
C'est l'occupation; dans une petite ville, où stationnent d'abord des Italiens, on s'adapte, et comme partout ailleurs, on tente de passer entre les gouttes... Barny (Emmanuelle Riva), une jeune veuve d'n résistant juif, mère d'une petite fille, est professeure de Français dans un organisme par correspondance et se fait la chroniqueuse du quotidien pour nous: le départ des Italiens, qui rendaient l'occupation moins âpre qu'ailleurs; l'arrivée des Allemands, le durcissement, les cortèges d'exécutions... Et comme une envie de se confronter à Dieu: pas pour y trouver le réconfort, non: Barny, ancienne Catholique, passée à la pensée de gauche, souhaite au contraire attaquer un prêtre par le biais de la confession... Elle va sélectionner un jeune abbé, modeste et lettré, Léon Morin (Jean-Paul Belmondo).
Privé, c'est le maître mot de ce film qui fait semblant d'être une chronique de l'occupation pour dévier très vite vers d'autres préoccupations. Vrai, Melville semble constamment brouiller les pistes, nous montrant une femme qui n'en finit pas de fuir la réalité du conflit, ou en tout cas l'image que celui-ci a acquise... On se souvient que le premier long métrage de Melville, lui-même ancien résistant, était Le silence de la mer, et que le combat qui s'y déroulait était rendu d'autant plus troublant par les sentiments contradictoires, et la dignité globale des protagonistes. Ici, Barny (le personnage était de toute évidence un avatar de l'auteure Beatrix Beck, et le récit autobiographique) s'évade par la découverte de la religion, à travers les conversations et rencontres avec l'abbé. Et ces rencontres sont en effet le plus souvent à l'écart de l'église, dans la sphère privée, un monde que les Allemands stationnés en ville, qui semblent si lointains (on entend des exécutions, des règlements de compte; on entend parler d'actions de la résistance... On ne les verra jamais) semblent ne pas pouvoir concevoir, ni pénétrer. Un monde où les rapprochements absurdes deviennent possibles: un officier Allemand, après des exercices de tir, fraternise avec une petite fille qui professe de la tendresse pour lui; il part pour la Russie, et semble ne pas se faire d'illusions; une collègue de Barny installe un portrait de Pétain et se réjouit des exécutions qui vont débarrasser la France des "Cocos" et des "Youpins", mais elle parle à bâtons rompus avec Barny qui elle ne cache ni ses convictions, ni ses connections avec des Résistants.
Et Dieu dans tout ça? C'est là que le film devient sublimement ambigu, laissant finalement chacun voir midi à sa porte! Car Barny, emportée dans sa relation d'amitié intellectuelle avec Morin, puis secouée dans ses convictions et son orgueil, va se laisser re-convertir, et aller plus loin encore participant à une sorte de réseau d'évangélisation... Tout en développant une amitié de moins en moins platonique vis-à-vis du prêtre... le point culminant n'en sera pas charnel, non: ce sera quand elle le lui fera explicitement comprendre.
Alors, un récit de conversion, une épiphanie lors d'une rencontre avec Dieu? Une proposition de définition de la religion, d'une vision humaniste et ouverte d'un vieux débat? un récit de passion amoureuse sublimée, dans laquelle la religion n'était que l'appât de passions intimes (et qui sont explicitement évoquées dans un dialogue d'une rare franchise)? Tout le film est à la fois ça et son contraire, une oeuvre qui est superbe en dépit du fait que beaucoup y passe par la parole. Oui, mais Melville, pour la deuxième fois, et pas pour la dernière, a aussi pris soin de recréer avec le génie du détail qui le caractérise, une période clé de sa vie et de notre histoire. Jusque dans la pierre, dans le cuir des sandales et les graisses des vélos. Une fois de plus, son film procède d'un parcours codé de Résistant... Et la recherche de Dieu, la conversion, le choix de se lancer bille en tête dans la religion, deviennent autant d'échappatoires, autant de formes de résistance. Ce que le destin personnel de Béatrix Beck, qui allait quelques années plus tard se dé-convertir (ce qui ne se fait pas ailleurs que dans la tête, je le sais, je me suis renseigné), tendrait à prouver paradoxalement...

































