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3 septembre 2014 3 03 /09 /septembre /2014 17:16

Une image, située au début de ce film de trois bobines, est restée célèbre: un cadre en forme de coeur accueille un à un la tête de chacun des principaux protagonistes de ce triangle amoureux: Roscoe Arbuckle soi-même, en garçon de ferme, puis Mabel Normand, la fille du fermier, et enfin Al St-John, le rival malheureux. Cette image a tellement été utilisée pour symboliser à la fois les grotesque amours un brin rustiques, et le cinéma muet dans son ensemble, qu'il a donné à ce film une aura de classique... Diablement méritée: d'une part, en trois bobines, Arbuckle ralentit volontiers le rythme souvent frénétique des productions Keystone. Il prend le temps d'assoir ses caractères, et raconte une histoire, finalement assez classique... Jusqu'à un certain point: Une fois l'accord des parents de la belle obtenu pour le mariage, Mabel et Roscoe se marient, et trouvent une petite maison sur le bord de l'océan. Mais le rival a décidé de se venger et fait appel à des bandits. Lors d'une tempête mémorable, ils font glisser la cabane en bois sur l'eau, et les deux amoureux dérivent donc sur les vagues du Pacifique!

Non seulement Arbuckle semble garder le meilleur de Sennett (Lisibilité, des acteurs rompus à toute sorte de gags), mais il montre avec ce film une maitrise peu commune en 1916 de l'ensemble des moyens cinématographiques: composition, éclairage, ombres... Comme dans l'excellent He did and he didn't, sorti le même mois (Mais probablement antérieur), il fait glisser son propore univers burlesque vers un terrain nouveau, ne reniant ni les règles du comique franc et massif qu'il pratique, mais en laissant apparemment sans effort son film se laisser envahir par une tendance contemplative et artistique inattendue, comme cette scène (Qui vire au gag allègre) durant laquelle au soir, Mabel observe tendrement son mari pêcher: celui-ci est vu en ombre chinoise devant l'Océan Pacifique, puis se battant avec un gros poisson. Une autre scène fait un usage subtil de l'ombre: Mabel s'endort dans on lit, pendant que Roscoe veille. Il ouvre la porte, et un rayon de lumière projette l'ombre du mari, qui semble embrasser son épouse...

Venant de l'usine à gags qu'était la Keystone en cette période, c'est une glorieuse surprise de découvrir ce film: c'est une merveille, une comédie de grande qualité, un chef d'oeuvre à part entière, voilà.

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Published by François Massarelli - dans Muet 1916 Comédie Roscoe Arbuckle **
23 août 2014 6 23 /08 /août /2014 17:02

A la fin des années 10, le chaos de la Révolution menace en Crimée. Ce qui ne fait pas vraiment les affaires du diplomate Français Alfred Ney, chargé par son gouvernement d'observer la siuation dans les pays proches de la Russie. Ca n'arrange pas non plus sa fille Jeanne, qui a rencontré à la faveur des événements un jeune Bolshevik, Andreas, dont elle est tombée amoureuse: elle ne se sent pas prête à quitter le pays et l'abandonner... Lors d'une confrontation entre le vieux politicien et des Révolutionnaires, Alfred est tué. Jeanne quitte le pays, et se réfugie chez son oncle Raymond, un détective qui habite à Paris, avec sa fille aveugle Gabrielle. Andreas ne tarde pas à se retrouver à paris où il a pour mission de participer à l'effort d'exportation de la Révolution, tandis qu'un aventurier contre-révolutionnaire, meurtrier et obsédé sexuel (!), Khalibiev, va lui aussi croiser la destinée de nos héros....

A une époque où il lui faut tout essayer, Pabst, auréolé du succès de La rue sans joie, s'essaye après un curieux exercice de style consacré à la psychanalyse (Les secrets d'une âme , 1926) à un film international... à tous points de vue: interprétation Franco-Allemande (Edith Jéhanne, l'excellent vedette du film, a été révélée par Raymond Bernard en 1924 dans Le Miracle des Loups, et est ici opposée au génial Fritz Rasp, l'inoubliable "homme maigre" de Metropolis), mais aussi le style, hérité à la fois des mélos Français, des films d'aventure Américains, et des films soviétiques dont il reprend l'urgence du montage dans quelques passages-clé, sans jamais forcer la dose. Il fait ses gammes, avec un certain plaisir, tant le film n'est pas à prendre trop au sérieux. A part dans l'hypothèse d'une tentative de la part de Pabst de détourner les regards des spectateurs des odieux Bolcheviks: ici, Andreas et ses copains (On reconnaît Sokoloff, u habitué des films du maître) n'ont rien des assassins au couteau entre les dents habituellement représentés dans le cinéma bourgeois. On retrouve toutefois souvent le petit monde inquiétant et nocturne de Pabst, sa peinture ambigue de la prostitution dont Khalibiev en est un consommateur régulier et la façon dont il fait intervenir la mort et le crime dans la vie quotidienne.

A ce titre, Fritz Rasp a un rôle de choix, séducteur cynique d'une jeune aveugle (Brigitte Helm) qui lui tient vertueusement la main tandis qu'il profite de son handicap pour tripoter sa cousine! Et une scène noire nous montre la jeune femme non-voyante qui trouve le cadavre encore chaud de son père, filmée au plus près des gestes de la jeune actrice.

Au final, dans ce film de transition, qui sera suivi lui aussi d'une oeuvre imparfaite (Crise) porte quand même en germe des aspects des films les plus noirs et les plus beaux (Die Büchse der Pandora - Loulou, puis Das tagebuch einer Verlorenen - Le journal d'une fille perdue) de Pabst, tout en apportant avec lui de beaux restes de la fête naturalise qu'était le sublime La rue sans joie. Et c'est un régal constant, aux péripéties qui se succèdent à cent à l'heure, et...

Fritz Rasp!!

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Published by François Massarelli - dans Georg Wilhelm Pabst Muet 1927 **
9 août 2014 6 09 /08 /août /2014 18:34

Quasimodo, Esmeralda, Phébus de Chateaupers, Louis XI... Et Notre-dame de Paris; une grande partie des héros du roman de Victor Hugo sont là, même si le film bénéficie d'un happy-end partiel, et même si un personnage s'est vu scinder en deux: il était hors de question de garder tel quel le personnage de Don Frollo, le prêtre luxurieux. A la place, il y a donc deux frères, l'un religieux et joué par l'inévitable Nigel de Brulier; l'autre, prêtre défroqué, assume toute la partie diabolique, et est interprété avec emphase et grandiloquence par Brandon Hurst. L'un des acteurs qui tire le mieux son épingle du jeu est le grand Ernest Torrence, dans le rôle du chef de la pègre, Clopin. Esmeralda est incarnée par Patsy Ruth Miller; Quant à ce brave Norman Kerry (De Chateaupers), son rôle est une fois de plus strictement décoratif... Selon les critères de 1923.

Ce film est très connu, finalement, bien qu'on puisse presque cyniquement se demander si ça en valait la peine... Mais remettons un instant notre blouse d'historien pour constater l'importance évidente de ce long métrage en 1923, avant d'en observer les limites: en 1923, les studios changent, les metteurs en scène perdent de leur pouvoir, et on serait en droit de penser, comme on l'a dit et écrit si souvent que ce film est pour la Universal la preuve de la prise de pouvoir par le jeune producteur Irving Thalberg. De fait, le studio met toutes les chances de son côté, et le metteur en scène choisi est un yes-man sans envergure... Mais ce serait faire fausse route: ce film est en vérité le bébé du génial acteur Lon Chaney, qui a vu dans l'opportunité de jouer Quasimodo une suite logique à toute sa carrière, en même temps qu'un moyen sur de marquer es esprits à tout point de vue, tout en sacrifiant au plaisir de faire au mieux son métier d'acteur transformiste par le biais du maquillage...

Mais les limites sont là: si le film est superbement mis en images, doté de décors d'une grande beauté, il est lent, lourd et peu imaginatif. On sent bien à la vision du film la mainmise qu'avait Chaney, dont l'interprétation domine en permanence le film. Mais ce beau spectacle de dix bobines reste bien plat, y compris comparé à d'autres films pas toujours parfaits, The phantom of the opera en tête. C'est donc un film important, oui, qui a permis à la Universal de jouer dans la cour des grands, mais Foolish wives le faisait aussi, tout en exposant de façon évidente le génie d'un metteur en scène...

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Published by François Massarelli - dans Muet Lon Chaney 1923 **
13 juillet 2014 7 13 /07 /juillet /2014 17:00

Interrogé sur sa carrière et ses débuts, lors d'une interview pour la télévision Française, Ford avait répondu d'une façon intrigante à une question sur son premier film, au milieu d'une foule d'autres mensonges tous aussi gros et picaresques les uns que les autres: il prétendait que c'était ce long métrage de 1924, qui s'avère en réalité être son cinquantième si on en croit la filmographie établie par Lindsay Anderson... Mais il y a sans doute des raisons, autre que le grand âge (Ford était retraité depuis quelques années lors de l'interview), la maladie, le gâtisme, ou même l'alcool. De fait, si Just pals en 1920 inaugurait la longue et fructueuse association du metteur en scène avec la Fox, ce long métrage de 12 bobines le consacrait de façon spectaculaire, tout en suivant de près la Paramount qui avait dégainé son premier super-western en 1923 avec The covered wagon. Non seulement le genre, qui était essentiellement lié à la série B et au serial, allait enfin connaitre mise en avant et considération grâce à de telles oeuvres, mais le metteur en scène était enfin reconnu et à sa juste place. Et ça n'a pas été sans mal, le tournage ayant été, si l'on en croit les commentaires contemporains, épique! Sans doute pas autant que ceux du disciple Peckinpah, mais pas si loin...

Le film suit en fait deux intrigues, largement imbriquées l'une dans l'autre: d'une part, il s'agit de rendre compte de l'histoire de la construction de la ligne inter-continentale de chemin de fer, décidée par le président Lincoln en 1862 après de nombreuses années à préparer cet évènement, et achevée en 1869. Le film suit partiellement la trajectoire des deux compagnies, la Union Pacific (Partie de Omaha, Nebraska, et faisant route vers l'Ouest) et la Central Pacific (Partie, elle de Sacramento en Californie), jusqu'à Promontory Point, en Utah. Mais surtout, il nous conte les aventures de Davey Brandon et Miriam Marsh, et leur participation à l'Histoire: voisin de Abraham Lincoln (Charles Edward Bull) quand les deux héros étaient enfants, le père du jeune Davey était un idéaliste, désireux de trouver la route parfaite pour une future ligne de chemin de fer à travers les Etats-Unis. Après un court épisode qui le voit deviser avec le futur président pendant que le petit Davey joue avec sa copine Miriam, on voit le père et le fils partir pour une expédition vers l'Ouest. Une séquence les voit bivouaquer en pleine nuit, près du territoire des Cheyennes, mais le père meurt lors d'une attaque d'Indiens, menée sous la direction d'un renégat (Fred Kohler), reconnaissable à sa main droite: il y manque trois doigts... La scène est fantastique, Ford réussissant à passer sans effort de la quiétude d'une soirée au coin du feu pour le pionnier et son fils, à un suspense lié à la présence d'indices troublants: le père a entendu quelque chose, semble inquiet; Ford nous montre alors une jambe en gros plan, un homme en mocassins qui avance précautionneusement, mais marche malgré tout sur des branches sèches. Retour au père, de plus en plus angoissé, qui tente de sauver la face de façon à ne pas effrayer son fils. Ford retourne au plan précédent, et nous montre la progression d'autres Indiens, toujours vus uniquement par leurs jambes. Le père, cette fois, saisit son fils, l'embrasse et l'éloigne. Le plan suivant le voit se faire attaquer, à plusieurs contre un. Il n'a aucune chance... La scène est ensuite vue du point de vue de Davey, qui est témoin à distance du meurtre, de son père par un homme qui le scalpe ensuite. Davey a vu la main droite de l'homme, et a entendu son père s'étonner du fait que son assassin était blanc... La scène est exemplaire de la façon dont Ford installe du suspense, sans jamais forcer la rupture de ton. Tous les ingrédients de ces deux séquences d'introduction mettent le reste du film en place: Lincoln et le père Brandon, visionnaires, tous deux tués, mais dont les visées civilisatrices seront reprises par Davey. Celui-ci aura également à coeur de venger son père, et de retrouver la petite Miriam d'autre part...

Miriam, de son côté, grandit auprès d'un père qui après avoir été réticent, va finalement faire sienne la volonté du père Brandon, et va souscrire au voeu de Lincoln d'unifier la nation par le chemin de fer avant même que la guerre de Sécession soit finie. On voit d'ailleurs une scène à la Maison Blanche, durant laquelle Lincoln doit faire face à une certaine opposition à cette construction, avant-gout de nombreux développements dans le film; par ailleurs Mr Marsh est venu pour être témoin de la signature historique par le président, et en profite pour lui présenter sa fille,désormais incarnée par Madge Bellamy. Celle-ci, enfin, est fiancée à Jesson (Cyril Chadwick), un ingénieur qui manque cruellement de glamour, et dont nous verrons bien vite qu'il est éminemment corruptible... La construction commence donc, et nous assistons dans un premier temps aux mésaventures des ouvriers de la Union Pacific, menés par Marsh et Jesson. Miriam est fréquemment sur place, et assiste avec passion son père, pendant que Deroux, un propriétaire local, manoeuvre et se met Jesson en poche afin de pousser la compagnie à utiliser ses terres, lui devant de fait un loyer... Mais arrive alors un jeune homme qui travaille pour le Poney Express, poursuivi par des indiens: c'est Davey Brandon (George O'Brien), et s'il se rappelle de Miriam Marsh, il sait aussi que son père avait bien trouvé un passage idéal, ce qui ne sera pas du tout arrangeant pour Deroux... Celui-ci, bien sur, a changé et est relativement méconnaissable depuis le meurtre du père de Davey, et bien sur, il dissimule toujours sa main droite.

L'arrivée de George O'Brien est non seulement spectaculaire, mais elle vient au bout de cinquante minutes. Ford nous a permis de l'attendre sagement, tout en nous donnant des arguments et des rappels: la scène dramatique exemplaire durant laquelle son père meurt, le fait qu'il ait été ensuite secouru par des trappeurs, vont lui donner non seulement le désir de se venger, mais aussi faire de lui un homme de ressources, un homme d'action en fait. L'entrevue entre Marsh et Lincoln, en présence de Miriam, passe le relais d'une évocation par le président du 'petit Davey Brandon': ainsi, même absent, le personnage demeure dans l'intrigue... Le choix d'O'Brien, trapu mais costaud, laconique et aux gestes sûrs, est excellent, sans parler de l'importance que l'acteur (Future vedette d'autres films de Ford, mais aussi de Hawks, et surtout de Sunrise de Murnau) va prendre à la Fox. Mais au-delà du caractère actif et droit du personnage, O'Brien est en quelque sorte à la fois le dépositaire, par l'héritage de son père, et la reconnaissance de Lincoln, du rêve d'avenir représenté par le "cheval de fer". La fin, qui vire assez artificiellement au symbolique, voit Davey, lassé des aventures, passer de la Union Pacific à la Central Pacific, et ainsi nous permet de le suivre et de montrer la jonction des deux tronçons comme une véritable réconciliation entre toutes les parties de l'Amérique: Brandon et le Caporal Casey, un copain joué en vieil Irlandais Fordien par ce cabochard de J. Farrell McDonald, peuvent ainsi retrouver leurs amis de la Union Pacific, et Davey retrouve aussi Miriam: mais le jeune homme attend la jonction officielle pour embrasser la belle.

La partie historique du film, qui va de pair avec un tournage spectaculaire (Aucun plan neutre, en fait, Ford place ici la barre très haut, en jouant sur la montage, le cadrage, la vitesse, et des placements de caméra inédits: dans une fosse sous les trains), est prolongée par un recours aux protagonistes réels, ainsi qu'à des épisodes et des faits marquants: l'arrivée des Chinois sur la ligne qui part de Sacramento, l'anecdote de l'aide apportée par "Buffalo" Bill Cody, la construction de villes entières sur la trajet des compagnies, qui sont démontées et remontées ailleurs en quelques heures, et bien sur la très documentée cérémonie de jonction finale, dont les images ici feraient presque illusion tant Ford y a copié les photos historiques, tout ceci est complété par des allusions westerniennes qui renvoient à d'autres folklore: la présence d'un saloon avec ses pensionnaires féminines, dont une prostituée qui joue un rôle important, la présence aussi d'un juge qui nous rappelle Roy Bean, à la fois patron de saloon et juge auto-proclamé: Ford invente beaucoup de formes et d'actes fondamentaux du western dans ce film, l'annoblit de façon spectaculaire avec la présence imposante de Lincoln, mais surtout il semble s'inventer lui-même, en recyclant, enrichissant l'héritage de Griffith, qu'il dépasse de très loin par l'efficacité de sa mise en scène et la cohérence de son humanisme...

Ford est en effet ici à la fête, il mène un tournage spectaculaire, qui donnera lieu à un succès énorme, et un film qui renvoie encore aujourd'hui le spectacle concurrent de la Paramount dans les cordes: le résultat est, malgré ses 150 minutes, d'une rigueur dramatique confondante. Les acteurs sont naturels, et réussissent à faire passer ce qui reste une intrigue symbolique de mélodrame pour argent comptant. Le metteur en scène excelle déjà dans des digressions qui ne prennent pas encore trop de place, et s'amuse beaucoup à faire incarner à ses amis les petits et les sans-grades de l'histoire: ses caporaux et sergents Irlandais qui sont venus prêter main-forte aux ouvriers de la construction, aidés par d'autres immigrants, qu'ils soient Italiens ou Chinois. L'amérique de Ford, déjà illustrée par ses films précédents, se prolonge et devient épique avec The Iron Horse, un film que pour la première fois celui qui professionnellement était crédité "Jack Ford" va désormais signer... John Ford. Et si c'était ça, la clé de ce fameux mensonge, justement? Le premier film pour lequel on l'ait reconnu, le premier qu'il ait signé de son pseudonyme "noble"? Peu importe, d'ailleurs: ceci est l'un des chefs d'oeuvre de Ford, un point c'est tout.

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Published by François Massarelli - dans John Ford Muet Western 1924 **
9 mai 2014 5 09 /05 /mai /2014 17:53

Le titre original de ce film étonnant (Du skal aere din hustru) signifie en Danois "tu honoreras ton épouse", et il est repris en conclusion de l'intrigue. Une intrigue parfois austère, que Dreyer considérait comme une comédie, et qui était inspirée d'une pièce à succès de Svend Rydom, La chute du Tyran... Dreyer souhaitait profiter de cette histoire de tyran domestique qui a mené son épouse à la crise pure et simple, et à quitter au moins momentanément le domicile familial, pour narrer un conte fait de gestes quotidiens, anodins et banals auxquels pour une fois on allait pouvoir s'intéresser. A ce titre, le réalisateur a souhaité, mais n'a pas obtenu de la Palladium, la société productrice, tourner dans un vrai appartement: devant la difficulté technique, il a été préconisé de tourner en studio, mais en laissant Dreyer s'occuper à sa guise de la décoration. Le résultat est superbe de précision, de banalité, avec des papiers peints, des meubles, des riens qui semblent avoir toujours été là, et qui rendent bien l'impression du quotidien d'une famille, réglée autour de la personne du chef de famille...

Viktor Frandsen (Johannes Meyer), un homme dont la carrière a connu des meilleurs jours, est un vrai tyran pour sa famille, en particulier pour son épouse Ida (Astrid Holm). Celle-ci a une confidente, Mads, la vieille nourrice de son mari (Mathilde Nielsen). Exaspérée de voir Ida souffrir des remontrances incessantes et du caractère exigeant de son mari, elle lui conseille de prendre du champ, et va s'installer à la maison, opposant aux caprices de Viktor sa propre main de fer, et lui faisant surtout goûter à la vérité d'une vie domestique bien remplie...

C'est un grand film, relativement osé pour son époque puisque l'essentiel de l'intrigue y est domestique... L'enjeu est simple: pour Viktor, il faut qu'Ida revienne, afin de le libérer de son nouveau carcan; pour Ida, Mads et d'autres (Essentiellement des femmes: la mère d'Ida est complice, ainsi que Karen, la fille des Frandsen), c'est différent: leur souhait est que Viktor non seulement fasse amende honorable, et comprenne non seulement à quel point il a pu blesser son épouse et ses enfants par son comportement, mais aussi qu'il ressente la portée de chaque geste du quotidien, qu'il comprenne à quel point le travail domestique est difficile. D'où l'importance soulignée constamment dans l'intrigue, de chaque geste. A la fin du film, il est possible pour le spectateur de savoir exactement quels sont les rituels de la maison... Quant à l'aspect de comédie, il est amené en particulier par la confrontation entre les deux fortes têtes que sont Viktor et Mads... Mais l'homme ne fait pas le poids devant la digne mais redoutable vieille dame.

Il manque encore un peu de chemin à faire pour Dreyer et ses collaborateurs pour qu'on puisse taxer leur film de féministe, mais il s'agit au moins d'un pas en avant dans la mesure ou il est question non seulement de respect, mais aussi d'aller au-delà de la convention hiérarchique du mariage, pour revenir à ce qui devrait être le fondement même de tout ménage qui se respecte: l'amour et la tendresse. Parmi les objets importants du film, le battant en forme de coeur d'une pendule qui égrène les heures du ménage, aura le dernier mot. Dreyer avec ce film au plus près des corps et des visages accomplit une oeuvre moderne, qui porte déjà en elle bien des éléments qui feront la réussite de la Passion de Jeanne d'Arc.

https://www.stumfilm.dk/en/stumfilm/streaming/film/du-skal-aere-din-hustru

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer Muet 1925 DFI Criterion **
23 février 2014 7 23 /02 /février /2014 09:37

Marie (Gina Manès) est une enfant trouvée, élevée et exploitée dans un bar du Vieux Port de Marseille par un couple de cafetiers, les Hochon. elle est convoitée par Petit Paul, le caïd local (Edmond Van Daële), une grosse brute qui raconte des boniments au patron du café, de toute façon trop content de la perspective de se débarrasser de la jeune femme. Mais Marie aime Jean (Léon Mathot), un brave homme qui surtout est décidé à la respecter, ce qui n'est absolument pas le cas de Paul. Celui-ci réussit à faire croire à Hochon qu'il emporte Marie pour se marier avec elle, mais il veut surtout passer du bon temps, et Jean qui les a suivi à Manosque intervient au moment ou Paul entraine Marie dans un hôtel; ils se battent, et Jean considéré comme l'agresseur va écoper d'un an de prison. Pendant ce temps, Marie vit avec son bourreau, qui lui a donné un enfant. A sa sortie de prison, Jean est déterminé à retrouver la jeune femme.

 

C'est un scénario original de Jean et Marie Epstein qui sert de prétexte à ce film, une production Pathé qui réconcilie le mélodrame très populaire et classique, avec l'avant-garde, dans le sillage de Gance. Mais une autre influence qui apparait de façon frappante, c'est celle de Stroheim à travers l'utilisation savante du sordide magnifié par les sentiments, des détails mis en exergue au service d'une narration au plus près des corps. La lenteur du film est bien entendu contemplative, l'interprétation étant dominée par un naturalisme des gestes, et une accentuation du regard. Epstein, avec le chef-opérateur Léon Donnot, utilise intelligemment ses effets (Surimpressions, montage rapide, iris blancs, filtres, fondus et contrechamps inattendus). Les décors naturels (La Provence, inondée de lumière) sont fort bien combinés avec des intérieurs tournés à Vincennes mais criants de vérité... et de saleté! Epstein a donné dans la deuxième partie un rôle crucial à Marie Epstein, celui d'une jeune infirme (Là enciore, on pense à Stroheim!) qui va beaucoup donner pour le couple, et participer à un motif qui donne son titre au film: elle utilise de la craie pour signaler à Jean les absences de Paul, un feu vert en forme de coeur pour aller retrouver Marie. Une jolie idée, qui trouve dans le film son  contrepoint, puisque Paul a lui aussi une "donneuse", une prostituée qui la renseigne sur les faits et les gestes de Marie Et Jean derrière son dos. 

 

Malgré un épilogue en forme de happy ending, le film se clôt presque sur une image qui fait froid dans le dos, celle d'un homme mort dont la tête repose sur le couffin d'un enfant. La juxtaposition de la tête ensanglantée et du bébé qui pleure ne présage rien de bon, ni pour l'enfant, ni pour les amants survivants... Le premier film importantde Jean Epstein, qui a bénéficié de la confiance de Pathé en dépit du fait qu'il n'était après tout qu'un amateur éclairé, est une belle preuve d'un temps héroïque du cinéma français dans lequel l'ambition artistique pouvait faire corps avec une réelle fibre populaire du cinéma...

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Published by François Massarelli - dans Muet Jean Epstein 1923 **
28 décembre 2013 6 28 /12 /décembre /2013 18:12

Je ne vais pas cacher ma préférence: ceci est LE Ben-Hur. L'autre a, c'est vrai, raflé de nombreux Oscars, certains mérités, et c'est un film exceptionnel, luxueux, etc etc etc... Mais ce film de 1925 est une merveille du cinéma muet, l'un des films spectaculaires qui font du muet Américain un ensemble passionnant, à plus forte raison sur la fin de la période! Rappelons que le roman de Lew Wallace, paru en 1880, est l'une des oeuvres les plus populaires du XIXe siècle, une inspiration pour le théâtre d'abord, dont les promoteurs détenteurs des droits ont tout fait pour faire monter les enchères au cinéma. Rappelons aussi que si le roman est une des oeuvres les plus W.A.S.P qui puissent être, les deux films seront beaucoup plus oecuméniques... Mais celui-ci va plus loin encore, en mettant sur le tapis un conflit racial à la base de l'histoire, qui débouche purement et simplement sur une lutte contre l'antisémitisme, au-delà même du ralliement du personnage principal à Jésus (Le messie supposément attendu par les Juifs, justement, et qui va être surnommé Roi des Juifs aussi bien par ses disciples que par ses détracteurs...). Ben Hur contre Messala, c'est un Juif qui décide d'aller contre un homme qui le traite justement d'esclave, qui affirme la supériorité des Romains sur les Juifs... en 1925, à une époque ou les Juifs impliqués à Hollywood font tout justement pour gommer leur différence, et se refusent à faire des vagues, ce n'est pas banal. Mais un gros succès aussi voyant que celui-ci, ça l'est encore moins, même si soyons justes, The Jazz Singer, le soi-disant "premier film parlant", est de son côté à ses meilleurs moments une plongée dans le quotidien du ghetto.

 

Dans la Jérusalem du premier siècle, nous assistons aux tribulations de la famille Hur, des notables Juifs accusés à tort d'avoir fomenté un attentat contre un potentat Romain, et que leur ami personnel, le romain ambitieux Messala, a arrêtés. La mère et la fille sont emprisonnées dans un cachot, mais Judah, le grand fils, est envoyé aux galères, déterminé à rester vivant pour se venger de son ancien ami Messala. Il va ainsi survivre à bien des péripéties, et croiser assez souvent la figure de Jésus, dont il va même devenir l'un des premiers suiveurs...

 

L'un des désirs de Wallace, donnant son avis sur les éventuelles adaptations théâtrales, était de laisser le personnage du Christ à l'écart, de ne jamais le voir, ou en tout cas jamais directement; ce principe a été adopté par l'équipe du film, mais la plupart des scènes religieuses ont été malgré tout tournées en Technicolor, dont la nativité; cela a entrainé un refus de la part de Niblo qui se disait choqué qu'on enlumine à ce point une séquence dont il estimait qu'elle devait rester aussi sobre et humble que possible, eu égard à l'ensemble de la production, qui se voulait aussi consensuelle que possible. C'est un autre metteur en scène qui s'est chargé de la séquence incriminée. De fait, en dépit de l'incontournable thématique religieuse, le film est effectivement digne à ce niveau, et la nativité est sans doute la plus embarrassante des allusions au Christ, avec une Betty Bronson en Marie aussi blonde que Janet Gaynor dans Sunrise!

 

Ben-Hur a été mis en chantier en 1923, par la Goldwyn pictures Corporation, un 'studio' indépendant fort malade; le film était l'objet de toutes les attentions, de par la publicité autour de la recherche d'un réalisateur (Nombreux étaient les postulants, dont Sydney Franklin, Rex Ingram voire Erich Von Stroheim...) et d'un acteur; d'autre part, la décision de partir tourner en Italie a aussi fait des vagues, au sens propre comme au figuré. Charles Brabin s'est chargé de commencer le film, avec George Walsh et Francis X. Bushman dans les rôles principaux (Judah Ben Hur et Messala), mais Niblo a terminé le travail et confié le rôle principal à Ramon Novarro. On peut considérer que Niblo est responsable d'au moins les deux tiers du métrage actuel, en sachant que de nombreuses scènes sont dues à des équipes secondaires ou des spécialistes des scènes d'action (la course de chars notamment, bien sur, essentiellement due à B. Reeves Eason) et que peu de ce qu'a tourné Brabin a pu être utilisé. La production a de toute façon rapatrié les équipes en Californie après qu'une scène de bataille navale (L'une des premières scènes dirigée par Niblo) ait tourné à la catastrophe: c'est même une des premières décisions de la nouvelle direction de ce qui s'appelait désormais la Metro-Goldwyn, qui n'allait pas tarder à devenir la Metro-Goldwyn-Mayer. Compte tenu des dépenses pharaoniques, des délais, des changements, du retournage intensif du matériel tourné en Italie et des droits d'auteur et d'exploitation délirants de Wallace et des promoteurs, le film pouvait bien rapporter une somme considérable, il ne rentrerait jamais dans ses frais: c'était devenu une question de principe pour la MGM...

 

Et ce qui fait la grandeur du film, c'est qu'aucune des vicissitudes, aucun des ennuis nombreux, des retours à la case départ, ne se font sentir. Le film est cohérent, les monteurs ont il est vrai fait un travail impressionnant, et novateur, voire gonflé: lors d'une scène, une digression de quelques secondes se fait voir, un démenti apporté au spectateur, lorsqu'on annonce la mort de sa mère et de sa soeur à Judah, on les voit toutes les deux dans leur cachot, comme à l'écoute. On se croirait presque devant un fragment d'Intolerance! Les séquences, nombreuses et souvent bâties autour d'une attraction spectaculaire, se suivent et s'embriquent dans un souffle épique qui montre la MGM en route vers un avenir prometteur! Le mélodrame et l'aventure, la spiritualité et l'action spectaculaire (Ces ahurissantes batailles navales, ultra-violentes, filmées à l'intérieur des bateaux, à l'extérieur et depuis la côte!), l'intimisme quasi-symbolique comme ces scènes durant lesquelles les deux femmes, lépreuses, se rapprochent de Ben Hur endormi qu'elles ne peuvent toucher ni embrasser... Tous ces atouts se conjuguent avec l'interprétation généralement remarquable notamment de Ramon Novarro dont c'est le meilleur rôle. Le seul bémol, bien sur, c'est Francis X. Bushman, dont le jeu histrionique a facilement cinq ans de retard. Pour le reste, voilà un des plus grands films de 1925: soit l'année de The big parade, The phantom of the opera, Lady Windermere's fan ou The gold rush... Ca calme.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1925 Fred Niblo Technicolor **
1 mars 2013 5 01 /03 /mars /2013 15:59

Revoir enfin Sparrows dans une copie restaurée nous permet de conclure inévitablement que c'est non seulement le meilleur film disponible de Mary Pickford, mais c'est aussi une oeuvre essentielle du cinéma muet: cette histoire d'orphelins exploités, martyrisés, pourchassés alors que la plus âgée d'entre eux veille sur eux, le tout dans un marais menaçant, aurait pourtant tout pour appartenir au pire mélodrame, mais le goût dont ont fait preuve les auteurs (Beaudine et Pickford, productrice et comme elle se définissait elle-même, et propriétaire de ses films, comme Douglas Fairbanks) et le savoir-faire des techniciens et acteurs font merveille de bout en bout...

Une baby-farm, dans les années 20: un lieu ou des orphelins ou des enfants fugueurs sont vendus ou placés (Notamment par des filles-mères), et exploités sans vergogne par des gens sans scrupules. Ici, les "Thénardier" sont M. et Mme Grimes (Gustav Von Seyffertitz et Charlotte Mineau), et avec eux leur fils Ambrose (Spec O'Donnell). La ferme est située dans un horrible marais quelque part dans le bayou, infesté d'alligators, et pour veiller sur les enfants, il y a la petite Molly (Pickford), surnommée Mama Molly par les plus jeunes... Impossible de s'évader, les marais en sont la meilleure garantie, et du reste les enfants sont trop jeunes, surtout la petite Amy, le bébé, qui est bien malade... un jour, pourtant, les Grimes accueillent un enfant de riches, une petite fille qui vient d'être kidnappée... La mission est de garder la petite au chaud sans trop poser de questions, pendant que la demande de rançon s'effectue...

Comme toujours, la production de ce film a été particulièrement soignée, avec le retour derrière la caméra de William Beaudine, qui avait déjà tourné Little Annie Rooney pour Pickford. La photographie était signée de trois génies, Hal Mohr, Karl Struss et Charles Rosher: celui-ci avait préparé le tournage en se rendant en Allemagne pour observer le plateau de Faust, et allait ensuite, en compagnie de Struss, prendre en charge l'image de Sunrise, ce qui situe quand même bien le niveau de qualité. L'ensemble de la distribution est splendide, et le film, précurseur de Night of the hunter, aurait fait un scénario parfait pour un long métrage d'animation Disney du meilleur tonneau. Totalement convaincant, et prenant de bout en bout, le film réussit à tous les niveaux à faire exactement ce que voulait Mary Pickford: ne pas (trop) prêcher, distraire... Et inquiéter aussi, car ce conte gothique se situe quand même dans un environnement cauchemardesque à souhait, et Gustav Von Seyffertitz, absolument impeccable dans son rôle, compose un personnage à la Nosferatu.

Bien sûr, comme tant de films de l'époque, une dose de religion fait son apparition, par exemple une scène difficile de prime abord (la mort d'un enfant), mais vue à travers les yeux d'une enfant (Ou d'une adolescente): elle rêve de l'apparition du Christ qui vient délicatement lui prendre l'enfant des mains... Le point de vue de la jeune fille, qui lisait quelques heures auparavant un livre illustré sur la vie du Christ, permet de faire passer en douceur l'image, sans pour autant en imposer la vision religieuse au public... et le film est tellement beau à voir, que cette scène passe toute seule. A plus forte raison dans la superbe restauration effectuée par la bibliothèque du Congrès, publiée en Blu-ray par Milestone...

La force de son histoire, la dose savante de suspense, et le savoir-faire de toutes les personnes concernées n'ont pas empêché ce film d'être un relatif échec au box-office. Les adieux de Pickford aux rôles d'enfants (Elle avait, après tout, 33 ans au moment du tournage de ce film) ne déboucheront donc pas sur l'adhésion publique escomptée. C'est dommage, mais on peut comparer cette relative déception avec celle de la sortie de The black pirate, le film contemporain de Fairblanks, qui n'a pas non plus drainé les foules... les deux films ont été présentés en même temps, lors de la même soirée... Bon, on se l'invente, cette machine à remonter le temps?

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1926 Mary Pickford **
20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 16:21

Le cinquième film de Dreyer est aussi le premier de ses deux films muets Allemands. Bien que Danois, le réalisateur ne se cantonnait à cette époque jamais à son pays, allant au gré des propositions de studio en studio, en totale liberté souvent. Mais ce film rare, perdu puis retrouvé et restauré est d'autant plus intéressant qu'il nous montre une facette bien connue, honteuse de l'histoire de la Russie, mais rarement montrée au cinéma; à plus forte raison à cette époque troublée qu'était les années 20: l'utilisation par les autorités de tous les clichés antisémites afin de désigner un bouc émissaire et éviter une révolte... Jusqu'au massacre s'il le faut. Les acteurs ont été recrutés par Dreyer de tous les côtés: acteurs de théâtre expatriés depuis Moscou avec la troupe Stanislavski, figurants amateurs issus pour beaucoup de l'émigration Juive (Dont certains ont d'ailleurs vécu les évènements dont il est question), mais aussi acteurs Allemands ou Danois (on reconnait le fidèle Johannes Meyer). Le film bénéficie d'un réalisme parfois sordide, et de tournage dans des endroits aussi authentiques que possible.

On fait la connaissance de la famille Juive Segal, en particulier de la fille Hanne-Liebe, dont l'arrivée à l'école Othodoxe est tolérée, mais elle sera exclue à cause de ragots colportés par un voisin sur elle et son ami Sascha. Elle décide, pour échapper à un mariage arrangé, de prendre le chemin de St Petersbourg pour y vivre chez son frère, qui a fait le choix de se convertir au Christianisme à la fin de ses études, mais c'est un choix qu'il regrette, ayant du en plus couper les ponts avec sa famille. Parallèlement, nous suivons aussi Sascha, dont les sympathies politiques vont le pousser à s'associer avec des anarchistes qui sont le jouet d'un agitateur, Rylowitsch, qui va trahir la cause pour travailler avec la police tsariste: c'est lui qui va dénoncer Sascha, mais aussi Hanne-Liebe, et qui va ensuite se rendre dans le ghetto et pousser les Russes à se venger sur les Juifs, alors que de leur coté les Segal pleurent leur mère récemment décédée...

On se perd un peu dans le début d'une intrigue qui multiplie les propositions, mais le film est vite passionnant, par le ton résolument réaliste d'abord, par la force de ses acteurs ensuite; comme toujours chez Dreyer il faut considérer l'action sur deux plans: le plan physique, strictement vécu de l'intrigue, et une dimension spirituelle et morale, explorée à travers les quelques passerelles entre les différentes communautés, mais aussi et surtout, hélas, à travers les manifestations explicites (Et violentes) d'intolérance à l'égard des Juifs. On y parle de sacrements, de prière, avec un arrière-plan documentaire qui a par exemple souvent fait reculer le cinéma Américain... Et les spécificités, les croyances (L'impureté du porc, par exemple) y sont utilisées sans pour autant qu'il y ait une quelconque ironie. Le mécanisme d'un pogrom y est détaillé de façon rare là encore, depuis une entrevue entre une espionne et le chef de la police, jusqu'à la concrétisation par le biais du bouche à oreille, et enfin la manifestation de haine, avec des images qui sont sans ambiguité. Pour résumer, on pourrait les comparer au déchaînement de violence représenté par le massacre de la St-Barthélémy, vu dans Intolerance (1916) de Griffith, mais en pire... Le film fait sans aucune équivoque, non le procès de l'église orthodoxe, mais celui de l'intolérance, de la haine et de la bêtise, la marque ici d'un authentique humaniste, intéressé par l'exploration de l'âme et de la morale humaine face à la religion, comme il l'avait déjà fait dans l'intrigant Pages arrachées du livre de Satan, et comme il allait le refaire dans son chef d'oeuvre de 1928, La passion de Jeanne d'Arc. Dreyer, qui allait toute sa vie faire preuve d'une grande tolérance religieuse, n'a pourtant jamais été aussi explicite que dans ce film, un précurseur particulièrement fascinant dont le titre Français est encore plus direct: Aimez-vous les uns les autres.

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Published by François Massarelli - dans Carl Theodor Dreyer Muet 1922 **
20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 11:16

S'il fallait systématiquement prendre pour argent comptant la réputation d'un film, on ne voudrait même pas regarder celui-ci, torpillé en particulier par Lotte Eisner, respectée historienne du cinéma Allemand des années 10 et 20... Ses arguments? coincé entre d'autres oeuvres autrement plus ambitieuses (L'oeuvre perdue Die Austreibung, troisième des "films paysans" de Murnau après Marizza et Terre qui flambe d'une part, et d'autre part Le dernier des hommes et sa réputation de chef d'oeuvre officiel...), Les Finances du grand-duc est une comédie, et Murnau ne saurait pas tourner ce genre de films. D'autre part, il serait plutôt un film de vacances (Tourné sur les bords de l'Adriatique en Yougoslavie) à l'heure ou Murnau se prépare à tourner un film qui va nécessiter toute sa concentration, ce qui est d'ailleurs tout à fait exact...  Pourtant la vision et la révision de ce petit film permet de mieux en apprécieer les contours, de le réévaluer et d'y voir finalement un vrai, authentique même si mineur, film de Murnau... Après Die Austreibung, c'est la deuxième production Decla de Murnau à se voir distribuée par UFA, avant que Pommer et Murnau ne deviennent définitivement de employés du plus grand studio Allemand, passés avec armes et bagages comme Fritz Lang d'une univers de productions ambitieusement artistiques mais financièrement modestes à de grosses machines à la fois commerciales et fascinantes: Die Nibelungen, Metropolis d'un côté, et Faust de l'autre... c'est sur là encore, ce film pâlit en telle compagnie!

 

Quelques années avant la révolution Russe, sur les bords de l'Adriatique. Abacco est un petit état, mené par un grand-duc (Harry Liedtke) intègre, affable, gentil et un brin indolent: il n'aime rien tant qu'à passer du temps assis sur un rocher à regarder la douce vie de ses sujets... Mais le grand-duché va mal: les finances sont au plus bas. Un créancier s'invite et menace clairement de faire main-basse sur les terres qui l'arrangent. Afin d'éviter cela, un mariage princier en vue (Avec la princesse Olga -Mady Christians- une jeune femme qui aime vraiment notre grand-duc) va tout sauver, mais un document est subtilisé, qui va sérieusement menacer le futur d'Abacco. Des conspirateurs prennent le pouvoir, pendant que la princesse Russe Olga, fuyant sa famille, cherche à s'y rendre, aidée par Phillip Collin, gentleman-détective-escroc mondain-cambrioleur (Alfred Abel) , un dandy qui a rencontré Olga dans le cadre de ses mystérieuse activités...

 

L'intrigue compliquée et riche en péripéties mélodramatiques à souhait, est due à Thea Von Harbou, dont c'était la quatrième et dernière collaboration avec le metteur en scène. Elle y cédait à une tentation de l'aventure délirante come elle l'avait déja fait pour son mari Fritz Lang, et le script est clairement prévu dès le départ pour un film léger. Mais le fait que le film ait été sérieusement réduit avant distribution sans pour autant que les péripéties aient été moins nombreuses, le rend parfois plus confus encore... Mais peu importe: on s'amuse de voir ces aventures de pacotille, ces clichés de conspirateurs pouilleux (Autant le dire tout de suite, l'un d'eux est Max Schreck), et le charme inattendu d'Alfred Abel en Arsène Lupin de carnaval, qui vient espionner chez un maitre-chanteur pour récupérer les lettres compromettantes d'un client, déguisé en ramoneur, avec toute la panoplie... Il est également rafraichissant de voir la façon dont le style de Murnau s'exprime ici en liberté dans un contexte autrement moins sombre que d'habitude: son sens de la composition, ses plans riches qui réduisent l'action en quelques secondes, la façon dont Abel et Christians se rencontrent, par exemple: il est assis à la table d'un café en pleine rue. Au fond de l'écran, un taxi s'arrête, en sort une jeune femme qui court jusqu'au premier plan. Aucun artifice de montage n'a été nécessaire, et la rencontre (Qui n' a rien de fortuite, la jeune femme cherchant l'aide et la protection du héros) est un passage qui allie la bonhomie du personnage principal avec le dynamisme d'un coup de théâtre... Une fois de plus l'utilisation du décor (Rochus Gliese, qui aiguise déja ses crayons pour Sunrise) et la beauté de la photographie solaire et pour une fois pas trop confinée dans un studio, de Karl Freund sont d'un grand secours.

 

Quant à la comédie tant décriée par Eisner, elle est étonamment proche, dans ce film on on n'a jamais le temps de s'ennuyer, de ce que feront les Américains dans le cadre de la screwball comedy, avec ces quiproquos et déguisements: la façon dont Abel prend un malin plaisir à enlaidir la princesse alors qu'elle est jolie comme tout afin de l'aider à passer inapercçue, tout en prétendant qu'ils sont mariés, par exemple... On pense à Lubitsch aussi, avec un royaume de pacotille qui aurait pu, de façon légèrement plus grotesque, rivaliser avec Die Austernprinzessin, ou Die Bergkatze. Du reste, Liedtke, ainsi que l'acteur Julius Falkenstein aperçu ici dans un rôle mineur, étaient des interprètes habituels du grand Ernst. Rien ici donc de si lamentable qui puisse nous faire suivre le jugement de Lotte Eisner, d'autant que Murnau fourbit encore ses armes, et commence à utiliser ici des astuces de cadre qu'il expérimentera dans le giron rassurant du studio de Der letzte mann...

 

Reste aussi à mentionner une image qui frappe, et qui en un éclair nous renvoie à ce fameux secret de polichinelle de la vie de Murnau, qui éclatera enfin au grand jour dans l'insouciance trompeuse (Qui lui coùtera hélas la vie) des mers du sud: le grand-duc qui s'amuse comme un petit fou à envoyer dans l'eau des objets à un groupe d'adolescents qui plongent nus dans l'eau: au-delà de l'image condescendante du noble et des sujets tous nus, comment ne pas penser à la façon dont Murnau filmera les corps bronzés de jeunes éphèbes Tahitiens dans Tabu? L'homosexualité de Murnau trouvait, on le voit, toujours le moyen de s'exprimer y compris dans la complexité d'une censure tatillone sur peu de choses, mais particulièrement corsetée sur ce sujet précis...

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Published by François Massarelli - dans Friedrich Wilhelm Murnau Muet 1923 **