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21 décembre 2019 6 21 /12 /décembre /2019 16:39

1939, en Espagne: les Nationalistes de Franco ont quasiment gagné et les Républicains sont en pleine débandade. Un enfant, accompagné par son tuteur Républicain, arrive dans une petite institution Catholique au Sud du pays, tenue par des sympathisants de la cause perdue, le docteur Casares (Federico Luppi) et Carmen (Marisa Paredes). Carlos (Fernando Tielve), qui apprend à la dure qu'il est venu pour rester dans l'école (son tuteur part sans lui), est un garçon intelligent, qui va être confronté d'abord à la dureté des garçons de son âge, mais aussi à des événements surnaturels: il rencontre le fantôme de l'endroit, un garçon prénommé Santi, dont il va élucider le mystère de la disparition.

Il est aussi confronté à la fin d'un monde, pourtant situé à l'écart des villes et du tumulte de l'arrivée du fascisme. Une fin qui n'aura rien de surnaturel, et qui sera essentiellement l'oeuvre d'un homme, Jacinto (Eduardo Noriega), un ancien pensionnaire devenu concierge et qui garde une rancune particulière envers l'établissement, où il ne reste que parce qu'il sait que la directrice Carmen a de l'or (appartenant aux Républicains) caché quelque part... En attendant de le trouver, il se comporte en véritable cerbère à l'égard des enfants...

Del Toro a conçu ce film comme le premier volet d'un diptyque dont le deuxième volet est bien sûr Le Labyrinthe de Pan, qui lui aussi confronte l'enfance à une certaine forme de surnaturel, sur fonds de Guerre entre Nationalistes et Républicains. Le film est une somme d'obsessions pour le metteur en scène, qui a beaucoup mis de lui-même, tout en respectant la cohérence d'un récit essentiellement Espagnol. Cela n'a pas empêché le réalisateur Mexicain de saupoudrer de sa propre culture cette histoire magnifique: l'anecdote de Santi, le fantôme de l'eau, provient en effet d'une légende Mexicaine; un personnage de jeune garçon fasciné par le graphisme est une réinterprétation de la jeunesse du dessinateur Espagnol Carlos Gimenez, et bien sûr, Carlos est confronté comme Ofelia (Le Labyrinthe) et Elisa (The Shape of Water) d'un côté à une sorte de monstre surnaturel en la personne de ce fantôme vindicatif à la recherche d'une vengeance, de l'autre à un salaud, un bandit sans foi ni loi, qui n'affiche aucune prétention politique, mais dont le manque total de scrupules qu'il affiche nous fait dire qu'il est sans doute très proche du fascisme. De ces deux maux, le pire est bien sûr le deuxième...

Et del Toro accomplit avec ce troisième long métrage une oeuvre rigoureuse et absolument superbe visuellement, dans laquelle il transcrit à sa façon l'univers d'un Mario Bava réadapté pour l'Espagne, dans un décor dont il a choisi chaque centimètre carré, habitant son film de A à Z: choix des acteurs, pilotage du scénario recherche de tous les aspects esthétiques de son fantôme. Un film qui fait peur, mais plus encore par l'horreur palpable et réelle de la présence désormais acquise du fascisme et du Franquisme de l'Espagne de 1939, que par la présence incarnée du mal à travers un fantôme dangereux et jusqu'au-boutiste. D'ailleurs, comme une indication de la direction que va prendre le film, au beau milieu de l'école, une bombe qui s'est enfoncée dans la boue sans exploser, reste, comme un fantôme d'une autre sorte. Une bombe, oui, mais à retardement...

Car Santi fait peur, oui, mais lui, il ne fait pas exploser les enfants quand on le contrarie. Jacinto, si.

Del Toro trouve dans ses garçons qui s'entraident à l'orhelinat après s'être fait la guerre, de nouveaux Chiche-Capons (Les disparus de St-Agil, de Christian-Jacque) mais en moins bavards... Et à travers Casares et Carmen, les deux survivants paradoxaux d'une cause perdue, le metteur en scène nous offre l'image poignante de deux perdants sublimes, et c'est le reflet de toutes les interprétations fictives et littéraires de la Guerre d'Espagne, ce chaos qui aurait pu, ou du faire réagir les autres pays à l'époque...

 

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Published by François Massarelli - dans Guillermo del Toro Criterion
21 décembre 2019 6 21 /12 /décembre /2019 16:22

Pris par l'enthousiasme et porté par le succès indéniable du Cuirassé Potemkine, Eisenstein, assisté des fidèles Alexandrov et Tissé, livre son film commémoratif sur la Révolution à un comité piloté par le Parti qui sera bien embarrassé devant l'inconfort que leur procure l'objet... 

Et de fait, comment accueillir la chose en 2019, soit 102 ans après les faits et 92 après le tournage de l'oeuvre? Faut-il s'enthousiasmer comme un seul homme, adhérer à la Cinémathèque de Toulouse et faire séance tenante son autocritique, ou tout bonnement considérer que ce n'est, aussi flamboyante soit-elle, qu'une oeuvre de propagande de plus? J'ai déjà dit dans ces pages à quel point je m'ennuyais devant le supposé génie du Cuirassé Potemkine, tout en lui reconnaissant des moments d'une grande beauté. Avec Octobre, c'est une autre paire de manches...

D'autant que le metteur en scène galvanisé, et désormais rompu à en faire trop, tombe en pire dans le même piège que sur son film précédent: il en fait trop. D'un film qui devait rendre compte des événements de toute la révolution, Eisenstein passe donc à une oeuvre qui se contente de conter par le menu l'évolution du soulèvement populaire à Petrograd entre février (installation du gouvernement provisoire de ce qu'on appellera la"Révolution Bourgeoise", tout un programme) à la prise du palais d'hiver en octobre.

Entre les deux, du grain à moudre pour nos propagandistes de choc: les décisions contre-révolutionnaires du ministre de la Guerre Kerenski, puis la répression des velléités Bolcheviks (la plus belle scène du film, organisée comme la séquence de l'escalier d'Odessa autour de motifs visuels forts, notamment la présence d'un cheval mort sur un pont), l'organisation de la riposte ouvrière et paysanne depuis la clandestinité, et enfin l'insurrection armée.

Eisenstein affiche sans arrière-pensée une volonté ferme de condamner toute tentative d'angélisme: un Communiste qui explique à l'armée ralliée qu'il faudra agir sans violence se voit railler par voie de montage (des mains anonymes tricotent de la harpe) et de fait, la prise du Palais d'Hiver est en effet un coup de poing...

Mais le film souffre du début à la fin d'un trop plein d'enthousiasme, et d'un refus d'identifier qui que ce soit: un refus de l'individualité qui vire à la propagande énervante. Le point de vue est difficile à manipuler pour le spectateur, et le manichéisme forcené, plus l'absence de distance achèvent de faire de ce film pourtant pré-stalinien...

...une purge.

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Published by François Massarelli - dans Eisenstein 1927 Muet *
16 décembre 2019 1 16 /12 /décembre /2019 15:44

1861. Tous les Etats-Unis ont les yeux tournés vers le Sud. Tous savent qu'une fois Lincoln (élu en Novembre 1860) arrivé en Mars à la Maison Blanche, il n'y aura pas longtemps à attendre avant que la Guerre n'éclate. A Denver, un groupe de voyageurs arrivent, qui vont prendre part à une série de drames liés à la guerre qui menace: parmi eux, une jeune femme qui vient s'installer pour tenir un commerce, la blonde Ann (Virginia Mayo). Egalement présent parmi les arrivants, Owen Pentecost (Robert Stack) est un Sudiste qui a totalement perdu toute attache patriotique avec son territoire, mais les habitants en majorité Nordistes du Colorado lui reprocheront ses origines aussi souvent que possible... Les tensions montent entre les factions de plus en plus irréconciliables de la ville pendant que Pentecost, devenu patron d'un saloon, hésite à dispenser ses affections: la blonde Ann, ou la brune Boston (Ruth Roman)? 

C'est un western plus qu'intéressant, dans lequel Tourneur jongle de manière fort adroite avec une thématique très riche: la guerre et tous ses choix, les opportunités qui y sont liées pour tous les infâmes profiteurs, le partage ou la méfiance, l'égoïsme ou la communauté, l'appartenance ou l'individualisme, autant de mythes westerniens mis en lumière par la proximité de la guerre de sécession qui menace... Et si Robert Stack est un homme coincé entre une envie d'aller de l'avant, et des sympathies pour le Sud, il est aussi coincé entre la belle blonde et la belle brune! 

Le metteur en scène laisse la porte ouverte, en cette deuxième moitié des années 50, à d'autres interprétations, en ne choisissant jamais clairement son camp, comme s'il nous suggérait que derrière tout choix d'un camp dans les circonstances les plus variées (Sécession, ou lutte organisée contre le communisme, par exemple...), se cache essentiellement une forme ou une autre d'opportunisme. 

Et le film, comme tant d'autres de Tourneur, étudie un mécanisme courant chez l'homme: à l'écart du troupeau, il y a des gens qui ne se reconnaissent pas dans le tout-venant, qu'ils soient Serbes (Cat people), possédés contre leur gré (Night of the demon), ou gangsters décidés à raccrocher l'automatique (Out of the past)... Et il y aura toujours des groupes organisés pour essayer de les remettre dans le droit chemin (parfois au prix de leur mort, bien sûr): lyncheurs du KKK (Stars in my crown), psychanalyste obsédé (Cat People), ou... patriote auto-proclamé comme le formidable Raymond Burr dans ce beau western. Comme toujours, Tourneur est du côté des perdants, de ceux qui sont montrés du doigt par les suiveurs.

 

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Published by François Massarelli - dans Western Jacques Tourneur
16 décembre 2019 1 16 /12 /décembre /2019 15:29

Dans une maison tranquille, à l'écart des villes, une adolescente qui appartient à une famille très comme il faut se refuse à sortir de son lit, malgré les appels incessants de sa soeur... Au point que celle-ci, dans une rêverie étrange, se retrouve dans une forêt sombre, où l'attendent d'étranges créatures. Sans transition, on se retrouve au XVIIIe siècle, dans cette même forêt. La même famille vient de perdre leur fille aînée, tuée par des loups. Des loups, ou... une autre créature? L'adolescente, inconsolable, est prise en charge par sa grand-mère qui pour la rassurer (?) lui raconte d'abominables histoires de possessions de l'homme par des loups...

L'éveil de la sexualité féminine chez une adolescente joueuse au point de faire en sorte de nous pousser à partager ses rêves... Voilà le terrain de jeu choisi par Jordan pour ce film qui déstabilise avec un certain aplomb pendant une heure et demie! Esthétiquement, c'est une collection de ce qui se faisait beaucoup à l'aube des années 80, avec en particulier un traitement notable de la couleur, particulièrement le bleu et le rouge... Le metteur en scène se joue de son public en mélangeant les époques, en faisant jouer plusieurs rôles à son actrice principale, et réussit à ne parler que de sexualité en permanence sans jamais céder à la tentation de la scène érotique.

Au contraire, Jordan s'amuse à enfiler les scènes mémorables, enchaînées comme on aurait pu l'imaginer d'un épisode du Flying Circus! Il utilise Le Petit Chaperon Rouge comme fil, eh bien, rouge, justement... Au programme, on aura même quelques scènes de transformations d'homme en loup, l'une des obsession du fan moyen de film d'horreur à l'époque. La scène la plus célèbre du film est sans doute une anecdote grotesque racontée à la fois au public et à un protagoniste, durant laquelle une meute d'aristocrates se transforme sous l'impulsion d'un coup de gueule d'une femme enceinte, en un groupe de loups... Au final, cette Compagnie des Loups est assurément un film étrange, séduisant, qui est totalement cohérent dans son étrangeté assumée. 

 

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Published by François Massarelli - dans Neil Jordan
15 décembre 2019 7 15 /12 /décembre /2019 11:47

Voici un film de Lang peu banal, dans lequel le metteur en scène va, à l'instar de Hitchcock dans les trois quarts de Spellbound, s'intéresser à la psychanalyse et en faire la grille de lecture d'un film noir. L'intrigue pourrait tenir dans cette phrase: "Celia et son nouveau mari, Mark, s'aiment, se désirent, mais"...

Le thriller de Hitchcock inscrivait la psychanalyse dans le cadre d'une enquête policière classique, avec inévitable faux coupable, alors que Lang pour sa part a décidé de situer l'intrigue de son film entre les deux protagonistes principaux, avec une affaire strictement privée, même si de sérieux risques de meurtre existent en effet... Celia (Joan Bennett), qui s'est mariée sur un coup de tête, n'a jusqu'à présent jamais regretté son geste jusqu'à ce qu'une idée de blague idiote lui passe par la tête: en interdisant par jeu l'accès de son mari (Michael Redgrave) à la salle de bain où elle vient de passer du temps, la jeune femme se rend compte qu'elle a influencé un changement radical dans le comportement de son mari. Celui-ci part en prétextant d'odieux mensonges, il est froid et distant... Plus grave, elle découvre qu'il est non seulement secret, mais plus encore cachottier, lui ayant tu l'existence d'un fils issu d'un premier mariage. Il faut dire que le bambin n'est pas facile, et est absolument persuadé que Mark a tué sa mère...

Lang a opté pour ce film, pour une mise en scène qui rappellera The woman in the window, à travers une impression constante de rêve éveillé. Il convoque avec l'excellent Stanley Cortez, toute la panoplie du film noir, mais en particulier appuie très fort sur le symbolisme, avec multitudes de portes, de clés, de pièces secrètes et de curieuses manies (l'idée de "collectionner" des pièces de crime, par exemple) qui rendent le film toujours plus baroque. Cette visite de l'inconscient d'une femme qui se découvre de  plus en plus comme potentielle victime de l'obsession meurtrière de son mari est tellement intériorisée qu'on ne se plaindra pas de son improbabilité. Et Joan Bennett, qui passe de la passion à l'inquiétude, est l'actrice idéale pour effectuer le voyage...

Lang retrouve aussi son univers Allemand, un monde dans lequel l'innocence absolue n'existe pas, et chaque personnage devient un rouage du destin, complice volontaire ou non... Tout ça fait de ce nouveau film qui parle du désir (le sujet principal, rappelons-le, de Woman in the window et de Scarlet Street) sous couvert de fantasmes, un film primordial de son auteur, mais aussi assez difficile d'accès. Le public, par exemple, ne s'est pas précipité... Peut-être parce que la logique, ici, n'a pas de mise: un film dans lequel une porte mène à une pièce, une pièce à une fenêtre, une fenêtre à un mur, et un mur à la mort...

 

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Published by François Massarelli - dans Noir Fritz Lang
15 décembre 2019 7 15 /12 /décembre /2019 11:31

Un objet magique, un brave homme victime des circonstances, un riche égoïste capable des pires turpitudes afin de parvenir à ses fins, une petite fille innocente et peu loquace, un homme de main dangereux et sans aucun scrupule, et Ron Perlman... L'univers de Guillermo del Toro est déjà en place dans ce premier long métrage, un conte noir et ironique dans lequel le metteur en scène mélange adroitement conte de fées (Grimm plus que Perrault) et horreur, avec une grande pointe d'ironie...

Cronos, c'est une invention diabolique d'un alchimiste pour dominer le temps. Sauf que cet objet entraîne la perte de tous ceux qui le rencontrent sur son chemin. C'est ce qui arrive à Jesus Gris, un antiquaire d'un certain âge, qui découvre à la faveur d'un moment de jeu avec sa petite fille que dans une statue entreposée dans son magasin, un étrange objet attend qu'on le découvre. Mais une fois que cet objet (qui le rajeunit) aura pris possession de lui, c'est trop tard: il est pris au piège, et en plus un Américain, Angel de La Guardia, va tout faire pour s'approprier le système Cronos, avec l'aide de son neveu...

Alchimie, vampirisme, vie éternelle et possession... Ca fait beaucoup pour un seul film? Mais l'univers de del Toro, situé à l'écart des modes et des habitudes des genres qu'il aime tant, est suffisamment distinctif pour que la pilule passe. Et déjà ses héros, le grand-père Jesus et sa petite-fille Aurora, nous sont sympathiques, comme le seront plus tard les personnages principaux de The shape of water. Et le réalisateur s'amuse beaucoup à charger son décor et ses plans d'une multitude de signes qui sont autant d'invitations à suivre la piste: des références systématiques au temps, des statues en pagaille, non seulement chez l'antiquaire, mais aussi chez le bandit qui le poursuit, car celui-ci a passé sans doute des années à chercher le système Cronos, dans toutes les statues de tous les magasins d'antiquité de toute la terre... Cronos est un premier film, mais c'est un beau début, noir et précieux.

 

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Published by François Massarelli - dans Guillermo del Toro Criterion
14 décembre 2019 6 14 /12 /décembre /2019 10:21

Ce petit film de rien du tout est la première production de Guillermo del Toro, 23 ans, étudiant et futur réalisateur du Labyrinthe de Pan et de The shape of water... Il y rend ouvertement hommage à ses maîtres du Giallo (le film d'horreur Italien), en proposant une sorte de mini-film d'horreur mal foutu aux couleurs volontairement criardes, tout en parodiant The Exorcist de William Friedkin. 

Le script provient en droite ligne d'un de ces contes courts formidables écrits par Fredric Brown, l'un des maîtres de la forme courte, TRES courte! Un jeune homme, dont le père vient de mourir, décide réaliser un pentagone magique pour invoquer un démon en toute tranquillité, et satisfaire deux désirs: retrouver son père, et être assuré de pouvoir faire une évaluation de géométrie avec succès.

Parce que la géométrie, ce n'est pas son fort...

Tout est dans le titre en fait... Sinon, le réalisateur souhaitait à l'époque rendre son film particulièrement proche de ses modèles en les doublant mal en Italien avec sa voix, alors que les distributeurs souhaitaient imposer un doublage en Espagnol. Dans les années 2000, del Toro est donc revenu sur le mixage (et hélas sur le montage) pour satisfaire cette exigence de départ...

 

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Published by François Massarelli - dans Guillermo del Toro
11 décembre 2019 3 11 /12 /décembre /2019 18:48

Après Bambi et la réalisation que les longs métrages prestigieux sont décidément trop chers pour les établissements Disney, le studio s'est rabattu sur les films anthologiques, principalement musicaux. Ces films ont assez mauvaise réputation, ce qui est injuste... D'autant que certains, celui-ci en particulier, se posent un peu en pendant de Fantasia pour la musique prise sur son versant populaire.

Et en une poignée de segments tous différents, mais alternés avec une certaine prudence (comédie, sentiment, comédie, sentiment d'une part, tempo enlevé puis ballade d'autre part...), le film déroule le tapis rouge à autant de moments de bravoure, dont on retiendra en priorité le superbe All the cats join in (interprété par le Benny Goodman Orchestra), l'inamovible et increvable Pierre et le loup, ou encore l'histoire de la baleine qui voulait chanter à l'opéra (The whale who wanted to sing at the met).

...Avec une tendresse particulière toutefois pour le tout premier segment, un bijou de méchanceté ironique et une merveille d'animation jubilatoire, The Martins and the Coys, longtemps supprimé du film pour cause d'omniprésence des armes, sans parler du goût ouvertement douteux de la caricature des hillbillies. Toute honte bue, c'est une merveille!

 

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Published by François Massarelli - dans Disney Animation
9 décembre 2019 1 09 /12 /décembre /2019 17:28

Le deuxième film de Lang avec Edward G. Robinson (qu'il a produit lui-même) est un remake de La Chienne de Renoir, d'après le roman et la pièce du même nom de Georges de La Fouchardière. Lang a soutenu s'être d'abord inspiré du roman, mais un je-ne-sais-quoi de l'ironie vacharde du film de 1931 est plus que palpable dans ce film inégal...

Christopher Cross, un petit homme mal marié, sans histoire, a un jardin secret: il peint. Il peint avec passion, mais son épouse, une infecte mégère qui a perdu son premier mari et qui se plaint tout le temps, est la première à lui dire qu'il n'a aucun talent... Et le lui dit tous les jours. Un jour, après une célébration bien arrosée au bureau, Chris sauve une femme (Joan Bennett) des griffes d'une brute (Dan Duryea). Ils sympathisent, et Chris est instantanément tombé amoureux. Mais Kitty, elle, voit tout de suite le parti qu'elle et son petit ami John (la grosse brute) peuvent tirer...

Contrairement à The Woman in the window, ici pas de rêve, juste le tapis de la réalité qui se dérobe sous les pas d'un homme auquel rien, mais alors, rien d'intéressant, n'aurait jamais du arriver. Une spirale délirante de malchance et d'un destin ironique, qui n'en finit pas de hanter le pauvre homme: son talent de peintre sera reconnu, mais ce sera sous le nom d'un(e) autre. Il pourra retrouver le célibat, mais ce sera pour découvrir que sa maîtresse le trompe... Il en viendra à souhaiter tuer sa femme, mais ce sera une autre qui tombera sous les coups. Ironie suprême, quand il voudra se livrer à la police, on ne le croira même pas! Bref: un minable... Un rôle en or pour un immense acteur en vérité, mais quelle noirceur...

Lang est en terrain connu avec les mêmes acteurs et le même chef-opérateur que le film précédent, et il va y retrouver son sens du cadre, ainsi qu'une tendance géniale à utiliser les portes et fenêtres, et vitrines. D'ailleurs, une scène-clé, ironiquement, cite The woman in the window, quand Robinson voit dans une vitrine qu'on déménage un tableau de Joan Bennett... que son personnage, cette fois, est supposé avoir peint. Dans cette équipée sordide et nocturne, le cinéaste adopte un ton parfois distancié, à la limite du cynisme, qui ne lui sied guère...

 

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Published by François Massarelli - dans Fritz Lang Noir
7 décembre 2019 6 07 /12 /décembre /2019 18:55

Oscar du meilleur film en 1987, ce Dernier empereur a été tourné en Anglais, en Chine. Bertolucci a changé de façon évidente entre les prémisses du tournage (qui d'ailleurs était prévu pour un autre projet), et l'accomplissement parfois dans la douleur, parfois dans la félicité, d'un film qui allait lui faire reconsidérer sa vision politique des choses... Ce n'est pas rien.

Maintenant, il y a essentiellement trois identités de ce film: pour commencer, c'est une bien paradoxale biographie d'un homme qui n'avait pas de quoi se vanter: empereur à trois ans, obligé d'abdiquer avant sa puberté, et maintenu à sa place comme un fétu de paille ou forcé de quitter son palais-prison, puis forcé d'adopter l'idéologie de la Chine Rouge, Pu Yi est un éternel enfant, finalement incapable de se débrouiller tout seul, bref: élevé dans la certitude de sa divinité, il ne sait pas lacer ses propres chaussures. Et par lui, c'est la complexe histoire de la Chine, entre domination Mandchoue et tentation démocratique des Chinois, entre occupation Japonaise et guerres fratricides, entre victoire de Mao et Révolution culturelle, qui nous est contée à travers la vie d'un homme qui n'a pas tout compris et qui est resté toute sa vie un éternel enfant, privé de mère, de nourrice, puis d'enfance, ce qu'un leitmotiv de la première partie nous fait passer par l'obsession mammaire...

Ensuite, c'est bien sûr une prouesse à signaler: parti faire un film en Chine, Bertolucci a du essuyer des refus et des humiliations, avant de se retrancher sur l'histoire de Pu Yi. Mais après ces frustrations, il ne s'attendait sans doute pas que dans un geste de détente, on le laisserait tourner dans la magnifique Cité Interdite de Pékin... Une source de bonheur visuel constant dans le film, clairement. Et cette étonnante intrigue donne lieu à une série de flash-backs puisque toute l'histoire est revécue par Pu-Yi depuis sa prison, car il a été arrêté en tant que criminel de guerre, à la fin de la seconde guerre mondiale. Le metteur en scène tente parfois de trouver un souffle proche de celui de David Lean (c'était dans l'air du temps dans les années 80, voyez Spielberg et Pollack, voire Lean lui même, qui ont tous délivré des films épiques...), et donne à Peter O'Toole un rôle-clé, celui du professeur particulier de Pu-Yi... Enfin, Bertolucci vient à bout de son marxisme avec ce film, dégoûté de la partie de ping-pongé jouée par les autorités chinoises, partie dans laquelle il était, bien sûr, la balle.

Enfin, et c'est bien le problème de ce film, c'est un objet palpable, tangible, qu'on peut juger sur pièces. Il souffre d'un défaut récurrent, inévitable, même s'il est moins gênant que 1900, la fresque tournée par des acteurs qui parlaient quatre langues, et post-synchronisé à Cinecitta... Car je le redis ici, en ce qui concerne le son des films, l'Italie de 1987, est toujours hélas le pays de Mussolini, qui avait imposé le doublage pour contrer l'ingérence étrangère par le multi-linguisme! et Bertolucci, formé dans les studios Italiens, a fait comme d'habitude, c'est-à-dire imposé à ses acteurs de tourner en muet. Ils ont bien dit un texte (en Anglais), qui a ensuite été post-synchronisé pat un boucher charcutier, et c'est immonde... aucune synchronisation dans le film, et c'est encore pire dans la version longue. Le fait que Bertolucci lui-même ne soit pas un expert de l'Anglais n'arrange rien, quand on voit par exemple les efforts pénibles de Ryuichi Sakamoto pour balbutier la langue de Shakespeare.

Cela étant dit, ça n'enlève pas l'étrange majesté du portrait de ce fantoche magnifique, ni la philosophie étonnamment lucide du film, qui nous conte comment un homme finit par donner du sens à sa vie en s'inventant une responsabilité acquise à la dure (quand Pu-Yi découvre par le biais de la propagande Chinoise, les exactions japonaises dont l'empereur Mandchou s'est fait le complice involontaire, il va tenter d'en endosser la responsabilité par moralité), puis en trouvant une authentique occupation en tant que jardinier. Un homme qui a trouvé son sens, et qui finit par assumer... son individualité, tout en se réconciliant dans une ultime et sublime scène, avec son enfance perdue. Un homme privé de tout sens collectif, qui va trouver son bonheur contre le sens de l'histoire. C'en est bien fini du marxisme de l'auteur!

 

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Published by François Massarelli - dans Bernardo Bertolucci Criterion