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2 janvier 2020 4 02 /01 /janvier /2020 10:59

La phrase qui sert de titre au film contient les mêmes ingrédients que les titres du film précédent de Tourneur et Lewton, Cat people, ainsi que du troisième, The leopard man, sorti un mois et demi après celui-ci (!): l'onirisme factice et indicatif du genre fantastique, dans son versant le moins noble d'un côté, et une description désarmante de fidélité d'un aspect réel du film d'autre part, car l'héroïne jouée par Frances Dee a effectivement "marché avec un zombie"!

L'infirmière Betsy Connell (Frances Dee) est engagée pour s'occuper d'une malade bien particulière, dans une petite localité des Caraïbes. Durant le voyage en bateau, elle rencontre son employeur, le séduisant Paul Holland (Tom Conway). Son épouse est depuis quelques années dans un état de catatonie permanent... Elle rencontre aussi, dans une propriété dont les domestiques, tous noirs, sont adeptes de nombreux aspects du vaudou, la mère de Paul, le Docteur Rand (Edith Barrett), qui tient un dispensaire local, et son fils d'un autre mariage, le demi-frère de Paul Wesley (James Ellison), qui va bien vite, malgré lui, lui révéler l'abominable secret de la famille: c'est en essayant de fuir Paul avec Wesley que Jessica Holland (Christine Gordon) a été frappée par la fièvre, suivie de sévères complications...

Résumer l'intrigue du film est d'une grande difficulté, car la narration, qui incombe à Betsy, et donc à la personne étrangère du logis où se déroule l'essentiel de l'action, est marquée par les émotions ressenties. C'est même assez poisseux, pour ne pas dire boueux: de ces boues qu'on trouve à des milliers de kilomètres, dans le Yorkshire, sur la lande... Car le script est fortement inspiré de Jane Eyre de Charlotte Brontë, en contrebande bien entendu. Et puis Tourneur, qui est ici très à son aise, a décidé de laisser les rites Vaudou, et cette atmosphère de sorcellerie au quotidien, dicter le rythme du film.

Bien plus qu'un film d'horreur ou d'épouvante, I walked with a zombie ressemble à un voyage initiatique inachevé, dans lequel le spectateur en saura toujours plus que les personnages, tout en ne disposant pas de toutes les clés. Inachevé, car pour reprendre les mots de la fin de Night of the demon, prononcés par le Dr Holden: "Sometimes it's better not to know", quelquefois il est préférable de ne pas savoir. Et c'est justement le credo de Tourneur, un homme qui prétendait être fasciné par l'occulte et les fantômes, mais qui n'avait pas son pareil pour le mettre en scène avec les artifices les plus simples. Un "croyant" selon ses propres termes qui ne dédaignait jamais de tricher avec le spectateur, d'où l'impression que son film ne voudra pas choisir entre le rationalisme occidental (représenté par la famille Rand-Holland) et l'attrait de l'onirisme et de la culture Vaudou.

Mais voilà: Tourneur s'est senti particulièrement proche de cet aspect du sujet, lui qui avait déjà évoqué le Vaudou dans son court métrage Tupapaoo... Il a donné à ses manifestations de sorcellerie des images sublimes, définitives (et parfois sacrément effrayantes), et a été plus loin encore: car I walked with a zombie, sans se livrer à la moindre exploitation gratuite (contrairement par exemple à Angel Heart d'Alan Parker), est une exploration honnête d'un des fondements du particularisme Vaudou, le fait que c'est un culte qui vient de l'inégalité de l'esclavage et de la nécessité de développer une culture parallèle pour survivre en tant que peuple, pour les esclaves arrivés là contre leur gré, et assujettis à leurs maîtres. Le film souligne fortement cet héritage de multiples façons, en laissant la part belle à une interprétation strictement surnaturelle, qui est opposée mais pas contredite par les interprétations des occidentaux: ce qu'on voit à l'oeuvre dans ce film, c'est donc la confrontation de deux mondes séparés par l'horreur de l'esclavage... 

Tout ceci permet à ce film étrange et formellement très beau, d'accéder à une position très particulière dans l'oeuvre de Jacques Tourneur, un cinéaste qui s'est toujours intéressé aux histoires d'exclusion et d'ostracisme, jusque dans les recoins les plus sombres de Stars in my crown, Out of the past ou Great day in the morning.

 

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Published by François Massarelli - dans Jacques Tourneur Criterion Val Lewton
21 décembre 2019 6 21 /12 /décembre /2019 16:39

1939, en Espagne: les Nationalistes de Franco ont quasiment gagné et les Républicains sont en pleine débandade. Un enfant, accompagné par son tuteur Républicain, arrive dans une petite institution Catholique au Sud du pays, tenue par des sympathisants de la cause perdue, le docteur Casares (Federico Luppi) et Carmen (Marisa Paredes). Carlos (Fernando Tielve), qui apprend à la dure qu'il est venu pour rester dans l'école (son tuteur part sans lui), est un garçon intelligent, qui va être confronté d'abord à la dureté des garçons de son âge, mais aussi à des événements surnaturels: il rencontre le fantôme de l'endroit, un garçon prénommé Santi, dont il va élucider le mystère de la disparition.

Il est aussi confronté à la fin d'un monde, pourtant situé à l'écart des villes et du tumulte de l'arrivée du fascisme. Une fin qui n'aura rien de surnaturel, et qui sera essentiellement l'oeuvre d'un homme, Jacinto (Eduardo Noriega), un ancien pensionnaire devenu concierge et qui garde une rancune particulière envers l'établissement, où il ne reste que parce qu'il sait que la directrice Carmen a de l'or (appartenant aux Républicains) caché quelque part... En attendant de le trouver, il se comporte en véritable cerbère à l'égard des enfants...

Del Toro a conçu ce film comme le premier volet d'un diptyque dont le deuxième volet est bien sûr Le Labyrinthe de Pan, qui lui aussi confronte l'enfance à une certaine forme de surnaturel, sur fonds de Guerre entre Nationalistes et Républicains. Le film est une somme d'obsessions pour le metteur en scène, qui a beaucoup mis de lui-même, tout en respectant la cohérence d'un récit essentiellement Espagnol. Cela n'a pas empêché le réalisateur Mexicain de saupoudrer de sa propre culture cette histoire magnifique: l'anecdote de Santi, le fantôme de l'eau, provient en effet d'une légende Mexicaine; un personnage de jeune garçon fasciné par le graphisme est une réinterprétation de la jeunesse du dessinateur Espagnol Carlos Gimenez, et bien sûr, Carlos est confronté comme Ofelia (Le Labyrinthe) et Elisa (The Shape of Water) d'un côté à une sorte de monstre surnaturel en la personne de ce fantôme vindicatif à la recherche d'une vengeance, de l'autre à un salaud, un bandit sans foi ni loi, qui n'affiche aucune prétention politique, mais dont le manque total de scrupules qu'il affiche nous fait dire qu'il est sans doute très proche du fascisme. De ces deux maux, le pire est bien sûr le deuxième...

Et del Toro accomplit avec ce troisième long métrage une oeuvre rigoureuse et absolument superbe visuellement, dans laquelle il transcrit à sa façon l'univers d'un Mario Bava réadapté pour l'Espagne, dans un décor dont il a choisi chaque centimètre carré, habitant son film de A à Z: choix des acteurs, pilotage du scénario recherche de tous les aspects esthétiques de son fantôme. Un film qui fait peur, mais plus encore par l'horreur palpable et réelle de la présence désormais acquise du fascisme et du Franquisme de l'Espagne de 1939, que par la présence incarnée du mal à travers un fantôme dangereux et jusqu'au-boutiste. D'ailleurs, comme une indication de la direction que va prendre le film, au beau milieu de l'école, une bombe qui s'est enfoncée dans la boue sans exploser, reste, comme un fantôme d'une autre sorte. Une bombe, oui, mais à retardement...

Car Santi fait peur, oui, mais lui, il ne fait pas exploser les enfants quand on le contrarie. Jacinto, si.

Del Toro trouve dans ses garçons qui s'entraident à l'orhelinat après s'être fait la guerre, de nouveaux Chiche-Capons (Les disparus de St-Agil, de Christian-Jacque) mais en moins bavards... Et à travers Casares et Carmen, les deux survivants paradoxaux d'une cause perdue, le metteur en scène nous offre l'image poignante de deux perdants sublimes, et c'est le reflet de toutes les interprétations fictives et littéraires de la Guerre d'Espagne, ce chaos qui aurait pu, ou du faire réagir les autres pays à l'époque...

 

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Published by François Massarelli - dans Guillermo del Toro Criterion
15 décembre 2019 7 15 /12 /décembre /2019 11:31

Un objet magique, un brave homme victime des circonstances, un riche égoïste capable des pires turpitudes afin de parvenir à ses fins, une petite fille innocente et peu loquace, un homme de main dangereux et sans aucun scrupule, et Ron Perlman... L'univers de Guillermo del Toro est déjà en place dans ce premier long métrage, un conte noir et ironique dans lequel le metteur en scène mélange adroitement conte de fées (Grimm plus que Perrault) et horreur, avec une grande pointe d'ironie...

Cronos, c'est une invention diabolique d'un alchimiste pour dominer le temps. Sauf que cet objet entraîne la perte de tous ceux qui le rencontrent sur son chemin. C'est ce qui arrive à Jesus Gris, un antiquaire d'un certain âge, qui découvre à la faveur d'un moment de jeu avec sa petite fille que dans une statue entreposée dans son magasin, un étrange objet attend qu'on le découvre. Mais une fois que cet objet (qui le rajeunit) aura pris possession de lui, c'est trop tard: il est pris au piège, et en plus un Américain, Angel de La Guardia, va tout faire pour s'approprier le système Cronos, avec l'aide de son neveu...

Alchimie, vampirisme, vie éternelle et possession... Ca fait beaucoup pour un seul film? Mais l'univers de del Toro, situé à l'écart des modes et des habitudes des genres qu'il aime tant, est suffisamment distinctif pour que la pilule passe. Et déjà ses héros, le grand-père Jesus et sa petite-fille Aurora, nous sont sympathiques, comme le seront plus tard les personnages principaux de The shape of water. Et le réalisateur s'amuse beaucoup à charger son décor et ses plans d'une multitude de signes qui sont autant d'invitations à suivre la piste: des références systématiques au temps, des statues en pagaille, non seulement chez l'antiquaire, mais aussi chez le bandit qui le poursuit, car celui-ci a passé sans doute des années à chercher le système Cronos, dans toutes les statues de tous les magasins d'antiquité de toute la terre... Cronos est un premier film, mais c'est un beau début, noir et précieux.

 

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Published by François Massarelli - dans Guillermo del Toro Criterion
7 décembre 2019 6 07 /12 /décembre /2019 18:55

Oscar du meilleur film en 1987, ce Dernier empereur a été tourné en Anglais, en Chine. Bertolucci a changé de façon évidente entre les prémisses du tournage (qui d'ailleurs était prévu pour un autre projet), et l'accomplissement parfois dans la douleur, parfois dans la félicité, d'un film qui allait lui faire reconsidérer sa vision politique des choses... Ce n'est pas rien.

Maintenant, il y a essentiellement trois identités de ce film: pour commencer, c'est une bien paradoxale biographie d'un homme qui n'avait pas de quoi se vanter: empereur à trois ans, obligé d'abdiquer avant sa puberté, et maintenu à sa place comme un fétu de paille ou forcé de quitter son palais-prison, puis forcé d'adopter l'idéologie de la Chine Rouge, Pu Yi est un éternel enfant, finalement incapable de se débrouiller tout seul, bref: élevé dans la certitude de sa divinité, il ne sait pas lacer ses propres chaussures. Et par lui, c'est la complexe histoire de la Chine, entre domination Mandchoue et tentation démocratique des Chinois, entre occupation Japonaise et guerres fratricides, entre victoire de Mao et Révolution culturelle, qui nous est contée à travers la vie d'un homme qui n'a pas tout compris et qui est resté toute sa vie un éternel enfant, privé de mère, de nourrice, puis d'enfance, ce qu'un leitmotiv de la première partie nous fait passer par l'obsession mammaire...

Ensuite, c'est bien sûr une prouesse à signaler: parti faire un film en Chine, Bertolucci a du essuyer des refus et des humiliations, avant de se retrancher sur l'histoire de Pu Yi. Mais après ces frustrations, il ne s'attendait sans doute pas que dans un geste de détente, on le laisserait tourner dans la magnifique Cité Interdite de Pékin... Une source de bonheur visuel constant dans le film, clairement. Et cette étonnante intrigue donne lieu à une série de flash-backs puisque toute l'histoire est revécue par Pu-Yi depuis sa prison, car il a été arrêté en tant que criminel de guerre, à la fin de la seconde guerre mondiale. Le metteur en scène tente parfois de trouver un souffle proche de celui de David Lean (c'était dans l'air du temps dans les années 80, voyez Spielberg et Pollack, voire Lean lui même, qui ont tous délivré des films épiques...), et donne à Peter O'Toole un rôle-clé, celui du professeur particulier de Pu-Yi... Enfin, Bertolucci vient à bout de son marxisme avec ce film, dégoûté de la partie de ping-pongé jouée par les autorités chinoises, partie dans laquelle il était, bien sûr, la balle.

Enfin, et c'est bien le problème de ce film, c'est un objet palpable, tangible, qu'on peut juger sur pièces. Il souffre d'un défaut récurrent, inévitable, même s'il est moins gênant que 1900, la fresque tournée par des acteurs qui parlaient quatre langues, et post-synchronisé à Cinecitta... Car je le redis ici, en ce qui concerne le son des films, l'Italie de 1987, est toujours hélas le pays de Mussolini, qui avait imposé le doublage pour contrer l'ingérence étrangère par le multi-linguisme! et Bertolucci, formé dans les studios Italiens, a fait comme d'habitude, c'est-à-dire imposé à ses acteurs de tourner en muet. Ils ont bien dit un texte (en Anglais), qui a ensuite été post-synchronisé pat un boucher charcutier, et c'est immonde... aucune synchronisation dans le film, et c'est encore pire dans la version longue. Le fait que Bertolucci lui-même ne soit pas un expert de l'Anglais n'arrange rien, quand on voit par exemple les efforts pénibles de Ryuichi Sakamoto pour balbutier la langue de Shakespeare.

Cela étant dit, ça n'enlève pas l'étrange majesté du portrait de ce fantoche magnifique, ni la philosophie étonnamment lucide du film, qui nous conte comment un homme finit par donner du sens à sa vie en s'inventant une responsabilité acquise à la dure (quand Pu-Yi découvre par le biais de la propagande Chinoise, les exactions japonaises dont l'empereur Mandchou s'est fait le complice involontaire, il va tenter d'en endosser la responsabilité par moralité), puis en trouvant une authentique occupation en tant que jardinier. Un homme qui a trouvé son sens, et qui finit par assumer... son individualité, tout en se réconciliant dans une ultime et sublime scène, avec son enfance perdue. Un homme privé de tout sens collectif, qui va trouver son bonheur contre le sens de l'histoire. C'en est bien fini du marxisme de l'auteur!

 

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Published by François Massarelli - dans Bernardo Bertolucci Criterion
2 novembre 2019 6 02 /11 /novembre /2019 16:31

Le 9 novembre 1979, un débat organisé à la BBC opposait deux représentants médiatiques de la Chrétienté et deux comédiens issus de l'éminente troupe trans-Atlantique Monty Python. L'objet du débat entre les deux troupes différentes de comiques était justement ce film, et sa sortie qui avait déclenché une tempête de protestations délirantes de la part d'un grand nombre de groupes religieux. En Grande-Bretagne notamment, le film a été accepté par l'organisme de censure central, ce qui voulait dire que la censure deviendrait en réalité locale: ça n'a pas loupé, les instances locales ont commencé à se déchaîner, généralement sous l'influence directe de groupes de personnes qui n'avaient pas vu le film...

Durant le débat, Michael Palin et John Cleese faisaient face à Malcolm Muggeridge, journaliste, essayiste et Catholique fervent, et à l'évèque de Southwark Mervyn Stockwood. Le débat en lui-même est une merveille d'humour, souvent involontaire, mais ce qu'il en ressort est assez affligeant: d'une part, il semble qu'il soit toujours difficile, même quarante années plus tard, de consacrer un film à la religion. D'autre part, les deux "opposants" au film étaient tellement nuls qu'on peut vraiment se demander ce qui motive encore tous ces groupes... Tout ça pour que deux misérables vieilles badernes en mal de publicité se lovent sur un fauteuil en accusant les comiques qu'ils ne regardent pas même en face d'avoir trahi le Christ ("Vous aurez vos trente pièces d'argent", pour les citer)... Mais en dépit de la perte de temps, cette heure de débat largement disponible sur le net, est l'occasion d'entendre Cleese et Palin qui a eux seuls sont sans doute les seuls membres de Python à pouvoir réellement représenter le groupe, résumer la vision globale des six comédiens sur leur film, une oeuvre qu'ils continuent aujourd'hui (sauf Graham Chapman, du coup) à défendre comme leur oeuvre la plus importante...La vérité donc est que loin de tailler un costard au Christ, le but des six membres de Monty Python était de s'intéresser au processus de mythification présent dans la Judée de l'époque des Evangiles, et de la prendre comme une sorte de terrain idéal pour représenter la naissance de toutes les religions, et plus important, des impostures qui en découlent. Et comme le soulignent les deux comédiens, durant tout le film, Jésus continue à vivre son destin, sans qu'il se passe quoi que ce soit pour l'empêcher de parler: le sermon sur la montagne est pris en exemple dans le débat, et c'est justement le moment qu'ont choisi les Pythons pour souligner qu'ils s'éloignaient de la vie du Christ littéralement, pour s'intéresser aux coulisses.

Rappelons donc l'intrigue de ce film unique en son genre: né le même jour, à la même heure et une étable à côté de Jésus, Brian (Graham Chapman) a eu l'étrange destin d'être considéré par erreur comme un messie, et d'aller jusqu'au bout alors que tout ce qu'il voulait, c'était globalement de vivre, en particulier pas trop loin de la belle Judith, mais aussi de régler son conflit intérieur: né de père inconnu, il lui est a en effet été dit qu'il était très probablement le fils d'un légionnaire Romain...

C'est une intrigue, beaucoup plus solide que celle de Monty Python's Holy Grail; et pour une fois, toutes les digressions possibles et imaginables sont totalement inscrites dans la continuité du film... Outre le fait qu'il soit luxueusement mis en scène par Terry Jones à son meilleur, le point fort de Life of Brian est précisément que l'humour, méchant voire corrosif, ne touche jamais la religion: il tourne autour, mais tout simplement parce que la cible est constamment les hommes qui l'exploitent... Le degré de réflexion du film est d'ailleurs impressionnant, avec un parallèle constant entre les épisodes et la manière dont les hommes se sont joyeusement fourvoyés ensemble, puis entre-tués, pour des histoires de liturgie, de saintes reliques et de lieux sacrés: en témoignent en particulier les scènes qui voient les curieux suivre Brian comme le Messie par malentendu... Ca commence par des gens qui décident d'enlever une sandale parce qu'il en a perdu une, et ça se termine par le lynchage d'un infidèle! Ce n'est pas la croyance à proprement parler qui est la cible, mais le dogme et l'insupportable tendance à l'obscurantisme.

Les Pythons réussissent même à se mettre d'accord sur un apport idéologique dans cet étonnant film puisque la leçon à retirer de tout ceci (et qu'auraient du suivre tous les critiques auto-proclamés de ce film, mais aussi les poseurs de bombes dans les cinémas qui  projetaient The last temptation of Christ sept années plus tard) c'est qu'avant de se jeter sur n'importe quoi pour en faire un dogme il conviendrait que l'homme réfléchisse. Et par ailleurs, comme le dit Brian à la foule, "vous êtes tous différents": la réponse dans le film est comique, je la cite donc... La foule, d'une seule voix: "oui, nous sommes tous différents!"... Puis un quidam seul au deuxième rang: "pas moi"...

Si j'ai cité cet incroyable débat au début de cet article, c'est sans doute parce qu'il montrait la noblesse de la comédie face aux arguments rassis, et aux manigances dogmatiques des deux invités qui n'étaient pas des Monty Python. L'âge désormais vénérable du film aidant, on a fini par vivre avec Life of Brian en bonne intelligence, et c'est tant mieux: d'abord parce que c'est un excellent film, et ensuite parce qu'il cristallise pour toujours le talent du seul groupe de rock dont aucun des six membres ne jouait ni ne chantait (sauf Eric Idle, bien sûr)... Et c'est parce qu'ils ont tous fini par tomber d'accord, que les six comédiens ont réussi à ce point à faire un film ensemble. C'est la force de cette production, qui est sans conteste la plus grande réussite cinématographique du groupe. Je pense aussi que c'est la seule, tant le premier film (Holy Grail) était, admettons-le, une vaste fumisterie, aussi soignée soit-elle, et le troisième, The meaning of life, ma foi, est surtout un épisode allongé du Flying circus. Pas le meilleur, du reste...

Mais je digresse à mon tour. Je vous invite à ne pas tenir compte de tout ce qui précède, et à prendre ce qui suit comme l'essentiel de ce qu'il faut savoir sur le film:

Life of Brian est une tentative de satiriser le passage de l'anecdote à la religion, et de faire de la comédie brillante dans les coulisses du sacré. C'est fait avec un texte brillant de bout en bout, des acteurs fabuleux, qui ne se limitent pas aux Monty Python, puisqu'on y reconnaît les amis Carol Cleveland, Neil Innes, George Harrison, Charles McKeown, Sue Jones-Davis, Spike Milligan et Terence Bayler (qui a presque autant de rôles que John Cleese)... On y raille aussi les leçons excessives de latin (Romani, Ite Domum) et Star Wars, dans une séquence idiote due à l'esprit malade de Terry Gilliam, on s'y moque avec classe des différences culturelles et de l'antisémitisme, on se moque de l'extrême gauche et de la révolutionnite aigue se muant essentiellement en diarrhée verbale (c'était, il est vrai, une époque où la gauche avait encore des cellules grises)...

Deux scènes pour finir: dans une séquence située au cirque, un supplicié fait courir le gladiateur qui doit le tuer, et ce dernier meurt d'une crise cardiaque: le condamné (Neil Innes) remercie la foule en faisant des bras d'honneur; dans la deuxième, les révolutionnaires ont un énième débat, et Reg (John Cleese) commet une erreur, celle de demander ce que les Romains ont apporté... Tous les participants ont alors un exemple à donner, rendant le message du leader impossible: les routes, le système d'évacuation d'eau, le vin... Un des présents avance même "la paix romaine", à l'approbation de tous!! 

Bref, c'est un classique. Quand à Muggeridge et Stockwood, tout le monde les a oubliés...

Addition (29 janvier 2020):

Depuis l'écriture de ce texte, deux de ses protagonistes nous ont, tristement, quitté: Neil Innes, compagnon de route, Python numéro 7bis, et musicien légendaire (il fit partie du merveileusement frappé collectif The Bonzo Dog Doo-Dah Band). Et bien sûr le grand Terry Jones: two down, four to go...

 

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14 octobre 2019 1 14 /10 /octobre /2019 13:23

Dans ce film qui fait suite à l'énorme succès largement mérité de Magnificent obsession, Sirk replace de nouveaux personnages interprétés par Jane Wyman et Rock Hudson dans les maisons d'une petite bourgade où en ces années dorées d'après-guerre qu'on a appelées les trente glorieuses, la principale préoccupation demeure "que vont penser les voisins?". Ca a même un nom en Anglais, on appelle ça "Keeping up with the Joneses"... Et c'est difficilement compatible avec le fait de vivre et d'assumer une passion amoureuse jusqu'au bout! Il est difficile dans ce cas de goûter à "tout ce que le ciel permet", si on regarde constamment derrière son épaule.

La preuve: Cary Scott (Jane Wyman) est une jeune veuve qui sort à peine de son deuil. Elle a deux grands enfants qui sont tous les deux à l'université, et qui sont tout à fait favorables à l'idée que leur mère puisse avoir une nouvelle vie amoureuse; ses amies la pressent de se mettre en quête, et certaines de ses relations, notamment un goujat qui s'appelle Howard, sont prêts à se sacrifier... Mais elle n'a personne. 

Et un jour elle sympathise avec le grand gaillard qui s'occupe de ses arbres: Ron Kirby (Rock Hudson) est jeune, beau, musclé, un brin ténébreux, un rien mystérieux... Le coup de foudre est réciproque. Mais quand il lui propose le mariage, Cary voit tout de suite la façon dont la situation va se jouer: les uns vont ricaner devant l'âge du blanc-bec, voire imaginer qu'il a demandé à Cary sa main dans le but de lui prendre son argent... Les autres vont s'imaginer qu'elle n'avait pas attendu le décès de son mari avant de fricoter avec lui. Et tous vont condamner cet acte de barbarie qui consiste pour une femme de la bonne société, de fréquenter un homme qu'elle a employé, et qui n'est pas de son monde. Et Cary recule, d'autant que ses amis, ses enfants même, lui reprochent ce qu'ils considèrent comme une indignité...

Une scène est frappante: Cary a réussi à persuader Ron de l'accompagner dans une soirée entre amis. Sur les lieux, on les attend de pied ferme, et les commentaires odieux vont bon train: vous croyez qu'ils oseront venir? Tout de même, un jardinier... C'est que Sirk a pris le parti, plus encore que dans son précédent film, de situer l'action dans les maisons, dans les cuisines, les salons; nous ferons toute la différence entre les habitations bohèmes des amis de Ron, et les maisons cossues du cercle dans lequel Cary évolue. Et les couleurs mobilisées par la photographie, traitées avec le son d'un peintre, sont frappantes, par le contraste qu'elles établissent entre les teintes jaunes, orange et rouillées de l'automne, ou le blanc hivernal d'un côté, et les couleurs primaires éclatantes créées par les hommes pour les gens les plus aisés: robes, voitures, meubles, tout se pare dans ces intérieurs de couleurs qui éclaboussent... Les couleurs de l'univers de Ron (généralement muni de sa chemise de bûcheron, et de bonnes grosses godasses d'un garçon qui travaille) sont plus complexes, plus riches, plus mystérieuses aussi. 

Et dans l'univers de Ron, on a une authentique ouverture sur la beauté du monde, littéralement: plutôt que d'accueillir des gens qui vont ramener tout à eux et se bousculer dans des soirées verbeuses, Ron a lui créé une gigantesque baie vitrée qui offre une vraie ouverture sur l'extérieur, la nature, et tout ce qu'on voudra bien y voir (philosophie, religion, amenez votre interprétation, le film s'en accommodera...): une façon de sortir de cette vanité stupide des apparences et des convenances, dont Cary a tant de mal à se défaire... Tout ce que ses amis ont pourtant à lui suggérer, c'est d'acheter... une télévision!

Le film est fascinant parce qu'il n'a, une fois de plus, pas peur de l'explosion des sentiments. Sirk joue ici une partition dont il est devenu un maître, à la suite de Stahl, de Borzage aussi, celle d'un mélodrame considéré comme un art de l'émotion cinématographique: il emporte tout sur son passage, comme le fait son disciple Almodovar... Et ce film, ramassé à une épure de 88 minutes, est un nouveau chef d'oeuvre.

 

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Published by François Massarelli - dans Douglas Sirk Criterion
29 septembre 2019 7 29 /09 /septembre /2019 13:16

La Universal pouvait vraiment compter sur Douglas Sirk pour non seulement effectuer un remake des mélodrames de John Stahl, mais mieux encore: il transcendait le matériau original, pour en faire des chefs d'oeuvre. C'est le cas de ce film, dans lequel le roman original de Lloyd Douglas est porté à des hauteurs encore insoupçonnées... Le livre est en soi une étrangeté, une sorte de salade mi-mystique, mi-profane, mais dont le fonds reste très Chrétien. Les deux films ont en commun de gommer cet aspect, ou pour Sirk d'en faire un simple motif pratique: un raccourci, en somme, permettant de véhiculer auprès d'un public qui a forcément lu la Bible un parallèle entre une philosophie exprimée dans le film, et le personnage fondateur de Jésus. C'est la seule aspérité religieuse dans le film, le reste laissant finalement la part belle à l'humain et au libre arbitre.

Le docteur Wayne Philips décède suite à une navrante coïncidence: un appareil qui aurait pu le sauver venait juste de quitter sa clinique en urgence pour sauver un play-boy accidenté, lorsqu'il a eu son attaque fatale. Bob Merrick (Rock Hudson), le miraculé, apprendra donc plus tard pourquoi les infirmières de l'endroit lui vouent une hostilité sans bornes. Parvenu à la suite de l'incident à se remettre en question, et subjugué par la jeune veuve du docteur, Helen (Jane Wyman), Merrick va prendre connaissance des agissements secrets du médecin, qui distribuait son argent pour faire le bien en douce autour de lui, sans rien attendre en retour. Mais Helen est hostile à sa sympathie et alors qu'elle tente d'échapper à une conversation avec lui, elle a un accident qui la laissera, semble-t-il, irrémédiablement aveugle... Merrick va donc tout tenter pour appliquer la philosophie du Dr Philips et aider anonymement la jeune femme à retrouver la vue...

Le film de Stahl jouait souvent la carte de la comédie, mais celui-ci en est totalement éloigné. C'est une production d'une classe folle, dans laquelle Sirk joue d'une palette fabuleuse de couleurs dues bien sûr au fabuleux Technicolor, mais il est aussi face à une formidable galerie de personnages, qui est frappante par le simple fait qu'aucun des êtres humains qui peuplent l'intrigue n'est négatif, voire antipathique. Il n'y a pas, ici, d'adversité humaine, juste des choix de vie, d'idéaux ou de conduite, essentiellement privés; et la philosophie du Dr Philips est une étrange façon de venir en aide à son prochain, à titre strictement privé. C'est même sans doute vaguement égoïste puisque Philips va finir sur la paille, et que son épouse et sa fille n'ont rien à se partager! Mais c'est sans doute l'exemple qui compte.

Et puis non, je retire ce que je viens de dire: dans un mélo, peu importe l'exemple, les autres, l'humanité, le monde, l'univers: c'est une affaire de sentiments, d'affection, et il ne s'agit pas tant de sauver un être humain, que de provoquer les conditions d'un amour absolu, inconditionnel, vibrant. C'était un peu le cas chez Stahl (qui reste aussi, ne l'oublions pas, l'auteur de Leave her to heaven dans lequel un tel amour se retourne contre tout le reste de l'humanité!), c'était toujours le cas chez Borzage, c'est souvent le cas chez Almodovar (qui ne cache pas sa dette envers Sirk, affirmée de film en film). Voilà qui replace la filiation des films de Sirk, qui vous prennent, vous assoient et ne vous lâchent plus, parce que comme celui-ci, ils sont souvent tout simplement sublimes.

 

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Published by François Massarelli - dans Douglas Sirk Criterion
28 septembre 2019 6 28 /09 /septembre /2019 17:13

C'est un retour au pays pour Jane Campion, qui a accepté une proposition de la télévision pour réaliser une suite en trois parties consacrée à l'autobiographie de Janet Frame, écrivain majeure de Nouvelle-Zélande. Mais si Janet Frame est éminemment Néo-Zélandaise, née par ailleurs dans une famille qu'elle qualifiait de "pauvre, puante et impopulaire", c'est aussi une dame qui a voyagé de par le monde, exerçant son métier en Angleterre et même un bref temps en Espagne; elle a aussi eu des aventures, pour ne pas dire des mésaventures: huit années passées en hôpital psychiatrique sur un diagnostic faussé de schizophrénie...

C'est surtout une héroïne qui va comme un gant au cinéma de Jane Campion, qui n'a pas attendu de réaliser des longs métrages pour s'intéresser voire se passionner pour des femmes fantasques, dotées d'une extraordinaire imagination. C'est déjà le sujet de A girl's own story, l'un de ses moyens métrages majeurs; c'est aussi commun à, en vrac, Sweetie, Portrait of a lady, Holly Smoke, In the cut et Bright star, sans oublier les deux différentes séries Top of the lake. Et bien sûr, c'est au coeur de The piano à travers les deux personnages joués respectivement par Holly Hunter et Anna Paquin.

Nous suivons donc Janet Frame, depuis sa plus tendre enfance (née jumelle, mais elle seule a survécu et l'autre enfant n'a pas même été nommée), une période difficile, d'extrême timidité et marquée par un ressenti cruel d ela violence du monde, un monde qui semblait ne pas être fait pour elle: trop pauvre, dotée d'une hygiène déplorable (elle perdra la plupart de ses dents vers la vingtaine), mal vue par ses camarades à l'école, puis au collège puis au lycée, parce que non contente d'être très sérieuse, Janet était aussi différente: sa touffe indomptable de cheveux bouclés roux, en particulier...

Mais c'est cette même jeune femme qui va devenir naturellement écrivain, le plus simplement du monde: en écrivant! Un don qu'elle cultive, mais dont le film semble nous dire qu'il a été pour beaucoup dans sa mise à l'écart. Les trois parties sont organisées de la même façon, en petites vignettes généralement chronologiques, et centrées autour des trois actrices qui interpréteront Janet: Alexia Keogh (enfance), Karen Fergusson (adolescence) et enfin Kerry Fox. Cette dernière paie constamment de sa personne, et jane Campion n'a pas son pareil pour filmer la détresse et la solitude d'un personnage face à l'absurdité d'un monde... cela dit, une formidable galerie de personnages souvent cruelle, son humour particulier et son goût immodéré pour le happy-end (du moins à cette époque, elle changera) nous permettent en plus d'ajouter au plaisir épique de cette merveilleuse expérience cinématographique: car bien qu'elle l'ait tournée pour la télévision, cette adaptation légèrement remontée (amputée en fait de trois minutes) a eu une belle carrière méritée en salles.

 

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Published by François Massarelli - dans Jane Campion Criterion
23 septembre 2019 1 23 /09 /septembre /2019 17:44

Ernst Lubitsch n'a jamais cessé, finalement, d'opposer un vieux monde sali, détruit et anéanti par l'horreur nazie, et un nouveau monde pétri d'idéal, de démocratie mais surtout dans lequel il y a bien une place pour toutes et tous... y compris pour cette fofolle de Cluny Brown.

Dans ce qui restera hélas comme le dernier film qu'il achèvera (Il décèdera durant le tournage de That lady in ermine), le réalisateur concrétise cette opposition en reprenant les contours de certains de ses films : de la culture « Mitteleuropa », qui informait tant de ses films d'avant-guerre et perdurait dans The shop around the corner et dans To be or not to be, il reste ici Charles Boyer qui interprète le personnage d'Adam Belinski, un professeur de l'université d'un pays de l'Est, qui en 1938 a fui le nazisme. Il est accueilli en héros par une famille de la haute bourgeoisie Britannique, qui se donne bonne conscience, alors que lui, essentiellement, est heureux de l'aubaine : il mange à l'oeil... Dans son parcours, il a rencontré une jeune femme qui l'enchante, une jeune débrouillarde de la classe ouvrière, Cluny Brown (Jennifer Jones), qui l'enchante : elle est nature, tout sauf sophistiquée, et en plus elle connait la plomberie. Durant le séjour de Belinski à Londres elle devient la bonne de la demeure qui l'accueille...

Tout en montrant de quelle façon les idéaux démocratiques de Belinski prennent dans sa situation une résonance concrète (où dormir, comment se loger, comment et où manger ? Voilà les questions qu'il doit résoudre chaque jour, et il est effectivement devenu un pique assiette aguerri), le personnage affecte une culture qui dépasse largement celle de ses hôtes : du coup le brave professeur aux manières étrangement directes va aussi, de Shakespeare, emprunter un peu du personnage de Puck, en devenant un lutin qui rapproche les êtres (son jeune ami Andrew et la dame de ses pensées) ou qui fait tout pour les éloigner (il assiste agacé au rapprochement de Cluny avec l'insupportable apothicaire local, et son hilarante maman (Una O'Connor). Mais surtout, il va mettre sens dessus dessous la belle ordonnance conservatrice d'une maison comme il faut, d'une société comme il faut, d'une Angleterre comme il faut.

Quand à Cluny Brown, elle n'est absolument pas faite pour quoi que ce soit qui puisse ne fonctionner qu'avec des convenances... elle va aussi vite découvrir que quand on a un talent naturel pour la plomberie, on a du mal à se marier... en Europe. Direction les Etats-Unis, donc, et tout le monde y trouvera son compte.

Quant au reste, eh bien... c'est du Lubitsch : délicieux, farfelu, drôle, et irrésistible.

 

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Published by François Massarelli - dans Ernst Lubitsch Comédie Criterion
8 août 2019 4 08 /08 /août /2019 17:03

L'un des films les plus connus de son auteur, mais c'est un paradoxe, car en réalité Capra honorait ainsi une commande, avant de s'engager dans l'armée à sa façon, puisqu'il participera en cinéaste à l'effort de guerre. La Warner avait distribué Meet John Doe, son premier film indépendant après sa longue période à la Columbia. Meet John Doe étant un échec commercial, il est probable que le studio demandait ainsi à son réalisateur star d'un jour, un rattrapage... 

La pièce de Joseph Kesselring était dores et déjà un succès énorme, et empêchait la sortie du film avant 1944. Mais le principal enjeu de ce qui ne pouvait qu'être un succès cinématographique à son tour, était de faire du cinéma avec du théâtre. Des ajouts ont été effectués à l'intrigue et au dialogue, principalement au début, pour donner un contexte proche de la screwball comedy: le pointilleux critique dramatique Mortimer Brewster (Cary Grant) va se marier avec Elaine (Priscilla Lane) et avant de partir en lune de miel, il passe chez ses tantes adorées, deux vieilles dames excentriques qui vivent avec l'un des deux frères de Mortimer, Teddy: celui-ci, atteint d'une douce folie, se prend pour Theodore Roosevelt. Chemin faisant, Mortimer va découvrir que les deux coeurs d'or se sont lancées dans une mission: supprimer des pauvres hères isolés pour alléger leur misère. Elles s'apprêtent d'ailleurs à enterrer le douzième à l'arrivée de leur neveu...

Et la cerise sur le gâteau, c'est que le troisième des frères Brewster, Jonathan (celui qui a mal tourné), revient se cacher chez ses tantes, avec deux "amis": le mystérieux "Docteur" Einstein, et un cadavre en plusieurs morceaux. Menaçant et très énervé contre son comparse qui lui a bricolé la tête de Boris Karloff en guise de camouflage, recherché par les polices de tous les Etats-unis après son évasion, Jonathan va semer la pagaille... Et Mortimer qui se rend compte qu'entre ses deux frères et ses deux tantes, il est plutôt servi, n'est pas près de partir en lune de miel...

C'est un festival de rire, de gags et de grands moments de jeu. Ce n'est pas subtil, non, et on voit bien que Cary Grant avait comme mission d'en faire des tonnes, développant avec génie un art de la réaction extrême qui tient autant du cartoon que des traditions de la comédie. Et si Capra est un peu en vacances, à l'écart de son univers, il est évident, d'une part, qu'il a pris sa mission d'adapter une pièce avec sérieux, et ne s'est pas contenté de filmer, loin de là (sa technique est exceptionnelle, et son montage renversant de réussite, créant un tempo et une tension formidable), mais ça ne l'a pas empêché de diriger ses acteurs comme il savait si bien le faire dans ses comédies. Et il est servi! Raymond Massey, Peter Lorre, Jack Carson, James Gleason, Edward Everett Horton, sont tous brillants. Pas de quoi bouder son plaisir: ...Chaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaarge!!

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Frank Capra Criterion Cary Grant Edward Everett Horton