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  • : Allen John's attic
  • : Quelques articles et réflexions sur le cinéma, et sur d'autres choses lorsque le temps et l'envie le permettront...
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4 août 2015 2 04 /08 /août /2015 09:44

Rare parmi les films Hongrois du réalisateur futur de Casablanca, cet "Indésirable", qui répondit parfois aussi au nom de "L'expulsion", est donc un survivant, et qui plus est en excellente condition. Mais ce qu'il démontre, c'est que si le génie du réalisateur a explosé à Hollywood dans le confortable giron de la Warner, le Curtiz Hongrois se reposait essentiellement sur de vieilles recettes dont on sait à la vision des films contemporains, Danois, Allemands, Suédois, Français, Italiens, Russes et Américains, qu'elles sont éculées. Cet indésirable est un mélo au premier degré, de la pire espèce, à la théâtralité gênante, dont la réalisation ne nous donne pas vraiment e grand frisson. Les années Autrichiennes de Kertesz vont, on le sait, prolonger cette tendance au mélo flamboyant, mais avec une profusion de moyens qui rend certains films (Les chemins de la terreur, L'avalanche) absolument stimulants... Pas ici.

L'histoire concerne une jeune femme, Betty, qui apprend à la mort de l'homme qui l'a élevée qu'il n'était pas son père. Au même moment, la mère biologique finit de purger une peine de prison de quinze ans, et étant libérée, se met malgré la fatigue et la maladie, en quête de son village natal pour y retrouver sa fille. Celle-ci vient de se faire embaucher dans une maison, tenue par une veuve remariée à une fripouille, mais le fils de la maison (Mihaly Varkonyi, futur Victor Varconi, qui suivra Curtiz dans son exil futur) tombe amoureux de la jeune femme. Les deux "exilées", la mère et la fille, se retrouveront-elles?

Ces trois bobines de mélo sont filmées dans des décors parfois naturels, où au moins éclate le talent de Curtiz pour la composition, mais la plupart des décors d'intérieurs, dans les scènes du village, sonnent faux. On attendait bien sur la don pour les décors baroques, propices aux recherches esthétiques, auxquelles s'adonnera le metteur en scène lors de son passage à la Sascha films en Autriche... Et un autre trait irritant de ce jeune film, c'est la maladresse de son humour, bien gras. L'historienne Lotte Eisner qui se plaignait de 'humour "paysan" de Murnau dans Sunrise, se serait probablement déchaînée ici...

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Published by François Massarelli - dans Michael Curtiz Muet 1915 **
2 août 2015 7 02 /08 /août /2015 17:38

Fairbanks et D'Artagnan, c'est une longue histoire, qui n'allait bien sur pas être résolue avec un seul film adapté de Dumas, pas plus évidemment qu'elle n'avait trouvé son accomplissement avec A modern musketeer (1917), le film d'Allan Dwan si bien nommé, qui au moins avait prouvé avec panache que Douglas Fairbanks avait sans doute besoin de réinventer le film d'aventures... Donc, s'il était attendu que l'acteur-scénariste-producteur concrétise enfin sa soif d'incarner pour de bon le héros de Dumas, on pouvait légitimement se demander si en faisant cela il ne risquait pas de brûler sa dernière cartouche. Pourtant, il n'en est rien, au contraire. Plus encore que de prolonger le flamboyant mais un peu simpliste Mark of Zorro, son nouveau film passe à la vitesse supérieure, en offrant ce que personne n'osait faire aux Etats-Unis: un grand film à la fois ambitieux, riche et populaire, une oeuvre de deux heures (Douze bobines) mais riche en rebondissements pour tenir le public en haleine, un film en costumes, mais mené d'une façon tellement dynamique, que personne n'y trouverait à redire...

Le film suit la trame générale de la première moitié des Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas, en s'intéressant à l'exposition des personnages, l'idylle de D'Artagnan pour Constance Bonacieux (Marguerite de la Motte), sa confrontation avec le dangereux mais fascinant Cardinal Richelieu (Nigel de Brulier), sa camaraderie avec ses futurs frères d'armes que sont les "trois mousquetaires" du titre, interprétés par Leon Barry, George Siegmann et Eugene Palette... La concurrence effrénée pour le pouvoir entre Richelieu et le roi Louis XIII (Adolphe Menjou) passe bien sur par la manipulation des amours de la reine (Mary McLaren) et du duc de Buckingham (Thomas Holding), et Rochefort (Boyd Irwin) et Milady de Winter (Barbara La Marr) intriguent à tout va pendant que le fidèle Charles Stevens incarne le non moins fidèle Planchet.

Les passages obligés abondent (Bagarre à Meung, triple promesse de duel à l'arrivée à Paris, l'affaire des ferrets, la course à Londres), les duels et autres bagarres homériques sont réglés de main de maître. La seule entorse vraiment spectaculaire, mais après tout le film n'exploite que la moitié du roman, c'est bien sûr le fait que Constance est encore vivante au moment où se termine le film... Fairbanks et son équipe ont vraiment fait passer le film d'aventures à l'âge adulte avec cette oeuvre - et les suivantes, bien sur, Robin Hood en tête. La structure du film, le fait (Comme dans The mark Of Zorro) de faire arriver la vedette au terme d'une longue exposition, la mise en évidence du conflit politique fondamental qui règne au royaume de France par une partie d'échecs, la mise en valeur de Richelieu comme un homme certes manipulateur et maléfique, mais aussi comme un grand homme quoi qu'on fasse (Une adaptation de 1995, qui le transformera en vieux libidineux, n'aura pas tant de scrupules): tout est mis en oeuvre pour réaliser un film distrayant, mais sans en exagérer les contours, ni prendre le public pour des nigauds; et d'Artagnan, impulsif mais tendre, bagarreur mais juste, au service du roi mais aussi au service de l'histoire, est un héros riche, qui ne se contente pas de sauter dans les coins. Bon, admettons, pour faire bonne mesure, qu'il fait aussi des acrobaties dans tous les sens, avec la gourmandise enfantine d'une personne qui s'est en plus fait bâtir un terrain de jeux à la hauteur (Décors parfaits), et dont les amis ont revêtu des costumes effectués avec grand soin. La mise en scène de Niblo se met bien sur au service du dynamisme de l'ensemble, et on ne sera en aucun cas étonnés de constater qu'elle est excellente, ce qui ne sera vraiment pas le cas de son Blood and sand sorti l'année suivante! Plus que la longue version à épisodes de Henri Diamant-Berger sortie en France en même temps, cette édition des Trois Mousquetaires est un bon gros classique du cinéma muet.

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Published by François Massarelli - dans Muet 1921 Fred Niblo Douglas Fairbanks ** Dumas
18 juillet 2015 6 18 /07 /juillet /2015 21:16

Douglas Fairbanks, à l'aube des années 20, était clairement prêt à franchir le pas: ce film montre à quel point ses ambitions vont vers le film d'aventures spectaculaires, même si The Mollycoddle est une comédie avant tout. Un "mollycoddle", c'est une poule mouillée. Douglas Fairbanks incarne donc un Américain fier de ses racines, mais qui a quitté les Etats-Unis à l'age de quatre ans, et se comporte comme une femmelette, résidant à Monte Carlo, portant monocle et s'imaginant New York comme une ville du far West dans laquelle les gens se déplacent en diligence. Il n'a jamais travaillé de sa vie, porte une moustache ridicule, et voit venir les touristes Américains avec une certaine curiosité naïve... Quelques amis Américains, justement, de passage à Monte-Carlo le persuadent de "rentrer au pays" avec eux, mais il tombe alors dans une sombre histoire d'espionnage dans laquelle on va justement le soupçonner d'être un espion...

Histoire de métamorphose, comme souvent les petits films d'aventures produits par Fairbanks, The Mollycoddle sera suivi d'un film important: The mark of Zorro (Fred Niblo, 1920). Les deux films ne sont pas sans rapports... Il est tentant d'imaginer que le mystérieux espion qui surveille les agissements louches d'un contrebandier en diamants (Wallace Beery, en "villain" classique), soit précisément le personnage incarné par Fairbanks. C'est d'ailleurs ce que croient les bandits pendant un temps. Mais il est, contrairement à Don Diego dans le futur film de Niblo, authentiquement un naïf au coeur pur! D'une certaine façon, la moustache de Fairbanks est l'emblème de son inefficacité, et lorsqu'il devient un homme (Et quel homme, quelle fougue, quelle prestance!), il la coupe. Mais dans les films d'aventures musclées qui suivront, Zorro sera le seul héros qui n'aura pas droit à sa moustache chez Doug Fairbanks!

Un petit film, certes, mais pas de temps mort, et les images authentiques captées sur la réserve Hopi de l'Arizona sont magnifiques. Fleming, pour sa deuxième et dernière collaboration avec l'acteur-producteur, fait merveille avec les constantes ruptures de ton de ce film qui commence en comédie mondaine, se poursuit sur un bateau, avant de se terminer dans les déserts magnifiques de l'Ouest Américain. Complice de toujours dans les films de Fairbanks, Charles Stevens interprète un petit rôle, bien qu'il soit le petit-fils de.... Geronimo. C'est du moins ce que la publicité a si souvent annoncé, alors que c'était en réalité totalement inventé. Par contre la passion du producteur pour la culture Indienne débouche sur des images respectueuses, et surtout authentiques, du territoire des Hopis, pas si souvent filmés. Donc ce film mineur sur la contrebande de diamants est une mine d'or!

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Published by François Massarelli - dans Muet 1920 Victor Fleming Douglas Fairbanks **
29 mai 2015 5 29 /05 /mai /2015 18:03

Le cinéma muet Américain n’a pas manqué de s’intéresser à la Grande guerre, et DeMille n’a pas été en reste, puisque dès 1916, il intègre à sa Jeanne d’arc (Joan the woman) des séquences contemporaines quasi engagées, dans lesquelles Jeanne galvanise les troupes alliées. Avec la montée des sentiments pro-guerriers aux Etats-Unis, puis l’engagement de la nation aux cotés des Français et des Anglais, le cinéma a suivi, et les films, de propagande (Hearts of the world, Griffith, 1918) ou d’exploitation pure et simple (The kaiser, beast of Berlin, Rupert Julian, 1918) se sont succédé; pourtant on a le sentiment que de tous les films sortis pendant et après la première guerre mondiale, le premier chef d’œuvre sera tardif: The Big Parade (1925) , de King Vidor, reste le premier regard honnête du cinéma Américain sur ce conflit. J’exclus ici Shoulders arms (1918) de Chaplin, un peu léger quoiqu’en dise Sadoul, et Foolish Wives (Stroheim, 1922), qui se situe loin des conflits, mais dans lequel le souvenir de la guerre se retrouve dans tous les plans: c’est bien un chef d’œuvre, mais la guerre n’en est pas le centre. Après le Vidor, d’autres suivront, et le principal mérite de ce film MGM est d’avoir montré comment il fallait montrer la guerre : What price glory (Walsh, 1926), Wings (Wellman, 1927) et All quiet on the western front (Milestone, 1930).

The Little American, sorti en juillet 1917, est évidemment l’un des premiers films sur cette guerre, et le propos est, en dépit de la grandeur du sujet, on ne peut plus léger. Une jeune Américaine tiraillée entre un Français (Raymond Hatton) et un Allemand (Jack Holt), avec un faible pour ce dernier, se rend en France en plein conflit pour une affaire familiale, et tombe dans les filets d’une troupe d’abominables soudards Prussiens (Dont l'inénarrable Walter Long). Elle choisit son camp, et réussit à sauver son officier Prussien qui, de son coté, a pris conscience de la barbarie Allemande et a décidé de tourner sa veste après moult atermoiements. On l’imagine, les symboles plus ou moins lourds abondent (L'héroïne se fait offrir des chocolats aux couleurs du Stars and Stripes), et si il est notable que le jeune premier soit Prussien, les Allemands n’ont pas grand-chose d’ humain, préparant le terrain aux délires de 1918/1919 (Hearts of the world, Hearts of Humanity, etc…) dans lesquels Erich Von Stroheim croquera des petits enfants en violant des soubrettes (Je schématise). Et pourtant, et pourtant, dans ce film de pure propagande, scénarisé avec Jeanie McPherson et prévu pour être plus spectaculaire qu’intimiste, s’opère un miracle: une poésie de tous les instants, un bonheur cinématographique constant s’installent très vite, et emportant le spectateur, à condition que celui-ci soit consentant.

Si vous ne me croyez pas, eh bien c’est le même sentiment qui nous assaillent lorsqu’on regarde un Fairbanks de 1920/1929: Doug, c’est Doug. Eh bien Mary Pickford, c’est pareil! ...ces deux-là étaient décidément faits pour s'entendre: elle prend les rênes tambour battant, et DeMille la laisse faire, et la suit; les péripéties s’enchaînent, et on a droit à tous les morceaux de bravoures que les deux complices Pickford et deMille ont pu nous concocter en 85 minutes; et par moment, on est proche du génie raffiné de The cheat ou The Whispering chorus : le torpillage du Veritania (Le Lusitania était dans toutes les mémoires, mais DeMille a opté pour un changement de nom), par exemple, nous est montré d’abord avec un montage parallèle (La fête sur le bateau, les préparatifs dans le sous-marin, et les plans raccourcissent au fur et à mesure de l’approche de l’instant fatidique) puis, lors du naufrage, avec une débauche de jeux de lumières: le forte de DeMille en ces années de formation, et sa passion personnelle, liée à son amour des tableaux classiques, notamment des Flamands. Le résultat est vraiment beau et la stylisation est totalement appropriée. A d’autres endroits, on se rappelle le don du metteur en scène et de son chef-opérateur (Encore Wyckoff) pour éclairer les scènes de nuit en intérieur de manière à rendre des effets baroques, voire inquiétants: a ce niveau, ils étaient vraiment en avance, et le résultat est toujours réussi dans ce film.

Pour résumer, voici un film totalement distrayant, et qui fait honneur à tous ses participants (dont une toute jeune actrice, pour son deuxième rôle au cinéma, qui joue une domestique du Château de Vangy: Colleeen Moore), même s’il convient de rappeler que nous sommes en 1917, et qu’ils feront tous mieux. Mais je donnerai beaucoup de Joan the Woman pour un seul Little American, et encore plus de Geraldine Farrar pour une toute petite Mary Pickford.... Y’aurait-il du parti-pris ?

 

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29 avril 2015 3 29 /04 /avril /2015 14:34

Le film de Louis Feuillade, composé de dix épisodes (La Tête coupée; La Bague qui tue; Le Cryptogramme rouge; Le Spectre ; L'Evasion du mort; Les Yeux qui fascinent; Satanas; Le Maître de la foudre; L'Homme des poisons; Les Noces sanglantes) est paru entre novembre 1915 et juin 1916. Contrairement à Fantômas, et ses quatre suites (1913-1914), le film est bien une oeuvre, plus ou moins planifiée, et construite sur une histoire de combat acharné entre les forces du bien (D'honnêtes gens, journalistes, policiers, voire artistes ou anciens malfaiteurs repentis) et les forces du mal, qui font il faut bien le dire, tout le sel de cette saga, avec leur inventivité dans le crime, et leur cruauté sans pareil, décidément très cinégénique... Et le film va, volontairement ou non, se faire en filigrane l'écho des événements du front, bien que jamais une seule fois une allusion directe à la guerre ne transparaisse sur l'écran!

(Philipe Guérande (Edouard Mathé), reporter au "Mondial", livre une lutte sans merci contre la bande de malfaiteurs Les Vampires. Il est aidé en cela par son ami Oscar-Cloud Mazamette (Marcel Levesque), un ancien de la bande qu’il a persuadé de suivre le droit chemin et qui lui est très dévoué. Il ne ménage pas ses efforts pour contrer les agissements du Grand vampire, le chef de la bande (Jean Aymé), d’Irma Vep (Musidora), l’égérie des malfaiteurs, ou encore de Satanas (Louis Leubas), dangereux manipulateur d’explosifs, et Vénénos (Frédérick Moriss), le "maître des poisons"...

Les Vampires n'est pas le premier sérial Français : Victorin-Hyppolite Jasset avait réalisé les aventures de Nick Carter (1908) pour la compagnie Eclair. Avec la série Zigomar (1912), il avait poussé son expérimentation un peu plus loin en s’attachant non à un justicier mais bien à une bande de malfaiteurs. L’héroïne de Protéa (1913) était une femme, Josette Andriot incarnait une détective douée pour le déguisement. Après le succès des Fantômas, Les Vampires représente cette fois une tentative consciente et vaguement opportuniste de capitaliser sur le succès du genre serial. En particulier à cette époque, la noble Gaumont tentait de rivaliser avec la plébéienne Pathé qui distribuait alors les feuilletons américains (The Perils of Pauline distribué en France après le succès des films de Fantômas). Mais pour aller plus loin, le coté baroque des films de Jasset, la peinture d’une bande étendue de malfaiteurs unis dans le crime, avec leur hiérarchie et leur goût pour les armes, les techniques les plus diverses d’un côté et la volonté de donner un rôle important à une femme (comme cela avait été fait dans Protéa) d’autre part ont certainement joué un rôle dans la conception des Vampires.

Le mode de fonctionnement de la série tourne entièrement autour de quelques clous, comme on disait alors : évasion spectaculaire, meurtre élaboré, coup de théâtre... Par moments, on pourrait soutenir que le titre (La Tête coupée, La Bague qui tue...) est venu avant l’histoire, et c’est probablement souvent le cas, mettant en lumière une recherche de l’effet immédiat sur le spectateur. La narration, linéaire, est ancrée du point de vue de Guérande jusqu’au troisième épisode, lorsque Feuillade s’autorise à partir d’une scène qui montre la préparation d’un mauvais coup par les bandits, ce qu’il fera de plus en plus au fur et à mesure des épisodes. Une fois établies clairement les différences entre Guérande et les Vampires, il n’y a plus de barrière morale à montrer les agissements des malfaiteurs dans leur quotidien ! Le style visuel des Vampires est à la fois simple et direct, et repose souvent sur des images devenues depuis mythiques. Dans Les Yeux qui fascinent, Feuillade montre une séquence d’une grande beauté, d’un baroque assumé et qui louche clairement du côté du fantastique pur: les Vampires ont décidé de faire un gros coup et ont donné rendez-vous à toute la bonne société. Une fois la fête lancée, les Vampires se retirent, asphyxient tout le monde, et une fois chaque convive endormi dans la pièce sombre, deux portes s’ouvrent au fond du cadre dans lesquelles se détachent les silhouettes de vampires en collants noirs : les bandits vont pouvoir se servir sur leur victimes et les délester de tous leurs bijoux, portefeuilles et montres... La puissance onirique d’une telle scène doit beaucoup à l’incarnation trouvée par Feuillade pour le crime, le mal, le mystère, ces inquiétantes silhouettes qui échappent à toute rationalité (pourquoi d’ailleurs se grimer ainsi si les victimes endormies ou mortes ne risquent pas de reconnaître les bandits ?). Ces déguisements sont pour Feuillade aussi bien un geste artistique qu’un signe de reconnaissance, qu’une échappée de l’inconscient, surtout lorsqu’il joue de la silhouette sensuelle de Musidora, seulement habillée d’un collant plus que révélateur.

Guérande et Mazamette, les héros en titre du film, sont deux personnages bien différents l’un de l’autre. Deux archétypes, d'ailleurs: Edouard Mathé, le reporter, est un solide gaillard, droit dans ses bottes, qui avance du début à la fin sans jamais laisser le doute s’installer en lui. Il a une intelligence particulièrement aiguisée, le fruit d’années à lutter contre le crime, et a acquis une solide réputation grâce à ses enquêtes et reportages, ce qui fait de lui un notable. Ses entrées à la police, sa solide position de reporter-vedette, ses amitiés haut-placées (la danseuse vedette Marfa Koutiloff avec laquelle on lui prête une liaison, par exemple) font de lui un homme situé du bon côté de la loi et dans la bonne frange de la société. On ne peut s’empêcher de se dire qu’il doit être d’un ennui mortel... Il lui fallait donc un faire-valoir à la hauteur: Marcel Levesque deviendra une grande vedette après son interprétation d’Oscar-Cloud Mazamette, dont l’évolution dans le film trahit le côté instable, les ennuis économiques (un fils, parfois trois, à nourrir, un travail à trouver coûte que coûte) mettant en valeur son appartenance à une classe sociale défavorisée. Ici s’arrête la lecture socio-économique, car si Mazamette est dans le premier épisode un membre des Vampires, c’est certes par nécessité, mais c’est surtout parce que cela va bien servir le scénario: lorsque Mazamette habillé en Vampire découvre que l’homme prisonnier qu’on lui fait surveiller n’est autre que Philippe Guérande, qui a été bon avec lui, il n’écoute que son cœur et passe à l’ennemi. Désormais, le brave homme sera du côté de la loi, et trouvera du travail, avant de devenir riche à la faveur d’un épisode. Mais sa simplicité et son physique, ses constants clins d’œil au public font de lui un personnage burlesque qui allège les aspects sentencieux, pudibonds et ennuyeux de son copain Guérande, l’homme du monde qui vit chez sa mère jusqu’au cinquième épisode !

Jusqu’au quatrième épisode, la situation est relativement simple, renvoyant systématiquement à Guérande et Mazamette contre les Vampires... avant l’apparition de Juan-José Moreno. Celui-ci, interprété par Fernand Herrmann, est un bandit qui n’appartient pas à la bande des Vampires et qui va non seulement renouveler les combinaisons de scénario, mais aussi permettre de continuer à peindre les aventures des Vampires de l’intérieur sans pour autant risquer les foudres de la censure, la compétition avec Moréno devenant parfois plus dure encore que la lutte contre le vertueux Guérande.

La Gaumont, ainsi que Feuillade, allaient être accusés de faire l’apologie du crime avec cette série, depuis la vision fascinée d’un «Vampire» masqué qui échappait à la police en marchant lentement sur les toits de Paris, jusqu’à un final en forme de baroud d’honneur dans lequel ils luttaient jusqu’à la mort. Apologie, non, mais véritable fascination, la présentation du crime dans les films de Feuillade doit tout à une volonté innovante de synthétiser l’image du mal à travers des vignettes fortes qui ne sont pas réduites qu’à des concepts vagues. Une certaine idée de la liberté de faire ce qu’on n’a pas le droit de faire semble bien être ce qui différencie l’homme droit, vertueux et honnête (Philippe Guérande) et le Vampire : tuer, voler, enlever, menacer, hypnotiser, tirer au canon, se rendre complice d’une évasion spectaculaire, se faire passer pour d’autres... les figures libres du crime tel qu’il apparaît dans ces films ne manquent pas. Mais il ne s’agissait pas pour Feuillade de glorifier, juste d’exagérer le mal jusqu’à le rendre particulièrement "photogénique".

Produit en pleine guerre dans un studio qui menaçait de devoir tout arrêter, Les Vampires était sans aucun doute considéré comme un film économique pour la Gaumont. D'une certaine manière il représente comme une régression pour Feuillade. Mais celui-ci a eu tout le loisir d’y recycler des leçons de ses anciens films: Fantômas, mais aussi pour une large part les films sensationnels de La Vie telle qu’elle est, ou des sujets crapuleux comme Le Trust. Il a aussi pu y développer un style propre qui a eu une influence considérable sur d’autres cinéastes. Le côté "gratuit" des films a par ailleurs séduit les surréalistes et a beaucoup fait aussi pour la pérennité des Vampires. Pourtant, il m’apparaît quand même que le déroulement de la série obéit à une certaine rationalité. Il aurait sans doute été de mauvais augure de tout faire reposer sur un moment de suspense qui aurait certes mis tout le monde en haleine, mais pour Feuillade qui avait dû renoncer en 1914 à poursuivre la série de films qu'il avait imaginés autour de Fantômas, il devait être important de pouvoir retomber sur ses jambes à chaque fin d’épisode... L’improvisation a parfois été la règle, et certaines traces en restent dans le côté arbitraire de certains coups de théâtre: lorsque Jean Ayme, méchant en titre, a commencé à se comporter en star, on a purement et simplement tué son personnage (Les Yeux qui fascinent). Moréno, dans un premier temps, est un bandit opportuniste qui n’a aucune envergure mais beaucoup d’intelligence et de réactivité. Avec le bien nommé Les Yeux qui fascinent, il va devenir (par la grâce d’un intertitre) un homme inquiétant doué de talents particuliers pour l’hypnotisme, ce qui lui permet de pousser Irma Vep à tuer le grand Vampire, mais ce qui lui donnera aussi l’occasion d’enlever la jeune femme et l’attacher à lui... Les différents changements de "patron" des Vampires sentent eux aussi l’improvisation, ou une façon de rappeler à l’ordre les acteurs qui se sentiraient pousser trop d’importance. Une dernière trace de cette tendance à l’improvisation figure dans le recyclage sans vergogne d’un film inachevé tourné en Camargue, qui met en scène Renée Carl: pendant qu’Irma Vep va fouiller une chambre d’hôtel, son complice raconte une histoire qui tient tous les convives en haleine, permettant à Feuillade d’introduire son petit fragment de film.

On ne doit pas oublier que ce film profondément délirant (un quidam y menace les gens de son canon qu’il utilise pour couler un navire à distance; un stylo empoisonné est utilisé par une sexagénaire pour s’échapper alors qu’elle est retenue prisonnière, e tutti quanti...) a été réalisé pendant la guerre et devait probablement avoir pour mission, non pas de sauvegarder le moral des troupes mais bien plus de permettre une échappatoire à ses spectateurs. Néanmoins, le final de la série se devait aussi de montrer comment les honnêtes gens allaient savoir serrer les rangs devant une adversité rompue à tous les actes sadiques. Le dernier épisode, Les Noces sanglantes, survient après de nombreuses péripéties qui vont voir Musidora-Irma Vep passer de mains en mains, de bande (Vampires) en bande (Moréno). Mais il est intéressant de voir d’une part que Feuillade va faire en sorte que cet ultime chapitre se termine sur une action musclée des forces de l’ordre qui vont faire subir à la bande de Vep et Venenos le même type de traitement qu’eux-mêmes ont asséné à toutes leurs victimes : c’est lors d’une crapuleuse cérémonie de mariage que les policiers, emmenés par Mazamette et Guérande, vont massacrer les Vampires... je passe sur la description de l’assaut, surprenant par son côté expéditif, que vous pourrez aller voir par vous-mêmes dans le film. Il est troublant de voir que Fritz Lang s’en est probablement inspiré pour son final de Dr Mabuse der Spieler, six ans plus tard. Mais surtout, Guérande et Mazamette ont déployé les grands moyens pour une raison bien précise : deux femmes ont été enlevées. L’une (Jane-Marie Laurent) est la jeune épouse de Philippe Guérande, l’autre (Germaine Rouer) une jeune veuve (son mari, le concierge de la famille de la jeune Mme Guérande, a été empoisonné par les Vampires !) que convoite le sentimental Mazamette. Seule survivante de l’assaut, Irma Vep passera quelques minutes seule avec les deux femmes, dans la cave où elles ont été emprisonnées, les tenant en son pouvoir du moins le croit-elle. Quand Guérande et Mazamette arriveront, il sera trop tard: l’une des trois femmes sera morte. Pour ce final sans doute planifié, Feuillade abat ses cartes et, comme Lang quelques années plus tard, fait intervenir pour terminer son film la cave sombre d’une maison assiégée, trois femmes livrées les unes contre les autres, des héros fondamentalement impuissants à y faire quoi que ce soit, et un destin scellé dans le crime... Un final qui non seulement offre à la Gaumont une revanche musclée des forces de l’ordre sur les nombreux crimes des Vampires, mais aussi un message subliminal sur l’importance des femmes dans ce film hors du commun, qu’elles soient honnêtes ou criminelles.

Les Vampires a sans aucun doute révolutionné, voire recréé le cinéma de genre en France, et pas seulement. Nombreux sont les films de Lang, par exemple, qui renvoient aux canevas de rêve éveillé des Vampires, aux associations de scènes mises bout à bout qui forment un excitant parcours du combattant dans l’inconscient : Ministry of fear et son improbable itinéraire vécu par un Ray Milland en proie aux espions, sous toutes les formes les plus inattendues, se situerait assez bien dans la continuité des Vampires. Feuillade a libéré un cinéma assez conservateur de ses réserves dans la peinture du crime en action. Il a su créer des signes cinématographiques (là encore on s’en voudrait de ne pas penser à Lang ou Hitchcock) grâce à Irma Vep, grâce à Moréno et ses « yeux qui fascinent ». Le film à épisodes a aussi contribué à capter de façon sûre l’esprit d’une époque, non dans son art officiel et consacré mais dans ses plaisirs coupables, à l’instar de ces scènes situées dans le beuglant ou les Vampires se retrouvent pour écouter les imprécations de la chansonnière Irma Vep avant de descendre à la cave pour y regarder les mêmes danses des Apaches (un homme et une femme qui miment la comédie de l’amour brutal !)... Bien sûr, pour la conservatrice Gaumont et le royaliste Feuillade, toutes ces canailles sont une incarnation populaire du mal, généralement situé du côté de la racaille et du bas peuple. Mais Feuillade a aussi su, grâce à Mazamette qui est lui aussi un travailleur, éviter de dépeindre un univers trop manichéen. Et si Guérande est toujours du bon coté de la police, un représentant typique de la bourgeoisie, il est aussi amené dès le premier épisode à faire face à une police qui ne souhaite pas lui accorder le temps qu’il mérite (La Tête coupée). En revanche, il se rend compte de la facilité qu’ont les Vampires d’infiltrer la bonne société, justement... Tout en ménageant les couches les plus conservatrices de la société de 1916, Feuillade introduit comme en contrebande une vague idée de corruption de la société Française. Ce qui débouchera avec Judex, le serial suivant, sur une plus grande implication de la Gaumont pour une vision beaucoup plus tranchée du monde!

Enfin, comment ne pas voir que dans ce film, les méchants ont accès à un arsenal de la plus grande modernité? Masques à gaz, poisons élaborés, canons spectaculaires, et les Vampires sont organisés comme une armée... En creux, dans son portrait d'une époque, Feuillade n'a pas oublié de faire passer l'idée d'une guerre qui décidément, s'attardait... En attendant, Les Vampires est un authentique chef-d’œuvre, né par hasard d’une volonté de faire du cinéma au rabais... On aurait envie de dire que c’est raté, tellement la supériorité de ce film à épisodes sur tant de ses contemporains est évidente.

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Published by François Massarelli - dans Muet Louis Feuillade 1916 **
18 février 2015 3 18 /02 /février /2015 17:43

Ce film présente les mésaventures fort drôlatiques, étonnantes et pleine de rebondissements du chevalier Giacomo Casanova de Seingalt, dont on se demanderait volontiers où il acquit son titre sinon dans les boudoirs, chambres, lits et sofas les plus aristocratiques, tant la polissonnerie lui tient au corps. Nous suivons le chevalier de Venise à St-Petersbourg, puis de retour à Venise, fuyant en permanence les hommes de bien et les hommes de loi dont il a généralement lutiné les épouses à moins qu'elles soient encore en train d'attendre leur tour légitime. La République de Venise s'acharne sur lui, et il va tour à tour s'improviser magicien pour y échapper, se faire passer pour précepteur auprès, s'il vous plait, de la Grande Catherine de Russie, sauver des orphelines en danger, se faire arrêter, condamner à mort, et s'évader, non sans continuellement s'arrêter en route pour contempler quelque minois de passage...

Ivan Mosjoukine a constamment fui lui aussi, la Russie communiste d'abord, puis la compagnie Albatros dont il était la vedette principale pour conquérir son indépendance artistique et financière, mais ce n'est pas tout: si on ne va parler de l'affaire Romain Gary ici, a aussi du séduire bon nombre de femmes!

Mais l'identification n'est pourtant pas totale entre le maitre d'oeuvre-acteur-scénariste Mosjoukine et le picaresque chevalier. Mosjoukine se sert de la figure légendaire pour installer son image de Douglas Fairbanks à la Franco-russe, bondissant et triomphant de l'adversité sans jamais s'arrêter. Et le film est une fête visuelle permanente, à la rigueur cinématographique d'autant plus étonnante que le scénario joue volontiers la carte parodique. La mise en scène, donc, due au complice Alexandre Volkoff, quasiment venu en France dans les bagages de la star, et qui va constamment donner de l'ampleur, dans un luxe impressionnant, à la reconstitution extravagante du passé; et Mosjoukine (qui était aussi metteur en scène, et l'avait prouvé en France avec deux splendides films, L'enfant du carnaval et La brasier ardent) n'est pas e reste, décidant lui aussi de participer à la fête qui consiste à ce que chaque plan, sans exception, ait quelque chose qui le rende spécial. Et quand Mosjoukine est dans le champ... il se débrouille toujours pour que ce soit lui qui soit spécial. Il me fait penser non seulement à Fairbanks, mais aussi et surtout (particulièrement dans ce film) à Chaplin, comme dans une scène où il se fait arrêter. Les deux gardes qui doivent l'escorter en prison tournent les talons mais pas lui. Quand ce petit monde avance, il va dans le sens opposé à ses gardiens, le genre de méprise typique de Chaplin... Qu'il va ensuite compléter en les rejoignant d'une façon inimitable, et on ne voit finalement que lui!

La distribution est bien sûr dominée par Mosjoukine, mais il sait s'entourer: on trouve dans le rôle de Catherine la grande Suzanne Bianchetti, préposée aux rôles de reines et d'impératrice. On en peut pas passer sous silence la superbe composition totalement siphonnée de Rudolph Klein-Rogge qui joue son mari, le Tsar Pierre III de Russie, une composition burlesque assez inattendue pour les habitués de ses rôles chez Fritz Lang: oui, il était aussi bien l'ingénieur fou Rotwang dans Metropolis que le Dr Mabuse du film du même nom... Volkoff, complice fréquent de Mosjoukine qu'il a accompagné depuis la Russie jusque à l'Albatros, et l'a ensuite suivi dans sa quête d'indépendance, joue à fond la carte de la grande classe, dans une superproduction dispendieuse dont le luxe est impressionnant, mais sert la carte de l'ode à la joie de vivre, incarnée à travers Mosjoukine par le jouisseur Casanova.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Ivan Mosjoukine 1927 **
12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 16:13

Entre 1924 (Der Letzte Mann, Die Nibelungen) et 1926 (Faust, Metropolis), Variété est LE film de 1925 en Allemagne. Non qu'il n'y ait rien eu d'autre cette année-là, loin s'en faut: Murnau a réalisé son extravagante et essentielle appropriation de Molière avec Emil Jannings (Tartüff), et Pabst a sorti son troisième long métrage, le superbe Die freudlose Gasse (La rue sans joie). Mais le succès le plus important de l'année, c'était pour ce film, d'un metteur en scène relativement inconnu, bien que travaillant sans relâche depuis 1919: Dupont n'était ni Lubitsch, ni Murnau, ni Lang, et s'était tenu relativement à l'écart de l'expressionnisme. Son film le plus célèbre en est d'ailleurs très loin, reposant sur trois éléments qu'il a su marier avec adresse: le jeu très expressif mais réaliste des acteurs, dont on remarquera la prestation pleine de vie de Lya de Putti et Emil Jannings en particulier; un travail de caméra exemplaire, et mené par Karl Freund; enfin, bien que l'essentiel du film soit tourné en plans rapprochés, un sens du décor particulièrement marqué. Et Dupont, comme il le refera à Londres dans Piccadilly, parle ici du milieu du spectacle...

Un condamné dans une prison raconte les circonstances qui l'ont amené à a perpétuité, afin qu'on juge s'il a mérité une grâce: Boss (Emil Jannings) est un ancien trapéziste, qui s'est reconverti à Hambourg en aboyeur de foire suite à un grave accident. Lui et sa femme coulent des jours tranquilles mais mornes, en compagnie de leur bébé. Un jour, ils recueillent une jeune femme naufragée (Lya De Putti) qui leur est amenée par des marins. Nommée Berta, elle devient très vite une "artiste" elle aussi, dansant dans des tenues légères. Elle aguiche Boss, qui résiste un temps, mais finit par se laisser tenter. Il abandonne épouse et enfant pour reprendre en compagnie de la jeune femme son ancienne activité. Un jour à Berlin, Artinelli (Warwick Ward), un trapéziste virtuose dont le frère et partenaire a eu un accident, les aborde et leur demande de travailler avec lui. Sous le nom des "Trois Artinelli", ils vont réaliser un spectacle qui va les transformer en grandes stars du music-hall, mais le triangle qu'ils forment va aussi amener la mort...

Le ton est énergique, volontiers ironique. Dupont laisse faire ses acteurs avec un sens du réalisme qui détonne avec la production Allemande de l'époque qu'on tend à nous présenter... En même temps, il n'est pas Pabst et ne dissimule aucun message de colère sociale dans son film, qui est une radiographie mélodramatique de la vie, comme tant de films muets Européens. Le monde du spectacle devient le théâtre des passions vertigineuses de Boss et de la jeune Bertha, dont le corps est le principal argument: avec ses trapézistes, quoi de plus normal, Dupont mise tout sur le physique de ses interprètes et leur demande de beaucoup donner. Il les filme au plus près, mais n'utilise pas dans les scènes dramatiques le montage avec excès, il préfère se concentrer sur la dynamique des corps. Il faut voir Jannings partir, dans un long couloir filmé par une caméra immobile, Lya de Putti accrochée à lui et trainée sur le sol littéralement, voir culbutant dans l'escalier sans qu'il s'agisse d'un truquage ou d'une cascade.. Et Dupont sait jouer de sa sensualité, la transformant parfois en animalité. L'intensité dramatique du crescendo final aboutit sur une brutalité sans pareille... Jannings se débarrasse une bonne fois pour toutes des oripaux expressionnistes, tout en étant toujours aussi capable de traduire en gestuelle une vie intérieure foisonnante, qui graduellement et inexorablement, mène à l'explosion des sentiments à la fin du film. C'est une très grande oeuvre, enfin disponible et à ne surtout manquer sous aucun prétexte!

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Published by François Massarelli - dans Muet E.A. Dupont 1925 **
26 décembre 2014 5 26 /12 /décembre /2014 18:09

1917: La guerre s'invite aux Etats-Unis, et les volontaires affluent: de tous horizons, les Américains s'engagent dans ce qu'ils imaginent être un simple tour de chauffe en Europe au service de la démocratie triomphante. Là ou des hommes du peuple, comme Slim (Karl Dane), soudeur de son état, ou Bull (Tom O'Brien), barman à New York, vont rejoindre l'armée sans détour, un gosse de riche, le fringant Jim Apperson, ne va partir qu'après avoir vu une parade qui passait dans la rue. Et comme d'une part sa fiancée pense qu'il serait absolument adorable en officier, et que ses parents le considèrent comme un bon à rien, il s'engage... On retrouve les trois quelques mois plus tard, à la veille de leur première participation à l'offensive. Ils fraternisent avec les jeunes françaises, surtout l'adorable Mélisande (Renée Adorée, enfin autorisée à "parler" Français sur le tournage de ce film muet, et ça se voit pour qui sait lire sur les lèvres...), ils bricolent des douches, piquent du vin aux paysans locaux, jusqu'au moment ou ils sont amenés sur le front, pour une mission suicide. Deux d'entre eux ne reviendront pas, et c'est dans un trou d'obus qu'il est amené à partager avec un jeune Allemand mourant que Jim va se faire une opinion sur la guerre...

Qu'un studio comme la MGM ait été à ce point engagé dans ce film me dépasse. Je pense que pour la plupart des professionnels qui y travaillaient, la firme au lion était sans doute le rempart absolu d'une certaine idée calibrée et divertissante du cinéma contre un cinéma engagé... Mais Vidor devait avoir des arguments, puisque c'est à l'initiative bienveillante d'Irving Thalberg que ce film révolutionnaire s'est fait. Bien lui en a pris, puisque le film a fait un triomphe au box-office... Pourquoi "révolutionnaire"? Parce que jusqu'à The big parade, la vision de la guerre dans le cinéma mondial est assez simple: il y est généralement question de la lutte du bien contre le mal, de la démocratie Chrétienne contre la barbarie Allemande: J'accuse, The Four Horsemen of the Apocalypse, Hearts of humanity, Hearts of the world, et même Shoulder arms!, tous même combat... Seul Stroheim, qui n'a jamais filmé la guerre, mais en a parfumé ses films, à commencer par Foolish Wives qui regorge d'allusions, a semble-t-il intégré que pour les populations quelles qu'elles soient, la guerre est un enfer. Et ce film, enfin, va aborder le sujet avec réalisme, lyrisme, et en fait Vidor a peut-être changé la donne à tout jamais: il y aura un avant et un après The Big Parade, qui engendrera d'autres chefs d'oeuvre, partageant cette vision plus objective, moins, le mot une fois de plus est grossier et vulgaire, patriotique.

Le film prend son temps, d'ailleurs, et se contente d'une bataille, anticipant d'une certaine manière sur l'économie d'un Kubrick. Les soldats arrivent, pas très rassurés, et on leur dit de marcher. La scène est célèbre, souvent commentée: les Américains, filmés de front, avancent dans un sous-bois, cibles de la mitraille. Ils voient, ou entendent autour d'eux, les copains tomber les uns après les autres, mais doivent avancer. Au bout de la route, façonné er refaçonné par le pilonnage incessant, le terrain devient un gruyère, et l'enfer s'installe. Résumé en un seul conflit, toute l'expérience d'une guerre semble désormais privée de but, et la seule action d'éclat commise par Jim Apperson le sera sous le coup de la colère, lorsque pour venger la mort d'un camarade il va se livrer à un massacre sans raison valable...

Mais les scènes qui nous font attendre ce conflit, en elles-mêmes, sont d'une grande force, installant la confrontation humaine entre les soldats d'un côté (Jim Apperson perdant de sa superbe assez rapidement, confronté à la camaraderie ambiante), ou entre les soldats et les Français de l'autre. Les scènes de flirt avec Mélisande sont sublimes, d'abord parce que Vidor a su installer une complicité (Qui resservira à la MGM) très forte entre Gilbert et Adorée, et a pu les inspirer à trouver un naturel un peu gauche, qui s'approche, mais oui, d'un certain naturalisme. Cela donne d'autant plus de force au film que la romance entre les deux va servir de structure, et bien sur de motivation pour un héros revenu de tout, sauf de son amour pour la petite Française. Et la scène de séparation en fin de première partie, qui laisse éclater le lyrisme cher à Vidor, est inoubliable.

Et puis si ce film est une grande date, c'est aussi parce que le metteur en scène, qui a permis souvent au mélodrame de se doter d'une âme pas toujours tranquille (Wild Oranges peut en témoigner...) semble d'une seule pièce maitresse doter le cinéma Américain d'un classique qui le fait instantanément passer à l'âge adulte... Ce que Stroheim tentait de faire dans son coin, Vidor l'a fait, et dans le confort d'un studio encore en plus! on connaît la suite: grâce à son sens du compromis (La Bohême, Bardelys the Magnificent, deux films qu'il n'avait pas vraiment envie de faire), Vidor pourra récidiver en tournant The Crowd. Mais la suite, c'est aussi l'arrivée de Raoul Walsh, William Wellman, Lewis Milestone, et tant d'autres qui vont continuer à donner à la représentation de la première guerre mondiale ses chefs d'oeuvre.

 

The big parade (King Vidor, 1925)
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Published by François Massarelli - dans King Vidor Muet Première guerre mondiale 1925 **
29 novembre 2014 6 29 /11 /novembre /2014 18:48

Comme La Roue, comme Napoléon, J'accuse emporte tout sur son passage... Pourtant, le film prète le flanc à la critique: il a en vérité deux identités. D'une part, celle d'un drame bourgeois et ampoulé, marqué du sceau de l'éternel mélodrame avec roulements d'yeux et bras levés vers le ciel: Dans le petit village d'Orneval, François Laurin (Séverin-Mars) est marié à la belle Edith (Marise Dauvray) mais celle-ci n'a pas fait un mariage d'amour, loin de là... François est une grosse brute, et elle aime encore Jean Diaz (Romuald Joubé), le poête optimiste, qui le lui rend bien et vit avec sa mère. Diaz transcende sa souffrance amoureuse en écrivant des poésies qui sont autant d'odes à la nature, la lumière... Mais surtout à Edith. Quand vient la guerre, François part le premier, et la jalousie va le ravager, d'autant que Diaz, lui, reste au pays. D'autre part, le film est aussi une évocation de la guerre mondiale, à travers la vie dans les tranchées et sur le front de Jean et François, qui vont finir par se retrouver sur le théâtre des conflits, et devenir amis précisément parce qu'ils sont amoureux de la même femme. Ce qui va probablement être le facteur déclencheur de leur rapprochement, c'est qu'Edith va être enlevée par les Allemands, et rester introuvable pendant près de quatre ans... Mais elle reviendra, avec un enfant, né d'un viol...

Gance a souhaité faire de son film une évocaion au plus près, d'un conflit auquel il a participé, et qui l'a bouleversé. Il a fait de son film à la fois une évocation de la destruction, de la folie guerrière, autant qu'une chronique cocardière dans laquelle on laisse asssez peu de chance à l'ennemi d'être évoqué autrement que comme une menace horrifique: la seule scène qui laisse vraiment voir l'Allemand dans le film est celle qui sert de mise en images du viol qu'a subi Edith. Paradoxalement, François Laurin y est aussi vu, dès le début du film, dans sa brutalité, comme une menace ignoble, à travers une scène de violence sexuelle bien plus explicite encore que celle qui attend Edith face aux Prussiens, mais la comparaison ne sera pas vraiment exploitée. Non, digne des films de l'époque, J'accuse ne remet pas en cause l'image d'Epinal de la barbarie Allemande, ni l'idée patriotique... En témoigne un rôle assez embarrassant joué par le père d'Edith, un vétéran obsédé par la perte de l'Alsace et de la Lorraine, et qui regarde tous les soirs une carte de France mutilée de ces deux régions avant de s'endormir. Comme Napoléon, donc, J'accuse ne peut échapper à une certaine dose de ridicule patriotique (pléonasme).

Jean Diaz, donc, est un poète: comme le compositeur de La Dixième symphonie, comme le fils de Sisif dans La roue, comme Beethoven dans Un grand amour de Beethoven, le personnage est au-dessus des hommes, celui qu'a choisi Gance pour le personnifier lui. Mais il va aussi être celui qui donne son sens au film, en devenant progressivement fou, et ce dès la deuxième partie, lorsque la fièvre le fait délirer, et qu'il se met à regarder dans le vide en répétant à l'envi 'J'accuse'. Il est malaisé de comprendre ce que Gance/Diaz accuse: Dieu? Les hommes? les Allemands? Ceux qui n'ont pas fait la guerre, et se sont engraissés? Mais on peut imaginer qu'il s'agit d'une adresse dans le vide, inspirée par le titre fameux du texte de Zola. Quoi qu'il en soit, cette répétition arbitraire, déclinée de multiples façons, est un des aspects du film qui m'a toujours gêné. J'en reste d'ailleurs à cette impression... Mais le film, porté par un souffle épique qui fait oublier le côté suranné du mélodrame à quatre sous du au triangle amoureux, a été tourné par un visionnaire qui a compris qu'on ne pouvait plus tourner la guerre comme on l'avait fait. Il a donc tout reproduit, les tranchées boueuses, les fêtes canailles et avinées improvisées par les poilus pour oublier la mort qui rode, la saleté, les cadavres partout... Et il a eu cette idée, de transcender le symbolisme en faisant se relever les morts, pour de vrai. Bien sur, c'est un fou qui apporte le message, mais la séquence, qui semble donner un semblant de raison d'être au titre du film, est inoubliable...

Mené avec l'énergie coutumière de Gance, dont on voit qu'il commence déjà à expérimenter sur la matière même de l'image et de la continuité cinématographique (montage, cadrage, surimpression), le film est unique en son genre, et l'un des premiers grands films sur la première guerre mondiale. A sa décharge, le cinéma n'a pas encore appris à se doser en subtilité, d'où la grossière charge anti-Allemande, mais on sait que Walsh, Wellman, et surtout Vidor, vont bientôt corriger cette tendance... Aujourd'hui, en tout cas, J'accuse, avec sa richesse phénoménale et son excentricité intacte, avec son ingénuité revendiquée et sa naïveté intrigante, continue de fasciner, et se pose en préambule insolent d'une période de génie pour Abel Gance.

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance Muet Première guerre mondiale 1919 **
26 novembre 2014 3 26 /11 /novembre /2014 17:18

Tourner le Journal d'une fille perdue, le dernier film muet de Pabst, ne serait sans doute pas possible aujourd'hui... Ce n'était du reste pas facile en 1929! Le film a subi les foudres diverses et variées de la censure un peu partout où il a été montré, et le fait d'être muet, en cette fin de règne du cinéma silencieux, ne l'a pas aidé.

Rappelons les faits: ce Journal commence le jour de l'anniversaire de Thymian Henning, la fille du pharmacien. Ce même jour, la jeune femme innocente et naïve a bien vu qu'il se tramait quelque chose dans l'arrière-boutique: la gouvernante de son père, interprétée par Sibylle Schmitz pour un rôle court mais notable, s'apprête en effet à partir: elle est enceinte, et le pharmacien doit donc se débarrasser d'elle... Bien qu'il soit de notoriété publique qu'il est le père! L'associé du père, présenté comme un obsédé sexuel, se porte volontaire pour expliquer à Thymian se qui vient de se passer... Et la virginité de la jeune femme n'en a pas pour longtemps! Neuf mois plus tard, le père et la nouvelle gouvernante, mariés, accompagnent la jeune femme pour placer l'enfant, puis mènent la jeune femme en maison de redressement. En fait de redressement, la jeune femme va surtout apprendre à se débrouiller par elle-même, d'évasion en prostitution...

Aucune visée de dénonciation de l'esclavage sexuel, présenté ici comme une échappatoire si on n'y prend pas garde. Bien sûr, ce n'est absolument pas le propos du film, mais il serait bien facile de s'y tromper: tout au plus, Pabst nous dépeint une société patriarcale hypocrite et vicieuse, qui cache les victimes de ses turpitudes dans des maisons spécialisées ou ou on les maltraite (Valeska Gert est extraordinaire en dirigeante tordue de la maison de redressement) mais cette même société s'offusque de voir les prostituées s'allier, et faire preuve d'une véritable solidarité. Le bordel, par défaut, devient un refuge, tout autant que le reflet distordu d'une morale bourgeoise en bout de course. Et Louise Brooks, à son corps défendant (Elle a toujours déclaré qu'elle n'avait rien compris à ce qui se tramait autour d'elle, dans une langue qui lui restait étrangère même après un an en Allemagne), incarne à merveille cet esprit de révolte légitime de la femme contre l'homme.

Mais qu'on ne s'y trompe pas: quoiqu'un brin sadique avec son héroïne naïve ballottée de bras en bras et qui se réveille après une nuit d'amour, au son d'une confortable liasse de billets de banque, le film est bien à sa façon un conte. Et Pabst, qui avait visé large après ses succès passés, n'a pas totalement pu faire son film à sa convenance, empêché de tourner une fin bien dans la ligne du film, il a du se résoudre à tourner une "happy-ending", relative toutefois. Mais même affublé de cet adoucissement final, le film a gardé son côté abrasif, sa méchanceté rigolarde et son humanisme à fleur de peau.

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Published by François Massarelli - dans Muet Georg Wilhelm Pabst 1929 Louise Brooks **