Ceci est le deuxième et dernier film de Langdon réalisé par Frank Capra, l'homme qui prétendra toute sa vie avoir "fait" Langdon. Nous n'allons pas revenir ici sur l'histoire, le fait est désormais avéré: immense cinéaste, Capra était aussi un affabulateur de génie, comme d'autres grands: qu'on pense à Walsh, menteur et farceur; Ford qui brouillait les pistes au point de prétendre avoir été cowboy en Arizona; Lang et sa version de sa propre fuite d'Allemagne... Donc, une fois The strong man achevé, Langdon aussi bien que Capra se sont senti pousser des ailes: le film était un succès, leur ambition avait payé, et il pouvaient remettre le couvert; l'ennui était que chacun des deux s'atribuait les mérites de ce qui était avant tout une collaboration, et que la brouille allait se préciser; Langdon était le patron, et à la suite du tournage, il a écarté Capra de son équipe, jugeant le temps venu de prendre sa destinée en mains. Le film devrait s'en ressentir, mais pas du tout: C'est un film tout à fait typique de ce que Langdon pouvait réussir dans ses meilleurs moments, qui revient à des thèmes proches de ses courts métrages, et qui oppose une fois de plus la ville corruptrice à l'Amérique profonde, comme les trois-quarts des films muets Américains semble-t-il, mais dans une bulle burlesque moins caricaturale que dans The strong man.
Harry est un grand garçon, qui rêve toute la journée de romance, alimentant ses fantaisies de livres puisés à la bibliothèque locale. Toute sa jeune vie, ses parents l'ont gentiment couvé, persuadés qu'il se marierait automatiquement l'age venu avec la petite voisine, Priscilla (Priscilla Bonner, la jeune aveugle de The strong man). Celle-ci aussi en est persuadée. Un beau jour, les parents décident d'offrir des pantalons à Harry qui se croit enfin adulte, et se précipite sur la première venue: une jeune femme de la ville (Alma Bennett) dont la voiture est en panne, et qui appartient à un gang de trafiquants de drogue par-dessus le marché. Pour se débarrasser de lui, la jeune femme l'embrasse, et part, mais Harry, persuadé qu'il s'agit d'un pacte d'amour, l'attend. Alors que le village s'apprète à célébrer son mariage avec Priscilla, il s'enfuit pour retrouver sa "bien-aimée"...
Comme chez Lloyd, le décor rural est assez classique, mais le personnage de Langdon est plus caricatural encore; par contre, les scènes urbaines installent Langdon... en 1927, avec sa corruption, son jazz et sa consommation d'alcool frelaté. La naïveté du personnage se retrouve, tout comme dans les meilleurs courts Sennett, placée au coeur d'un décor d'autant plus criard. Des scènes laissent comme il savait si bien le faire Langdon pousser son style lent et répétitif jusqu'au bout: lorsqu'il a vu la jeune femme en automobile au début, il tourne autour d'elle avec son vélo, faisant tout un tas d'acrobaties plus embarrassantes les unes que les autres. Contrairement à un Charley Chase ou un Harold Lloyd, l'embarras, avec Langdon, est pour le spectateur, pas pour le comédien; c'est ce que lui empruntera Laurel...
Pour le reste, il faut noter une cavale rocambolesque en ville avec Langdon qui croit porter sa "fiancée" dans une caisse, alors qu'il s'agit d'un crocodile, et deux scènes frappantes: vers la fin, Harry qui s'est lui-même aveuglé sur les activités délictueuses de sa "petite amie", assiste dans la loge d'un théâtre à un rêglement de comptes, qui l'éclaire une bonne fois pour toutes sur la vraie nature de la femme qu'il aime. Cette scène est volontairement crue, et vue par un Harry au premier plan, de dos; il joue de fait à visage masqué, la scène fonctionnant parfaitement du fait que le comédien est retourné. Une noirceur qui contraste avec la vie doucereuse de sa campagne, et qui explique deux ou
trois plans qui servent en quelque sorte de "paliers de décompression" pour le jeune homme lorsqu"il revient à la maison: on le voit l'air hagard errer à travers bois avant de rentrer chez lui, grandi, mais aussi traumatisé. Cette noirceur culmine pourtant à un autre moment de ce film: lorsqu'il s'apprête à se marier, Harry se demande comment se débarrasser de Priscilla, et imagine l'emmener dans les bois pour la tuer d'un coup de révolver, une rêverie qui contraste évidemment avec ses fantaisies du début du film, qui levoient en prince de pacotille conter fleurette à la jeune fille... Mais le plus perturbant, c'est qu'il tente effectivement de mettre son plan à éxécution! Comme si dans True Heart Susie, de Griffith, Bobby harron emmenait Lillian Gish dans le bois pour la tuer, en quelque sorte: ça fait quand même froid dans le dos, même si Harry Langdon étant Harry Langdon, ça ne marchera pas, rassurez-vous.
Voilà, ce film est sans doute plus mal fichu que le précédent, moins équilibré. Les partisans de Capra diraient que Langdon a trop contrôlé, les partisans de Langdon seraient d'avis d'imputer ses défauts à Capra; quoi qu'il en soit, le film est de toute façon typique de son auteur, et je parle ici de Langdon, pas de Capra: après trois ans passé à tricoter des films autour de son personnage, entièrement tissés autour de son style de gags, il serait temps qu'on reconnaisse la paternité de ces films, non?

Moins beau que son
Germinal, cette adaptation de Dumas par Capellani est à son meilleur dans les extérieurs, tournés dans des décors authentiques et plausibles, jamais propres, toujours
inquiétants. c'est d'autant plus important que comme à son habitude, le metteur en scène fonctionne par taleaux. L'intrigue ne tourne pas qu'autour du "Chevalier de Maison-Rouge", tout comme
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Le naturalisme de l'interprétation et des décors, le sens de la composition du metteur en scène font merveille. Capellani, qui a vocation à illustrer le roman dans un premier temps, utilise les intertitres comme des en-têtes de chapitre: "Où Lantier découvre la raison de l'hostilité de Chaval", un peu comme Griffith annonçait l'action par les titres avant de la montrer. A une époque ou le gros plan, le montage serré deviennent des options qui font encore polémiques, Capellani fonctionne encore sur le principe des tableaux. Il en tire deux avantages: d'une part, le cadre est composé en fonction des séquences, avec un talent pour trouver l'angle parfait, et une utilisation de l'espace pensée en fonction de l'ensemble de la séquence; la profondeur de champ est utilisée aussi, notamment dans les scènes de réunions syndicales, ou les scènes dans les bars, restaurants, les intérieurs. d'autre part, les acteurs jouent l'ensemble de chaque scène, généralement avec retenue, même si par exemple Jean Jacquinet en fait parfois trop./image%2F0994617%2F20230718%2Fob_34141d_mmtbsnm5ud8wisyaskl72smghfhjlz-large.jpg)

moins circonscrit par les conventions de la fiction: ici, l'histoire aboutit à une étape ou certains des protagonistes trouvent le bonheur, mais qu'on ne s'y trompe pas, cette Sugiko, qui choisit un conflit sans concessions contre sa belle-famille, qui reprend sa liberté dans un monde dominé par les hommes, au risque de rester dans l'incertitude - et au plus bas de la classe ouvrière - toute sa vie, avec la plus belle des dignités, est bien une héroïne de Mikio Naruse, une grande.
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Le lien du sang contre l'éducation: le combat est clair, et à l'exception du voisin un peu baroudeur, au sourire si
figé, et aux apparitions si opportunes, le drame reste circonscrit dans les rapports entre les femmes; celles-ci sont au nombre de quatre finalement, parce que Shingeko n'est pas que l'objet de
toutes les convoitises et de tous les sales coups, elle a son mot à dire, et le dit souvent : elle aime sa maman, c'est-à-dire la seule qu'elle ait jamais connue... Naruse nous maintient en
haleine dans cette lutte située du reste en dehors du droit et de la loi. Son montage, comme de juste, est d'un grand dynamisme, et il aime à donner plus de punch à ses scènes muettes en faisant
intervenir des mouvements d'appareil vers les actrices, qui soulignent soudain le drame sur les visages. les deux principales protagonistes, Masako et Kiruko-Tamae, sont différentes non seulement
par l'âge (Tamae a facilement dix ans de plus) et le style vestimentaire (Tamae revient des USA, ) Naruse les fait jouer à l'opposé, usant de la mobilité du visage de Yoshiko Okoda (Tamae) et de
la détermination froide affichée par yukiko Tsukuba (Masako). surtout, il les unit par le simple fait qu'elle veulent la même chose. C'est entre elles que tout se joue.
Un scénario plein, donc, avec ses péripéties héritées du mélodrame le plus pur. Pourtant Borzage ne s'éloigne jamais de la comédie avec ce film, y compris lors de scènes dramatiques
âpres et cruelles. Le stigmate social est la première cible du cinéaste, à travers ces voisins bien intentionnés qui ferment leur porte et leur coeur à la première occasion; bien sur, première
visée, la maman de Ruth et Agnes, qui mène la méchanceté jusqu'à la folie; il ne peut nous échapper qu'elle a tout d'une sorcière de conte de fées, ce qui sied particulièrement à un film de
Borzage. mais au-delà de la dénonciation, il me semble que Steve Tuttle est le premier grand héros Borzagien, auquel il donne une série de traits qui reviendront, de film en film: marginal, il
est vu et revu à travers ses pieds, inactifs et emmêlés l'un dans l'autre lorsqu'il se prélasse. ce motif traverse le film et se substitue à Steve occasionnellement (une paire de chaussures
neuves joue d'ailleurs un petit rôle humoristique à la fin du film). sa position préférée, allongé contre un arbre, le suit jusque dans ses rêves, jusqu'à la guerre... La marge pour Steve, c'est
une choix assumé et sans grand drame, comme le Chico de Seventh Heaven qui travaille dans les égouts mais vit près des étoiles, le Tim de Lucky star qui
est paralysé mais garde son envie de vivre, ou encore le Bill de A man's castle dont la clochardise devient un art de vivre... Leur position en marge leur confère une
moralité et une capacité à donner lorsque cela a vraiment du sens, à d'autres: femmes ou enfants, Diane, Mary Tucker, Trina ou Kit...
Mais cet anti-héros va tout donner, et risquer sa vie pour une autre. Puis, il va recueillir la petite Kit, et l'élever avec sa mère, se mettant définitivement au ban de la
société. Ironiquement, ces deux actions vont être passées sous silence, mais les gens vont le fêter pour un haut fait d'armes accompli par hasard, lorsqu'en pleine bataille il était resté
planqué, devenant le seul soldat Américain à pouvoir sortir ses compagnons du pétrin. C'est que Steve a tout sacrifié, ne pouvant révéler le secret de Ruth à personne, pas à sa mère, pas même
à la soeur de la jeune femme, pas même à Kit. Une scène très belle (Admirable Zasu Pitts, qui a semble-t-il utilisé la méthode Lillian Gish, et accentué sa maigreur cadavérique pour une
scène d'agonie très effective: elle fait très peur) voit Ruth mourir dans les bras de Kit, qui ne comprend pas ce qui lui arrive, mais trouve une prière appropriée pour celle dont elle ne saura
jamais qu'elle était sa mère...
Beau film sur une exclusion, qui nous
montre un anti-héros dans toute son humanité, sa complexité, presque malgré lui. Pour Borzage, le jugement a priori est une saleté, et ses personnages sont face à leurs seuls actes; Steve
"Lazybones" Tuttle est un homme qui a fait le bien, mais il ne s'en vantera pas: bien qu'il ait tout perdu, à la fin (sauf sa maman, qui lui donne sa canne à pêche afin qu'il revienne à la case
départ), bien que Kit soit partie avec un autre, et Agnes ait appris la vérité trop tard pour revenir en arrière, Steve donc continue comme si de rien n'était, à la fin de ce film qui nous
a conté 25 ans de sa vie. Borzage a lui aussi beaucoup accompli avec ce film; le village qu'il nous montre est souvent réduit à ses allées poussiéreuses, à ses arrières cours et à ses champs. peu
d'intérieurs, et l'impression d'être resté en coulisse d'une petite localité ainsi stylisée. C'est un trait de ses films qui restera, là encore, autant la stylisation que cette tentation de
montrer les coulisses d'un monde.... Ce sera la même chose avec la guerre, qui reste très schématique, et une fois n'est pas coutume, anecdotique: pas de gros bouleversement, contrairement à ce
qui se passe dans tant d'autres films (Toujours les mêmes: Seventh Heaven, Lucky Star...). Mais la façon dont Borzage mêne comédie et mélodrame, dont il filme de
façon frontale le suicide de Ruth, dont il laisse ses acteurs donner le meilleur de'eux-mêmes dans l'expression de l'émotion (Jane Novak, Agnes, découvrant la vérité à la fin, par exemple, dans
une scène très cruell mais aussi très juste) n'ont aucune concurrence. Admirable.