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11 juillet 2020 6 11 /07 /juillet /2020 09:23

Début du XXe siècle... La jeune Olivia (Marie-Claire Olivia) arrive à Fontainebleau dans une institution scolaire pour jeunes filles très comme il faut, où très rapidement elle va prendre ses marques... Et constater qu'on lui demande de choisir entre deux camps: les partisanes de Melle Julie, la très charismatique co-directrice et professeure de littérature, ou celles de Melle Cara, autre co-directrice, qui est malade, atteinte d'une dépression carabinée. Dans ce monde entièrement féminin, l'adolescente est très vite attirée de façon très forte par la plus flamboyante des deux, sans savoir que le drame couve...

Le drame couve, le drame couve... mais on ne peut pas dire qu'il ne soit pas très facile à voir venir quand même! En représentant un gynécée qui se doit de rester politiquement correct dans la France de 1951, Audry ne prend pas trop de risques, limitant les aspects scandaleux du film (quand on dit "je t'aime dans cette belle institution de Fontainebleau, ça ne veut manifestement pas dire 'Soyons amies'!) et les dissimulant derrière un paravent d'académisme respectable.

L'interprétation des jeunes actrices (parmi lesquelles on reconnaîtra une toute petite apparition de Danièle Delorme) est adéquate, mais celle d'Edwige Feuillère est, par contre, exceptionnelle: tour-à-tour aimante et maternelle, ou cassante et méprisante, soufflant constamment le chaud et le froid dans le coeur des élèves, Melle Julie est un personnage à l'ambiguité vénéneuse, dont la rivalité de façade avec Melle Cara (Simone Simon, qui en fait un peu trop!) cache un secret délicat... On appréciera aussi, pour un rôle de relief comique comme on ne dit pas en français, Suzanne Dehelly qui interprète une professeure d'arithmétique passant son temps à dénigrer sa matière, mais passionnée par... la cuisine. Et quel appétit!

 

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Published by François Massarelli - dans Jacqueline Audry
9 juillet 2020 4 09 /07 /juillet /2020 14:36

Convention city, réalisé par Archie Mayo, conte les exactions cocasses d’un groupe de participants à une convention sise à Atlantic City. C’est l’un des films perdus les plus emblématiques de la période dite pré-code; cette comédie avec Joan Blondell et Dick Powell serait, selon les sources, soit l’un des films les plus vulgaires jamais sorti par un studio, soit l’une des œuvres à l’avant-garde de ce qu’on ne doit ni montrer, ni aborder dans un film en 1933; et quoi qu’il arrive, puisqu’il est perdu, le film peut être interprété comme bon nous semble...

Le fait qu’il soit perdu ne fait que peu de doute: dans le collimateur du Breen Office, ce film était réputé insortable, tant et si bien que la Warner a fait procéder à la destruction de son négatif après que la décomposition l’ait de toutes façons rendu inutilisable-et dangereux. Le film porte donc le funeste honneur, d’une part d’avoir sans doute significativement contribué à un renforcement du code de censure en 1934, d’autre part d’être le dernier film Warner–First National perdu… Et le rapport avec Laurel et Hardy, c’est que Convention City a triomphé à l’automne 1933, et en décembre 1933 Sons of the desert sortait.

Sons of the desert, dont le nom glorieux a été repris par un club international dédié à célébrer la gloire de nos deux héros, est un film de long métrage absolument délicieux, totalement dans la lignée des courts métrages des deux vedettes: en alternance avec les pesants films musicaux (entre The devil’s brother et Babes in Toyland pour être précis), le duo joue pour ainsi dire à domicile: les garçons ont fait le serment de participer avec tous les membres de leur loge des « fils du désert », une société plus ou moins Maçonnique semble-t-il, à la convention de Chicago, un prétexte à faire la fête et à se comporter en célibataire. Le problème, c’est que Mrs Hardy (Mae Busch) ne veut pas. Mrs Laurel (Dorothy Christie) a autorisé Stan à participer, mais celui-ci va être obligé de se mouiller dans les mensonges d'Oliver, afin d’aider celui-ci à participer quand même aux festivités; les deux hommes font appel à un vétérinaire (A l’origine, Hardy avait demandé à Stan de lui amener un docteur, mais bon) interprété par Lucien Littlefield afin de déclarer Hardy malade, et de lui prescrire un voyage à Honolulu. Une fois le subterfuge réussi, les deux hommes rencontrent à Chicago un délégué du Texas, vulgaire, farceur et bruyant, interprété par Charley Chase, et dont le personnage s’avérera être en fait le beau-frère inconnu de Hardy… Ouf ! Lorsque la convention s’achève, les deux épouses apprennent que le bateau censé ramener les deux hommes de Honolulu a coulé…

Au-delà de l’enjeu initial, le pari (réussi) de transcrire l’esprit des courts métrages de Laurel et Hardy dans un long métrage, on appréciera les multiples petites touches qui donnent encore plus de vie à l’ensemble: les têtes des spectateurs d’un cinéma qui bougent en rythme dans la même direction en regardant une compétition sportive lors des actualités, le plan de Laurel et Hardy sortant du taxi: le taxi s’arrête, le chauffeur court pour permettre à Laurel (Assis à l’arrière, à droite) de descendre, mais se prend la portière en pleine figure et tombe. Lorsqu’il se relève, il trébuche sur la valise que son passager à opportunément laissé là. Pas un mot pour nous distraire de la perfection du slapstick avant que Hardy ne remercie fort civilement le chauffeur sonné, à terre. Comme quoi tout en restant fidèle à l’esprit du duo, le film élargit le champ d’action de Stan Laurel qui peut également nuire à autrui sans pour autant que Hardy en souffre, ou en soit même conscient. 

Reprenant la situation matrimoniale déjà explorée de diverses façons (We faw down, Be big !) le film donne un contexte qui n’a besoin que d’un seul plan: lorsque les deux hommes rentrent chez eux après la réunion de leur loge, ils ont parlé dans le taxi de l’importance pour un homme d’être le maître chez lui ; comme en écho à cette idée, on voit en gros plan la sonnette du 2220, Fairview Avenue : Mrs and Mr Laurel, puis juste à coté, le 2222 : Mr Hardy and wife. Mais les apparences sont trompeuses, et on verra vite qu’à coté de Mae Busch (Désormais blonde, mais toujours aussi tonique) Oliver Hardy ne peut rivaliser. Charley Chase, dans le rôle du gêneur de service, de l’odieux et excité farceur, ne ressemble pas tant à ce personnage qu’il a soigneusement composé dans ses courts métrages, mais ce n’est pas grave: il reste inoubliable, et il est d’autant plus précieux de le voir là que le comédien n’est pas apparu dans beaucoup de films de long métrage. Un autre intérêt de ce film est de situer dans une certaine continuité chez Roach, dont de nombreux comédiens étaient soit franc-maçons (Laurel et Hardy) soit membres d'organisations à la Sons of the desert (Lloyd était un "Shriner"); mais dès 1917, dans un court métrage, Lloyd se moquait gentiment des rites de ces réunions. Ici, la moquerie passe par les farces de collégien auxquelles se livre Chase...

Voilà ce que l'on peut dire sur ce film très réussi et dont la vision redonne confiance en l’humanité : après tout, pour l’un des personnages, l’affaire se termine plutôt bien.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Pre-code Laurel & Hardy William Seiter
8 juillet 2020 3 08 /07 /juillet /2020 10:20

De tous les films fantastiques de la Universal réalisés dans les années 30, il y en a un qui toujours sera au-dessus des autres... Et ce n'est pas celui-ci. Mais ce film étrange, première réalisation d'un vétéran ce qui à sa façon est un intéressant paradoxe, n'est pas sans qualités. Le script est avant tout fonctionnel: à la façon de la malédiction de Tut-Ankh-Amon qui est dans toutes les mémoires au moment de la sortie, The Mummy raconte comment un prêtre Egyptien (Boris Karloff), amoureux fou d'une princesse et puni 3700 années avant le Code Hays, revient à la vie lors de fouilles, et met tout en oeuvre pour retrouver la réincarnation de l'amour de sa vie (Zita Johann)...

La photo est signée de Charles Stumar, mais on ne va pas me faire croire que l'immense chef-opérateur de Variété, du Dernier des hommes, ou de Dracula, n'allait pas s'impliquer aussi dans l'image de sa première réalisation. Et de fait le film porte constamment une marque visuelle forte, qui rend chaque plan fascinant, chaque séquence visuellement mémorable. Le jeu s'en ressent aussi: par exemple, ce qui a attiré Freund dans l'apport de Karloff est essentiellement son visage, que la caméra ne se lasse jamais de nous montrer longuement. Tout ici, est dans l'étrangeté de ces yeux, la puissance de ce visage dont Jack Pierce a fait la momie ultime. 

Maintenant, l'histoire est convenue, une réminiscence de Dracula à la sauce Egyptienne. Le film, dramatiquement, vaut sans doute plus par sa lenteur et son pouvoir hypnotique, qui le fait ressembler à un rêve éveillé, que par ses acteurs (à part Karloff, ils sont assez quelconques) ou ses péripéties. Mais par endroits, le film distille une poésie vénéneuse et étrange, héritière du cinéma muet, d'autant qu'une de ces séquences (le flash-back) a été volontairement tournée sans le son et à 20 images par secondes....

 

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Published by François Massarelli - dans Pre-code
7 juillet 2020 2 07 /07 /juillet /2020 13:16

C'est sans doute LE fleuron de ce qu'à défaut d'être un documentaire, on pourrait appeler le cinéma non-narratif des années 20... Une promenade dans Berlin, structurée sur une journée, du petit matin jusqu'à la tombée de la nuit, d'une arrivée en train (avec un montage enthousiasmant) à une célébration en forme de feu d'artifice... Le film était un gros projet du cinéaste Walther Ruttmann, un avant-gardiste qui avait fait ses premières armes dans l'animation expérimentales... 

Son film, structuré en 6 actes, et assez resserré (il ne dure pas beaucoup plus d'une heure), est si on en croit les historiens né d'une conversation avec le scénariste Carl Mayer: "Et pourquoi ne réaliserais-tu pas un film non narratif sur Berlin?". C'était la mode, il y a de nombreux exemples, mais la plupart des oeuvres étaient plutôt des courts ou moyens métrages... Avec rien moins que Karl Freund, Ruttmann a donc sillonné la ville à la recherche d'images à faire, avec parfois la tentation d'influer un peu sur son sujet: ici une bagarre jouée, là un faux suicide recréé... Mais dans l'ensemble le film est un montage de vues documentaires, aussi objectives qu'il était possible, ce qui vaudra d'ailleurs à Ruttmann d'être accusé de refuser toute lecture politique de la ville. Sans doute n'était-ce tout simplement pas le sujet.

Et puis, si Ruttmann lui-même, qui avait fait la première guerre mondiale, allait décéder en mission durant la deuxième, comment oublier que le film est exactement à mi-chemin entre ces deux guerres, et comment surtout ne pas souligner que la ville vivante, grouillante, vivace et joyeuse qui nous est montrée, dans sa diversité et sa modernité, au cours de ce film, n'existe tout simplement plus?

 

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Published by François Massarelli - dans 1927 Muet **
5 juillet 2020 7 05 /07 /juillet /2020 13:44

Dire de ce film qu'il est important est un euphémisme. Il bouscule tout sur son passage et a fait une belle carrière à l'étranger, où Sciamma a été fêtée comme il se doit pour ce bijou... Un bijou, je vais le dire ici et ne plus avoir besoin de le dire après, réalisé, écrit, produit, mis en image et interprété par des femmes. 

Marianne (Noémie Merlant) reçoit une offre alléchante: peindre le portrait d'une jeune femme qu'on s'apprête à marier, afin de permettre au futur époux d'avoir une idée de sa beauté et de pouvoir se prononcer sur le mariage. Comme Héloïse (Adèle Haenel) est belle, elle et sa mère (Valeria Golino) ne se font aucun doute sur l'issue de l'arrangement... Et c'est là que le bât blesse: Héloïse, toute droite sortie du couvent (elle était la deuxième fille de la famille jusqu'à ce que sa grande soeur ne décède) ne veut pas de ce mariage, et ne veut donc pas du portrait non plus, et l'a prouvé en refusant de poser pour le prédécesseur de Marianne, parti bredouille sans jamais l'avoir vue. Officiellement, on a engagé Marianne pour être sa dame de compagnie pour une semaine, à elle de mettre à profit tous ses moments de solitude pour peindre sa cible...

Dans une maison très isolée sur la Côte Sauvage, la vie va donc s'organiser entre trois femmes: Marianne, Héloïse et Sophie (Luàna Bajrami), une domestique. Alors que le portrait avance lentement, les deux jeunes femmes vont développer une très forte complicité, jusqu'au point où, ayant fini une version du portrait, Marianne déclare vouloir recommencer et obtient le soutien inattendu d'Héloïse...

D'abord, il y a un récit passionnant, qui transcende complètement le fait qu'il s'agisse pour l'essentiel d'une confrontation à deux personnages plus un témoin. D'ailleurs le rôle de Sophie, la petite domestique qui va elle aussi tisser durant cette dizaine de jours des liens très forts avec les deux autres, est essentiel à cette chronique de la féminité, par un événement important: elle annonce à Marianne qu'elle est enceinte, contre son gré, et les trois femmes vont s'impliquer dans l'avortement qui s'ensuivra. Ensuite, Céline Sciamma utilise le biais de la création artistique pour illustrer d'une façon brillante les glissements troublants de deux personnes vers l'amour avec un grand A, un amour auquel la référence récurrente à Orphée et Eurydice donne une dimension hautement mythologique... Et auquel le recours de deux femmes à l'art (peinture, mais aussi on le verra dans deux scènes clé, à la musique, et non des moindres!) donne aussi une dimension que je n'hésite pas une seule seconde à considérer comme sacrée!

Et justement, on affirme ici non seulement une conviction féministe forte (Marianne est peintre et sait qu'en tant que femme elle a un handicap, puisqu'on ne la laisse pas peindre l'anatomie masculine... mais officieusement: car on saura à la fin qu'elle a peint des tableaux académiques attribués à son père), mais aussi une solidarité et une forte revendication d'égalité entre la jeune femme de la bonne société et la peintre qui est employée par sa famille. Cette solidarité sera la clé d'une entente forte entre les deux femmes... Entente qui passera aussi par des détournements érotiques inattendus dans le film: car si Céline Sciamma ne représentera jamais les corps en plein amour, elle joue beaucoup avec les détails, et en tire des effets inédits que je vous laisse découvrir. Et elle sait installer un vrai suspense, avec un quart d'heure de film, environ, avant l'arrivée d'Héloïse. Quand elle arrive, on tardera à voir son visage et ce sera uniquement du point de vue de Marianne...

Esthétiquement le film est très fort, et la réalisatrice, avec la directrice de la photo Claire Mathon, a pris une décision importante: utiliser la Très Haute Définition pour rendre au plus près l'aspect des tableaux, et au passage obtenir une palette de couleurs qui est totalement en phase avec la peinture contemporaine de l'intrigue... Il y a, de toutes façons, de constants allers et retours entre le film et ses tableaux, peints par une jeune artiste qui a imprimé sa marque aux oeuvres peintes par le personnage de Marianne, Hélène Delmaire. 

Si j'avais une réserve à formuler, ce serait sur le ton parfois déclamatoire des dialogues, et un certain manque de naturel qui est propre aux films en costume... Ce qui largement compensé par la précision du jeu physique, la beauté du film, et le fait que dans ce Portrait de la jeune fille en feu (un titre dont l'explication, vous le verrez, n'a rien de symbolique) le souffle romantique balaie tout sur son passage...

 

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Published by François Massarelli - dans Céline Sciamma Criterion
5 juillet 2020 7 05 /07 /juillet /2020 11:39

De l'art de brouiller les pistes: le film commence par une petite explication lexicale, le mot Doulos en argot ayant finalement trois significations, nous dit-on: le chapeau d'abord, celui que Jean-Paul Belmondo porte avec régularité; ensuite, le porteur dudit ustensile, qu'il soit d'un côté (truand) comme le personnage de Belmondo, ou de l'autre (Flic); enfin l'indicateur. De là à penser comme nous allons le faire durant un certain temps, que Cilien, donc, le personnage en question, soit un indic, il n'y a qu'un pas... Et c'est d'ailleurs ce que fera Maurice (Serge Reggiani).

Nous découvrons ce personnage alors que le film commence, un gangster trapu, résigné, qui est venu régler un vieux compte sous nos yeux: sous le prétexte de lui demander de l'aide pour la préparation d'une affaire, Maurice vient exécuter un ancien complice qui a tué sa petite amie... Mais ça, nous ne le saurons que plus tard, ce qu'on nous montre c'est, en effet, un meurtre de sang-froid: une façon comme une autre de ne pas prendre de gants, dans un film qui va constamment nous forcer à adopter le point de vue de ces messieurs, avec adresse, sans négliger les retournements, non pas de situation, encore moins de points de vue, mais bien de perspective... Car en dépit de l'efficacité et de l'opiniâtreté de l'équipe d'un commissaire à qui on ne la fait pas (Jean Desailly), nous allons constamment rester sur deux points de vue; Maurice qui joue son va-tout, et Cilien, qui soit l'aide à distance, soit le trahit... 

D'autant que Cilien, présenté comme un outsider par tous les camps, est vu en conversation téléphonique avec un policier qui va justement se mêler des affaires de Maurice; de plus le personnage perd une grande dose d'ambiguité en maltraitant avec ardeur la petite amie de son collègue, et a manifestement ses entrées à la police...

Le reste est un jeu sur l'ambiance, la lenteur, et la faculté du spectateur à suivre cette histoire qui le promène gentiment, en sélectionnant, comme pour Maurice, la part de ce qu'on lui dit, et la part de ce que l'on ne lui dit pas... Un film qui est moins abouti que ceux qui suivront, mais qui n'est décidément pas sans attraits, et son incommensurable lenteur en fait d'ailleurs partie...

 

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Published by François Massarelli - dans Jean-Pierre Melville Noir
2 juillet 2020 4 02 /07 /juillet /2020 07:58

C'est l'occupation; dans une petite ville, où stationnent d'abord des Italiens, on s'adapte, et comme partout ailleurs, on tente de passer entre les gouttes... Barny (Emmanuelle Riva), une jeune veuve d'n résistant juif, mère d'une petite fille, est professeure de Français dans un organisme par correspondance et se fait la chroniqueuse du quotidien pour nous: le départ des Italiens, qui rendaient l'occupation moins âpre qu'ailleurs; l'arrivée des Allemands, le durcissement, les cortèges d'exécutions... Et comme une envie de se confronter à Dieu: pas pour y trouver le réconfort, non: Barny, ancienne Catholique, passée à la pensée de gauche, souhaite au contraire attaquer un prêtre par le biais de la confession... Elle va sélectionner un jeune abbé, modeste et lettré, Léon Morin (Jean-Paul Belmondo). 

Privé, c'est le maître mot de ce film qui fait semblant d'être une chronique de l'occupation pour dévier très vite vers d'autres préoccupations. Vrai, Melville semble constamment brouiller les pistes, nous montrant une femme qui n'en finit pas de fuir la réalité du conflit, ou en tout cas l'image que celui-ci a acquise... On se souvient que le premier long métrage de Melville, lui-même ancien résistant, était Le silence de la mer, et que le combat qui s'y déroulait était rendu d'autant plus troublant par les sentiments contradictoires, et la dignité globale des protagonistes. Ici, Barny (le personnage était de toute évidence un avatar de l'auteure Beatrix Beck, et le récit autobiographique) s'évade par la découverte de la religion, à travers les conversations et rencontres avec l'abbé. Et ces rencontres sont en effet le plus souvent à l'écart de l'église, dans la sphère privée, un monde que les Allemands stationnés en ville, qui semblent si lointains (on entend des exécutions, des règlements de compte; on entend parler d'actions de la résistance... On ne les verra jamais) semblent ne pas pouvoir concevoir, ni pénétrer. Un monde où les rapprochements absurdes deviennent possibles: un officier Allemand, après des exercices de tir, fraternise avec une petite fille qui professe de la tendresse pour lui; il part pour la Russie, et semble ne pas se faire d'illusions; une collègue de Barny installe un portrait de Pétain et se réjouit des exécutions qui vont débarrasser la France des "Cocos" et des "Youpins", mais elle parle à bâtons rompus avec Barny qui elle ne cache ni ses convictions, ni ses connections avec des Résistants. 

Et Dieu dans tout ça? C'est là que le film devient sublimement ambigu, laissant finalement chacun voir midi à sa porte! Car Barny, emportée dans sa relation d'amitié intellectuelle avec Morin, puis secouée dans ses convictions et son orgueil, va se laisser re-convertir, et aller plus loin encore participant à une sorte de réseau d'évangélisation... Tout en développant une amitié de moins en moins platonique vis-à-vis du prêtre... le point culminant n'en sera pas charnel, non: ce sera quand elle le lui fera explicitement comprendre.

Alors, un récit de conversion, une épiphanie lors d'une rencontre avec Dieu? Une proposition de définition de la religion, d'une vision humaniste et ouverte d'un vieux débat? un récit de passion amoureuse sublimée, dans laquelle la religion n'était que l'appât de passions intimes (et qui sont explicitement évoquées dans un dialogue d'une rare franchise)? Tout le film est à la fois ça et son contraire, une oeuvre qui est superbe en dépit du fait que beaucoup y passe par la parole. Oui, mais Melville, pour la deuxième fois, et pas pour la dernière, a aussi pris soin de recréer avec le génie du détail qui le caractérise, une période clé de sa vie et de notre histoire. Jusque dans la pierre, dans le cuir des sandales et les graisses des vélos. Une fois de plus, son film procède d'un parcours codé de Résistant... Et la recherche de Dieu, la conversion, le choix de se lancer bille en tête dans la religion, deviennent autant d'échappatoires, autant de formes de résistance. Ce que le destin personnel de Béatrix Beck, qui allait quelques années plus tard se dé-convertir (ce qui ne se fait pas ailleurs que dans la tête, je le sais, je me suis renseigné), tendrait à prouver paradoxalement...

 

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Published by François Massarelli - dans Jean-Pierre Melville
2 juillet 2020 4 02 /07 /juillet /2020 07:30

2026: un mariage se prépare... Le bel épousé, qui rougit et tremble à la pensée de ce qui va être le plus beau jour de sa vie, est Clyde Cook, bien protégé par sa maman... non, son papa James Finlayson. Et il épouse Katherine Grant, la businesswoman à succès. Mais dans l'ombre, une vile séductrice, toute cravate dehors, l'attend et lui fait de l'oeil... ça va mal finir: comment un mariage aussi mal parti peut-il évoluer?

Réponse: dans une comédie matrimoniale à la Hal Roach! Ce film de deux bobines appartient à une période de transition pour le studio, quand on testait de nouvelles combinaisons d'acteurs (ici, Finlayson sert de faire-valoir à Clyde Cook) alors que les seules séries en cours qui marchaient toutes seules étaient les films de Charley Chase (passé à un format de deux bobines) et les comédies Our Gang; Lloyd était parti depuis 1924, et les films hautement farfelus avec Stan Laurel, James Parrott, Snub Pollard, n'avaient pas rencontré le succès. C'est justement le nom de Stan Laurel, qui ambitionnait vraiment de passer de l'autre côté de la caméra et de devenir réalisateur-scénariste, qu'on retrouve parmi les responsables de cet étrange film d'anticipation qui s'amuse avec les codes masculins et féminins que les comédies de Roach véhiculaient... C'est donc assez joyeusement idiot, et on a mis les petits plats dans les grands comme on dit: il n'y a que du beau monde dans ce petit film...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Comédie
30 juin 2020 2 30 /06 /juin /2020 16:51

Un incendie ravage une petite maison sur la Côte d’Azur, suite à une probable fuite de gaz. Deux personnes y étaient: Domenica Loï, qui louait la maison, et sa cousine la richissime Michèle Isola, qui s’apprêtait à hériter d’une imposante fortune. Le film commence par le réveil de l’une d’entre elles (Dany Carrel), sévèrement brûlée, et totalement amnésique… L’autre est morte, et elles se ressemblent tellement, que pour la rescapée, que Jeanne Murneau (Oui, c’est bien le patronyme de ce personnage interprété par Madeleine Robinson), la nourrice et dame de compagnie de Michèle, reconnaît comme étant sa protégée, le doute reste possible: est-elle vraiment Michele, héritière et garce, ou Domenica , éternelle seconde, pauvre mais pas sans ressources? La jeune amnésique mène l’enquête auprès de ceux et celles qui ont côtoyé les deux jeunes femmes, et se rend vite compte qu’elle est la protagoniste d’une histoire de fous, dans laquelle deux femmes ont commis un meurtre. Oui, mais lesquelles, et qui est vraiment la victime?

C’est d’après un roman de Sébastien Japrisot que Cayatte et Jean Anouilh ont tiré le script de ce film, avec l'aide de Jean-Baptiste Rossi (c'est-à-dire Japrisot lui-même), qui participe d’une certaine tendance des années soixante à mélanger avec adresse la psychologie trouble, et la mise en scène cinématographique inventive: Hitchcock a commencé à marquer le cinéma de son influence, Clouzot est lui aussi passé par là... A ce titre, le film commence fort, par le réveil de la jeune femme, vu de son point de vue. Une façon de donner au spectateur une certitude: qui qu’elle soit, la jeune protagoniste ne ment pas, et a effectivement perdu la mémoire, et donc toute chance de savoir son identité.

C’est à une véritable enquête, donc, que procède la jeune femme, mais on est loin du film noir à rebondissements de Joseph L. Mankiewicz, Somewhere in the night: le film de Cayatte, lui, tiendrait plus du cauchemar… Sans pour autant négliger les rebondissements: ceux-ci sont soumis aux changements de narrateur… La jeune femme cherche donc à retracer la vie des deux cousines, à partir des éléments concernant Domenica, puisqu’on lui dit qu’elle est l’autre. Elle commence par enquêter auprès de Gabriel, son petit ami et très rapidement, le portrait d’une insupportable garce se dessine pour la riche héritière Michèle… Mais quand elle retrouvera Jeanne, celle-ci lui fera de Domenica un portrait au vitriol…

On ne saura pas tout, à la fin de cette enquête scabreuse, une vraie descente aux enfers dans l’âme de deux femmes que tout destinait à être d’amères rivales. Leur ressemblance est une vraie aubaine cinématographique pour tout metteur en scène qui se respecte, et si Cayatte n’est pas Hitchcock ou Siodmak, il a su profiter de quelques occasions pour s’amuser un peu, privilégiant le champ-contrechamp et un montage très nerveux, à des prouesses photographiques. On verra quand même, dans deux ou trois séquences, des truquages assez habiles. Mais celle qui profite au mieux de cette idée c’est Dany Carrel: pour commencer, elle a ici, non pas deux, mais trop rôles effectifs, entre la riche Michèle, la pauvre Domenica et enfin la jeune amnésique incapable de trancher sur sa vraie identité. C’est à une vraie renaissance qu’elle est soumise, et une renaissance qui passe par l’effacement de son passé… Et le retour d’un certain sens moral car tout ce que la jeune femme va découvrir sur ses deux identités potentielles va la précipiter un peu plus loin dans l’horreur. Et pour Dany Carrel, le tour de force de devoir composer trois personnages différents se complique encore avec l’ajout de nuances parfois très fortes, liées au point de vue du narrateur de chaque partie du film! Elle y est brillante, dans une complexité qui ne repose pas que sur sa gouaille naturelle, mais bien une multitude de compositions subtiles, qui l’impliquent aussi bien physiquement (notamment par le biais du maquillage) que moralement. On ne s'étonnera pas que la jeune actrice, dont la vie aura été marquée par le mystère de sa naissance, le secret et la mixité de ses origines, ait été profondément attirée par la partie «amnésique» de ses rôles dans ce film.

Pour finir, une enquête, une multiplicité de points de vue: on est bien dans l’univers de Japrisot, où le jeu surréaliste autour des points de vue prend le pas sur toute forme de réalisme. Cayatte ne s’évade jamais du baroque et des invraisemblances de la situation, qui permet effectivement de promener le spectateur tout en s’intéressant à l’âme humaine, dans une énigme troublante, mais où à peu près tout retombera sur une logique interne assez sage... Sauf le personnage principal, qui qu’elle soit: il y a un peu de Marnie dans le personnage de la jeune amnésique, ou de la belle menteuse de Vertigo. Le fait que cette fois ce soit la jeune femme elle-même qui enquête sur sa propre identité est la cerise sur le gâteau. Et tout ce qu’elle va découvrir va la plonger dans l’horreur…

Quant au titre, il est justifié de façon sommaire mais efficace par la présence d’une femme, partie de rien (littéralement puisqu’elle est amnésique) , qu’une «bonne fée» (ainsi que sa marraine, qui est morte peu avant l’incendie) vont transformer. Pour commencer son enquête, la jeune amnésique pourra compter sur un objet fabriqué par l’entreprise familiale, celle dont elle doit bientôt hériter, et qui lui donne une adresse à Paris: c’est… une chaussure. Pourtant le conte de fées n'est pas de tout repos: c'est un voyage méchant dans l'âme humaine, surtout celle d'une femme tant il n'y a que peu de place pour un homme dans ce film. La mise en scène, je le disais, est solide, mais il faut quand même admettre qu'on n'est pas, au hasard, chez Clouzot, qui va regretter amèrement que le film lui soit passé sous le nez... Maintenant que j'y pense, moi aussi! Lui, en tout cas, aurait sans doute forcé ses producteurs à promouvoir le film, ce qui ne s'est pas fait, et du coup, au grand désespoir de son actrice principale et de son metteur en scène, personne ne s'est déplacé.

 

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Published by François Massarelli - dans André Cayatte Noir
29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 15:10

En Norvège, il y a bien longtemps, Söfren et Mari sont deux jeunes fiancés, et lui, étudiant en théologie, est candidat pour le poste de pasteur d'un petit village... Il gagne haut la main, face à deux concurrents qui ne font pas le poids, face aussi bien à la rigueur de ses vues théologiques, que face à son humanité chaleureuse... Mais ils ignoraient un détail: le job a pour coutume d'impliquer le mariage avec la veuve du prédécesseur, et celle-ci, Dame Margarethe, n'est plus de la dernière fraîcheur. Söfren et Mari vont donc devoir composer avec cette nouvelle inattendue, et bien sûr, avoir hâte que le temps fasse son travail et rende le jeune homme veuf à son tour... Mais c'est que Dame Margarethe a épuisé déjà trois maris...

Le troisième long métrage muet de Dreyer nous change de l'atmosphère de tous ses films, par un ton de comédie inattendu et qui reste après tout totalement dans l'esprit d'un conte médiéval: il n'en reste pas moins un film situé dans un cadre très religieux, qui nous raconte l'histoire d'une vocation et d'un passage inattendu, dans lequel la foi joue le premier rôle. Ce passage, c'est celui de la passion et de la rigueur du métier, que ne pratiquait certes pas la vieille dame, mais dont elle est elle aussi garante, par son infatigable règne sur le presbytère! Elle n'hésite d'ailleurs pas à montrer par la menace physique à Söfren qui est la patronne, dans une scène dont le comique cuisant est fortifié par le côté frontal de la mise en scène...

Car Dreyer a rendu compte de l'intrigue d'une façon aussi directe que possible, sans fioritures, ni aucun filtre... Il laisse la comédie jouer son rôle et ça lui va bien. Le film bénéficie aussi du naturel de tous ses interprètes; la mention spéciale va, c'est inévitable, à l'extraordinaire Hildurg Carlberg qui joue le difficile rôle de la Veuve; celle-ci doit passer du statut de quasi-sorcière à celui d'une aïeule chérie et respectée, et est la cible de toute l'invention de Söfren, qui passe par bien des stratagèmes pour tenter de se débarrasser d'elle...

Söfren est un personnage précurseur dans l'oeuvre de Dreyer, un jeune frimeur qui avait semble-t-il, avec à peine vingt ans d'âge. Dreyer se moque gentiment du jeune coq, très sûr de lui, qui va se déballonner quand il apprendra le prix de son poste... Il nous montre aussi l'importance de la femme dans le foyer, avec la séquence mentionnée plus haut... Un photo de publicité existe d'ailleurs, qui montre comment Söfren a eu symboliquement les bras sectionnés en arrivant au village et en acceptant d'épouser la vieille dame. Il va subit toute l'épreuve comme une initiation, et devenir sans doute un bien meilleur pasteur à l'issue de l'expérience.

Ce film Suédois, tourné en Norvège dans des décors formidables (un village-musée qui reconstitue un hameau à l'ancienne, donc des décors aussi authentiques que possible) permet à Dreyer de questionner la trace de la foi dans une certaine vision d'un quotidien rigoriste; il est une première incursion dans l'intimité d'un peuple, avant son incursion dans la famille Danoise en 1925 (Le maître du logis)... C'est aussi la première fois que Dreyer sort du Danemark pour participer à d'autres cinématographies: il y en aura d'autres, bien sûr, et non des moindres.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1921 Carl Theodor Dreyer Comédie *