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26 septembre 2022 1 26 /09 /septembre /2022 16:57

Vers 1860, une famille bourgeoise arrive sur les bords d'une rivière qui aurait pu être la Seine, pour passer, le titre est clair, "un dimanche à la campagne"... Au programme, manger chez le Père Poulain (Jean Renoir), faire de l'escarpolette, pêcher, se coucher dans l'herbe et attendre tranquillement que la journée passe... Mais si pour M. Dufour (Gabriello) et son commis Anatole (Paul Temps), le principal intérêt de la journée est la perspective de pêcher, pour Madame Dufour (Jane Marken) dont les sens sont très éveillés, es deux veaux messieurs qui lui proposent, à elle et à sa fille Henriette (Sylvia Bataille), un tour en barque, sont nettement plus séduisants... Madame Dufour se retrouve donc en yole avec Rodolphe (Jacques Brunius), et Henriette avec Henri (Georges Darnoux)... Nous les suivons, alors que le jeune homme se lance, clairement, dans la séduction de la jeune femme...

Le film est incomplet, non qu'il y manque quoi que ce soit qui ait été tourné: il a tout simplement été laissé inachevé par les circonstances: d'une part, Renoir qui ne souhaitait pas réaliser un film très long (il a toujours dit qu'il le considérait comme l'affaire de trois quarts d'heure tout au plus) avait prévu un plan de tournage assez court, et d'autre part les conditions météorologiques, avec une vague de pluies très insistantes au mois de juillet, ont considérablement ralenti le tournage, dont seuls les extérieurs ont pu être tournés. De plus, au mois d'août, Renoir entamait la réalisation des Bas-Fonds, avec Louis Jouvet et Jean Gabin... Les derniers plans tournés au mois d'août l'ont été sous la direction du premier assistant Jacques Becker, qui a toujours refusé d'en revendiquer la paternité, estimant les avoir tournés selon les instructions expresses de Renoir. Le film n'a été monté qu'en 1946, alors que le réalisateur était aux Etats-Unis, et on peut déceler comme une certaine impatience de la part du réalisateur dans le petit film de présentation qu'il avait tourné pour lé télévision française dans les années 60, à propos de ce film qui lui a probablement échappé, et dont il ne pouvait pas à 100% revendiquer la propriété...

Et pourtant c'est un film totalement Renoirien, l'un des ses joyaux. J'ai souvent été déçu (pour ne pas dire très agacé) par le metteur en scène, et la propension d'une certaine frange de la critique à en faire une sorte de dieu indiscutable du cinéma Français, mais ici, c'est toute la saveur de son cinéma qui se fait jour: ses influences impressionnistes, évidemment, quand on est le fils d'Auguste Renoir, ça devient inévitable, même si entre Nana (1926) et ce film, il y eut pas ou peu d'occasions de le rappeler... Le cadre très XIXe siècle, aussi, qui vient bien sûr de la nouvelle de Maupassant, mais qui réussissait si bien à l'auteur de French Cancan...

Le ton naturaliste, Maupassant oblige, est renforcé par le fait que Renoir, qui a ici utilisé des décors intégralement existants, qu'ils aient été arrangés ou construits (mais je penche pour la première solution), était un admirateur d'Erich Von Stroheim... Dans ce conte noir où la séduction mène à l'amour, l'amour au péché, le péché au regret et le regret au malheur, où Sylvia Bataille éblouit l'écran de sa beauté et Jane Marken de sa coquinerie (face à ce pauvre balourd de Gabriello), Renoir a beau convoquer des faunes (le jeu érotique de Brunius qui tente de séduire Madame Dufour!), on débouche sur la tragédie du mariage arrangé, sur l'enfer d'une femme qui n'a pas eu son mot à dire avant d'épouser...

Un con.

...Bref, si j'ose dire: en quarante minutes, et en dépit des manques de l'intrigue, résumés hâtivement par des intertitres de circonstances, Renoir a réussi un concentré de son cinéma, lyrique, baigné de nature (les images de pluie, du coup sans aucune tricherie, la beauté solaire du noir et blanc en bord de rivière), qui nous montre un instantané qui vire du salace aux larmes... Tout comme le film de Borzage The river, dont il manque le début, le milieu et la fin mais qui est étrangement parfait en l'état, Une partie de campagne est en dépit de son inachèvement un joyau de son auteur, quelles qu'en soient les éventuelles scories (le jeu du type qui joue le père Poulain est vraiment atroce, mais pourquoi Renoir engageait-il parfois cet acteur qui gâchait ses films?)... Cette belle histoire d'un couple qui cède au désir et engendre les regrets est toujours aussi actuelle.

 

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Published by François Massarelli - dans Jean Renoir Criterion
15 août 2022 1 15 /08 /août /2022 09:59

A la prison de Sugamo, huit années après la fin de la guerre, des prisonniers Japonais sont tassés dans une cellule: ils sont considérés comme des "criminels de guerre deuxième et troisième catégorie", des sous-officiers et des simples soldats qui ont juste obéi aux ordres absurdes durant la guerre... Ils vivent, à l'écart d'une société qui les a oubliés.

Ce film est resté trois années durant sur les étagères, à attendre le moment idéal: la production ne voulait pas énerver les forces d'occupation Américaines, qui sont effectivement présentes. Kobayashi livre dans ce troisième long métrage son premier plaidoyer critique contre la guerre et le militarisme, et es cibles sont à la fois l'état-major impérial, et les occupants occidentaux. Et le réalisateur a la dent dure... Sa thèse est on ne peut plus claire: les prisonniers paient pour d'autres, qui eux se la coulent douce... Il utilise ses personnages de prisonniers avec des méthodes éprouvées: chaque individu a ses caractéristiques, et le groupe fonctionne en harmonie puisque ensemble, ils sont plus forts... Mais individuellement, ils vont tous permettre au film d'explorer diverses pistes: la corruption des puissants, et la misère de la classe ouvrière, symbolisée par me destin de cette famille dont la fille très pure deviendra une prostituée, la faute des anciens officiers, devenus patrons ou pontes de l'industrie... La charge est lourde, mais le film possède une certaine énergie du désespoir.

Et le style, pas encore aussi précis, profite ici d'une certaine tendance à la guérilla cinématographique: Kobayashi n'arrondit pas les angles et n'essaie pas de rendre son film plus poli ou moins abrupt. Donc ça pique un peu, la post-synchronisation est assez hasardeuse et l'interprétation des personnages non-Japonais est un peu bancale (surtout quand les Américains sont interprétés par des occidentaux qui manifestement ne parlent pas vraiment l'anglais), mais c'est une introduction idéale au cinéma en colère et généreux de Kobayashi.

 

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Published by François Massarelli - dans Masaki Kobayashi Criterion
11 juillet 2022 1 11 /07 /juillet /2022 16:07

La famille Kim (le père, la mère, la fille, une jeune adulte et le fils, un adolescent, vient dans un sous-sol miteux du pire quartier de la ville. Tous chômeurs, ils survivent en pliant des boîtes de pizza, et avec un minimum de débrouille, quand une opportunité se présente: un copain de Ki-woo, le fils, donne des cours d'Anglais à une jeune fille de la bourgeoisie, et comme il doit s'absenter, il lui confie son remplacement... Ki-woo, sous le pseudonyme de Kevin, vient avec un faux diplôme concocté par sa soeur grâce au système D sur internet (dont ils profitent grâce à la wi-fi de leurs voisins); puis il présente sa soeur comme une amie qui fait de l'art-thérapie quand Mme Park, son employeuse, désire donner des cours de dessin à son fils traumatisé. Le troisième membre de la famille à s'infiltrer sera le père, qui remplacera le chauffeur que la fille réussit à faire renvoyer, et enfin les trois Kim se débarrassent de la gouvernante quand ils découvrent son allergie aux pêches... La mère peut donc à son tour faire son entrée dans le personnel de maison. Mais quand on est un parasite, il y a une règle du jeu à bien comprendre: tout le monde a des parasites, y compris... les parasites eux-mêmes. A la faveur d'un départ de la famille Park pour faire du camping, les Kim vont faire une découverte effarante et qui va tout bouleverser dans leur plan un peu trop optimiste...

Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce film n'est pas passé inaperçu, ayant été fêté et multi-fêté, au point de décocher non seulement la Palme d'Or en 2019, et le trophée du meilleur film étranger (c'est-à-dire non anglophone) à la cérémonie des Oscars, mais surtout, ce qui n'est pas banal, il  obtenu par dessus le marché l'Oscar du meilleur film, une première pour un film Coréen... Ou non-anglophone.

C'est que cette comédie très méchante au vitriol premier choix frappe fort et juste, dans sa peinture d'un monde à deux vitesses où les parasites sont, au choix, les pauvres de la famille Kim, qui s'invitent frauduleusement, par des manipulations honteuses et se rendent indispensables par tricherie auprès des Park... Ou les riches de la famille Park, qui considèrent qu'à partir du moment où on les paie, les employés de maison sont taillables et corvéables à merci, et d'ailleurs, pour tout leur argent, de fait, les Park ne travaillent pas (à la maison en tout cas). Du coup, leur fils couvé à l'extrême fait des maladies de riche: il a un traumatisme, qui lui vient d'une nuit où il a vu un fantôme... Ce qui aura une explication, car en effet il a bien vu quelque chose! 

Et ce monde à deux vitesses, c'est bien sûr le notre, dans un récit hilarant et à la verve particulièrement acérée, où une gouvernante ivre de pouvoir se retrouve à prodiguer des massages à son mari en imitant les actualités Nord-Coréenne tout en tenant une famille en joue, où M. Park, le richissime et par ailleurs totalement inutile propriétaire d'une villa tellement moderne qu'elle en devient ridicule, passe son temps à deviser sur l'odeur des gens et en particulier celle de son chauffeur: il dit à son épouse que M. Kim "sent le métro". Ce à quoi elle répond qu'elle n'a pas pris le métro depuis bien longtemps...

Donc dans ce jeu de massacre qui débouchera sur une étrange mais bien agréable mélancolie quand même (et franchement, il fallait le faire), il y a énormément de plaisir à prendre. On sait que Bong Joon-ho (The host, Memories of murder) excelle à se glisser dans la peau de metteur en scène de tous les genres, ici il combine la satire sociale grinçante, le film criminel et la fable, pour une réussite exceptionnelle, qui a bien mérité tous les prix qu'il a raflés. Pour une fois, je suis bien content de l'admettre!

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Bong Joon-Ho Criterion
12 juin 2022 7 12 /06 /juin /2022 18:12

Le jeune et entreprenant Johnny Case (Cary Grant) a rencontré durant ses vacances une jeune femme, et c'est le coup de foudre: ce qu'il ne sait en revanche pas, c'est que Julia Seton (Doris Nolan) fait partie d'une des familles les plus établies de la haute finance New Yorkaise: pour être accepté dans la famille, il faudra non seulement vaincre les réticences face à sa basse extraction, mais il lui faudra sans doute aussi compromettre ses idéaux en devenant un gendre parfait, impliqué dans les affaires familiales... Johnny peut compter sur Linda (Katharine Hepburn), la grande soeur de Julia qui se définit elle-même comme le vilain petit canard de la troupe, pour l'aider à voir clair dans une situation complexe.

C'est le troisième des quatre films ensemble tournés par Hepburn et Grant, et le deuxième des trois d'entre eux qui soit une réalisation de George Cukor. ce dernier n'est pas le premier adaptateur de la pièce de Philip Barry, mais sa version est sans aucun doute définitive... En confiant les rôles aux deux comédiens qui étaient si naturellement complémentaires, les étincelles étaient garanties, même si on surnommait encore Hepburn "box-office poison" à l'époque! Cary Grant est présent dès le départ, mais l'arrivée de sa partenaire est retardé jusqu'à une scène d'anthologie: Johnny découvre, guidé par Julia, l'immense demeure de sa future belle-famille, et dans une des rares pièces à visage humain, il embrasse celle qu'il pense pouvoir bientôt épouser, quand une porte s'ouvre sur leurs ébats: c'est Linda. A partir de là, le feu d'artifice peut commencer...

La maison, extravagante de par sa taille et son luxe (des ascenseurs partout, d'immenses salons et des chambres qui doivent être aussi grandes que Grand Central Station), est un lieu parfait pour parler des vicissitudes de la mobilité sociale, certes l'un des thèmes du film (Julia est absolument persuadée, et pourtant totalement d'accord, que Johnny l'épouse pour son argent), mais il permet aussi à Cukor de différencier les espaces de la plus belle des manières, en définissant notamment l'univers partagé de Linda et de son frère Ned, celui qui a fini par sombrer dans l'alcoolisme pour échapper à la pression paternelle: une chambre remplie des souvenirs de leur vie d'enfants, et qui est un merveilleux endroits pour les gens différents: Linda, Ned, Johnny (qui adore faire des acrobaties de cirque, à la... Cary Grant), et les copains de ce dernier, interprétés par les merveilleux Jean Dixon et Edward Everett Horton y sont comme des poissons dans l'eau. Le père Seton, sa fille Julia, et toute la famille de sangsues de la Haute et Bonne Société, beaucoup moins...

En respectant la progression de la pièce, Cukor permet à ses acteurs, en particulier à Katharine Hepburn, de se placer dans une évolution émotionnelle qui fait parfois quitter radicalement la sphère de la "screwball comedy", le film réussissant sans problème à enchainer brillamment les ruptures de ton. Que le film ait été un flop me dépasse, mais il a, à tout prendre, fait une belle carrière de classique. Amplement méritée.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie George Cukor Criterion Cary Grant Edward Everett Horton
14 avril 2022 4 14 /04 /avril /2022 09:44

Michel Marnay (Charles Boyer), playboy international et bourreau des coeurs bien connu, se rend aux Etats-Unis pour y épouser une riche héritière, et Terry McKay (Irene Dunne), chanteuse de cabaret, est sur le même transatlantique pour rejoindre son fiancé, qui est aussi son patron. Les deux conviennent assez vite qu'il est très agréable d'être ensemble, et qu'il convient donc de marquer ses distances... ce qui s'avère vite impossible, car comme le dit Michel, ils sont sur le même bateau. Une excursion à terre, pour rendre visite à la grand-mère de Michel, finit par sceller leur entente: au moment où le bateau entre à New York, ils se mettent d'accord pour rompre avec leurs fiancés respectifs et se donnent six mois pour se retrouver au plus près du paradis, soit au sommet de l'Empire state building. Michel devient peintre, et Terry reprend ses activités. Mais à la date convenue, en chemin vers le lieu de rendez-vous, elle a un accident qui la prive de l'usage de ses jambes. resté seul, Michel pense donc qu'elle l'a oublié, alors que...

Refait en Scope et en couleurs en 1957 (An affair to remember), avec Cary Grant et Deborah Kerr, parce que c'était l'un de ses films préférés, ce classique a été produit pour le compte de la RKO, et c'est une merveille: McCarey y raffine sa formule, forgée durant des années, dont bien sûr sa période d'apprentissage chez Hal Roach: une comédie du quotidien, qui est d'autant plus prenante et touchante qu'ici elle est quasiment privée du moindre gag ou de la moindre velléité de faire rire. Sourire, par contre, est tout à fait possible: d'une part parce que le rapprochement cosmique entre les deux fiancés-oui-mais-à-deux-autres-personnes, sur le bateau où le destin les a réunis, est constamment magique, ensuite parce que les héros vient au milieu d'un problème dont l'humain n'est, définitivement, pas la cause: en effet il n'y a pas de méchant ici, que des gens qui veulent le bonheur d'un côté et d'autres qui sont ravis de pouvoir les aider, y compris les fiancés délaissés. Et puis McCarey filme l'évidence des sentiments, ceux qu'on n'a jamais besoin de dire parce qu'ils sont là. Ca passe, par exemple, par la révélation à la fin d'une conversation sur tout et sur rien, du fait que depuis quelques minutes les deux protagonistes se tiennent la main sans qu'on s'en soit aperçu, et peut être qu'eux non plus...

Et si le film traite souvent du quotidien en terme d'embarras selon la règle de la comédie burlesque (en particulier les films avec le comédien Charley Chase dont McCarey était le réalisateur), il traite aussi de l'amour, des sentiments, voire du sacrifice en terme de sacré. Un domaine qui le passionnait tout autant comme le montre The bells of St Mary's, mais qu'il va chercher ici dans le lien indicible entre un artiste peintre amoureux d'un souvenir et persuadé que ce souvenir se dérobe à lui, et une musicienne qui ne veut surtout pas que son amant sache qu'elle est devenue, du moins le croit-elle, un poids lourd.

Lors d'une rencontre motivée par l'amertume et la rancoeur, le salut viendra de la providence, après quelques déconvenues cruelles, mais aussi grâce... à un tableau. Bref, on n'est pas si loin que ça de la notion d'amour fou et sacré telle que la pratiquait Frank Borzage. Une comédie sentimentale qui n'a pas peur de faire délirer ses spectateurs, voilà tout ce dont nous avons besoin!

 

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Published by François Massarelli - dans Leo McCarey Comédie Criterion
7 février 2022 1 07 /02 /février /2022 10:07

Christine de Guérandes (Marie Bell) vient de perdre son mari, avec lequel elle vivait dans une demeure grand luxe au bord d'un lac alpin et Italien. Avec tristesse et méthode, elle se débarrasse en compagnie d'un ami de ce qui était jusqu'alors sa vie, faite de luxe, et probablement d'un grand nombre de compromis: elle l'admet elle-même, elle n'aimait pas son mari. Durant le débarras, elle retrouve un petit carnet de bal, souvenir d'une sortie glorieuse de ses 16 ans durant laquelle elle avait dansé avec un certain nombre de prétendants. Elle décide de les revoir et de reprendre les choses là où elles s'étaient arrêtées 20 années auparavant...

La quête commence mal: le premier qu'elle visite est mort depuis 18 ans, ce qu'elle ignorait puisque sa mère, devenue folle (Françoise Rosay) a sombré dans la démence avant d'envoyer les faire-parts de décès... Mais si certains sont morts, elle va quand même en revoir un certain nombre: un ancien avocat, rayé du barreau et devenu un caïd de la pègre (Louis Jouvet), un ancien virtuose devenu moine dominicain (Harry Baur), un guide de haute montagne (Pierre-Richard Willm), le maire d'un tout petit village provençal (Raimu), un médecin abimé par un séjour colonial, devenu avorteur clandestin (Pierre Blanchar), un coiffeur enfin (Fernandel), qui n'a pas bougé de chez lui et va amener Christine sur les lieux de son mythique bal...

On penserait volontiers qu'un film comme celui-ci, possédant comme on dit les défauts de ses qualités, est forcément entièrement soumis à la qualité de ses segments, puisque Duvivier et Jeanson ont structuré le tout sur la recherche fébrile des traces de sa jeunesse par Marie Bell... Et bien sûr, le talent des interprètes fait beaucoup. Marie Bell est assez terne, mais sans être atroce (il faut juste un temps pour se faire à sa diction "grande dame des années 30"...); chacun de ses partenaires est évidemment un acteur de premier plan, et certains sont d'authentiques monstres sacrés, donc il y a de fort beaux moments. Il y a aussi des moments très embarrassants, l'un des pires étant le segment avec Pierre Blanchar: Duvivier y abuse de sa manie de signifier par des placements de caméra de Guingois le sordide d'une situation, et Blanchar en fait des tonnes. 

Par ailleurs, le film offre malgré tout une intéressante réflexion sur la croisée des chemins, et un difficile choix pour l'interprète principale: certes, c'est une bourgeoise totalement blindée, qui a passé sa vie dans une tout d'ivoire, mais c'est aussi et surtout une dame qui a soudain le sentiment d'être passée à côté de sa vie, et d'avoir gâché sa jeunesse avant de la quitter. Elle va découvrir qu'en plus elle est contagieuse, puisque elle a manifestement aussi gâché la vie de tous ses anciens amoureux! 

Ce film ô combien ironique et méchant se résoudra malgré tout dans un compromis riche en possibilité, avec une apparition de Robert Lynen, le jeune acteur de Poil de Carotte (1932). Un compromis, mais un sentiment évident que la fête est finie pour le personnage principal: une thématique qui rejoint d'autres films sur le souvenir et le douloureux passage des ans chez Duvivier.

 

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier Criterion Raimu
4 février 2022 5 04 /02 /février /2022 11:41

Le journal The Evening Sun, basé à Liberty (Kansas), possède une branche dont la rédaction est située en France, dans la ville d'Ennui-Sur-Blasé: The French Dispatch est une tradition du quotidien, qui s'honore d'avoir réussi à établir aussi loin de la maison-mère une tradition de journalisme intransigeant... Mais le supplément est condamné à très brève échéance, car le directeur (Bill Murray) qui vient de mourir a stipulé dans on testament que le journal cesserait de paraître après son décès. Le dernier numéro reprend donc trois articles mythiques et un éloge funèbre...

Un prologue aux trois autres parties contient un segment sur un journaliste cycliste, Herbsaint Sazérac (Owen Wilson), qui nous permet de visiter la ville; le premier des trois articles est l'oeuvre de la très respectée J.K.L. Berensen (Tilda Swinton) qui nous raconte l'étrange épopée du peintre psychopathe Moses Rosenthaler (Benicio Del Toro), depuis sont enfance au Mexique jusqu'à son enfermement dans une prison, où sa relation clandestine avec une gardienne de prison (Léa Seydoux) va provoquer une révolution artistique; le deuxième article s'intéresse à une mini-révolution qui ressemble beaucoup à Mai 68 (il y est question pour les garçons d'avoir accès au dortoir des filles à l'université d'Ennui-sur-Blasé): l'article est signé Lucinda Kremetz (Frances McDormand) qui a bien connu le meneur estudiantin Zeffirelli (Timothée Chalamet) avec lequel elle a eu une aventure; enfin, le dernier article est dû à la plume de Roebuck Wright (Jeffrey Wright), dont une enquête culinaire va se transformer en une véritable histoire policière, avec enlèvement d'enfant à la clé...

C'est extravagant, et on peut le dire tout de suite, ce film, le plus franchement excentrique de toute la production de Wes Anderson, n'a pas plu à tout le monde. Entre une ovation de dix minutes à Cannes où il a été projeté, et des articles acerbes voire vengeurs de nombreux médias de par le monde (pour certains articles, on en viendrait à se demander sil n'y avait pas une sourde, sournoise, et très ancienne envie de s'essuyer les pieds sur le petit génie Texan), la réception a été, disons, variée... Bien sûr, il y a aussi eu des critiques très positives, mais l'occasionnelle volée de bois vert est notable justement parce que c'est rare dans l'histoire du metteur en scène. Pour ma part, j'admets que le film n'est sans doute pas, sur bien des points, son meilleur, mais cette vendetta ne se justifie en rien: d'une part, Anderson a lui-même choisi de faire le contraire de ce qu'il a toujours fait en proposant un film à segments, dans lequel les personnages se multiplient, tout en amenuisant leur portée. 

Donc oui, en effet, on pourra se plaindre de rester trop peu de temps avec Lucinda Kremetz et Zeffirelli par exemple, ou on pourra déplorer que la petite amie de celui-ci soit un personnage moins développé que Agathe, la petite pâtissière (Saoirse Ronan) de The grand Budapest Hotel, qui donnait à tout le film un parfum de nostalgie triste par son passage. Mais le propos, qui à mon sens complète et prolonge The Grand Budapest Hotel (sans doute LE meilleur film d'Anderson) est bien moins de s'intéresser aux personnages, que de rendre hommage à trois univers bien particuliers, et imbriqués les uns dans les autres: la France de toujours ou de jamais, non pas celle des années 50, 60 ou 70 telle qu'elle donne l'impression d'être représentée dans le film, mais bien son double fictif, cette France vue à travers les films tournés souvent en langue anglaise, dans les années 30, 40, 50 et 60 justement, par des Lubitsch, des Wilder, Blake Edwards ou d'autres génies. Une France décalée, inexistante, que Wes Anderson recrée à grand renfort de noms tous plus gentiment impossibles les uns que les autres (Nescaffier, Le Boulier, la gardienne Simone, et... Zeffirelli?), et qui sent bon le cinéma: Love in the afternoon, Irma La Douce ou Bluebeard's eighth wife, par exemple. Et on y fume des Gaullistes...

Autre tradition explicitement référencée, celle du cinéma français. Comme j'en ai marre qu'on profite de Wes Anderson pour montrer sa science en ce qui concerne Godaut et Truffard, qui sont effectivement tous deux dans le panthéon du cinéaste (c'est son droit), je vais me contenter ici de rappeler deux choses: d'une part l'influence évidente de Jacques Tati, plus forte sur ce film que d'habitude, et dont Anderson a emprunté la géniale maison-dédale de M. Hulot (c'était dans Mon Oncle); et d'autre part le commissaire joué par Mathieu Amalric est un ancien colonial, moustachu et malade, qui a ramené des colonies un petit orphelin métis. Il ressemble tellement à l'inspecteur Antoine (Louis Jouvet dans Quai des orfèvres de Clouzot) que c'en est troublant.

Enfin, il y a la presse, celle qu'on vilipende partout, de complotisme en manifestations, d'éditoriaux de tout petits candidats fascistes, en colère infantile de tous petits candidats d'extrême gauche. C'est pareil aux Etats-Unis, où un président a pu tenir quatre ans à nier tout et n'importe quoi en attaquant systématiquement les journalistes, pourtant la presse est supposée être une institution aux Etats-Unis. Anderson utilise donc le cinéma, et ses possibilités, pour envoyer une lettre d'amour amusée aux journalistes de terrain, comme il avait inscrit son film précédent dans une logique profondément littéraire. Avec The French Dispatch, on voit à l'oeuvre des journalistes investis à 100 % dans une recherche souvent tellement précise et minutieuse qu'elle en devient absurde, comme Berensen qui semble avoir passé sa vie entière à écrire un article sur Rosenthaler... des journalistes qui sont autant d'auteurs, et qui dépendent d'un rédacteur en chef qui saura exactement trouver quoi prendre et qui laisser dans leur production... Bref, des pros et des artistes. D'où un sens aigu de la digression qui se retrouve dans la forme délirante du film.

Et c'est peut-être ce qui a gêné dans ce film étrange, cette façon, mélangeant une constante référence au texte, dans ces images toujours aussi impeccablement et géométriquement horizontales, avec ces mouvements d'une caméra habitée qui nous oblige à la suivre, un coup à droite, un coup à gauche. Le film est un dédale de sollicitations textuelles, sonores et picturales, en 1:33:1 sur une large part mais pas que, aux couleurs pastel, mais parfois en noir et blanc en fonction des besoins... Il y a même de l'animation mal fichue (moins plaisante aux yeux en tout cas que les maquettes en image par image des poursuites de The Grand Budapest Hotel). La musique d'Alexandre Desplat est sans doute la partie la plus normale de ce drôle de film! C'est épuisant, mais on s'y fait très vite, et on sait qu'on y reviendra justement avec le plus grand plaisir... Enfin, moi, en tout cas.

Et pour finir, vous avez un aperçu du casting exceptionnel dans cet article. Mais il y a en a d'autres, et non des moindres... Allez y faire un tour, vous verrez...

 

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Published by François Massarelli - dans Wes Anderson Comédie Saoirse Ronan Criterion
30 janvier 2022 7 30 /01 /janvier /2022 08:39

Willy Ferrière (Gaston Jacquet), un jeune homme de bonne famille qui évolue dans les milieux interlopes et populaires de Paris, n'a plus le sou. Et c'est dommage, car il est sur le point de se marier... Et Edna (Gina Manès), la promise, aime bien l'argent. Alors quand à l'Eden café, il parle un peu fort du fait qu'il serait bon de se débarrasser de sa bonne tante, qui est assise sur un tapis d'argent qui lui reviendrait à lui directement, des oreilles écoutent... Et il reçoit une proposition qu'il décide d'accepter. 

Quand le bandit minable Joseph Heurtin (Alexandre Rignault) se rend chez la tante Henderson, il a plusieurs surprises: d'abord c'est ouvert; ensuite, il y a du sang partout; enfin, la vieille est déjà morte, et il y a quelqu'un: Radek (Valerii Inkijinoff), un étudiant en médecine avec lequel il avait planifié le crime, avant que ce dernier se dégonfle... Mais Radek a tout manigancé justement parce que Heurtin est faible, et pas très intelligent... Radek lui a donc permis de se rendre sur les lieux d'un crime, de se mettre du sang partout et de laisser ses empreintes sur chaque objet de l'appartement! Il promet à Heurtin de tout effacer, en échange de la promesse de ne pas dénoncer son complice. Un seul des deux hommes tiendra sa promesse...

Quand le commissaire Maigret (Harry Baur) est chargé de l'affaire, on ne tardera pas à appréhender Heurtin. Celui-ci ne tardera pas à pousser le commissaire à ne pas pouvoir un seul instant croire à sa culpabilité et surtout au fait qu'il ait pu être seul sur un meurtre comme celui-ci. Le commissaire lui tend donc un piège, en lui permettant de s'évader: il sait qu'une fois libre Heurtin fera tout pour retrouver un hypothétique complice: c'est comme ça que Maigret va retrouver la trace de Radek. Mais celui-ci, au lieu de se débiner, fait tout pour attirer l'attention sur lui...

L'intrigue, adaptée évidemment d'un roman de Simenon, est touffue, c'est le moins qu'on puisse dire. Mais si Simenon charge particulièrement son assassin psychopathe (un étranger, on ne se refait pas: l'écrivain était sérieusement xénophobe), Duvivier étend aussi la noirceur de son film à à peu près tout le monde de la nuit, mais à des degrés divers. Ce pauvre Heurtin, par exemple, devient une victime d'un criminel, un homme et qui a décidé d'emporter tout le monde dans la spirale de sa mort. Willy Ferrière et Edna, les deux bourgeois qui aiment s'encanailler, sont finalement deux minables qui vivent aux crochets du crime, et la première scène donne clairement l'impression que Ferrière serait quand même un tout petit peu proxénète. La vision sans fard d'une société parallèle, avec les malfrats, les ivrognes, les prostituées, est autant une forme de réalisme qu'une trace de baroque dans le film... 

Et Duvivier soigne sa partition en ayant recours à sa technique dérivée du muet, tout en expérimentant avec le sonore: le monde qu'il nous dépeint fonctionne comme d'habitude sur plusieurs niveaux, visuel bien entendu mais aussi sonore avec ses contrepoints, lorsque le cinéaste nous montre une chose en nous en faisant entendre une autre. La scène de l'évasion d'Heurtin, par exemple, est l'occasion pour les policiers de laisser Heurtin seul dans une voiture en fausse panne, pendant que tous les policiers du véhicule se penchent sur le moteur: la bande-son nous fait entendre la conversation de tous ces garagistes du dimanche qui regardent dans le moteur, pendant que l'image reste sur Heurtin qui hésite à tirer parti de l'oportunité... 

D'autres expériences sont moins heureuses, telle cette scène qui permet à un policier d'enchaîner les visites à des établissements divers, à la recherche du coupable présumé: Duvivier a utilisé des transparences, qui permettent au policier de passer dans le même plan d'une boutique à l'autre. La compression du temps pour des actes routiniers était une bonne idée, mais le résultat est médiocre quant à la qualité photographique... 

Mon grand regret face à ce film est lié à l'interprétation: tout le monde est excellent, et le film confine parfois à la comédie policière en particulier avec les interrogatoires des domestiques, totalement savoureux. Hélas, Inkijinoff, auréolé sans doute de la réputation du film Tempête sur l'Asie de Poudovkine, dont il était le principal acteur, est souvent excessif: certes, son personnage est un dangereux psychopathe, et son physique lui confère facilement des aspects inquiétants: il me fait penser à ce niveau à un petit cousin de Peter Lorre... Mais il en fait dix fois trop, contrairement à Lorre: je suis persuadé que le film de Lang était dans le viseur de Duvivier... Ce dernier rattrape le coup avec le dynamisme phénoménal de sa mise en scène sur le final ...

La tête du titre, c'est celle d'un homme qui sera condamné si on ne prouve pas son innocence. Innocence relative, car on n'est sans doute jamais totalement innocent, et Joseph Heurtin s'est rendu chez la Tante Henderson dans le but de... de quoi, d'ailleurs? La tuer ou simplement s'en prendre à son argent? En lieu et place de cet homme qui sauvera sa tête, Maigret va se retrouver face à un nihiliste sauvage et mourant, un sale type qui fera tout pour laisser autant d'ennuis que possible derrière lui: bref, c'est noir.

 

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier Noir Criterion
25 janvier 2022 2 25 /01 /janvier /2022 17:38

La vie quotidienne chez les Lepic, à l'heure où M. Lepic va devenir le maire, est vue à travers les yeux de François, le petit dernier des Lepic; comme il l'écrit dans un devoir au collège, la famille est la réunion forcée sous un même toit de gens qui ne peuvent pas se sentir... Mais s'il y en a un qui en souffre, c'est bien lui, victime de la hargne sans cesse renouvelée de sa mère absolument indigne...

Il devait y tenir, à son Poil de Carotte, pour y revenir sept années après un chef d'oeuvre... Et la deuxième version, parlante et bénéficiant de la présence formidable d'Harry Baur, est aussi une réussite... C'est aussi un film assez différent: parce que justement, avec Harry Baur dans le rôle de M. Lepic, Duvivier a agi différemment de son traitement du personnage dans la version muette. Il lui a donné un peu plus de contour, un peu plus de rancoeur aussi. Il est aveuglé dans son amour pour son petit dernier, par la haine qu'il cultive à l'égard de sa femme. Il a d'ailleurs énormément influé sur des points de vue qui ne sot pas ceux des tourmenteurs ni de François Lepic: ceux là, la mère Lepic en premier lieu, on n'a pas besoin de leur point de vue, il est suffisamment clair. Mais outre M. Lepic, il y a Annette, la brave bonne, qui arrive à la maison au début du film, et qui va beaucoup servir le fil rouge du film; il y a le parrain, aussi, qui est bien développé, et qui est un brave homme à la tendresse évidente. C'est lui qui va dire à Lepic que son fils est probablement en train de se suicider, par exemple... Ces personnages si profondément humains, si faciles à aimer, font du film plus une comédie qu'un drame.

Catherine Fonteney est une Madame Lepic intéressante, mais un peu trop caricaturale, dont la voix trahit le côté théâtral. Mais elle ancre aussi le film dans une tradition de la comédie méchante, qui sied aussi bien au ton du film (c'est que le Poil de Carotte, avec son accent parigot, ce n'est pas non plus un enfant de choeur!) qu'à la mise en scène précise et engagée de Duvivier. Celui-ci est plus qu'inspiré, avec son sens légendaire du montage et du gros plan, du contrepoint (quand un personnage parle, la caméra vit sa vie et le mélange des deux est souvent détonnant)... Tourné en Corrèze en plus du Morvan (A Collonges-la-Rouge, mais aussi, probablement, à Gimel), puisque Duvivier avait gardé un bon souvenir du Massif Central où il avait tourné Haceldama, son deuxième Poil de Carotte est à nouveau une merveille, même si, plus court que le premier, il retrouve la formule épisodique du roman de Jules Renard que la version muette avait sagement contournée... C'est aussi le meilleur rôle du petit Robert Lynen, un protégé de Duvivier qui perdra son naturel dans la suite de sa carrière et dont le destin tragique est hélas bien connu.

 

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier Criterion
22 janvier 2022 6 22 /01 /janvier /2022 11:22

David Golder (Harry Baur), faiseur de fortunes ou de misères à la bourse, richissime et redouté, est entouré de rapaces qui n'en veulent qu'à son argent, dont sa famille: son épouse Gloria (Paul Andral), qui vit toujours le plus loin possible de son mari, mène grand train de vie, et sa fille Joyce (Jackie Monnier) a pris l'habitude de l'argent. L'âge est là, et il a un malaise alarmant: son épouse profite de sa faiblesse pour lui annoncer que Joyce n'est pas sa fille. Il prend la décision de tout arrêter...

C'est le premier film parlant de Duvivier, et celui qui fait clairement la synthèse de son style acquis du muet. Le metteur en scène, qui a maintenu sa production de films muets chez Vandal et Delac jusqu'au bout des possibilités et de la patience de ses commanditaires, ne voulait pas passer au cinéma sonore, mais a été bien obligé: on voit avec ce film qu'il n'y perd ni son âme ni ses moyens... Le film est impressionnant, moins pour son interprétation qui est typique de 1930-1931 (on y parle volontiers lentement, sauf bien sûr Harry Baur qui est déjà remarquable, pour son premier rôle parlant) que pour un découpage typique de Duvivier: montage serré, utilisation de gros plans digressifs, compositions constamment inventives, et cette stylisation de l'espace par la lumière et l'ombre, qui le suivra jusqu'au bout de sa carrière. David Golder transpose l'assurance tranquille d'Au bonheur des dames dans le cinéma parlant...

Le film est, à sa façon, une ironique tragédie sur la fin d'un géant, tout en montrant un passage de témoin en guise de conclusion: Golder, qui n'a presque plus rien en revenant d'un voyage en Ukraine, donne tout ce qu'il a sur lui à un jeune immigrant qui lui rappelle sa jeunesse... Le jeune homme se rend à Paris, et envisage d'aller plus tard à New-York...

Ce final éclaire le film, qui souffre d'une réputation compliquée en raison de la présence de personnages jugés négatifs, issus de la communauté Juive, d'une diaspora qui va de Kiev à Paris en passant par Biarritz. Le final, avec son évocation d'un destin de parias condamnés à tout tenter pour survivre, nous renseigne sur le fait qu'avant d'être un sale type (ce qu'il est, la séquence d'ouverture le voit provoquer la ruine et le suicide d'un de ses "amis"), Golder a été lui aussi un petit immigrant venu de nulle part sans rien qui a du se construire seul et se maintenir contre tous les écueils. Il est montré d'abord en financier et homme d'affaires, et accessoirement en juif. Duvivier (qui ne tombe pas dans les pièges caricaturaux de son époque, mais ne s'interdit pas non plus de prendre la complexité de la communauté Juive de front) ne pourrait de toute façon pas être soupçonné d'antisémitisme, son parcours parle pour lui. Le roman qu'il adapte, écrit par Irène Nemirovsky, effectue déjà avec acuité et sans prendre de gants une étude de moeurs, en choisissant de plonger le spectateur dans le quotidien richissime mais empoisonné de cette famille Juive dont le père se rend compte qu'il n'a quasiment que des parasites autour de lui, ce qui ne l'empêchera jamais d'aimer sa fille plus que tout.

 

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Published by François Massarelli - dans Julien Duvivier Criterion