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2 juillet 2020 4 02 /07 /juillet /2020 07:58

C'est l'occupation; dans une petite ville, où stationnent d'abord des Italiens, on s'adapte, et comme partout ailleurs, on tente de passer entre les gouttes... Barny (Emmanuelle Riva), une jeune veuve d'n résistant juif, mère d'une petite fille, est professeure de Français dans un organisme par correspondance et se fait la chroniqueuse du quotidien pour nous: le départ des Italiens, qui rendaient l'occupation moins âpre qu'ailleurs; l'arrivée des Allemands, le durcissement, les cortèges d'exécutions... Et comme une envie de se confronter à Dieu: pas pour y trouver le réconfort, non: Barny, ancienne Catholique, passée à la pensée de gauche, souhaite au contraire attaquer un prêtre par le biais de la confession... Elle va sélectionner un jeune abbé, modeste et lettré, Léon Morin (Jean-Paul Belmondo). 

Privé, c'est le maître mot de ce film qui fait semblant d'être une chronique de l'occupation pour dévier très vite vers d'autres préoccupations. Vrai, Melville semble constamment brouiller les pistes, nous montrant une femme qui n'en finit pas de fuir la réalité du conflit, ou en tout cas l'image que celui-ci a acquise... On se souvient que le premier long métrage de Melville, lui-même ancien résistant, était Le silence de la mer, et que le combat qui s'y déroulait était rendu d'autant plus troublant par les sentiments contradictoires, et la dignité globale des protagonistes. Ici, Barny (le personnage était de toute évidence un avatar de l'auteure Beatrix Beck, et le récit autobiographique) s'évade par la découverte de la religion, à travers les conversations et rencontres avec l'abbé. Et ces rencontres sont en effet le plus souvent à l'écart de l'église, dans la sphère privée, un monde que les Allemands stationnés en ville, qui semblent si lointains (on entend des exécutions, des règlements de compte; on entend parler d'actions de la résistance... On ne les verra jamais) semblent ne pas pouvoir concevoir, ni pénétrer. Un monde où les rapprochements absurdes deviennent possibles: un officier Allemand, après des exercices de tir, fraternise avec une petite fille qui professe de la tendresse pour lui; il part pour la Russie, et semble ne pas se faire d'illusions; une collègue de Barny installe un portrait de Pétain et se réjouit des exécutions qui vont débarrasser la France des "Cocos" et des "Youpins", mais elle parle à bâtons rompus avec Barny qui elle ne cache ni ses convictions, ni ses connections avec des Résistants. 

Et Dieu dans tout ça? C'est là que le film devient sublimement ambigu, laissant finalement chacun voir midi à sa porte! Car Barny, emportée dans sa relation d'amitié intellectuelle avec Morin, puis secouée dans ses convictions et son orgueil, va se laisser re-convertir, et aller plus loin encore participant à une sorte de réseau d'évangélisation... Tout en développant une amitié de moins en moins platonique vis-à-vis du prêtre... le point culminant n'en sera pas charnel, non: ce sera quand elle le lui fera explicitement comprendre.

Alors, un récit de conversion, une épiphanie lors d'une rencontre avec Dieu? Une proposition de définition de la religion, d'une vision humaniste et ouverte d'un vieux débat? un récit de passion amoureuse sublimée, dans laquelle la religion n'était que l'appât de passions intimes (et qui sont explicitement évoquées dans un dialogue d'une rare franchise)? Tout le film est à la fois ça et son contraire, une oeuvre qui est superbe en dépit du fait que beaucoup y passe par la parole. Oui, mais Melville, pour la deuxième fois, et pas pour la dernière, a aussi pris soin de recréer avec le génie du détail qui le caractérise, une période clé de sa vie et de notre histoire. Jusque dans la pierre, dans le cuir des sandales et les graisses des vélos. Une fois de plus, son film procède d'un parcours codé de Résistant... Et la recherche de Dieu, la conversion, le choix de se lancer bille en tête dans la religion, deviennent autant d'échappatoires, autant de formes de résistance. Ce que le destin personnel de Béatrix Beck, qui allait quelques années plus tard se dé-convertir (ce qui ne se fait pas ailleurs que dans la tête, je le sais, je me suis renseigné), tendrait à prouver paradoxalement...

 

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Published by François Massarelli - dans Jean-Pierre Melville
2 juillet 2020 4 02 /07 /juillet /2020 07:30

2026: un mariage se prépare... Le bel épousé, qui rougit et tremble à la pensée de ce qui va être le plus beau jour de sa vie, est Clyde Cook, bien protégé par sa maman... non, son papa James Finlayson. Et il épouse Katherine Grant, la businesswoman à succès. Mais dans l'ombre, une vile séductrice, toute cravate dehors, l'attend et lui fait de l'oeil... ça va mal finir: comment un mariage aussi mal parti peut-il évoluer?

Réponse: dans une comédie matrimoniale à la Hal Roach! Ce film de deux bobines appartient à une période de transition pour le studio, quand on testait de nouvelles combinaisons d'acteurs (ici, Finlayson sert de faire-valoir à Clyde Cook) alors que les seules séries en cours qui marchaient toutes seules étaient les films de Charley Chase (passé à un format de deux bobines) et les comédies Our Gang; Lloyd était parti depuis 1924, et les films hautement farfelus avec Stan Laurel, James Parrott, Snub Pollard, n'avaient pas rencontré le succès. C'est justement le nom de Stan Laurel, qui ambitionnait vraiment de passer de l'autre côté de la caméra et de devenir réalisateur-scénariste, qu'on retrouve parmi les responsables de cet étrange film d'anticipation qui s'amuse avec les codes masculins et féminins que les comédies de Roach véhiculaient... C'est donc assez joyeusement idiot, et on a mis les petits plats dans les grands comme on dit: il n'y a que du beau monde dans ce petit film...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet Comédie
30 juin 2020 2 30 /06 /juin /2020 16:51

Un incendie ravage une petite maison sur la Côte d’Azur, suite à une probable fuite de gaz. Deux personnes y étaient: Domenica Loï, qui louait la maison, et sa cousine la richissime Michèle Isola, qui s’apprêtait à hériter d’une imposante fortune. Le film commence par le réveil de l’une d’entre elles (Dany Carrel), sévèrement brûlée, et totalement amnésique… L’autre est morte, et elles se ressemblent tellement, que pour la rescapée, que Jeanne Murneau (Oui, c’est bien le patronyme de ce personnage interprété par Madeleine Robinson), la nourrice et dame de compagnie de Michèle, reconnaît comme étant sa protégée, le doute reste possible: est-elle vraiment Michele, héritière et garce, ou Domenica , éternelle seconde, pauvre mais pas sans ressources? La jeune amnésique mène l’enquête auprès de ceux et celles qui ont côtoyé les deux jeunes femmes, et se rend vite compte qu’elle est la protagoniste d’une histoire de fous, dans laquelle deux femmes ont commis un meurtre. Oui, mais lesquelles, et qui est vraiment la victime?

C’est d’après un roman de Sébastien Japrisot que Cayatte et Jean Anouilh ont tiré le script de ce film, avec l'aide de Jean-Baptiste Rossi (c'est-à-dire Japrisot lui-même), qui participe d’une certaine tendance des années soixante à mélanger avec adresse la psychologie trouble, et la mise en scène cinématographique inventive: Hitchcock a commencé à marquer le cinéma de son influence, Clouzot est lui aussi passé par là... A ce titre, le film commence fort, par le réveil de la jeune femme, vu de son point de vue. Une façon de donner au spectateur une certitude: qui qu’elle soit, la jeune protagoniste ne ment pas, et a effectivement perdu la mémoire, et donc toute chance de savoir son identité.

C’est à une véritable enquête, donc, que procède la jeune femme, mais on est loin du film noir à rebondissements de Joseph L. Mankiewicz, Somewhere in the night: le film de Cayatte, lui, tiendrait plus du cauchemar… Sans pour autant négliger les rebondissements: ceux-ci sont soumis aux changements de narrateur… La jeune femme cherche donc à retracer la vie des deux cousines, à partir des éléments concernant Domenica, puisqu’on lui dit qu’elle est l’autre. Elle commence par enquêter auprès de Gabriel, son petit ami et très rapidement, le portrait d’une insupportable garce se dessine pour la riche héritière Michèle… Mais quand elle retrouvera Jeanne, celle-ci lui fera de Domenica un portrait au vitriol…

On ne saura pas tout, à la fin de cette enquête scabreuse, une vraie descente aux enfers dans l’âme de deux femmes que tout destinait à être d’amères rivales. Leur ressemblance est une vraie aubaine cinématographique pour tout metteur en scène qui se respecte, et si Cayatte n’est pas Hitchcock ou Siodmak, il a su profiter de quelques occasions pour s’amuser un peu, privilégiant le champ-contrechamp et un montage très nerveux, à des prouesses photographiques. On verra quand même, dans deux ou trois séquences, des truquages assez habiles. Mais celle qui profite au mieux de cette idée c’est Dany Carrel: pour commencer, elle a ici, non pas deux, mais trop rôles effectifs, entre la riche Michèle, la pauvre Domenica et enfin la jeune amnésique incapable de trancher sur sa vraie identité. C’est à une vraie renaissance qu’elle est soumise, et une renaissance qui passe par l’effacement de son passé… Et le retour d’un certain sens moral car tout ce que la jeune femme va découvrir sur ses deux identités potentielles va la précipiter un peu plus loin dans l’horreur. Et pour Dany Carrel, le tour de force de devoir composer trois personnages différents se complique encore avec l’ajout de nuances parfois très fortes, liées au point de vue du narrateur de chaque partie du film! Elle y est brillante, dans une complexité qui ne repose pas que sur sa gouaille naturelle, mais bien une multitude de compositions subtiles, qui l’impliquent aussi bien physiquement (notamment par le biais du maquillage) que moralement. On ne s'étonnera pas que la jeune actrice, dont la vie aura été marquée par le mystère de sa naissance, le secret et la mixité de ses origines, ait été profondément attirée par la partie «amnésique» de ses rôles dans ce film.

Pour finir, une enquête, une multiplicité de points de vue: on est bien dans l’univers de Japrisot, où le jeu surréaliste autour des points de vue prend le pas sur toute forme de réalisme. Cayatte ne s’évade jamais du baroque et des invraisemblances de la situation, qui permet effectivement de promener le spectateur tout en s’intéressant à l’âme humaine, dans une énigme troublante, mais où à peu près tout retombera sur une logique interne assez sage... Sauf le personnage principal, qui qu’elle soit: il y a un peu de Marnie dans le personnage de la jeune amnésique, ou de la belle menteuse de Vertigo. Le fait que cette fois ce soit la jeune femme elle-même qui enquête sur sa propre identité est la cerise sur le gâteau. Et tout ce qu’elle va découvrir va la plonger dans l’horreur…

Quant au titre, il est justifié de façon sommaire mais efficace par la présence d’une femme, partie de rien (littéralement puisqu’elle est amnésique) , qu’une «bonne fée» (ainsi que sa marraine, qui est morte peu avant l’incendie) vont transformer. Pour commencer son enquête, la jeune amnésique pourra compter sur un objet fabriqué par l’entreprise familiale, celle dont elle doit bientôt hériter, et qui lui donne une adresse à Paris: c’est… une chaussure. Pourtant le conte de fées n'est pas de tout repos: c'est un voyage méchant dans l'âme humaine, surtout celle d'une femme tant il n'y a que peu de place pour un homme dans ce film. La mise en scène, je le disais, est solide, mais il faut quand même admettre qu'on n'est pas, au hasard, chez Clouzot, qui va regretter amèrement que le film lui soit passé sous le nez... Maintenant que j'y pense, moi aussi! Lui, en tout cas, aurait sans doute forcé ses producteurs à promouvoir le film, ce qui ne s'est pas fait, et du coup, au grand désespoir de son actrice principale et de son metteur en scène, personne ne s'est déplacé.

 

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Published by François Massarelli - dans André Cayatte Noir
29 juin 2020 1 29 /06 /juin /2020 15:10

En Norvège, il y a bien longtemps, Söfren et Mari sont deux jeunes fiancés, et lui, étudiant en théologie, est candidat pour le poste de pasteur d'un petit village... Il gagne haut la main, face à deux concurrents qui ne font pas le poids, face aussi bien à la rigueur de ses vues théologiques, que face à son humanité chaleureuse... Mais ils ignoraient un détail: le job a pour coutume d'impliquer le mariage avec la veuve du prédécesseur, et celle-ci, Dame Margarethe, n'est plus de la dernière fraîcheur. Söfren et Mari vont donc devoir composer avec cette nouvelle inattendue, et bien sûr, avoir hâte que le temps fasse son travail et rende le jeune homme veuf à son tour... Mais c'est que Dame Margarethe a épuisé déjà trois maris...

Le troisième long métrage muet de Dreyer nous change de l'atmosphère de tous ses films, par un ton de comédie inattendu et qui reste après tout totalement dans l'esprit d'un conte médiéval: il n'en reste pas moins un film situé dans un cadre très religieux, qui nous raconte l'histoire d'une vocation et d'un passage inattendu, dans lequel la foi joue le premier rôle. Ce passage, c'est celui de la passion et de la rigueur du métier, que ne pratiquait certes pas la vieille dame, mais dont elle est elle aussi garante, par son infatigable règne sur le presbytère! Elle n'hésite d'ailleurs pas à montrer par la menace physique à Söfren qui est la patronne, dans une scène dont le comique cuisant est fortifié par le côté frontal de la mise en scène...

Car Dreyer a rendu compte de l'intrigue d'une façon aussi directe que possible, sans fioritures, ni aucun filtre... Il laisse la comédie jouer son rôle et ça lui va bien. Le film bénéficie aussi du naturel de tous ses interprètes; la mention spéciale va, c'est inévitable, à l'extraordinaire Hildurg Carlberg qui joue le difficile rôle de la Veuve; celle-ci doit passer du statut de quasi-sorcière à celui d'une aïeule chérie et respectée, et est la cible de toute l'invention de Söfren, qui passe par bien des stratagèmes pour tenter de se débarrasser d'elle...

Söfren est un personnage précurseur dans l'oeuvre de Dreyer, un jeune frimeur qui avait semble-t-il, avec à peine vingt ans d'âge. Dreyer se moque gentiment du jeune coq, très sûr de lui, qui va se déballonner quand il apprendra le prix de son poste... Il nous montre aussi l'importance de la femme dans le foyer, avec la séquence mentionnée plus haut... Un photo de publicité existe d'ailleurs, qui montre comment Söfren a eu symboliquement les bras sectionnés en arrivant au village et en acceptant d'épouser la vieille dame. Il va subit toute l'épreuve comme une initiation, et devenir sans doute un bien meilleur pasteur à l'issue de l'expérience.

Ce film Suédois, tourné en Norvège dans des décors formidables (un village-musée qui reconstitue un hameau à l'ancienne, donc des décors aussi authentiques que possible) permet à Dreyer de questionner la trace de la foi dans une certaine vision d'un quotidien rigoriste; il est une première incursion dans l'intimité d'un peuple, avant son incursion dans la famille Danoise en 1925 (Le maître du logis)... C'est aussi la première fois que Dreyer sort du Danemark pour participer à d'autres cinématographies: il y en aura d'autres, bien sûr, et non des moindres.

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1921 Carl Theodor Dreyer Comédie *
26 juin 2020 5 26 /06 /juin /2020 08:24

C'est ainsi que trois jeunes damoiseaux, attirés par l'idée d'épancher leur liberté en buvant moult hydromels, de communier avec dame nature en testant le houblon, partirent vers la montagne, loin au coeur de la forêt. Accompagnés de deux gentes dames, compagnes d'infortune, ils durent faire face à l'improbable: car compisser les feuilles n'est pas une activité à produire en manipulant une dague, et l'un d'eux, fort marri, vit valser son panais.

En route vers l'hospice, me direz-vous, pour recoller l'extrémité perdue? Plus vite dit que fait: les péripéties, à la recherche de la quéquette disparue, seront nombreuses, cocasses et pour tout dire excessives...

Allons, cet amas crétin de pellicule, a fière allure et se consomme surtout quand un jeudi soir, la fatigue vous prend. Vous rirez sans doute, ou pas c'est à vous de voir. Sachez toutefois qu'on y voit souvent, et en gros plan de plus, l'objet du drame idiot, le pénis proverbial, et qu'il est disgracieux... 

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie
24 juin 2020 3 24 /06 /juin /2020 13:56

La Roue, de Gance, est un film tellement énorme, tellement excessif, qu'il justifiait bien qu'on entame avec lui ce regard curieux et assez paradoxal du cinéma sur lui-même... C'est à Blaise Cendrars, assistant enthousiaste du projet durant tout le tournage (1919 à 1921), qu'incombait donc le privilège d'entamer l'existence des films documentaires consacrés au tournage des grands films, et allaient donc suivre, entre autres, Autour de Napoléon, Autour de L'argent (dans les coulisses du film de L'Herbier, vues par Jean Dréville), ou encore Autour de La fin du monde... 

C'est ici assez court (surtout si on compare avec les quasi sept heures de la version restaurée!) mais c'est surtout marqué par le souffle du film, qui rejaillit dans ces images de créateurs enfiévrés: car ne nous y trompons pas, Léonce-Henri Burel, chef opérateur, et Abel Gance, metteur en scène, même aperçus devisant gaiement et blaguant sans retenue sur le tournage, ont fait oeuvre de pionniers, filmant la course d'un train depuis la locomotive, filmant deux hommes qui se bagarrent au bord d'un gouffre à plus de trois mille mètres d'altitude, filmant enfin un homme qui meurt en faisant tout pour exorciser la bête qui est en lui; Cendrars entendait créer un souvenir de ce chef d'oeuvre qu'était La Roue, et de la fierté qui était la sienne d'y avoir participé; il en a mitonné un parfait prologue, une préface, qui aiguise notre appétit.

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Published by François Massarelli - dans Muet Abel Gance
18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 18:31

C'est l'un des derniers films de Jasset, tourné comme de juste pour le studio Eclair, et c'est une somme, un festival: comme Bandits en automobile, comme sa série des Nick Carter, c'est une histoire policière, ou du moins d'espionnage, mais prise délibérément sur son versant improbable et riche en péripéties: Jasset, qui avait présidé à la destinée de la série Zigomar, en avait retiré deux enseignements: 

D'une part le public appréciait particulièrement les aventures délirantes d'un maître du crime auquel rien ne résistait et qui s'adonnait aux déguisements les plus délirants, un constat que ferait aussi Feuillade à l'époque des Fantômas. D'autre part, il avait apprécié de tourner de nombreux épisodes de Zigomar avec l'actrice Josette Andriot, et avait fini par conclure qu'il lui fallait concilier ces deux atouts. Protéa est donc l'histoire d'une belle espionne, confrontée à une situation sans gravité puisque située dans des pays qui n'existent pas: Jasset aurait-il aussi inventé le MacGuffin cher à Hitchcock?

Donc le gouvernement de Méssénie, qui craint que celui de la Celtie n'utilise un traité dangereux pour ses intérêts, fait appel à l'aventurière Protéa (Josette Andriot) pour le récupérer, mais celle-ci émet une condition: elle assure qu'elle ne pourra mener à bien sa mission que si on lui adjoint les services de son associé L'anguille (Lucien Bataille), qui se morfond en prison! Dont acte, et les deux compères vont en moins d'une heure battre le record du monde de rapidité du travestissement, trouvant à chaque occasion son déguisement... 

Par ailleurs, le film promettait du plaisir en forme de cascades et autres retournements de situations, et gagne à tous les coups: Protéa n'a aucune limite, aucune barrière ne la retient, et Jasset a le bon goût de ne jamais laisser un temps mort ni de ne jamais se prendre au sérieux. Ne cherchez plus le film ultime du serial français: c'est Protéa!

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1913 Victorin-Hyppolite Jasset Eclair
18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 17:04

Nous sommes donc entrés une bonne fois pour toutes dans l'ère de Netflix, et un film quel qu'il soit, comme une série quelle qu'elle soit, est désormais facile à atteindre, d'un clic. Du coup, que ce soit Citizen Kane ou 365 jours, l'éroto-navet Zubrowska du moment, c'est pareil... Vous vous souvenez de la volée de bois vert qui a accueilli la fin de Game of thrones? Les fans qui se plaignent parce que la fin de la série les a déçus?

...Et puis quoi encore? Il fut un temps où le cinéma était un art et les cinéastes des artistes; j'ai la prétention de croire que c'est toujours le cas et ce n'est pas parce qu'un site vous offre (moyennant finances) des films à gober sans vous dire qui les a faits, qu'il faut pour autant se poser en consommateurs de films.

Et ceci nous éclaire aussi sur la façon dont ce dernier Star Wars a été accueilli, le public accusant Disney de trahison, les fans se plaignant d'une fin qui ne les satisfait en rien, et les commentaires sur la médiocrité du film étant la majorité...

Mon point de vue sera don exprimé en trois points: 

d'une part, oui, ce dernier film doit faire exactement ce que les derniers épisodes de Lost, la série de Damon Lindelof et J.J. Abrams, ont fait: terminer une saga tout en répondant aux exigences de ceux qui ont suivi les promesses des débuts, le début ici étant bien entendu The force awakens, le premier film produit par l'équipe d'Abrams, qui m'apparaît comme un excellent film, notamment par ses choix de retourner à un tournage physique et un univers concret. Et sur ce point, le film donne beaucoup à voir, et donne souvent, grâce à la mise en scène dynamique d'Abrams, l'impression d'assister çà du réel. Il a un don pour combiner les placements "en urgence" de caméra, avec des quasi-plans séquences, qui plongent le spectateur au coeur de l'action.

d'autre part, quelle action? Le film a tellement à raconter, et en tellement de détails qui fourmillent, qu'on perd finalement assez vite pied dans son intrigue menée au quart de tour, où l'impression d'arbitraire du scénario prend souvent la place d'une logique narrative... Donc on ne s'ennuie pas, mais pour s'y retrouver, on peut toujours compter sur le cahier des charges d'un Star Wars: poursuite en vaisseau dans un canyon, bataille dans les étoiles, sites grandioses, "I have a bad feeling about this", filiations bizarres ("Rey, I am your grandfather") et allusions en béton armé aux trois premiers épisodes, avec cette fois Lando Calrissian, et deux Ewoks! C'est mécanique...

enfin, cet épisode met fin à la saga, ce qui était l'idée. On sait, ou on croit savoir, que la production en a été perturbée, et pas que par le décès de Carrie Fisher! Abrams n'en était pas le premier metteur en scène, ni le premier scénariste, et donc c'est une pièce montée dont les coutures se voient souvent. C'est aussi un film assez vigoureux, avec un ou deux héros pas trop gâchés, et disons-le, des aspects visuels sublimes à l'occasion. On y reviendra gentiment, entre deux visionnages sacrés de la première trilogie, et aussi parce qu'on aura revu The force awakens, donc autant aller au bout. Maintenant que le cinéma n'est plus qu'un pur produit de consommation, tout ça n'a plus la moindre importance de toute façon.

 

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Published by François Massarelli - dans JJ Abrams Star Wars Science-fiction
18 juin 2020 4 18 /06 /juin /2020 15:22

Il y a une certaine roublardise, sans doute, chez Melville qui a créé et appliqué pour tous ses films noirs une formule, appliquée à la lettre, de film en film. Et ça commence souvent par une citation, du genre de celles qui nous passeront toujours plus ou moins au-dessus de la tête (quand elles ne sont pas purement et simplement apocryphes, comme par exemple celle du Cercle Rouge). Dans Le Samouraï, le générique commence par ces mots: il n'y a pas de plus profonde solitude que celle du samouraï si ce n'est celle du tigre dans la jungle, peut-être...

Et la solitude justement, est soulignée pour le personnage de Jef Costello (Alain Delon), le tueur à gages, qui vit seul dans un appartement miteux, sans rien pour l'accompagner, si ce n'est des paquets de Gitanes et des bouteilles stockées au dessus d'une penderie, et un oiseau en cage, ce dernier étant un symbole facile et efficace pour un truand enfermé dans un système. Car Jef Costello est un tueur couru et recherché, cher sans doute, mais qui fait bien son job. Il se prépare aussi, quand il va chez une copine de passage (Nathalie Delon) qui aimerait bien qu'il soit plus souvent là, mais non: il vient juste lui demander de mentir et de le couvrir, c'est tout...

Donc toute sa vie passe par son travail dont le mode de fonctionnement nous est montré, en situation... Chaque détail couvre chaque geste et chaque geste compte. Costello doit cette fois tuer un gérant d'une boîte Parisienne, et il y entre, traverse la salle et se rend en coulisses pour y faire son travail en toute discrétion... Pourtant il sera vu, par plusieurs personnes, et appréhendé. Il est confronté à ses accusateurs, et le commissaire en charge de l'enquête, interprété par François Périer, sait que c'est lui le tueur, mais il ne parviendra pas à en obtenir l'assurance. Du coup pour le policier tous les coups sont permis. Et pour Costello, qui a sympathisé avec l'un des témoins du meurtre (une jeune pianiste de jazz qui s'est refusée à le dénoncer), d'autres ennuis commencent: il est coincé entre ses commanditaires (qui paniquent suite à son passage au commissariat, et souhaitent se débarrasser de lui) et l'enquête d'un acharné, près à tous les coups bas pour le coincer...

On pourrait aussi avancer qu'il est coincé entre la froideur émotionnelle, élément crucial de son job, et ses sentiments, car il en a. La fin le prouve... Mais je ne vais pas aller jusque là. Si Melville attache tant d'importance au détail (beaucoup plus, en fait qu'aux dialogues, souvent réduits à néant), c'est qu'il adopte une démarche narrative à la Japonaise, en remplaçant le point de vue de Costello par ses rituels, montrés de A jusqu'à Z. Chaque meurtre semble en effet obéir à une série d'obligations, entre les gants blancs, le passage en banlieue chez un garagiste qui a la double fonction de lui changer les plaques d'immatriculation de sa voiture, et de lui fournir une arme, ou encore la façon dont il mettra son trench-coat et son chapeau. Tout se passer comme si ces rituels finissaient par prendre le pas sur sa morale et son affect... 

A l'opposé donc de la façon dont le flic raisonne, émet des intuitions tout haut, s'acharne, vitupère, manipule enfin. Il a raison, remarquez, et son intuition s'avère juste. Mais s'il cherche par tous les moyens à coincer Jef Costello, au moins celui-ci a-t-il une raison pour commettre ses crimes: on le paie. Et ça justifie selon lui le mal qu'il se donne, et... le mal qu'il fait. Le cinéma, dans cet exposé méthodique, ne perd jamais ses droits, et le conflit entre les deux méthodes, ou les deux morales, culmine dans une extraordinaire chasse à l'homme dans le métro... Tout le film, d'un contrat à l'autre, évolue de façon magistrale et strictement chronologique, linéaire (et presque par le menu) pour nous raconter comment l'exécution parfaite d'un contrat va tourner à la Bérézina pour un tout petit grain de sable inattendu...

...le regard d'une femme, aussi beau qu'un sourire.

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Jean-Pierre Melville
17 juin 2020 3 17 /06 /juin /2020 08:23

Comme une parenthèse dans l'oeuvre sombre de Julien Duvivier, Allo Berlin ici Paris appartient à la période que Michel Chion, historien spécialiste des questions du son, a baptisé l'interrègne: on est plus dans le muet mais pas encore dans le parlant, et les films qui sortent posent la question de la dimension internationale du cinéma: comment continuer à considérer un film comme visible et donc audible par tous, alors que deux nations ne parlent pas la même langue. Parmi les réponses apportées à l'époque, il y avait la raréfaction des dialogues (Dont Vampyr, voire M de Lang, sont d'excellents exemples), les versions multiples, coûteuses mais qui maintenaient une économie mondiale du cinéma, les sous-titres qui faisaient une apparition timide, et... la méthode prônée par ce film: si le problème du jeune cinéma parlant est basée sur la communication entre les pays, alors autant en faire le sujet du film! Pabst dans Kameradschaft (La tragédie de la mine,1930) faisait de même...

Nous suivons les aventures de Lily (Josette Day), une jeune standardiste qui communique beaucoup avec Erich (Wolfgang Klein), un collègue à distance: elle est préposée aux liaisons Paris-Berlin, et lui, en Allemagne, aux liaisons Berlin-Paris. Ils sont décidés à se voir (leur première vraie rencontre!), et la date approche, mais leurs supérieurs respectifs les forcent à cesser leur communication. Deux collègues indélicats se mêlent de leurs histoires, et Lily donne rendez-vous sans le savoir à Max (Karl Stepanek), un collègue d'Erich, alors que ce dernier donne rendez-vous à Annette (Germaine Aussey), une autre standardiste aux manières nettement moins dignes que sa copine... L'un et l'autre vont semer la pagaille dans le couple naissant.

On voit bien que dans son scénario, Duvivier a tout fait pour souligner deux risques bien établis de la communication internationale: la facilité liée aux sentiments, car Erich et Lily parlent d'une seule voix, et se comprennent toujours, et la difficulté qui apparaît dès que les intentions sont cachées. De manière intéressante, la co-production permet de montrer la vie possible entre les deux éternelles nations ennemies que sont la France et l'Allemagne, deux ans avant le nazisme; ce n'était pas un voeu pieux tant les cinématographies des deux pays marchaient effectivement main dans la main, ce qui allait d'ailleurs se prolonger un temps. Le ton est à la comédie et le montage serré marche complètement avec la gentille absurdité qui se dégage de ces aventures trans-rhénanes. Ca tourne même au grand n'importe quoi avec un congrès idiot de représentants d'une nation inconnue et inventée pour les besoins de la cause...

Duvivier étant ce qu'il est, il a quand même évité d'ouvrir toute grande la porte des sentiments et du bonheur: si Erich et Lily ont droit à un avenir qu'on imagine sans nuages, il leur faudra du temps et les manoeuvres pas très catholiques d'un certain nombre de personnages avant de vraiment se retrouver. L'amour est possible, mais l'amitié, la morale même, en prennent un peu pour leur grade! Avec son univers si distinctif, par contre, ce film ne pouvait être qu'une expérience sans lendemain, mais un film bien attachant du metteur en scène, qui persiste et signe dans ce qu'il considère comme SON film: une lettre aperçue à l'écran situe une adresse Rue Duvivier, et un chanteur dans un cabaret entonne une chanson dont on précise que les paroles sont 'de M. Julien Duvivier'.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Julien Duvivier