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28 février 2020 5 28 /02 /février /2020 11:00

Ce film de Nino Oxilia, qui inaugure la période la plus importante de la carrière de Francesca Bertini est situé en France, sinon il aurait probablement été impossible de le situer dans la prude et très Catholique Italie de 1914: un divorce, des adultères, un suicide sur scène... La barque est bien chargée, la censure allait donc se déchaîner.

La Princesse de MontVallon (Francesca Bertini) , ou de Monte Cabello dans la version néérlandaise qui circule sur internet, a enfin la preuve que son mari a une aventure avec une comtesse volage... Elle lui fait une courte scène, mais ne peut se résoudre à abandonner son semblant de bonheur familial. Mais le Prince Consort, lui, ne se gêne absolument pas: il prend prétexte de la scène que lui a faite son épouse pour déclencher une procédure de séparation, puis de divorce. Puis, avec un coup de pouce de la comtesse, il obtient 'un juge que la princesse, dont la moralité est mise en doute après avoir été vue en compagnie d'un acteur, perde la garde de leur unique enfant. C'est la descente aux enfers...

Oxilia suit les aventures de la belle dame, et son tourment grandissant, en mettant beaucoup l'accent sur la perte de statut, et les soudaines barrières que le destin lui met dans son parcours: si le film réussit à se terminer, in extremis, par une fin heureuse, le metteur en scène auront malgré tout eu le temps de nous montrer, sous le soleil radieux de la méditerranée, les affres d'une vie entière de luxe et de volupté, qui tout à coup se dérobe sous les pas de l'héroïne. Francesca Bertini, qui joue des pieds à la tête, et de façon intense, le drame, est magistrale, et la mise en scène est toute de lumière, avec un sens aigu de la composition.

Nino Oxilia, mort d'une explosion dans une tranchée lors d'une bataille contre l'Autriche en 1917, était un très grand nmo des jeunes années du cinéma Italien... On appréciera ce film en particulier pour cette façon impressionnante qu'il a ici de cadrer Francesca Bertini, de penser la mise en scène en fonction à la fois des lumières, du cadre et du corps de la star, sans parler de son utilisation constamment symbolique et géniale du décor...

https://www.youtube.com/watch?v=FweGcuLu2jk

 

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Published by François Massarelli - dans 1914 Nino Oxilia Muet Francesca Bertini *
27 février 2020 4 27 /02 /février /2020 16:14

Et donc, il va falloir parler de Douglas Maclean: acteur chez Ince entre 1918 et 1924, il s'est très vite spécialisé dans la comédie; pas le grotesque façon Sennett, non, plus un croisement entre le Doug Faibanks de His picture in the papers, les acrobaties en moins, et le futur Harold Lloyd de Safety last. Il a occupé un créneau qui allait certainement influencer fortement les studios Roach, d'ailleurs...

Ici, en cinq bobines, il nous livre tambour battant une histoire très amusante qui est à la croisée de ces univers: il joue un héritier potentiel qui est coincé entre un oncle riche (John Stepping), mais bardé de principes, et une fiancée (Margaret Loomis) qui ne veut pas d'un inutile, et lui fait comprendre qu'il va devoir travailler. L'oncle, incidemment, n'aime pas les saltimbanques, et la fiancée est actrice...

Pour échapper à l'un, il va devoir faire preuve d'ingéniosité de tous les instants: faux incendie, déguisement, poursuite en voiture de pompiers... Pour rejoindre l'autre, il va devoir, eh bien, travailler: étant client d'un hôtel la seule inspiration qui lui vient est de devenir groom, ce qui ne sera pas de tout repos. On dénombre des gaffes, des quiproquos, et même une dangereuse promenade sur le mur extérieur de l'hôtel...

D'autant que le groom n°13, quand son oncle obtient son licenciement, va provoquer une grève géante qui va agiter tout l'hôtel: du bolchevisme chez Ince? 

...On aura tout vu. Oh, et sinon, Eugene Burr joue un personnage mystérieux, qui sert de fil rouge à tout ça, et qui cherche à dérober un portefeuille d'actions que Douglas a oublié dans une poche. Mais qui est cet étrange sbire moustachu? Réponse (idiote, donc délectable) à la fin de cette gourmande intrusion dans la comédie Américaine.

 

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Published by François Massarelli - dans 1923 Comédie Muet Thomas Ince Douglas MacLean William Seiter *
27 février 2020 4 27 /02 /février /2020 15:49

Un scandale éclate au duché de Wallenstein: des plans secrets ont été volés par un espion qui s'était introduit dans la famille d'un membre de l'état-major, sous le prétexte de conter fleurette à sa fille. L'officier responsable des plans se suicide, et sa fille Elsa (Lyda Borelli) doit partir en exil. En Suisse, elle travaille dans le monde du spectacle, et se fait rapidement un nom, mais le poids du souvenir la laisse constamment insatisfaite... Jusqu'au jour où elle rencontre un bel inconnu (Mario Bonnard) avec lequel elle file bientôt le parfait amour, sans savoir que ce désoeuvré, incognito, est en réalité le prince héritier de Wallenstein...

Bon, on va le dire de suite, comme ça ce sera fait: l'ignoble individu, qui subtilise les plans au début du film, puis qui reparaît dans le seul but de nuire gratuitement à la belle Elsa, s'appelle dans le film Moïse Sthar: une parfaitement inutile touche d'antisémitisme qu'on pourrait faire disparaître en remplaçant son nom par Jean Dupont sur un intertitre! Mais les maladies honteuses ont la peau dure, et pas que dans ce début de siècle précédent... Quoi qu'il en soit, malgré cette tache indélébile, ce film est important, ne serait-ce que c'est l'un des premiers films de Lyda Borelli, et sans doute le premier à être significatif...

Certes, c'est un mélodrame assez classique, un film dans lequel les passions finissent mal, à peine mâtiné d'un brin d'espionnage. Mais surtout, c'est un film qui repose intégralement sur les épaules d'une actrice qui avait un certain renom au théâtre, mais qui a instinctivement compris qu'elle pouvait utiliser la gestuelle, et les attitudes, pour faire passer l'émotion, dans ce nouveau médium en construction qu'était le cinéma... Le résultat, c'est qu'elle vampirise l'écran, obligeant le pépère Caserini à tresser toute sa mise en scène autour d'elle. Chaque scène qu'elle joue est une merveille d'invention, d'expression et d'émotion. La dernière dans laquelle elle meurt sur scène comme Molière (oui, C'EST une tragédie, forcément) particulièrement: une seule comparaison me vient à l'esprit, c'est Lillian Gish dans sa scène finale de La bohême... Excusez du peu. 

A coup sûr, c'est un film qui aura été crucial pour cimenter une grande part du cinéma Italien sur la verve de ses actrices, Lyda Borelli qui donne ici des échos de sa carrière théâtrale à travers les rôles joués par son personnage, l'avait bien compris, et le reste de la décennie allait être particulièrement intéressant.

 

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Published by François Massarelli - dans 1913 Muet Lyda Borelli Mario Caserini *
17 février 2020 1 17 /02 /février /2020 09:43

Aux tous débuts du western, d'une part il s'agit de bien comprendre qu'il n'y a aucun besoin de vernis passéiste ou de distance mythique: ce qui rend les westerns des premiers temps précieux, est le fait que nombre d'entre eux sont strictement contemporains! Ce qui n'est pas forcément le cas, mais il y a néanmoins toujours des liens avec la vérité; ce film a été produit en réaction à la multiplication des films produits par d'anciens bandits, le plus célèbre étant Al Jennings qui dans la plus pure tradition du western, avait une façon bien à lui de se mettre en avant. Des anciens hommes de loi ont donc décidé d'utiliser l'arme du cinéma eux aussi, pour rappeler les spectateurs à une certaine décence vis-à-vis de la loi!

Ainsi Bill Tilghman, qui ne se met pas trop en avant, nous montre dans ce film la façon dont les forces de l'ordre balbutiantes du territoire de l'Oklahoma ont fait face à des bandes organisées qui écumaient la région. Le film est fortement authentique, du moins dans la partie qui nous est parvenue: une seule bobine sur les six du long métrage a survécu, mais on y sent un réalisme et un besoin de règlement de comptes particulièrement marqués, comme dans cette scène finale où les bandits abattent gratuitement un passant, suivi d'un intertitre: c'est parce qu'ils sont comme ça que ce sont des bandits...

Bref, on est loin, très loin, de la vision romantique du hors-la-loi comme un Robin des Bois moderne...

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Published by François Massarelli - dans Muet Western 1915 *
25 janvier 2020 6 25 /01 /janvier /2020 10:40

Ce film de moyen métrage qui s'intéresse à l'actualité brûlante de la guerre fait partie d'une veine qui tient plus de la propagande que de la tranche de vie, pour l'auteur de la série justement célébrée, La vie telle qu'elle est, et bien entendu on n'y trouvera pas l'attrait du mystère si présent dans les films criminels et les séries d'aventure. Cela étant dit, il y a là matière à trouver de l'intérêt...

L'histoire est d'un caractère édifiant, mais n'est pas assimilable à l'esprit "fleur au fusil" des premiers mois de la première guerre mondiale: l'intrigue tourne autour de trois environnements, avec d'un côté, un poilu qui se languit de sa famille quand il est au front, de l'autre la famille à l'arrière et déplacée (leur région est occupée par l'ennemi) et enfin, la "marraine de guerre" du héros, une brave châtelaine Tourangelle, de la meilleure société évidemment, qui va réunir la famille séparée à l'occasion de Noël...

Les bons sentiments, la présence inévitable d'un arrière-plan religieux ('un esprit Catholique d'avant 1905!) trahissent l'esprit Gaumont dans toute sa naïve splendeur, et je ne suis pas sûr que le très comme il faut Feuillade, pourtant si conservateur, se soit beaucoup intéressé à cette histoire. Mais il a su traduire les solitudes, les langueurs des uns et des autres, en images superbes. Il utilise avec verve la pénombre et même la profondeur de champ pour révéler à la faveur d'une porte entrouverte les soldats ennemis qui ont investi une cuisine pour y boire et célébrer leurs victoires. Par moments, on pense au cinéma Tsariste d'un Bauer ou d'un Protozanov, des cinéastes qui n'avaient pas de concurrence pour représenter la détresse intérieure...

 

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Published by François Massarelli - dans 1915 Louis Feuillade Muet *
12 janvier 2020 7 12 /01 /janvier /2020 14:58

Sous ce titre aussi court que lourd de menaces, se cache l'un des films de la série de Louis Feuillade et Gaumont, La vie telle qu'elle est. Si le "cinéma premier" de la firme se nourrissait déjà du goût du public pour les séries, celle-ci était novatrice: il ne s'agissait ni de scènes comiques, ni d'histoires autour de personnages récurrents (Onésime, Léonce, Bébé, Bout-De-Zan faisaient alors le bonheur des spectateurs); La vie telle qu'elle est entendait rester fidèle à son titre, et proposer un reflet de la réalité, sous un jour dramatique, et tant qu'à faire coller à l'actualité.

De façon surprenante pour la très bourgeoise Gaumont, les films étaient parfois assez novateurs aussi en matière de revendication sociale, tel ce drame de trois bobines dans lequel Feuillade se paie la fiole des réformateurs de tous poils et de leur esprit étriqué... Lui qui était royaliste, et qui travaillait pour le très Catholique, très (très très) droitier, et très comme il faut M. Léon Gaumont, devait sans doute en connaître un rayon sur le sujet...

Anna Moulin (Renée Carl), dite Nana, travaille pour un "cabaret pour jeunes femmes", un établissement dans lequel il ne fait sans doute pas aller très loin pour pouvoir l'appeler une maison close. Elle souffre de sa situation, mais ne voit pas comment en sortir... Jusqu'au jour où elle s'occupe d'un consommateur, le Docteur Perrin (Henri Collen), qui lui propose de quitter son "métier" et de travailler avec elle dans une clinique dédiée aux pauvres. Nana le suit, devient la clé de voûte de l'institution, et a la surprise d'entendre, le jour où on fait lecture du testament de Perrin qui vient de décéder, qu'il la nomme à la tête de sa clinique. Tout le conseil d'administration s'en réjouit, mais Anna va devoir vivre un calvaire quand un étudiant qu'elle a éconduit, Alphonse (Jean Ayme), décide de la dénoncer comme ancienne prostituée...

On appréciera les efforts de l'équipe du film pour contrer le risque de censure: le "cabaret" où travaille Nana n'a rien qui puisse nous faire penser qu'il s'agit d'autre chose qu'un débit de boisson (d'ailleurs le Docteur Perrin s'y rend sans penser à mal), mais le contexte et l'intrigue nous permettent de recoller les morceaux de ce qui n'est jamais clairement dit. Le film est notable par son refus de juger, tout en pointant un doigt accusateur envers ceux qui rejettent l'héroïne. Le film tout entier est évocateur de deux courants qui' n'ont pu qu'influencer Feuillade: les films Scandinaves et particulièrement Danois, dont la franchise et la noirceur étaient un exemple pour tous les cinéastes de l'époque, sans parler de la qualité du jeu des interprètes; les films "populaires" de Capellani chez Pathé, le grand concurrent, ont certainement aussi eu une influence sur La Tare. A travers le refus du spectaculaire, la clarté de l'intrigue, c'est une preuve de l'importance indéniable de ce courant réaliste chez Feuillade.

 

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Published by François Massarelli - dans Louis Feuillade Muet 1911 *
12 janvier 2020 7 12 /01 /janvier /2020 12:32

On oublie parfois que Louis Feuillade n'est pas que l'homme des Fantômas, des Vampires et de Judex... Qu'au-delà de son oeuvre policière et vouée au mystère, le metteur en scène a aussi fait preuve d'une versatilité impressionnante, passant allègrement durant ses années à la Gaumont d'un genre à l'autre, avec les mêmes interprètes le plus souvent.

L'agonie de Byzance raconte la chute de la capitale de l'empire Byzantin, à l'arrivée des troupes Turques du sultan Mahomet II (Albert Reusy). En trois jours, la ville défendue par les derniers soldats de l'empereur Constantin, va se faire prendre par une troupe détermine, et qui ne rigole vraiment pas...

Ce film de 1913 fait partie des spectacles grandioses et édifiants de la firme à la marguerite, et on aurait attendu un Etienne Arnaud ou un Gérard Bourgeois pour le tourner, dans la mesure où ce type de production était leur spécialité. Mais ici, Feuillade traite le sujet selon sa volonté, et s'est fixé pour ambition de réaliser une super-production selon les standards de l'époque. La plupart des décors sont donc en carton-pâte, et l'interprétation (Luitz-Morat en empereur Constantin, et Renée Carl, Edmond Bréon, ou George Melchior en personnages divers) est également d'une grande fausseté, selon les canons théâtraux en vigueur.

Mais la structure du film, qui conte une inéluctable débâcle par le menu, qui s'efforce de se placer selon le point de vue des victimes tout du long, et qui maintient l'intérêt par un usage consommé de la profondeur de champ, force le respect; en particulier Feuillade choisit de traiter les épisodes de l'invasion en montrant l'arrivée des Turcs depuis le fin fond de la scène, pour un effet d'une grande violence. Il ne nous épargne pas le traitement toujours fantasmé (le français étant toujours le champion incontesté de l'islamophobie) des femmes, assujetties avec un sens du détail ici, qui ne fait certes pas dans la dentelle... Et ce n'était pas une métaphore.

 Bien sûr, les Italiens feront dix fois mieux dès l'années suivante, mais Feuillade avec ses centaines de figurants (comptez-les!) et son goût mesuré du sensationnel, n'oublie jamais de satisfaire le public... Même s'il abandonnera bientôt cet attrait pour le traitement de l'histoire, au profit de son univers de romans-feuilletons...

 

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Published by François Massarelli - dans Louis Feuillade 1913 Muet *
21 décembre 2019 6 21 /12 /décembre /2019 16:22

Pris par l'enthousiasme et porté par le succès indéniable du Cuirassé Potemkine, Eisenstein, assisté des fidèles Alexandrov et Tissé, livre son film commémoratif sur la Révolution à un comité piloté par le Parti qui sera bien embarrassé devant l'inconfort que leur procure l'objet... 

Et de fait, comment accueillir la chose en 2019, soit 102 ans après les faits et 92 après le tournage de l'oeuvre? Faut-il s'enthousiasmer comme un seul homme, adhérer à la Cinémathèque de Toulouse et faire séance tenante son autocritique, ou tout bonnement considérer que ce n'est, aussi flamboyante soit-elle, qu'une oeuvre de propagande de plus? J'ai déjà dit dans ces pages à quel point je m'ennuyais devant le supposé génie du Cuirassé Potemkine, tout en lui reconnaissant des moments d'une grande beauté. Avec Octobre, c'est une autre paire de manches...

D'autant que le metteur en scène galvanisé, et désormais rompu à en faire trop, tombe en pire dans le même piège que sur son film précédent: il en fait trop. D'un film qui devait rendre compte des événements de toute la révolution, Eisenstein passe donc à une oeuvre qui se contente de conter par le menu l'évolution du soulèvement populaire à Petrograd entre février (installation du gouvernement provisoire de ce qu'on appellera la"Révolution Bourgeoise", tout un programme) à la prise du palais d'hiver en octobre.

Entre les deux, du grain à moudre pour nos propagandistes de choc: les décisions contre-révolutionnaires du ministre de la Guerre Kerenski, puis la répression des velléités Bolcheviks (la plus belle scène du film, organisée comme la séquence de l'escalier d'Odessa autour de motifs visuels forts, notamment la présence d'un cheval mort sur un pont), l'organisation de la riposte ouvrière et paysanne depuis la clandestinité, et enfin l'insurrection armée.

Eisenstein affiche sans arrière-pensée une volonté ferme de condamner toute tentative d'angélisme: un Communiste qui explique à l'armée ralliée qu'il faudra agir sans violence se voit railler par voie de montage (des mains anonymes tricotent de la harpe) et de fait, la prise du Palais d'Hiver est en effet un coup de poing...

Mais le film souffre du début à la fin d'un trop plein d'enthousiasme, et d'un refus d'identifier qui que ce soit: un refus de l'individualité qui vire à la propagande énervante. Le point de vue est difficile à manipuler pour le spectateur, et le manichéisme forcené, plus l'absence de distance achèvent de faire de ce film pourtant pré-stalinien...

...une purge.

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Published by François Massarelli - dans Eisenstein 1927 Muet *
27 novembre 2019 3 27 /11 /novembre /2019 16:40

Donc, Marion Davies ne voulait pas jouer dans des tragédies, surtout pas, et William Randolph Hearst ne voulait pas qu'elle interprète des comédies... Je ne sais pas de quoi ils pouvaient vraiment parler à San Simeon, quand le couple en venait à aborder les productions Cosmopolitan! Mais ils ont fini par trouver un terrain d'entente, puisque en 1922, When Knighthood was in flower était bien un film historique traité avec sérieux, dans lequel l'actrice injectait une solide dose de dérision! Le cas de ce film tourné l'année suivante par le vétéran Sidney Olcott, est encore plus flagrant: il montre que les compromis entre la star et son producteur-éditeur finissent par pencher définitivement en faveur de Marion... Tant mieux.

Au début du XIXe siècle, on nous présente la faune dorée de New York, un certain nombre de personnages d'ailleurs authentiques qui font la pluie et le beau temps à New York: l'ingénieur Robert Fulton, l'écrivain Washington Irving, ou le financier multi-tâches John Jacob Astor; c'est dans le cercle de ces éminences que l'on annonce le décès d'un ancien immigrant Irlandais, O'Day, dont le testament promet à son beau-fils le jeune et ambitieux Larry Delavan (Harrison Ford) une fortune. Sauf que ce n'est pas le cas: le défunt lègue en effet sa fortune à un neveu éloigné, Patrick. A charge pour Delavan de devenir le tuteur du jeune homme, s'il vient: car il vit en Irlande, auprès de son père et de sa jeune soeur: celle-ci, Patricia, est aussi flamboyante que ses origines le lui permettent! Mais Patrick est malade, et la famille O'Day, par-dessus le marché, est expulsée de son logement. 

Moins d'un mois plus tard, "Patrick" arrive en compagnie de son père qui a mal vécu le voyage jusqu'à New York, et est très malade. Sauf que ce n'est évidemment pas Patrick, mais Patricia...

C'est une très belle surprise: un film très soigné, dans lequel l'équipe trouve dans l'évocation d'un New York disparu et mythique (et sérieusement en contact avec le progrès et le raffinement, via toute l'intelligentsia réunie dans les beaux quartiers) une source de plaisir constant, une légèreté et un plaisir de narration, auquel Marion Davies n'est absolument pas étrangère. Il est évident qu'elle a mené toute cette production à la baguette et c'est une réussite. Par ailleurs, non seulement elle joue la comédie du déguisement à fond, sans faute, mais en prime, elle paie de sa personne. Et sous son influence, le film qui aurait pu être un mélo ou un drame pesant, se mue en comédie.

Le film se joue aussi d'un défaut qui aurait pu déstabiliser le spectateur: il y a une ellipse, au moment de l'arrivée de "Pat" à New York, la production nous prive de réelle explication quant à la substitution de Patricia en Patrick. Cette explication viendra dans le final, et c'est assez adroit. Le fait d'avoir vu le jeune homme mal en point en Irlande, du reste, suffit à nous éclairer, et le choix de traiter le voyage, dans tout son pathos, en flash-back, sert le film puisqu'il permet d'utiliser l'effet de surprise. Quant à Marion Davies en jeune garçon, on ne s'étonnera guère du fait que celle qui allait quelques années plus tard (en 1928) si bien croquer les actrices de premier plan du muet dans le génial The Patsy, puisse s'en tirer avec les honneurs.

La réalisation d'Olcott est constamment fonctionnelle; bien sûr, il ne faut pas s'attendre à des passages complexes, des expériences novatrices, mais le metteur en scène a su parfaitement placer son point de vue et demander à ses acteurs (parmi lesquels on reconnaîtra le "jeune" Louis Wolheim dans un superbe rôle de brute) le meilleur. Il a bien su maîtriser les foules dans l'évocation d'un New York nocturne et qui s'encanaille, et a insufflé une solide dose d'Irlande dans le film. L'interprétation est retenue et inspirée... Et les décors adroits combinés avec une mise en scène délicieusement à l'ancienne jouent aussi beaucoup pour la réussite du film: pas de surprises, c'est devenu un énorme succès. Largement mérité.

 

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Published by François Massarelli - dans 1923 Marion Davies Muet Comédie Sidney Olcott *
8 novembre 2019 5 08 /11 /novembre /2019 17:17

Sur-vendu depuis des décennies, sans manifestement aucun droit de s'opposer, comme le plus grand film de tous les temps, ce deuxième effort d'Eisenstein ne demande qu'à être vu comme ce qu'il est: un film, à voir objectivement, ce qui paraît impossible. D'une part à cause du pedigree particulier d'un film confié à un artiste dans des fins de propagande, par un état soucieux de se dé-diaboliser auprès du monde entier, tout en assurant le socle idéologique de la Révolution pour les masses. A ce titre, les intentions d'Eisenstein se confondaient avec la mission d'état puisqu'il s'était lancé avec La Grève dans une fresque en plusieurs parties qui célébrait les prémices de la révolution... Entre intentions artistiques et propagande musclée, ça ne facilite pas la mission critique objective. D'autre part, le film est apparu très vite comme un étendard pour une critique Européenne dominée par une gauche pas trop soucieuse de se démarquer du Stalinisme. 

Pourtant le film tend vers UNE scène, bien plus que La Grève qui accumulait les morceaux de bravoure de montage, de cadrage, de caractérisation... Dans ce nouveau film, l'ironie disparaît, au profit d'un flot narratif qui est entièrement au service du message de propagande: l'intrigue est liée à l'histoire des marins du Cuirassé Potemkine, en 1905, qui ont pris part à leur façon à un fort courant évolutionnaire qui agitait alors l'Empire Russe, en se mutinant, et en gagnant la sympathie de la population. 

Le film commence par un exposé des conditions de vie des marins lors d'une escale près d'Odessa, priés par une hiérarchie méprisante de consommer une viande avariée et grouillante de vers, puis harcelée jusqu'à une condamnation à mort collective. Un homme, le marin bolchevik Vakoulinchouk, mène alors la révolte mais se fait tuer lors de la mutinerie. La population d'Odessa va se presser pour lui rendre hommage, mais lors de la fraternisation, l'armée intervient et déclenche un massacre...

Je le disais plus haut, l'humour parfois féroce et génial de La Grève est ici délibérément écarté par Eistenstein au profit d'une narration linéaire totalement galvanisée; le traitement ignoble des marins, la mutinerie, puis l'hommage du peuple sont autant d'occasions pour le cinéaste d'écarter toute tentative de mettre en avant un individu, si ce n'est pour présenter le héros, ou ceux qui vont mourir. Le traitement ironique des supérieurs hiérarchiques, les officiers surtout, se passe de la moindre subtilité: le message est clair, le comportement des officiers Tsaristes de la marine était totalement inhumain, et le cinéaste adopte un manichéisme tranquille particulièrement assumé dans son montage...

Le point fort du film, bien sûr, est la séquence des escaliers d'Odessa, rendue épique par un montage impressionnant. La foule se presse, et depuis dix bonnes minutes le fil ne nous montre que la fraternité et la joie des habitants et des marins qui se rencontrent autour de la dépouille de Vakoulinchouk. Eisenstein réussit (un exploit!) à éviter dans cette partie d'être léni(ne)fiant en adoptant un montage hyper serré, puis... il lâche l'armée. A couper le souffle, la séquence devient indescriptible, avec un tour de force pour le cinéaste: il réussit à mêler les plans d'une foule compacte et soudée, prise pour cible par les soldats, et les plans de quelques victimes reconnaissables; un enfant, sa mère, une jeune mère qui lâche un landau, et une vieille dame à bésicles. Des images qui ont fait le tour du monde, à juste titre. Elles se passent d'ailleurs de commentaires...

Ce qui n'est pas le cas de l'épilogue longuet dans lequel le cinéaste essaie de jouer avec le suspense d'une hypothétique fin tragique pour le bateau, cerné par la flotte: il construit plan après plan la menace, avant de lâcher un pétard mouillé: les marins des autres bâtiments fraternisent à leur tour... Pour un peu, Eisenstein placerait la révolution d'Octobre en 1905! Mais ce n'est pas la leçon d'histoire qui me dérange, simplement le fait qu'après le climax foudroyant de la scène des escaliers, il s'embourbe dans la figure imposée de propagande. Et son choix de privilégier la masse au détriment de l'individu dessert à mon sens le film qui devient un catalogue de scènes sans relief, avant que le montage ne s'emballe enfin pour la scène des escaliers d'Odessa, certes proprement géniale à elle toute seule...

Mais six minutes de génie peuvent-elles rendre un film aussi indiscutable?

Au final, je continue à refuser à ce film son statut poussiéreux, qui du reste ne lui rend pas justice... Mais si Le cuirassé Potemkine (Pas plus à mon avis que Citizen Kane) n'est définitivement pas pour moi ce soit-disant "meilleur film du monde" dont on nous rabâche les oreilles, ce n'est pas parce qu'il serait mauvais, c'est tout simplement parce qu'il n'y a pas lieu d'élire un film de cette façon... Ce dessert bien sûr les autres productions, in fine ça dessert le film lui-même, et ça dessert l'art cinématographique dans son ensemble. Ce film de propagande est aujourd'hui un objet imparfait, un film de transition d'un cinéaste qui avait goûté à la liberté, et est maintenant, même s'il ne le sait pas encore, pris au piège de la propagande d'un état qui va bientôt devoir cesser de se pencher sur le passé glorieux de la révolution pour essayer de chanter les louanges de la réussite Soviétique.

Et Eisenstein, qui va devoir à son tour faire des publicités pour les tracteurs, sera en première ligne...

 

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Published by François Massarelli - dans 1925 Muet Eisenstein Demain, nous serons des milliers *