La France, la Belgique, la Suisse, les Etats-Unis... Réalisateur expatrié par excellence, le Belge Jacques Frederix, dit Feyder est aujourd'hui oublié, et c'est une profonde injustice. On connait mieux la grande Françoise Rosay qui après avoir été son interprète dès les années 10, est devenu son épouse, et sa compagne de tous les instants, de toutes les errances aussi, l'ayant suivi dans toutes ses pérégrinations même les plus hasardeuses, comme ce séjour mi-figue, mi-raisin à Hollywood pour un contrat à la MGM, qui résultat en peu de films et beaucoup d'ennui...
Visages d'enfants est un film apatride, réalisé par une équipe française en Suisse, à la demande de producteurs de Lausanne. L'auteur fêté de L'Atlantide (1921) et Crainquebille (1922) y réalisait son seul et unique film muet dont il serait aussi le scénariste, et a réussi à tourner un film sur l'enfance qui s'attache à un enfant sans jamais sombrer dans la facilité, le sucre, ou l'excès de pathos, un regard juste et émouvant sur les recoins sombres d'une enfance soudainement marqué par l'ignominie du deuil... Jean (Jean Forest) a perdu sa maman, et a d'autant plus de mal à l'admettre, qu'il ressent le remariage de son père (Victor Vina) comme une abandon, une trahison du lien avec la chère disparue. il va donc presque naturellement se réfugier dans une posture de défi à l'égard des deux nouvelles venues, Jeanne, la nouvelle épouse, mais surtout Arlette, sa fille, qu'il va être amené à haïr, ce qui va engendrer des situations compliquées et de nombreuses chicaneries... Ainsi que des drames.
Ce film, le deuxième de ses grands muets à faire l'objet d'une édition DVD (Après L'Atlantide), est assurément son chef d'oeuvre. Il y est question, comme pour Crainquebille et Gribiche, d'enfance, vue non pas du versant pittoresque, mais du coté de la cruauté: cruauté du sort qui prive l'enfant de sa mère, intransigeance de l'enfant qui refuse la nouvelle épouse de son père; sur ce canevas, Feyder fait dire à ses interprètes, petits et grands, la douleur et la jalousie, le désespoir et l'injustice, se refusant systématiquement le confort du manichéisme: pas de marâtre à la Folcoche, mais une belle-mère attendrissante. Pas de héros à la Dickens, mais un jeune garçon en révolte, qui refuse les nouvelles venues, sa belle-mère et la fille de celle-ci, dont il manquera provoquer la mort. Dans le rôle principal, Jean Forest est génial, et ceci n'est pas son premier travail avec Feyder: la grande complicité qui les unit est fructueuse. Il était déjà le garçon qui accompagnait Crainquebille, et on le reverra dans Gribiche. Le petit parisien a su s'adapter à la merveilleuse nature Suisse... et conserver son talent naturel.
Si le film, bien que mélodramatique, se termine bien, c'est aussi parce que c'est l'ordre des choses; Feyder, qui a ancré ses personnages dans un paysage montagnard, dans lequel la neige rythme le passage immuable des saisons, a su nous montrer le passage d'une tempête sous le crane d'un enfant, qui saura grandir mieux, et plus fort. Ce souci de mettre en relation les personnages et le décor est une des marques distinctives du cinéaste, qui sait tisser des liens entre le drame de St Avit et le Sahara (L'Atlantide), entre Dom José et l'Andalousie (Carmen), entre Crainquebille et les marchés et le pavé Parisiens... Jusqu'aux Bourgeois inquiets de La Kermesse Héroïque qui évoluent dans un village Flamand plus vrai que nature. La photo de Léonce-Henri burel, qui avait accompagné Feyder déjà dans les expériences formelles audacieuses de Crainquebille, retrouve ici un style lyrique plus classique, en mettant en perspective la magnifique nature des Alpes dans les compositions superbes de Feyder. Au-delà de ce travail splendide, peu d'audaces formelles ici, ce n'est pas le sujet... Mais le point de vue, systématiquement celui des enfants est d'une rare justesse.
Une autre constante du cinéma du metteur en scène, le thème du choix d'un destin, prend ici une tournure plus dramatique encore, lorsqu'un enfant se place de lui-même en lutte contre toute sa famille, afin de laisser éclater sa colère et sa tristesse. Comme St-Avit dans L'Atlantide, Jose dans Carmen, l'enfant a choisi son destin, et aurait peut-être pu l'assumer jusqu'au bout, jusqu'à la mort, afin de ne pas avoir tort. en s'autorisant deux recours à la tension dramatique et au suspense, feyder concrétise de façon troublante le drame intérieur de Jean, et finit de capter son public... Voila un film indispensable a toute personne intéressée par le muet, et admirablement restauré.







La "tempête", c'est la révolution Russe... Tempest est un film d'aventures romanesque dans lequel on assiste aux changements de la Russie entre 1914 et 1917; un genre à part entière en somme, en même temps qu'un moyen de ne pas vraiment prendre parti dans le Hollywood de 1928... Le film, un véhicule pour John Barrymore et l'un de ses meilleurs films, a semble-t-il une histoire encore plus tumultueuse que son intrigue. Si le film porte la signature de Sam Taylor, l'ancien collaborateur de Harold Lloyd, deux autres metteurs en scène ont participé à la confection, et c'est tout un symbole, puisque aussi bien Victor Tourjansky, un émigré qui avait tourné en France (Michel Strogoff, 1926, avec Ivan Mosjoukine!) que Lewis Milestone (Un protégé de Howard Hughes) étaient Russes... Pourtant aucun des deux ne restera sur le film... Joseph Schenck, qui à la United Artists tentait semble-t-il de diversifier sa production avant de lâcher son poulain Buster Keaton à la MGM, avait mis les petits plats dans les grands pour ce film, dont le scénario avait là aussi traversé plusieurs états. On sait que parmi les scénaristes qui se sont succédés, il y avait un certain Erich Von Stroheim... Il y aurait travaillé à la demande de Schenck suite à sa mise à l'écart du montage de The wedding march, et le script aurait du être une collaboration entre Stroheim et Milestone, destinée à être mise en scène par ce dernier; donc, dès le départ le film est un projet de Schenck, dans le cadre du contrat de trois films avec John Barrymore. Le fait est que dans la version finale du film, on retrouve quelques touches de l'oeuvre de Stroheim, mais diluées, et le résultat est un film d'aventures, sans prétentions, qui se joue des conventions avec insouciance... Pas de leçon d'histoire, donc.
Russie, avant la guerre; le sergent Ivan Markov (Barrymore) travaille d'arrache-pied pour obtenir un grade d'officier, ce qui n'est pas acquis, puisqu'il est d'extraction paysanne; lorsqu'il l'obtient grâce à un général bienveillant (George Fawcett), les autres officiers parmi lesquels un capitaine (Ulrich Haupt) qui le méprise ouvertement, lui font sentir qu'ils ne l'accepteront jamais comme un égal. Fin saoul, Markov se retrouve par erreur dans la chambre de la princesse Tamara (Camilla Horn), fille du général, dont il est amoureux. Elle donne l'alerte, il est arrêté, dégradé, et finalement mis en prison. Pendant ce temps, la guerre intervient, puis la révolution. Un personnage que Ivan a souvent croisé, un agitateur (Boris de Fast) socialiste, le fait libérer pour faire de lui un leader du peuple... De son côté, Tamara qui a toujours aimé Ivan 'depuis la première minute' tente de survivre à la "tempête"...
rôle important, la première séquence étant un brillant travelling qui pourrait sans trop de problème être une idée de Milestone... Mais le film final est enlevé, probablement un brin gratuit aussi, sans qu'on songe à s'en plaindre. Barrymore est égal à lui-même, Camilla Horn joue la noblesse pincée avec une certaine conviction sans risquer sa peau à chaque plan comme c'était le cas durant le tournage de Faust, et on a la chance de voir aussi le grand Louis Wolheim (un complice de Milestone) dans le rôle du copain d'Ivan, qui lâche tout pour le suivre...
La Grande Catherine est devenue l'impératrice redoutée de toute la Russie,
mais une poignée de fidèles de l'ancien régime rêvent de faire revenir à la vie politique la fille de l'impératrice Elizabeth, qui est entrée au couvent. celle-ci refuse, mais le comte Chouvalov
va rencontrer son sosie Tarakanova, une jeune tzigane à la naissance mystérieuse, qu'il va aisément convaincre qu'elle est la fille cachée de l'impératrice. Catherine envoie pour enlever la jeune
femme, qui lui fait de l'ombre en prétendant au trône, le comte Orloff. celui-ci, justement, a déja croisé la route de la jeune Tzigane, et ne s'en est pas remis.
A nouveau produit par la Société des Films Historiques, Le joueur d'échecs fait donc suite dans la carrière de Raymond Bernard au Miracle des loups, et on se réjouit de voir un film habité par la fougue et l'ingéniosité, ainsi qu'un scénario superbement construit, à nouveau par Bernard et Jean-José Frappa. Les interprètes en sont excellents, et on ne regrette pas de passer deux heures et quart en compagnie de ce film, qui dès son introduction, se passe sur un plan dynamique plutôt que didactique (En lieu et place donc des leçons d'histoire un tantinet nationalistes du Miracle des Loups): En pleine occupation Russe de la Pologne, des soldats Russes passent, la nuit dans une ville aux rues désertes de Lithuanie, et une femme qui était seule dehors se fait tuer par l'un des soldats. Pendant ce temps, dans une résidence cossue, les partisans de l'indépendance se retrouvent et chantent ensemble des hymnes, jusqu'à ce que l'une d'entre eux donne l'alarme, en entendant les bruits des sabots des chevaux Russes. Une brillante exposition qui paradoxalement met l'accent sur le son (chants, bruits de sabots), tout en utilisant montage alterné avec assurance, et reste éminemment visuelle: un tour de force.
Les aventures de Boleslas et de ses amis, qui le dissimuleront dans un automate afin de le faire passer la frontière, mais seront retenus bien malgré eux à la cour de Russie, sont parsemées de moments de bravoure, dans lesquels un nationalisme relativement léger s'installe: la scène au cours de laquelle Sophie vit à distance une bataille malheureuse pour son camp, et tente de conjurer le désespoir en chantant à tue-tête au piano un air martial, imaginant aussitôt la victoire comme devant un écran en cinémascope, a été souvent relevée par Kevin Brownlow comme l'un des meilleurs exemples de ce que les Français pouvaient avoir de fougue cinématographique communicative. Une autre scène formidable nous montre la fin de l'automate joueur d'échecs, qui donne son titre au film, fusillé sur ordre de Catherine, et dont on n'est pas sur qu'il n'y ait personne de dissimulé à l'intérieur, une séquence haute en couleurs, elle-même alternée avec une scène lugubre qui voit Nicolaieff s'introduire chez Kempelen, et déclencher pour son malheur des pièges imaginés par l'étrange Baron.../image%2F0994617%2F20211024%2Fob_07b2f5_unnamed.jpg)

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Tout en étant très classique dans sa mise en scène, et en possédant un scénario qui ne brille pas par son originalité, le film est plutôt intéressant pour les thèmes qu'il développe, tout en les fondant dans le tissu mélodramatique de l'ensemble.
Non que le tournage ait été facile... comment en aurait-il été autrement avec un tel sujet? Un film, quasiment un western, mais privé des morceaux de bravoure qu'après Stagecoach on assimilerait systématiquement au genre, tourné en plein désert avec un vent à décorner les boeufs, qui souffle en permanence de la poussière... L'actrice, en perte de vitesse au box-office, a par ailleurs besoin d'un matériau adulte, et de ne pas trop se reposer sur son image éthérée de vierge éternelle... Elle a donc sélectionné elle-même le roman de Dorothy Scarborough, dont l'adaptation a été confiée à la scénariste Frances Marion: le film, en 75 minutes, nous détaille de façon hallucinante la transformation d'une femme déçue, une Bovary sudiste (Elle vient de Virginie!) qui doit affronter la crudité du monde, symbolisée par la tourmente incessante d'un vent et de tempêtes de sable, et s'éveiller aux sens, à son corps défendant d'ailleurs. Letty Mason arrive au Texas pour vivre chez son cousin, persuadée qu'elle va trouver un endroit plaisant à vivre, mais se retrouve chez des paysans qui vivent dans des cabanes délabrées, en plein désert, en plein vent... Et la femme de son cousin ne voit pas arriver une rivale potentielle avec la plus grande bienveillance. Au bout de quelques jours, Letty se voit contrainte de choisir un mari pour quitter les lieux. Trois choix possibles: Wirt Roddy, un séduisant voyageur de commerce, Lige Hightower et Sourdough, deux cow-boys amis de la famille...
porte au moment ou il la presse de partir avec lui est sans ambiguïté: la nuit n'a pas été pour elle la révélation d'un amour... Elle est prête à le tuer pour l'empêcher de la prendre avec lui.
but. Du reste, Sjöström a beaucoup utilisé la fragmentation des corps dans son film, de multiples façons: les pieds qui jouent à la place des visages dans la scène évoquée plus haut; les mains des personnages, soit cadrées en gros plans, soit seuls "accessoires" utilisés par le metteur en scène et les acteurs (La scène ou Cora, l'épouse, regarde Letty sans bouger, sauf sa main qui tient un énorme couteau de boucher et en essuie le sang sur son tablier...); les yeux de Wirt Roddy (Montagu love) quand il regarde successivement la photo de Letty telle qu'elle était à son arrivée, puis la jeune femme aussi délabrée que la cabane dans laquelle elle vit, rendue folle par le vent... De même qu'il sait mettre en valeur n'importe quelle partie du corps pour pour lui faire exprimer des émotions, Sjöström a de toute façon un grand sens du détail, comme on l'a vu avec le fameux holster dont dépasse une arme qui va symboliser autant le viol que le meurtre qui suit.
Oui, car si on a beaucoup reproché au système Hollywoodien d'avoir imposé un happy-end à Sjöström et Lillian Gish pour ce film par ailleurs structuré en cinq actes en dépit de sa brièveté, il n'en reste pas moins que Lillian Gish se rend coupable d'un meurtre, même si comme le dit son mari, il a été commis de bon droit. Et ces deux amants poussés l'un contre l'autre par le vent et le sort plus que par l'amour, doivent désormais vivre dans la prudence, car ils ont un lourd secret à dissimuler.. On peut rêver plus heureux, non?/image%2F0994617%2F20220320%2Fob_cf758e_h7mndaf4imi6jcjhlqu2y4wlty.jpg)
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