Donc, en 1922, Chaplin veut profiter de la liberté qu'il entrevoit dans la possibilité de travailler pour la United Artists. Il ne peut se libérer, car il doit encore des films à la First National. Pay day, d'une certaine façon, fait partie de l'arrangement trouvé, un court métrage de deux bobines et un moyen métrage de quatre, afin de s'acquitter de ses obligations, et si on peut considérer l'autre film qui suivra, The pilgrim, comme un Chaplin majeur, ce n'est pas le cas de celui-ci. La structure est artificielle, et ressemble à un catalogue de situations. Chaplin étant Chaplin, il a soigné son film, mais il peut faire bien mieux...
Un ouvrier du bâtiment travaille, se fait payer, tente de vivre des moments d'intense camaraderie (Et de beuverie) avec ses copains, et doit répondre de ses actes à son épouse, abominable mégère... Par ailleurs, il est parmi les ouvriers le plus mal loti, exploité par un contremaitre brutal, et doit se débrouiller le midi sans nourriture. Enfin, il est amoureux de la fille du patron, jouée par Edna Purviance bien entendu.
Inégal, cette suite de situations prétextes à gags renvoie à l'évocation de nombreux courts métrages. Il ajoute une mise en scène très bien troussée, avec des effets spéciaux (Le lancer de briques, filmé à l'envers) et des gags mécaniques, basés sur les ascensions et descentes permanentes d'un monte-charge. Il filme l'après-beuverie, en gros plan, avec les yeux vitreux et la lenteur du geste, il se préoccupe surtout de montrer un mariage infernal... est-ce un hasard? Chaplin en est, à ce stade, à son premier divorce, et le regard de Mildred Harris sur les frasques extra-conjugales de Chaplin a sans doute pesé lourd dans la représentation (absolument déloyale, du reste) de l'épouse en dragon...
On ne peut qu'aimer le gag des briques, l'exposé de la camaraderie masculine, les frasques nocturnes des poivrots (Bergman, Sydney Chaplin, Loyal Underwood, etc...), le contremaitre joué par un Mack Swain inspiré. On constate que la situation finale rejoint un peu le type d'observation de One A. M., avec un ingrédient supplémentaire: chaplin ne vit pas seul, il rentre saoul mais doit en plus ne pas réveiller son épouse. Mais aussi soigné soit le film il n'apporte pas grand chose, il faut bien le dire... Si! un film de moins à tourner.
Dur de succéder à The kid, à plus forte raison lorsqu'un film a la réputation de n'être qu'une honnête tâche visant à remplir les obligations vis-à-vis d'un studio avant de filer à l'Anglaise. Et pourtant, je m'en voudrais d'expédier ainsi un film qui vaut mieux que ce coté accessoire, et je reste persuadé que Chaplin a lui-même réévalué ce film, qu'il a choisi pour accompagner The Kid dans sa ressortie en salles dans les années 70, les deux étant souvent sélectionnés ensemble pour des sorties en vidéo dans les années 80, et pour des soirées à la télévision. Cette réévaluation ne tient pas qu'à un facteur chronologique, il y a une continuité de thème entre les deux. Le film est un autre fragment du grand puzzle de Chaplin, qui recycle l'idée du golf tentée pour un court inachevé et re-essayée dans How to make movies...
Un vagabond arrive dans une petite ville riche pour y passer des vacances à pratiquer son sport favori, le golf. Il va croiser la route d'une jeune femme riche et malheureuse, mariée à un homme riche et alcoolique qui n'est autre que son sosie. A la faveur d'un bal masqué, le quiproquo atteint des proportions impressionnantes, et bien sûr le vagabond est pris pour le mari déguisé...
L'ouverture de ce film est virtuose, pleine de signes adroitement utilisés: d'une part, c'est l'été, et les premiers plans nous montrent des chauffeurs attendant un train. L'un d'entre eux baille. Est-on chez Chaplin? Oui: le train s'arrête et laisse descendre des riches golfeurs, dont Loyal Underwood, puis une dame élégante, mais au visage sombre: Edna Purviance, vue d'abord par ses jambes. Enfin, un vagabond sort de sous le train, et porte lui aussi des affaires de golf. Dès le départ, Chaplin joue à la fois sur la dichotomie et sur la paradoxale appartenance de ce vagabond à un même monde que es autres. Il va de fait dans la même ville, faire le même sport, et possède un certain nombre de petites manies singées des gens de la bourgeoisie: un geste avec sa montre, notamment.
On quitte ensuite le vagabond pour s'intéresser au mari, également interprété par Chaplin. C'est la première fois qu'il joue deux rôles. il avait maladroitement inséré dans The floorwalker l'idée d'une ressemblance entre lui et Lloyd Bacon, mais là, il utilise les grands moyens. Un intertitre nous renseigne sur le fait que l'homme est marié, et distrait: an absent-minded husband. On ne comprend qu'à la fin de la séquence, qui détaille le personnage dans un certain nombre de rituels: il est dans sa chambre d'hôtel, se prépare à sortir, se parfume, prépare son chapeau haut-de-forme, et lit un télégramme de son épouse (Signé "Edna", bien sur), qui se réjouit d'apprendre qu'il a arrêté de boire. Puis il sort... en caleçon. Chaplin a défini en quelques traits les contours de la bourgeoisie, sa richesse, ses rites, et oppose les allées et venues tout autant codées mais franchement burlesques de son vagabond. L'avantage du montage parallèle est de rendre lisible la ressemblance entre les deux et d'empêcher toute confusion, parfois même trop, comme on le verra tout à l'heure... Quant au ballet du caleçon, il est fort bien réglé, très drôle, mais c'est sans doute ce qui vaudra au film d'être souvent mal vu par les historiens. De son côté, Keaton jouera une anecdote comparable, dans un piscine, pour The cameraman, en 1928. la scène selon Chaplin est intéressante par la façon qu'il a d'amener le mari au-delà de l'embarras, avec un déchaînement du gag, lorsque Chaplin quitte un cabine téléphonique accroupi et caché derrière un journal.
Une autre scène présente le mari seul: un mot de son épouse nous montre qu'elle en sait plus sur lui, et souhaite, à nouveau, qu'il arrête de boire. Il se retourne, et joue de son dos: il semble sangloter en regardant le portrait d'Edna, mais en fait son tremblement est du au fait qu'il est tranquillement en train de secouer un cocktail. Boire: habituellement, Chaplin nous en montre surtout les conséquences (A night at the show, One A.M., The cure), mais ici il met l'activité elle-même à contribution: il ne joue plus sur un stéréotype, il construit un personnage.
Le choix du golf est parfait pour ce film qui joue sur la notion de classes, afin d'intégrer de force, le temps d'un film, son vagabond à un monde qui ne peut que l'exclure, et il permet des ballets méthodiques : avec John Rand, il reprend les échanges de balles déjà définis pour le fameux court métrage inachevé, et ajoute à l'étrange rite physique du golfeur les gestes Chaplinens, exagérés juste ce qu'il faut, un peu comme Tati réinventera le tennis dans Les vacances de M. Hulot. Mack Swain (qu'on n'a pas vu chez Chaplin depuis les années Keystone et qui va revenir dans deux autres films consécutifs), apporte sa rotondité à la scène, et les scènes de golf se vautrent avec plaisir dans le burlesque, voir à ce sujet Henry Bergman, endormi par terre, et qui a avalé cinq ou six balles de golf...les scènes sur le green permettent aussi la rencontre avec Edna, sise dans un sous-bois ou elle se promène avec son cheval. L'idéal onirique de Chaplin, son choix de se représenter en ver de terre amoureux d'une étoile s'accompagne ici d'un rêve ironique, il se voit la sauver, puis se marier avec elle. Ca n'arrivera pas. Chaplin, en tout cas, s'approprie le sentimentalisme, de façon de plus en plus marquée.
La fin, avec le bal masqué, est conventionnelle, et un peu courte; tout se met en place, les gens se retrouvent tous au même endroit, et un temps, Chaplin croit au père noël: la femme de ses rêves lui donne sa main, et il est pour deux minutes au paradis. L'autre homme est joué par un autre, en armure, pas le meilleur choix pour danser dans un bal masqué, mais idéal pour le metteur en scène qui est aussi un acteur jouant deux personnages. Mais il se passe quelque chose; on est persuadé, finalement, que le vagabond et Edna sont faits l'un pour l'autre, même si la jeune femme semble préférer dans ces scènes boulevardières la solution de convenances. Mais l'autre l'emporte, et pourtant il ne nous est pas sympathique du tout. a tel point, je crois, qu'on l'identifie malgré tout les efforts de l'acteur comme quelqu'un qui ne serait pas Chaplin: désormais, dans notre esprit, Chaplin, c'est le vagabond. ici, les efforts pour les différencier ont été si fructueux que le moustachu riche, finalement, est quelqu'un d'autre... Un problème qui sera évité dans The great Dictator, seule autre tentative pour Chaplin d'un rôle double.
Les deux mondes ne peuvent pas se mélanger, et pourtant, ce sont les mêmes gens, nous dit en substance Chaplin. Ici, il va jusqu'à jouer lui-même les deux extrêmes, en brouillant convenablement les pistes, mais le message, finalement, est le même que pour The Kid, en plus noir cependant: s'il s'efface avec élégance, le vagabond à la fin est condamné à quitter cette illusion. Il choisit de le faire comme Chaplin sait faire, en donnant un coup de pied au fondement du pauvre Mack Swain, représentant à son corps défendant de la bourgeoisie. Cette tendance à choisir son camp est désormais bien ancrée chez Chaplin, et elle ne le quittera plus. Autant de facteurs qui font de ce court métrage de deux bobines bien plus qu'un simple remplissage pour contrat à finir...
A l'écart de la comédie burlesque, une frange plus sophistiquée est apparue, et vit ses plus belles heures dans les années 20. On pense bien évidemment à Lubitsch et ses magnifiques films muets Américains, temples de la subtilité, mais on n'en est pas très loin, en fait. Sidney Franklin est un réalisateur plus modeste, mais dont on ne peut pas dire qu'il ne soit pas capable, et avec Constance Talmadge et Ronald Colman, qui ont travaillé ensemble et avec le même réalisateur et scénariste (Hans Kräly, qui a aussi travaillé avec Lubitsch, comme quoi tout se tient), on obtient un résultat des plus enthousiasmants.
A Vienne, Joseph Weyringer et sa femme Helen sont en pleine crise. Elle lui reproche de ne plus l'aimer, et il veut clairement aller voir ailleurs. Elle lui en donne l'occasion en "retournant chez sa mère", mais en fait, elle va voir sa soeur, une célèbre artiste en tournée. elles sont jumelles, et la seule différence physique entre elles, c'est un grain de beauté envahissant sous la lèvre inférieure. La soeur, dont le nom de scène est La Perry, suggère à Helen de regagner le coeur de son époux en jouant avec lui: elle refaçonne son apparence, jusqu'à lui faire d'elle une copie conforme d'elle-même. Ainsi affublée, une Helen gonflée à bloc se lance, sous l'identité de sa soeur jumelle, à la conquête de son propre mari.
Le scénario de Kräly fonctionne très bien, si ce n'était un petit détail au début: la façon dont on introduit la soeur jumelle dont manifestement Joseph n'a jamais entendu parler est un peu excessive. Sinon, c'est un bonheur de tous les instants. Un troisième personnage joué par George K. Arthur sert de faire-valoir en même temps que de concurrent auprès de Joseph pour les affections de sa "belle-soeur", et la façon dont Helen-La Perry lorsqu'elle voit les deux hommes embrasse goulument l'ami de celui-ci en l'appelant "cher beau-frère" est le point de départ des réjouissances. Colman est splendide, jouant sur l'embarras et le tourment lié au dilemme de la situation. Arthur joue de son visage lunaire, et rappelle un peu le rôle de Creighton Hale dans The marriage circle, de Lubitsch. Enfin, Constance Talmadge, la star, est magnifique, d'une part avec deux rôles de jumelles aux caractères dissemblables, mais surtout en Helen timide qui fait semblant d'être sa soeur extravertie, et qui en fait souvent légèrement trop: c'est un régal. La façon dont elle utilise ses yeux, la mobilité de son beau visage, est irrésistible.
Les effets spéciaux ont été soignés, c'est-à-dire qu'on les oublie vite tant la performance de Constance Talmadge nous persuade littéralement qu'elles sont deux. On notera toutefois une façon constamment intelligente d'utiliser le montage pour éviter d'avoir trop souvent recours à des truquages photographiques, même si ceux-ci (vieux comme le cinéma) sont totalement réussis. On note aussi que les miroirs sont utilisés et sous haute surveillance...
A la fin, le film se conclut sur un fascinant passage de relais, lorsque Joseph dit à celle qu'il croit être sa belle soeur que ça ne peut pas marcher, et qu'il se tourne vers La Perry en croyant qu'elle est son épouse. En un jeu de regard de Constance Talmadge à elle-même, les deux femmes échangent leur personnalité, et Helen "revient", un moment touchant et troublant, qui annonce une fin qui donne des légers frissons de bonheur cinématographique...
Avec la S.C.A.G.L., Capellani se lance dans l'adaptation fleuve de grands classiques, ses deux principales sources étant Zola et Hugo. Germinal, contemporain de Judith of Bethulia de Griffith (environ 60 minutes), et du premier Fantômas de Feuillade (55 minutes), totalise 2h28, et propose un spectacle peu banal... Aussi enthousiasmant aujourd'hui qu'il y a 98 ans.
Licencié de l'usine qui l'employait parce que son bon coeur l'a poussé à défendre un camarade viré avant lui, Etienne Lantier (Henry Krauss) trouve un travail à la mine. Il tombe vite amoureux d'une femme, Catherine (Sylvie), la fille de l'homme qui l'a hébergé. Elle est promise à un autre, Chaval (Jean Jacquinet), et la rivalité entre les deux hommes va faire de sérieuses étincelles, tout comme les dégradations des relations entre les patrons et les ouvriers. Vite reconnu comme un leader syndical, Lantier se trouve au centre des passions...
Le naturalisme de l'interprétation et des décors, le sens de la composition du metteur en scène font merveille. Capellani, qui a vocation à illustrer le roman dans un premier temps, utilise les intertitres comme des en-têtes de chapitre: "Où Lantier découvre la raison de l'hostilité de Chaval", un peu comme Griffith annonçait l'action par les titres avant de la montrer. A une époque ou le gros plan, le montage serré deviennent des options qui font encore polémiques, Capellani fonctionne encore sur le principe des tableaux. Il en tire deux avantages: d'une part, le cadre est composé en fonction des séquences, avec un talent pour trouver l'angle parfait, et une utilisation de l'espace pensée en fonction de l'ensemble de la séquence; la profondeur de champ est utilisée aussi, notamment dans les scènes de réunions syndicales, ou les scènes dans les bars, restaurants, les intérieurs. d'autre part, les acteurs jouent l'ensemble de chaque scène, généralement avec retenue, même si par exemple Jean Jacquinet en fait parfois trop.
Les scènes anthologiques dépassent le cadre des tableaux, je pense en particulier à la première descente dans la mine, illuminée par une révélation: ce jeune mineur, qui vient de dénouer une imposante chevelure, est donc une femme... L'idylle entre Lantier et Catherine vient de commencer, elle se terminera tragiquement en écho de cette jolie scène: lorsque le corps de la jeune femme sera remonté, seuls dépasseront de la couverture, son bras et la masse de ses cheveux...
La scène de la fusillade, qui voit le monde simpliste de la lutte des classes exploser, lorsque les militaires tirent sur la foule des grévistes et que la fiancée du patron tombe victime des balles, est préparée lentement par une montée de la tension. Capellani nous montre les préparatifs, l'arrivée des bataillons, les ouvriers qui contiennent leur colère... On sait que le drame est inéluctable.
Maintenir la tension pendant 2h28, nous rendre témoins et complices d'une histoire déjà rendue immortelle par la littérature, relayer sans restriction le cri d'indignation d'Emile Zola, et pouvoir le faire encore presque un siècle plus tard... sacré cahier des charges! Sacré film, aussi.
Le premier long métrage (6 bobines) de Chaplin est l'un de ses plus célèbres films, un joyau souvent vu, fêté, célébré, indéboulonnable, et c'est tant mieux. A l'époque, le film avait frappé par son sentimentalisme. En France, les surréalistes qui admiraient Chaplin s'en sont d'ailleurs plaint. La vision de la version intégrale, rare, renforce cette impression, sans qu'on songe à s'en plaindre... L'histoire est connue, je vais donc éviter de m'étaler: un vitrier qui vit dans un taudis recueille un bébé, l'élève, mais doit se battre littéralement pour empêcher les services sociaux de venir fouiner dans son histoire. Parallèlement, la mère du petit qui l'a abandonné dans un geste qu'elle a ensuite regretté croise leur route, sans pour autant savoir qui est ce petit jeune homme de 5 ans.
Les lieux renvoient autant à l'Amérique qu'à l'Angleterre Dickensienne, et le fait que la plupart des scènes aient lieu dans la zone permet à chaplin de maintenir un certain flou, mais il faut pour cela faire un voyage en voiture: le film commence en effet dans un autre monde, à la porte d'un hôpital dont Edna Purviance sort, un bébé dans les bras. Un intertitre (The woman whose sin was motherhood), une vision d'un chemin de croix, on est en plein mélodrame. Puis, on voit le père, rattrapé par son indifférence, et on retourne à la misère de la mère, qui dans un premier temps dépose son bébé dans une belle voiture, on est dans les beaux quartier, puis va se suicider; mais elle est empêchée de se jeter du haut d'un pont, par la vision d'un enfant. Elle comprend l'erreur qu'elle a commise, veut retourner en arrière, mais la voiture a disparu. En larmes, elle est recueillie par une famille riche. La voiture, pendant ce temps, a été volée par des malfrats qui abandonnent le bébé dans les quartiers mal famés, c'est là qu'à 6 mn 30, intervient le héros. La suite est connue, inévitable.
La complicité avec Jackie Coogan est bien sûr la première des qualités de ce film, et on ne se lasse pas de voir d'une part le stratagème du vitrier, qui demande à Jackie de casser les vitres du quartier, puis arrive innocemment avec son matériel sur les lieux du crime. L'ajout du policier joué à la perfection (sans aucune exagération comique, ce qui est un atout supplémentaire) par Tom Wilson achève de donner à ces scènes leur hilarante saveur, tout en prolongeant admirablement le thème de la pauvreté et de la débrouille. Parce que si on cherche du pathos dans le film, on le trouvera, mais pas dans la façon dont ces deux là vivent: ils sont, de fait, parfaitement satisfaits de leur sort, et se débrouillent, de toute évidence...
La version intégrale renforce cette impression de deux mondes, en proposant d'abord dès la première bobine deux séquences de plus qui montrent le destin tragique d'Edna, et en montrant que le temps va lui permettre d'atteindre au succès en tant que chanteuse, mais que la blessure est toujours là, incarnée par une conversation entre les anciens amants (Edna et Carl Miller, le futur héros de A woman of Paris), tous deux devenus riches et célèbres, mais rongés par la blessure du passé: lui a du remords, elle ne se remet pas d'avoir abandonné son enfant. Chaplin et Jackie, eux, s'en sortent finalement bien, et le contraste entre la party dans une vaste demeure où les deux parents se retrouvent, et gardent leur distance, et la masure délabrée dans laquelle les deux héros mangent une quantité impressionnante de crêpes, en dit long sur une certaine idée du bonheur. Donc, on est bien loin d'un apitoiement quelconque... Par ailleurs, la peinture des quartier pauvres, renforce l'idée que c'est, pour le personnage principal, le centre du monde. Après tout, s'il est peu logique qu'il vienne, après ses mésaventures avec la loi et les services sociaux, se réfugier dans un asile de nuit de son quartier (on en voit distinctement l'enseigne dans la scène de la bagarre avec le "grand frère" brutal), cela renforce l'idée de cohésion pour le personnage, qui ne souhaite pas quitter ce qui est, après tout, son univers.
La tentation du mélodrame est la plus forte dans certaines scènes; l'une d'entre elles a été mise de côté: la jeune femme et son bébé passent près d'un mariage, et elle assiste à une scène tragique: la mariée a l'air d'aller à l'exécution, et le marié est un vieux barbu, qui en partant écrase une rose blanche qui vient de tomber du bouquet de la mariée. en assistant à la scène, on remarque autour de la tête d'Edna ce qui ressemble à une auréole, c'est en fait sur un vitrail un motif circulaire, autour d'une croix. Plus tard, une jolie scène montre la chanteuse, venue dispenser la charité, qui s'assoit mélancolique sur le perron d'un immeuble dans le quartier ou habitent les deux héros. Son regard dans le vide nous renseigne qu'elle se laisse aller à sa grande tristesse, et pense à son enfant. La porte s'ouvre, et Jackie Coogan apparaît, et s'assoit, à bonne distance d'elle, mais sans pour autant la quitter des yeux...
Une autre scène montre Edna devenue si riche qu'elle en fait profiter tout le quartier pauvre, et elle va aussi prêcher la bonne parole. Ca sert bien l'histoire, mais Chaplin qui n'aimait pas les réformateurs et autres prêcheurs, va équilibrer son film en la montrant tentant de raisonner Chaplin et une grosse brute, jouant autour de la notion dure à avaler de "tendre l'autre joue". Le plus vindicatif reste Chaplin, qui assène à Charles Reisner une raclée mémorable. D'ailleurs, dans ce film, Chaplin frappe par son volontarisme: la scène la plus frappante commence par une visite des services sociaux, auxquels un docteur a lâché le morceau: c'est un enfant trouvé, il faut donc le récupérer. La façon dont Chaplin se bat, dans une scène où l'utilisation de gros plans de Jackie Coogan en pleurs, est très impressionnante. C'est principalement de drame qu'il s'agit, mais à aucun moment le vitrier ne sort de son personnage, et c'est un grand moment de cinéma physique, qui rappelle s'il en était besoin à quel point le cinéaste et l'acteur sont grands.
Endormi à la porte de chez lui, le vitrier seul rêve qu'il arrive au paradis, ou Jackie en angelot l'accueille: la scène du rêve est célèbre, et apporte deux chose: d'une part, un peu d'onirisme comique (On se rappelle le rêve de Sunnyside), et des gags plus légers, axés autour de la redistribution des rôles dans le "paradis" qui est montré. Mais aussi, Chaplin enfonce le clou: même au paradis, tout finit mal, et d'une part il se représente en ange mort alors que tout semblait aller au mieux, et ensuite, il donne au policier de Tom Wilson le mauvais rôle: c'est lui qui le tue. Tué en rêve par les forces de l'ordre, mais aussi réveillé par les forces de l'ordre, dans un final ambigu, c'est le même Tom Wilson, en policier bourru, qui le ramène chez Edna, où il est accueilli sur une fin ouverte. Le film se termine bien, on sait que Chaplin aura sans doute le droit de voir "son" John, qu'il a très bien élevé du reste. Pour le reste, le public ne verra rien de ces retrouvailles, le cinéaste ayant l'élégance de les laisser hors champ. Mais le rêve l'a montré abandonner l'enfant en mourant symboliquement, ne l'oublions pas.
On mentionnera au passage Lita Grey, qui joue ici les tentatrices (Satan étant interprété par John Coogan, tout comme le pickpocket de la scène d'asile de nuit, et un invité de la party dans la dernière des scènes coupées). On sait que Chaplin a fricoté durant le tournage avec cette (très) jeune femme, qu'il y a eu des suites, légales notamment. dans l'affaire crapuleuse qui a suivi, Chaplin a failli perdre The Kid, dont le montage a été effectué dans la crainte que des avocats ne débarquent, ou que des bandits viennent lui voler son film, afin de faire pression sur lui. Je ne mentionne cette anecdote que parce que je crois, si on se réfère à ce qui est arrivé quelques années plus tard à The sea gull, film de Josef Von Sternberg produit par Chaplin et détruit sur une décision de justice, qu'on l'a échappé belle...
Pourquoi couper? C'est la question qu'on se pose devant tous ces films que Chaplin a charcutés lui-même: A woman of Paris, The gold rush, ou encore Modern times. Ici, il souhaitait en 1971 enlever les scènes de mélo, afin de rendre le film plus proche de l'impression que le public moderne se faisait de son cinéma. Même s'il est moins percutant, plus long, c'est rappelons-le un crime de revenir sur un film, à plus forte raison 50 ans plus tard. le fait que ce soit SON film n'excuse rien.
Pour finir, je m'en voudrais de ne pas le mentionner: il y a un acteur de génie dans ce film, il s'appelle Jackie Coogan.
Il y a un avant et un après The Kid, aussi bien pour Chaplin que pour les autres... C'est un film surprenant, dans une industrie burlesque dominée par le film court, et il va faire des petits. Mais on le sait moins, il y a des précédents à cette histoire d'enfant trouvé et de héros dans la misère: Harold Lloyd a sorti le court de deux bobines From hand to mouth en 1919. Le film est sympathique, et repose sur la complicité de Lloyd avec une petite fille de la rue. Laurel et Hardy se retrouveront dans Pack up your troubles (1932) flanqués d'une autre petite fille, et bien sur Langdon tournera en 1927 un long métrage inspiré de The kid, mais en plus noir: Three's a crowd. Plus près de nous, un film muet, en noir et blanc, aujourd'hui introuvable, est sorti en 1989: Sidewalk stories, du cinéaste Afro-Américain Charles Lane. L'influence de The Kid y était évidente... Une autre trace du legs intemporel de ce chef d'oeuvre.
Retour au court métrage de deux bobines, retour à la farce, retour à la case départ? Pas tout à fait: l'observation à la base de ce film, des us et coutumes de la vie courante, a bien évolué depuis les années Keystone. Mais le fait est que dans ce film, Chaplin et Edna sont mariés, ont des enfants, une maison et une voiture. Un rappel, s'il en était besoin, que si le maquillage ne varie pas (A l'exception de tentatives comme The professor, qui sont de toute façon sans lendemain), les personnages eux sont multiples. et pour la troisième fois consécutive, Chaplin quitte la défroque du vagabond, auquel il reviendra comme chacun sait de façon spectaculaire avec The Kid.
Il ne se passe pas grand chose dans ce film par ailleurs très court, puisqu'à 25 images par secondes, on arrive à 17 minutes. Il est tentant de parler de panne d'inspiration, avec ce petit tour sur l'eau, suivi d'un détour par la ville, les deux parties n'étant liées entre elles que par la présence de la famille en voiture. Le père emmène toute la petite famille en vadrouille, mais ni Edna ni les enfants (Dont un tout petit Jackie Coogan) n'ont quoi que ce soit à faire dans ce film, à l'exception de la toute première scène, durant laquelle tout le monde fait manifestement bouger la voiture, pour en suggérer le hoquetage. Une scène tournée en un plan unique, voir la photo ci-dessus: on y aperçoit les constructions d'un faux village qui ont probablement servi à figurer la petite localité de Sunnyside...
La dernière partie reste la meilleure du film, qui montre un Chaplin vindicatif aux prises avec un policier et des passants qui empêchent sa voiture d'avancer. C'est, bien sûr, troublant: il est ici un bourgeois immobilisé par les autres et leur manque totale de réalisation de sa présence. Cette inversion des rôles cesse lorsqu'un peu de goudron permet à la comédie physique de s'installer. Un petit ballet comique se joue entre la voiture et ses occupants, le goudron frais qui retient les pieds des uns et des autres prisonniers, les policiers, une plaque d'égout, le tout sous les yeux de passants qui sont authentiques, la scène ayant été tournée en pleine rue.
Cette fois, c'est clair: Chaplin était heureux à la First National, au début. Puis les ennuis ont commencé, et la compagnie n'a en particulier pas voulu que Chaplin brise son contrat pour aller réaliser des films pour la United Artists, qu'il vient de créer, il lui faut en effet terminer le nombre de films dans ses obligations. Avec A day's pleasure, il a un film de plus à son actif.
Réalisé peu après Street angel, ce film de Frank Borzage va dans une direction différente des deux précédents films avec Charles Farrell: d'une part, pas de Janet Gaynor ici, l'actrice qui incarne le premier rôle féminin est Mary Duncan, d'un tout autre genre... Sinon, le symbolisme et la stylisation du décor et du travail de caméra disparaissent au profit d'un travail plus réaliste, qui a trompé certains historiens, Kevin Brownlow en tête, sur le lieu de tournage: ces cabanes dans les montagnes, cette rivière, tout ça provient bien des studios de la Fox... Le chef-opérateur Ernest Palmer, collaborateur déja sur les deux classiques précédents du metteur en scène, est malgré tout toujours de la partie. Le film n'a pas eu, à sa sortie, le succès des précédents, il faut dire qu'il est resté dans les placards assez longtemps, dans le but d'y ajouter des séquences parlantes (avec le consentement et la participation de Borzage, contrairement à ce qui s'est passé avec Murnau pour Four devils et City girl, dont les ajouts sonores ont été faits par des tiers); malgré ces additions, le film était sans doute encore trop muet pour un public qui avait oublié un peu vite les frissons de Street angel. Et puis, le film est sorti en France sous le titre de La femme au corbeau, où il a été (dans sa version muette), un gros succès. Les surréalistes s'en sont emparés, le film est ensuite entré dans l'histoire alors que toutes ses copies disparaissaient. Toute? Non, une copie 16 mm contenant 5 des 8 bobines, deux bobines 35 mm, et une séquence 35 mm d'environ 5 mn (des chutes coupées par la censure suédoise) ont survécu, ainsi que des éléments de la bande-son (de la version intermédiaire: sonore, mais pas parlante). La reconstruction a eu lieu en plusieurs temps, dirigée par Hervé Dumont: avant la découverte en Suède d'éléments coupés un peu partout, le film totalisait environ 48 minutes, dont de nombreux intertitres qui résument les séquences manquantes; il en fait maintenant 54.
Allen John Pender (Charles Farrell), un jeune voyageur, s'est arrêté sur une ville minière du nord de la Californie. Il se lie d'amitié avec un sourd-muet, Sam (Ivan Linow). un ami de celui-ci est tué par le contremaître Marsdon (Alfred Sabato), qui l'avait vu tourner autour de sa petite amie Rosalee (Mary Duncan). au moment de partir en prison, il confie à celle-ci son corbeau, qui va veiller sur la jeune femme... ici, le film tel qu'on le voit aujourd'hui commence.
Rosalee et Allen John se rencontrent à la faveur d'une baignade. Le jeune homme se prépare à abandonner sa péniche, et prendre un train pour aller passer l'hiver ailleurs, mais il en est empêché, pris dans sa conversation avec Rosalee. celle-ci s'amuse beaucoup de refaire le coup au jeune homme dont elle cherche bien vite la compagnie. La séduction devient de plus en plus brûlante entre les deux, surtout de la part de Rosalee...
Oui, Il s'appelle Allen John. Aucun rapport, bien sûr...
C'est hallucinant, et probablement unique dans l'histoire du cinéma, qu'un film évidemment tronqué ait pris autant d'importance. Ce qu'on a ici, ce sont les cinq huitièmes d'un film, dont on n'a ni l'exposition, ni l'ensemble de l'évolution des personnages, ni le dénouement (l'amour des deux héros, le retour de Marsdon, et le meurtre de celui-ci par Sam, puis une scène de sauvetage de Rosalee par Allen John largement annoncée par des séquences antérieures, dont la fameuse baignade). Autant dire qu'on devrait être devant un puzzle impossible à regarder, mais non: le film se voit et se revoit sans problème, et fascine. On peut multiplier les exemples de films incomplets, et constater que c'est irrémédiable: avec Confessions of a queen, de Sjöström, réduit dans des proportions à peu près similaires, le fait est que c'est juste le fantôme d'un film. Pire, les 10 minutes qui nous restent de The divine woman, du même Sjöström, nous laissent perplexes. Ici, on a presque l'impression de la perfection: tout le film tel qu'il existe est centré sur la séduction, lyrique, frontale et érotique, d'Allen John par Rosalee. Non que le jeune homme ne fasse rien, mais ses tentatives sont marquées par une certaine gaucherie, il est entendu que des deux, il est celui qui est vierge. Aucune impression salace, pourtant, c'est un rapprochement qui apparaît nécessaire, et même si Rosalee au début veut sans doute s'amuser un peu avec celui qu'elle a vu nu (dans une séquence qui joue avec la promiscuité, de façon troublante, comme souvent chez Borzage), elle finira par l'aimer, tout autant que lui l'aime. Les minutes retrouvées en Suède sont fascinantes par leur franchise, et tout ce qui était allusion dans le film tel qu'on le connaissait auparavant devient maintenant d'une sublime impudeur: Rosalee manipule Allen John afin qu'il la touche, et leur embrasement est d'une sensualité fabuleuse. Leur rencontre amène les deux êtres à se chercher, même à se battre, surveillés par l'omniprésence d'un corbeau dont l'ombre finit par prendre tellement de place que Rosalee tente de le tuer... Marsdon, le prisonnier qui emprisonne sa petite amie dans une cage virtuelle, n'est jamais très loin.
Cette rencontre, qui commence lors d'une baignade, culmine dans des scènes ou Allen John, désireux de s'imposer à Rosalee, fait montre de sa force physique en coupant du bois par un froid extrême, et va trop loin: frigorifié, il s'évanouit, et est retrouvé le lendemain à l'article de la mort par Sam. Celui-ci ramène le jeune homme à Rosalee, et le reste est dans les histoires du cinéma: le jeune femme le déshabille sans hésitation, et s'allonge sur lui pour le faire revenir à la vie. Et ça marche... La puissance des deux acteurs est évidemment une source de réussite ici, Farrell face à Mary Duncan, dont l'érotisme franc est pour le moins bien éloigné du style de Janet Gaynor, joue à merveille la fragilité, ce mélange de déraison et de force mal contrôlée qui manque de perdre son personnage.
Il n'empêche, l'une des grandes originalités de ce film hors-normes, c'est de reposer sur une situation érotique inversée: les baignades prétextes à nudité d'actrices sont légion dans l'histoire du cinéma, de Dolores Del Rio (Bird of Paradise, Vidor) à Catherine Rouvel (Le déjeuner sur l'herbe, Renoir), en passant par Jennifer Jones (Duel in the sun , Vidor ...encore lui). Mais ici, la première séquence complète du film permet de montrer de quelle façon Borzage évite les pièges de la concupiscence traditionnelle, en commençant par exposer l'acteur et non la jeune femme.
Dans un premier temps, Rosalee est interloquée par la vision.
Elle ne détourne pourtant pas son regard, attend de voir le moment ou le jeune homme va découvrir qu'il n'est pas seul.
Finalement, devant le calme de la jeune femme, Allen John au départ effarouché va se laisser aller, et parler avec elle. Une scène touchante (la naïveté du jeune homme), troublante (la jeune femme ne le lâchera plus), et pour tout dire comique (le jeu de Farrell, tout en gaucherie, en particulier lorsqu'il se cache, laissant juste voir ses yeux).
Ainsi réduit, le film nous apparaît malgré tout glorieux et inépuisable. Ce n'est pourtant pas la Vénus de Milo: si on peut un jour le compléter avec ce qui manque, on se jettera sur le résultat avec gourmandise, et si c'est un film dont les séquences ajoutées sont moindres, on se réjouira de retrouver la cohésion des intentions de Borzage. De fait, le soin apporté au décor, ici visible dans un court fragment de séquence au début, la relation entre les scènes du début, avec sa rivière pleine de tourbillons, et la séquence de sauvetage à la fin, le meurtre froidement assumé de Marsdon par Sam, et l'amour pleinement assumé de Rosalee et Allen John, tout ça on voudrait le voir un jour. Que la transformation, la sublimation d'Allen John par Rosalee et son contraire soient enfin révélés à leur juste mesure, et qu'on puisse remplacer ces séquences bouillonnantes de vie dans un écrin restauré. C'est tout ce que je demande, en tant qu'admirateur inconditionnel de ces 5/8e de film.
Sunnyside est, dans la continuation de A dog's life et Shoulder arms, un film de trois bobines. Ce serait le dernier, puisque après ce film Chaplin allait consacrer du temps à un court métrage (deux bobines) puis une année à un long métrage, un vrai. Mais ce que trahit ce film, dont le titre est à peine ironique, c'est le bonheur dans lequel Chaplin libre se trouve, à une époque décidément apparement libre de soucis. Le film est d'ailleurs contemporain du tournage des séquences documentaires de How to make movies, qui voient un Chaplin facétieux se laisser aller à la joie d'avoir son propre studio. Cet esprit de parfait bonheur tranquille a envahi le film.
Non que le personnage qu'il incarne ait une vie facile: dans ce village rural, situé comme il se doit en pleine vallée Californienne, Chaplin est l'homme à tout faire: garçon de ferme, barbier, réceptionniste de l'hôtel... l'homme qui l'exploite est interprété avec autorité par Tom Wilson. La première bobine plante le décor, et montre l'exploitation du héros, ainsi que son fatalisme tranquille, avec un petit passage onirique durant lequel Chaplin interprète en rêve un ballet avec quatre bacchantes à peine vêtues. Puis, nous dit un titre, il est temps de passer à la romance: Chaplin aime en effet une jeune femme locale, interprétée par Edna Purviance, et celle-ci le lui rend bien. La séquence durant laquelle Charlie rend visite à sa bien-aimée est gentille comme tout mais aussi très drôle. Puis un homme de la ville apparaît, et là, les choses se gâtent...
Si Chaplin imagine un suicide ici, il ne faut pas y voir pour autant une quelconque noirceur, le film reste une parenthèse bucolique dans l'oeuvre de Chaplin. C'est, bien sûr, beaucoup plus soigné que Work, et d'ailleurs le film profite bien d'avoir été tourné pour une large part en plein air. Les acteurs jouent à fond la gentille moquerie, et on n'est pas loin avec ce film du cycle de comédies rurales de Griffith. il y a un peu, mais pas trop, d'opposition entre la ville corruptrice et la campagne saine, à travers ce personnage, principalement rêvé, d'étranger, mais il est frappant de constater que celui-ci est à peu près aussi élégant que Chaplin dans la vraie vie, lui ressemble un peu, et semble même porter ses vêtements. N'y cherchons pas de message, Sunnyside est un film qui ne porte pas à conséquence, qui nous permet de rire avec tendresse. Une scène coupée de ce film circule généralement, celle durant laquelle le garçon de ferme improvisé barbier improvise une coupe à ce pauvre Albert Austin. Une fois de plus, la scène est longue, minutieuse, et il a sans doute fallu du courage pour la couper... Elle anticipe, mais juste un peu, sur The great dictator, ce qui confirme le cheminement des idées chez Chaplin, qui engrange, préserve, et finalement ressort ses idées au moment opportun, 20 ou 25 ans plus tard.
Il est des films qui ne prennent pas de gants avec le spectateur, qui lui assènent d'une façon violente, étouffante, un reflet insupportable de notre humanité en déliquescence. N'en parlons donc pas, et arrêtons nous sur ce qui est désormais considéré -à juste titre- comme un "classique contemporain". Ici, le résultat, ou le reflet, est encore plus assassin, plus dévastateur; la beauté de la photo, la tranquille assurance de la mise en scène, et l'élégance du casting (Kevin Kline, Sigourney Weaver, Joan Allen, Christina Ricci, Tobey Maguire, Elijah Wood), sans oublier la précision de la reconstitution, tout concourt à la magnificence de l'ensemble, et du même coup à la méchanceté du propos. Pourtant, Ang Lee, l'esthète venu de l'est, a tout fait pour enrober la chose, comme toujours; ses films sont des bonbons, jusqu'au moment ou l'on s'aperçoit que ce sont des bonbons au poivre... Au départ, on croit vraiment que nous sommes dans une comédie grinçante tout au plus.... erreur, la tragédie veille et frappe.
Le cadre, c'est donc l'Amérique de 1973, année pas vraiment choisie au hasard: le Vietnam prend fin (du moins pour les Américains, les Vietnamiens vont continuer durant 18 mois), et Nixon prend feu, s'empêtrant dans ses propres mensonges, en direct à la télé. La révolution sexuelle a eu lieu, et dans l'Est (Le Connecticut, berceau de George Bush mais c'est une autre histoire...) on a fait semblant de ne pas s'en apercevoir, mais désormais on s'y attelle: lors d'une soirée entre voisins, on tente la "key party": les femmes qui quittent la soirée doivent prendre au hasard une clé de voiture, et se font "raccompagner" par le monsieur qui est ainsi désigné. Au-delà, la jeunesse fume des trucs pas catholiques tout en protestant véhémentement à tort et à travers, autant contre le gouvernement que contre les parents, et bien sur on s'adonne à d'érotiques tentatives de commencer une sexualité, mais avec plus d'horreur que d'honneur: une idée de génie (Droguer le copain dragueur pour avoir le champ libre avec la petite copine) se transforme en fiasco, et la cerise sur le gâteau, c'est bien sur lorsque la petite amie potentielle vous dit: "je t'aime comme un frère." Le pire malgré tout, c'est lorsque les pulsions, mêlées à la colère, vous font franchir la ligne jaune; deux personnages, ici, vont aller trop loin, et on peut être sur que pour l'une d'entre elles, les excès auront des répercussions: Elena est tellement perturbée par la désagrégation de son mariage qu'elle vole à l'étalage (Elle est prise sur le fait) et Wendy, sa fille de quinze ans, cherche par tous les moyens à attirer le jeune voisin (11 ans? 12 ans?) dans son lit, et bien sûr y parviendra; la réponse des adultes à ce dernier méfait est sans ambiguïté: ils sont mécontents, mais tous tellement coupables, que plus rien ne semble avoir d'importance; alors lorsque le bouquet final, orchestré de façon sublime par Ang Lee autour d'une tempête de glace, mène à la mort pure et simple du plus innocent de tous ces êtres humains, on est, vraiment, à la fin du monde.
A la fin, une impression rassurante de recomposition de la cellule familiale nous fait espérer une sortie de crise, mais nous le savons, nous: les dérèglements observés dans ce film ne sont en rien la fin d'une période noire, ils n'en sont que le début... Encore un peu de vitriol?
Les univers d'Ang Lee sont toujours cohérents, magnifiquement recréés, et nous font passer de film en film d'un extrême à l'autre. après la Chine des années 30 dans le sulfureux Lust, caution, le Sud en déroute de Ride with the devil, l'univers de comic strip de Hulk et le Montana de Brokeback mountain, voici donc l'état de New York, coté rural, en pleine explosion culturelle de la fin des années 60.
Whitelake, Bethel, NY, 1969: la famille Teichberg fait partie de la communauté Juive locale, et leur souhait est de créer un motel qui puisse être une valeur sure. Le principal moteur du progrès, c'est le fils Elliott, président de la jeune chambre de commerce locale, attentif à l'idée de moderniser l'entreprise familiale, et à ce titre en conflit permanent avec sa mère, qui ne s'est jamais remise de ses souvenirs de privation et de traumatisme dans sa jeunesse Russe, et a développé une obsession pour l'argent qui empêche Elliott de gérer convenablement le lieu. Son souhait: laisser ses parents se débrouiller pour vivre enfin seul, à New York; L'opportunité qui se présente alors, c'est le refus d'une localité voisine d'accueillir le festival de Woodstock, qui fait peur aux populations locales. Elliott va alors tenter de récupérer le festival pour sa commune...
La Judaïté d'Elliott est un tabou pour lui: il a changé de nom, de Teichberg, il est devenu Tiber... son souhait très clair de couper les ponts avec les parents vient comme en écho à ce désir de renier une part de son identité. L'antisémitisme, courant dans le film (Les Teichberg se font souvent traiter de "Sales juifs") semble ne pas le toucher, sinon parce qu'il ne souhaite pas que sa mère (Prompte à partir dans des délires sur le nazisme) l'entende... Cette absence d'identité se double chez Elliott d'une évidente incertitude sexuelle, qui le voit flirter avec aussi bien un homme qu'une femme de la bande des organisateurs. Une expérience, drogue plus sexe, avec des Californiens de passage semble d'ailleurs le décider à assumer ce qui ressemble plus à de l'homosexualité qu'à une bisexualité... Pour Elliott, le film se présente donc comme un voyage initiatique à la fois touchant et burlesque. D'ailleurs, il retiendra les leçons d'un travesti, Vilma, qui lui permettra d'accepter son père et de renouer un peu avec son judaïsme par le biais de ce dernier dont il mime parfois le comportement caricatural, mais sans méchanceté. Il va aussi permettre à Elliott de faire son deuil d'une relation impossible avec sa propre mère, jouée avec une grande dose de méchanceté par Imelda Staunton.
La comédie soignée passe ici par une mise en scène allusive: on est, n'oublions pas, à Woodstock, et Ang Lee a non seulement recréé les circonstances du festival, baignades, boue, nudité, drogues, marche interminable, cortège de gens tous plus délirants les uns que les autres, mais il a aussi imité la mise en scène kaléidoscopique du film, multipliant les formats, et utilisant le split-screen. On a parfois le sentiment qu'il a donné pour consigne à tous ses figurants de se retrouver, vraiment, à Woodstock tant le film ressemble parfois à un documentaire avec de vrais festivaliers dedans. Il a aussi, gentiment, raillé les excès d'une période certes turbulentes, en représentant une troupe de comédiens provocateurs qui se déshabillent pour un rien, et a multiplié les allusions qui font mouche: le vétéran du Vietnam, paumé, l'alunissage de Neil Armstrong, la mode vestimentaire, les grosses lunettes... On peut regretter l'absence de distance devant certains personnages, dont l'énigmatique Michael Lang, ange de Woodstock, qui a l'air aussi angélique que carnassier, et dont les contours flous sont franchement embarrassants. Il est probable que c'est voulu, bien sûr... Le vétéran du Vietnam est quant à lui bien caricatural, et on regrette aussi, parfois, le choix de l'acteur principal, Demetri Martin.
Si on peut estimer que le film fait pale figure auprès de The ice storm, ou Brokeback Mountain, il n'empêche: Ang Lee a su donner à son Woodstock une vérité qui nous donne à comprendre que pour les gens qui y étaient, en l'espace de trois jours, le reste du monde a cessé d'exister. On souhaite tous vivre des événements qui nous en persuadent, mais il faut bien reconnaître que de nos jours, seules les catastrophes nous plongent dans ce type de situation: 11 septembre, Fukushima, etc... Comment ne pas comprendre après cela la nostalgie causée par l'éloignement de cette période?