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28 février 2021 7 28 /02 /février /2021 17:52

Fincher n'avait pas la main sur ce troisième film, comme du reste sur les deux précédents. mais il avait un atout en poche, un sérieux: le succès considérable de Seven, qui venait à lui seul de redéfinir le film de serial killer, et risquait pourtant de cantonner le jeune réalisateur à un genre. C'est à Polygram, alors à la fin de l'aventure, avant que la compagnie ne soit avalée par Universal, qu'on doit cette production ambitieuse, mais qui avait tous les risques de se transformer en un désastre, à cause d'une tendance très prononcée à l'exagération et au n'importe quoi. De fait, le film ne tient pas vraiment debout, mais joue à fond sur la paranoïa du personnage principal et du spectateur, et maintient en haleine. Sinon, à partir de la deuxième vision, apparaît un autre film, une construction certes fragile, mais qui s'avère fascinante, complétant les épopées claustrophobes de Fincher après Alien 3 et Seven... Le metteur en scène, qui n'avait sans doute pas encore le poids qu'il a maintenant, n'a pourtant pas pu imposer sa vision jusqu'au bout, et on se perd en conjectures sur la fin qu'il aurait sans doute souhaité pour cet étrange jeu.

Nicholas Van Orton, un financier d'une excellente famille de la côte venue faire fortune en Californie, se réveille le matin de ses 48 ans hanté par le souvenir de son père, un homme travailleur, conservateur, responsable, et qui s'est tué à cet âge précis. Entre autres tâches ce jour-là, il s'impose de voir son frère Conrad, la brebis galeuse de la famille, les deux frères ne se voyant pas souvent. Conrad lui offre pour son anniversaire une participation à un jeu, une activité mystérieuse, à laquelle Nicholas ne souhaite pas vraiment participer. Mais il va y être amené malgré tout, poussé par la curiosité, le hasard, et une certaine vanité aussi. Mais du moment ou il met le pied dans la compagnie CRS qui organise le 'jeu', plus rien ne marche: ses activités partent dans tous les sens, le danger est partout, et les rencontres inquiétantes ou absurdes se multiplient. Sans aucun recours, Nicholas se retrouve ballotté d'évènement en évènement, hésitant entre l'impression d'une mauvaise farce, ou plus grave encore, une escroquerie à très grande échelle, qui aura sa peau...

Nicholas Van Orton (Michael Douglas) est un insupportable homme en costume, dont il ne faut pas s'étonner qu'il vive seul. Tout lui est du, et seul le travail lui importe. Il est intéressant de constater qu'il vit à San Francisco, l'une des villes les plus ouvertes humainement et culturellement des Etats-Unis... Par contre, Conrad, "Connie" (Sean Penn) est adoré de tous, malgré ses échecs répétés en tous domaines; il a d'ailleurs fait plusieurs séjours en hôpital, et on devine qu'il a une histoire de flirts poussés avec les drogues. Deux facettes d'un même homme? Plutôt une paire de garçons nés dans une même famille, mais soumis à la loi ancestrale du bénéfice à l'ainé. Une des traces de l'héritage atroce d'un tyran, dont les quelques images parsemées dans le film nous montrent qu'il était sans doute encore pire que Nicholas, un rictus d'ennui mortel constamment à la bouche. De fait, Nicholas est en danger de devenir son père, c'est l'un des enseignements de cet étrange jeu qui se joue autour de lui: dès le départ, retrouvant en rentrant chez lui un pantin par terre, dans la position exacte du corps du patriarche après son suicide... Les allusions à son père, et à l'inéluctable ressemblance entre les deux hommes, sont nombreuses dans le 'jeu', jusqu'au symbolique acte final: se réveillant en un endroit inconnu (Au Mexique) dans un cercueil, Nicholas n'a d'autre choix que de vendre sa montre offerte par son père, dernier lien avec le passé. Un autre trait de ses aventures délirantes, c'est le danger croissant auquel est soumis Nicholas Van Orton: les premières épreuves qui lui sont imposées ressemblent surtout à un canular, mais lorsque celui-ci se transforme en aventure avec balles apparemment réelles, ou que le financier est laissé seul dans un taxi qui roule à tombeau ouvert vers la baie de San Francisco, le ton change... Enfin, il y a une dimension morale, mâtinée de drogues. Ce très raisonnable homme divorcé, sans enfants, n'a aucune vie sociale, et le voilà doté d'une chambre d'hôtel qu'il ne se souvient pas d'avoir prise, et dans laquelle les traces d'une orgie de sexe et de drogues, avec photos, pointent le doigt vers une vie dissolue dont il n'avait aucune idée jusqu'à présent... La drogue est une métaphore qu'on retrouve dans le 'jeu', lorsque Nicholas revient chez lui pour constater que sa maison a été vandalisée, avec des graffitis fluo un peu partout, sur l'air du White rabbit de Jefferson Airplane...

En parlant de l'Airplane, le film profite de San Francisco, une ville à laquelle Fincher reviendra d'ailleurs avec bonheur quelques années plus tard. La disposition particulière du relief sert à mettre l'accent sur la façon dont le film progresse: les routes de San Francisco soulignent le relief plutôt que de le contourner, ce qui explique que par endroits, il y ait ces bosses au sommet de certaines collines. Impossible de voir les voitures qui vont débouler d'une minute à l'autre... De même ici, c'est la négation du suspense et le triomphe de la surprise: on ne sait pas, pas plus que Nicholas, ce qui va lui arriver, ni même si c'est effectivement un jeu, ou une escroquerie, ou pire... Seule la tension demeure, une tension dont le malaise est justement amplifié par l'absence de repères. Certains ont décrété qu'il s'agissait d'un défaut du film, mais ce choix de plonger le protagoniste comme le spectateur dans la paranoïa la plus totale était celui des scénaristes dès le départ, et Fincher y a adhéré. Le reprocher au film, c'est comme de reprocher, disons, à Coppola d'avoir situé son adaptation de Hearts of darkness au Vietnam...

Pourtant, Fincher n'a pas gardé le final cut, et a du retourner une partie de son dénouement. Ce n'est pas clair, mais une chose est pourtant sure: il avait approuvé le choix inhérent au scénario, qui expliquait à la fin si le jeu était vraiment un jeu (une grosse farce à la "caméra cachée", mais élaborée à l'échelle d'une ville, avec la complicité de tous), ou une escroquerie à l'échelle d'une vie, dans laquelle Nicholas Van Orton était la "cible", "The mark", en Anglais, pour reprendre une terme du film. Mais il avait choisi de prendre pour la fin une voie inattendue, peu Hollywoodienne, qu'il estimait être plus en concordance avec le caractère particulier de l'homme aliéné qui était le sujet du film. ce n'est pas la fin qu'on peut voir ici, conclusion logique mais qui tend à exagérer le coté délirant du film, jamais totalement crédible, mais qui reste un cas intéressant de machination déstabilisante, pas éloignée de l'idée d'un Truman Show sous cocaïne. Les tribulations sadiques d'un pauvre financier de 48 ans, obligé de suivre une blonde fatale (Deborah Kara Unger) dans les poubelles d'une ruelle sordide ont toujours de la saveur, et même si le contrôle du film lui a échappé, il y a beaucoup de la philosophie noire de David Fincher à trouver dans ce film qui est d'une ironie mordante, même après plusieurs visions, en dépit ou à cause de son sens de la surprise élaborée...

On y trouvera une formidable exploration de l'âme perturbée d'un insupportable conservateur quasi-quinquagénaire, la radiographie d'un rêve Américain qui s'est perdu dans la course aux millions d'un système bancaire qui se mord la queue (Nicholas Van Orton est investisseur, et comme il le dit lui-même, il déplace des dollars d'un projet à l'autre, et ne s'intéresse qu'à ça, autant dire à rien), et enfin le portrait troublant d'une vie paranoïaque sous la coupe d'une sorte d'équipe de cinéma qui aurait oublié de vous donner le script de la superproduction dont vous êtes le héros: bienvenue dans le jeu...

 

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Published by François Massarelli - dans David Fincher Criterion
3 janvier 2021 7 03 /01 /janvier /2021 08:46

Hong Kong, 1962; deux couples viennent s'installer dans la même maison, dans deux appartements voisins. Les uns et les autres sont souvent réunis, et M. Chow (Tony Leung Chiu-Wai) et Mme Chan (Maggie Cheung) sympathisent, en bon voisinage. Mais le rédacteur en chef et la secrétaire s'aperçoivent au bout de quelques temps que leurs conjoints respectifs (qu'on ne verra jamais, sinon en silhouette) les trompent l'un avec l'autre. Devant ce constat, il prennent la décision de tenter de comprendre comment et pourquoi c'est arrivé, jusque dans les moindres répliques ou gestes possibles...

...Mais le film est difficile à résumer, pour des raisons que je développerai plus bas. C'est une oeuvre hors-normes, à bien des points de vue: le film naît assez clairement d'un besoin, pour le Hong-Kongais d'adoption Wong Kar-Wai, de partager son émotion face à la disparition du monde de son enfance; originaire de Shanghai (comme les protagonistes du film, tous "réfugiés" chez Mme Suen pour les Chan ou M. Koo pour les Chow, qui parlent le dialecte de Shanghai quand ils sont entre eux, et qui vivent entre eux), le futur cinéaste a vécu précisément dans une pension de famille du genre de celles fréquentées par les deux principaux protagonistes. Ce qui l'a poussé à chercher l'endroit rêvé, croire le trouver à Hong Kong, tourner un film, puis aller à Bangkok pour tourner un autre film et y trouver un quartier tellement plus proche de ses souvenirs de Hong Kong, qu'il a pris la décision la plus radicale: recommencer et retourner le film de A jusqu'à Z. De son passage à Hong Kong, sans doute reste-t-il des plans... Mais on ne verra aucune différence à l'écran, et le cinéaste a privilégié une mise en scène et une composition rigoureuses et serrées. Pas de caméra en liberté dans des villes de l'an 2000 qui doivent faire semblant d'être Hong Kong dans les années 1960... Donc la priorité va aux plans fixes, et la précision de la mise en scène s'articule autour des acteurs, le plus souvent captés en intérieur, ou dans des ruelles sombres. ...Gorgées de pluie, cela va sans dire: les intempéries sont omniprésentes et vont jouer un rôle crucial dans la vie de M. Chow et Mme Chan... Et Wong Kar-Wai se joue des contraintes (tourner dans de petites pièces exigues, par exemple) en utilisant toutes les ressources à sa disposition, surtout cet admirable ami du metteur en scène, le miroir, et cette autre roue de secours fondamentale, l'escalier.

On suit donc la vie de deux personnes, saisis dans leur travail, et leur intimité, mais une intimité au vu de tous: M. Chow et Mme Chan vivent en effet, le plus souvent seuls car leurs conjoints voyagent (ensemble, bien entendu), dans de minuscules chambres; ils sont d'ailleurs tentés, une fois l'étonnante situation découverte, de se faire aussi discrets que possibles lorsqu'ils se retrouvent pour échanger sur l'aventure des deux autres. Ils ne sont pas amants, mais se comportent comme si... Puis ils deviennent, de plus en plus, intimes dans leur malheur. C'est une question de dosage, mais la grande interrogation du public est en réalité de savoir, devant leurs tentatives de "reconstituer" comme un crime, la stratégie de tromperie de leurs conjoints, jusqu'où elle a été, et quand elle a a changé. Et aussi, en quoi s'est-elle changée exactement? Un moment, Mme Chan rejoint M. Chow dans une chambre d'hôtel, et elle hésite... Mais finalement elle va s'y rendre, et... on l'en verra sortir, calme et résolue: le dialogue entre eux est très raisonnable: "je viendrai vous voir demain, je vous apporterai à manger", ou encore "j'espère que vous allez bien". Mais avant de partir elle lâche un énigmatique "J'espère que nous ne serons pas comme eux"...

M.Chow, rédacteur en chef d'un journal, a envie d'autre chose; ce désir de changer de vie se manifeste dans sa passion pour la fiction populaire. Il ambitionne d'écrire des romans d'arts martiaux et en parle assez rapidement (avant qu'ils ne s'ouvrent de leur "problème commun") à Mme Chan... Celle-ci l'encourage, et ils vont commencer à écrire ensemble, s'inspirant de leur environnement. Lui écrit, elle lui souffle les idées et s'intéresse à la progression de l'écriture... Mais ce qui aurait pu n'être qu'une anecdote charmante, ou couleur locale du film, joue un triple rôle structurel: d'une part cette sous-intrigue apparaît comme un substitut bien pratique de rapprochement pour deux personnes qui n'ont sans doute pas attendu d'avoir le même souci conjugal pour être attirés l'un par l'autre. Ensuite, elle met en valeur la complicité entre eux, dans une situation présentable, car on le voit dans le film, les convenances sont d'une importance capitale. Enfin elle souligne l'importance de la fiction dans leurs deux vies, marquées l'une et l'autre par des scripts: l'un supervise les articles de son journal; l'autre gère l'emploi du temps de son patron, qui lui confie aussi la gestion de sa propre aventure. Ainsi Mme Chan doit-elle fournir les cadeaux (que lui rapporte son mari) de M. Ho aussi bien pour son épouse légitime que pour sa maîtresse... Elle doit parfois aussi véhiculer ou inventer des excuses. Et ce talent pour l'affabulation, va permettre aux deux personnes de partager leur imagination des détails de l'adultère de Mme Chow et M. Chan, dans une scène d'abord énigmatique. 

Mais cette importance de la fiction joue un autre rôle aussi, celui de brouiller les pistes d'une aventure qui ne dit jamais clairement son nom. Car à travers leur recréation de l'adultère des autres, le rapprochement entre Mme Chan et M. Chow est inévitable. La chambre d'hôtel louée par M. Chow est-elle juste un endroit où ils vont pouvoir écrire ensemble (on les voit le faire dans une scène), ou un endroit où ils vont pouvoir imaginer l'adultère? L'imaginer en le détaillant avec des mots ou en le recréant avec des gestes? L'imaginer, ou le vivre? Et si tout ceci n'était qu'un prétexte?

Le film met en exergue avec insistance, l'idée que ce monde sous nos yeux, est un monde disparu, que cette intrigue n'a laissé aucune trace, et que c'est en quelque sorte la marche du monde qui veut ça. C'est pour cela qu'il ressort de In the mood for love l'impression forte d'un kaléidoscope de scènes et de sensations, de possibilités enfin, liées à l'omniprésence dans le film des détails. Parfois un rapprochement entre M. Chow et Mme Chan sera vu par une caméra cachée sous un lit, qui cadre des chaussons abandonnés; parfois c'est un téléphone, qui sonne dans le vide, qui va tout à coup se trouver pris d'un sens plus fort que tout. Et la répétition de motifs est aussi d'une grande importance dans le film. L'un d'entre eux est sans doute le plus célèbre: la première fois, au bout de quelques minutes seulement, on voit Mme Chan évoluer au ralenti, une boîte entre les mains. Elle quitte sa chambre pour aller chercher des nouilles au marché en bas de la maison, et doit donc descendre un escalier. La deuxième fois, Mme Chan descend de nouveau, et en descendant l'escalier croise M. Chow. La troisième fois, celui-ci sera déjà là, l'attendant sans doute: une voisine fera remarquer à quelqu'un que Mme Chan s'habille avec beaucoup de goût pour descendre acheter des nouilles... Cette répétition d'une scène, et ses variations, la musique qui elle reste immuable, tout cela joue un rôle important dans l'énoncé du film. Car cette science du détail, la robe qui emplit l'écran, les bas, les chaussures, le boîte bleue... tous ces éléments visuels se gravent dans la mémoire des spectateurs, et enfoncent le clou: ce n'est pas tant d'histoires qu'on se rappelle, celles-ci finissent par devenir une fiction: c'est d'impressions... odeurs, sons, mais aussi et surtout détails: un vêtement, un lieu, une couleur, une sensation liée à la nourriture (on mange beaucoup dans le film, et on y parle souvent de ce qu'on mange)... L'ensemble du film est ainsi rythmé par les détails.

...Et par la musique: là aussi, la répétition joue un rôle dans l'implantation du souvenir. La musique choisie pour la séquence, qui ne sera pas entendue en entier, est Yumeji's theme, composée par le Japonais Shigeru Umebayashi pour un film de Seijun Suzuki, une valse d'une grande tristesse propulsée par des cordes en pizzicato, et dont la mélodie au violoncelle sera entendue un grand nombre de fois dans le film. Deux chansons de Nat King Cole aussi, aux atmosphères contrastées, chantées en espagnol, et qui fleurent bon les années 60: l'une d'entre elle, Quizas, quizas, quizas, écrite par Osvaldo Farres, répond d'ailleurs semble-t-il à la question: cela a-t-il eu lieu? Peut-être, peut-être, peut-être.

Tous ces scénarios additionnés nous amènent à une conclusion inévitable: si c'est difficile de résumer In the mood for love, c'est parce que, comme le dit le générique, avant et après, c'est une histoire qui n'a eu aucun témoin, pas même nous, et qu'il semble qu'il y en ait plusieurs versions. On le voit d'ailleurs, comme Wong Kar-Wai décidant de reprendre le tournage de son film à zéro, Maggie Cheung et Tony Leung tentent ensemble d'imaginer une séduction du mari et de l'épouse, et s'y reprennent à plusieurs fois. Des fois, on se dit qu'ils ont su rester à l'écart de la tentation, des fois il est inévitable que non. Des fois on se dit que leur rapprochement est un accident, des fois on pense que ça pourrait bien avoir été l'idée depuis le début... Et une fois, on les voit se dire adieu trois fois de suite: Mme Chan fond en larmes, et M. Chow lui dit: ce n'est pas grave, on répétait la scène... 

A la fin, on ne sait sans doute pas totalement ce qu'on a vu, mais on sait qu'on a vu quelque chose: car des éléments objectifs surnagent: M. Chow est parti (seul) pour Singapour, où il travaille, Mme Chan a quitté la pension elle aussi. Elle l'a finalement rachetée... Et elle y vit seule avec son fils unique. M. Chow le sait parce qu'il est revenu un jour, et qu'il est passé devant sa porte: elle a choisi la chambre des Chow pour y vivre. Enfin, M. Chow, à Angkor en 1966 pour y effectuer un reportage sur la visite de De Gaulle au Cambodge, a été au plus profond d'un temple, et y a déposé un secret, à l'abri des regards. Puis, après, plus rien.

 

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Published by François Massarelli - dans Wong Kar-Wai Criterion
22 décembre 2020 2 22 /12 /décembre /2020 08:32

Le leader syndical Jimmy Hoffa a disparu mystérieusement le 30 juillet 1975, dans des circonstances qui ne seront jamais élucidées. Pourtant un homme, l'un de ses amis, a raconté avant de mourir dans un livre les circonstances de sa disparition, une hypothèse bien sûr, mais c'est cette histoire qui nous est contée ici. 

Et pas que celle-ci d'ailleurs, car Frank Sheeran (Robert De Niro) a plus d'une anecdote à raconter sur sa vie de routier, puis de petite main du crime organisé, puis de bras droit d'un système syndical qui ressemble aussi à du crime organisé... Ces anecdotes, toutes plus croustillantes les unes que les autres, nous sont contées par Frank, retraité et placé dans un foyer (ici on dirait "un EHPAD"), manifestement mal en point. Il nous raconte qu'il "peignait" les murs des maisons, mais le plus souvent  en rouge...

Son récit est organisé autour d'une journée particulière durant laquelle Frank, son épouse Irene (Stephanie Kurtzuba) , mais aussi leurs amis Russ (Joe Pesci) et Carrie Bufalino (Kathrine Narducci), ont roulé pour se rendre à un mariage. Mais le chemin est entrecoupé de flashbacks qui remontent jusqu'à 1949, et vont retracer la vie dans l'ombre des gens très louches, d'une sympathique mais dangereuse petite main de la mafia...

Sympathique, ô combien: c'est parce qu'il est un brave type et qu'il a le coeur sur la main que Frank va commencer à travailler pour les gangsters, à commencer par "Skinny Razor" (Bobby Carnavale) en volant les quartiers de viande premier choix pour son compte parce que le gangster a un faible pour le steak... Puis de fil en aiguille il va se rendre indispensable, à Razor mais aussi à Russel Bufalino, un gangster qui n'a jamais un mot plus haut que l'autre (et à ce titre, le Joe Pesci post-retraite est fascinant à voir par sa retenue!) y compris quand il fait exécuter quelqu'un, et Frank va donc se tailler une petite vie tranquille et à l'abri du besoin, en effectuant avec efficacité des boulots divers... 

Mais le film nous montre bien que cette réussite apparente cache une blessure de plus en plus vive, les relations avec sa fille Peggy (Anna Paquin) étant plus que compliquées... Car je le disais plus haut, Frank est dangereux, et sa fille qui l'a vu à l'oeuvre, le sait.

La narration à la Goodfellas, qu'on retrouve aussi dans Casino et The wolf of Wall Street, fait ici merveille, sans jamais passer à d'autres narrateurs. C'est toujours Frank qui nous parle, comme on se confesse, comme on dépose aussi, comme le vrai Frank a du le faire pour le journaliste Charles Brandt quand ils ont ensemble écrit le livre I heard you paint houses, sorti en 2004, et qui était la confession testamentaire de Sheeran...

Nous passons donc dans un maelstrom d'informations, d'un vieil homme qui nous raconte sa vie à des conversations philosophiques, sur la politique, la cuisine Italienne, ou que sais-je encore, et parfois des conversations muettes, les hommes ici n'ayant pas leur pareil pour développer d'un seul regard tout un palabre... Surtout quand il s'agit de tuer quelqu'un. La narration est d'ailleurs émaillée de petits moments inattendus, quand on rencontre un personnage, un texte sur l'écran nous détaille les circonstances historiques de sa mort pendant que le récit continue, ce qui est d'une diabolique efficacité, à la fois pour rassurer les tenants de la morale qui s'émeuvent à chaque film de Scorsese d'une vision du crime qui serait par trop séduisante, mais aussi pour faire avancer la thèse du film, qui est qu'on paye tout, à un moment ou à un autre...

Et c'est cette obsession de la faute, telle que la ressent Frank, qui est la colonne vertébrale du film, plus que la pourtant réjouissante amitié permanente de ces gens qui font exécuter leurs hommes d'un claquement de doigts. La faute qu'il ressent très tôt, vis-à-vis de sa fille qui l'a vu rosser violemment un commerçant qui lui avait manqué de respect quand elle était petite... Puis la faute d'une trahison, consciente, ressentie et douloureuse, qui est le centre du film. 

Dans Goodfellas et les deux autres films, la rédemption passait par le retour à la vie civile, après une période de magnificence forcément crapuleuse. Ici, Scorsese nous indique qu'il n'y aura pas d'échappatoire, et que le salut ne passe que par la mort. Le crime, c'est ici la démonstration, ne paie pas. Peut-être aussi que la différence s'explique par le fait que Frank, contrairement aux personnages des autres films, est un rouage, un osbcur, un sans-réel-grade...

...ce qui n'empêche évidemment pas le film d'être, sur ses 209 minutes, totalement réjouissant, passionnant et constamment drôle. Le retour de De Niro et Pesci dans l'univers de Scorsese, l'arrivée de Al Pacino (en Jimmy Hoffa, et si c'était possible, il réussit enfin à ne pas en faire trop!), la présence de Bobby Carnavale, de Stephen Graham (génial dans le rôle d'un sous-lieutenant du syndicalisme, disons, agressif) dans ce film sont autant de plaisirs... Je suis plus circonspect quant à l'option choisie par Scorsese, de "rajeunir" et parfois vieillir aussi, ses acteurs via un procédé numérique qu'il a choisi de pratiquer sans filet (sans les capteurs qui sont habituellement utilisés dans cette technique), car il en résulte une irrégularité qui se voit; mais le choix permet au moins aux acteurs d'interpréter à plus de 70 ans, des personnages sur l'essentiel de leur vie, et je le répète: de Niro, Pesci, Pacino, et j'en passe...

Donc le crime ne paie pas, mais il vous permet manifestement de passer du bon temps: je parle ici de Netflix, qui un jour ou l'autre nous privera des salles de cinéma.

 

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Published by François Massarelli - dans Martin Scorsese Criterion
23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 16:16

David Byrne est bien sûr le célèbre (?) musicien Américain, chanteur, guitariste, auteur et compositeur qui pour une bonne partie de sa carrière a été associé au groupe les Talking heads, avec lesquels il a fait le grand saut dans le funk et la world music. Mais dans les années 80, ils ont aussi commencé à explorer, après l'apport extérieur essentiel de la musique Africaine, les racines intérieures et traditionnelles de la musique populaire Américaine... le folk, la country notamment. 

Et ce film est à la fois une source et un prolongement pour le groupe: une source car c'est devenu pour Byrne cinéaste et Byrne compositeur une occasion de faire appel au groupe, et par là-même un nouvel album; et un prolongement parce que l'esprit particulier, le ton délibérément alien de ce film ont tout à voir avec ce qu'étaient les Talking heads depuis le début: des observateurs de l'ordinaire, mis en musique d'une façon souvent innovatrice...

Pour son unique long métrage, assisté de l'excellent chef-opérateur Ed Lachmann, Byrne incarne un visiteur extérieur d'une petite ville fictive du Texas, un état dont il nous retrace d'ailleurs l'histoire compliquée dans un montage hilarant. Il est habillé à la mode Texane, vue de loin, avec de très très larges Stetson, et il parcourt les routes plates et mornes du Texas qu'on voit défiler en transparence derrière sa belle voiture rouge décapotable. Et il s'intéresse aussi bien à des gens, qu'à des anecdotes, avec une constante: aucune conclusion, aucun jugement sur tous ces gens qui se préparent à fêter le 150e anniversaire de leur petite bourgade: l'informaticien à la pointe, le brave coeur solitaire qui cherche l'âme soeur, le couple de notables qui ne se parlent plus, la femme qui ment comme elle respire, le prédicateur paranoïaque, le prêtre vaudou, et la femme qui aura fait par pure paresse la plus longue sieste du monde, tous partagent d'être inspirés par ces titres de journaux parfois loufoques qu'on trouve parfois dans ces journaux à bas prix qu'on peut acheter partout... Et tous vont se retrouver autour d'un radio-crochet.

C'est très étonnant, dans la mesure où au delà des anecdotes concernant chacun des personnages identifiables, le film ne raconte finalement rien du tout! Mais il diffuse une étrange et très confortable douceur, une espèce de vision rassurante de l'humanité, car ici, Byrne ne cherche pas à accuser, montrer du doigt ou critiquer qui ou quoi que ce soit, juste s'amuser autour d'un folklore en se laissant vagabonder au gré des idiosyncrasies des uns et des autres. Pour revenir aux Talking heads, il souhaite regarder de plus près, sans les effaroucher, les "Little creatures" dont il parlait dans la chanson du même nom. Il s'est aussi entouré de toute une troupe, parmi lesquels on retrouvera des têtes connues: l'actrice Swoosie Kurtz, mais aussi Spalding Geay et surtout John Goodman, ou encore des musiciens, des vrais, établis (Paulinnho da Costa), des locaux (Esteban "Steve" Jordan y los Vampiros) et même d'illustres inconnus, invités à participer à l'étrange célébration...

Séduisant, mais condamné dès sa sortie: personne ne s'est déplacé pour aller voir le film...

 

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Published by François Massarelli - dans Musical Comédie Criterion
13 août 2020 4 13 /08 /août /2020 09:21

Commençons si vous le voulez bien par une digression: The great escape ou La grande évasion comme on l'appelle ici, est un filmouth à mes yeux. Le filmouth, c'est un type de film quasi exclusif aux années 60, lorsque le cinéma, donc les salles, leurs exploitants, les studios qui fournissaient les films, et les auteurs eux-mêmes, se sont alliés autour d'un objectif: faire concurrence à la télévision, et le faire avec du spectacle. Des films qui ont le point commun d'être longs, très longs même (ce qui ne devrait gêner personne à l'heure du binge-watching, mais curieusement aujourd'hui dès qu'on parle d'un film, si on dit "il est long", tout de suite les gens baillent, ou pire: ils se font une opinion à la seule mention de l'adjectif), mais qui ne sont pas des peplums, ces derniers étant un genre à part: des films spectaculaires certes, qui ne peuvent pas être courts! Pas moyen de traiter Ben-Hur en 90 minutes, semble-t-il, ou de traiter du cas de Moïse  en moins de deux heures... Les filmouths sont donc aussi bien des films de guerre (The longest day), comédies musicales (My fair lady), fresques légères (Those magnificent men in their flying machines), fresques moins légères (Doctor Zhivago), westerns (How the west was won) et même comédies (It's a mad, mad, mad world, The great race). Ils font un usage sans retenue du Technicolor, certains expérimentent (stéréo, notamment) et se présentent le plus souvent comme des spectacles prêts à l'emploi, avec ouverture, entr'acte et exit music, ce qu'on appelle la présentation "road show". Bref, il s'agit de rappeler qu'ils sont avant tout du spectacle...

Et c'est sans doute pour ça que The great escape, film d'évasion qui présente l'un des possibles envers du décor de The longest day, chronique patiente et aussi exhaustive que possible des tentatives d'évasion d'un groupe d'officiers Anglais et Américains prisonniers en Allemagne, est un fleuron du genre. Parce que tout y est méthodiquement dévoué à préparer et accomplir le spectacle: c'est le Puy du fou sans la fausse histoire et la propagande d'extrême-droite, si vous pouvez imaginer ça. 

Je suppose que dans la genèse du film, The magnificent seven a beaucoup joué: après tout le principal apport de ce western, le seul point qui puisse être considéré comme un atout sur le film de Kurosawa, c'est dans les choix de casting. Là où Les sept samouraïs se consacrait surtout à la geste globale en se concentrant un peu plus clairement sur quatre des sept personnages principaux, Sturges choisissait de consacrer finalement le même effort à ses sept spécialistes, au risque d'apparaître un peu mécanique (et au risque de pousser l'un d'entre eux à tout faire pour se faire remarquer). The great escape sera donc un film envahi de personnages, et chacun des huit à dix Anglo-saxons les plus importants sont définis, chacun d'entre eux possède son arc narratif. 

le camp est dirigé par un soldat, le colonel Von Luger, qui semble répugner à dire "Heil Hitler"... Les Allemands du film, c'est un point important, sont des Allemands, pas des nazis: on retrouve la même préoccupation que celle de The longest day, de décrire une histoire en évacuant au maximum les tensions particulières liées à la situation idéologique spécifique de la seconde guerre mondiale. La Gestapo et la SS sont donc bien présents dans le film, mais surtout comme des menaces, et notamment un destin qui pend au nez de l'officier Bartlett, qui prend sur lui de diriger les manoeuvres d'évasion dans le camp, et se voit signifier sans détour que la prochaine tentative d'évasion lui vaudra le peloton d'exécution. Mais pour l'essentiel, le film partage avec La grande illusion, et avec Stalag 17, l'impression de surface, qu'être prisonnier de guerre est d'abord une sorte de compétition sportive assortie d'une obligation de s'évader...

Et c'est là que le film bénéficie grandement de la présence à la barre de John Sturges... Le metteur en scène a réussi à éviter tous les écueils, en donnant à ce camp qu'on découvre avec l'arrivée de tous les prisonniers importants une lisibilité permanente. Et l'intrigue dose savamment les parcours des uns, permettant à chacun de se faire remarquer, sans pour autant voler la vedette à qui que ce soit, car... il y a Steve McQueen! C'est quand même lui qui a tout fait pour qu'on ne voie que lui dans The magnificent seven, et qui y est quasiment parvenu avec subtilité: un tour de force! En lui confiant le rôle de la forte tête qui passe le plus clair de son temps au trou, Sturges a résolu la quadrature du cercle...

Et tant qu'à faire, le metteur en scène a repris pour son nouveau film James Coburn et Charles Bronson, des acteurs chevronnés qui n'ont pas leur pareil pour composer des personnages à partir d'un rien. Une tendance qu'on retrouve dans le reste du casting, dominé par les acteurs Britanniques. James Donald, David McCallum et surtout Richard Attenborough sont ceux qu'on remarque le plus... Une fois que tous ces hommes se sont donné une mission, s'évader, que les rôles ont été distribués, chacun sa fonction, que le ton est donné, le film marche tout seul.

Jusqu'à l'évasion elle-même, modèle de précision et de suspense... Après avoir cantonné ses prisonniers et son public dans le camp, Sturges étend l'univers du film au gré des histoires de chaque évadé, détaillées devant nous, et c'est là que le film rejoint l'Histoire, et nous rappelle qu'il n'est pas la Grande vadrouille: car si s'évader est distrayant, ça oui, en face, on a la gâchette facile, et on verra que la plupart de ces évasions (qui sont généralement inspirées de parcours réels) sont vouées à l'échec. Mais que voulez-vous, un camp de prisonniers, disait Fresnay à Stroheim dans La Grande Illusion, c'est fait pour s'évader... James Donald, en officier supérieur Anglais, rétorque ici à on homologue Allemand que c'est même le devoir solennel de chaque officier de s'évader. Mais la dernière heure du film consacre justement le destin de ces hommes au-delà du folklore, et avec une incroyable économie de moyens, nous rappelle avec dignité que les enjeux de cette guerre contre la barbarie étaient sans doute bien plus importants que le geste sportif de s'évader. La petite histoire rejoint même à sa façon la grande, comme dans ce moment qui nous montre la rencontre d'un de ces évadés (James Coburn) avec la Résistance Française... Et c'est ce qui permet à ce filmouth qui aurait pu tourner à l'exercice boursouflé, qui accomplit l'exploit de drainer encore les foules quand il est montré à la télévision, d'atteindre une vraie réussite.

 

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Published by François Massarelli - dans John Sturges Filmouth Criterion
19 juillet 2020 7 19 /07 /juillet /2020 10:54

Ceci est le quatrième film de Jean Vigo, c'est aussi son dernier... Quatre films, une misère, et encore, on sent les bouts de ficelle dans l'oeuvre de Vigo, fils d'Eugène Bonaventure de Vigo dit Miguel Almeyreda, anarchiste, homme politique et patron de presse suicidé dans sa cellule, probablement par les mêmes qui ont acquitté l'assassin de Jaurès. La politique n'est pas très loin de son oeuvre, sans jamais y être totalement: tout au plus constate-t-on un esprit frondeur, une représentation contrastée des classes sociales (A propos de Nice), une envie de taper joyeusement sur les élites (Zéro de conduite), un goût pour le populaire, la représentation des vrais gens qui travaillent, qui souffrent, qui vivent et se distraient (A propos de Nice, L'Atalante) et un trait commun à tous ses personnages: l'enfance (Zéro de Conduite), prolongée chez certains personnages (L'Atalante), voire débusquée derrière le bien-être bonhomme d'un nageur émérite qui s'amuse d'être comme un poisson dans l'eau (Taris). Tous ces films ont pour point commun d'être une représentation du corps, que ça passe par le déshabillage goguenard d'une belle dame assise sur la promenade des Anglais, de la vision au ralenti d'un corps saisi dans sa réalité et son impudeur à tournoyer sans cesse dans l'eau, dans la ronde, elle aussi ralentie, d'un groupe d'enfants qui célèbrent leur liberté absolue en faisant les fous dans leur dortoir, ou dans la vision osée et érotique de deux amants éloignés l'un de l'autre qui se palpent l'intimité avec conviction pour soulager leur mal-être, unis dans une étreinte désespérée par le montage...

Le cinéma de Vigo est l'un des plus directs, frontaux, et mal polis de toute la profession, parce qu'il y avait urgence, aussi: ayant passé sa jeunesse de sanatorium en institution médicale, baladé au gré de ses besoins médicaux et de ses rémissions, il savait lui-même qu'il n'en avait sans doute pas pour longtemps. il est dommage que L'Atalante soit son dernier film, parce que sa réussite indéniable, flagrante, reste probablement un brouillon de ce que le cinéaste aurait pu faire par la suite, voire de ce qu'il aurait pu faire si la Gaumont avait cru en lui sur ce film, et s'il avait été en état de le terminer.

Mais voilà, on devra, pour Vigo, se contenter de ces quatre films pour l'éternité, et du peu de choses qu'on puisse rassembler sur la personnalité timide et poétique de l'auteur...

Objet d'un accord, sous forme d'un contrat entre Gaumont et Vigo, L'atalante était l'entrée après l'épisode malheureux de Zéro de Conduite de Vigo dans la corporation du cinéma. Les trois personnages principaux en sont joués par des acteurs, dont Michel Simon et Dita Parlo, et le sujet est plutôt celui d'une bluette à l'eau de rose... Mais la présence de Jean Dasté, de Louis Lefèvre, tous deux sortis de Zéro de conduite, l'art du cinéaste pour tout détourner et pour laisser les acteurs s'approprier une scène (Voir Michel Simon, à ce sujet...) font que ce film sur les amours et les fâcheries d'un couple de mariniers dont le mariage est soumis à la rude épreuve de vivre sur une péniche, et qui sont veillés par un vieux marin pittoresque et vaguement sage, devient au final un poème tendre sur l'amour, la vie, le passage du temps, et les vrais liens entre les êtres.

On y voit des images poétiques (Dita Parlo, en robe de mariée, sur une péniche en mouvement; Jean Dasté nageant, avec Dita Parlo en surimpression au ralenti), burlesques (Michel Simon détaillant son bric-à-brac infernal et fumant avec le nombril), poignantes (Dasté se plongeant la tête dans l'eau pour"voir sa femme"), et érotiques (L'intimité entre Dasté et Parlo, leur bonheur tout cotonneux après la nuit de noces, etc...). C'est aussi le film dans lequel on a envie de se lever et d'applaudir lorsque Michel Simon entre dans une boutique, soulève sans un mot l'héroïne et sort pour la ramener à la péniche... Michel Simon qui s'est beaucoup vanté de traverser le film en roue libre, improvisant comme bon lui semblait... On ne prête qu'aux riches, certes, mais il me semble que si Simon avait vraiment fait tout ce qu'il voulait le résultat aurait été bien différent. La présence de l'acteur est d'une part une certaine forme de compromis, Vigo ayant à cœur de réaliser ses films «en famille», avec sa bande (et Lefèvre et Dasté en font définitivement partie), mais le résultat final est plus proche d'une improvisation guidée, supervisée. En clair, le Père Jules sert en permanence le film de Vigo et se conforme à la vision du réalisateur. Il est intéressant de constater que c'est ce drôle de bonhomme totalement anarchiste qui va, d'ailleurs, rétablir l'ordre sur la péniche!

L'Atalante aurait du être le premier long métrage de Vigo et non son dernier film... Il porte en lui les stigmates d'une fin de carrière marquée par un double fardeau: la tuberculose, un temps enrayée, est revenue de plus belle et menace cette fois le jeune réalisateur, qui ne survivra pas au tournage, et ne pourra tourner tout ce qu'il a prévu. La compromission, obligatoire dans cet art collectif qu'est le cinéma, a poussé la Gaumont à mépriser le film qu'elle a reçu du novice, et a le triturer ensuite jusqu'à le dénaturer après la mort de Vigo. Le résultat, restitué grâce à des reconstitutions et restaurations successives et malaisées (on n'a aucune copie du montage voulu par Vigo et on sait qu'il n'a pas vu son film achevé, en ayant confié le montage à Louis Chavance au moment de son agonie) ne ressemble à aucun film connu et est sans aucun effort le chef d'oeuvre de son réalisateur, un film qui résiste à tout: à la censure, aux années, à la connerie, et enfin à l'interprétation, film pur dans lequel le sens vient du corps et de sa représentation, des émotions, et de l'image. Bref, du cinéma...

 

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Published by François Massarelli - dans Jean Vigo Criterion
16 juillet 2020 4 16 /07 /juillet /2020 13:14

La vie dans la Colona Roma, un quartier assez aisé de Mexico, à travers le quotidien d'une famille de sept personnes, d'origine Européenne: le père est médecin, et au début du film, on apprend qu'il est appelé à passer du temps au Quebec pour des recherches. C'est un mensonge. sinon, la mère, assistée par la grand-mère maternelle,gère la vie au foyer avec ses quatre enfants, et est aussi aidée de trois domestiques: un chauffeur, une cuisinière (Adela) et surtout Cleo, la petite nourrice/bonne à tout faire, d'origine Indigène (Yalitza Aparicio). C'est elle qui est le centre du point de vue, et nous assisterons à tout par son biais, la déchéance relative de la famille, une grossesse malencontreuse, et des troubles armés dans les rues de la ville...

Au moins trois couches de sens dans ce film très imposant: d'une part, Cuaron est parti directement de ses souvenirs et a teinté son film d'une forte dose autobiographique, même si le point de vue est détourné. Mais cette domestique Indigène, aimante, patiente et dévouée, est modelée sur la femme qui a mené le plus clair de l'éducation du metteur en scène... La chronique des jours et des nuits en est d'autant plus savoureuse, émouvante et parfois poignante. Ensuite, cette famille finit par incarner toutes les familles Mexicaines à travers ce qui est une évocation d'une grande richesse, à la vie palpable, du début des années 70 au Mexique, à travers petits et grands événements: que ce soit la traversée d'une mare par un enfant botté, d'une bouteille de Coca qu'une personne attrape pour la vider, ou d'une soudaine irruption de miliciens dans un magasin, c'est toute la vie du Mexique de l'époque qui nous est contée. Et enfin, en montrant ces personnages qui évoluent entre rire et larmes dans le Mexique de 1971, Cuaron nous montre l'éternel contraste entre ceux qui n'ont rien et les gens aisés, un évident fil rouge de son film: par exemple, il va utiliser le fait que la mode est à l'espace (on est assez peu de temps après le triomphal alunissage, et la mode culturelle le suit de très près) et que les enfants jouent pour singer ce qu'ils voient à la télévision. Chez les riches, on verra donc un enfant déambuler dans les bois et traverser une petite mare, habillé d'une très élaborée panoplie de cosmonaute... Mais dans le bidonville, un paquet de lessive découpé aux bons endroits servira de costume pour un gamin, qui patauge dans les trous de la route.

Son sens du détail fonctionne une fois de plus en parfaite harmonie avec un sens de la composition, et une maîtrise rare dans l'art du plan long, qu'il s'agisse de plans-séquences (on se rappelle de l'extraordinaire premier plan de Gravity) ou de master shots particulièrement étudiés. Il se sert souvent aussi de ces atouts pour souligner les différences sociales et la richesse du contexte, mais n'hésite pas non plus, pour souligner de façon péremptoire et on ne peut plus claire la dégradation des liens familiaux des patrons de Cleo, à montrer en gros plans l'un des innombrables monticules fécaux laissés par un chien dans la propriété, régulièrement écrasés par une roue de la voiture. Du trivial au service de la thématique, car une large part du film est consacrée à opposer le sale au confortable, les riches et leur tour d'ivoire à la multitude... 

Et il y a le contexte, non seulement social mais aussi et surtout politique: mine de rien, ce n'est pas la première fois qu'on peut voir chez Cuaron que le Mexique est passé très près, trop près d'une dictature: dans Y tu Mama Tambien, nombreuses étaient les séquences dans lesquelles au détour d'un plan, la présence militaire, policière et répressive se faisait douloureusement sentir, même si ce n'était en aucun cas le sujet. Dans The children of men, Cuaron recréait des conditions proches du Mexique de sa jeunesse, ce qui servait efficacement la dystopie du scénario. Dans Roma, les militaires sont là, captés au hasard d'une parade (même s'il n'y a pas de hasard dans un film où absolument tout est là par la volonté de son metteur en scène), ou encore présents en témoins, du moins le croit-on, dans une gigantesque leçon d'arts martiaux à destination des jeunes des bidonvilles... avant que leur présence n'éclate au grand jour dans une scène de violence qui donne l'impression d'avoir été vécue plus que mise en scène, car Cuaron n'a pas son pareil pour donner l'illusion de la vérité au détour d'un plan, en demandant aussi souvent à ses acteurs d'être avant de jouer. Dans ces conditions, on ne peut qu'approuver le recours au noir et blanc, jamais factice, qui empêche en permanence la reconstitution de briller des feux de ses mille couleurs. Une façon d'éloigner le passé de notre présent, une condition indispensable à la démarche du souvenir... Tout comme le recours à une narration qui privilégie la domestique rend possible pour Cuaron l'exposé des blessures et drames de la vie de famille, rendue ici presque objective par le biais narratif.

Yalitza Aparicio lui lui permet d'aller au bout d'un projet difficile, car ce petit bout de bonne femme, Indienne qui est arrivée au cinéma par la grâce d'un casting hasardeux, qui n'a jamais joué de rôle au cinéma avant ce film, atteint une vérité extraordinaire, des premières minutes du film jusqu'à une singulière et figurative montée au ciel, qui clôt une expérience unique de cinéma; aisément, Roma est un nouveau film majeur d'un cinéaste qui semble décidément infaillible, à voir et à revoir en liberté...

 

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Published by François Massarelli - dans Alfonso Cuaron Criterion
5 juillet 2020 7 05 /07 /juillet /2020 13:44

Dire de ce film qu'il est important est un euphémisme. Il bouscule tout sur son passage et a fait une belle carrière à l'étranger, où Sciamma a été fêtée comme il se doit pour ce bijou... Un bijou, je vais le dire ici et ne plus avoir besoin de le dire après, réalisé, écrit, produit, mis en image et interprété par des femmes. 

Marianne (Noémie Merlant) reçoit une offre alléchante: peindre le portrait d'une jeune femme qu'on s'apprête à marier, afin de permettre au futur époux d'avoir une idée de sa beauté et de pouvoir se prononcer sur le mariage. Comme Héloïse (Adèle Haenel) est belle, elle et sa mère (Valeria Golino) ne se font aucun doute sur l'issue de l'arrangement... Et c'est là que le bât blesse: Héloïse, toute droite sortie du couvent (elle était la deuxième fille de la famille jusqu'à ce que sa grande soeur ne décède) ne veut pas de ce mariage, et ne veut donc pas du portrait non plus, et l'a prouvé en refusant de poser pour le prédécesseur de Marianne, parti bredouille sans jamais l'avoir vue. Officiellement, on a engagé Marianne pour être sa dame de compagnie pour une semaine, à elle de mettre à profit tous ses moments de solitude pour peindre sa cible...

Dans une maison très isolée sur la Côte Sauvage, la vie va donc s'organiser entre trois femmes: Marianne, Héloïse et Sophie (Luàna Bajrami), une domestique. Alors que le portrait avance lentement, les deux jeunes femmes vont développer une très forte complicité, jusqu'au point où, ayant fini une version du portrait, Marianne déclare vouloir recommencer et obtient le soutien inattendu d'Héloïse...

D'abord, il y a un récit passionnant, qui transcende complètement le fait qu'il s'agisse pour l'essentiel d'une confrontation à deux personnages plus un témoin. D'ailleurs le rôle de Sophie, la petite domestique qui va elle aussi tisser durant cette dizaine de jours des liens très forts avec les deux autres, est essentiel à cette chronique de la féminité, par un événement important: elle annonce à Marianne qu'elle est enceinte, contre son gré, et les trois femmes vont s'impliquer dans l'avortement qui s'ensuivra. Ensuite, Céline Sciamma utilise le biais de la création artistique pour illustrer d'une façon brillante les glissements troublants de deux personnes vers l'amour avec un grand A, un amour auquel la référence récurrente à Orphée et Eurydice donne une dimension hautement mythologique... Et auquel le recours de deux femmes à l'art (peinture, mais aussi on le verra dans deux scènes clé, à la musique, et non des moindres!) donne aussi une dimension que je n'hésite pas une seule seconde à considérer comme sacrée!

Et justement, on affirme ici non seulement une conviction féministe forte (Marianne est peintre et sait qu'en tant que femme elle a un handicap, puisqu'on ne la laisse pas peindre l'anatomie masculine... mais officieusement: car on saura à la fin qu'elle a peint des tableaux académiques attribués à son père), mais aussi une solidarité et une forte revendication d'égalité entre la jeune femme de la bonne société et la peintre qui est employée par sa famille. Cette solidarité sera la clé d'une entente forte entre les deux femmes... Entente qui passera aussi par des détournements érotiques inattendus dans le film: car si Céline Sciamma ne représentera jamais les corps en plein amour, elle joue beaucoup avec les détails, et en tire des effets inédits que je vous laisse découvrir. Et elle sait installer un vrai suspense, avec un quart d'heure de film, environ, avant l'arrivée d'Héloïse. Quand elle arrive, on tardera à voir son visage et ce sera uniquement du point de vue de Marianne...

Esthétiquement le film est très fort, et la réalisatrice, avec la directrice de la photo Claire Mathon, a pris une décision importante: utiliser la Très Haute Définition pour rendre au plus près l'aspect des tableaux, et au passage obtenir une palette de couleurs qui est totalement en phase avec la peinture contemporaine de l'intrigue... Il y a, de toutes façons, de constants allers et retours entre le film et ses tableaux, peints par une jeune artiste qui a imprimé sa marque aux oeuvres peintes par le personnage de Marianne, Hélène Delmaire. 

Si j'avais une réserve à formuler, ce serait sur le ton parfois déclamatoire des dialogues, et un certain manque de naturel qui est propre aux films en costume... Ce qui largement compensé par la précision du jeu physique, la beauté du film, et le fait que dans ce Portrait de la jeune fille en feu (un titre dont l'explication, vous le verrez, n'a rien de symbolique) le souffle romantique balaie tout sur son passage...

 

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Published by François Massarelli - dans Céline Sciamma Criterion
23 avril 2020 4 23 /04 /avril /2020 16:31

Show boat est non seulement une production majeure des années 30, une comédie musicale de grande classe, c'est aussi un film crucial pour son metteur en scène, l'infortuné James Whale qu'on assimile trop souvent au film d'horreur et d'épouvante dans la mesure où ses quatre films les plus connus font tous partie de cette catégorie... Ce sont pourtant les seuls du genre, dans une oeuvre diverse, où on trouve aussi bien des mélodrames (Waterloo bridge, version de 1931), un musical (Show boat, donc), des films d'aventures historiques (The man in the iron mask), une participation à l'une des versions du film de guerre Hell's angels de Howard Hughes, ou une adaptation de Marcel Pignol (Port of seven seas)! Show boat est sans doute le plus connu des films non fantastiques de Whale, et à juste titre... C'était, il est vrai, une grande date pour la Universal.

Sur le Mississippi, nous assistons à la vie sur le steamboat Cotton Blossom, un show boat, c'est à dire un bateau comprenant un théâtre, qui fait la tournée des villes portuaires sur le fleuve. La famille qui compose la troupe est organisée autour du capitaine Andy Hawk (Charles Winninger) et de sa redoutable épouse Parthenia (Helen Westley): l'acteur principal, Steve Baker (Donald Cook) et son épouse, la prima donna Julie La Verne (Helen Morgan), mais aussi un couple de comiques, Frank Schultz (Sammy White) et Elly Chipley (Queenie Smith): tous chantent, dansent, et jouent la comédie. Magnolia (Irene Dunne), la fille d'Andy et Parthenia, aimerait bien aussi participer, mais sa mère, motivée par une morale Sudiste quasi-Victorienne, le refuse...

...Jusqu'au jour où Julie doit précipitamment quitter la compagnie, étant noire, ce que peu savaient. Elle part avec son mari afin d'éviter les ennuis à ses employeurs. Obligés de trouver un remplacement, les Hawks engagent donc un inconnu, l'aventurier Gaylord Ravenal, et lui donnent comme partenaire leur fille, qui est ravie non seulement de monter sur scène, mais aussi de donner la réplique à un homme qui lui plaît beaucoup...

Et ce n'est que le début: l'intrigue globale du film, comme celle du musical dont elle est partiellement une adaptation, est tirée à l'origine du roman d'Edna Ferber, qui se déroulait sur cinq décennies, et voyait beaucoup de protagonistes mourir... Pas le film de Whale pourtant, qui porte ses efforts ailleurs... Dès le départ, il a pour souci d'intégrer la musique dans la comédie, d'une manière qui soit différente des tendances des années 30, les revues inspirées de Ziegfeld, les films urbains élégants où la danse et le chant sont généralement l'affaire privée des protagonistes interprétés par Fred Astaire et Ginger Rogers,  ou les musicals Warner où le show est la promesse d'un final spectaculaire, coquin et exubérant à une oeuvre qui montre les artistes se démener sang et eau pour répéter pendant une heure de film... et pour intégrer la musique, rien de mieux que de montrer dès la première séquence le show boat arriver, à la grande satisfaction du public potentiel, qu'il soit noir ou blanc, jeune ou vieux, riche ou pauvre... On va même plus loin, c'est l'arrivée du bateau et de sa promesse de spectacle qui donne de la vie à la petite ville où se passe l'introduction.

Du début à la fin, Whale intègre donc la musique à la comédie et la comédie à la musique, laissant l'une envahir l'autre et vice versa. En pleine chanson, un personnage va même parler avant de reprendre le flot musical; les personnages entrent dans une pièce et se joignent à la musique au gré des affinités. Les caméras et les éclairages ne sont pas en reste, Whale ayant pris le parti de multiplier sans répit les angles de prise de vue, tout en utilisant avec réalisme les lieux de l'action: pas de champ qui s'élargisse sous la magie du spectacle comme dans les films de Busby Berkeley, le parti-pris de Whale est de se servir de décors à taille humaine. N'empêche, la mise en scène, le montage, sont d'une incroyable invention: quelle que soit notre affinité avec les styles musicaux représentés, on ne s'ennuie jamais.

Tout tourne autour du bateau dont les protagonistes ne sont pas que les acteurs et chanteurs; on fait aussi connaissance avec les employés, comme l'homme à tout faire Joe (Paul Robeson) ou la cuisinière Queenie (Hattie McDaniel). Ils ne feront jamais tapisserie, même s'ils disparaissent lorsque les protagonistes cessent de vivre en permanence dans le show boat. Mais leur présence va servir aussi à introduire les questions gênantes dans le film: c'est que le show boat, c'est une tradition Sudiste, et le Sud est omniprésent dans les deux premiers tiers du film, et pas qu'à travers le style musical choisi par Jerome Kern (Can't stop loving that man of mine, Old man river...): une scène où Helen Morgan interprète une vieille chanson noire (ce qui au passage est le début d'une information, puisqu'on apprendra plus tard qu'elle est métissée) sert de passage de témoin culturel, entre Queenie qui approuve la version interprétée par ses amis blancs, et Magnolia qui danse à la fin dans un style purement afro-Américain. Paul Robeson, qui faisait partie de la distribution de la production Ziegfeld à Broadway en 1927, interprète Old Man River, appuyé par des images aux forts relents expressionnistes, qui nous rappellent le bon goût de James Whale qui n'avait jamais oublié le cinéma muet Allemand et s'en est souvent inspiré. Show boat est souvent le théâtre d'un métissage culturel revendiqué, souligné, nécessaire... mais aussi de son corollaire, une récupération par les blancs de ces styles musicaux: Julie La Verne, personnage poignant d'actrice qui a cherché à dissimuler sa vraie identité et à cacher ses angoisses dans l'alcool (un autoportrait surprenant de Helen Morgan), va littéralement laisser la place sur la scène dans le dernier tiers du film à Magnolia Hawks, et laisser la petite blanche triompher avec son répertoire... C'est d'ailleurs dans ce même dernier tiers que les protagonistes noirs disparaissent tous.

Une fois de plus, c'est en contrebande, et au vu et au su de tout un chacun, dans une grosse production visant à être vue par toute la famille, que James Whale fait passer un message que d'aucuns pourront juger subversif. Une scène entière, magistrale, nous montre les membres de la troupe se liguer derrière le couple de Julie et Steve, accusés de miscégénation, cet absurde délit d'accouplement inter-racial inventé par les blancs du Sud pour emm... le monde entier. Un sujet qu'on n'attend pas dans un film Américain produit à Hollywood en 1936, et dont James Whale fait un grand moment de prise de conscience pour le public...

Whale sait aussi que le public a évolué depuis les débuts du parlant. Il s'adresse un peu aux audiences sophistiquées des grandes villes quand il prend le parti de montrer les pièces interprétées sur le Cotton Blossom comme étant d'abominables mélodrames fort mal joués... Il se régale (et nous avec!) d'une histoire atroce avec un méchant à moustache et rire diabolique... De la même manière on peut sentir une certaine ironie de sa part dans son traitement d'un numéro de Magnolia en black face. Mais il le fait, et c'est un tour de force, sans jamais se départir de son affection profonde pour les personnages qu'il met en scène... Et c'est sans doute la cerise sur le gâteau, d'un film majeur, époustouflant, et assez exténuant dans ses presque deux heures de spectacle. On raconte, pour finir, qu'il existerait une troisième version du film (celle de Whale étant la deuxième), produite par la MGM en 1951: n'en croyez rien: Show boat, c'est ce film Universal de 1936. Pas autre chose...

 

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Published by François Massarelli - dans James Whale Musical Criterion
6 février 2020 4 06 /02 /février /2020 10:12

...Et si la machinerie de guerre des Américains, durant la guerre froide, avait un problème, un de ces petits soucis techniques inattendus qui peuvent précipiter le chaos plus sûrement qu'un canon à Fort Sumter? Et cette fois, que ce soit bien clair: un pur incident technique, pas la volonté d'un homme interne au système et devenu fou par anticommunisme: car en dépit des ressemblances troublantes (Politique fiction même noir et blanc sec, même compagnie, même structure chorale), Fail safe n'est pas Dr Strangelove, ce n'est en aucun cas une farce.

Non que Strangelove soit à minimiser, bien entendu, mais la volonté de Kubrick était d'offrir un gigantesque défouloir, alors que ce film entend nous faire peur, en détaillant de façon clinique, aussi froide que possible, les étapes d'une apocalypse qui n'en est que plus terrifiante. Et ces étapes sonnent tellement justes, y compris plus de cinquante années plus tard (avec un Trump à la Maison Blanche, qu'on nous protège des soucis techniques!), qu'il atteint sans problèmes son but... Bref, les événements qui se succèdent ici, mais aussi leurs commentaires idéologiques, sont terrifiants.

Tout commence un jour normal, dans une atmosphère généralisée de Guerre Froide dans les milieux du commandement Américain. Une délégation, contenant un sénateur, est reçue par une base du Nebraska où sont supervisés les avions de la défense aérienne des Etats-Unis, et un événement inattendu se produit, alors qu'un technicien est en train de changer un fusible... Un avion inconnu est repéré, toute la défense se met en branle. mais quand il est éclairci qu'il ne s'agit pas d'une attaque Russe, un avion reste en route pour bombarder Moscou.

La façon dont la chose va être analysée est disséquée, vue du point de vue d'un certain nombre de protagonistes: la base initiale, mais aussi le Pentagone, où siègent en particulier le professeur Groeteschele (Walter Matthau), un spécialiste de la guerre froide au cynisme à toute épreuve, et le secrétaire de la défense, plus mesuré; les autres "lieux" importants sont l'avion en route pour Moscou (dont les membres d'équipage sont conditionnés à refuser tout contrordre, bien sûr), et bien sûr la Maison Blanche où le président (Henry Fonda) va surtout prendre l'initiative de mener des négociations avec le Premier Soviétique, dans une conversation téléphonique de longue haleine...

Si les hommes ici présents se divisent en fanatiques anti-communistes (dont Groeteschele représente sans doute la parfaite incarnation en scientifique mesuré et pragmatique), et humanistes (tel ce général qui se fait railler pour avoir tendance à adopter un profil de pacifiste, prônant toujours une ligne ouvertement douce), ce qui est frappant, c'est à quel point les hommes réagissent dans ce film: les uns ont le sentiment de perdre leur humanité en trempant malgré eux dans une horreur sans nom, les autres sont très rapides à assumer la situation: quand la décision est prise d'offrir "en échange" de Moscou le bombardement de New York, Groeteschele calcule le nombre de victimes à prévoir comme on rédige une liste de courses...

Avec son dispositif impressionnant, et qui trahit de façon évidente l'efficacité d'un metteur en scène venu de la télévision, Lumet obtient un réalisme troublant, basé sur très peu d'effets, et sur une tension phénoménale. La distribution a son rôle à jouer, bien sûr, et de fait les acteurs ont été admirablement choisis. Les deux les plus connus sont indiscutables, et le relatif anonymat des autres joue en la faveur du film. ...Après la vision duquel je conseille de se jeter sur n'importe quelle comédie musicale, pour faire passer.

 

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Published by François Massarelli - dans Science-fiction Sidney Lumet Criterion