Voici un film à cheval entre le muet (pour ses premières 55 minutes) et le parlant (pour les dernières 24!): il est aussi situé entre le mélodrame et la comédie, avec un fort penchant pour ce dernier genre d'autant qu'il s'agit d'un "véhicule", comme on dit, pour la comédienne Laura La Plante dont la carrière était sous surveillance à la Universal, car si elle pouvait jouer la comédie muette, le parlant lui posait problème. ...Ce que confirme le film, hélas...
Evelyn Todd est une chorus girl, naïve et simple, montée à la grande ville de son propre chef. Et elle se fait licencier parce qu'elle n'est pas très douée... Effondrée, elle accepte le conseil d'une amie, qui lui propose de passer u bon temps dans la mesure où elle a un joli minois. Mais les hommes qu'elle côtoie dans une soirée aimeraient un peu plus, et elle s'enfuit... Pour trouver sa porte close et ses affaires dans la rue: elle vient d'être mise à la porte de son logement!
C'est le moment que choisit Paul (Neil Hamilton) pour entrer dans sa vie. Le richissime prince charmant la sauve, l'emmène, l'épouse, et tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes, si le propre oncle du jeune marié n'était un témoin du passé de la jeune femme. Elle n'a rien à se reprocher, mais comment pourrait-elle le prouver?
La Universal, contrairement à la MGM, peut largement se permettre de dégonfler les bonnes moeurs comme une baudruche, et s'amuser de voir une jeune femme de la classe ouvrière se payer la tête d'une vieille baderne qui la traite comme de la crotte, mais comme je le disais plus haut, le film passe soudainement, en plein milieu de sa partie dramatique, du muet vers le parlant, et justement, quand il s'agit de parler, Laura La Plante ne tient pas vraiment la distance. Reste un film soigné, dont les ruptures de ton sont parfaitement bien amenées, et dont les acteurs, dans l'ensemble, assument parfaitement leur rôle... Tant qu'il ne faut pas trop parler!
Ceci est le sixième et dernier de ceux réalisés par Neilan pour le compte de Mary Pickford, et il est aussi la première production personnelle de l'actrice, distribué comme les deux suivants par First National avant que Pickford ne fasse distribuer ses longs métrages par United Artists. Il est évident que le film est conçu dès le départ comme une oeuvre très importante, et aussi bien la star que le metteur en scène vont s'y déchaîner...
Jerusha "Judy" Abbott ne s'appelle ainsi que parce qu'il fallait bien lui trouver un nom. Elle est une enfant trouvée, placée dans l'orphelinat de John Grier, un bienfaiteur qui comme tous les bienfaiteurs, se lave un peu les mains des conditions dans lesquelles les enfants dont il finance l'éducation, sont pris en charge: l'orphelinat est un enfer, où la fantaisie et l'inventivité de la petite Judy (Mary Pickford) entrent en conflit avec l'autorité discutable des gérants du lieu... Mais quand elle approche des dix-huit ans, une des âmes charitables qui ont investi dans l'asile réussit à décider un mécène de financer des études pour elle, car elle la trouve brillante... Judy se trouve donc confrontée au grand monde, mais aussi... à l'amour: entre le jeune play-boy un peu immature, Jimmy McBride (Marshall Neilan) et le séduisant mais un peu plus âgé Jarvis Pendleton (Mahlon Hamilton), quel sera l'heureux élu? Et Judy réussira-t-elle à aller au-delà de sa condition d'orpheline pour se marier? Et surtout, qui est 'Daddy-Long-legs', comme elle a surnommé le mystérieux bienfaiteur qui semble refuser de la rencontrer mais la soutient dans ses études?
Ces questions, bien sûr, trouveront toutes des réponses dans ce très joli film, où Pickford a tout fait pour qu'on s'y trouve autant dans une atmosphère de comédie, qu'une intrigue mélodramatique. L'actrice a en effet fait le pari de jouer toutes les scènes de la première moitié comme une enfant, faisant passer la dureté (châtiments corporels, menaces lourdes de conséquences sur les enfants, et même la mort d'un petit dans les bras de la jeune fille) derrière l'énergie phénoménale de la star.
Et cette extravagance qui semble profiter de l'indépendance de la jeune actrice, paie en permanence. On comprend pourquoi elle a confié la mise en scène à Neilan, avec lequel elle s'était si bien entendue pour cinq films consécutifs à a compagnie Artcraft, et qui tranchait sur les autres réalisateurs: Tourneur et DeMille étaient sans doute moins enclins à l'écouter, alors que le style visuel et le type de direction de Neilan s'adaptent totalement à l'univers que cherche à créer l'actrice: dès le départ, le choix de prendre son temps dans une série de vignettes qui installent les deux mondes (les privilégiés et les malchanceux), puis la façon dont la mise en scène se met en permanence au diapason du personnage de Judy, donnent au final un film absolument formidable.
...Et l'un des rares où Pickford peut se voir vraiment évoluer, en passant de l'enfance espiègle, à l'âge adulte, en changeant son personnage avec subtilité de séquence en séquence. Elle s'y révèle, décidément, une actrice exceptionnelle. Elle reviendra, pour un film nettement moins enjoué, à ce type de personnage de "grande soeur" des orphelins, avec l'admirable Sparrows de William Beaudine, tourné en 1926.
Chance? C'est un bien grand mot! Disons que la chance, dans la vie de Dolly dite Angel Face, n'a pas un grand rôle, car elle sait très bien ce qu'elle fait. Au moment où commence le film, elle est standardiste dans un hôtel, et plutôt que de gagner sa vie honnêtement, profite de sa position pour faire la chasse aux monsieurs riches. Elle est repérée par des "amis", d'autres escrocs, Brad (Lowell Sherman) et Gwen (Gwen Lee) et ceux-ci font un "coup" avec elle... A l'issue duquel elle part avec l'argent, tout bonnement: bref: sans foi ni loi, c'est une pro.
Elle rencontre un jeune homme, Steve Crandall (Johnny Mack Brown), qui est Sudiste et qu'elle croit riche. Or, il ne l'est pas. Du moins pas encore. Et quand elle l'apprend, il est trop tard: ils sont déjà mariés. Et sinon il y a deux autres développements imprévus: d'une part, elle tombe amoureuse de sa victime potentielle, mais surtout, Brad et Gwen font irruption dans sa vie: difficile dans ces conditions de se racheter une honnêteté...
Ca commence par une étourdissante comédie dont la principale force est sa star, Norma Shearer dont on voit bien à quel point elle est heureuse, elle qui était de plus en plus abonnée aux rôles "positifs" tels que les concevait Louis B. Mayer gardien de la morale à la MGM, de jouer un femme profondément malhonnête, aguerrie, et sans aucun scrupule! La comédie repose entièrement sur la complicité inévitable qui s'établit entre elle et nous, et tout ou presque passe par un visage étonnamment expressif.
La scène la plus réjouissante reste celle durant laquelle Dolly tente de séduire le "millionnaire", du moins croit-elle, en révélant ses atouts: une paire de jambes comme il n'en a jamais vues! Sauf que justement, il n'en a jamais vu, et il s'efforce de les couvrir au fur et à mesure. La scène serait efficace telle quelle, mais Shearer en rajoute à notre bonheur par un jeu d'expressions et de réactions formidables...
Sans véritablement se gâter, ça baisse un peu en intérêt quand l'histoire d'amour prend le dessus, d'autant que Johnny Mack Brown a quand même la charge de jouer un benêt... Heureusement, Lowell Sherman et Gwen Lee sont eux toujours du mauvais côté de la loi et maintiennent à flot le salutaire esprit canaille du film. N'empêche, cette petite comédie sans prétention est une preuve de plus du talent de Norma Shearer, qu'une grande proportion des films parlants qu'elle a tournés n'ont pas su exploiter à sa juste mesure.
Camille de Morlhon a la dangereuse réputation d'être un faiseur, à la chaîne, de films vite faits mal faits qui sacrifiaient à tous les pires clichés des genres populaires, mais on ne voit pas ses films à l'exception de quelques projections à la Cinémathèque, qui par l'entremise de l'historienne Renée Lichtig, passionnée et regrettée, a restauré tout un pan de son oeuvre... La Broyeuse de Coeurs est disponible sur un ensemble de DVD peu banals, puisqu'ils sont entièrement consacrés à ces films que Franz Kafka a commentés dans des correspondances privées et autres journaux intimes.
Pierre (Pierre Magnier) et Marthe (Clémence Liceney) s'aiment et vont se marier, mais lors d'une réunion de son cercle, il rencontre la fascinante Ida Bianca (Léontine Massart), chanteuse et artiste. C'est le coup de foudre... Il utilise les prétextes les plus classiques pour ne pas honorer ses rendez-vous avec sa fiancée, et celle-ci le prend en flagrant délit: attablé à un café en compagnie de la chanteuse... Marthe, le coeur brisé, est guettée par la tuberculose, et part se refaire une santé dans les Pyrénées, mais elle croise Pierre et Ida qui sont en panne sur la route de l'Espagne... Et Ida rencontre un autre homme, un toréador: voila que ça la reprend...
On est en plein mélodrame classique, avec un jeu souvent ampoulé... Je ne sais pas si tout ce petit monde prend très au sérieux cette histoire dont on a par ailleurs gommé certains aspects scandaleux, puisque Pierre et Marthe ne sont pas encore mariés. Du coup, l'adultère n'en est pas tout à fait un... Quelques passages surnagent, dont des échanges enflammés de regards entre Magnier et Massart, ou encore le voyage aux Pyrénées, qui permet à Morlhon de photographier de magnifiques paysages... Sinon, il s'inspire directement du cinéma Italien et de ses actrices passionnées, en présentant le numéro de music-hall de la chanteuse, accompagnée de surimpressions de flammes...
Amarilly Jenkins (Mary Pickford) vit de ce que d'aucuns considèrent comme le mauvais côté de San Francisco, avec sa famille Irlandaise: elle a quatre frères, ceux qui sont adultes sont devenus policiers, et ceux qui ne le sont pas encore sont plus ou moins des voyous... La mère (Kate Price) est une fière lavandière, fille de lavandière et si Amarilly veut bien suivre la lignée, mère de lavandière. Une famille simple, saine, qui vit sa petite vie tranquille loin des soucis, et en plus Amarilly a un petit ami, le barman Terry (William Scott). Jusqu'au jour où, à l faveur d'une bagarre qui a éclaté alors qu'il s'encanaillait, Amarilly ramène à la maison le beau dandy Gordon Philips (Norman Kerry), un oisif qui est doté d'une famille qui est tout le contraire de celle d'Amarilly. A partir du moment où la jeune femme est entrée dans la vie de Gordon et de sa riche famille, ceux-ci se mettent en tête de l'élever socialement et humainement, si possible...
Marshall Neilan et Mary Pickford, avec ce scénario insubmersible de Frances Marion, visent la comédie tout de suite, et ils ont raison!: l'énergie déployée par tous les acteurs, Pickford en tête, pour mettre en valeur les qualités humaines et la vie profondément enthousiaste des Jenkins, ne peuvent aller que dans ce sens. Du coup le film se joue de coups de théâtre qui en d'autres circonstances auraient pu tourner au drame, et la rencontre entre les Jenkins et la richesse va devenir, pour la famille Irlandaise, juste une expérience burlesque. Dans le contexte cinématographique éminemment édifiant de la fin des années, c'est une excellente idée, et c'est assez novateur.
Le film, durant vingt minutes, nous promène d'ailleurs dune famille à l'autre avec un montage parallèle discret, nous permettant d'avoir fait notre choix au moment où Norman Kerry et Mary Pickford se rejoignent. Le choix de l'acteur est excellent, car il n'a pas son pareil pour jouer à la fois une fripouille et un type sympathique... Et il extrêmement crédible en fêtard. La bonne humeur générale, la vivacité de la production, l'abattage de Pickford, rien n'est raté dans ce joli film, l'un des derniers de l'actrice pour Artcraft avant la création de sa compagnie.
C'est l'un des derniers films muets de son auteur, et il y reprend le souffle social bien particulier qui faisait déjà l'intérêt de Die Verrufenen en 1925. C'est donc de nouveau un film sur Berlin et ses habitants, sur un thème qui a été beaucoup représenté au cinéma, en particulier dans le cinéma Allemand: on avait déjà du mal à ne pas penser à G. W. Pabst en voyant Menschen untereinander de 1926, qui était un peu comme l'envers de la médaille de Die Freudlose Gasse... Mais ici, on pensera forcément à Das Tagebuch einer Verlorene qui sera réalisé et sorti l'année suivante... C'est à mon avis quelque chose qu'il faut s'efforcer de chasser de son esprit, d'une part parce que les films sont différents, ensuite parce que les intentions sont différentes: une fois de plus, Lamprecht constate, il ne juge pas, ni ne milite pour quelque révolution sociale que ce soit. Ici, en revanche, contrairement aux trois autres de ses films "Berlinois" qu'il m'a été donné de voir, le metteur en scène et sa scénariste fétiche Luise Heilborn-körbitz se tiennent à l'écart de toute volonté de happy-end...
Else (Lissi Arna) est une jeune femme insouciante, amoureuse de Hans (Mathias Wieman), et qui pense pouvoir contourner facilement l'interdit paternel (Gerhard Dahmann) de prendre du bon temps: elle sort donc en douce, mais trouve porte close le soir quand elle revient. Pas d'autre solution pour elle que d'aller frapper à la porte de son petit ami. Dans un premier temps, les deux amoureux font chambre à part, et Hans prétend à son colocataire Max (Paul Heideman) que Else est sa soeur. Mais quand ils trouvent tous trois un travail sous la forme d'un numéro de music-hall, ça devient plus dur à prétendre, d'autant que Max est amoureux d'Else. Une fois la vérité admise le verrou saute: ils couchent ensemble... Et les ennuis commencent: le père qui a eu vent de la publicité autour de sa fille la retrouve et met la police sur le coup, et le patron des trois comédiens commence à tourner autour de Else. Celle-ci, de plus, est obligée de se cacher: La descente aux enfers a commencé...
Il y a dans ce film un aspect arbitraire avec lequel j'ai du mal: Hans dit au père d'Else que s'il continue à la chercher comme il le fait, elle sera obligée de rester dans la rue, et elle finira àla rue... Ca ressemble un peu à un mauvais jeu de mots, mais c'est surtout une faiblesse d'un film dont la prétention est de rester un reflet de la vie: derrière le déterminisme un peu malsain, se cache une vraie grosse convention de mélodrame. Mais ça n'est que partiellement embarrassant, tant le film peut aussi passer pour une fable. Une fable un peu simpliste, mais dans laquelle Lamprecht nous intéresse, deux heures durant, au destin contrarié d'une jeune femme qui est de son temps: Lissi Arna, certes, n'est pas Louise Brooks, mais elle sait insuffler une énergie, une combativité à son personnage, qui emportent l'adhésion.
Et s'il ne se départit rarement de son style direct et sans fioritures, Lamprecht se fait aussi plaisir, en amoureux du cinéma, avec une séquence superbe, où il détaille en dix minutes le destin de son héroïne, sans jamais la montrer. Une prouesse de montage et d'un choix d'objets et de symboles, montrés à l'écran, qui vont nous renseigner sur la nouvelle vie de femme entretenue de la jeune femme: les préparatifs d'un bain, une collection de Pékinois, les multiples couches d'habillage préparées par les mains d'une domestique, les bouteilles de parfum... Puis les chaussures élégantes, qui sont accompagnées des souliers noirs avec des guêtres de son amant. Enfin, un paravent sur lequel l'une après l'autre, les couches de vêtements viennent s'accrocher... mais la chemise de nuit, elle, y reste aussi: le dernier plan de la séquence est situé sur le côté d'un lit: le bras nu d'une femme éteint la lumière. A côté de la lampe, trahissant la situation, une miniature montre l'image d'une femme totalement nue.
Le film a aussi sa dimension morale, bien sûr, et le rôle joué par Hans est à la fois celui du traître (il va quasiment la répudier sur des soupçons injustifiables) et celui d'un homme qui va faire une tentative de sauvetage de la jeune femme une fois qu'elle travaillera 'unter die Laterne', sous le lampadaire, donc dans la rue. Une dimension naïve qui rappelle le credo de Lamprecht: commençons par agir et ne cherchons pas la solution politique. Un credo répété de film en film, qui allège leur portée au vu des critiques contemporains, mais qui donne curieusement à ces oeuvres oubliées une cohérence rare. Et in intérêt certain: je le répète, on peut penser aux autres cinéastes autant qu'on voudra, il n'empêche, ces films ne ressemblent qu'à eux-mêmes, hors des modes, des genres et des catégories courantes du cinéma de Weimar.
Peter (Ralph Ludwig), Lotte (Margot Misch) et Frieda (Fee Wachsmuth) sont des enfants placés dans une famille d'accueil, les Zielke: et comme on s'en doute dans un mélodrame, la vie n'est pas rose. Madame Zielke (Margarethe Kupfer) a recueilli des enfants illégitimes parce qu'elle peut en tirer quelque chose, et le père Zielke (Max Maximilian) est alcoolique et violent. Un jour, Peter et Lotte prennent très froid, et Lotte meurt de pneumonie: Peter décide de dénoncer le couple, et va se trouver placé chez une femme (Hermine Sterler) qui est très bonne avec lui. Mais son père (Bernhard Goetzke) réapparaît dans sa vie: il est batelier, et il se figure que devenu un peu plus grand, il peut faire travailler son fils...
Lamprecht choisit cette fois de s'intéresser aux gosses de Berlin, et crée à cette occasion un univers Dickensien, avec en prime un couple d'affreux parents d'accueil qui ont tout des Thénardier! Il choisit aussi de se situer à la hauteur de ses petits héros, et surtout de Peter: il est vrai que le jeune acteur, Ralph Ludwig, est excellent dans le rôle. Mais surtout, et ça lui sera reproché au vu des critiques contemporaines, le metteur en scène adopte le point de vue d'un enfant: ils souffrent, et le reconnaissent; ils envient ceux qui ont plus qu'eux (comme le prouve la toute première scène où on passe de la description des passe-temps d'une petite fille de riches, à la misère des deux héros), mais ils acceptent tristement le monde tel qu'il est, sans le questionner plus avant. Et le film ne le fait pas non plus...
Ce n'est pas la première fois que je le dis: Lamprecht est riche en compassion, et c'est un homme qui est motivé par la générosité. Ses films en font foi; mais changer le monde? Ca ne semble pas l'intéresser... Au moins son film est-il une plongée assez réussie dans la vie de ces enfants, mais on aura du mal à parler ici de réalisme, tant le film se nourrit des traditions du mélodrame et des romans simplistes. Maintenant, on ne quitte de toute façon pas l'univers de Lamprecht, puisqu'il fait ici appel à ses acteurs habituels, et que de nombreuses scènes, de par la vitalité des jeunes acteurs, nous prouvent que le tournage a du être un grand moment pour tout le monde. Cette joie de vivre transparaît au moins à l'écran...
Continuant dans la veine de son film Die Verrufenen qui s'intéressait de façon naturaliste à la vie de pauvres berlinois, Lamprecht se lance dans une fresque dédiée à la vraie vie d'un immeuble sous la République de Weimar, utilisant le prétexte du lieu presque unique pour lier les histoires et les personnages entre eux.
Les personnages, c'est bien sûr le mot-clé: l'une des réussites du film dont je parlais plus tôt avait été dans la confection "prise sur le vif" de ces quelques habitants défavorisés de la capitale Allemande. Ce nouveau film n'est pas en reste, et le film repose sur plusieurs anecdotes liées au lieu, un immeuble de centre-ville qui abrite plusieurs familles et plusieurs destins:
La propriétaire, la veuve Büttner (Erika Glässner), est une méchante personne, qui n'est satisfaite que par l'arrivée en temps et en heure des loyers. Elle met un point d'honneur à menacer ceux qui ne paient pas de les mettre dehors. Elle va tomber entre les griffes d'un escroc qui va lui promettre le mariage.
...C'est d'ailleurs la faute de Ria Ricorda Roda, la "conseillère matrimoniale" (Margarethe Kupfer), une brave dame qui semble prospérer avec une affaire qui n'a sans doute pas grand chose d'honnête.
Madame Ipanovna (Olga Limburg) tient une école de danse dans l'immeuble, ce qui donne parfois de la vie dans les escaliers.
Dans les derniers étages, il y a la famille du vendeur de ballons (Berthold Reissig), et un vieux professeur de piano qui a du mal à joindre les deux bouts (Paul Bildt). Il y a aussi une dame qui a sans doute connu des jours meilleurs, madame Von Volgast (Mathilde Sussin) et son fils Dieter (Andreas Bull).
L'intrigue la plus importante, au milieu de tout ça (avec des ramifications évidemment) est celle qui concerne le bijoutier Rudloff (Eduard Rothauser) et ses deux filles: la plus jeune, Brigitte (Renate Brausewetter), travaille avec lui et est attentive aux malheurs des habitants des étages, surtout le jeune Dieter; la plus âgée, Gertrud (Aud Egede-Nissen), est mariée au conseiller d'état Helmuth Köhler (Alfred Abel), mais elle vient de passer en jugement pour avoir entraîné la mort d'un homme en conduisant. Au début du film, on apprend qu'elle vient d'accoucher d'un fils: la famille se déchire autour de la condition de la mère et de l'enfant...
Tout ce petit monde nous est présenté au début par deux infatigables commères, qui donnent un peu un ton léger au film. C'est vrai que contrairement à son précédent effort "Berlinois", Lamprecht a décidé d'insuffler un peu de comédie dans ce nouvel effort qui en dépit de similitudes de structure avec Die freudlose Gasse, reste beaucoup plus optimiste. C'est, tout de suite, un film passionnant, qui sait nous rendre proche des personnages, au moyen de scènes parfois en apparence inutiles, mais qui toutes participent d'un ensemble, soit en faisant le lien entre les êtres et les appartements, soit en créant des passerelles d'une intrigue à l'autre.
Tout ne sera pas totalement résolu à la fin du film, mais la plupart des personnages vont évoluer, et beaucoup d'entre eux vont voir leurs problèmes résolus: ce qui n'a pas manqué d'attirer sur Lamprecht les foudres de certains critiques qui l'accusaient de légèreté, là où il avait plutôt tendance à faire passer un message, fut-il naïf: car le futur metteur en scène d'Emil und die Detektive nous parle ici d'entraide, de main tendue et de compassion. Son film n'a rien d'un cri d'alarme politique, mais c'est beaucoup plus un éloge de la générosité, incarnée entre autres par Brigitte et son père. Mais on peut aussi voir cet aspect dans le comportement d'une ballerine anonyme, qui met en rapport Madame Ipanovna et le pianiste, sauvant ainsi ce dernier. Elle avait une bonne raison, car elle lui avait manqué de respect dans l'escalier. Et on en revient à ce que je disais plus tôt sur ces scènes apparemment inutiles: c'est parce qu'elle revient de l'étage où elle a acheté un ballon que la jeune femme bouscule le pianiste, et par voie de conséquence lui vient ensuite en aide. Tout le film fonctionne dans cette tendance à passer d'une strate (d'un étage) à l'autre, par des mouvements qui tous ont une suite, des conséquences, et une logique naturelle et désarmante.
L'effort d'observation qui préside au film est remarquable, tout comme la mise en scène qui disparaît totalement derrière les personnages et leur destin. Ca donne un film généreux, qui emballe sans jamais faire d'étincelles inutiles. Car il est manifeste, au vu de ses films, que Lamprecht aime demander de la retenue à ses acteurs, qui sont remarquables de subtilité. Les plus intenses restent, sans surprise, les deux "stars Langiennes", Alfred Abel et Aud Egede-Nissen, qui réussissent à ne pas déparer en jouant suffisamment le jeu. Et l'actrice, qui doit incarner dans le film une prisonnière séparée de son enfant nouveau-né, est sans doute le seul vrai lien de ce beau film avec le mélodrame. Pour ma part, je pense que l'interprétation de celle qui fut une Cara Carozza excessive dans Dr Mabuse, der Spieler, est ici irréprochable.
Voilà qui donne sérieusement envie de continuer à explorer le travail de Gerhard Lamprecht, un metteur en scène qui n'était ni Lang, ni Lubitsch, ni Murnau, ni Pabst, et qui a pourtant réussi à se bâtir une carrière hors des sentiers battus du cinéma Allemand, autour de quelques films hautement personnels, dont celui-ci est un excellent échantillon... Et à travers son plaidoyer pour la générosité et l'entraide, se niche un portrait fascinant d'une société en voie de désintégration, dont on sait ce qu'elle est devenue ensuite: alors ça donne envie de tirer la sonnette d'alarme.
1925, à Berlin, deux hommes sortent de prison: l'un, Gustav (Arthur Bergen) content de sortir mais particulièrement insouciant, avise qui veut bien l'entendre qu'il ne va pas travailler. L'autre, Robert Kramer (Bernhard Goetzke), le visage marqué par la honte et la déprime, se met de suite à chercher un travail, et un logement: il est rejeté par son père, et va devoir passer sa première nuit de liberté dans un refuge. Il trouve du travail auprès de patrons peu regardants, mais se rend vite compte qu'il sera payé en alcool. Résolu à en finir, il est sauvé du suicide par une prostituée qui le prend sous son aile: Emma (Aud Egede Nissen) est la soeur de l'homme qui est sorti en même temps que Robert... Grâce à l'aide d'Emma, Robert va pouvoir recommencer à espérer. Mais son frère est là, et lui n'a pas changé d'optique: le travail, c'est bon pour les autres...
C'est l'un des premiers films significatifs de Gerhard Lamprecht, metteur en scène assez particulier dans la mesure où il est venu au cinéma par passion. Contrairement à Lubitsch, Wiene, Dupont, Lang ou Murnau, il n'était pas artiste au préalable, mais avait la passion de ce nouvel art, au point de s'y investir totalement. Et au point de toucher à tout, puisqu'on lui prête une gourmandise certaine pour à peu près tous les genres du cinéma populaire. Car, et c'est un autre aspect qui le distingue de ses illustres contemporains, Lamprecht n'avait que faire de l'expressionnisme et de ses effets. Et s'il est significatif, c'est parce que ce film appartient à un cycle d'oeuvres dans lesquelles il a cherché à peindre le Berlin des pauvres gens, d'une façon aussi réaliste que possible.
Ce que Lamprecht obtient n'est pas tant du réalisme que du naturalisme: une concentration de noirceur, de saleté et de pauvreté qui couvre le sujet, mais on espère quand même qu'il y a eu exagération! Si le cinéma des années 20, en Allemagne, était vraiment l'âge des studios, alors Lamprecht était vraiment un original, car il s'en est tenu à l'écart, apparemment, en choisissant de tourner en pleine rue, dans des lieux dramatiquement adéquats, et a engagé un grand nombre de figurants qui venaient directement de ce même milieu qu'il cherchait à dépeindre... Et ça se voit!
On s'attache à ce personnage ravagé par la honte, la misère, et surtout l'incompréhension, parce qu'il ne cherche pas des excuses. D'ailleurs, si on lit entre les lignes on comprendra que Robert, dont un flash-back nous apprend qu'il fut un bon vivant quand il était encore de l'autre côté, est en fait allé en prison pour quelqu'un d'autre, une femme qu'il a aimé, et qui ne l'a pas attendu. S'il s'en sortira au final, ce sera entièrement grâce à Emma et son monde, car il va trouver, avec son "association" avec a jeune prostituée, de l'entraide, de la chaleur et de l'humanité...
Sans être socialiste pour autant (la gauche comme la droite n'aiment pas les films de Lamprecht qu'ils trouvaient louche, et par ailleurs trop populaire), le film est très humain, marqué par un jeu subtil qui n'est pas l'apanage du cinéma Allemand. Tout au plus y a t-il un passage où Aud Egede Nissen en fait un peu trop, dans une grosse colère qui se termine par un intertitre, où elle invective l'ex-fiancée de Robert: "Salope!"... Oui, car on parle fort dans ce film muet qui évite le mélodrame, mais ne ment jamais. Et on y voit une belle collection d'acteurs, dont beaucoup viennent de chez Lang ou Pabst, mais pas que: Mady Christians, par exemple, vient de Lubitsch et Murnau... Mais on connaît bien Georg John, Robert Garrison, Bernhard Goetzke et Aud Egede Nissen...
Ce long métrage est le dernier que Mariaud tournera en France, et l'avant-dernier film de sa carrière. Il n'a quasiment pas tourné depuis 1924, et sa place dans l'histoire du cinéma, ou plutôt son absence, semble déjà scellée. C'est avec un studio indépendant qu'il tourne ce film policier, qui lui permet de retrouver les lieux de son enfance: le réalisateur a grandi à Alger...
L'intrigue, un récité original co-écrit avec Jean-François Martial, qui interprète le rôle principal, est une histoire d'aventures rocambolesques de détective, de déguisements, de coup de théâtre et d'objets mystérieux. Un titre alternatif annonce d'ailleurs mieux la couleur: L'énigme du poignard... L'objet en question devient un McGuffin au sein d'une enquête du valeureux et intrépide commissaire Delcamps (Martial) qui va secourir la belle chanteuse Miralda (Jeanine Lequesne), séquestrée par trois vils impresarii...
Ca commence sur un bateau qui fait la navette entre la côte Nord-Africaine et Marseille, et les allers et retours sont nombreux entre les deux continents. Le film, qui aligne les coups de théâtre et les bagarres, permet à Maurice Mariaud de mettre en scène quelques scènes durant lesquelles il transcende intelligemment la violence, en en limitant la représentation. Comme un Michael Curtiz (mais sans sa maîtrise en ce domaine), il utilise avec adresse les plans d'ombres pour ajouter du mystère. Enfin, il se permet aussi une poursuite dans le désert dont on set qu'elle a du faire plaisir à l'équipe!
Le film n'est pas très sérieux (le principal collaborateur de Delcamps est son chien Sherlock...), et ne se départit jamais d'un esprit boy-scout suranné, mais ça n'empêche pas les bonnes idées, comme un traumatisme de la jeune héroïne, qui se remémore une terrifiante anecdote en voyant le visage grimaçant d'un de ses tortionnaires en quatre exemplaires... Mais l'essentiel, paradoxalement, me semble être le plaisir de tourner à Alger, où Mariaud a ses repères. Il sait bien choisir ses lieux pour obtenir le meilleur effet de ses décors, et ceux-ci sont naturels...
Puisqu'on parle de naturel, je ne peux m'empêcher de penser qu'en représentant deux bandits, poursuivis par des cavaliers aguerris, qui s'enfoncent vers la mort dans le Sahara, Maurice Mariaud envoyait probablement un clin d'oeil appuyé à un très grand nom du cinéma: toutes proportions gardées, comment ne pas penser en effet au final sardonique de Greed? Ici, Mariaud en fait le triste destin de deux canailles...
Bref, c'est un bon film en dépit d'un héros un peu terne, mais c'est surtout un film qui ne va pas marcher et va tout bonnement disparaître de la mémoire collective pendant des années. Remercions une fois de plus Frédéric Monnier, l'auteur du seul livre consacré au cinéaste, de ses efforts pour remettre le nom de Maurice Mariaud dans l'histoire du cinéma, et de nous permettre en prime, de voir une poignée de ses films sur un DVD paru avec l'ouvrage.