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27 décembre 2016 2 27 /12 /décembre /2016 09:32

1897: On découvre de l'or en Alaska, dans la région du Klondike. La nouvelle se répand par la presse dans tous les Etats-Unis, et nous faisons la connaissance des protagonistes de l'épopée, des plus rompus à l'aventure, jusqu'aux obscurs baroudeurs novices. Une fois arrivés en Alaska, les ennuis vont commencer, certains vont abandonner, les uns seront déçus, et les autres... seront bien peu nombreux. En particulier, on s'intéresse à Jack Locasto (Harry Carey), l'un des premiers pionniers à avoir répandu la nouvelle, qui a une fâcheuse manie de s'approprier les exploitations, mais aussi les femmes des autres; et parmi les victimes du bandit, Berna (Dolores Del Rio, venue avec son grand père qui n'a pas survécu au voyage, a rencontré Larry (Ralph Forbes) mais celui-ci associé avec Jim (Tully Marshall, toujours dans les gros coups!!) et Lars (Karl Dane), semble plus préoccupé par l'or que par sa relation avec la jeune femme. Et d'autres, plein d'autres...

Ca peut paraître étonnant, de prime abord, de voir l'élégant metteur en scène de The flesh and the devil (1927) et Anna Karenina (1935) aux commandes d'un grand film d'aventures épique, tourné dans des conditions de danger telles qu'il y aurait eu, selon la légende, des morts parmi l'équipe technique... Ce serait oublier le parcours surprenant d'un homme qui s'intéressait à tous les aspects du cinéma, et dont le style policé et visuellement inventif savait occasionnellement s'adapter à toutes les conditions, qu'il soit en studio, ou plus rarement en extérieurs: parmi ses premières armes, Brown avait en particulier pris les commandes du Dernier des Mohicans (1920) de Maurice Tourneur, lorsque ce dernier était tombé malade, et ce n'est en aucun cas un tournage fait en studio! Mais Brown n'était pas Van Dyke, et un certain nombre des passages les plus spectaculaires ont été l'occasion pour la MGM de tester des effets spéciaux... Encore rudimentaires, les séquences de descente des rapides par exemple, sont un peu limite. Par contre les effets expérimentés lors du tournage de Ben Hur (La destruction de bâtiments) sont mis à contribution avec efficacité pour figurer cette fois des avalanches...

Le film est divisé en deux, d'une façon inédite: la première partie, comme on dit aujourd'hui, serait un film "choral", dans lequel on fait connaissance avec tous les protagonistes les uns après les autres, et elle fournit beaucoup d'humour tout en nous habituant à chacun des personnages. la deuxième, recentrée faute de combattants autour de Ralph, Berna, Lars, Jim et Locasto, ressort du mélodrame classique. Mais du début à la fin, ce qui frappe, c'est le réalisme des séquences... le fait, comme le souligne Leonard Maltin, qu'on puisse presque sentir l'effet du blizzard. Et pour cause: une partie du tournage s'est déroulée en Alaska, et Brown a du se résoudre à faire ce que Chaplin s'était refusé à faire: contrairement à l'acteur-metteur en scène de The Gold Rush, qui avait tourné le passage de Chilkoot au nord de la Californie, Brown a reçu de la MGM la mission de le tourner sur les lieux même... Ce qui est hallucinant à voir. Le cinéma montre ici finalement les limites de la recréation: on VOIT que lorsque certains personnages se plaignent (Un gamin, en particulier, forcé de prendre un bain réfrigéré de pieds pour le passage d'une rivière) des conditions, c'est parfaitement authentique! Le film est formidable, mais il ne fait sans doute pas trop creuser ce type d'informations. Quoi qu'il en soit, en dépit de l'indéniable réussite du film, Brown détestait en parler.

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Published by François Massarelli - dans Muet Clarence Brown 1928 *
21 décembre 2016 3 21 /12 /décembre /2016 11:06

Le dernier long métrage muet du metteur en scène d'Un chapeau de paille d'Italie naît clairement du succès de ce dernier film, et la compagnie Albatros et le metteur en scène ont tout naturellement choisi de rééditer l'expérience en retournant à la même source: le théâtre de boulevard d'Eugène Labiche, mais cette fois il met moins l'accent sur l'époque comme il l'avait fait pour son film précédent, pour se concentrer sur la situation et les personnages. 

Ceux-ci, les deux timides du titre, sont respectivement un jeune avocat débutant et maladroit, Frémissin (Pierre Batcheff), éperdument amoureux de Cécile (Véra Flory), une femme à laquelle il lui est fort difficile d'adresser la parole, et Thibaudier (Maurice de Féraudy), le père de la jeune dame en question. Lui aussi a des soucis de communication, et il est fort embarrassé de choisir entre un jeune homme qui ne lui inspire pas grand chose, mais que sa fille aime, et un coureur de dot sans scrupules, Garadoux (Jim Gérald), mais qui l'intimide sérieusement voire lui fait peur. Et pour compliquer le tout, Garadoux a reconnu Frémission comme l'avocat minable qui l'a envoyé en prison suite à une regrettable erreur de jeunesse: il a battu sa femme. Pour Garadoux, tous les moyens sont bons pour éloigner Frémissin avant qu'il ne le reconnaisse et ne fasse capoter tous ses plans d'avenir...

Le film commence pr une mémorable scène, dans laquelle se joue l'avenir de Garadoux: il rentre chez lui et attaque son épouse de façon fort brutale... C'est en fait un flash-back, l'histoire est racontée par l'avocat général dans son réquisitoire contre le prévenu. Frémissin va bénéficier de la même attention du metteur en scène, et son flash-back à lui va bien sur partir dans une direction totalement différente... avant de dégénérer suite à l'intervention d'un animal inattendu: une souris qui sème la panique dans le tribunal. Ce début réjouissant est rendu encore plus drôle par les interprétations contrastées de Jim Gerald (Un excellent acteur... du muet.dommage que sa voix n'ait jamais reflété le talent versatile mais visuel de ce comédien!) et de Pierre Batcheff. Clair qui commence son fil sur les chapeaux de roue, va rééditer l'exploit à la fin en utilisant cette fois pour ses plaidoiries contradictoires des photos, et un split-screen qui là aussi va partir dans tous les sens. C'est cette inventivité fabuleuse qui fait tant défaut au cinéma Français muet (On se méfiait des "effets", n'est-ce-pas, ce n'est pas "artistique"... Les guillemets sont d'époque), et qui détache les films de René Clair, mais aussi les films de l'Albatros, du reste de la production... Mais pas que.

Car si j'admire aussi bien Un chapeau de paille d'Italie que La proie du vent, les deux autres productions Albatros (Je mets de côté La tour, qui est un très court métrage) du metteur en scène, force est de constater que ce film possède un atout de taille dans la personne de Pierre Batcheff, inspiré à dose égale de deux comédiens dont il y a fort à parier que Clair les vénérait, car il avait bon goût: Lloyd et Keaton. Et c'est largement sous le parrainage de ces deux acteurs-cinéastes que se place le metteur en scène ici, pour un film qui se moque gentiment mais avec finesse des avocats, et des moeurs corsetées d'une époque révolue durant laquelle il fallait passer par les adultes pour pouvoir s'aimer. Les scènes bucoliques entre Pierre Batcheff et Véra Flory, la façon aussi dont les enfants, observateurs innocents et extérieurs à l'action, se mêlent pourtant de la partie, le sens rigoureux de la composition, allié à un découpage strict, achèvent de mener le film vers la réussite. Et bien sur, pas le succès... 

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Published by François Massarelli - dans René Clair Albatros Muet Comédie 1928
18 décembre 2016 7 18 /12 /décembre /2016 18:36

Marcel L'herbier n'avait peur de rien et encore moins du ridicule. C'est simple: il suffit de se pencher sur n'importe lequel de ses films muets pour s'en rendre compte. Seulement à tort ou à raison, il habitait ses oeuvres, il se mettait tout entier derrière chaque scène, chaque plan, et se donnait corps et âme. C'est déjà un signe de forte respectabilité, qui fait de lui l'égal d'un Stroheim, d'un Vidor ou d'un Gance... quand ses films sont réussis. Et outre le splendide Feu Mathias Pascal où L'Herbier fait sienne l'ironie de Pirandello en y ajoutant son sens hallucinant du visuel, et laisse Ivan Mosjoukine faire montre de son talent exceptionnel, L'argent est 'un de ces films dans lequel un metteur en scène qui ose tout oser obtient des résultats uniques, brillants et inoubliables...

C'est irracontable: il y est tellement question de spéculation, que le fonds exact des malversations, transactions, coups fourrés et trahisons me semble, après plusieurs visionnage, tout bonnement incompréhensible. Peu importe d'ailleurs: dans ce film adapté plus ou moins de Zola mais transposé dans le Paris boursier de 1928, le metteur en scène nous montre un arroseur arrosé, un de ces hommes qui croit être au-dessus de tout, et posséder tout le monde. Il va jouer, beaucoup gagner, spécule, tenter de s'approprier les êtres, et finalement perdre... mais pas pour longtemps. L'Herbier lui impose surtout ses semblables, et à Saccard (PIerre Alcover), le banquier sans scrupules, il ajoute Gunderman, (Alfred Abel) un homme qui prend ses distances et qui se réfugie lui derrière un style moins carnassier... avec d'excellents résultats. On verra aussi la Sandorf (Brigitte Helm), une dame qui règle les élans de son coeur sur les comptes en banque des prétendants, et bien d'autres. Contrairement au Saccard de Zola qui montrait quelques penchants antisémites chez celui qui n'avait pas encore écrit J'accuse, celui de L'Herbier est surtout un enfant de son siècle, un homme qui a choisi une voie dictée par les dieux de la bourse. Sandorf et Gunderman, chacun avec sa manière (Froide et efféminée chez Gunderman, féline et calculatrice chez Sandorf) lui ressemblent beaucoup.

Mais le petit peuple de la bourse est une faune dans laquelle on trouve de tout, et on y trouve aussi des gens qui se sont perdus en route: ainsi les Hamelin donnent ils un angle d'approche intéressant, qui renvoie qui plus est à l'actualité: Jacques Hamelin (Henry Victor) est un aviateur doublé d'un home d'affaires, qui cherche un financement. Saccard va spéculer sur le héros et mettre tout ce petit monde en danger, et surtout il va essayer de s'approprier Madame Hamelin (Marie Glory) en l'absence de son mari. Une séquence, filmée au plus près des corps, nous montre une tentative de viol d'une violence rare...

Outre le jeu des acteurs, totalement irréprochable (Et à la liste ci-dessus il faudrait ajouter Alexandre MIhalesco, Yvette Guibert, Antonin Artaud et Jules Berry, excusez du peu) c'est bien sur la mise en scène enfiévrée, faite de plans mouvants, L'Herbier ayant tout fait pour bouger ses caméras dans tous les sens; on pense souvent au Dernier des hommes, pour situer, mais le metteur en scène ajoute un angle inattendu: à Murnau, démiurge de l'image, il répond par une sorte de détournement du style documentaire. Il construit des décors intrigants, habités par ses acteurs et sa figuration, et place sa caméra au milieu, en captant le plus souvent l'action centrale à travers le reste: il en ressort un fourmillement, une vie intérieure rare dans un film Français de l'époque. Et comment ne pas penser en voyant ces cercles boursiers vus d'en haut, avec ce grouillement des personnes, à une fécondation bizarre, ou pour le moins à une expérience délirante? L'argent est un joyau vénéneux, un film qui se mérite, le couronnement de la carrière muette de son auteur.

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Published by François Massarelli - dans 1928 Marcel L'Herbier Muet **
20 août 2016 6 20 /08 /août /2016 08:43

A en croire les historiens du cinéma, c'est en voyant ce film que Georg Wilhelm Pabst eut la révélation de sa vie, et décidé d'engager sur-le-champ Louise Brooks; peut-être fut-il étonné de sa réponse positive mais le fait est que les studios (Et bien sûr la Paramount, maison-mère de l'actrice), ne savaient pas quoi faire d'elle, et c'est beaucoup plus d'un statut de starlette qu'elle disposait, d'autant qu'elle est ici détachée de son studio, et prêtée à la Fox, pour interpréter, eh bien, pas grand chose de plus qu'une plante verte... Tout ceci étant rappelé, non pour être désagréable, mais bien pour tenter de remettre les pendules à l'heure: Brooks, aujourd'hui adulée à juste titre par une poignée de dingos de par le monde, n'était absolument pas une star interplanétaire à l'heure de ses plus grandes contributions au cinéma, un art dans lequel elle n'a presque jamais vraiment percé...

Cela étant dit, les vraies vedettes de A girl in every port, ce sont bien sur les deux acteurs qui en interprètent les héros: Victor McLaglen est 'interprète de "Spike" Madden, un marin qui se satisfait d'une situation intéressante: il a, selon l'expression consacrée, "une fille dans chaque port", à Amsterdam, Rio, Mexico... Sauf que d'une part, le temps passe, et certaines se sont mariées et ont eu des enfants, ce qui n'arrange pas ses affaires. Et d'autre part, partout où il va, il se rend compte qu'il partage ses conquêtes avec un mystérieux marin, un serial dragueur, le nommé Salami (Robert Armstrong). Lors d'une bagarre, les deux fraternisent, sympathisent, et deviennent les meilleurs amis du monde. Entre alors en scène Marie (Louise Brooks), une Américaine exilée à Marseille. Spike tombe fou amoureux, et envisage de s'installer avec elle une bonne fois pour toutes, mais Salami qui connaît déjà la jeune femme sait qu'elle en a après son argent. Comment le lui dire?

C'est une comédie, qui naît de l'immense popularité de McLaglen et de ses personnages d'aventurier bourru, suite à l'immense succès de What price glory? (1926) de Raoul Walsh. D'une certaine façon, le jeune Howard Hawks, qui avait tourné une poignée de films pour la Fox, avait pour mission de faire bouillir la marmite, ce qui permettait à William Fox de financer ses projets dispendieux et artistiques: pour un Fazil, un Paid to love, combien de mètres de pellicule de Sunrise, ou de Street angel? Le pari de Fox, c'était de faire cohabiter un cinéma d'auteur exigeant et prestigieux dont il pensait qu'il finirait par payer, et un cinéma populaire et distinctif, soit différent de celui de la MGM, de la Paramount ou de la Warner... Il a perdu, et c'est dommage, mais il n'en reste pas moins que face à ce film, on est plutôt mitigé... Du reste, son (Désormais) principal argument de vente n'arrive qu'en deuxième moitié, et on reste bien fermement ancré dans la convention. C'est un flm d'hommes, qui fait passer la camaraderie entre marins avant tout, comme Hawks le fera pour les aviateurs, les gangsters, les cow-boys... On s'y saoule, on y bourre les pifs. Ca détend!

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Published by François Massarelli - dans Howard Hawks 1928 Muet Comédie Louise Brooks **
1 mai 2016 7 01 /05 /mai /2016 16:05

En 1918, sur le front Français, une auberge sert de QG et de dortoir à une escadrille de la RAF. Jeannie, la patronne (Colleen Moore), est comme une vraie mère pour les jeunes pilotes, et souffre de devoir aussi souvent en voir revenir moins nombreux de chaque patrouille. Un jour, le capitaine Blythe, beau comme Gary Cooper, vient s'installer, et bien sur, ils tombent amoureux. Le matin d'un départ de la patrouille, Jeannie a un affreux pressentiment, mais le sens du devoir l'emporte...

Bien construit, ce film a tout du mélodrame classique, et on se doute que le succès de Seventh Heaven, de Borzage, n'a pu qu'influencer la First National à se lancer à son tour dans le mélo sublimé, avec final quasi fantastique. mais George Fitzmaurice n'est pas Frank Borzage. Donc, si on apprécie de voir une première partie essentiellement composée de comédie, un passage qui rend bien l'évolution de ce qui devient vite une histoire d'amour, il manque la conviction, voire l'abandon de ses acteurs, et le film reste attachant certes, mais pas aussi absolu que pouvaient l'être les films Fox de Borzage. Colleen Moore et Gary Cooper, cela dit, sont deux raisons suffisantes de voir et d'apprécier le film. Cooper était un jeune qui montait à l'époque, mais sa (délicieuse) partenaire était l'une des stars du moment...

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Published by François Massarelli - dans Muet 1928 Première guerre mondiale Gary Cooper *
25 mars 2016 5 25 /03 /mars /2016 19:17

Après le triangle, le rectangle: Shooting stars racontait une intrigue amoureuse qui tournait mal, sans doute essentiellement à cause de la nature capricieuse d'une actrice trop gâtée... Et située dans le milieu du cinéma, l'histoire racontait des événements situés sur les lieux de travail des protagonistes: cette dimension est non seulement présente à nouveau dans Underground, elle est essentielle au film (Et on la retrouvera aussi dans A cottage on Dartmoor, le dernier film muet d'Asquith): les quatre personnages principaux de ce film très Londonien sont, en effet, identifiés dans le générique non seulement par leur nom, mais aussi leur métier. Kate et Nell sont respectivement couturière et vendeuse, Bill est contrôleur dans le métro, et Bert travaille à la fameuse centrale de Battersea.

Le film repose sur deux rencontres dans le métro: une jeune femme, Nell (Elissa Landi) se fait successivement importuner par un sale type, Bert (Cyril McLaglen) puis rencontre un employé du métro, BIll (Brian Aherne) qui va la séduire par sa gentillesse. Le problème, c'est que le premier a décidé qu'elle lui appartiendrait coûte que coûte, et va mêler à son corps défendant sa maîtresse, Kate (Norah Baring) à laquelle il a promis la lune...

Le Londres de la fin des années 20 compose un théâtre parfait pour le mélo: moderne, industriel et terriblement urbain. Mais ce n'est pas que du mélo, et il y a un sens de la comédie chez Asquith (C'était déjà la cas dans Shooting stars qui dans le genre peut largement rivaliser avec des Keaton et des Lloyd, tout en étant une tragédie!): le metteur en scène sait à la fois user de son don d'observation, et profiter des ses décors pour installer une ambiance d'un réalisme saisissant. Et il aime les gens, ça se voit tout de suite: la scène d'ouverture dans le métro fait beaucoup penser à Lloyd (Speedy, bien sur), mais il y a peu de méchanceté dans l'étalage de ces vies volées, qu'on jurerait toutes vraies.

Asquith, un socialiste déclaré à l'époque, s'efforce de nous montrer ce que le cinéma a rarement montré alors: des gens qui travaillent, qui vivent et qui tentent de faire attention à leurs fins de mois, comme dans les meilleurs Hitchcock Anglais... Lorsqu'on aperçoit un chapeau haut de forme, c'est presque un accident, tant les protagonistes portent plutôt la casquette! Si Underground est moins démonstratif que Shooting stars, c'est sans doute parce qu'il a fallu tourner dans des lieux authentiques, dont le métro Londonien. N'empêche, c'est là encore un tour de force! Et puis le film prend son temps avant d'asséner un suspense fantastique dans une série de scènes qui n'ont que peu d'équivalent... Mais l'ombre de Metropolis plane avec insistance sur Underground: ce qui rappelle à toutes fins utiles que François Truffaut qui a un jour dit qu'il était absurde de parler de cinéma Anglais tant ça lui semblait antinomique d'associer ce nom et cet adjectif, se fourrait le doigt dans l'oeil...

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Published by François Massarelli - dans Anthony Asquith Muet 1928 **
4 mars 2016 5 04 /03 /mars /2016 18:50

Dernier des films muets disponibles de Sternberg, Docks of New York fait partie de ces nombreux films passés inaperçus, justement parce qu'ils étaient muets, à l'époque ou on allait voir n'importe quoi du moment qu'on y parle. Et comme beaucoup de films de cette miraculeuse année, il est devenu un classique. A voir pour la poésie crapuleuse, peuplée et fêtarde, de ces bouges portuaires, pour l'éclosion d'une incroyable histoire d'amour entre un gros baraqué et une fragile petite dame suicidaire, et bien sur pour la science de l'image qui transforme, comme dans les autres muets de Sternberg, absolument tous les plans en des photographies sublimes.

George Bancroft y incarne Bill Roberts, un soutier, bien décidé à prendre du bon temps pour son seul jour à terre. En route pour un bar à marins qu'il connait, il sauve une jeune femme de la noyade, qui s'était délibérément jetée à l'eau: c'est Betty Compson, qui incarne Mae. Son prénom n'est connu que pour un intertitre qui est situé vers la fin du film, mais la jeune femme va promener son spleen du début à la fin de l'intrigue, partagée entre trois sentiments difficilement compatibles: une véritable reconnaissance pour Bill, non parce qu'il l'a sauvée, mais bien parce qu'il lui témoignera de l'intérêt; ensuite, elle manifeste une méfiance à l'égard de tout et tous, en particulier Bill! Celui-ci prétend vouloir se marier avec elle sur le champ, ça ressemble surtout à un rituel sexuel plus qu'autre chose et elle n'est pas dupe... Le pasteur qui fait l'office (Gustav Von Seyffertitz) non plus, du reste. Le troisième de ces sentiments, c'est une certaine envie de croire en une chance, ce qui lui fait tenter de voir au-delà des apparences, un futur possible avec Bill. Aussi, quand celui-ci part le lendemain matin, elle manifeste une certaine tendresse... avant de le jeter dehors sans ménagements!

Le film est construit sur deux journées, et peu d'ellipses s'y retrouvent. La principale est la nuit d'amour, qu'on devine torride: Quand Bill se lève, la jeune femme reste à dormir au lit, et il cherche dans sa poche de l'argent. il laisse un billet sur la table de nuit, puis se ravise... et, l'air admiratif, en ajoute un deuxième! Le film ne prend pas de gants avec le milieu qu'il nous dépeint... On est dans un film d'inspiration très européenne. Et au fait, c'est intéressant de constater qu'à l'approche du parlant, de nombreux films à vocation "artistique" se sont tournés vers New York: celui-ci est donc dans une catégorie qui inclut également Speedy d'Harold Lloyd, The Crowd de Vidor, et Lonesome de Fejos. Pourtant, hormis quelques plans quasi-documentaires d'entrée ou de sorties de bateaux dans le port, tout le film ou presque se passe sur les docks, dans les chambres situées dans les environs du bar fréquenté par tous ces gens. Le mariage qui y a lieu est une scène fabuleuse, dans laquelle la poésie la plus inattendue s'installe dans un lieu qui n'y est pourtant pas propice... Les matelots ivres y dansent avec les filles, et Bill y séduit, à sa façon, Mae, avant de rendre la décision (Sans vraiment la consulter) de l'épouser. Et la volonté tranquille du marin, certes éméché, finit par la persuader de ne pas trop s'y opposer... mais la conscience veille: Olga Baclanova incarne dans ce film un personnage extraordinaire de fille qui a du faire face à la faillite d'un mariage avec un homme de la mer, et elle prévient les deux amoureux d'un soir qu'ils font une bêtise.

Pourtant le film, qui commence presque par une scène dans laquelle une femme se jette à l'eau, est aussi et surtout la naissance d'un amour. Un amour qui passera par des gestes tendres, des actes simples mais clairs dans leur signification, et culminera dans une scène finale, celle d'un autre être humain, Bill cette fois, qui se jette à l'eau, aussi bien pour de vrai, que symboliquement (Naissance de l'amour, enfin pour lui, du moins prise de conscience de ses sentiments), qu'au figuré: il se "jette à l'eau", et va enfin assumer d'être marié. Supérieurement photographié par Arthur Rosson qui doit composer des images et régler des lumières pour le metteur en scène le plus doué en ces domaines, et s'en tire avec brio, The Docks of New York est une merveille un film qui ne vous propose rien d'autres que ce qu'il vous montre, et qui vous le montre avec une poésie à tomber par terre. Pourtant vous ne vous ferez pas mal.

 

The docks of New York (Josef Von Sternberg, 1928)
The docks of New York (Josef Von Sternberg, 1928)
The docks of New York (Josef Von Sternberg, 1928)
The docks of New York (Josef Von Sternberg, 1928)
The docks of New York (Josef Von Sternberg, 1928)
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Published by François Massarelli - dans Muet 1928 Josef Von Sternberg Criterion ** Betty Compson
29 février 2016 1 29 /02 /février /2016 16:23

Jonas Sternberg, pas plus Von que moi, savait ce que le déguisement, ou son équivalent l'uniforme, peuvent faire à un homme. Jannings, vedette Allemande du film de Murnau Le dernier des hommes, qui traitait précisément des effets de la perte d'un uniforme sur un vieil homme, le savait aussi. Cette fable noire et souvent tragique est basée sur l'industrie de l'illusion à Hollywood; un réalisateur voit arriver un jour sur son film un figurant qui n'est autre que l'homme qui l'a arrêté en Russie, en pleine révolution. L'un et l'autre ont aimé la même femme, et le réalisateur va se repaître de l'inversion des rôles: il est désormais en position de force. L'un des premiers films majeurs basé sur un flash-back, The last command est aussi un chef d'oeuvre tout court, absolument envoûtant.

L'histoire commence à Hollywood en 1928, une première façon de brouiller les pistes. L'action principale est concentrée sur une journée... Un réalisateur d'origine Russe, Leo Andreyev (William Powell) prépare un film sur la Russie, et a besoin de figurants qui fassent aussi Slaves que possible. On est dans l'univers des Stroheim, des Sternberg aussi, ces réalisateurs démiurges qui poussaient en apparence le bouchon de l'ultra-réalisme ou de l'illusion aussi loin que possible pour arriver le plus souvent sur le baroque le plus absolu. Andreyev est un homme important, ses assistants sont des yes-men, et ça finit par l'ennuyer: l'expression qui se lit sur son visage devant l'armée de briquets tendus par ses subordonnées lorsqu'il sort une cigarette de son étui est sans équivoque... Parmi les photos de figurants et d'acteurs de second plan qu'il examine, Andreyev repère une tête connue, et demande à ce qu'on convoque l'acteur: c'est Serge Alexandre (Emil Jannings), un vieil homme un peu lent, dont le tremblement de tête est permanent, à la grande irritation des gens qui travaillent avec lui. Il vit chichement dans une de ces innombrables pensions d'artistes qui peuplent le vieux Los Angeles, et va se rendre à son rendez-vous. Imperceptiblement, le film est passé d'un de ses personnages principaux à l'autre...

C'est durant la phase de maquillage que le personnage de Serge Alexandre se révèle. Il est fort différent des autres acteurs et figurants, qui braillent, jurent, s'invectivent. Lui est posé, et presque absent, lent dans ses gestes, et... hanté. Il sort de sa veste un paquet qui contient une médaille, qu'il accroche ensuite à son uniforme. Mais les autres se moquent de lui et de son air hagard, et il explique que son bijou lui a été donné par le Tsar lui-même. Ce qui n'arrange rien, bien sur... On lui fait remarquer que son tremblement est irritant, il répond qu'il a subi un choc, et qu'il n'y peut rien.

Est-ce la médaille, ou le traumatisme d'être moqué et incompris, ou le décalage entre lui et les hommes qui l'entourent, tous issus d'un milieu populaire, ou tout simplement le fait d'avoir face à lui un miroir qui lui renvoie une image piteuse de lui-même? Quoi qu'il en soit, le flash-back qui représente le coeur du film est situé à cet instant précis, et va se dérouler sans interruption pour les quarante minutes suivantes. 1917: Serge Alexandre est un général important, il est l'un des cousins du Tsar, et il est en charge d'une troupe importante. Il doit aussi veiller à la contestation qui enfle, entre les remous des agitateurs communistes civils, et la grogne des soldats engagés dans une guerre dont ils ne veulent décidément pas... Et en prime, il en a assez de devoir jouer au petit soldat pour le plaisir des huiles qui viennent de la capitale, ainsi doit-il mettre ses soldats, par ailleurs engagés dans un conflit crucial, en rangs d'oignon pour le contentement de son cousin le Tsar qui vient les passer en revue. Or, le général sait qu'il n'y pas pas de temps à perdre, si la guerre est perdue, ce sera la révolution, et le chaos. Bref, pour un soldat de la vieille aristocratie blanche, Serge Alexandre est un homme évolué, fin et surprenant... Et en ce jour, il accueille un certain nombre d'agitateurs ou supposés tels, parmi lesquels Leo Andreyev, et sa maîtresse la belle Natalia Dabrova (Evelyn Brent). Acteurs, ils ont été appréhendés parce qu'ils sont surtout soupçonnés de prêcher ouvertement la révolution. Andreyev est jeté en cellule avant d'être déporté vers l'Est, et Serge Alexandre garde littéralement Natalia pour lui. Ce sera à la fois sa perte et son salut, car entre la belle révolutionnaire mystérieuse et le vieux général blanc, le coup de foudre sera spectaculaire...

On attendait de cet extraordinaire flash-back, qui nous amène par le cinéma d'une représentation des coulisses de l'usine à rêves, à une reconstitution magnifiquement plastique de la Russie confrontée à l'urgence dramatique de 1917, une confrontation entre le révolutionnaire ombrageux, et le général Russe blanc. Il n'en sera rien, pas plus que dans leur rencontre sur le plateau, l'un devenu metteur en scène, l'autre figurant et moins que rien, dans une inversion radicale des rôles. D'une certaine façon, Sternberg nous donne suffisamment d'indices pour nous indiquer qu'ils sont un seul et même homme, ou en tout cas similaires, mais à des moments différents., Si confrontation il y a, c'est essentiellement entre le général et la femme, qui vont s'aimer dans des fulgurances aussi délirantes que ne sont les circonstances. Et ce qui amènerait éventuellement les deux hommes de 1928, derniers survivants du drame qui s'est joué en Russie, à un conflit, c'est plus l'image de la femme et des circonstances dans lesquelles elle a été perdue, que la différence d'opinions. Et le vieux général, auquel son désormais supérieur donne une mission, celle de s'incarner lui-même dans une reconstitution du choc frontal qu'il a eu avec la révolution onze années auparavant, va s'acquitter de sa tâche avec une telle fougue, une telle énergie du désespoir, une telle passion, que... Non, il va falloir le voir, je ne peux vous le révéler. Disons que dans le Hollywood du film, plus vrai que le vrai, reconstitué avec ironie et rigueur par Sternberg (qui s'est représenté dans plusieurs personnages, ici, c'est évident), on s'en souviendra du passage de Serge Alexandre, l'obscur figurant qui tenait tant à mettre ses médailles au bon endroit... Un grand acteur, ça oui. Même plus: un grand homme, tout bonnement. Comme Jannings, dont ceci est l'unique film Américain survivant, et franchement, c'est dommage qu'on ne puisse désormais mettre la main sur aucun des autres, celui-ci est hallucinant.

 

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Published by François Massarelli - dans 1928 Josef Von Sternberg Muet Criterion **
8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 16:24

Sorti sous le titre Sexes enchaînés en France, on connait ce film sous le titre alternatif de L'enlisement. Ce dernier traduit bien l'impression d'un couple qui s'enfonce dans la vase d'une loi inadaptée, puisque le film a un message: il entend dénoncer la situation dans laquelle les prisonnier de longue durée et leurs conjoints se trouvent, et notamment la frustration affective et sexuelle des uns et des autres. On sait la grande tolérance des écrans Allemands et Scandinaves à l'époque du muet en matière de sexualité, mais on ne s'attendait pas à une telle franchise dans la peinture du parcours d'un prisonnier qui est tellement en manque d'affection qu'il va développer une relation homosexuelle dans sa cellule, et du reste il faut croire que la censure non plus, puisque les Allemands n'ont semble-t-il jamais vu la version intégrale du film... Qui a survécu grâce à une copie d'exploitation Française (Le film est sorti en France en 1932, probablement dans les circuits de film d'art).

Le film conte les aventures d'un couple: Franz Sommer (Dieterle), ingénieur à la recherche d'une situation stable, désespère de voir son épouse Helene (Mary Johnson) commencer à travailler dans un restaurant; à servir des clients qui ne sont pas toujours respectueux avec elle. Lors d'une altercation, il blesse grièvement un homme, qui succombera vite à ses blessures. Sommer est donc condamné à trois ans de prison... Très vite, l'absence de l'autre va jouer des tours aussi bien à Franz qu'à Helene. Cette dernière va brièvement trouver refuge dans les bras de son bienfaiteur, l'industriel Steinau (Gunnar Tolnaes) qui lui est venu en aide au moment de l'incarcération de Franz, et ce dernier cède aux avances d'un prisonnier, Alfred (Heinz Heinrich Von Twardowski). La culpabilité qui s'ensuivra pour l'un comme pour l'autre va faire des ravages...

Avec son intrigue classique, ses audaces et sa mise en scène extraordinairement riche, le film a la réputation d'être le meilleur des muets de Dieterle. Celui-ci se joue de l'aspect "message" en confiant à certains personnages (Steinau, Helene) le soin de militer pour une plus grande souplesse dans l'application de la loi, et ne parasite jamais l'intrigue profondément humaine, ce qui donne encore plus de poids aux deux audaces fondamentales du film: d'une part, la façon dont on y aborde la sexualité, représentée comme un élément vitale de la complicité dans le couple ou dans l'équilibre d'un homme ou d'une femme; d'autre part, l'inévitable recherche d'une redéfinition personnelle de sa propre sexualité par Franz débouche sur un sentiment de culpabilité non parce qu'il a trahi la société en s'adonnant à des "caresses contre nature", le fameux euphémisme passe-partout, mais tout simplement parce qu'il a trahi son épouse. L'aventure avec Alfred est ici vécue comme un adultère pur et simple, et n'aurait rien changé si Alfred avait été une femme. Et justement, Twardowski joue ce dernier personnage avec une grande pudeur, et sans en exagérer le comportement, une gageure en cette époque! Paradoxalement, ce film gonflé est l'un des derniers films Allemands d'un metteur en scène surdoué, qui n'allait pas tarder à devenir l'un des magiciens des studios Warner, aux côté de Wellman et Curtiz. Comme quoi Max Reinhardt, Paul Leni et F.W. Murnau, avec lesquels il avait collaboré, pouvaient mener à tout.

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Published by François Massarelli - dans William Dieterle Muet 1928 Allemagne *
28 décembre 2014 7 28 /12 /décembre /2014 16:46

Léon Poirier était un homme de traditions, dirons-nous. Elevé dans le cadre d'une institution privée rigoriste, il est devenu régisseur de théâtre puis est passé à la demande de Léon Gaumont à la réalisation de films en 1913, lorsque Poirier vient d'avoir un grave accident qui l'éloigne de ses théâtres. Il tourne cinq films avant de s'engager (Il avait été exempté en raison de son accident) dans l'artillerie. A ce titre, il participera aux combats autour de Verdun... Dans les années 20, il s'oriente vers un nouveau cinéma, proche du documentaire, et éloigné des studios. Il tourne notamment en décors naturels La brière, une fiction d'après un autre Léon, Daudet celui-là: pas vraiment un démocrate, mais n'anticipons pas... Après un autre film ambitieux, La croisière noire (Documentaire sur un périple mi-colonialiste, mi-publicitaire organisé par Citroën en Afrique), Poirier décide de fournir sa vision d'une commémoration de la Grande Guerre (Celle qu'on n'appelait pas encore Première guerre mondiale...) afin de coïncider avec le dixième anniversaire de l'armistice. Ne faisant rien comme tout le monde, il va réaliser un film impressionnant, ambitieux, et... profondément humaniste. Bien sûr il va aussi laisser par endroit libre cours à sa vision patriotique des choses, mais il va aussi et surtout donner la parole à l'ennemi, et ne jamais céder à la tentation de représenter les forces Allemandes sous le visage d'ogres assoiffés de sang, comme c'était l'usage en France. Cela lui sera d'ailleurs reproché...

Verdun, visions d'histoire n'est pas un documentaire, ni une fiction classique. S'il fallait trouver à le comparer, le seul titre qui me vienne à l'esprit serait The longest day (1962), né comme Verdun de la vision d'un seul homme, Darryl F. Zanuck, et qui retraçait l'histoire du débarquement à travers ses petites histoires, en adoptant les points de vue de la population, de la Résistance, des forces alliées, qu'elles soient Américaines, Anglaises ou Française, et bien sûr des Allemands. Poirier, qui a divisé son film en trois parties (Trois "visions", pour reprendre le terme utilisé par le cinéaste dans son découpage), a choisi des "types " de personnages, affublés le plus souvent d'étiquettes plus que de noms: on a donc le "soldat Français", le "fils", "l'intellectuel", la "fille", mais aussi "le soldat Allemand", ou le "Maréchal", un vieil officier Prussien qui tire les ficelles, interprété par Maurice Schutz. Et le cinéaste ne se cantonne pas à des prises de vue du côté Français. Il situe son tournage sur les lieux même de l'action, entre Verdun et Douaumont, là ou entre février et décembre 1916 les forces Allemandes ont centré leur avance, jouant leur va-tout pour trouver la voie vers Paris à travers la vallée de la Meuse.

La première partie, La force, est surtout consacrée à un état des lieux, des forces en présence, mais aussi du moral: moral de l'arrière (Une famille Parisienne attend la suite des évènements, en confiance; un de ses enfants est engagé sur le conflit, l'autre va s'y rendre), moral des troupes (Deux soldats discutent de ce que les civils savent ou ne savent pas), puis état des lieux à Verdun dont les habitants fuient par dizaines. Le choc est imminent, mais Poirier joue plus sur l'aspect solennel que sur le suspense. Le deuxième, L'enfer, retrace les batailles décisives: Douaumont, Vaux, puis l'avancée vers la ville de Verdun. Le cinéaste situe son action au plus près des combats, à hauteur de poilu, et il a fait revenir des protagonistes de laction pour leur fairerejouer les batailles sur les lieux même. Un pari gonflé, mais qui paie par son réalisme. La troisième partie enfin, Le Destin, conte la reprise en mains de la région par les troupes alliées, et la reddition des Allemands. La leçon d'histoire globale, bien menée pais un peu trop riche pour qui consulte le film près d'un siècle plus tard, est accompagnée de scènes qui font mouche: la bataille de Vaux, avec ses condictions hallucinantes pour les soldats Français, est vue par les deux côtés, y compris dans une scène formidable, ou une porte blindée, obstacle à l'avancée des Allemands, est l'objet d'un champ-contrechamp ultime: d'un côté les Français, de l'autre les Allemands...

Le film possède des défauts, hélas, à commencer par son abondance: passionné par son sujet, Poirier a voulu rendre les spectateurs plus proches encore de l'action, et utilise par moments des cartes qui ne font qu'assécher le propos. Il a su rendre les doutes et les passions humaines, mais se heurte aux écueils de son didactisme par endroits. Et, inévitable me dira-ton, à plus forte raison pour un homme de droite, il a une tendresse pour les généraux, y compris ce vieux salaud de Pétain. Il ose un intertitre infect dans sa troisième partie, dans lequel il clame que les soldats vainqueurs de Douaumont l'ont été grâce à l'âme de leur général... Mais il montre aussi un jeune soldat Allemand (Interprété par un certain Hans Braüsewetter) envahi par le doute comme ses confrères Français, et il nous montre également les Prussiens se comporter de façon respectueuse vis-à-vis des Français qui se rendent à l'issue de la bataille de Vaux. et si Poirier laisse parler son nationalisme, et son catholicisme, au moins ne le fait-il que dans sa troisième partie, une fois qu'il a pris le soin de tout mettre en place, puis de narrer le gros des combats. La deuxième "vision" se clôt d'ailleurs sur un sentiment de défaite des Français. La fin du film, après les couplets nationalistes, philosophe un brin sur le sens de l'armistice, et la reddition, puis l'abdication de Guillaume II, représentée comme la possible naissance de la liberté: notre brave soldat Hans Braüsewetter peut enfin briser ses chaines.

Pourtant, selon moi, le plus notable aspect de ce film, situé en début de troisième partie, est une scène qui doit autant à The four horsemen of the Apocalypse, de Rex Ingram, qu'à The Big Parade, de Vidor: un soldat Français blessé mortellement s'écroule aux côtés d'un Allemand. Les deux, au moment de mourir, auront le même cri: Mama/maman. Symboliquement, les deux mères, en surimpression, viennent chacune ramasser le corps de son fils, et toutes deux les posent sur la même civière. Puis elles gravissent ensemble un chemin vers le ciel... Au moins les intentions sont-elles claires: Poirier est un pacifiste.

Cette vision à la fois touchante et profondément ridicule est complétée à la fin d'une messe, dans laquelle on sent bien que le vieux fond du metteur en scène reprend le dessus. Au terme de ses 151 minutes, Verdun visions d'histoire est exténuant, et frustrant pour le spectateur habitué aux films Américains contemporains. Mais on ne reprochera en tout cas pas à Léon Poirier d'avoir été ambitieux, et désireux de toucher à l'universalité avec son film: il est parfois naïf, souvent trop riche, mais il contient des dizaines de séquences qui sont impressionnantes par leur mise en scène est leurs parti-pris novateurs. Et le fait qu'on ait ensuite, charcuté le film en en prenant les séquences les plus réalistes, en pensant qu'il s'agissait d'images d'archives, rend paradoxalement justice au réalisateur... Qui s'est empressé de continuer sa carrière en se faisant le chantre du colonialisme, avant de chanter en 1943 les louanges de ce vieux salopard de Pétain. Bah!

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Published by François Massarelli - dans Muet Première guerre mondiale 1928 *