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31 mai 2015 7 31 /05 /mai /2015 08:57

La morale, dans un film, est une chose à définir selon des critères, bien sur, variables. Michael Mann l'a bien compris, lui qui a souvent raconté les aventures de malfrats dotés d'une éthique (Thief, Heat, Collateral, Public Enemies), ou de membres influents de la société, voire de policiers et autres donneurs de leçons aux méthodes floues, et aux parcours douteux (Le profiler qui se rapproche au plus près de la folie des tueurs sur lesquels il enquête dans Manhunter, le policier de Heat, le journaliste de The Insider, l'un des policiers de Miami Vice, et enfin le membre du FBI dans Public Enemies!). Chez ce metteur en scène, donc, la frontière entre le bien et le mal est mal définie, et l'éthique devient facilement une règle de vie pour des gens amenés à sortir de la légalité. On retrouve bien évidemment cet univers avec ce film, mal accueilli à sa sortie, qui concerne cette fois un monde bien particulier, celui des pirates informatiques et autres hackers. Effet de mode? Je pense qu'on aurait tort de considérer ce film comme une sorte de tentative démagogique de surfer sur l'image actuelle de ces pirates d'un nouveau genre, tant Michael Mann a tout fait pour sortir de la peinture d'un monde virtuel. Le film entier démontre justement qu'il n'y a pus rien de virtuel, et on débouche sur du concret, du physique, et pour tout dire du sale.

Un pirate informatique s'est infiltré dans le programme de sécurité d'une centrale nucléaire Chinoise, et a provoqué une explosion des pompes des réacteurs. puis le même s'est introduit dans le système d'une bourse locale à Chicago, déclenchant un dérèglement de la bonne marche des cours. Les Etats-Unis et la Chine sont donc prêts à collaborer, afin de coincer ce terrorisme d'un genre nouveau. Les "enquêteurs" dépêchés par les deux côtés vont par contre être une étrange triade: le Capitaine Dawai Chen (Leehom Wang) est un militaire qui a fait ses études aux Etats-Unis; Nicolas Hathaway (Chris Hemsworth) est un hacker surdoué qui purge une peine de prison de 13 ans pour une escroquerie. Les deux ont créé, lors de leur séjour ensemble à l'université, le programme qui a été utilisé par les "terroristes", et Hathaway a tout à gagner dans l'affaire, puisque il accomplira sa mission en échange de la liberté et de la réhabilitation. Enfin, pour aider les deux génies de l'informatique, Lien (Tang Wei), la jeune soeur de Chen, va elle aussi faire la preuve de son adresse en matière de jonglage sur ordinateur. Mais d'une part, Lien et Nicolas vont rapidement tomber amoureux l'un de l'autre. Ensuite le hacker sous haute surveillance va utiliser des méthodes illégales qui vont bien sur porter leurs fruits, mais aussi remettre en question ses possibilités de réhabilitation. Enfin, la chasse à l'homme virtuelle va vite se transformer en une guerre sanglante dans laquelle tous les coups seront permis.

Le metteur en scène, célébré pour la rigueur de sa mise en scène de film en film, a choisi cette fois un dispositif étonnant, consistant en un recours à la vidéo légère, et à des caméras portées au plus près de l'action. Le résultat débouche sur une impression d'urgence, et le film a parfois l'allure d'un documentaire. Une bande-son très travaillée, qui va également dans le sens d'une recréation de la vérité, enfonce le clou d'ailleurs. Mais la façon dont Mann joue sur le point de vue de tous ces gens qui ont, à des degrés divers, une forme de génie pour voir et sentir les choses à cent à l'heure dans le monde virtuel, mais des perceptions bien différentes dans le concret d'un monde réel, débouche une fois de plus sur un opéra de la morale et du doute, violent et âpre. On peut trouver à redire du choix de Chris Hemsworth qui est parfois un peu trop testostéroné à mon gout pour le rôle qu'il interprète, mais le film est engageant, et trois scènes d'action spectaculaires nous rappellent s'il en était besoin que Mann est le metteur en scène de l'une des fusillades les plus virtuoses de l'histoire du cinéma (Heat). ET les deux acteurs Chinois, d'ailleurs vus ensemble dans le superbe Lust, Caution de Ang Lee, sont excellents. On reverra ce film, et à coup sur il aura encore plus à nous donner dans les années qui viendront, comme les autres oeuvres du metteur en scène.

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Published by François Massarelli - dans Michael Mann
30 mai 2015 6 30 /05 /mai /2015 17:17

Avec Gary Cooper et Jean Arthur, dans les rôles de deux icônes du Western, Cecil B. DeMille et sa fidèle Jeanie McPherson ont sorti en 1937 ce fort distrayant film, qui préfigure d’un certain nombre d’aspects du western à une époque (Deux ans avant le triomphe de Stagecoach) ou le genre n’avait pas très bonne presse : Le Western, dans les années 30, ce sont les petits films de série B, parlants et chantants, ou des serials à la petite semaine. Les grosses productions prennent toujours des prétextes plus nobles; The Big Trail, Cimarron, Billy The Kid seront vendus comme des épopées, pas des westerns. Si DeMille a abdiqué à l’arrivée du parlant toute prétention à faire un cinéma noble, après l’échec de son chef d’œuvre The Godless Girl, la vision de ce western de 1937 est malgré tout l’occasion de s’intéresser à ce que fut la vision de l’histoire qu’avait l’auteur de Joan the Woman, de The Crusades, et d’autres films qui prennent pour prétexte une période ou l’autre de l’histoire humaine. Il permet également de le situer par rapport à d’autres, pionniers (Griffith) ou plus modernes réalisateurs contemporains (Ford) qui ont approché ces thèmes à de nombreuses occasions dans leur fructueuses carrières… Enfin, il nous autorise à tenter une définition du héros DeMillien, en passant par le traitement par DeMille et McPherson de quatre grands noms du Far West, à savoir Wild Bill Hickok, Calamity Jane, « Buffalo » Bill Cody et le Général Custer… Vaste programme !

Suite à la volonté de Lincoln d’ouvrir les territoires des Etats-Unis à la colonisation, et le mouvement de la Frontière vers l’Ouest, les aventuriers confrontent leurs méthodes, s’aident, s’entraident, se trahissent occasionnellement, et font parfois front commun pour faire avancer la civilisation Américaine dans le sens voulu par Lincoln, tout en tissant la légende. La vision des pionniers par DeMille est, confrontée à la réalité des faits, édifiante : on voit les choix et simplifications auxquels se sont livré les auteurs, notamment en choisissant les acteurs. Si les efforts déployés par Jean Arthur qui jure, boit, crache et plastronne en Calamity Jane, sont finalement codés, mais vaguement réussis (le personnage original est suffisamment flou pour autoriser les à-peu-près un tant soit peu romantiques), on constate que Wild Bill Hickok, finalement, est surtout Gary Cooper. La scène de la première partie de cartes, au cours de laquelle les spectateurs mentionnent le tableau de chasse de l’impitoyable tueur n’y feront rien: il reste Gary Cooper jusque au bout du canon. On pourrait très bien imaginer quelqu’un lui dressant la réputation d’un William Munny (Unforgiven, de Eastwood : « Il a tué des femmes et des enfants aussi »), qu’on l’aimerait encore, totalement envoûtés par la présence minérale du bonhomme, parce que, après tout, c’est Gary Cooper. Tout ceci augure assez mal de toute prétention historique, et du reste, les autres personnages sont encore plus mal lotis: Buffalo Bill, marié, gauche, éternel second derrière la stature de Cooper est un faire-valoir assez tarte, et Custer ne vaut pas mieux, réduit à la simple représentation de son physique (une apparence qui était, historiquement, très travaillée par Custer lui-même) et l’énoncé occasionnel de son nom.

Toute date a disparu, rendant le tout fort rapide: on situerait pourtant le début du film en 1865 (La fin de la guerre civile, le 5 avril, et l’assassinat de Lincoln, le 12), puis on va vers l’ouest, rencontrant un Hickok fraîchement démobilisé: il porte encore son uniforme de l’union. Les retrouvailles avec Bill Cody ont lieu immédiatement, suivies dans la foulée de la confession de Mme Cody a Calamity Jane : elle attend un enfant. Celui-ci naîtra plus tard dans le film, ce qui ne sera que mentionné: Cody avouera en effet à Wild Bill que sa femme est retournée vers l’Est pour avoir son enfant chez ses parents, loin de toute violence. A ce moment du film, la bataille de Little Big Horn, commentée mais à peine vue, a lieu. Nous sommes donc en 1876. On le voit, le temps, la véracité des faits, n’ont pas été la préoccupation principale des concepteurs du film. Ce qui a compté, c’est sans nul doute l’impression globale, le choix capital de reposer sur des noms fantasmés, résonnant de multiples possibilités d’aventures pour le public. Mais l’absence de certains morceaux de bravoure (Après tout, pourquoi l’appelait-on Buffalo Bill? Et pourquoi ne pas nous montrer plus la bataille de Little Big Horn?) finit par être étonnante, surtout lorsque le film se dirige tout entier, de partie de cartes en rencontres avec le futur tueur, vers la fin «historique» de wild Bill Hickok, tué d’une balle dans le dos lors d’une partie de cartes par le nommé Jack McCall. Il ressort de cette volonté de slalomer un sentiment de rendez-vous manqué qui dessert le film, même si la fin rachète partiellement ce manque. Si My Darling Clementine de Ford ne nous montre pas toute la carrière, ô combien controversée, de Wyatt Earp, il évite aussi l’éparpillement en centrant en permanence le film à Tombstone, et fait de son film un portrait en creux d’une époque, en multipliant les plans de wagons de pionniers qui arrivent, il utilise la petite histoire pour raconter la grande. Il en ressort une cohérence qui fait défaut à ce film de DeMille. Si Ford avait choisi de confier à Fonda le rôle d’une grande figure, tout comme les noms portés par les personnages de The Plainsman sont des noms historiques, chez Griffith, que ce soit dans Intolerance, Birth of a nation, America ou Orphans of the storm, on constatera que les héros de ces films ne sont jamais les grandes figures, mais qu’en marge des drames humains du couple de Intolerance, des sœurs Girard, des familles Nordistes et Sudistes ou de la famille de Nouvelle Angleterre de America, l’histoire se déroule et avance. Typiquement, chez Griffith, l’histoire sert de toile de fond, et on inverse finalement le procédé observé chez Ford: la grande histoire sert ici l’histoire privée, tout en permettant l’accomplissement d’une (Ré)vision toute personnelle de l’histoire.

DeMille enfin, et ce film n’est pas une exception dans son œuvre, utilise l’histoire comme un showman, ou comme un publiciste: il est, n’en doutons pas, un héritier de ce Buffalo Bill qui fut pratiquement l’inventeur du spectacle Western, dans lequel il suffisait de voir en chair et en os l’un de ces grand noms (Annie Oakley, Sitting Bull…) pour que la légende prenne vie, voire s’invente au fur et à mesure. Combien de ces figures légendaires le sont elles devenues après quelques mois de tournées auprès de Buffalo Bill ou de Barnum? Avec DeMille, et quoiqu’il en ait dit lui-même, l’histoire sert le spectacle, et celui-ci, dans le cas de The Plainsman, est d’assez bonne qualité… Mais on en est toujours à l'utilisation du cinéma à des fins de spectacle telle qu'elle avait été théorisée en prélude à la réalisation de The Squaw Man, en 1914...

Un doute demeure sur le titre. Si la présence de Gary Cooper en figure tutélaire peut nous laisser penser que l’ « Homme des plaines » dont il est question est bien Wild Bill, une réplique, tôt dans le film, nous éclaire le film d’un jour nouveau: il y est question du plainsman, de l’homme qui se doit d’aller vers l’ouest pour y conquérir de nouveaux territoires. Il s’agit, après tout, d’un personnage générique, symbolique, qui finit par achever tout crédit à apporter aux héros, pantins d’une peinture plus vaste qu’il y parait. Et si on peut, en comparant ces personnages avec ce que l’on sait de la vérité, ou en faisant la même chose avec la Cléopatre de Claudette Colbert, on voit bien ici comment fonctionnent les héros des films parlants de DeMille: tels les figures de Pharaon et de son épouse (Ten Commandments), taillés dans le roc au cœur d’un très beau, mais très vain tableau vivant, les héros incarnent une possibilité publicitaire de raccrocher le film à une vague réminiscence historique, sont des pantins génériques, à défaut de tout autre sens. Si il est souvent reproché à Hickok d’être un tueur, jamais le fait n’est discuté, ni remis en question, ou en perspective : on n’en a pas le temps. On a juste demandé à Gary Cooper d’être Wild Bill Hickok, tout en restant Gary Cooper, et cela sert l’image du western telle que l’ont voulue les concepteurs du film. Bien sur, on préfère le Western selon Ford, que ce soit avec Stagecoach en 1939, avec The Searchers en 1956 ou avec The Iron Horse en 1924. Mais en faisant un Western en 1937, DeMille a malgré tout contribué à la survie d’un genre et de ses codes, et les passages de suspense du film(L’attaque de la cabane ou sont réfugiées Calamity Jane et Mrs Cody, ou encore la dernière partie de cartes), le lyrisme des décors, toujours plus vastes, et beaucoup plus variés que dans les Western post-Stagecoach, souvent situés dans le sud-ouest, le fourmillement DeMillien, prélude à l’action, comme dans The Crusades ou Unconquered, tous ces aspects contribuent au spectacle. Deux ans avant le très bondissant Pacific Express, un film curieux, fondamentalement regardable, et que je qualifierais volontiers de film le plus Hickokien de son auteur.

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Published by François Massarelli - dans Cecil B. DeMille Western Gary Cooper
29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 18:28

Situé entre deux classiques souvent cités dans les histoires du cinéma (Joan the woman et The little American), A Romance of the Redwoods fait, en apparence, partie du cycle de westerns mineurs de DeMille, ces films qui étaient sensés faire bouillir la marmite et garantir une certaine autorité à l’auteur qui souhaitait garder sa marge de manœuvre auprès de son studio. Il y convoque son équipe habituelle; on remarque d’ailleurs la présence des acteurs Raymond Hatton ou Tully Marshall, les Ward Bond de DeMille. S’il est donc moins important que des films contemporains, tels Old wives for new, The whispering chorus ou The Cheat, il n’en est pas moins un film a observer, notamment à cause d’un certain cousinage avec The golden chance, ce qui n’est pas rien…

Après Geraldine Farrar et avant Gloria Swanson et Bebe Daniels, DeMille fait équipe avec Mary Pickford, et la collaboration entre les deux montre bien que l’actrice n’était plus pilotée par le metteur en scène, mais une artiste en charge de son métier, comme Lillian Gish dans les années 20. Elle est époustouflante… Sur un scénario de Jeanie McPherson, A Romance of the redwoods commence par une double intrigue, montrant d’une part une jeune femme de l’Utah rendue seule par un décès, contrainte de partir retrouver un oncle en Californie, et d’autre part un bandit (Elliott Dexter) qui va usurper l’identité d’un chercheur d’or tué par les indiens afin d’échapper à la police; sans surprise, le mort n’est autre que l’oncle, ce qui va précipiter nos deux héros ensemble… Le reste de l’intrigue va se développer dans un premier temps autour de la tension née de la confrontation entre les deux, et de la difficile cohabitation : si les motivations du bandit n’ont pas besoin de développement, la nécessité de survie de Mary Pickford est liée à la présence dans la ville minière d’un bordel, annonciateur d’un possible destin tragique pour la jeune femme; puis la rédemption du bandit, déclenchée par l’amour naissant entre les deux protagonistes, va changer la donne : c’est désormais ce qui va motiver l’action des deux héros, séparément aussi bien qu’ensemble.

Le suspense reste le maître mot de l’œuvre, d’autant que les deux personnages sont splendidement campés; si Pickford l’emporte, c’est qu’elle était déjà une star, mais Dexter (Voir Old Wives for new, dans un registre fort différent), moins identifiable pour le spectateur d’aujourd’hui, est suffisamment convaincant : le spectateur n’a d’autre ressource que de prendre parti pour eux. DeMille et McPherson gardent du western le sens des grands espaces, largement exploités dans la première partie, au cours de laquelle la caméra (Alvin Wyckoff, toujours) prend ses distances, mais dès l’arrivée de Pickford dans la cabane, la tension se construit autour de plans rapprochés et d’un découpage magistral: Le sens de l’économie du metteur en scène est ici particulièrement notable: un gros plan, un seul, de Pickford en plein dilemme, et des plans moyens d’une grande lisibilité. Le souvenir des expériences en clair-obscur et de l’éclairage à la Rembrandt de The Cheat se ressent dans les séquences de la cabane, rendues baroques et inquiétantes par un jeu d’ombres et de lumières parfaitement efficaces.

Enfin, le souvenir de The Golden Chance hante ce film dans lequel la rencontre de deux mondes précipite un certain nombre de protagonistes dans le drame, résolu dans des séquences de suspense, au cours desquelles c’est bien évidemment Mary Pickford qui mène le jeu : elle recourt à un surprenant mensonge en ces temps prudes, surtout dans un film de l’auteur de Manslaughter: pour sauver celui que désormais elle aime d’un lynchage imminent, elle prétend être enceinte de lui. On retient son souffle… Néanmoins, le film est plus détendu que Golden Chance, et tout se finit dans un éclat de rire, point d’orgue pas inapproprié à toutes ces péripéties…

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Published by François Massarelli - dans Muet Cecil B. DeMille 1917 Mary Pickford *
29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 18:23

Une jeune femme(Cleo Ridgely), fille de juge mais mariée par amour avec un abominable filou, se rend compte de son erreur après quelques années. Engagée par un couple riche pour du travail à domicile, elle renoue avec son passé bourgeois et s'éprend d'un jeune milliardaire. Suite à divers quiproquos, le jeune homme (Wallace Reid) tue son mari et va (sans doute) pouvoir convoler avec la belle.

Sur ce canevas de mélo, du à la fidèle Jeanie McPherson viennent se greffer divers thèmes, sociaux et moraux, qui étaient dans l'air en cette année 1915 (The Mother And The Law, Alias Jimmy Valentine, Regeneration en témoignent tous): il y est question de barrières de classes, de pauvreté, de gangstérisme, et de débrouille malhonnête; mais DeMille ne s'intéresse pas vraiment à la misère de ses protagonistes, elle lui sert de décor; au spectateur de tirer ses propres conclusions. En revanche s'il dépeint les pauvres de façon traditionnelle, il charge ses riches, bardés de suffisance et de cruauté, et confie au seul Wallace Reid un rôle positif et droit, dont il s'acquitte d'ailleurs de façon convaincante. C'est une constante de ce film: à l'instar de The Cheat, DeMille l'a admirablement dirigé. Il est vrai que l'un était tourné le jour(The Cheat) et l'autre la nuit(Chance), d'où un certain nombre de scènes nocturnes très effectives, une science de l'éclairage, plus encore que dans le film précédent, et un sentiment d'étouffement(Toutes les scènes ou presque sont des intérieurs)qui pousse le drame plus loin que l'élégant style de The Cheat, brillant mais un peu vain.

Le film précédent posait les jalons d'un mélodrame bourgeois, celui-ci est un merveilleux exercice d'économie, dans lequel contrairement aux luxueux exemples précités (Griffith, Walsh, Tourneur) on évite les grandes scènes de genre (Le Hold up de Jimmy Valentine, ou l'incendie de Regeneration, tous deux spectaculaires par la mise en scène et les moyens utilisés) pour se concentrer à chaque scène sur les drames de deux ou trois personnages, superbement interprétés et bénéficiant d'une mise en scène précise, d'une photographie à tomber par terre, et d'un montage constamment efficace, le tout fourni en prime avec une fin ouverte, abrupte et dénuée de tout commentaire, ce qui est particulièrement intéressant quand on connait le parcours de son auteur dans les décennies qui s'annoncent...

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Published by François Massarelli - dans Muet Cecil B. DeMille 1915 *
29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 18:03

Le cinéma muet Américain n’a pas manqué de s’intéresser à la Grande guerre, et DeMille n’a pas été en reste, puisque dès 1916, il intègre à sa Jeanne d’arc (Joan the woman) des séquences contemporaines quasi engagées, dans lesquelles Jeanne galvanise les troupes alliées. Avec la montée des sentiments pro-guerriers aux Etats-Unis, puis l’engagement de la nation aux cotés des Français et des Anglais, le cinéma a suivi, et les films, de propagande (Hearts of the world, Griffith, 1918) ou d’exploitation pure et simple (The kaiser, beast of Berlin, Rupert Julian, 1918) se sont succédé; pourtant on a le sentiment que de tous les films sortis pendant et après la première guerre mondiale, le premier chef d’œuvre sera tardif: The Big Parade (1925) , de King Vidor, reste le premier regard honnête du cinéma Américain sur ce conflit. J’exclus ici Shoulders arms (1918) de Chaplin, un peu léger quoiqu’en dise Sadoul, et Foolish Wives (Stroheim, 1922), qui se situe loin des conflits, mais dans lequel le souvenir de la guerre se retrouve dans tous les plans: c’est bien un chef d’œuvre, mais la guerre n’en est pas le centre. Après le Vidor, d’autres suivront, et le principal mérite de ce film MGM est d’avoir montré comment il fallait montrer la guerre : What price glory (Walsh, 1926), Wings (Wellman, 1927) et All quiet on the western front (Milestone, 1930).

The Little American, sorti en juillet 1917, est évidemment l’un des premiers films sur cette guerre, et le propos est, en dépit de la grandeur du sujet, on ne peut plus léger. Une jeune Américaine tiraillée entre un Français (Raymond Hatton) et un Allemand (Jack Holt), avec un faible pour ce dernier, se rend en France en plein conflit pour une affaire familiale, et tombe dans les filets d’une troupe d’abominables soudards Prussiens (Dont l'inénarrable Walter Long). Elle choisit son camp, et réussit à sauver son officier Prussien qui, de son coté, a pris conscience de la barbarie Allemande et a décidé de tourner sa veste après moult atermoiements. On l’imagine, les symboles plus ou moins lourds abondent (L'héroïne se fait offrir des chocolats aux couleurs du Stars and Stripes), et si il est notable que le jeune premier soit Prussien, les Allemands n’ont pas grand-chose d’ humain, préparant le terrain aux délires de 1918/1919 (Hearts of the world, Hearts of Humanity, etc…) dans lesquels Erich Von Stroheim croquera des petits enfants en violant des soubrettes (Je schématise). Et pourtant, et pourtant, dans ce film de pure propagande, scénarisé avec Jeanie McPherson et prévu pour être plus spectaculaire qu’intimiste, s’opère un miracle: une poésie de tous les instants, un bonheur cinématographique constant s’installent très vite, et emportant le spectateur, à condition que celui-ci soit consentant.

Si vous ne me croyez pas, eh bien c’est le même sentiment qui nous assaillent lorsqu’on regarde un Fairbanks de 1920/1929: Doug, c’est Doug. Eh bien Mary Pickford, c’est pareil! ...ces deux-là étaient décidément faits pour s'entendre: elle prend les rênes tambour battant, et DeMille la laisse faire, et la suit; les péripéties s’enchaînent, et on a droit à tous les morceaux de bravoures que les deux complices Pickford et deMille ont pu nous concocter en 85 minutes; et par moment, on est proche du génie raffiné de The cheat ou The Whispering chorus : le torpillage du Veritania (Le Lusitania était dans toutes les mémoires, mais DeMille a opté pour un changement de nom), par exemple, nous est montré d’abord avec un montage parallèle (La fête sur le bateau, les préparatifs dans le sous-marin, et les plans raccourcissent au fur et à mesure de l’approche de l’instant fatidique) puis, lors du naufrage, avec une débauche de jeux de lumières: le forte de DeMille en ces années de formation, et sa passion personnelle, liée à son amour des tableaux classiques, notamment des Flamands. Le résultat est vraiment beau et la stylisation est totalement appropriée. A d’autres endroits, on se rappelle le don du metteur en scène et de son chef-opérateur (Encore Wyckoff) pour éclairer les scènes de nuit en intérieur de manière à rendre des effets baroques, voire inquiétants: a ce niveau, ils étaient vraiment en avance, et le résultat est toujours réussi dans ce film.

Pour résumer, voici un film totalement distrayant, et qui fait honneur à tous ses participants (dont une toute jeune actrice, pour son deuxième rôle au cinéma, qui joue une domestique du Château de Vangy: Colleeen Moore), même s’il convient de rappeler que nous sommes en 1917, et qu’ils feront tous mieux. Mais je donnerai beaucoup de Joan the Woman pour un seul Little American, et encore plus de Geraldine Farrar pour une toute petite Mary Pickford.... Y’aurait-il du parti-pris ?

 

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29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 17:55

The road to yesterday faisait assurément partie des plus étonnants films de son auteur, du moins lorsque on peut le voir dans de belles copies. Ce curieux mélange de drame bourgeois un peu boursouflé (Un couple marié subit les affres du doute tandis qu'une femme "moderne" hésite entre l'amour de sa vie, un pasteur, et un bellâtre à moustache cynique mais bien de son temps, le tout étant relié par des fils assez ténus) et de film fantastique à la petite semaine (Tous ces gens sont les réincarnations des protagonistes d'un drame du moyen âge) souffre vraiment de la gaucherie du scénario de Jeanie McPherson et de plus les personnages utilisent un grand nombre d'intertitres pour énoncer les justifications les plus inutiles: ainsi à chaque fois que c'est possible, un des 5 protagonistes dira «C'est étrange, je sens que nous avons déjà vécu cela au moyen âge», ce qui torpille toute notion d'étrangeté. René Clair, à la même époque, ne s'embarrassait pas d'autant d'explications pour ses films poétiques (Le fantôme du moulin rouge).

Quelques scènes toutefois, surnagent: dans l'une d'entre elles, située dans les beaux décors du Grand canyon, deux personnes tombent amoureuses l'une de l'autre autour d'une flèche qu'un Cupidon inattendu (un gosse qui campe dans les parages) vient de planter dans un arbre; une autre scène montre le mari d'un couple (Rudolf Schildkraut, qui est tout en retenue dans le film) qui passe outre le refus de son épouse de consommer leur union, une scène traitée tout en délicatesse, avec force ombres, détails (une rose qu'on piétine) et lenteur calculée; enfin, quand les héros sont précipités vers le moyen-age (Epoque très indéfinie: un intertitre nous transporte "300 ans en arrière" alors que les costumes font plutôt 14 ou 15e, et les décors franchement 12 ou 13e. ) dans un pays non précisé, par le biais d'un accident ferroviaire assez spectaculaire et bellement stylisé, réminiscence d'un beau film Autrichien de Michael Curtiz, Les chemins de la terreur (1921). DeMille l'avait-il vu? J'en doute, même si Curtiz avait vu les DeMille à cette époque, bien des oeuvres en témoignent. Par ailleurs, Jetta Goudal, en sorcière bohémienne, est brûlée vive dans une scène qui complète Joan the woman par l'utilisation très impressionniste d'un jeu d'ombres...

Quoiqu'il en soit, véritable curiosité, The road to yesterday est selon moi un échec: en tant que film fantastique, il est bien paresseux et trop bavard (Un comble pour un muet); même avec la meilleure volonté du monde, il me semble impossible de croire à cet enchevêtrement de coups de théâtre et manquant souvent d'humour. Les acteurs font leur minimum (On remarque dans l'un des rôles principaux Rudolph Schildkraut, déja vu chez Griffith-Orphans of the storm, America-et qu'on reverra souvent chez DeMille, ainsi que William Boyd, qui prend alors la relève de Wallace Reid.), et il n'y a, à part les scènes citées plus haut, rien pour rendre le film plus mémorable. Après ses Ten Commandments, pas extraordinaires mais sincères, et avant son impressionnant King of kings, il semble que DeMille n'ait plus rien à dire; la mise en scène mollassonne le confirme. Un coup pour rien, donc... Ou plus simplement, peut-être, maintenant que le metteur en scène était aussi le patron de son propre studio, fallait-il faire bouillir la marmite à films afin de rentabiliser les investissements.

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Published by François Massarelli - dans Muet Cecil B. DeMille 1925 *
29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 17:51

Mais qu'est-ce qui lui a pris? Pourquoi, après quelques années passées au pinacle du cinéma muet Américain, Cecil B DeMille a-t-il commis ce film, qui va inaugurer de façon spectaculaire une nouvelle carrière dédiée au mauvais goût? On peut remarquer plusieurs choses dans le contexte de la carrière du cinéaste, tout comme dans le contexte du Hollywood de 1922, qui permettent d'expliquer rationnellement, sinon d'excuser la sortie de ce long métrage. Tout d'abord, on constate que DeMille, y compris dans ses films les plus importants, n'a jamais hésité à avoir recours au pire, comme en témoignent les scènes-paraboles de Don't change your husband et de Male and female, ou le sujet même, particulièrement "risqué" de The Cheat. Ensuite, on sait qu'à partir de 1922, les réalisateurs et producteurs doivent respecter un code de conduite qui va les obliger à contourner de façon inventive les interdits en les subvertissant: ainsi le recours au prétexte moralisateur deviendra-t-il le principal moyen pour DeMille de montrer les turpitudes humaines en établissant un parallèle entre les moeurs de 1920 et les vices de l'antiquité, un sujet qu'il affectionnait comme chacun sait, et une tendance qui fera des petits: The sign of the cross et Cleopatra notamment, chacun en son genre, seront un festival de détournement à des fins salaces. Manslaughter n'est pas en reste, Thomas Meighan se détournant les yeux à plusieurs reprises pour nous donner à voir des réinterprétations bibliques (Danses lascives, nudités furtives, orgies avinées...) terrifiantes de ridicule.

Le problème néanmoins n'est pas dans le mauvais goût, il est plutôt dans la présence désormais envahissante de ce qui aurait pu n'être un sous-texte moralisateur acceptable, comme celui qu'on retrouve dans les longs métrages de Lloyd ou Fairbanks, et qui en fait devient l'apparente raison d'être de ses films: c'est dans le but de montrer les moeurs dissolues de la haute société bourgeoise, et de la stigmatiser aveuglément, de façon manichéenne, que DeMille a fait ce film; qu'importe qu'il soit ou non sincère: le résultat lui donne tort; afin de raconter son histoire (Un procureur amoureux d'une jeune femme riche et pervertie doit la condamner et la réformer malgré elle, puis doit récolter les fruits amers de son sacrifice), DeMille a considérablement allégé sa patte, l'a appauvrie, jetant aux oubliettes le style élégant et subtil qui fut le sien, la profondeur de champ, la science du cadrage, le jeu fin et retenu des acteurs; avec Manslaughter, on est devant un cinéma muet qui se caricature lui-même...

Il y a bien quelques moments intéressants: la façon dont la prison va humaniser Leatrice Joy, par exemple, est l'occasion de beau moments, comme les démonstrations de solidarité entre les détenues. Mais DeMille y reviendra avec autrement plus d'efficacité dans The Godless Girl, par exemple... L'ironie sous-jacente de la situation sauve un peu l'intrigue, mais le fait pas intertitres interposés. Où est la science du détail de DeMille, so utilisation intelligente du montage? 

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Cecil B. DeMille 1922 *
24 mai 2015 7 24 /05 /mai /2015 19:06

Une nuit d'hiver, une grande maison dans laquelle vit une famille bourgeoise subit un assaut inattendu: un bagnard évadé s'est introduit dans la place, un enfant très jeune dans les bras, et la police a prévenu qu'il est dangereux; il avait en effet été arrêté pour meurtre... La jeune fille de la maison (Karen Sandberg) sait, elle, qu'il est là, de l'autre côté de la porte. Elle se croit, pour l'instant en sécurité, mais elle a aperçu une silhouette par la vitre, et l'homme s'introduit finalement dans sa chambre... Un plan-séquence inattendu part de la porte de la chambre, traverse la fenêtre, et cadre la silhouette qui s'introduit vers sa victime...

Une autre maison, quinze années plus tard: le même homme est entré à la faveur de la nuit pour tuer la même femme, devenue épouse et mère de famille. Le lien entre ce début et cette fin spectaculaires, voilà ce qui fait l'intrigue du film, raconté de façon linéaire, mais Christensen a choisi de commencer par une énigmatique scène à suspense, afin d'annoncer la couleur. Son propos, après avoir exploré l'expressivité de la lumière dans son formidable premier long métrage, est ici de jouer avec les nerfs du spectateur, en lui donnant juste ce qu'il faut à chaque séquence pour bien apprécier la situation. Cela passe d'ailleurs par une scène d'ouverture inattendue, qui anticipe légèrement sur le ton documentaire goguenard du troisième film de l'auteur (Haxan, pour être précis): Christensen nous montre, ainsi qu'à Karen Sandberg, une maquette de la maison dans laquelle le drame va se nouer sur les deux dernières bobines...

Fidèle à l'atmosphère de son premier long métrage, le metteur en scène a imaginé une intrigue de mélodrame crépusculaire dans laquelle il convoque toutes les figures populaires du genre: la maison en état de siège, bien sur, ais aussi la recherche d'un être disparu (Lorsque le héros sort légitimement de prison, il souhaite retrouver son fils, qui a été adopté par... des inconnus.), la vengeance (Le principal fil rouge du film, comme le prouve le titre d'ailleurs), la protection des enfants (Le couple au coeur du drame en a trois), etc... Des figures franchement Dickensiennes font aussi leur apparition, avec ces escrocs minables, qui recueillent le héros lors de sa sortie de prison. Christensen, comme il l'avait fait pour L'X mystérieux, s'est réservé le rôle tragique de Strong Henry (Appelé John dans la version Anglaise), le repris de justice qui va être la victime du sort, et qui va semer la terreur, malgré lui, sur son passage... Et pour son final, le metteur en scène entremêle les destins de ses protagonistes dans un montage superbe. Le film est magnifique!

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Published by François Massarelli - dans Muet Scandinavie 1916 Benjamin Christensen *
23 mai 2015 6 23 /05 /mai /2015 11:08

Le premier film de Benjamin Christensen fait clairement partie du haut du panier, dans la liste pas si longue des longs métrages importants du début des années 10: comme les films de Tourneur en France, de Bauer en Russie, il fait avancer le cinéma à pas de géant... à sa façon, fort distinctive: le metteur en scène ne se contente pas de creuser un sillon personnel, il multiplie les audaces et les expérimentations, en terme d'éclairage, de composition, de direction d'acteurs, d'écriture de l'intrigue, et même de complication! Christensen, en ancien chanteur d'opéra (Il était baryton), se plait à accomplir tous ces prodiges dans une intrigue hautement mélodramatique qu'il a écrite, qui ose tout avec aplomb, tant et si bien qu'on va plus loin encore que le ridicule: on va vers le baroque le plus absolu... Pour notre plus grand bonheur.

1913: Une guerre menace le Danemark, et tous les corps d'armée se préparent au pire. Le lieutenant Von Hauen (Christensen), un valeureux et honnête militaire, met donc ses affaires en ordre, confiant à son épouse un testament en bonne et due forme: il faut savoir se préparer à toute éventualité... Mais les circonstances vont pourtant aller très loin dans l'imprévu. Madame Von Hauen (Karen Caspersen), en effet, a une sorte de liaison purement platonique avec un intrigant Latin, le dangereux comte Spinelli (Hermann Spiro). Mais celui-ci n'en veut-il qu'à sa vertu? Il passe du temps à trafiquer d'étranges messages cryptés, envoyés par pigeons voyageurs depuis un vieux moulin abandonné. Le comte Spinelli, sous ses allures de séducteur mondain, est en réalité un agent de l'ennemi, chargé de séduire la dame pour soutirer des secrets, car tout le onde sait que le père du lieutenant est l'un des plus importants dignitaires de l'armée Danoise. Et ce qui devait arriver arrive: un soir, Spinelli s'introduit chez les Von Hauen, et dérobe des papiers importants, et de son côté Von Hauen se rend compte de ce qu'il croit être une véritable infidélité de son épouse. Le lendemain, il est arrêté pour trahison, et va refuser toute tentative d'aide de son épouse. De son côté, Spinelli, le seul à pouvoir innocenter le lieutenant, se trouve coincé dans la cave du moulin sans espoir de sortir... Madame Von Hauen et son fils ainé vont pourtant remuer ciel et terre pour tirer Von Hauen de ce mauvais pas avant qu'il soit exécuté...

La principale vertu du film est sa science de la lumière. Dès les premières scènes les talents combinés en matière de photographie comme de dramaturgie, de Christensen et de son chef-opérateur Emil Dinesen sont évidents: en particulier, une grande partie de l'intrigue est située dans la maison Von Hauen, dont la pièce la plus souvent vue à l'écran est le salon, tout en profondeur. Au fond du champ, une grande fenêtre diffuse souvent de la lumière extérieure, tout comme une plus petite située dans la partie de la pièce qui est la plus proche du proscenium. Les variations minutieuses d'ensoleillement vont participer de façon fort brillante à l'atmosphère de chaque scène. Une séquence en particulier est remarquable: madame Von Hauen rentre chez elle, elle sait que son mari a été arrêté. La maison est sombre, et seules les fenêtres diffusent un peu de lumière. La bonne allume partiellement la pièce, suivie de sa patronne, mais celle-ci sort du champ, et la bonne la suit, éteignant. De façon subtile et sans aucun intertitre, Christensen nous a montré de quelle façon l'héroïne refuse de laisser la vie continuer comme avant... Le moulin qui va donner son nom au film (Le traître a pris le pseudonyme de X, inspiré par les ailes en croix du moulin qu'il utilise pour ses actions d'espionnage) est lui aussi une source de séquences visuelles de grande qualité: ombres chinoises superbes, avec la silhouette inquiétante du moulin vers lequel évoluent les mystérieuses ombres de cavaliers, mais aussi des vues en intérieur de la vieille bâtisse, pour lesquelles le metteur en scène a là encore utilisé un contraste saisissant entre l'obscurité quasi totale du lieu, et la lumière venue de l'extérieur. Il est d'ailleurs frappant que les scènes d'intérieur du moulin n'ont pas du tout été tournées en studio, mais bien dans un authentique moulin, comme en témoignent les nombreux plans qui montrent une ouverture (Porte ou fenêtre) qui laisse filtrer un peu de la quiétude extérieure: champs, paysages idylliques, etc...

Et si l'intrigue est compliquée, Christensen se plait à la rendre plus impénétrable encore, en laissant promettre de fausses joie, comme un procès au cours duquel madame Von Hauen se rend, pour innocenter son mari, mais celui-ci va contre-carrer ses plans, en refusant une aide qui révèlerait à la face du monde ce qui à ses yeux est le déshonneur de l'adultère! Au public, qui s'attend à ce moment à une fin heureuse, Christensen impose donc d'attendre de nouvelles péripéties, qui ne vont pas manquer d'arriver. D'une part, le grand fils des Von Hauen va se rendre en prison pour « voir son père une dernière fois », ce qui aura des conséquences, et a l'avantage d'impliquer encore plus le spectateur; ensuite un rêve va révéler la marche à suivre à l'épouse en lui rappelant le lien entre « X » et le moulin. Elle se rend donc vers ce dernier pour y trouver des preuves impliquant Spinelli; ais la situation est compliquée par deux facteurs: d'une part, Spinelli a bien laissé des preuves sur place. D'ailleurs il est toujours coincé dans le sous-sol du moulin, mangé par les rats! Et d'autre part le moulin est en pleine zone de combats, on va donc voir la frêle jeune femme traverser le champ de bataille au milieu des explosions, alors que la mort rôde autour d'elle...

Bref, on l'aura compris: c'est hautement improbable, mais parfaitement indispensable, et le film bénéficie en prime d'un montage serré, d'une utilisation dynamique du placement de la caméra, avec parfois des subtils mais décisifs déplacements. Le film est en avance, et pas seulement parce qu'il prédit une guerre dans laquelle les Danois (Von Hauen) auront maille à partir, entre autre, avec les Italiens (Qui seront dès 1914 les alliés de la France et de l'Angleterre); non, il est en avance sur Feuillade, sur Griffith, sur DeMille (qui mènera lui ses recherches sur la lumière deux ans plus tard, dans son très impressionnant The cheat)... Son art du mélodrame débouche sur un film excitant, extravagant, et franchement époustouflant. L'un des meilleurs films de cette première moitié de la décennie, si ce n'est le meilleur.

https://www.stumfilm.dk/en/stumfilm/streaming/film/det-hemmelighedsfulde-x

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Published by François Massarelli - dans Muet Scandinavie 1914 Benjamin Christensen DFI *
21 mai 2015 4 21 /05 /mai /2015 10:25

Drums along the Mohawk est le premier film en couleurs de Ford, et le deuxième dans lequel, après Young Mr Lincoln, il donne le rôle principal à Henry Fonda. C'est un film Fox, au sens ou Darryl F. Zanuck aurait très bien pu confier la mission à quelqu'un d'autre que Ford, et il possède par bien des aspects l'apparence d'une commande. Rien de péjoratif ici, juste l'idée que Ford n'aurait peut-être pas été amené à réaliser ce film par lui même: on n'a pas d'autres exemples de réalisations sur l'Amérique de cette période, et il est assez facile de l'expliquer. Ford est à la fois un enfant du XXe siècle, fasciné à la fois par le devenir de ses contemporains, et par les cheminements, politiques historiques ou philosophiques, qui les ont amenés là ou ils sont. Et en bon fils d'immigrés Irlandais, Ford ne fait pas trop remonter le fil de sa vision personnel de l'histoire: il va généralement jusqu'au milieu du XIXe siècle et ne va pas plus loin... Et ce qui frappe dans ce film c'est à la fois que le conflit dont il est question est essentiellement celui des Américains contre les Anglais, mais aussi que Ford ne peut pas s'empêcher d'y glisser quelques allusions plus personnelles. Et le pasteur, interprété par Arthur Shields (Qui était préposé aux rôles d'écclésiastiques austères et irritants, le pauvre), force comme d'habitude son fort accent Irlandais...

L'intrigue est située en pleine guerre d'indépendance, après la déclaration de 1776, et plutôt vers la fin. Gil Martin (Fonda), un pionnier installé depuis peu dans la vallée de Mohawk au nord de l'état de New York, se marie avec Lana (Claudette Colbert), une jeune femme de la bonne société d'Albany, puis l'emmène avec lui pour qu'elle partage son rude quotidien. Une fois arrivée, elle a du mal à s'y faire, mais finit par devenir une vraie pionnière elle aussi. Ils ne sont pourtant pas au bout de leurs peines, puisque la région est menacée par des raids Anglais, aidés par des troupes d'Indiens locaux qui ne font pas dans la dentelle. Ils vont devoir se battre, et faire face à la destruction de tous leurs biens; mais la communauté entière va s'entraider, et ils vont bénéficier en particulier des largesses d'une pittoresque veuve, qui les recueille et leur donne du travail...

Les épisodes de l'intrigue sont autant d'étapes, faites de courtes avancées et de grosses reculades... il faut vraiment attendre le milieu du film pour que la mutation en Lana s'accomplisse, et ça passe par la guerre, la violence, la mort... et la pluie. Une superbe scène est traitée avec tout le lyrisme dont sait faire preuve Ford, et nous montre la communauté qui voit revenir ses soldats, et les secours qui s'organisent autour des blessés. Mais si la mort est là, symbolisée par le décès du général local, blessé à la jambe et ne survivant pas à son amputation, la naissance n'est pas que celle d'un idéal: très vite, les deux héros vont enfin avoir une naissance pour pouvoir affronter l'avenir. Si les vignettes sont parfois un peu fluettes et répétitives, au moins l'histoire avance-t-elle de façon satisfaisante. Et Ford laisse éclater son lyrisme avec la couleur, qu'il utilise de façon très remarquable. Il utilise une palette très champêtre, barbouillant toutefois de bleu ses scènes aux bruns, jaunes et verts très prononcés: les scènes d'orage nocturnes, les scènes de nuit plus classiques, notamment. et il tire toutes les ressources dramatiques d'une scène de poursuite à pied, située à l'aube. Son film ressort essentiellement d'une imagerie proto-Américaine presque enfantine, mais il le fait, comme il savait le faire, avec coeur... Et une série d'images inoubliables, et si fordiennes, nous rappellent qui est à la barre: Francis Ford, saoul comme un cochon, capturé et attaché à un chariot de foin en flammes; la veuve malade étendue dans son lit et visitée par deux maraudeurs indiens qui sont subjugués par le caractère de la vieille bourrique, le pasteur qui exhorte sa communauté à la résistance en précisant que les contrevenants seront pendus, avant de prendre les armes lui-même... et enfin, et surtout une image magnifique de Claudette Colbert qui voit partir son mari, dans un plan qui embrasse presque toute la vallée, et à la fin du plan, elle s'écroule comme si elle s'évanouissait. Le film est certes mineur, il sert essentiellement de récréation pour le metteur en scène, mais il recycle beaucoup de ses idées, et le film lui permet de les raffiner encore un peu. Il n'y a pas loin de cette communauté de la nouvelle Angleterre, à ses Okies en errance (The grapes of Wrath, 1940), ou aux Mormons de Wagon Master (1950).

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Published by François Massarelli - dans John Ford