Mission impossible... Celle de Kris Kelvin, tout d'abord. Dans une société du futur, qui pourrait aussi bien être une anticipation du futur de l'Union Soviétique que quoi que ce soit d'autre, le sombre psychologue Kelvin reçoit une demande paniquée d'un groupe de scientifiques: ils ont installé, dans l'espace, une station en orbite autour de la planète Solaris, et d'étranges événements et phénomènes se sont produits... Les trois membres de l'expédition ont sombré dans une crise émotionnelle... Kelvin se rend sur place et va très vite comprendre que ce n'était pas une bonne idée.
Mission impossible, celle de rendre compte d'un film qui fait tout pour éloigner une grande partie de son public... Reconnaissons que c'est un peu facile de dire ça, mais... La première partie, située largement sur Terre, prend le parti de distiller les informations au compte-goutte, sans jamais totalement les rendre explicites. Ainsi, chez Kelvin, des photos d'une femme, parfois blonde, pafois brune, sont montrées. Ce sera seulement lorsqu'elle 'reviendra' qu'on en saura plus, et qu'on aura compris non seulement qu'elle est décédée, mais aussi que la planète Solaris génère pour chaque humain qui l'approche, des doubles des gens qu'ils ont perdus...
Contrairement au roman, qui jouait sur la narration à la première personne, le film nous présente presque objectivement Kelvin, nous laissant apte ou non à deviner derrière son mutisme, les émotions qui l'assaillent. L'ensemble du film, basé sur un refus constant du spectaculaire, ou en tout cas de l'expliciter ou de le rendre palpable, doit aussi faire avec la lenteur, la contemplation, le refus du metteur en scène de céder aux tentations technologiques de la science-fiction, ce qui couplé à un budget peu propice aux débordements, finit par rendre le tout impossible à véritablement appréhender. Le film ne se contente pas de provoquer le questionnement chez son spectateur, il semble nous poser les questions, à son tour... Et arrive un moment, terrible, où... On se désinteresse de tout ça. C'est triste.
Londres, milieu des années 20. Dans le quotidien bien agencé de ses habitants, un monstre vient tout gâcher, et assassine des jeunes femmes, toutes blondes. La psychose s'empare de la ville, en particulier des jeunes femmes qui travaillent tard, comme par exemple les chorus girls du spectacle "Golden Curls (Boucles blondes)". Le meurtrier opère dans un quartier bien délimité, et laisse sur les cadavres de ses infortunées victimes un petit papier sur lequel il a dessiné un triangle, avec une inscription en guise de signature: The avenger (le vengeur)...
C'est dans ce contexte que dans une modeste bâtisse tenue par un couple de retraités, les Bunting, vient s'installer un mystérieux étranger. L'homme qui a décidé de louer la chambre est secret, peu bavard, mais surtout il tranche sur la petite famille simple par son air torturé et sa réaction d'horreur devant la décoration de la chambre: il fait tout de suite enlever les jolies images un peu polissonnes de beautés blondes déshabillées qui ornaient sa chambre. Par contre il s'entend très bien avec Daisy, la jolie fille blonde des Bunting, qui travaille comme mannequin, ce qui n'est pas du goût du fiancé auto-proclamé de celle-ci, un policier qui travaille sur l'affaire de l'Avenger; aussi, lorsqu'il devient de plus en plus clair que l'étranger non seulement est lié à l'affaire, mais pourrait bien être le meurtrier lui même, les choses se compliquent pour tout le monde...
Bien que le film soit déjà son troisième, après The pleasure garden et le film perdu The mountain eagle, on a coutume de référer à The lodger comme étant le "premier Hitchcock picture", selon les mots du Maître lui-même. Ca s'explique et se justifie très bien en effet: c'est pour commencer le seul de ses films muets (Si on considère l'hybride Blackmail, 1929, comme un film parlant) à traiter d'une histoire criminelle, et à se situer dans un Londres contemporain marqué par les petites histoires quotidiennes de sa classe ouvrière: de fait, Daisy (Interprétée par le mannequin June) travaille, le policier joué par Malcolm Keen est aussi un homme occupé, et on a le sentiment ici que le réalisateur est dans un milieu familier, ce qui sera confirmé par la plupart de ses films Anglais, situés le plus souvent dans le petit peuple Anglais plus que dans la gentry...
Mais évidemment, si on peut comprendre le plaisir du metteur en scène à se plonger enfin dans l'Angleterre telle qu'il l'aime et la connait après deux films tournés en Allemagne, l'aspect criminel du film est le plus notable, compte tenu du tournant que prendra bientôt sa carrière. Et dès ce premier exercice policier, le metteur en scène est parfaitement à l'aise avec un genre qu'il va contribuer à définir: il manie avec dextérité les formes héritées du cinéma Allemand, l'utilisation des ombres, l'installation d'une atmosphère quotidienne envahie par l'angoisse, la brume, et sait à merveille donner à voir les sensations: la peur, mais aussi le bruit (Les scènes qui nous montrent des gens qui écoutent, tout en réussissant à visualiser le bruit entendu, sont nombreuses, et les intertitres ne sont pourtant pas sollicités.). Hitchcock, précurseur de Welles à cet égard, manipule aussi avec talent les images pour donner à voir le sentiment d'urgence et la propagation médiatique de la terreur, en intercalant les images de découvertes du corps d'une femme, les réactions du peuple de Londres, les débuts de l'enquête, puis la façon dont la presse se met en branle. Les intertitres sont également utilisés pour compléter cette information plus que pour la relayer, et le texte est parfois utilisé comme image, ou réciproquement, ainsi le leitmotiv de l'enseigne néon "Tonight, golden curls", qui rappelle d'une part la continuation des activités (the show must go on!), mais aussi effectue un renvoi à l'obsession du tueur pour les blondes.
Et puis, il y a bien sûr dans The Lodger des thèmes qui font une première apparition, ou d'autres qui auront une résonance intéressante dans le reste des films d'Hitchcock. je prends conscience ici de manipuler une information qui est supposée rester une surprise dans le film, mais que la plupart des fans du metteur en scène ou des cinéphiles s'accorderaient à ne considérer que comme un secret de polichinelle: le héros, joué par la star du film Ivor Novello, n'est pas le coupable. C'est un faux coupable, comme tant de héros Hitchcockiens futurs, mais qui prend toute la place, à tel point que l'arrestation du vrai Avenger a lieu hors champ, sans qu'on s'y intéresse plus avant. Ce qui compte dans ce film, c'est non pas qu'on détermine si le héros est bien le serial killer, mais plutôt qu'on puisse le soupçonner de l'être, comme le font la plupart des protagonistes. D'ailleurs, le parallèle entre les deux est frappant, et souvent souligné, à commencer par le nom du tueur: c'est précisément par désir de vengeance contre l'assassin qui se surnomme lui-même le vengeur que Novello vient s'installer en plein dans le quartier des meurtres, car sa soeur était la première victime. Donc le vrai Avenger, c'est bien lui...
Dans le quotidien d'une ville généralement considérée comme relativement paisible, tout en étant industrieuse, Hitchcock a lâché son premier meurtrier, mais il a aussi peint un amour inattendu, relevé dans son quotidien, amour naissant entre le héros et Daisy. Celle-ci, jeune femme indépendante et suffisamment intelligente pour ne pas céder à la panique contrairement au reste de la ville, a su reconnaître en ce bel étranger un idéal amoureux, qui va d'ailleurs la pousser à s'installer très vite dans le quotidien du jeune homme: sans être nécessairement érotique, leur complicité est vite affichée, assumée, physique, ce que confirme une scène durant laquelle le jeun homme veut lui parler, alors qu'elle prend un bain. Entre la nudité de la jeune femme (Pudiquement représentée), l'eau, la vapeur du bain et la porte qui les sépare, les obstacles à l'intimité sont nombreux, mais ne les gênent pas pour communiquer. Par opposition, les tentatives du policier de provoquer une complicité avec Daisy sont gauches et peu probantes... Par contre, Novello et l'actrice June sont à plusieurs moments surpris dans les bras l'un de l'autre. Mais la jeune femme, victime potentielle évidente, ne sera jamais autre chose qu'un refuge, une protection pour le jeune homme, à plus forte raison pendant la tentative de lynchage que la population exerce sur lui; c'est elle qui le recueille, l'aide même à s'enfuir, comme plus tard madeleine Carroll (The 39 steps) ou Eva Marie-Saint (North by Northwest). Bien sûr, la figure féminine principale évoluera de film en film, jusqu'à assumer des formes beaucoup plus complexes...
On peut aussi regretter que dans ce film, contrairement à ce qui deviendra souvent la règle chez Hitchcock, on ne parvient pas à ressentir de façon très claire le danger dans lequel l'héroïne est supposée se trouver. Ca en affaiblit quelque peu la portée, sans pour autant complètement gâcher la fête.
The Lodger est sans doute le plus intéressant des films muets de son auteur (Même s'il ne faut en négliger aucun!), et c'est un film dont le style comme la thématique anticipe le mieux sur les festivités à venir. et surtout c'est un manifeste totalement Anglais dans la peinture tendre du quotidien d'un Londonien, qui doit faire attention à sa consommation de gaz, louer une chambre pour joindre les deux bouts, qui vit dans un quasi sous-sol, et doit parfois avoir de la petite monnaie sur soi pour faire marcher certains appareils (Chauffage, gaz, voire ici un coffre-fort dans la chambre du héros)... Un endroit ou les gens qui sont réunis autour d'un fish and chips sont pour certains des gens qui auront à défendre chèrement leur peau lors du blitz quelques 15 années plus tard. Tout ça, en plus, du sempiternel "faux coupable", de l'amour entre un mystérieux homme et une jolie blonde, d'une impression que votre voisin pourrait bien être Jack L'Eventreur, à moins que ce ne soit vous même, est enrobé dans une mise en scène à la virtuosité admirable. ...Vous avez dit "Hitchcockien"?
Une troupe d'acteurs Kabuki arrive sur une petite ville au bord de la mer. Le patron de la troupe, Kihachi, profite du séjour pour aller visiter son ancienne maîtresse, qui a eu un fils de lui. Celui-ci ignore tout de sa véritable filiation. Il a pris l'habitude de considérer Kihachi comme un oncle distant... Mais l'une des actrices de la troupe va provoquer un conflit dans cette fragile "famille" en séduisant le jeune homme...
Le film est souvent considéré comme une comédie, mais quelle amertume dans le destin de ces "herbes flottantes"... Bien sûr, ce sont les comédiens, qui se rendent en train de ville en ville et vivent sans jamais pouvoir totalement s'attacher. Mais si la troupe est probablement assez ancienne, on voit que les jeux de pouvoir et de rivalité ont fini par miner la bonne entente, et Kihachi accuse le coup. C'est la deuxième fois que Takeshi Sakamoto incarne un personnage de ce nom, et il est bien différent de son précédent avatar. Inquiet, amer, il semble arrivé au bout de ses chances de bonheur...
Le film est en même temps que cette chronique de l'amertume, un portrait triste mais tendre et vibrant, d'une profession sinon de ses membres, au vu des chicanes et de l'ambiance délétère de la troupe... Le cinéaste se plait à montrer ses acteurs dansles coulisses, en désacralisant avec humour la magie du spectacle. Il oppose aussi à Kihachi et son ménage secret, un acteur qui est le père d'un petit comédien, qui donne un écho burlesque à la situation principale, un enfant glouton, à l'hygiène déplorable (soulignée avec insistance par Ozu comme il le faisait tant)...
Le film, incidemment, est à la fois un remake officieux du film The barker de George Fitzmaurice, et la source d'un autre film d'Ozu, sorti en 1959 (et en très belles couleurs), intitulé cette fois simplement Herbes flottantes...
Kihachi (Takeshi Sakamoto) et Jiro (Den Obinata) sont deux amis, des ouvriers d'une distillerie. Kihachi vit avec son fils, Tomio, qui est probablement plus mûr que lui! Les deux amis rencontrent une jeune femme, Harue (Nobuko Fushimi), et commencent donc à développer une rivalité amoureuse. Si Kihach a tendance à jouer à fond la carte du père célibataire, il se le voit aussi beaucoup reprocher...
Le personnage de Kihachi reviendra dans un certain nombre des dernières comédies muettes d'Ozu, interprétées par le même acteur. Le metteur en scène, qui a pourtant toujours été assez versatile dans cette période, commence à stabiliser son art autour de la comédie familiale, douce-amère, et le personnage bourru, mal dégrossi, même vulgaire (il préfigure presque le paysan devenu soit-disant amouraï par dépit, incarné par Toshiro Mifune dans Les sept Samouraïs de Kurosawa...) incarne parfaitement son idéal comique: un personnage de rustre, interdit de sophistication, mais pour lequel la famille est la plus importante chose du monde, et son fils en est le centre...
Mais la comédie, justement, est saupoudrée dans le film, grâce évidemment au comportement grossier mais lunaire de Kahichi, qui est assez clairement inspiré de Chaplin; et Ozu multiplie les gags, comme ces merveilleuses séquences au début du film, qui nous montre des contagions de comportements (un type d'humour qu'adoraient Chaplin, Stan Laurel et Jacques Tati): trois amis pendant une soirée théâtrale se refilent un porte-monnaire vide comme un sparadrap dont on n'arrive pas à se débarrasser, puis l'un d'entre eux, qui se gratte en permanence, semble semer ses bestioles à toute l'assemblée!
Ca commence par une vision profondément noire d'un couple bourgeois, dans lequel l'homme (servi par une armée de bonnes à tout faire en costume traditionnel) se plaint du comportement de son épouse, qui manifestement ne trouve plus son bonheur dans leur couple... Il va jusqu'à dire devant elle, à leur médecin, que c'est la fin du couple. Du couple, on passe brièvement au comportement équivoque de l'épouse qui flirte plus ou moins ouvertement avec un jeune employé de son mari; ce qui est observé par une jeune femme, Oyaka (Isuzu Yamada). celle-ci est amoureuse du jeune homme, et le met en garde contre une aventure avec "la patronne"...
Oyaka, qui a besoin d'argent (son père a commis un délit qui risque de lui valoir de la prison, s'il ne rembourse pas), est approchée par le patron qui souhaite ouvertement en faire sa maîtresse. Elle refuse, mais après une querelle avec son père, elle quitte le domicile familial et va s'installer chez son patron, cherchant à éviter les potins, les soupçons de l'épouse, mais aussi ceux de son petit ami. Elle a commencé une descente aux enfers...
C'est l'un des premiers films parlants de Mizoguchi, qui est déjà très intéressé par une thématique bien précise: la façon dont la société du Japon a institutionnalisé le rapport dominant des hommes sur les femmes, au point de pousser celles-ci vers la prostitution, sous une forme ou sous une autre. On constatera dans l'exposition de ce film que les torts sont sans doute un peu partagés, dans ce film axé sur la débrouillarde Oyaka, qui est flanquée d'un père totalement irresponsable, et le réalisateur semble installer une situation sociale propice à des envies de transgression, ce qu'il ne fera pas aussi ouvertement dans ses films ultérieurs. Mais la façon dont il lie intimement, dès le départ de son intrigue, les destins d'Oyaka, du patron, de l'épouse, et du jeune homme, est magistrale.
Mark Renton (Ewan McGregor), dit Rent-Boy, nous raconte sa vie à Edimburgh, entre les copains et l'héroïne... Avec Spud (Ewen Bremner), Sick Boy (Johnny Lee Miller), Tommy (Tommy McKenzie) et Francis Begbie (Robert Carlisle), plus âgé, et sans doute plus irresponsable que tous les autres, ils font des bêtises, pour ne pas dire de grosses conneries, et sinon, eh bien... Ils vivent, survivent tant bien que mal, et tentent de concilier cette paradoxale quête du rien avec l'hébitude dangereuse et coûteuse, alimentée par de fréquentes visites de Mother Superior (Peter Mullan), le dealer attitré des trois junkies, Sick boy, Spud et Rent-Boy...
Quand je dis qu'il nous raconte sa vie, ce n'est pas un vain mot. Car dans cette histoire toute en illustrations, digressions et dérapages, Renton sait parfaitement qu'il nous raconte toutes ces horreurs, sublimes ou ridicules, hilarantes ou écoeurantes, selon les cas: d'un drap rempli de diarhée, à la mort immonde d'un bébé, des exploits sexuels de Rent-Boy (avec Diane, une mineure interprétée par Kelly McDonald) à un passage autour de, je cite, les toilettes les plus sales de toute l'Ecosse (un fait souligné par un texte qui apparaît à l'écran. Ce film est un peu un enfant de la méthode Scorsese, celle qui est à l'oeuvre dans Goodfellas, Casino et The wolf of Wall Street), dans laquelle on donne à un anti-héros la possibilité de narrer sa propre odyssée délirante... Mais le film semble aussi un descendant tordu de la méthode Ken Loach, qui a toujours cru en un certain naturalisme (et dont Robert Carlisle est justement un des acteurs fétiches). Car bien des aspects ici renvoient à cette forme particulière de cinéma proche d'une peinture de la vérité, des accents et du lexique Ecossais, aux événements toujours plus ou moins exagérés, en passant par la narration, bien sûr mais aussi l'exagération permanente du point de vue des junkies en plein trip. Le film passe son temps à dynamiter le réalisme et le naturalisme de ce qu'il raconte (qui vient d'ailleurs d'un livre, Trainspotting d'Irvine Welsh), comme pour souligner à quel point l'héroïne détruit tout sur son passage...
Comment les conservateurs de l'époque ont pu imaginer un seul instant que ce film souvent jouissif mais aussi très dur derrière la politesse punk de son humour féroce, puisse être un plaidoyer en faveur des drogues dures, me surprend toujours. Certes, il n'a pas que des qualités, il est même souvent brut de décoffrage, un peu approximatif, et le jeu est plus qu'outré en permanence. Mais justement, il assume tout, tout comme il assume une bande-son totalement appropriée, qui nous rappelle le parcours d'un fléau qui commence dans les années 70 (Iggy Pop, très présent, mais aussi Lou Reed) pour aller jusqu'aux années 90, à travers la techno, voire une apparition musicale de Blur...Le film garde intacte une cohérence vitale, une énergie fantastique, qui reste totalement fraîche près de trente années plus tard.
Jane Hudson (Katharine Hepburn) est une touriste Américaine qui vient à Venise pour la première fois: non mariée, d'âge moyen... la tentation est forte de l'appeler une "vieille fille", comme on disait alors. Amérivaine en territoire conquis elle a tendance à venir avec des idées préconçues sur tout, et pour commencer sur le fait qu'elle va forcément aimer Venise... Mais ce qui apparaît bien vite c'est sa solitude.
La découverte de Venise par Kate Hepburn est une expérience aussi sensorielle que déroutante. L'actrice n'a pas son pareil pour réussir à faire passer aussi bien sa frustration de personne solitaire que sa fascination presque juvénile pour un monde sensuel, forcément romantique (et tant pis si c'est un cliché!) etqui la pousse à se réfugier derrière sa caméra, un artifice qui dans un premier temps fait d'elle la touriste parfaite, et un peu ridicule aussi, mais qui va aussi l'aider à voir...
Et à se montrer aussi, et c'est justement parce qu'elle filme à tour de bras qu'un homme la regarde, sur une terrasse de café, les yeux plantés sur elle avec un sourire amusé... Une autre personne qui l'a repérée, c'est un gamin des rues, Mauro, qui la suit et la guide parfois de manière inattendue...
En se rendant dans une boutique, pour acheter un objet qui lui a tapé dans l'oeil, elle rencontre le propriétaire, qui n'est autre que le flâneur (Rossano Brazzi) qui l'avait dévisagée la veille...
Une histoire d'amour va donc se dérouler, mais elle sera cruelle...
La palette choisie par Lean est fabuleuse, obtenue sur place (le film est une rareté, une production internationale intégralement tournée dans des "décors naturels", si tant est qu'une ville comme Venise puisse être considérée comme telle!), filmée en Eastmancolor et tirée sur support Technicolor, elle est vibrante, et les choix de vêtements pour la plupart des figurants (Hepburn est souvent habillée de blanc -virginal- ou de couleurs claires) montrent des couleurs primaires éclatantes qui se détachent sur les tons pastels des décors des rues de Venise. C'est, on s'endoute, magnifique. Il est vrai que Lean, qui a tourné This Happy breed et Blithe spirit dans les années, n'est pas un novice en matière de couleurs...
Le ton du film, aussi, est une surprise, et le générique nous donne rapidement l'impression que ce sera une comédie, une impression fausse mais que de nombreuses séquences prolongent: le sentiment d'inadaptation de l'héroïne, par exemple, peut former la base d'un film burlesque, et une scène de pur slapstick à la Tati la voit méthodiquement filmer un décor, en marchant à reculons vers la lagune, et finir dans l'eau. Même sa répartie quand elle est repéchée sera de la comédie: "vous auriez du me voir aux Jeux Olympiques"... une petite blague bien placée mais dont l'échec sonne tragiquement, une fois de plus comme une façon de souligner sa solitude, et son immense frustration d'être seule dans la capitale romantique du monde...
D'où une histoire d'amour inévitable, en quelque sorte: car Jane Hudson est prête, plus que prête même: elle désire ardemment être comme les autres et elle aussi sentir les frissons d'être avec quelqu'un. Comme Brief encounter, Madeleine et The Passionate friends, comme quelques années plus tard avec Dr Zhivago et Ryan's daughter, cette histoire d'amour adulte sera teintée d'amertume, de transgression, d'incompréhension et d'une inéluctable mélancolie, car ce sera un adultère.
L'amertume du film rejoint donc celle manifestée dans Brief encounter, si ce n'est que dans ce dernier, les deux amants (...potentiels) partageaient un point commun, puisque tous deux étaient mariés, et que force restait à la morale. Ici, Jane et son amant ne sont pas d'accord sur la sainteté des liens matrimoniaux, mais cette querelle illumine le parcours de l'Américaine d'un vernis de transgression supplémentaire. Elle succombe à son désir mais est d'autant plus amère qu'elle désapprouve autant l'adultère que son inacapacité à y résister. Cette histoire d'une Américaine et d'un Italien (le film sera interdit ça et là, au passage...) est une rencontre qui passe dans un souffle et s'éteint comme on s'étrangle... Un souvenir amer qui sera probablement occasionnellement teintée d'une étrange rêverie, pour une femme qui ne savait pas que même en amour on pouvait en quelque sorte faire un peu de tourisme.
Et cette production Anglo-Américaine, la première d'une longue série, inaugure la partie la plus glorieuse de la carrière de son metteur en scène, mais celui-ci l'a longtemps affirmé: Summertime (également connu en Grande-Bretagne sous le titre de Summer madness) était de tous les films qu'il avait réalisés, son préféré...
Henry Hobson (Charles Laughton) est le bottier satisfait d'une petite rue de Manchester. Veuf, il gère la boutique, du moins le croit-il car en réalité, il passe plus de temps à boire avec ses amis (les autres commerçants) au pub, qu'à accueillir les clients. Ce sont donc ses filles qui tiennent la boutique pendant que deux ouvriers travaillent à l'atelier. Deux des trois filles, Alice (Daphne Anderson) et Vicky (Prunella Scales) ont déjà trouvé des fiancés potentiels, mais le père ne les voit pas d'un très bon oeil. Il souhaiterait leur choisir lui-même des bons partis, deux hommes fiables et pas gourmands parce qu'il estime qu'il est hor de question de leur donner une dot! Pour sa fille aînée Maggie (Brenda de Banzie), Hobson estime enfin qu'il est trop tard pour elle, elle a passé l'âge: il compte donc sur elle pour tenir la boutique...
C'est pourquoi il est très surpris quand elle lui annonce qu'elle se marie avec Willy Mossop, l'ouvrier bottier (John Mills), qui a prouvé sa valeur... Hobson sera encore plus surpris de la tournure qe prendront les choses quand elle réussira intégralement à remodeler la famille, mais aussi l'entreprise Hobson...
C'est une adapation d'une pièce de théâtre de Harold Brighthouse, et c'est assez franchement une comédie. Lean n'en a pas tourné depuis Blithe Spirit, et après ce film-ci, ne le fera plus... C'est donc assez inattendu, quand on a été habitué à considérer l'oeuvre du cinéaste à la lumière de films comme Brief encounter ou The bridge on the river Kwai... Mais voilà: dans cette histoire qui est tournée avec un fort accent Mancunien, on y sent la quintessence d'une certaine idée de l'Angleterre, celle des petites gens qui travaillent, et des moins petites gens qui s'étouffent de leur propre importance, celle d'une sous-société d'essence populairen qui semble avoir résisté aux sirènes du Victorianisme...
Il y a des valeurs traditionnelles chez Henry Hobson, mais ce sont celles qui l'arrangent, qui lui permettent de croire qu'étant l'homme dans la maison (son épouse est décédée il y a longtemps et il semble s'en réjouir, le bougre), tout lui est du à commencer par l'obéissance de ses filles; il boit comme un trou, mais souhaite que ses enfants se marient à des gens qui sont abstinents de consommation d'alcool, sans doute parce que leur caractère plus dur les rendra moins cupides, et il n'aura donc pas de dot à payer! C'est pourtant d'une femme que les bouleversements viendront.
Brenda de Banzie est splendide en vieille fille qui cachait bien son jeu, et mène son affaire pour se marier (au grand dam de son propre mari qui n'avait absolument rien prévu ni même vu) mais aussi changer la donne complète dans la famille. La confrontation avec Laughton fait de sublimes étincelles, et celle, plus tendre et plus burlesque encore avec John Mills est une merveille de comique qui réussit à être constamment léger. Enfin, Lean aère la pièce et lui donne une légitimité cinématopgraphique par son talent inné à utiliser l'espace et la caméra. Pour son dernier film en noir et blanc, il montre qu'il est décidément un maître...
La vie difficile et ô combien mélodramatique de l'orphelin Oliver Twist (John Howard Davies), depuis son infortunée naissance d'une mystérieuse inconnue qui meurt quelques minutes après lui avoir donné la vie, jusqu'aux dangereuses rues de Londres où il apprend les rudiments du métier de tire-laine auprès du receleur Fagin... En passant bien sûr par une "workhouse" (un orhelinat, dans lequel les pauvres enfants sans famille sont exploités avant d'être placés pour ne pas dire vendus) et toutes les péripéties possibles et imaginables...
Après Great expectations, David Lean aoute un deuxième chapitre à son exploration gourmande de l'oeuvre de Dickens, ce sera le dernier... Il le fait en plasticien d'abord et avant tout, même si ce metteur en scène affirme son désir de tout contrôler et de devenir un auteur aussi complet que possible, en signant le scénario (avec Stanley Haynes). Mais d'abord et avant tout Lean décide d'être aussi proche du roman et donc des intentions de Dickens qu'il le pouvait... Dickens, dont les ambiguités n'ont plusà être présentées, avait situé son roman dans un monde sordide, celui de la pauvreté et de la débrouille, c'est donc ce qui nous est montré; mais il mo,trait aussi de quelle façon les classes dirigeantes assujettissaient la classe ouvrières en les poussant à la pauvreté, et au crime (son corollaire dans tout mélodrame qui se respecte), à coup d'injustices... Lean reprend tout ceci, on n'ose pas dire à la lettre.
Parce que c'est du cinéma, quand même... D'ailleurs le début est extrêmement impressionnant, avec ces menaçantes images de nature, et cette utilisation magistrale de l'ombre et de la lumière, le film dès le départ est film directement dans la lignée du grand cinéma muet particulièrement Allemand (d'ailleurs il use de textes récapitulatifs bien dans le style des intertitres du muet à chaque fois qu'il le peut). On constatera qu'il est aussi clairement dans la lignée de George Cruikshank, l'illustrateur de la publication en feuilleton... En continuité avec l'idée de remonter à la source. Le film est d'une esthétique très proche de celle des gravures originales, et il rend bien la laideur, l'univers de briques, et on y utilise souvent les trognes des acteurs secondaires, dans un but d'utiliser la caricature avec subtilité. Mais le film se caractérise aussi par un sens phénoménal du détail, depuis les "signes" mélodramatiques (médaillon volé qui sert de fil rouge) jusqu'à la caractérisation globale: par exemple, quand Oliver devient apprenti d'un entrepreneu de pompes funèbres, il devient entouré de cercueils. Aussi bien à côté de son lit que la tabatière de son patron qui a une forme si caractéristique... La prise de tabac, d'ailleurs, est mise en avant comme une habitude d'un autre temps, qui là encore joue sur l'ambiance générale.
Un autre grand apport de Lean est d'offrir avec le point de vue une mise en évidence des émotions, comme dans les scènes qui font intervenir directement Oliver (qui, rappelons-le, est autant le sujet que l'objet de sa propre histoire, comme souvent chez Dickens... aussi bien que chez Lean); la scène du meurtre de Nancy, la prostituéequi a des scrupules, est traitée de façon impressionnante avec une utilisation du montage pour montrer l'effet du meurtre sur le tueur lui même...
Aucune tentation de bavardage ici, le film repose sur une mpressionnante économie de moyens concernant les dialogues: la scène de la courte paille, qui voit la sélection, à l'orphelinat, d'Oliver pour aller se plaindre de l'ordinaire au nom de tous, est traitée sans un mot; la première réplique du film n'est prononcée qu'après 6:30 de pellicule.
Enfin, comment échapper au sujet de fâcherie habituel? La caractérisation de Fagin par Alec Guinness: le principal fautif reste Dickens, tout comme en créant Shylock, Shakespeare a succombé aux stéréotypes faciles de son temps. En se situant dans la tradition, Guinness renvoie principalement à la volonté de l'auteur, d'accabler une ethnie bien ciblée (qu'on va qualifier, au regard des délires ambiants, de "usual suspects"...), mais Dickens lui-même s'était inspiré largement de l'histoire d'un homme, Ikey Solomon, dont la vie était mouvementée, mais aussi très proche (il était receleur) de celle du personnage du roman. Maintenant, si Dickens l'a affublé pour toujours dans ses descriptions des attributs du juif maléfique qu'aiment tant les antisémites de tout poil, la caractérisation de Guinness est bien plus riche qu'une simple illustration. Il devient une fripouille, qui est tout sauf unidimensionnelle... Un personnage qui a sans aucun doute du batailler pour s'imposer dans le milieu qui est le sien. Un cousin de personnages qu'o retrouve non seulement chez Dickens, et donc Griffith, mais aussi chez Carné (Les enfants du paradis, inévitablement). Et surtout, Fagin n'est finalement pas aussi diabolique que Sykes (Robert Newton), qui lui va avoir directement du sang sur les mains et fournir les images les plus impressionnantes du film, lors des poursuites de la foule prête à le lyncher... On renvoie ici à Frankenstein, de James Whale, dans une sorte d'étrange filiation, ou cousinage: après tout, Whale aussi s'est largement inspiré du cinéma Allemand...
Pour couronner le tout, les acteurs sont tous irréprochables, totalement dévoué au projet et à son esprit. Bref, une réussite!
La dernière des quatre collaborations entre Noel Coward et David Lean est sans aucun doute leur meilleur film, leur plus célèbre aussi, tout en ouvrant un espace inédit dans le cinéma Anglais, Européen, voire mondial. Il s'attaque aux sentiments sous un jour inédit, parce que dangereux: l'adultère, vu non sous un angle moral, ni vraiment sous l'angle de la passion, mais sous un angle pratique. Qu'est-ce qu'un adultère, ou plutôt, qu'est-ce qu'une tentative d'adultère, car les deux amants ici ne le seront jamais...
Laura Jesson (Celia Johnson) est une Londonienne, mariée et mère de deux enfants, dont la petite vie réglée est faite essentiellement de routines. Parmi celles-ci, des menues escapades en ville, pour un film ou un achat, puis un retour au bercail... Et un jour un grain de sable se présente en la personne d'Alec Harvey (Trevor Howard) un fringant docteur, marié comme elle, qui sans crier gare va entrer dans sa vie. Ce n'était ni prévu, ni conscient, mais c'est une vraie histoire d'amour. On apprend à la connaître, au début du film, de la bouche même de la jeune femme, alors que l'histoire vient de se terminer...
Les deux auteurs se sont magnifiquement distribué le travail: à Noel Coward, les répliques ciselées, le merveilleux Anglais populaire des Londoniens, et les dialogues souvent marqués par une méchanceté à l'égard des autres (C'est-à-dire toutes les petites gens qui sont les témoins involontaires d'une histoire qu'ils ne comprennent d'ailleurs pas vraiment). Laura et Alec, qui ont soif d'absolu, et qui rappelons-le sont tous les deux racontés par Laura, sortent grandis de cette histoire. Enfin tout dépend de l'implication morale du spectateur: Alec, par exemple, est celui qui "conduit" vers une relation lorsque Laura aurait plutôt tendance à fuir à toutes jambes dans l'autre direction. Et leur unique occasion, désastreuse, de tenter d'aller au bout de leur passion, se fait sur son insistance.
A David Lean les choix éditoriaux et de mise en scène, la structure en flash-back, les jeux de points de vue (On voit la toute première scène deux fois, une fois "objectivement", et la deuxième fois avec une voix off due à Celia Johnson qui nous éclaire sur la cruauté de l'épisode: les deux amants savent qu'ils ne se reverront plus jamais, ce sont leurs dix dernières minutes, et une "amie" de Laura vient s'insérer entre eux, ne sachant pas qu'elle gâche irrémédiablement ces dernières précieuses minutes... Le metteur en scène a choisi un noir et blanc de film noir, avec ses séquences nocturnes, qui cachent des sentiments que ces braves gens auraient sans doute tant préféré ignorer, que de s'y laisser prendre. Il filme parfois au plus près des visages, et nous fait profiter de l'admirable jeu expressif de Celia Johnson.
Au final, la plus grande force de Brief encounter, c'est de ne pas avoir cédé à la tentation si facile de faire de Madeleine (Mrs Harvey, qu'on ne verra jamais), et de Fred (Mr Jesson, qui n'est pas aussi naïf que le croit son épouse), les "méchants" du film: ce ne rend pas les choses faciles pour les deux amoureux, mais ça rend aussi le film encore plus passionnant, jusqu'à sa scène finale, une admirable prise de conscience de la part de Laura qui donnerait presque un happy end à cette histoire tragique.
S'aimer, c'est pouvoir faire abstraction de tous les autres, de toutes les convenances, de ceux qu'on abandonne, du fait qu'il faut parfois tout casser pour construire une autre histoire. Ce sont là des pistes ouvertes par ce film qui s'intéresse à tout ce qu'on n'a jamais vu dans tant d'histoires d'amour engluées dans le cliché et les bons sentiments. Billy Wilder a, on le sait, été plus loin encore, en s'intéressant à celui qui prête son appartement aux amants et en a tiré une autre oeuvre essentielle, The apartment. C'est la preuve qu'on a beaucoup à lire entre les lignes avec ce film de 86 minutes qui est bien plus riche qu'il n'y paraît. Notons que David Lean retournera sur un terrain similaire avec le trop raisonnable The passionate friends, et plus tard avec le pas assez raisonnable (!) Ryan's daughter... Mais avouons-le, quels que soient les mérites de ces deux films (et ils en ont!), aucun des deux ne peut rivaliser avec celui-ci.