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16 janvier 2022 7 16 /01 /janvier /2022 09:15

1925: dans le Montana, deux frères, les Burbank, dirigent un ranch. Tout les oppose, Phil (Benedict Cumberbatch) est un rustre qui vit au plus près de la nature, alors que George (Jesse Plemons), le délicat, aspire à une vie sobre et simple. Phil est obsédé par le souvenir de son mentor, un cow-boy disparu 20 années plus tôt. Quand au hasard d'une transhumance des bovins ils font une halte à Bleech, un petit village perdu, ils mangent dans un petit restaurant tenu par Rose (Kirsten Dunst), la veuve d'un médecin, et son fils Peter (Kodi Smith-McPhee). Pendant que Phil amuse la galerie en se moquant cruellement de l'adolescent, George est intéressé par Rose, qu'il revient voir de temps à autre. Quelques semaines plus tard, il annonce à son frère qu'il s'est marié avec elle...

Commence pour Rose un parcours du combattant: la vie au ranch est difficile à cause de Phil qui est odieux avec elle. En l'absence de George, elle commence à boire plus que de raison, et n'a plus qu'une motivation: éviter son beau-frère. De son côté, celui-ci va revenir sur sa première impression et devenir l'ami de Peter: l'adolescent se laisse faire, et tout en continuant ses études de médecine, il accompagne Phil dans ses sorties et reçoit son enseignement de la vie à la dure...

Une veuve, accompagnée d'un enfant, qui épouse un brave homme un peu gauche, avec un homme qui a fui la civilisation pas loin, sans oublier le fait que Rose joue, très mal d'ailleurs, du piano. Oui, on y pense, et c'est inévitable: le film reprend le schéma de The piano, mais ce n'est ni la même intrigue, ni le même sujet... Jane Campion a toujours aimé inventer des personnages qui sont seuls en toutes circonstances, y compris accompagnés, et ses quatre individualités ici sont quatre personnes démunis face aux autres. Phil recourt à l'agression, la provocation et se fait toujours plus rustique qu'il n'est vraiment. Celui qui fut un brillant étudiant avant de rencontrer un cow-boy pour lequel il a éprouvé une véritable passion, choisit de ne pas se laver plus parce qu'il sait que ça choque tout le monde (en plus d'être assez peu ragoûtant) que parce qu'il n'en aurait ni le temps ni l'opportunité: après tout, il a une salle de bains... George, lui, est un homme doux et fragile, un peu simplet aussi. Comme Baines dans The piano, il n'entend rien à la musique, mais il souhaite plus que tout rester dans la société des hommes. Des deux frères, c'est celui qui est moins à l'aise sur un cheval que dans un dîner, avec tenue de soirée... C'est lui qui a gardé un contact avec ses parents, Phil ne leur parlant manifestement plus. Rose était mariée à un médecin, dont on apprendra qu'il s'est suicidé au terme d'une vie d'alcoolique: c'était en 1921, en pleine prohibition et dans le Montana on n'a pas attendu 1919 pour interdire l'alcool: c'était déjà effectif en 1916. Ce qui veut dire que tout l'alcool consommé dans le film est probablement de l'alcool de contrebande, et qu'en 1921 le Dr Gordon a perdu la vie en consommant du poison: le suicide n'était qu'un point final... L'alcool reste l'échappatoire de Rose devant la vie dure que lui mène Phil, et qui n'est finalement qu'un symptôme d'une situation plus large, j'y reviendrai. Elle est, en tout cas, confrontée à l'échec de sa vie, aussi bien quand elle s'avère incapable de défendre son fils face à ses consommateurs dans son restaurant, ou bloque devant un piano alors que naïf de mari a invité se parents et le gouverneur de l'état (Keith Carradine) afin de l'écouter jouer... Enfin, Peter se défend comme il peut, c'est à dire assez mal au début. Etudiant en médecine, il tranche sur les cow-boys par sa gaucherie physique (grand, maigre, peu à l'aise dans son corps), et il est inévitablement la cible des moqueries des employés du ranch dès que Phil le décide; il confectionne des fleurs  en origami, une occupation que Phil se fait un plaisir d'assimiler à de la faiblesse; il ne sait pas tenir à cheval, et il a "un ami" qu'il refuse de laisser venir au ranch, parce qu'il sait que ça ne passerait pas bien avec le beau-frère de sa mère... Mais il veut aussi être chirurgien, et dans une scène étonnante, on découvre qu'il a de la ressource: il tue un lapin de sang-froid pour le disséquer...

Phil a vampirisé le ranch, tout ce qui s'y passe est ce qu'il a voulu, et George semble n'être qu'un pantin pour lui, qui maintient un semblant de vie sociale (le Montana de 1925, ce n'est pas Broadway, on s'en rend compte assez vite). Mais il y a plus: Phil a une vie intérieure, un souvenir qui le hante, celui de Bronco Henry... Le mentor, celui qui a appris aux deux frères tout ce qu'il fallait savoir dans leur métier, celui dont les reliques sont constamment revisitées par Phil et montrées à Peter dans un geste patrimonial: une selle exposée dans une grange, avec une plaque commémorative, est la version officielle d'un mausolée à son souvenir... Mais Peter découvre qu'une cabane hâtivement construite à l'écart du ranch contient d'autres objets, plus secrets: notamment des magazines fin de siècle de "culture physique", soit un beau prétexte pour étaler des corps d'athlètes nus. Peter, qui a surpris Phil se baignant nu dans une rivière (il porte autour du cou une autre relique, une serviette blanche, ou qui le fut, marquée aux initiales de Bronco Henry...) a compris le lien qui unit Phil et son ancien maître... Il a compris aussi assez vite quel lien Phil souhaiterait établir avec lui. C'est en toute connaissance de cause qu'il accepte ses "enseignements". Et Rose l'a sans doute aussi compris, puisqu'elle fait tout pour empêcher Phil de lui "voler" son fils...

Mais ce que le film conte en priorité, c'est, d'une certaine façon, la disparition de la femme. Chez Jane Campion, l'affirmation de la féminité est toujours un combat, qui passe par la sexualité (In the cut, The piano, Sweetie), la vie sociale (Portrait of a lady, Two friendsA girl's own story), le vêtement (The Piano), la famille (Sweetie), l'éducation (An angel at my table), la spiritualité (Holy Smoke), la confrontation enfin à la masculinité, en essayant de trouver un pied d'égalité (Top of the lake, en particulier la première série, mais aussi Bright star, The piano voire In the cut et Holy Smoke). Dans le moyen métrage After hours, en 1984, elle montrait aussi les difficultés de la jeune femme a faire valoir ses droits face à une affaire de moeurs... Mais ici, le combat semble perdu d'avance, et pour longtemps: Rose, avant même d'être confrontée à Phil, a connu une vie difficile et on imagine (le film n'est jamais explicite à ce sujet, mais on peut y lire entre les lignes) que la mort du Dr Gordon a été autant une délivrance qu'une malédiction. C'est en tout cas l'impression qu'il ressort d'une discussion entre Phil et Peter sur l'alcoolisme de sa mère... Mais au ranch, les deux femmes à domicile (on reconnaît Genevieve Lemon, Sweetie, qui revenait également dans The piano et Top of the lake) sont des domestiques totalement dévouées à tout ce que leur imposera ou demandera Phil. L'arrivée des parents Burbank donne un moment l'illusion d'une soudaine irruption de la vraie vie, mais l'incapacité de Rose à jouer du piano, et la gêne causée par l'irruption odoriférante de Phil, cassent toute possibilité pour Rose de vraiment s'affirmer, ce dont George, bien sûr, ne verra rien du tout! C'est une fois la menace partie que Rose recevra un signe de sa belle-mère, le don d'un ensemble de bijoux, qui est un geste d'une grande force: un signe d'espoir... Au passage, si les femmes ont des difficultés à s'affirmer, on notera que le père Burbank, un vieux barbu un peu à côté de la plaque, est le type même d'un père faible, dépassé par les événements, qui renvoie un peu au père de Sweetie... les abus sexuels en moins. Kirsten Dunst joue magnifiquement de son physique entre deux âges, et ne lâche rien sur la déchéance physique qui accompagne l'alcoolisme; chez Jane Campion, les femmes vieillissent, on se souvient de Nicole Kidman dans China Girl, ou des hippies sexagénaires dont certaines déambulaient nues dans la Nouvelle-Zélande de l'autre saison de Top of the lake

Cette difficulté à faire exister la femme s'accompagne de la description d'une emprise, même si elle ne sera qu'apparente: bien sûr, Phil est le maître de son ranch, et s'il a décidé de faire de Peter son ami et disciple, on l'imagine aller au bout de l'expérience... Mais notons aussi que l'ensemble du film se résout dans une lente montée vers son dernier quart d'heure, et qu'on y verra que chaque geste qui aura précédé est lisible sur un certain nombre de niveaux. Quand on voit Peter déposer sur la tombe de son père des fleurs en origami, est-ce un hommage naïf, ou une affirmation militante de sa propre différence, comme un défi vis-à-vis de celui qui a bien failli détruire sa mère? Peter a reçu, symboliquement, un héritage: celui d'un passage de son père par une corde, et c'est cet objet même qui va être utilisé par Phil pour attirer vers lui le jeune garçon; Peter, lui aussi, va utiliser cette corde, mais il va aussi se l'approprier à sa façon en en changeant le sens. Le film montre plusieurs aspects de cet héritage intime, à travers les personnages de Phil et Peter exclusivement. Les autres sont exclus de ce type d'échange... Ils sont exclus aussi d'un passage par le mythe: le titre, par son recours à un obscur psaume (qui est cité visuellement quand Peter consulte la Bible) installe déjà l'idée d'une violence et d'une menace qui ressortent du mythe. Phil affirme à ses hommes qu'il a vu, lui, dans la montagne, quelque chose qu'ils ne verront jamais: le seul à le rejoindre sur ce point, c'est Peter, qui ira justement seul dans la montagne pour se livrer à une expérience sur un veau mort, une de ces carcasses victimes de l'anthrax, indiquées par Phil qui ne s'en approche jamais. Un geste qu'on prendra dans un premier temps pour une tentative de faire une expérience afin d'apprendre la médecine. Mais on a tort... Enfin, Phil et Peter sont, excluant de fait les autres humains qui les entourent, deux conceptions opposées de la masculinité. Ils dominent le film, dans une atmosphère d'homo-érotisme assumée et lente, et The power of the dog est l'histoire de l'affirmation décisive d'une personnalité. Un élément qui permet à tout ce qu'on apprendra sur le chemin de ne jamais être gratuit...

Depuis toujours Jane Campion sait magnifiquement intégrer ses personnages dans un décor, et elle est particulièrement servie par les paysages qui sont le théâtre du film: ce n'est pas le Montana, en l'occurrence, mais la Nouvelle-Zélande, où filmer a été bien plus pratique en cette période délicate. Qu'elle ait réussi à aller au bout de son projet est un incroyable exploit, et elle a vraiment bien profité de ses paysages. C'est à couper le souffle: l'ombre de Days of heaven passe parfois dans le champ. La musique de Jonny Greenwood, ses cordes entre deux époques et son piano maladroit s'intègrent très bien dans cette histoire de domination et de vengeance, et on retrouve le sens légendaire du détail de la cinéaste: vêtement, décor, objets, mais aussi tâches de vieillesse, boucles, plaies, saleté ou paires de chaussures: chaque détail compte, comme ce doigt aperçu en très gros plan dans The piano, qui touchait par un minuscule trou dans le bas, la peau de Holly Hunter. Les montagnes grandioses, les initiales d'un mort sur une serviette, l'infiniment grand ou le ridiculement petit, chez Jane Campion chaque image compte. Chaque film compte aussi, et The power of the dog, merveilleux retour au cinéma (enfin, presque) de Jane Campion est l'un des plus beaux de ses 10 meilleurs films...

 

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Published by François Massarelli - dans Jane Campion Western Criterion
4 décembre 2021 6 04 /12 /décembre /2021 10:47

Okajima (Tokihiko Okada) travaille dans une compagnie d'assurances de Tokyo, où la prime annuelle va bientôt être distribuée. Au milieu de a fébrilité ambiante ( le bonus est bien plus avantageux qu'anticipé) il remarque un vieil employé prostré: il vient d'être mis à l'écart. Okajima, poussé par les autres, va se plaindre du traitement réservé à son collègue, et est licencié. Commence alors pour lui la galère de devoir trouver un travail alors qu'il est trop qualifié, l'humiliation pour lui et sa famille quand il doit accepter des travaux indignes, et finalement l'entraide des anciennes fréquentations universitaires...

Et pourtant c'est bien une comédie, assez typique de la façon dont Ozu traite de la vie quotidienne avec un regard inspiré de Harold Lloyd, son idole! La vie de tous les jours ne vient malgré tout pas en droite ligne de Safety last, ou de Hot water, deux films qui restent fermement optimistes, mais plus d'une lecture subtilement contestataire vis-à-vis du capitalisme triomphant adopté par le Japon impérialiste... Le patron d'Okajima est montré classant des bagues de cigare de sa collection avant de se livrer à un licenciement sec: Ozu charge le patronat, d'une façon étonnante, et qui lui passera d'ailleurs assez rapidement, pour adopter en permanence le point de vue d'un homme victime de comportements plus que de circonstances... On n'est pas non plus devant un pamphlet communiste, le licenciement d'Okajima étant après tout provoqué par la vindicte syndicale des collègues, qui le poussent à agir tout en s'écrasant!

Mais cette lecture sociale ne fait de toute façon absolument pas de ce classique, l'un des meilleurs films muets de son auteur, un brûlot. Son propos est plus d'étudier avec sa caméra placée au plus près des hommes et des femmes, l'effet de l'embarras sur les gens, la façon dont les dispositions économiques défavorables s'insèrent entre les gens et le bonheur. Okajima chômeur devient irascible, colérique, perd patience avec ses enfants; Mme Okajima ne comprend pas que son mari s'abaisse à accepter de devenir homme-sandwich, par exemple... 

Tout cela n'empêche pas les gags, comme une ouverture très chorégraphiée avec une revue de détail à l'université (tous les étudiants y portent un uniforme) effectuée par un professeur excentrique (Tatsuo Saito, très présent à l'époque dans les films d'Ozu), puis une séquence enlevée et osée, où les toilettes communes deviennent le seul endroit où les employés peuvent aller compter les sous de leur prime! La dernière partie permet au professeur facétieux de revenir et au ton de redevenir léger, mais on ne s'y trompera pour autant pas: quand Okajima retrouvera du travail, ce sera pour quitter Tokyo, déraciner sa famille et affronter l'inconnu. Toute opportunité a sa part d'ombre...

Pour finir, la petite fille aperçue en haut sur la gauche de la photo, n'est autre qu'Hideko Takamine (1924 - 2010), actrice qu'on retrouve souvent chez Mikio Naruse, et qui fera jusqu'aux années 70 une belle carrière...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Comédie Yasujiro Ozu 1931 Criterion *
16 septembre 2021 4 16 /09 /septembre /2021 11:35

New York, 1957: dans les rues, la nuit, les gens sortent. Un homme a l'air préoccupé: c'est Sidney Falco (Tony Curtis), l'agent de quelques artistes, et il a un problème: son "ami", le chroniqueur star des nuits New Yorkaises, J.J. Hunsecker (Burt Lancaster) lui a confié une mission dont il n'a pas pu s'acquitter et maintenant l'homme de média, faiseur intransigeant de rois et de princes, lui refuse son soutien et sa fréquentation... Il va tenter le tout pour le tout, en essayant de rattraper son échec: de n'avoir pas pu séparer Susan, a soeur de Hunsecker, de son nouveau petit ami, un guitariste de jazz dont le quintet est la coqueluche des boîtes de jazz... La course au ragot et à la manipulation est lancée, sous la direction obsessionnelle de Hunsecker...

C'est un univers très malsain qui nous est présenté, et bien qu'il n'y ait rien ici que du politique, en quelque sorte, dans les coulisses crapoteuses d'un mode du spectacle nocturne, c'est un film noir. Autant par la thématique que par la réalisation de Mackendrick, qui profite avec James Wong Howe de tout un savoir-faire en matière de photo, intimement lié au genre roi des années 40 et 50.

Le réalisateur Anglais a choisi de baigner ses acteurs dans un New York qui est toujours authentique, et souvent tourné dans les rues même avec post-synchronisation des dialogues; les protagonistes évoluent systématiquement dans ce monde nocturne qui est le leur, et le personnage de Hunsecker, central, ne nous sera révélé qu'au bout de 25 minutes, qui sont malgré tout une exposition rigoureuse de son importance: la peur qu'il suscite chez les uns et les autres, l'importance de ses chroniques quotidiennes, tout nous prépare à la froideur d'un homme qui est sans doute la plus effrayante des créations de Burt Lancaster! Mais une fois le personnage révélé, le reste sera baroque: un salaud complet, vivant dans une tour d'ivoire au-dessus des médiocres, et qui dit à un sénateur face à lui qu'il n'est qu'un médiocre, c'est l'un des plus grands misanthropes du cinéma! ...Et un sacré psychopathe aussi. 

Si Mackendrick s'est fait connaître par des comédies en Grande-Bretagne, on aura du mal à considérer que ce film fasse partie du genre; pourtant la méchanceté militante des dialogues, la petitesse des personnages (Falco en est un beau spécimen, lui qui ne vit que pour plaire à son "supérieur" car le bon plaisir du prince est sa seule chance à lui de s'élever) ne se situent pas très loin du Wilder des jeux de massacre, mais aussi de ce diamant noir qu'est The Apartment. Et ce film sur un médiocre qui voudrait tant plaire à un sale type ne vous laissera pas indemne: il offre une vision du monde de la nuit qui a été rarement vue au cinéma, et rarement avec autant de méchanceté. 

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Alexander Mackendrick Criterion
3 septembre 2021 5 03 /09 /septembre /2021 17:37

C'est la rentrée à Ridgemont High School en Californie du Sud. Les seniors tentent de trouver un sens à leur vie, et une perspective d'avenir. Les autres tentent pour leur part de trouver l'amour ou du sexe, c'est selon, ou tout simplement de profiter au maximum de leur jeunesse sans trop perdre de cellules cervicales, comme Jeff Spicoli, le "stoner" officiel du lycée...

Beaucoup de personnages, dans ce qui est par essence, en référence au genre même du high school movie, un film choral. La grande surprise est que tous ces personnages sont admirablement définis, et échappent malgré tout aux clichés (sauf Spicoli, mais Sean Penn est tellement bon qu'on lui pardonne tout, surtout quand, au téléphone pour prouver à un copain qu'il est complètement défoncé, il se tape consciencieusement le crâne avec une chaussure...). Tout en restant constamment sur le fil du rasoir, le film évite l'écueil de la vulgarité gratuite et la caricature est d'une grande subtilité: grâce probablement au travail de repérage effectué par le scénariste Cameron Crowe, qui a carrément endossé en secret le rôle d'un lycéen pour prendre des notes...

Même les coupes et aménagements apportés par le studio (Universal en l'occurrence) ont malgré tout laissé intactes la plupart des transgressions du film, qui avait une tâche redoutable: venir après le foutraque Animal house, une comédie estudiantine de John Landis qui avait été un énorme succès... le montage a donc été refaçonné parfois contre la volonté d'Amy Heckerling afin de s'approcher de ce modèle. Mais Fast times va plus loin qu'Animal house qui reste fermement ancré sur la caricature.

C'est drôle, attachant, et parfois bien brut de décoffrage: il y est question, bien entendu, de dope, de triche, de masturbation, de drague, de perdre sa virginité, de garder sa virginité, d'avortement, de travail au fast-food, et parfois de travail scolaire, grâce à un professeur qui a bien du mérite: Ray Walston incarne Mr Hand, professeur d'histoire obsédé par le fait que la plupart de ses élèves tendent à amener leur vie privée dans sa classe. Sinon, quelques jeunes acteurs au gré des scènes: Jennifer Jason-Leigh, Phoebe Cates, Judge Reinhold, Forest Whitaker, voire Nicolas Cage ou Anthony Edwards, sont tous là... Et le film possède un privilère certain par les temps qui courent, c'est le classique ultime des consommateurs du vidéo-club où travaillent Steve et Robin dans Stranger things, les garçons de la série ont tous un souvenir ému de Phoebe Cates.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Criterion
6 août 2021 5 06 /08 /août /2021 17:42

Un frère et une soeur, en villégiature sur la côte ouest de la Grande-Bretagne, à deux encablures de Bristol, tombent en arrêt devant une magnifique maison totalement vide... Ils décident de l'acheter, et ça tombe bien car elle est à vendre, en dépit des réticences de la petite-fille du propriétaire... celle-ci est en effet très attachée à la bâtisse, seul lien tangible avec la sombre histoire de sa mère, disparue dans de tragiques circonstances quand elle avait trois ans. Les Fitzgerald achètent donc la maison, et s'installent. Très vite ils vont se rendre compte que les rumeurs qui en font une maison hantée pourraient avoir un petit fond de vérité... Et ce fantôme, qui pourrait bien être la mère de la jeune Stella, a l'air bien vindicatif...

C'est un modèle de film de fantômes, dans lequel on entre en toute tranquillité, avec douceur et une pédagogie qui ne se voit pas. Les effets de terreur sont dosés avec un goût permanent, et c'est en plus servi par un ensemble de comédiens (Donald Crisp, Ruth Dwyer, et surtout le toujours impeccable Ray Milland) qui n'ont pas à se forcer pour avoir l'air Britanniques... Puisque comme les films "Anglais" d'Hitchcock réalisés après 1940 (Rebecca, Suspicion), ce long métrage a été tourné en Californie. C'est un modèle de dosage, donc, et c'est doté d'une intrigue qui évite les pièges de la complication à l'extrême.

Les ingrédients y sont subtilement dosés, avec des passages obligés du genre: les ragots malsains de la populace, le médecin dépositaire de l'histoire locale, portrait hanté (comme dans Rebecca) et surtout la sacro-sainte séance de spiritisme... C'est aussi un film dans lequel les secrets, le passé, le passif même des personnages, semble faire tout le travail, et derrière ces manifestations fantomatiques, c'est tout un passé inavouable qui va faire surface. 

 

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Published by François Massarelli - dans Criterion Boo!!
5 août 2021 4 05 /08 /août /2021 06:39

Un couple de Parisiens, Marianne (Romy Schneider) et Jean-Paul (Alain Delon), se prélasse à St-Tropez au bord d'une piscine: ils ont emprunté la villa somptueuse d'un copain, et passent tout leur temps dans l'eau, ou autour. Mais un coup de téléphone leur annonce la venue d'un copain, Harry (Maurice Ronet), celui qui a réussi. Il débarque avec sa fille, une jeune femme nommée Penelope (Jane Birkin), qu'aucun des deux ne connaissaient, et les ennuis commencent: car Harry est un séducteur, et il a clairement un passé avec Marianne. Pour sa part, Jean-Paul est agacé par son ami, et intrigué par Penelope...

Si Harry va être le révélateur, on a vu, nous, déjà, qu'entre Marianne et Jean-Paul, c'était compliqué: on passe d'une quasi-étreinte passionnelle au bord de la piscine, avec Jean-Paul qui se dépêche de finir de déshabiller sa compagne, à une chamaillerie qui met un terme aux rapports... De câlin hâtif en bouderie, il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. D'ailleurs, quand Marianne lui dit "devine qui vient de téléphoner", Jean-Paul lui répond par une question: "qu'est-ce que tu veux que ça me foute?"

On parle, mais on parle peu dans le film: c'était la mission imposée par Deray à Jean-Claude Carrière. A la place, on regarde et on se regarde, on s'observe, on s'épie... il s'installe très vite un jeu sensuel que le dialogue parcimonieux viendra parfois étayer ou expliciter, et puis parfois pas. Harry dévore Marianne du regard, Marianne a du mal à l'en dissuader, Jean-Paul convoite Penelope, et cette dernière, le personnage qui parle le moins, est en fait celle qui semble le plus sentir le vent tourner, et deviner que derrière cette aimable rencontre de vieux amis, il y a un drame qui se profile...

C'est un huis-clos humide, et il a le paradoxe de se jouer en plein air, par des personnages qui sont, apparemment, en totale liberté, mais choisissent de rester "cloîtrés" autour de la piscine, et celle-ci qui aurait du être le théâtre des passions, va devenir le lieu d'un crime. Deray a beaucoup exploité le fait qu'il n'y a que quatre personnages, si on excepte quelques scènes, et s'est manifestement amusé à sortir du cadre des films policiers plus classiques... Il dresse ici le portrait en creux d'une jet-set piégée dans l'ennui, les faux semblants, et l'échec de l'amour. Et derrière chaque personnage, il semble y avoir des secrets inavouables, du moins en 1969... Le film est connu pour l'érotisme de ces corps autour d'une piscine, mais passé une demi-heure, tout le monde se rhabille, comme pour essayer de cacher les éléphants nombreux qui se cachent dans la pièce...

 

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Published by François Massarelli - dans Plouf Noir Criterion
8 juillet 2021 4 08 /07 /juillet /2021 18:18

Un homme du Sud (Nick Nolte), dont la vie est en pleine déconfiture, apprend a tentative de suicide de sa soeur jumelle... Ce n'est pas la première fois, et dans une famille meurtrie, ce n'est pas non plus le premier drame. Il doit se rendre à new York où elle vit, afin de rencontrer le Dr Lowenstein (Barbra Streisand), la psy de Savannah, car cette dernière fait un blocage sur tous ses souvenirs. Tom sera donc la mémoire de sa soeur, et va du même coup vivre deux expériences inattendues: d'une part, il va subir une thérapie imprévue, et d'autre part, il va tomber amoureux...

S'il fallait définir un genre pour ce film (drame sentimentale psychanalytique à révélations dosées?) ce serait une catastrophe, car personne n'aurait envie de le voir! Or c'est une merveille de délicatesse, avec quelques défauts, on ne demande pas la lune et c'est aussi le deuxième film d'une relative novice, après tout... Novice? Voire! Barbra Streisand, qui a produit et réalisé en plus d'interpréter, sait parfaitement ce qu'elle veux, donc si parfois l'impétuosité rocailleuse de Nolte nous énerve (un peu) c'est qu'il est comme ça. La réalisatrice a repris à son compte la méthode d'un Wyler, dont elle a admiré le talent quand ils ont tourné Funny girl ensembles, en la mâtinant de sa propre démarche: des séquences construites autour des personnages, des personnages construits autour des acteurs, et avec une préparation par des semaines intenses de répétition...

Et la réalisatrice, mine de rien, aborde des sujets qu'on n'attendait pas y compris de ces "thrillers psychanalytiques", qui sont souvent plus vides qu'autre chose. Ici, c'est par hasard qu'on découvrira les secrets de la famille Wingo, des secrets enfouis dans la vase des marécages de Caroline du Nord...

Le résultat est là, comme dans Yentl, qui il faut le reconnaître partait de bien plus loi, étant à la fois une comédie musicale ET reconstitution réaliste! On s'attache fortement à ces personnages, et on fermera les yeux sur l'avalanche occasionnelle de bons sentiments. Et le fait est que le film nous montre, sans crier gare, un parcours psychologique qui prend un tournant inattendu et qui passe par l'un des univers les plus absents de toute l'histoire du cinéma! la fragilité masculine... L'approche de la mise en scène nous laisse assez convenablement baba, bien plus que la détestable mode vestimentaire de l'époque...

 

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Published by François Massarelli - dans Barbra Streisand Criterion
10 mai 2021 1 10 /05 /mai /2021 16:29

L'intrigue? Il s'agit de la vie de Rembrandt van Rijn (Charles Laughton), à partir de la mort de son épouse, et la déchéance de plus en plus cruelle de l'artiste qui se refuse à peindre comme on le lui demande... Alexander Korda avait réussi trois années auparavant avec son Henry VIII un coup d'éclat spectaculaire, et entendait bien le refaire...

Mais le cinéma a changé en trois ans: l'évidente coquinerie du film précédent est ici escamotée au profit de l'histoire d'une chute, celle d'un artiste destiné à ne pas être reconnu de son vivant. Pour Laughton, c'est un défi personnel dont il se ire avec les honneurs, celui de montrer la vie d'un homme qui va physiquement changer de manière spectaculaire entre le début et la fin du film. Il est accompagné, pour un temps, par madame Laughton, Elsa Lanchester qui interprète la deuxième épouse du peintre: rien que pour elle, le film vaut le détour!

 La peinture reste étonnamment à l'écart du film, à l'exception d'une anecdote autour de la commande de La Ronde de nuit, et de citations, notamment un autoportrait final... En lieu et place, Korda se plaît à recréer les ambiances d'Amsterdam au XVIIe siècle, et du même coup retrouve une part de ce qui fait la peinture du génie. Mais une fois de plus, devant un film de Korda, on se rend compte à quel point il se voulait, essentiellement, le passeur des émotions des autres... Le film ne cache rien, ici derrière l'évocation linéaire d'un génie pictural. Rien, si ce n'est bien sûr le talent pour la composition, une utilisation rigoureuse de l'espace et du décor, et une direction d'acteurs absolument impeccable. On s'en contentera...

 

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Published by François Massarelli - dans Alexander Korda Criterion
29 avril 2021 4 29 /04 /avril /2021 09:50

Un inspecteur de police, Park Doo-man (Song Kang-ho) mène une enquête compliquée et qui ne mène à rien, autour des meurtres de plusieurs femmes, tous liés par les circonstances: toutes jeunes, violées et étranglées, et tuées durant une averse carabinée. Il est rejoint par un inspecteur de Séoul, Seo Tae-yoon (Kim Sang-kyeong), qui va sérieusement remettre en cause et bouleverser ses "méthodes"...

Les guillemets s'imposent: confrontés à un serial killer en pleine cambrousse, Park et ses collègues sont bien incapables de quoi que ce soit, si ce n'est harceler la population jusqu'à trouver un coupable... Torturer? Pourquoi pas! D'ailleurs ils sont tellement désespérés qu'ils sont prêts à tout, y compris à "inventer" un coupable en désignant à la justice un gamin avec des problèmes mentaux, proie facile et qu'ils manipulent afin de lui faire dire tout et n'importe quoi...

Le film est âpre, violent, tourné dans des couleurs trafiquées pour être toutes plus moches que les autres, avec une teinte générale entre le brun et le verdâtre... Sauf deux nuances: les crimes ont souvent lieu dans un champ de céréales dont la blondeur tranche avec le reste. Et les victimes (pas toutes) ont en commun de porter des vêtements rouges... On oscille entre des scènes à la limite du burlesque, avec les pieds nickelés du poste de police qui se comportent comme des gosses ou des voyous, et le professionnel de Séoul qui n'en peut plus de leur immaturité... Mais le rire s'étrangle très vite, car si les méthodes changent vers plus de logique et d'efficacité, les résultats, eux manquent à l'appel.

Au final, le film nous offre une vision de la façon dont le crime et le mal finissent par tout corrompre, avec la rigueur d'une mise en scène qui choisi de s'arrêter aux faits, saisissant dans l'urgence uniquement les comportements des inspecteurs. La caméra se met presque à les suivre y compris dans leurs égarements, comme pour en suivre la véracité... ca en est même dérangeant, mais c'est voulu: voilà une approche fascinante du film de serial killer, qui semble prendre le genre là où il était, pour le bouleverser totalement.

 

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Published by François Massarelli - dans Bong Joon-Ho Noir Criterion
29 avril 2021 4 29 /04 /avril /2021 09:24

1744: une petite noble Autrichienne (Elizabeth Bergner) débarque à Moscou. Sa mission? devenir l'épouse de Pierre III (Douglas Fairbanks Jr), l'héritier fantasque du trône après sa tante Elizabeth (Flora Robson). En dépit des frasques du potentiel empereur, le mariage a bien lieu, mais il tourne à l'affrontement, puis à la farce... Avant que le conflit entre les deux époux ne décident la cour à conspirer pour tout faire afin que Catherine ne récupère le trône pour elle toute seule...

Comme tout le monde, j'ai pensé inévitablement à un autre film, sorti la même année, sur le même matériau historique: The scarlet empress, de Josef Von Sternberg, est pourtant très différent... Il s'agit dans cet autre film de montrer l'irrésistible ascension d'une jeune femme romanesque qui se rend tout à coup compte qu'elle est un personnage de roman et semble ne pas avoir trop de mal à accepter cette destinée. Dans le film, la cour est dépeinte comme un lieu assez barbare aux yeux de la d'abord très prude Catherine, et Pierre III est dépeint comme un malade mental, inapte à diriger un pays. Czinner et Bergner (qui n'avaient pas connaissance du film Américain qui se tournait en même temps) pour leur part ont choisi de prendre un autre chemin...

Ca commence dans la comédie, une comédie leste où le marivaudage repose sur du vent: Pierre ne veut pas coucher avec Catherine, et celle-ci s'invente des liaisons fictives afin de le rendre jaloux. C'est que Catherine, interprétée comme elle savait si bien le faire en post-adolescente décalée par Bergner, est amoureuse de son prince, qui ne le lui rend pas bien, mais alors pas bien du tout. Une fois le mariage consommé, le lien entre les deux va se briser, et l'amour laisser la place à la responsabilité pour la jeune femme qui aura freiné jusqu'au bout pour sauver la peau de son mari...

Le film est tributaire de ses trois interprètes principaux, bien sûr, et on retrouve la patte du producteur Korda qui venait de triompher avec son film The private life of Henry VIII. mais ce serait une erreur d'imaginer que ce nouveau film de la London Production n'est qu'un démarquage de leur précédent succès. Czinner et Bergner, habitués à leurs propres méthodes, ont vraiment apposé leur marque sur le film à commencer par cet étrange petit bout de femme, cette actrice qui une fois de plus nous montre un parcours à partir de l'enfance... Bergner a cette fois bien du mal à nous faire croire qu'elle est une adolescente, trahie par sa voix. Elle ne fait aucun effort pour cacher son accent Autrichien, qui après tout sert le film, et elle promène ses grands yeux de scène en scène, sous le regard affectueux de la grande Flora Robson, et avec un partenaire étonnant: Douglas Fairbanks Jr avait un talent fou, et rarement autant de chances de la prouver et de se faire plaisir en interprétant un personnage ambigu... Dont acte.

Voilà, ne  nous amusons pas à chercher qui a fait le meilleur film, cela n'aurait aucun sens tant les deux films, qui commencent presque au même moment, et se terminent exactement au même endroit, sont dissemblables et racontent une histoire différente.

 

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Published by François Massarelli - dans Paul Czinner Criterion