le maitre-mot du film, on a une solide dose d'humour, et de logique Hitchcockienne: le personnage de Mr Memory, qui possède une déformation professionnelle spectaculaire, meurt de ses réflexes professionnels, ceux-là même qui lui ont permis de se faire engager par une troupe d'espions... la visite de l'écosse, superbe et ultra-stylisée (une large partie du film se situe dans des montagnes qui ont tout de sinistre, et les landes désolées et les marais nocturnes sont également employés à leur juste valeur), inaugure la série des fausses "cartes postales" à la Hitchcock, qui le font utiliser avec humour toutes les images d'Epinal d'un lieu dans une narration dynamique. L'aventure pure, c'est aussi lorsque le héros s'adresse à l'homme digne de confiance qu'il est venu contacter et que celui-ci est en fait le méchant du film: la fameuse scène du doigt manquant est justement célèbre.

Bien sûr, Hannay et Pamela vont se retrouver, de façon totalement logique, collés l'un à l'autre, liés par une paire de menottes, qui les oblige à la promiscuité (Ah, la scène durant laquelle elle enlève ses bas, avec un Hannay qui laisse complaisamment sa main toucher sa peau...), mais aussi à tomber amoureux... les Ecossais du film sont sans doute caricaturaux, mais le couple formé par John Laurie et Peggy Ashcroft est inoubliable: ils sont les fermiers qui recueillent Hannay lors de sa cavale. Lui est une brute, ultra rigide et religieux, et elle est une citadine mal mariée, qui voit en Hannay une opportunité de romance pour quelques instants volés: elle aide le héros à s'enfuir, peu confiante en son mari dont elle sait qu'il fera tout pour empocher la récompense. Hitchcock réserve à ses deux acteurs des gros plans sublimes, filme leur masure sous toute ses coutures, se souvient du cinéma muet dans une séquence qui voit le mari soupçonneux observer sa femme et son invité, qu'il soupçonne de tentation adultère, à travers une fenêtre; aucun dialogue, juste des visages, des gestes, et le regard inquiétant de Laurie. La scène renvoie à Murnau et ses films "ruraux", par son utilisation d'un espace plein, de menues tâches (Peggy ashcroft ne prend pas une minute pour se reposer entre deux tâches à accomplir pour son tyran de mari), et ses plafonds bas. Le couple, antithèse du couple romantique formé par Hannay et Pamela, est un des points forts du film, sans doute l'aspect le plus noir, qui renvoie à The Manxman, The Ring  et leurs personnages de femmes mal mariées...

 

Au milieu d'un cinéma Anglais tiraillé entre cinéma populaire et cinéma ambitieux, donc entre Hitchcock et Korda, The 39 steps est le chainon manquant, tout comme Edge of the world de Powell fait la synthèse entre documentaire et drame. C'est une oeuvre beaucoup plus ambitieuse qu'il n'y paraissait. Il aura du succès, et on peut légitimement penser qu'il a contribué à cimenter la réputation d'Hitchcock en son propre pays, tout en installant la fausse idée qu'Hitchcock était un formaliste et rien d'autre. Or, le film possède beaucoup plus de substance que les pièces de théâtre filmées (Juno and the paycock) que les critiques de cinéma se bornaient à réclamer au metteur en scène... Il y a en Hannay une humanité, de par son inachèvement qui le laisse perméable à l'aventure, il ressemble à un Tintin en mieux, un Tintin à moustache et à pipe, qui est beaucoup plus distrayant parce qu'au lieu du capitaine Haddock, il a... Madeleine Carroll.

Le petit théâtre d'Alfred Hitchcock, qui se moque gentiment des voyageurs de commerce et des pasteurs, des politiciens aux discours tout faits, des braves gens qui posent des questions idiotes dans les music-hall populaires et des hoteliers trop confiants, est un établissement ou on aime à aller s'installer en quête de frissons salutaires. Et en prime, au milieu de cette aventure débridée, il installe un noir théâtre conjugal, de rencontre en baiser, de promiscuité nocturne imposée en confiance acquise, de rejet brutal en soudaine impulsion de prendre, tout simplement, la main de l'autre. Tout est bien qui finit bien? Non, car au fond de ce plan final en apparence idyllique, un homme meurt, ironiquement, parce qu'il a fait son devoir jusqu'au bout...

...Chef d'oeuvre? Oh que oui!

 

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock Criterion
25 juillet 2024 4 25 /07 /juillet /2024 22:00

Un couple d'Anglais en vacances en Suisse doivent faire face à l'enlèvement de leur fille par des espions étrangers qui veulent ainsi faire pression sur eux et révéler une information qu'ils ont apprise dans des circonstances exceptionnelles, et qui pourraient sérieusement contrecarrer les intentions terroristes des barbouzes... Les deux parents en sont, finalement réduits à tenter le tout pour le tout: réussir à faire triompher le bon droit, tout en récupérant d'eux mêmes leur progéniture.

Aux cotés des gros classiques que sont The 39 steps et The lady vanishes, ce film a toujours plus ou moins fait pale figure, comme du reste son remake Américain. C'est injuste, d'abord parce que ce film a enfin pu synthétiser toutes les tentations d'Hitchcock exprimées dans des films aussi divers que The lodger, Blackmail, Murder et Number 13, et proposer en quelque sorte le premier film d'une longue lignée, et ensuite parce que le plaisir est permanent, aussi bien pour le metteur en scène que pour le spectateur. Celui-ci sait qu'il est mené en bateau, et le jeu est, pour l'instant du moins, léger et distrayant. Les films ultérieurs sauront être plus graves... Même si il ne faut pas s'y tromper: le plaisir pris à visionner ce film va au-delà d'un simple échappatoire.

Dès le début de ce film, on est confronté à une famille qui doit faire face à l'irruption dans sa vie, d'une façon inattendue (et marquée par les surprenantes ruptures de ton du prologue, sans doute le meilleur moment du film), de l'aventure, d'un rapport saugrenu, soudain et surréaliste avec le crime, voire le mal, symbolisé par un personnage de méchant qui prend de la place, d'autant que c'est Peter Lorre... Et cette famille comme-vous-et-moi ou presque doit faire face à un dilemme impossible à résoudre (Sauver un enfant ou faire son devoir de citoyen et contrer les espions), alors la seule solution est de retrousser ses manches, foncer et agir.

Du coup, le film est court, va à l'essentiel, et on y trouvera très peu de temps morts. D'ailleurs à ce titre, le film Américain sera plus redondant. On retrouve aussi cette idée dans la façon dont Hitchcock traite les morts violentes, celle de Pierre Fresnay par exemple, qui danse avec une amie, et découvre tout à coup une tâche de sang sur son plastron, avant de s'écrouler, touché par une balle. Aucun spectaculaire, ici, pas plus que dans les autres anecdotes liées à ce type de violence: la mort et sa fréquentation se sont invitées dans la vie des héros, et ce sans pour autant prendre une dimension tragique excessive...

Bien sûr, le plaisir de bricoleur d'Hitchcock reste souverain, et il prend un malin plaisir à installer des exagérations gouleyantes (La mère de la jeune fille kidnappée se trouve être une tireuse d'élite, elle va donc exécuter elle-même l'assassin potentiel de sa fille en subtilisant un fusil à un policier), des signes utilisés avec bonheur (un badge, des cheveux brillantinés) ou en multipliant les échos (La mère qui se plaint de sa fille sans imaginer qu'elle sera kidnappée trois heures plus tard, l'affrontement par jeu entre deux tireurs d'élites qui se retrouveront ennemis à la fin du film, etc). Et puis il trouve aussi son bonheur avec un acteur qui avait pourtant tout de l'électron libre: Peter Lorre, méchant tellement bon qu'il en gâche un peu le film, puisqu'on ne peut que le regarder quoi qu'il fasse. Edna Best et Leslie Banks ont donc affaire à forte partie, et franchement ils ne font pas le poids. Pourtant les petites touches typiquement Anglaises du metteur en scène dirigeant ses acteurs de second plan du cru, qu'ils soient bandits ou héros, font mouche...

Le film, même jugé moindre, a toujours au moins été reconnu pour son importance chronologique par tous les commentateurs: il inaugure, donc, le style classique d'Hitchcock, en déplaçant le terrain de jeux des genres de prédilection du cinéaste sur le territoire de la vie quotidienne; il est un peu le prototype du futur film Hitchcockien, et dès le suivant The 39 steps, la confirmation allait être éclatante. Par ailleurs, pour qu'Hitchcock ait souhaité refaire spécifiquement ce film, il fallait qu'il y soit attaché...

 

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Published by François Massarelli - dans Alfred Hitchcock Criterion
26 juin 2024 3 26 /06 /juin /2024 21:38

Pendant la Crise de 1929, Aaron Kurlander (Jesse Bradford) est un adolescent rêveur et débrouillard... Qui vit avec ses parents (des immigrés Allemands) et son frère (Cameron Boyd) dans un hôtel où tous les jours, ils ont peur de croiser quelqu'un qui va leur demander de s'acquitter de leur loyer. Personne ne le sait parmi les professeurs des enfants, ou leurs camarades... Mr Kurlander (Jeroen Krabbe) cherche du travail, et MmeKurlander est très malade: Sullivan, le petit frère d'Aaron, va devoir quitter la chambre pour aller vivre avec son oncle...

C'est le troisième film de Steven Soderbergh, et le premier fait pour un studio (Gramercy, branche "expérimentale" de universal). A mi-chemin entre une évocation douce-amère de la crise (St Louis, 1933) et le roman initiatique, cette histoire de grand garçon qui se fait tout seul, livré à lui-même dans la misère de l'après 1929, et qui par la force de son imagination et de son caractère, à survivre contre vents et marées, est souvent irrésistible. Le fameux, proverbial et bien entendu tout ce qu'il y a de fictif "vert paradis" de l'enfance laisse place ici à la peur du lendemain, la tuberculose, la séparation d'une famille, et les conséquences de la stratification sociale, et des stigmates inévitables dans la société Américaine de 1929...

Il y a probablement eu une attraction du réalisateur pour le fait de recréer une époque, comme avec Kafka, et comme il le ferait dans d'autres films à des degrés divers, mais ici l'illusion passe par un choix raisonné et économique de lieux, de costumes et d'attitudes, sans parler des obsessions de l'époque: Lindbergh, mais aussi et surtout la crise de 1929, les bidonvilles et la débrouille... Les acteurs sont tous excellents, et en premier les jeunes: Jesse Bradford qui joue Aaron est très solide, et Amber Benson, l'une de ses voisines, est déjà très impressionnante...

 

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Published by François Massarelli - dans Steven Soderbergh Criterion