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14 juillet 2013 7 14 /07 /juillet /2013 09:29

A Lyon, Irène Guarry (Greta Garbo) est mariée à un riche homme d’affaires, Charles (Anders Randolf). Elle ne l’aime pas, et rencontre régulièrement son amant André Dubail (Conrad Nagel). Celui-ci souhaite que la jeune femme quitte son mari, et divorce, ce à quoi elle se refuse : elle sait que son mari n’acceptera jamais le divorce. Ils conviennent de cesser de se voir… De son côté, Irène rencontre parfois un jeune homme, Pierre Lassalle (Lew Ayres), clairement amoureux d’elle. Elle le laisse gentiment flirter, sans savoir que leurs rencontres ont été épiées par un détective payé par Charles. Un soir, Pierre se rend au domicile d’Irène en l’absence de Charles, et devient entreprenant. Charles intervient, et attaque le jeune homme. En continuant à se battre, ils se retrouvent tous trois dans une pièce, à l’abri de notre regard. Charles meurt : qui l’a tué ? Et quelle est l’intention d’Irène vis-à-vis du jeune Pierre ?

Le premier film Américain de Feyder, et son seul muet, tranche non seulement sur les besognes alimentaires qu’il tournera à la MGM, mais aussi sur le tout-venant des films interprétés par Greta Garbo. Bien sur, on reste dans un cadre de drame mondain, situé dans la bourgeoisie Européenne ; mais le style, le ton et le naturalisme inné de Feyder font merveille. Il a en particulier choisi du début à la fin du film des placements de caméra inhabituels, utilise des mouvements d’appareil avec un sens de la mesure qui est tout bonnement miraculeux. Il y a aussi des idées géniales de mise en scène, rares dans les films muets bien conventionnels de la MGM à l’époque, comme un faux témoignage en direct : Garbo est interrogée sur le meurtre de son mari, et sa propre situation au moment du drame, et elle donne une version que nous savons fausse, illustrée par des images, dans lesquelles l’actrice semble hésiter, mécaniquement, se conformant aux hésitations de la narration.

 

Feyder est moins à l’aise avec l’histoire d’amour bien conventionnelle des deux principaux protagonistes, qui vont devoir se rapprocher lorsque Garbo sera accusée du meurtre de Charles, André devenant bien sur son avocat. Le metteur en scène préférait, c’est manifeste, les sentiments qui s’expriment autrement que par des intertitres (Oh, I love you so much, Irène !) ou des dialogues peu convaincants, il l’a suffisamment prouvé dans la plupart de ses films... Par contre, il a reçu comme mission, comme tous les metteurs en scène qui ont eu a croiser la Divine, de mettre en valeur sa beauté: mission accomplie avec brio!

 

Une autre chose qu'il a toujours su faire, c'est peindre même en contrebande un tableau bien noir des passions humaines: à la fin du film, Irène et André sont certes réunis, désormais débarrassés de l’obstacle encombrant du mari dont on a conclu que la mort était un suicide… et désormais complices involontaires d’un mensonge autour des circonstances en effet peu orthodoxe de sa disparition. Pour un metteur en scène qui avait réalisé un Thérèse Raquin paraît-il formidable (Et dont on déplore plus que jamais la disparition), ce n’est pas anodin.

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Published by François Massarelli - dans Muet Jacques Feyder 1929 Greta Garbo *
12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 19:19

Gribiche, c’est Antoine Belot (Jean Forest) ; il est le fils d’une jeune veuve de guerre (Cécile Guyon), et il sent bien que sa  mère se sacrifie pour lui. Justement, lorsqu’une dame riche à laquelle il a rendu un petit service (Il lui a donné le porte-monnaie rempli qu’elle avait par mégarde laissé tomber dans un magasin) arrive chez eux et demande à s’occuper de l’éducation de Gribiche, il accepte, bien qu’il en coûte tant au fils qu’à la mère. Donc, chez Madame Maranet (Françoise Rosay), Antoine apprend la vie de riche, pendant que sa mère peut se marier avec son soupirant Philippe (Rolla Norman). Mais ‘Gribiche’ verra bien vite qu’on ne change pas du jour au lendemain.

Jamais deux sans trois… pour la dernière fois, Feyder dirige Jean Forest et une fois de plus il est excellent. Pourtant, le film était plutôt un compromis: Alexandre Kamenka, de la compagnie Albatros, voyait fuir ses metteurs en scène vers d’autres studios, et il fallait attirer des réalisateurs de renom, dont L’Herbier, Epstein ou Feyder. Ce dernier était dans une position délicate suite aux  échecs de L’image (Sorti en octobre 1923) et Visages d’enfants (Tourné avant le précédent mais sorti en janvier 1925). C’est donc à un film de commande qu’il s’est d’abord attelé… Adapté d’une nouvelle de Frédéric Boutet, Gribiche porte en lui tous les ingrédients d’un mélodrame tire-larmes, et il est construit de manière à aller vers une conclusion dont l’émotion est bien palpable, mais le metteur en scène a su éviter de tomber dans les pièges du misérabilisme. Au lieu de ça, il s'est livré à une fine étude moeurs, doublé d'une comédie subtile, qui va parfois dans la sens de la franche parodie, comme avec cette anecdote qui change en évoluant vers le pastiche délirant de mélodrame mâtiné de vision des Misérables... A chaque fois qu'Eidth Maranet raconte sa rencontre avec Gribiche, elle exagère toujours un peu plus la misère dans laquelle celui-ci est supposé vivre.

L’étude de mœurs débouche sur une rareté dans l'oeuvre de Feyder: une fin heureuse.  On sent bien de toute façon que Feyder a gardé sa sympathie pour la vraie mère de Gribiche, jouée avec une grande sensibilité par Cécile Guyon. De son côté, on ne peut pas passer sous silence la prestation superbe de Françoise Rosay. Celle-ci a surtout fait des apparitions, surtout dans les films de son mari (Elle est visible dans Têtes de femmes, femme de tête, mais aussi dans Crainquebille, ou elle joue la main du destin). Ici, elle endosse avec aisance le rôle délicat d’une femme riche qui décide de remodeler le monde à son image, et évite tous les pièges et clichés. Si on ajoute le talent de conteur de Feyder, l’excellence des techniciens, on comprendra que ce film, même si c’est une halte mineure dans la carrière de Feyder, reste un enchantement.

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Published by François Massarelli - dans Muet Albatros 1925 Jacques Feyder *
12 juillet 2013 5 12 /07 /juillet /2013 19:13

A Paris, Jérôme Crainquebille (Maurice de Féraudy) est un vieux marchand de quatre saisons ; ses journées sont bien réglées : il se rend aux halles, fait le plein, puis avec sa carriole remplie de légumes, arpente les rues commerçantes. Ses principales clientes sont les boutiquières de son quartier. Un jour, alors qu’il attend en pleine rue, au milieu d’un attroupement, la monnaie d’une chausseuse qui l’a oublié, il murmure une phrase qui sera méprise par l’agent de police qui se trouve à côté de lui : le pandore a en effet entendu le vieil homme dire « Mort aux vaches ». Il l’arrête pour insulte à officier, et Crainquebille, ne comprenant pas tout à fait ce qui lui arrive, va donc faire de la prison, car la machine de la justice est un système avec lequel il aura bien du mal à prouver son innocence… Si la prison lui sera relativement douce, c’est le retour sur le pavé de Paris qui sera impitoyable…

Adapté d’une nouvelle d’Anatole France, Crainquebille peut sembler inattendu pour succéder à L’Atlantide ! Mais Feyder, s’il change d’environnement de façon assez spectaculaire, ne change pas sa méthode : il installe son intrigue dans les lieux même de l’action, et se plait à tourner dans les rues même de Paris, y trouvant matière à mêler vues documentaires et création, avec un bonheur constant. Il imagine une série de truquages pour faire passer le point de vue de son héros, se rendant compte de l'impossibilité pour lui de répliquer à la machinerie judiciaire. Et il repose sur des interprètes géniaux: le sexagénaire Maurice de Féraudy, grande figure du théâtre, et l'inattendu Jean Forest, le gamin des rues qui va "sauver" Crainquebille. Un classique, et non des moindres: Griffith le tenait pour l"un des plus beaux films jamais tournés. Pas moins...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1922 Jacques Feyder *
26 mai 2013 7 26 /05 /mai /2013 17:59

Une femme (Natalie Lissenko) en proie à des rêves brûlants, à tous les sens du terme, ne sait pas qu'elle y vit ce qui va définir le reste de sa vie... Elle va bientôt rencontrer pour de vrai le célèbre détective Z (Ivan Mosjoukine), engagé par son mari (Nicolas Koline) pour la surveiller, sous un prétexte un peu fumeux... Et bien sur les deux jeunes gens vont tomber amoureux l'un de l'autre, de façon irrémédiable. Ce qui n'en doutons pas va gêner l'enquête du détective. Et quand le mari, pas si bête, indiquera à son détective qu'il souhaiterait ne pas avoir à souffrir personnellement de les avoir rapprochés, la gêne s'installe...

Ivan Mosjoukine réalisait son deuxième film en France avec cette extravagante super-production, qui a le culot de faire la synthèse aussi bien thématique qu'esthétique entre absolument tous les genres possibles et existants en France à cette époque: la comédie, le mélodrame, les films mystérieux à la Fantômas, la comédie burlesque, le drame bourgeois, et bien sur l'avant-garde sous toutes ses formes, recyclée (et parfois anticipée, car Entr'acte de René Clair ne sera réalisé que l'année suivante) par Mosjoukine, qui utilise toutes les ressources du montage, du placement de la caméra, allant jusqu'à intégrer génialement des séquences en négatif.

Il est un acteur survolté, parfaitement à l'aise avec toutes les scènes, et s'amuse à représenter la rencontre entre l'Homme et la Femme, sous le signe du désir symbolisé de toutes les façons possibles. L'acteur s'engage à 100%, jouant tous les rôles qui permettront à l'homme d'apparaître sous son jour le plus fantasque. On pourra sourire des moments de pur machisme (tel que cette incroyable scène dans laquelle le détective montre sa puissance d'homme riche en obtenant l'impossible des jeunes femmes dansant dans un cabaret)... Mais il contre-balance cette incongruité en représentant son surhomme se comporter comme un enfant avec sa grand-mère adorée! Tout Mosjoukine à son meilleur est présent dans ce film: la complicité qui l'unit avec Natalie Lissenko, le génie qui lui permet d'aller jusqu'à se moquer de lui-même, la science du déguisement... Le Brasier n'est pas qu'ardent, c'est un film bouillonnant, excentrique et à voir et revoir.

...pas pour le public de 1923 cependant, semble-t-il, le film ayant coulé la compagnie Albatros une première fois, et renvoyé Mosjoukine à son statut d'acteur. Hum! Le Casanova de Volkoff est quand même diablement Mosjoukinien, non? Et si j'en crois les rumeurs, ce film serait l'un des deux qui auraient décidé Renoir à devenir cinéaste (ce qu'il a bien failli être, du reste)...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Ivan Mosjoukine Albatros 1923 *
21 avril 2013 7 21 /04 /avril /2013 18:47

just-pals-2.jpgMine de rien, ce petit film (Cinq bobines, 49 minutes et 39 secondes) est le premier pas de John Ford vers le cinéma de prestige: après tous ses petits films pour la Universal le plus souvent avec Harry Carey en cowboy plus ou moins redresseur de torts, il inaugure en effet son contrat avec la compagnie de William Fox avec cette petite histoire qui met en valeur l'un des deux cowboys de la firme, Buck Jones. C'était sans doute grâce à ses efficaces petits westerns humanistes que le réalisateur avait été recruté, et jusqu'à 1924, il allait surtout réaliser des petits films et des films de série, mais un simple visionnage de celui-ci, à mi-chemin entre le western contemporain (Des chevaux et des automobiles) et la chronique rurale montre bien que ce qui faisait son talent était déjà bien là...

 just-pals-5.jpg

Bim (Buck Jones) est le vagabond officiel du village, estampillé bon à rien, et militant de fait: il refuse de lever le petit doigt, sauf éventuellement pour impressionner Mary Bruce, l'institutrice du village (Helen Ferguson) pour laquelle il a un faible. Celle-ci est également courtisée par Cahill (William Buckley), un homme en apparence bien sous tout rapport mais qui va précipiter la jeune femme dans les ennuis. de son côté, Bim se just-pals-7.jpgretrouve flanqué d'un jeune vagabond, Bill (George Stone), un garçon auquel il va s'attacher et qui va aussi lui permettre de se rapprocher de l'institutrice. Mais celle-ci est bien vite soupçonnée de détournement de fonds lorsque l'argent de la commune qu'elle a prété à Cahill ne lui est pas rendu. contre toute attente, c'est Bim qui va agir alors en justicier...

 

Indolence du personnage principal, un décor rural dans lequel toute menace vient fondamentalement de l'extérieur... on pense bien sur à un autre film Fox avec Buck Jones, Lazybones de Frank Borzage. Mais c'est une bien différente affaire! Ici, Ford s'attache à la peinture d'une petite communauté dans laquelle le paria auto-désigné va s'avérer empreint d'une grandeur d'âme que peu de gens possèdent, et le quasi-lynchage dont il va être victime nous montre que même dans cette Amérique tranquille là, le mal peut finalement venir de n'importe où. Et Ford oppose ainsi le bon à rien officiel, bouc émissaire qui montrera sa vraie valeur sans même l'avoir recherché, et les "braves gens" menés par un shériff gâteux, qui finiront bien par découvrir quel brave homme est Bim.

 just-pals-6.jpg

La mise en scène du jeune Ford, passé par la formation accélérée des westerns de la Universal, est bien sur rompue à tous les artifices. Il sait installer une ambiance, composer un plan de façon inventive, il fait déjà une équipe soudée avec son chef-opérateur George Schneiderman, et a déjà un savoir-faire enviable pour les scènes nocturnes; son talent en matière d'action éclate dans les deux dernières bobines, qui voient Bim s'attaquer à tous les problèmes de front: démasquer le véritable voleur de l'argent, empêcher une bande de malfaiteurs d'opérer un hold-up, réhabiliter miss Bruce, et bien sur faire en sorte que Bill ne soit pas placé dans n'importe quelle famille d'accueil: du pain sur la planche, donc! Et Ford, qui fait déjà preuve d'une personnalité peu commune, se paie le luxe de s'auto-citer (Voir illustration ci-dessus!) lorsqu'il fait rejouer à son shériff, pour un gag final, une pirouette qui marquait l'arrivée de Harry Carey dans son premier long métrage, Straight shooting...

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Published by François Massarelli - dans John Ford Muet 1920 *
21 avril 2013 7 21 /04 /avril /2013 10:03

Le troisième film de John Ford en cette année 1928 est sans doute le plus noir de toute sa production muette, en même temps qu'un nouveau retour en Irlande, après The Shamrock Handicap et Mother Machree. Mais si l'Irlande de ses rêves, fantasmée et sublimée par la distance était aussi présente dans ses autres films par la présence de personnages-clichés de braves Irlandais cabochards et bagarreurs (George O'Brien dans Three Bad Men, The blue eagle), de vieux consommateurs de Whisky au coeur d'or (J. Farrell Mc Donald dans The Iron Horse), ici Ford plonge ses personnages au coeur du drame de l'Irlande, la lutte entre les oppresseurs et les opprimés... Lutte jamais identifiée par une date, c'est essentiellement une question d'atmosphère, un mot qui convient parfaitement à ce film hérité du style de photographie, de décoration et de composition que Ford a retiré des leçons de Murnau.

 

Victor McLaglen y incarne 'Citizen' Hogan, un soldat exilé qui revient en Irlande ou il est hors-la-loi (Pour son engagement politique contre la couronne, sans aucun doute) afin d'y tuer un homme, après avoir reçu un message dont la teneur restera longtemps énigmatique. On assiste donc à son arrivée, déguisé en moine, dans un conté dont l'ancien juge, le très sévère Baron O'Brien (Hobart Bosworth) apprend qu'il n'a plus qu'un mois à vivre. Hanté par les nombreuses morts qu'il a causées (On l'appelle "le Bourreau", the Hangman), il est obsédé par l'idée de 'placer' sa fille Connaught (June Collyer). Il ignore l'amour simple et pur que celle ci éprouve pour le jockey Dermot McDermot (Larry Kent), et veut la marier à John D'Arcy (Earle Foxe), identifié dès le départ comme un traître (il ne passe presque jamais de temps en Irlande, préférant voyager en Europe, et il vise une place à Londres...). Le soir du mariage, assailli par ses "victimes", le vieux juge décède, et D'Arcy veut comme de juste passer la nuit avec Connaught, mais celle-ci, aidée par les domestiques de la maison, se refuse. C'est dans ces circonstances que Hogan fait son apparition, et commence à tourmenter D'Arcy; on apprendra ensuite que celui-ci s'est marié en France avec sa soeur, et qu'elle est ensuite morte lorsque il l'a abandonnée...

Ford installe donc une intrigue assez compliquée, mais dont on constate qu'elle ne joue pas uniquement sur l'idée d'un "camp à choisir": Hogan et beaucoup de ses amis, les gens du village, sont tous des Républicains, et le héros n'a aucun mal à échapper jusqu'à un certain point à la police. Mais lorsque dénoncé par D'Arcy, il se fait arrêter, il n'oppose pas vraiment de résistance; d'une part il doit savoir qu'il s'évadera, et d'autre part les policiers sont des ennemis politiques certes, mais il sait qu'on peut parler avec eux: appréhendé durant une course de chevaux, il demande l'autorisation à l'officier d'assister à la fin de la course, faisant appel à ses sentiments avec un grand sourire comme seul McLaglen savait les faire... C'est d'ailleurs durant cette course qu'on apprend à quel point D'Arcy est infréquentable: il a parié contre son cheval, Le Barde. Lorsqu'il voit Dermot monter le cheval, ce qui n'était pas prévu, il sinsurge, puisqu'il ne peut pas perdre! il fait donc une scène à son épouse, et après la course, abat le cheval à bout portant, ce qui lui vaut l'inimitié de tous, Républicains comme Loyalistes!

 

D'un coté, un héros insaisissable, un homme perpétuellement en partance pour des ailleurs exotiques, qui incarne l'Irlandais exilé et romantique dont l'attachement au pays ne peut naître que d'une distance amenée par les péripéties, et de l'autre Dermot, un jeune homme du pays, aimé et soutenu de tous, qui de plus triomphe symboliquement de toutes les oppressions en gagnant une course avec l'appui de toute la population... au milieu, un homme menteur, manipulateur, buveur même, qui est symboliquement considéré comme le prolongement de l'âme noir et torturée du vieux juge: le visage du compromis, en quelque sorte! Le Juge était Irlandais, sa fille en témoigne, mais détesté par la population: D'Arcy ira plus loin encore, allant jusqu'à nier son appartenance à l'Irlande d'une part, et à se comporter d'une façon systématiquement méprisable d'autre part... Il périra dans les flammes du château du vieux juge, la fameuse Maison du Bourreau du titre, la séquence étonne par sa violence fascinée: Ford nous y montre l'homme aux abois qui tente de trouver une sortie par le balcon de la maison en flammes, avant de plonger dans le vide pour éviter les flammes; un suicide par défaut, aussi pragmatique et lâche finalement que pouvait l'être sa vie entière. De l'autre côté de l'étang, son épouse regarde sans broncher, et sait qu'au bout de la route elle sera libre de se marier avec Dermot.

Pour mettre en images cette complexe intrigue qui  joue beaucoup sur les contrastes entre sentiments et la dignité, Ford peut compter sur George Schneiderman, son complice depuis Just pals (1920), un maître en la matière qui a su accompagner l'évolution stylistique du metteur en scène. cette évolution est plutôt une adaptation qu'une réappropriation du style de Murnau, comme il est souvent dit: les intérieurs situés pour la plupart dans le château du vieux juge jouent plus sur l'impression d'isolement des personnages au milieu des vieilles pierres, que sur des dispositifs visuels complexes. C'est toutefois dans la vieille demeure que le premier acte de la confrontation entre Hogan et D'Arcy va se jouer: D'Arcy aperçoit par une fenêtre la figure fantômatique du 'moine', et prend peur: il vient de comprendre que Hogan est revenu en Irlande. Voilà qui va précipiter son alcoolisme!

Par ailleurs, le recours à des surimpressions pour mettre en images les tourments du jge peuvent étonner: on n'a pas l'habitude de voir Ford s'adonner à ce type d'expérience, tout comme sa visualisation de la mort du juge: le vieil homme vient de voir dans la cheminée les images des hommes qu'il a envoyé à la mort, et s'écroule sur son fauteuil: le plan devient flou...

Les deux complices se sont ingéniés à recréer dans les décors de la Fox (Là même ou les marais de Sunrise et de Four Sons, et sans doute le village de Mother Machree avaient été fabriqués!) une Irlande sublimée, à la brume omniprésente, un paysage rural dans lequel la vieille pierre se mélange à des collines qu'on imagine vertes... Peu de vrais extérieurs dans le film, la Fox laissait à cette évoque les cinéastes réinventer le monde à leur guise. Le résultat est proprement superbe! Les nuances de gris ainsi obtenues, mélangées au talent de Ford pour la composition permettent d'obtenir de beaux effets de chiaroscuro...

Le plus noir donc, des films "Irlandais" de Ford tournés su temps du muet, Hangman's house est du concentré de romantisme, qui nous éclaire sur le vrai lien de Ford à son vrai-faux pays (Il est né dans le Maine, après tout!): ce n'est pas tant dans la haine des Anglais et des protestants qu'il souhaite s'installer. La lutte politique existe, bien sûr, mais elle est considérée dans le film comme une lutte de bon aloi, une sorte de climat inévitable qui n'empêche pas le fair-play (McLaglen faisant appel aux sentiments de l'officier, et celui-ci acceptant de bonne grâce) voire les coïncidences de vue entre ennemis (Les Anglais sont aussi méprisants vis-à-vis de D'Arcy après son idée folle de tuer un cheval devant tout le monde, et tous refusent de lui serrer la main!). Ford oppose donc les hommes qui trichent, mentent et trahissent, et les idéaux romantique de Hogan, mais il ne manque pas l'occasion de nous dire que ni l'un ni l'autre ne trouveront jamais la possibilité de rester au pays: ils n'y ont pas leur place, l'un est exilé de fait et l'autre est persona non grata... L'Irlande, c'est le pays rêvé qui ne sera jamais atteint. Le chemin vers la plénitude de The Quiet Man est long, mais ce film est finalement aussi peu réaliste. Et Ford reviendra vers l'Irlande par son versant politique a deux reprises, pour deux films également noirs, mais très différents l'un de l'autre: The informer en 1935, et The plough and the stars en 1936.

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Published by François Massarelli - dans John Ford Muet 1928 *
19 mars 2013 2 19 /03 /mars /2013 12:40

L'improbablement célèbre André Deed, connu principalement pour son personnage grotesque de Boireau (en français) ou Cretinetti (en italien) dans des comédies de moins d'une bobine au début des années 10, est devenu réalisateurune fois l'engouement pour le cinéma burlesque primitif retombéremplavé par la vogue plus ambitieuse du long métrage en Europe. Il était, en Italie surtout, considéré comme un artiste influencé par Méliès (Avec lequel il avait travaillé) et il est très malaisé de parler de ses films car ils sont tous, ou presque tous, perdus. Ainsi, l'édition DVD de L'uomo Meccanico (1921) vient à point nommé pour tout historien, tout fan de science-fiction, ou même toute personne intéressée par le cinéma muet, même si c'est sous une forme tronquée. Une fois que le spectateur est habitué à la mauvaise qualité du transfert, et le fait que 55 minutes de travail ont maintenant disparu pour toujours, ce qui ressort, c'est la singularité du film: il commence (dans la forme actuelle) comme tout bon sérial, avec du suspense, un incendie criminel, une évasion audacieuse, des déguisements et des poursuites.

Puis nous passons à l'intrigue secondaire romantique, impliquant un Deed maladroit et plutôt consciemment laid, qui ne pourrait passer pour un Valentino, ni un Fairbanks. On nous présente le clou du spectacle, un robot (L'un des premiers, cinq ans avant Metropolis!), qui va d'aileurs occasionner un suspense pas si éloigné du jeu de Nosferatu, une menace qui avance inexorablement, invisible derrière des portes fermées qui ne l'empêcheront pas de passer quand même... et le final se situe si une telle description a un sens, dans une sorte de mélange très original des univers de Feuillade, L'Herbier et Méliès... Visuel donc.

A la fin, les héros apprennent l'identité de la méchante: elle est l'une des victimes supposées du robot, et le réalisateur nous a à deux reprises gratifié de visions très claires de son anatomie, dans la pure tradition du cinéma Italien qui rappelons-le n'était en rien frileux à ce niveau; ce courant érotique était d'ailleurs très visible sur les affiches qui ont été longtemps le seul matériau existant de ce film. 3 ans avant Aelita, 5 avant de Metropolis, le film invente à sa façon "bricolée" une science-fiction typiquement européenne et le fait avec une telle naïveté touchante que la vision de cette pièce de musée rescapée, même sur un DVD Alpha qui fait bien mal aux yeux, reste une expérience finalement agréable.

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Published by François Massarelli - dans Muet Science-fiction 1921 * André Deed
3 mars 2013 7 03 /03 /mars /2013 15:43

Commencé dans l'ombre envahissante de Robert Flaherty, engagé par la Metro-Goldwyn-Mayer pour répéter ses succès de Nanook et Moana, et devenu trop encombrant par ses méthodes qui n'acceptaient ni collaborateur, ni ingérence de quelque studio que ce soit, ce film a heureusement été tourné par Woody Van Dyke: heureusement, parce que "One-take" Woody était l'un des plus économiques ET efficaces des metteurs en scène, mais aussi parce que le résultat final est l'un des films les plus intelligents de son genre... Contrairement à la légende (La même qui l'attribue encore aujourd'hui à Flaherty, d'ailleurs) le film n'a rien d'un documentaire, ce que tendrait à démentir certains mots du générique: alors, oui, il a bien été tourné sur des îles des Mers du sud, mais l'expression "recorded for camera" qui nous fait imaginer que le metteur en scène s'est contenté de poser son matériel par terre et d'attendre que l'action vienne est on ne peut plus trompeuse. Van Dyke a bien mis en scène une histoire, qui implique un homme, joué par Monte Blue (L'acteur de The marriage circle et So this is paris de Lubitsch), qui est éloigné d'une île par des hommes blancs qu'il gêne, passant son temps à dénoncer leur manie d'exploiter les îles et leurs habitants. Laissé à l'abandon sur un bateau, il survit à un typhon, et s'installe sur une île paradisiaque, à l'abri de l'homme blanc; après avoir été un temps saisi de la folie des perles, il finit par se laisser aller à l'amour (Avec la jeune Raquel Torres) et l'indolence du lieu, lorsque d'autres hommes blancs arrivent...

 

La redoutable rapidité de Van Dyke ne l'a pas empêché de trouver des images définitives, et si le propos du "paradis perdu" (Qu'on retrouve dans Tabu de Murnau, et dans tant d'autres films du même genre) est daté, pour ne pas dire embarrassant, la dénonciation de l'exploitation de la Polynésie par les blancs possède de fait un fond de vérité. Mais peu importe: on se laisse aller à une histoire superbe, à cette poésie des lagons et d'images sous-marines (évidemment dues à Clyde De vinna, déjà le spécialiste du genre) et à cette construction rigoureuse du film, joué d'une façon impériale par Monte Blue, sale, mal rasé, mal habillé, mais totalement convaincant dans un rôle d'homme qui est dégouté de ses semblables. Son énergie emporte l'adhésion, et de fait notre indignation est réelle... D'autres films de ce genre suivront, dont certains seront beaucoup plus mélodramatiques et conventionnels (Van Dyke lui-même y a sacrifié, avec The Pagan) mais celui-ci est sans doute le meilleur de tous, aux côtés de l'indétrônable Tabu...

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Published by François Massarelli - dans Muet 1928 Woody Van Dyke *
10 février 2013 7 10 /02 /février /2013 11:09

Thomas Ince, dans les années 10, était l'autre grand producteur et réalisateur de films qui dominait, aux cotés de Griffith. Particulièrement dédié au western, il était un patron imposant et respecté, dont l'importance était d'autant plus grande qu'il était justement jugé comme un égal, c'est à dire un réalisateur au même titre que Griffith, dont les courts métrages étaient certes tournés en indépendance quasi complète, mais qui était lui un employé de la Biograph. Pas Ince, qui était son propre patron, et surtout, qui était producteur avant tout. La confusion s'explique, puisqu'après tout même Griffith n'était pas crédité à la réalisation à la Biograph. Mais les films tournés à 'Inceville' étaient supervisés, produits, parfois réalisés par Ince, mais d'autres, aussi, se partageaient le travail, dont J. Farrell McDonald, Francis Ford (Le grand frère de) ou Reginald Barker. De fait le grand homme ne dédaignait pas (Sans doute pas au point d'un Disney quelques années plus tard, mais pas forcément très loin non plus) de tirer la couverture à lui. quant aux principales raisons pour lesquelles il a été aujourd'hui éclipsé, eh bien, disons que d'une part les films n'ont pas été aussi bien conservés que ceux de la Biograph, et surtout que Ince est décédé (dans des circonstances plus que mystérieuses semble-t-il) en 1924...

 

Ces deux films, des "deux bobines" de 1913, ont pour point commun de traiter de la guerre de sécession, cette guerre civile qui a redéfini pour longtemps un pays entier. En 1913, elle n'est finie que depuis 48 ans, et des vétérans en sont encore vivants, ne l'oubions pas. Et elle est de fait un évènement qui a non seulement été déterminant pour la nation Américaine, mais c'est aussi une source culturelle d'anecdotes, de comportements, de légendes et de codes fascinants. Comment s'étonner que des films y aient été consacrés, si nombreux? Chez Griffith, dès les années 1900, chez Ince aussi, chez Edison... Des tragédies, des films d'aventures, des comédies (Grandma's boy, The general) des épopées (Birth of a nation), des films romantiques (Gone with the wind, bien sur...) et des films plus proches de nous qui remettent le s évènements en perspective en offrant une vision plus réaliste, et moins glorieuse des faits (Ride with the devil). C'est que cette guerre, la première guerre moderne (Tranchées, mais aussi guerre totale: terre, mer et même dans les airs, via des ballons captifs d'observation), durant laquelle un nombre imposant de techniques militaires ont été testées, fit un nombre incroyable de morts de part et d'autre: bref, un traumatisme incontournable. J'ai déja dit ailleurs à quel point la guerre civile était une source primordiale d'histoires pour Griffith, sans parler de son magnus opus qui sent si mauvais, mais chez Ince le conflit passé était là encore un inépuisable creuset, comme en témoignent ces deux films. Courts, mais en deux bobines soit un peu moins d'une demi-heures, ils atteignent leur but sans aucun problème...

 

Drummer of the 8th concerne un jeune garçon qui s'enthousiasme pour un conflit auquel son grand frère va participer. Il décide de fuguer et rejoindre le front pour participer en tant que tambour, mais sera très vite fait prisonnier. Lorsqu'il sévade, plusieurs années après, il prend contact avec sa famille, qui n'a jamais abandonné l'espoir de le retrouver, mais il meurt de ses blessures avant de retourner chez lui, et c'est donc un petit cercueil couvert d'un drapeau de l'union qui est aporté à sa mère. L'héroïsme de pacotille, les sentiments guerriers n'ont finalement mené qu'à un gâchis sévère dans un film intelligent, superbement mené, sans temps mort ni action exégérée. Loin des batailles très lisibles de Griffith, celles du film sont plutôt marquées par une certaine confusion géographique et dramatique qui en sert le propos...

Granddad est un constat poignant: une petite famille vit tranquille, le père, sa fille et le grand-père tendre et un brin alcoolique, un vétéran qui meuble l'essentiel de ses journées entre la boisson et le souvenir de ses exploits guerriers passés. Le père veuf ramène une pimbèche moraliste à la maison qui fait comprendre au grand père que ses manies sont dangereuses pour l'éducation de la petite Mildred, et il choisit de quitter les lieux afin de ne pas se placer entre son fils et sa nouvelle épouse. Lorsqu'un vieil homme manchot se présente au bar que fréquente le vieux grand-père et s'enquiert de ce qu'est devenu cet ancien soldat de l'union qui lui avait sauvé la vie à lui, un confédéré à l'article de la mort, les camarades du héros l'amènent à un hospice pour pauvres ou le vieil homme est en train de se tuer à petit feu en travaillant. C'est le moment qu'a choisi Mildred pour emmener son père le visiter. Cette fin mélodramatique est du plus haut sentimental, mais elle permet de clore le thème du film, à savoir l'importance du souvenir, du sacrifice, de l'héroïsme des vétérans. Le film a l'intelligence de ne prendre aucun parti guerrier, et de montrer à travers le rescapé sudiste qui cherche son bienfaiteur nordiste, que la réconciliation a bien eu lieu. Je ne suis pas sur que les noirs de l'Alabama le voyaient du même oeil en 1913, mais ne nous perdons pas dans des digressions: là encore, le film est riche, superbe, bien joué, et passionnant.

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Published by François Massarelli - dans Muet Thomas Ince 1913 *
5 février 2013 2 05 /02 /février /2013 17:07

Arriver à Tabu, c'est s'attaquer au dernier film d'un grand cinéaste. Souvent, on hésite dans ces cas-là: la fameuse théorie des derniers films qui sont souvent forcément impersonnels, ratés, tournés dans l'urgence voire la panique, dans des conditions limites... La prisonnière de Clouzot, Family plot d'Hitchcock, A countess from Hong Kong de Chaplin tendent à illustrer de diverses manières cet aspect souvent vérifiable: la chute peut être dure, ou en tout cas laisser une impression plus que mitigée...

Pas avec Tabu, et pour cause: à 43 ans, en pleine gloire et en pleine possession de ses moyens, le metteur en scène a fait, en toute liberté, et selon son coeur, le film qu'il souhaitait faire. Et il n'est évidemment pas question de dernier film, le réalisateur, anticipant le succès de son film, a des projets plein la tête... Lors de son accident fatal de 1931, il meurt au sommet, malgré un revers de fortune particulièrement angoissant: il est venu en triomphateur à Hollywood à la demande de William Fox, mais n'a pas pu s'imposer au studio malgré l'exceptionnelle qualité de ses trois films; il refuse le parlant, et a choisi tout simplement de s'exiler et de faire des films dans des conditions proches du documentaire, sans jamais lâcher la fiction. C'est sans doute dans ce sens qu'il s'est lancé dans une collaboration avec le célèbre documentariste maverick Robert Flaherty, qui ne durera qu'une poignée de jours... On lui doit quelques plans des premières scènes du film.

On a beaucoup écrit de bêtises en d'autres temps (on n'avait pas les DVD ou autres moyens pour tutoyer nos films préférés à cette lointaine époque), sur la collaboration de Robert Flaherty avec le cinéaste Allemand. Des historiens attribuent le film aux deux metteurs en scène (Les mêmes créditent à tort le film de 1928 White shadows of the south seas à Flaherty autant qu'à Van Dyke), mais la relation a été de courte durée. De fait, les deux hommes avaient des conceptions radicalement opposées de leur métier, et chacun d'entre eux avait un tempérament peu propice à la concession. C'est clairement Murnau qui a gagné, et Tabu est son film. L'équipe constituée autour du metteur en scène comprend en particulier Floyd Crosby, un chef-opérateur qui va vite devenir incontournable, et dont c'était la première collaboration importante. Les acteurs du film sont pour la plupart des amateurs, et beaucoup de gens locaux vont aider le tournage d'une manière ou d'une autre. Tout sera tourné sur place, entre Bora-Bora et Tahiti, dans des décors aussi naturels et authentiques que possible; Flaherty prêtera son yacht (Le Moana) pour quelques scènes-clés, et pourtant à aucun moment cette impression de bricolage ne se fait sentir, dans ce qui est un film parfaitement maitrisé, avec lequel Murnau mène à leur accomplissement certains thèmes et motifs de son oeuvre, réussissant le tour de force quand on connait son oeuvre de mêler aussi bien l'expression d'un destin amoureux brisé d'un coté, et une sensualité expressive de l'autre... 

Le film se divise en deux parties, opportunément appelées "Paradise" et "Paradise lost"; dans la première, on y célèbre l'insouciance d'une société qui laisse tout un chacun assumer le plaisir et le jeu, les jeunes hommes y pêchant et y lutinant les filles sans vergogne... Mais arrive alors, amené symptomatiquement par un bateau occidental, un vieil homme, qui vient en quelque sorte opérer un rappel à l'ordre: il vient chercher Reri, une jeune femme qui va remplacer une vierge sacrée qui vient de décéder. Reri n'est pas enchantée, mais son nouveau fiancé Matahi voit carrément rouge, et enlève la jeune femme afin de la soustraire à un destin plutôt peu enviable... ils sont désormais tabou tous les deux, et une menace de mort pèse sur eux, comme sur le vieux prêtre Hitu.

Dans la deuxième partie, on assiste à la suite des aventures de Reri et Matahi: ils se sont installés pas loin d'un comptoir Français, et Matahi dans un premier temps apprécie d'être devenu la coqueluche locale avec ses talents de plongeur: il dépense sans compter, s'endettant sans s'en apercevoir. Quant à Reri, inconsciente de ces problèmes économiques, elle a d'autre soucis: Hitu est revenu, et la presse de revenir, sinon Matahi pourrait en pâtir. Tout en restant unis, les amants sont tous deux entrés séparément dans une spirale obsessionnelle qui va les engloutir: Reri cherche un moyen pour échapper à Hitu et son destin et préserver Matahi. celui-ci cherche un moyen pour rembourser ses dettes, et leur permettre de payer un voyage qui les emmènerait aussi loin que possible. Il va risquer sa vie pour aller chercher une perle colossale, gardée par un requin gigantesque...

Les premières images, dues comme je le disais à Flaherty, ont été gardées par Murnau, et il y a une certaine ironie d'y voir ces athlètes quasiment nus, comme si le dernier film de Murnau ne pouvait que laisser éclater sa passion pour les jeunes personnes qu'il a cotôyés durant ses repérages locaux, et qu'il lui fallait détourner les images "documentaires" de son confrères afin d'installer une sensualité homoérotique somme toute assez rare dans son oeuvre. Mais ce coming-out initial reste discret, et on reprend vite le fil de ce qui est bien une intrigue: on rencontre la jovial Matahi d'abord, qui participe avec les autres garçons à la chasse aux filles, lorsqu'ils les voient se baigner dans un étang sous une source. avec eux, mais souvent cadré seul, le jeune homme va vite se distinguer des grands gaillards qui l'entourent. Il a repéré Reri, qui elle aussi est à l'écart des autres filles. Le reste de l'exposition là encore insiste sur cette idée: déjà amoureux l'un de l'autre, les deux héros sont mis à l'écart du groupe, et lorsque le bateau qui amène le vieux Hitu arrive au large, tous se précipitent, mais Matahi est tout de suite isolé, arrivant en retard, alors que Reri est désignée par le vieil homme, et du même coup isolée elle aussi par la composition des plans tournés sur le bateau. A la fin de la séquence, lorsque Matahi a entendu à quel destin la jeune femme sera désormais soumise, on ne voit plus que l'ombre du jeune homme qui vient lentement ramasser une couronne de fleurs, symboles de l'insouciance désormais passée du couple, et de l'île elle-même...

Le film vire vite au noir, y compris dans la deuxième partie de sa partie supposée paradisiaque. Un aspect particulièrement daté concerne le thème de la "corruption de la civilisation" (L'arrivée du bateau en est la première manifestation tangible, même si c'est pour amener Hitu à Bora-Bora), un passage obligé qui était de fait le principal argument du très beau film de Van Dyke White shadows of the south seas... Ici, cet aspect apparaît plus clairementsous la forme des profiteurs qui se jettent avidement sur le pauvre Matahi pour le presser comme un citron, et le pousser à fêter richement ses succès. Les commerçants y sont Chinois, les autorités (Corrompues) y parlent Français, et sont jouées par des métis... Murnau se sert de ces anecdotes surtout dans le but de montrer la confusion linguistique et économique de Matahi, donnant corps à son problème qui va finir par l'aliéner de sa fiancée... ce que Reri, de son coté, vit, est plus la malédiction culturelle de sa propre civilisation, qui repose elle aussi sur des clichés romantiques de la vie dans les mers du sud, et qui seront repris par d'autres, en particulier King Vidor et son impayable Bird of Paradise, qui doit décidément beaucoup à Tabu!

Ce qui frappe dans ce film, quand on le revoir dans le contexte de l'oeuvre de Murnau, ce sont bien sur les similarités de fait avec tant d'aspects des films du metteur en scène, mais surtout avec Sunrise, dont il est par certains cotés un négatif, et Nosferatu! De Sunrise, le metteur en scène retient le voyage "à Tilsit", du nom de l'oeuvre qu'adaptait ce beau film Fox de 1927, et les rites de mariage détournés qui remplissaient la partie du film consacrée aux pérégrinations du couple dans une ville qui n'était pas hostile, mais bien étrangère. Leur décalage est ici ressenti de façon cruelle devant l'incompréhension de Matahi, et leur danse requise par les citadins (Sans doute pour se moquer d'eux) trouve ici un écho sardonique, avec beaucoup de viande saoule autour  des tourtereaux... les amants de Sunrise mettaient à profit leur voyage pour se retrouver, ceux de Tabu vont se perdre dans leur fuite. La proximité avec Nosferatu est plus inattendue, sauf si on a en mémoire que du compte Oetsch (Schloss Vogelöd) à Lem Tustine (City girl), en passant par la vamp de la ville (Sunrise), Mephisto (Faust), et Tartuffe soi-même, les "empêcheurs d'aimer en rond" sont légion chez Murnau et sont tous assimilables à l'intrusion démoniaque du vampire. c'est d'autant plus vrai ici que Murnau cite sciemment son film de vampire, de plusieurs façons: il profite du physique du vieux Hitu, pour en faire un double du vampire, qui apparaît tel un fantôme dans l'espace d'une porte, comme enfermé le temps d'une vision fugitive dans ces cadres à l'intérieur du cadre qu'affectionnait le cinéaste; on distingue son ombre qui parcourt la plage à coté de laquelle les deux héros se sont installés pour vivre, et qui tout à coup se penche sur eux, Reri couvrant de son corps celui de Matahi pour le protéger. Le film séminal de Murnau est aussi cité à travers l'utilisation de la silhouette du bateau, symbole répété de l'arrivée des ennuis comme celui qui emportait Nosferatu à Wisborg allait y apporter la peste.

Dans ces circonstances, Murnau reste plus que jamais le maître du cadre, aussi bien celui du plan que celui qu'il va souvent là encore placer à l'intérieur, pour mieux y enchâsser ses personnages, faire resurgir leur isolement, ou l'espace d'un instant les fixer dans leurs situation en porte-à-faux de leur environnement. Il choisit (Avec l'aide de Flaherty, on s'en rappelle, sur la première partie) des images de bonheur un peu enfantin qui vont vite tourner au cauchemar, et va parfois avoir recours, surtout sur la deuxième partie, à des truquages, et à un montage plus serré afin de pallier à l'absence de la logistique du studio. Son requin, en particulier, n'est pas des plus convaincants, mais on remarque l'utilisation de plans très courts pour suggérer l'irruption du danger lors de la plongée, l'utilisation du suspense aussi: la première rencontre du spectateur avec le requin est observée depuis le bateau d'un ami d'un plongeur, qui regarde la corde qui est son seul lien avec l'infortuné negeur qui va se faire manger tout cru; la corde se déroule d'un bon rythme, puis s'arrête: le plongeur est arivé au fond  de l'eau, va faire sa récolte. Le requin est aperçu: la corde repart de plus belle pour signifier la panique...

Pour finir, le film est une réussite d'une grande rigueur. Loin des studios, le metteur en scène, qui a sans doute encore appris, en matière de construction de ses films, lors de son passage à la Fox (un passage béni des dieux, on ne le dira jamais assez), a su donner à son film l'allure d'une quintessence. Il a su diriger ses acteurs au-delà du simple vol d'expressions ou de situations forcées qu'on aurait pu craindre d'une collaboration avec Flaherty... Il a aussi, on l'a vu, procédé à une synthèse des traits dominants de son oeuvre, finissant d'exécuter le bel amour qui chez lui n'a jamais été aussi mal loti que chez les deux amants Reri et Matahi, seuls chacun de son coté. le final glaçant, simplissime, qui donne à Hitu la victoire d'un seul plan parfait (Matahi nage dans les eaux agitées à la poursuite du petit bateau qui emporte Reri et le vieux Hitu vers la mort; Reri n'a pas vu Matahi, qui s'est approché de la barque au point de prendre une corde et de s'y accrocher le temps de reprendre son souffle. La main du vieil homme entre dans le champ afin de couper la corde, et Matahi s'éloigne du bateau, et va se noyer sous nos yeux...). comme d'habitude, Murnau laisse le dernier mot non au montage, mais directement à l'image, à ce qui se passe sous nos yeux.

Et ce film superbe nous donne envie d'une part de pousser une grosse colère contre cet abruti de chauffeur qui n'a pas été foutu de ne pas envoyer sa voiture dans un ravin, et d'autre part de revoir séance tenante tous les films de Murnau.

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Published by François Massarelli - dans Friedrich Wilhelm Murnau Muet 1931 *