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28 décembre 2014 7 28 /12 /décembre /2014 16:46

Léon Poirier était un homme de traditions, dirons-nous. Elevé dans le cadre d'une institution privée rigoriste, il est devenu régisseur de théâtre puis est passé à la demande de Léon Gaumont à la réalisation de films en 1913, lorsque Poirier vient d'avoir un grave accident qui l'éloigne de ses théâtres. Il tourne cinq films avant de s'engager (Il avait été exempté en raison de son accident) dans l'artillerie. A ce titre, il participera aux combats autour de Verdun... Dans les années 20, il s'oriente vers un nouveau cinéma, proche du documentaire, et éloigné des studios. Il tourne notamment en décors naturels La brière, une fiction d'après un autre Léon, Daudet celui-là: pas vraiment un démocrate, mais n'anticipons pas... Après un autre film ambitieux, La croisière noire (Documentaire sur un périple mi-colonialiste, mi-publicitaire organisé par Citroën en Afrique), Poirier décide de fournir sa vision d'une commémoration de la Grande Guerre (Celle qu'on n'appelait pas encore Première guerre mondiale...) afin de coïncider avec le dixième anniversaire de l'armistice. Ne faisant rien comme tout le monde, il va réaliser un film impressionnant, ambitieux, et... profondément humaniste. Bien sûr il va aussi laisser par endroit libre cours à sa vision patriotique des choses, mais il va aussi et surtout donner la parole à l'ennemi, et ne jamais céder à la tentation de représenter les forces Allemandes sous le visage d'ogres assoiffés de sang, comme c'était l'usage en France. Cela lui sera d'ailleurs reproché...

Verdun, visions d'histoire n'est pas un documentaire, ni une fiction classique. S'il fallait trouver à le comparer, le seul titre qui me vienne à l'esprit serait The longest day (1962), né comme Verdun de la vision d'un seul homme, Darryl F. Zanuck, et qui retraçait l'histoire du débarquement à travers ses petites histoires, en adoptant les points de vue de la population, de la Résistance, des forces alliées, qu'elles soient Américaines, Anglaises ou Française, et bien sûr des Allemands. Poirier, qui a divisé son film en trois parties (Trois "visions", pour reprendre le terme utilisé par le cinéaste dans son découpage), a choisi des "types " de personnages, affublés le plus souvent d'étiquettes plus que de noms: on a donc le "soldat Français", le "fils", "l'intellectuel", la "fille", mais aussi "le soldat Allemand", ou le "Maréchal", un vieil officier Prussien qui tire les ficelles, interprété par Maurice Schutz. Et le cinéaste ne se cantonne pas à des prises de vue du côté Français. Il situe son tournage sur les lieux même de l'action, entre Verdun et Douaumont, là ou entre février et décembre 1916 les forces Allemandes ont centré leur avance, jouant leur va-tout pour trouver la voie vers Paris à travers la vallée de la Meuse.

La première partie, La force, est surtout consacrée à un état des lieux, des forces en présence, mais aussi du moral: moral de l'arrière (Une famille Parisienne attend la suite des évènements, en confiance; un de ses enfants est engagé sur le conflit, l'autre va s'y rendre), moral des troupes (Deux soldats discutent de ce que les civils savent ou ne savent pas), puis état des lieux à Verdun dont les habitants fuient par dizaines. Le choc est imminent, mais Poirier joue plus sur l'aspect solennel que sur le suspense. Le deuxième, L'enfer, retrace les batailles décisives: Douaumont, Vaux, puis l'avancée vers la ville de Verdun. Le cinéaste situe son action au plus près des combats, à hauteur de poilu, et il a fait revenir des protagonistes de laction pour leur fairerejouer les batailles sur les lieux même. Un pari gonflé, mais qui paie par son réalisme. La troisième partie enfin, Le Destin, conte la reprise en mains de la région par les troupes alliées, et la reddition des Allemands. La leçon d'histoire globale, bien menée pais un peu trop riche pour qui consulte le film près d'un siècle plus tard, est accompagnée de scènes qui font mouche: la bataille de Vaux, avec ses condictions hallucinantes pour les soldats Français, est vue par les deux côtés, y compris dans une scène formidable, ou une porte blindée, obstacle à l'avancée des Allemands, est l'objet d'un champ-contrechamp ultime: d'un côté les Français, de l'autre les Allemands...

Le film possède des défauts, hélas, à commencer par son abondance: passionné par son sujet, Poirier a voulu rendre les spectateurs plus proches encore de l'action, et utilise par moments des cartes qui ne font qu'assécher le propos. Il a su rendre les doutes et les passions humaines, mais se heurte aux écueils de son didactisme par endroits. Et, inévitable me dira-ton, à plus forte raison pour un homme de droite, il a une tendresse pour les généraux, y compris ce vieux salaud de Pétain. Il ose un intertitre infect dans sa troisième partie, dans lequel il clame que les soldats vainqueurs de Douaumont l'ont été grâce à l'âme de leur général... Mais il montre aussi un jeune soldat Allemand (Interprété par un certain Hans Braüsewetter) envahi par le doute comme ses confrères Français, et il nous montre également les Prussiens se comporter de façon respectueuse vis-à-vis des Français qui se rendent à l'issue de la bataille de Vaux. et si Poirier laisse parler son nationalisme, et son catholicisme, au moins ne le fait-il que dans sa troisième partie, une fois qu'il a pris le soin de tout mettre en place, puis de narrer le gros des combats. La deuxième "vision" se clôt d'ailleurs sur un sentiment de défaite des Français. La fin du film, après les couplets nationalistes, philosophe un brin sur le sens de l'armistice, et la reddition, puis l'abdication de Guillaume II, représentée comme la possible naissance de la liberté: notre brave soldat Hans Braüsewetter peut enfin briser ses chaines.

Pourtant, selon moi, le plus notable aspect de ce film, situé en début de troisième partie, est une scène qui doit autant à The four horsemen of the Apocalypse, de Rex Ingram, qu'à The Big Parade, de Vidor: un soldat Français blessé mortellement s'écroule aux côtés d'un Allemand. Les deux, au moment de mourir, auront le même cri: Mama/maman. Symboliquement, les deux mères, en surimpression, viennent chacune ramasser le corps de son fils, et toutes deux les posent sur la même civière. Puis elles gravissent ensemble un chemin vers le ciel... Au moins les intentions sont-elles claires: Poirier est un pacifiste.

Cette vision à la fois touchante et profondément ridicule est complétée à la fin d'une messe, dans laquelle on sent bien que le vieux fond du metteur en scène reprend le dessus. Au terme de ses 151 minutes, Verdun visions d'histoire est exténuant, et frustrant pour le spectateur habitué aux films Américains contemporains. Mais on ne reprochera en tout cas pas à Léon Poirier d'avoir été ambitieux, et désireux de toucher à l'universalité avec son film: il est parfois naïf, souvent trop riche, mais il contient des dizaines de séquences qui sont impressionnantes par leur mise en scène est leurs parti-pris novateurs. Et le fait qu'on ait ensuite, charcuté le film en en prenant les séquences les plus réalistes, en pensant qu'il s'agissait d'images d'archives, rend paradoxalement justice au réalisateur... Qui s'est empressé de continuer sa carrière en se faisant le chantre du colonialisme, avant de chanter en 1943 les louanges de ce vieux salopard de Pétain. Bah!

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Published by François Massarelli - dans Muet Première guerre mondiale 1928 *
28 décembre 2014 7 28 /12 /décembre /2014 10:00

Voilà un film muet restauré à grands frais, qui tombe à pic pour qu'on y voit le traitement de la première guerre mondiale, non pas telle qu'on la voit en cette année centenaire, ni alors qu'elle se déroulait: Le film du poilu est une tentative de commémoration, réalisée en 1928, à l'occasion du dixième anniversaire de la fin du conflit. Le but clairement affiché est de donner à voir la guerre aux enfants, afin qu'ils n'oublient jamais. Et c'est raté, ils ont oublié, les enfants de 1928: je m'explique.

Dans la première partie, on assiste à la petite vie de tous les jours de trois personnes qui habitent le même immeuble Parisien: une veuve de guerre et son fils, d'une part; un ancien poilu, artiste qui vit dans son atelier de peinture d'autre part. Celui-ci prend l'initiative d'inviter un cinéaste qui vient de finir un montage de prises de vues de la Grande Guerre chez lui, afin de sensibiliser la jeunesse (et les spectateurs) à ce qu'était vraiment le conflit mondial... Nous assistons ensuite à une chronologie des évènements, résumés en à peu près une heure, compilée d'après les cinématographies mondiales, mais surtout les alliés. Le montage en est rehaussé ça et là d'inserts tournés par Desfontaines afin de rendre l'ensemble un peu plus dramatique.

Si le but était de sensibiliser la jeunesse afin qu'un tel conflit n'arrive plus jamais, c'est comme je le disais raté: durant l'heure passée à montrer la guerre, le point de vue unique est celui des alliés, et on y glorifie à tour de bras les généraux, tous isolés de la narration par leur petit intertitre personnalisé... A aucun moment l'ennemi n'y est montré comme autre chose qu'une menace, un mal. Les évènements n'y sont pas mis dans la moindre perspective: certes, l'archiduc François-Ferdinand a été assassiné à Sarajevo, mais pourquoi? et en quoi cela a-t-il précipité la guerre? Et si Verdun a bien été une boucherie, quelle responsabilité les officiers Français ont-ils pris dans les massacres? Et ces merveilleuses armées coloniales qui nous sont montrées, si colorées dans leurs défilés, pourquoi personne ne mentionne-t-il qu'ils ont souvent monté au combat en premier pour essuyer les premières salves? Enfin, on appréciera à sa juste mesure la séquence de 25 secondes qui nous indique que les Américains ont un peu pris part au conflit. Merci, au passage, les gars, et vous nous excuserez, mais on va quand même finir ce beau film par une vision de ce beau drapeau, ce torchon dégueulasse pour lequel le service des armées, qui a pris le soin de restaurer ce film sans qu'aucune réserve idéologique ne l'accompagne (Lisez les textes présents sur le DVD, c'est à vomir), est sans doute prête à nous dire qu'il conviendrait de nouveau d'aller se faire tuer.

Je sais ce qu'on va probablement me rétorquer: autres temps autres moeurs, et en 1928, on ne disposait pas de recul suffisant, mais en fait, historiquement c'est faux: dès 1917, des voix se sont élevées, depuis l'armée Française même, pour contester les façons de faire des officiers, et réfléchir sur la véritable finalité de ce conflit. Dès 1919, dans un film qui cède parfois au délire anti-Allemand ambiant (J'accuse), Gance a pris soin de faire le voeu d'un arrêt généralisé des conflits, au nom du respect du aux morts, TOUS LES MORTS. Dès 1925; trois ans avant ce film, King Vidor a débarrassé l'évocation de la guerre de tout nationalisme avec son somptueux The big parade, auquel Walsh (What price glory) puis Wellman (Wings) ont bien vite emboité le pas. Ils seront suivi en 1930 par deux cinéastes, l'un aux Etats-Unis (Milestone, avec All quiet on the Western Front) , et l'autre en Allemagne (Pabst, avec Westfront 1918). Et pour enfoncer le clou, cette même année 1928, le pourtant très droitier Léon Poirier a commis un autre film commémoratif, le souvent ennuyeux Verdun, vision d'histoire. Lui aussi sacrifie à la mode qui consiste à se mettre à plat devant les généraux, mais au moins rappelle-t-il à toutes fins utiles que dans un conflit comme celui dont il est question, les deux côtés ont souffert. Voilà. Le parti-pris affiché par Desfontaines de rester calé sur l'image d'Epinal est tout simplement impardonnable.

Alors rangez-moi ce torchon bleu-blanc-rouge, il est obscène.

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Published by François Massarelli - dans Muet Première guerre mondiale Navets 1928 *
28 décembre 2014 7 28 /12 /décembre /2014 09:19

C'est avec ce film que Tim Burton va cimenter son style, et du même coup véritablement faire son entrée dans le cercle des auteurs, disons... singuliers. Soyons juste: certes, ce n'est en rien son premier film, le metteur en scène a été très actif durant cette décennie qui l'a vu passer de Disney (où il était animateur sur deux longs métrages dont nous tairons les noms) à la Warner, en passant par des courts métrages, des travaux pour la télévision, et bien sûr un premier long métrage, disons, particulier, Pee-Wee's big adventure. Mais ce qui a toujours fait le prix de Beetlejuice, en plus d'être un film franchement appréciable en tant que tel, c'est de nous donner à voir une matrice du style, de l'univers, de la thématique Burton. En quelques sorte, des films comme Mars Attacks!, Dark shadows, Sleepy hollow et le long métrage Frankenweenie viennent directement de celui-ci, avec lequel ils partagent un humour frontal, et une certaine tendance à méler de façon unique le fantastique parfois le plus morbide avec une peinture du quotidien le plus banal...

Les Maitland (Geena davis, Alec Baldwin) sont un jeune couple, qui a choisi de se délasser de la vie dans la grande ville (New York) en passant du temps au calme dans une petite ville du Connecticut où ils ont acheté une maison. Ils y coulent manifestement des jours sans histoires, madame décorant tranquillement la maison, pendant que Monsieur construit inlassablement une maquette de la ville. Il y a malgré tout une ombre semble-t-il persistante au tableau: ils n'ont pas d'enfant, malgré les tentatives, et n'en auront d'ailleurs jamais, puisque, on va vite l'apprendre, ils meurent au bout de quelques minutes dans le film, une mort idiote, mais radicale: bref, la mort. Dans un premier temps, il ne s'en aperçoivent même pas, puisque leur trépas les force à revenir à leur maison, mais ils se rendront vite compte que quelque chose a changé...

Très vite, le principal souci auquel ils devront faire face, en plus de s'adapter aux formalités et au quotidien liés au fait d'être mort, sera de voir arriver dans leur maison un couple de New Yorkais, avec une adolescente: Charles Deetz (Jeffrey Jones) cherche une évasion de la vie New-Yorkaise, sa seconde épouse Delia (Catherine O'Hara), une artiste du dimanche totalement snob, cherche l'inspiration et un endroit à recréer à son image, et sa fille Lydia (Winona Ryder), adolescente solitaire, toute habillée de noir, cherche à cultiver tranquillement son spleen en nourrissant une certaine haine raisonnable à l'égard de sa belle-mère. Les deux fantômes, normalement invisibles (sauf aux yeux de Lydia, qui va vite sympathiser avec eux), vont tout faire pour se débarrasser des opportuns, y compris pactiser avec l'innomable "bio-exorciste" Betelgeuse (prononcer -trois fois- Beetlejuice), interprété par Michael Keaton, qui a des moyens raadicaux mais indéfendables pour effrayer, voire pire, les vivants...

On le voit, Burton s'amuse avec les codes du cinéma fantastique comme il le refera souvent, en investissant sur un plateau de comédie familiale et bucolique, les abords de la mort, un au-delà qui, on ne s'en étonnera pas, n'a pas de place pour toute divinité, quelle qu'elle soit: un monde dangereux, fait de débrouillardise, de formalités, de rencontres hilarantes avec d'autres morts, qui ont tous conservé de leur passage vers l'infini une particularité, physique ou autre. Le visuel du cinéma d'épouvante est rapidement envahi par l'humour, à moins que ce ne soit le contraire. Pour le reste, Burton ne se distingue pas par le montage ou une mise en scène particulièrement voyante: il s'amuse à diriger ses acteurs en fonction de l'effet voulu, en privilégiant pour certains un surjeu bon enfant: Catherine O'Hara, Michael Keaton, Baldwin et Davis ont droit d'y aller franco... Et il installe une gaelrie de personnages qui reviendront, à travers la marâtre maléfique, le sbire (Otho, joué par Genn Shadix, est le décorateur attitré de Delia, et en fait une véritable sangsue), ou les marginaux, qui se détachent du lot par certains codes vestimentaires: le noir et blanc domine, ils sont décalés par de nombreux détails: condamnés à "vivre" leur mort dans les vêtements de leur mort, comme Barbara et Adam, portant un costume fait de bandes noires verticales sur un fond blanc (Betelgeuse), ou tout simplement de noir vêtue par choix culturel (Lydia). Tout ce petit monde s'agite, en une sorte de lutte entre normalité et monde de l'au-delà, pour notre plus grand plaisir. Et Burton s'attache à pourfendre la normalité en attaquant une certaine Amérique, conformiste et prétentieuse, à travers les personnages de M. et Mme Deetz, le businessman venu se reposer et qui voit très vite le délire de l'appropriation dans le but de faire du dollar le reprendre, tandis que son épouse s'évertue à n'exister qu'en créant des horreurs prétentieuses, tout en détruisant ce qui est beau chez les autres. Il oppose des petites gens, qui n'ont certes pas grand chose pour eux, et le monde d'une certaine élite, qui s'en prend plein la figure... Mars Attacks! ne fera pas grand chose de plus, quelques années plus tard. Et là encore, comme ici, Burton "sauvera" quelques humains du jeu de massacre.

Rondement mené (le film totalise 92 minutes), parfaitement mis en musique par le désormais complice de (presque) tous les films Danny Elfman, Beetlejuice est donc aujourd'hui comme hier le meilleur moyen de commencer à se familiariser avec le style et l'univers de Tim Burton, un monde hanté par des fantômes tous distinctifs, dans lequel l'animation en volumes, image-par-image (de très loin le mode d'animation préféré d'un Burton qui a pourtant grandi à Burbank, le royaume de l'animation en 2D, le paradis de Disney et de la Warner), se confronte à des prises de vue réelles, dans lesquelles on demande à des acteurs d'interpréter une scène de repas au cours de laquelle ils doivent démontrer qu'ils sont possédés... Par une chanson de Harry Belafonte. Ca ne s'invente pas... Et puis il y a le mal poli Betelgeuse, interprété par Michael Keaton en roue libre, dont on peut se demander quelle mouche a piqué Tim Burton pour qu'il lui demande ensuite d'être Batman, mais ça c'est une autre histoire...

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Published by François Massarelli - dans Tim Burton
26 décembre 2014 5 26 /12 /décembre /2014 18:09

1917: La guerre s'invite aux Etats-Unis, et les volontaires affluent: de tous horizons, les Américains s'engagent dans ce qu'ils imaginent être un simple tour de chauffe en Europe au service de la démocratie triomphante. Là ou des hommes du peuple, comme Slim (Karl Dane), soudeur de son état, ou Bull (Tom O'Brien), barman à New York, vont rejoindre l'armée sans détour, un gosse de riche, le fringant Jim Apperson, ne va partir qu'après avoir vu une parade qui passait dans la rue. Et comme d'une part sa fiancée pense qu'il serait absolument adorable en officier, et que ses parents le considèrent comme un bon à rien, il s'engage... On retrouve les trois quelques mois plus tard, à la veille de leur première participation à l'offensive. Ils fraternisent avec les jeunes françaises, surtout l'adorable Mélisande (Renée Adorée, enfin autorisée à "parler" Français sur le tournage de ce film muet, et ça se voit pour qui sait lire sur les lèvres...), ils bricolent des douches, piquent du vin aux paysans locaux, jusqu'au moment ou ils sont amenés sur le front, pour une mission suicide. Deux d'entre eux ne reviendront pas, et c'est dans un trou d'obus qu'il est amené à partager avec un jeune Allemand mourant que Jim va se faire une opinion sur la guerre...

Qu'un studio comme la MGM ait été à ce point engagé dans ce film me dépasse. Je pense que pour la plupart des professionnels qui y travaillaient, la firme au lion était sans doute le rempart absolu d'une certaine idée calibrée et divertissante du cinéma contre un cinéma engagé... Mais Vidor devait avoir des arguments, puisque c'est à l'initiative bienveillante d'Irving Thalberg que ce film révolutionnaire s'est fait. Bien lui en a pris, puisque le film a fait un triomphe au box-office... Pourquoi "révolutionnaire"? Parce que jusqu'à The big parade, la vision de la guerre dans le cinéma mondial est assez simple: il y est généralement question de la lutte du bien contre le mal, de la démocratie Chrétienne contre la barbarie Allemande: J'accuse, The Four Horsemen of the Apocalypse, Hearts of humanity, Hearts of the world, et même Shoulder arms!, tous même combat... Seul Stroheim, qui n'a jamais filmé la guerre, mais en a parfumé ses films, à commencer par Foolish Wives qui regorge d'allusions, a semble-t-il intégré que pour les populations quelles qu'elles soient, la guerre est un enfer. Et ce film, enfin, va aborder le sujet avec réalisme, lyrisme, et en fait Vidor a peut-être changé la donne à tout jamais: il y aura un avant et un après The Big Parade, qui engendrera d'autres chefs d'oeuvre, partageant cette vision plus objective, moins, le mot une fois de plus est grossier et vulgaire, patriotique.

Le film prend son temps, d'ailleurs, et se contente d'une bataille, anticipant d'une certaine manière sur l'économie d'un Kubrick. Les soldats arrivent, pas très rassurés, et on leur dit de marcher. La scène est célèbre, souvent commentée: les Américains, filmés de front, avancent dans un sous-bois, cibles de la mitraille. Ils voient, ou entendent autour d'eux, les copains tomber les uns après les autres, mais doivent avancer. Au bout de la route, façonné er refaçonné par le pilonnage incessant, le terrain devient un gruyère, et l'enfer s'installe. Résumé en un seul conflit, toute l'expérience d'une guerre semble désormais privée de but, et la seule action d'éclat commise par Jim Apperson le sera sous le coup de la colère, lorsque pour venger la mort d'un camarade il va se livrer à un massacre sans raison valable...

Mais les scènes qui nous font attendre ce conflit, en elles-mêmes, sont d'une grande force, installant la confrontation humaine entre les soldats d'un côté (Jim Apperson perdant de sa superbe assez rapidement, confronté à la camaraderie ambiante), ou entre les soldats et les Français de l'autre. Les scènes de flirt avec Mélisande sont sublimes, d'abord parce que Vidor a su installer une complicité (Qui resservira à la MGM) très forte entre Gilbert et Adorée, et a pu les inspirer à trouver un naturel un peu gauche, qui s'approche, mais oui, d'un certain naturalisme. Cela donne d'autant plus de force au film que la romance entre les deux va servir de structure, et bien sur de motivation pour un héros revenu de tout, sauf de son amour pour la petite Française. Et la scène de séparation en fin de première partie, qui laisse éclater le lyrisme cher à Vidor, est inoubliable.

Et puis si ce film est une grande date, c'est aussi parce que le metteur en scène, qui a permis souvent au mélodrame de se doter d'une âme pas toujours tranquille (Wild Oranges peut en témoigner...) semble d'une seule pièce maitresse doter le cinéma Américain d'un classique qui le fait instantanément passer à l'âge adulte... Ce que Stroheim tentait de faire dans son coin, Vidor l'a fait, et dans le confort d'un studio encore en plus! on connaît la suite: grâce à son sens du compromis (La Bohême, Bardelys the Magnificent, deux films qu'il n'avait pas vraiment envie de faire), Vidor pourra récidiver en tournant The Crowd. Mais la suite, c'est aussi l'arrivée de Raoul Walsh, William Wellman, Lewis Milestone, et tant d'autres qui vont continuer à donner à la représentation de la première guerre mondiale ses chefs d'oeuvre.

 

The big parade (King Vidor, 1925)
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Published by François Massarelli - dans King Vidor Muet Première guerre mondiale 1925 **
22 décembre 2014 1 22 /12 /décembre /2014 09:30

C'est le travail distinctif de Tim Burton sur Vincent et Frankenweenie, ses deux étranges courts métrages pour Disney, qui lui ont valu d'être engagé par la production de ce premier court métrage. Pee-Wee Herman, de son vrai nom Paul Reubens, est un personnage comme les télévisions locales des années 50 en proposaient à la pelle (Voir le biopic Ed Wood à ce sujet!), né pour un show de comédie qui avait du succès dans les années 80: un personnage lunaire, semblant tout droit sorti, le maquillage compris, des films muets des années 20, et qui vivrait dans une sorte d'état d'enfance en constant décalage avec la réalité qui l'entoure. Et le film ne montre rien d'autre: le scénario (Co-écrit par Reubens) conte en effet les déboires de Pee-Wee l'homme-enfant qui fait le our des Etats-Unis à la recherche de son vélo disparu... Prétexte à gags, rencontres cocasses, et visite à tout casser d'un studio de cinéma (Warner, qui distribue la film, a donné les clés à la production).

Chercher l'univers de Burton dans ce qui est avant tout un exercice imposé, s'avère un peu malaisé, mais on peut quand même voir ici une ébauche de certains des aspects burlesques de bien des films (Beetlejuice, Batman, Mars attacks!...) et constater que Pee-Wee, aussi horripilant (Voire insupportable) soit-il, est un peu un cousin de ces personnages décalés en noir et blanc, à peine sortis de l'enfance mais par une porte dérobée, qui peuplement les films du metteur en scène. Et l'humour particulier, mélange de cynisme et de premier degré parfois embarrassant, sera présent dans les longs métrages de Burton jusqu'à Dark Shadows. Mais s'il fallait retenir un aspect positif et un seul, au-delà de l'entrée en scène de Tim Burton comme metteur en scène de longs métrages, c'est bien sur le fait que Danny Elfman y ait composé et enregistré sa toute première bande originale de film, du moins la première pour un film de studio majeur. Et dès le départ, le talent hallucinant de ce disciple de Steiner, Herrmann, Stravinsky et Korngold est présent.

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Published by François Massarelli - dans Tim Burton
22 décembre 2014 1 22 /12 /décembre /2014 09:00

Ce film de 30 minutes est bien sur le premier Frankenweenie, puisque Burton y reviendra: c'est probablement normal, puisque dans ce projet très personnel, tourné en prise de vue réelles pour Disney (Par opposition à son remake sorti en 2012, qui lui sera tourné en stop-motion, comme le film de Selick The nightmare before Christmas, ou bien sur Vincent, le court métrage fondateur du style Burton), Burton y installe son univers très personnel, qui se retrouvera de film en film, entre Beetlejuiceng>, Edward Scissorhands, voire Big Fish: le monde, trop propre, trop ennuyeux, vu à travers les yeux créatifs d'un enfant trop doué, et trop porté sur les histoires horrifiques. Et comment ne pas penser à l'enfance de Tim Burton lui-même, passée à Burbank, banlieue somme toute normale, dont l'essentiel de l'activité (Studios Disney, studios Warner) se déroule sur les plateaux de cinéma à créer du rêve aux antipodes de cette normalité à se rendre malade? Frankenweenie a beau être en noir et blanc, on imagine sans peine les couleurs rose bonbon, jaune canari et bleu ciel, des robes, nappes, chemises Lacoste des protagonistes et voisins. Et Tim Burton a fait appel, pour interpréter les parents de Victor le héros, à deux acteurs qui vont parfaitement incarner cette normalité trop tranquille...

Ben et Susan Frankensein (Daniel Stern, Shelley Duvall) sont les heureux parents de Victor, un enfant qui s'amuse à tourner des films avec une caméra super 8, qui mettent essentiellement en scène son chien Sparky, déguisé le plus souvent en monstre ultra-destructeur à la Godzilla. C'est innocent, c'est drôle, ça ne prête pas à conséquence, et le lien entre Victor et Sparky est si touchant... Mais un jour, Sparky se fait heurter par une voiture, et Victor est inconsolable... Jusqu'au jour où un cours de sciences lui donne une idée: il va tenter de redonner vie à son chien en usant de l'électricité... Mais cela va surtout créer des problèmes, car comment faire comprendre à un chien comme Sparky, une fois revenu d'entre les morts, qu'il lui faut montrer profil bas, lui qui a tant l'habitude de se promener dans le voisinage? La confrontation entre le chien zombie et les voisins W.A.S.P va être douloureuse...

A travers ce gentil Victor, ces gentils parents, et cette édifiante histoire d'amour d'un garçon de 11 ans pour un chien, Burton s'amuse à peindre une banlieue dont les cloueurs doucereuses semblent cacher un monde terrifiant, fait de suspicion, de lutte territoriale, d'espionnage même. Un monde soumis à une quête effarante de la normalité: la fille des voisins, en tenue d'aérobic, fait subir à sa Barbie un entrainement intensif en lui disant qu'elle ne travaille pas assez; le voisin vient frapper à la porte des Frankesnstein en accusant un hypothétique chien au moindre problème, et une petite dame utilise son activité principale (Et unique), d'arrosage des plantes, pour espionner le voisinage et écouter les conversations. Et au milieu de tout ça, Tim Burton convoque le mythe cinématographique du Frankenstein de James Whale (Expérience avec l'électricité, coutures apparentes, électrodes qui dépassent et moulin en flammes) tout en commençant subrepticement à installer son univers: le bric à brac du grenier de la famille Frankenstein, un désordre qu'on retrouvera dans Beetlejuice, recèle déjà de suprenants trésors: des rennes pour une décoration de Noël, une bicyclette assez similaire à celle de Pee-Wee Herman... Pour son expérience, Victor utilise des cerfs-volants, dont un qui n'est pas sans rappeler la chauve-souris de Batman... Quant au mythe de Frankenstein, il reviendra par la grande porte avec Sleepy Hollow. Le monde de Burton est d'une grande cohérence, et ce film est sans doute la meilleure des introductions, juste adaptée, le temps d'un film, aux exigences raisonnables de Disney. Mais bon, ça raconte quand même l'histoire d'un garçonnet qui redonne vie à son chien mort, et les tribulations du zombie canin qui s'ensuivent, ce n'est pas rien!

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Published by François Massarelli - dans Tim Burton
22 décembre 2014 1 22 /12 /décembre /2014 08:40

Le tout premier film "professionnel" de Tim Burton est un court métrage, destiné à fournir des suppléments aux compléments de programme Disney (C'est d'ailleurs ce qui arrivera, puisque le film a été brièvement projeté en ouverture de séance de plusieurs films du studio). Mais on peut aussi, tout en admettant que le projet a d'évidents aspects amateurs, remarquer à quel point ce film est une introduction à l'oeuvre du metteur en scène. Vincent Malloy, le héros, est une version en marionette de Burton lui-même; le jeune homme mène, en quelque sorte, une double vie: bon fils, gentil garçon poli et mesuré, il se transforme par le jeu en savant fou, affublé de moustaches, et se proclame lui-même Vincent Price (C'est d'ailleurs le grand acteur qui récite les vers de la voix off, unique voix du film)... Toute activité, toute imagination projette immédiatement Vincent Malloy dans un monde de nuit, d'horreur, de zombies et d'inventions cruelles.. Il repeint entièrement le monde de la banlieue d'un noir et blanc excentrique, lardé d'éclairs et traversé d'ombres fantômatiques. On anticipe bien sur sur le film suivant, Frankenweenie, lorsque Price/Malloy nous annonce projeter des expériences sur le chien Abercrombie, qu'il s'apprête à transformer en zombie. La lecture préférée de Vincent est bien sur Edgar Allan Poe, et jouer dans le jardin représente un risque: celui de partir creuser le jardin, pour y retrouver le cadavre de son épouse morte, dont on soupçonne qu'elle a été enterrée vivante... Tout ça bien sur, finit par nous prouver que décidément, pour Malloy comme pour Burton, le monde a besoin d'être changé. Dans un noir et blanc poisseux et cauchemardesque, le petit garçon refait la banlieue propre en film d'horreur, une thématique sui reviendra sans cesse de film en film... L'animation, rythmée déjà à la façon de Tim Burton, est bien éloignée des canons Disney, et on ne s'étonnera pas du fait que le studio a surtout été très embarrassé avec ces six minutes, ne sachant pas vraiment quoi en faire dans un premier temps!

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Published by François Massarelli - dans Tim Burton
21 décembre 2014 7 21 /12 /décembre /2014 09:12

Key West, Floride, 1962: en pleine période de tensions extrêmes entre Cuba et les Etas-Unis, la ville s'apprête à accueillir Lawrence Woolsey (John Goodman), un producteur de films d'horreur de série B. Sa dernière production, Mant! (L'homme-fourmi) promet pour toute la jeunesse du coin un spectacle inoubliable, avec frissons cinématographiques (Un homme se transforme en fourmi géante après avoir été exposé à des radiations) et d'autres qui le sont moins (Le film est montré en Atomo-vision et Rumble-rama, essentiellement des attractions qui consistent à soumettre les spectateurs à des secousses, projections de faux gaz et autres débilités du genre). Pour Gene Loomis, le jeune fils d'un marin qui vient d'arriver dans la ville, passionné de cinéma fantastique, l'arrivée du producteur sera un évènement déterminant. Et comme toute la ville, située à 90 miles de Cuba, et dont la population est pour une majorité composée de personnel mobilisé par le gouvernement dans une escalade qui risque de dégénérer en apocalypse, les fourmis géantes vont permettre un salutaire échappatoire... Enfin auraient pu, parce que la réalité va bien vite prendre le pas sur la fiction, et la panique va s'installer.

Joe Dante est toujours à son aise quand il mèle fantastique débridé avec la vie quotidienne des Américains, et quand il conjugue chronique de l'enfance et passion pour le cinéma bis, ce qui fait de ce film, qui gagnerait à être mieux connu l'une de ses meilleures oeuvres. S'il s'est bien évidemment plus à entrer dans la peau de Woolsey lui-même, en tournant dans un délectable noir et blanc d'importantes portions du film dans le film (Un abominable navet s'il en est), il use de toute sa tendresse, et de tout son sens de la nuance dans son portrait de le jeunesse locale. Celle-ci est désireuse d'oublier la menace nucléaire dont tous les adultes semblent prétendre qu'elle est sous contrôle, mais on voit bien que ce n'est absolument pas le cas... Et Lawrence Woolsey, mi-profiteur (C'est en réalité un escroc pur et simple), mi-vieux sage (Il a tout compris, est profondément sympathique, et se contente après tout d'offrir un peu de rêve, aussi stupide soit-il), semble véhivuler à lui tout seul toute la morale du film: une fois sortis du cinéma de l'apocalypse, les jeunes gens se rendent bien compte que tout va bien, que demain est un autre jour, et qu'après les foumis génate, le beau temps. Au final, un parfait portrait de l'Amérique de 1960, dans sa diversité, ses errements, et sa cocasserie.

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Published by François Massarelli - dans Joe Dante
14 décembre 2014 7 14 /12 /décembre /2014 18:48

On ne va pas ici se lancer dans une discussion sur la validité d'un remake d'un classique aussi établi et définitif que le film de Franklin Schaffner (1968), qui a probablement été à lui seul la cause de l'existence de tout un pan de la science-fiction, avec jusqu'à récemment (Sans parler de remakes douteux et autres suites du film initial) un grand nombre de films métaphoriques d'une humanité en proie au risque de l'extinction pure et simple pour des raisons comportementales ou environnementales. A l'imitation du livre de Pierre Boulle, le classique cinématographique établissait ainsi un lien entre cette fameuse planète des singes, et le monde contemporain, sa politique et ses comportements; il le faisait avec un sens narratif, un gout pour le suspense et un certain sens de l'innovation, sans parler des images-chocs que toute personne qui a vu le film a encore en mémoire. Et bien sur, toute nécessité de réaliser un remake d'un tel classique s'avère immédiatement invalidée, tout comme, si vous voulez mon avis, toute tentative d'y apposer une suite. Seulement voilà, les temps changent, et la Fox a donc confié à rien moins que Tim Burton le soin de réaliser un remake du film... Triple erreur.

Pour commencer, le scénario du film prend comme un malin plaisir à s'éloigner du script original, afin sans doute d'éviter l'impression de redite, jusqu'à l'absurde et le contresens... Taylor, le héros de Charlton Heston dans le film de 1968, était un scientifique cynique, déterminé dès le début à quitter une bonne fois pour toutes sa planète et assez facilement porté sur l'évasion personnelle, roulant essentiellement pour lui, et donc Mark Wahlberg compose ici un personnage bas du front (C'est Mark Wahlberg, donc ça lui va très bien) qui ne comprend rien à rien, mais qui est supposé incarner le héros du film. Quelqu'un a imaginé que cette-fois-ci, les humains pourraient parler, ce qui a pour effet de les rendre aussitôt ouvertement supérieurs eux singes, qui sont globalement de vrais imbéciles: c'est à se demander comment un peuple humain, qui a depuis des temps anciens ou ils étaient les maîtres des singes, conservé son langage, a pu à ce point oublier leur vie antérieure, là ou les singes qui ont du apprendre à parler sans eux, sont devenus leurs maîtres... Et comme les scénaristes ont pris soin de situer le film sur une vraie planète des singes, et non sur la même planète que le premier film (Je fais tout mon possible pour éviter d'en révéler la fin, notez bien), le film perd tout son sens...

Tim Burton, quant à lui, a pris le parti d'accepter la commande, car il rêvait de mettre en scène à son tour, comme tant de grands réalisateurs, un film qui lui serait proposé, dans lequel on attendrait son grain de sel... qui ne vient jamais. Oh, bien sûr, le film est plastiquement très réussi, doté d'une belle partition de Danny Elfman, très allusive de la partition originale de Jerry Goldsmith, mais la tentation de développer occasionnellement une vie intérieure en contradiction avec le travail imposé par la Fox foire lamentablement: il semble que Burton tente de favoriser un semblant d'idylle entre Ari la chimpanzée (Helena Bonham Carter) et Wahlberg, au détriment de la pauvre cruche interprétée par la plantureuse, mais strictement décorative Estella Warren. Cette dernière ne servant décidément à rien, on échappe à toute impression de scène vraiment sulfureuse... Et Wahlberg est semble-t-il souligné de façon insistante par Burton comme un imbécile, un scientifique qui, pas plus que Taylor, n'a une seconde pour s'interroger sur la raison pour laquelle tous ces singes parlent... Anglais. Ce qui était une parabole dans le film initial, passe mal dans ce remake très premier degré avec ses singes militaires intense, donc ridicules. Le constat amer, tout bonnement, c'est que les soit-disant tentatives d'audace de Buron débouchent sur des maladresses encore pires que le film lui-même.

Et pour ne rien gâcher, quelqu'un (L'armée de scénaristes? Burton? Richard Zanuck?) a décidé de souligner la parenté avec le film d'origine en en inversant certains dialogues allusifs, d'un vieux singe (Heston lui-même, assez reconnaissable somme toute) qui meurt en prononçant les mots hurlés par Taylor à la fin du premier film: "Damn them! damn them! damn them all to hell!" à un militaire qui dit à un humain ce que Taylor disait à un singe: "Don't put your filthy, dirty hands on me!"... L'effet voulu est supposé être de créer un clin d'oeil, mais on obtient surtout le rappel que ce film n'est décidément pas Planet of the apes. Enfin, on pourrait parler de la fin, supposée selon les auteurs interviewés à l'époque de la sortie "scotcher les spectateurs sur leurs sièges" (On notera la richesse de vocabulaire): c'est vrai qu'elle est inattendue. Elle est surtout illogique, mais pourquoi pas? un peu d'absurde n'a jamais fait de mal à personne... Pourtant, la fin de la première version, fidèle en cela à la vision de Pierre Boulle, ne se contentait pas de choquer les esprits, elle porte en elle un message. Celle-ci est juste choquante, et désespérément vide de sens... D'ailleurs, si elle invitait une suite, la bonne nouvelle c'est qu'il n'y en a pas eu... Tout va donc bien dans le meilleur des mondes.

On peut sans doute raisonnablement considérer que ce film est bien la pire des oeuvres de Tim Burton, tout en maintenant l'idée que son Alice ne doit pas être très loin... Le pire, c'est qu'il a inauguré une période durant laquelle, de bon (Big Fish) en mauvais films (L'infect Alice in Wonderland, ou le très dispensable Dark Shadows, le trop sage Charlie and the Chocolate factory), Tim Burton a semble-t-il perdu son âme.

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Published by François Massarelli - dans Tim Burton Navets
29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 18:48

Comme La Roue, comme Napoléon, J'accuse emporte tout sur son passage... Pourtant, le film prète le flanc à la critique: il a en vérité deux identités. D'une part, celle d'un drame bourgeois et ampoulé, marqué du sceau de l'éternel mélodrame avec roulements d'yeux et bras levés vers le ciel: Dans le petit village d'Orneval, François Laurin (Séverin-Mars) est marié à la belle Edith (Marise Dauvray) mais celle-ci n'a pas fait un mariage d'amour, loin de là... François est une grosse brute, et elle aime encore Jean Diaz (Romuald Joubé), le poête optimiste, qui le lui rend bien et vit avec sa mère. Diaz transcende sa souffrance amoureuse en écrivant des poésies qui sont autant d'odes à la nature, la lumière... Mais surtout à Edith. Quand vient la guerre, François part le premier, et la jalousie va le ravager, d'autant que Diaz, lui, reste au pays. D'autre part, le film est aussi une évocation de la guerre mondiale, à travers la vie dans les tranchées et sur le front de Jean et François, qui vont finir par se retrouver sur le théâtre des conflits, et devenir amis précisément parce qu'ils sont amoureux de la même femme. Ce qui va probablement être le facteur déclencheur de leur rapprochement, c'est qu'Edith va être enlevée par les Allemands, et rester introuvable pendant près de quatre ans... Mais elle reviendra, avec un enfant, né d'un viol...

Gance a souhaité faire de son film une évocaion au plus près, d'un conflit auquel il a participé, et qui l'a bouleversé. Il a fait de son film à la fois une évocation de la destruction, de la folie guerrière, autant qu'une chronique cocardière dans laquelle on laisse asssez peu de chance à l'ennemi d'être évoqué autrement que comme une menace horrifique: la seule scène qui laisse vraiment voir l'Allemand dans le film est celle qui sert de mise en images du viol qu'a subi Edith. Paradoxalement, François Laurin y est aussi vu, dès le début du film, dans sa brutalité, comme une menace ignoble, à travers une scène de violence sexuelle bien plus explicite encore que celle qui attend Edith face aux Prussiens, mais la comparaison ne sera pas vraiment exploitée. Non, digne des films de l'époque, J'accuse ne remet pas en cause l'image d'Epinal de la barbarie Allemande, ni l'idée patriotique... En témoigne un rôle assez embarrassant joué par le père d'Edith, un vétéran obsédé par la perte de l'Alsace et de la Lorraine, et qui regarde tous les soirs une carte de France mutilée de ces deux régions avant de s'endormir. Comme Napoléon, donc, J'accuse ne peut échapper à une certaine dose de ridicule patriotique (pléonasme).

Jean Diaz, donc, est un poète: comme le compositeur de La Dixième symphonie, comme le fils de Sisif dans La roue, comme Beethoven dans Un grand amour de Beethoven, le personnage est au-dessus des hommes, celui qu'a choisi Gance pour le personnifier lui. Mais il va aussi être celui qui donne son sens au film, en devenant progressivement fou, et ce dès la deuxième partie, lorsque la fièvre le fait délirer, et qu'il se met à regarder dans le vide en répétant à l'envi 'J'accuse'. Il est malaisé de comprendre ce que Gance/Diaz accuse: Dieu? Les hommes? les Allemands? Ceux qui n'ont pas fait la guerre, et se sont engraissés? Mais on peut imaginer qu'il s'agit d'une adresse dans le vide, inspirée par le titre fameux du texte de Zola. Quoi qu'il en soit, cette répétition arbitraire, déclinée de multiples façons, est un des aspects du film qui m'a toujours gêné. J'en reste d'ailleurs à cette impression... Mais le film, porté par un souffle épique qui fait oublier le côté suranné du mélodrame à quatre sous du au triangle amoureux, a été tourné par un visionnaire qui a compris qu'on ne pouvait plus tourner la guerre comme on l'avait fait. Il a donc tout reproduit, les tranchées boueuses, les fêtes canailles et avinées improvisées par les poilus pour oublier la mort qui rode, la saleté, les cadavres partout... Et il a eu cette idée, de transcender le symbolisme en faisant se relever les morts, pour de vrai. Bien sur, c'est un fou qui apporte le message, mais la séquence, qui semble donner un semblant de raison d'être au titre du film, est inoubliable...

Mené avec l'énergie coutumière de Gance, dont on voit qu'il commence déjà à expérimenter sur la matière même de l'image et de la continuité cinématographique (montage, cadrage, surimpression), le film est unique en son genre, et l'un des premiers grands films sur la première guerre mondiale. A sa décharge, le cinéma n'a pas encore appris à se doser en subtilité, d'où la grossière charge anti-Allemande, mais on sait que Walsh, Wellman, et surtout Vidor, vont bientôt corriger cette tendance... Aujourd'hui, en tout cas, J'accuse, avec sa richesse phénoménale et son excentricité intacte, avec son ingénuité revendiquée et sa naïveté intrigante, continue de fasciner, et se pose en préambule insolent d'une période de génie pour Abel Gance.

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance Muet Première guerre mondiale 1919 **