La lauréate du prix de Miss Gopher City, Evira Plunkett (Anita Page), se rend à Hollywood en compagnie de sa mère envahissante (Trixie Friganza), et de son manager Elmer (Keaton). En chemin, elle rencontre la star Larry Mitchell (Robert Montgomery) dont elle tombe vite amoureuse, au grand dam de son manager. Une fois sur place, il s'avère qu'Elvira n'est pas très partante pour commencer une carrière, mais aussi bien la mère que le manager vont être engagés pour interpréter des rôles dans une comédie musicale...
Un script exsangue et des gags moribonds, des dialogues envahissants, des numéros musicaux ineptes et des costumes laids... C'est le lot de tant de films des débuts du parlant, qu'on pourrait passer outre, mais voilà: la star de ce film c'est Keaton, LE Keaton. Le génie qui vampirisait un film et réussissait par son génie de la bricole à sauver des scènes, des bobines, des logs métrages entiers, devenus depuis des classiques... Mais voilà, le contrat qui lie Keaton à la MGM est tellement dirigiste qu'il lui empêchait de suggérer quoi que ce soit, et de diriger ses propres films comme il l'avait toujours fait, y compris sur le tournage de College, Steamboat Bill Jr, The Cameraman, et Spite Marriage: vous ne croyez tout de même pas que James Horne, Charles Reisner ou Ed Sedgwick avaient dirigé ces chefs d'oeuvre tous seuls, non?
Et le pire quand on regarde Keaton, un costume absolument immonde sur le dos, interpréter avec soin une chanson débile et une chorégraphie idiote, c'est que de tous ses sept films parlants MGM, celui-ci est de l'avis général le meilleur. Ca fait froid dans le dos...
Histoire d'ajouter un peu d'intérêt à ce naufrage on pourra toujors s'amuser à chercher Ann Dvorak, qui était employée à la MGM en tant que danseuse dans les choeurs de girls de ces années fastes en comédies musicales antédiluviennes. On la reconnaîtra facilement, car elle a l'air d'une jeune femme décidée à se faire remarquer...
Cecil B. DeMille a risqué le tout pour le tout en 1923: lassé de travailler pour la Paramount, qui commençait à être un carcan, il a largué les amarres et s'est lancé dans l'aventure du studio indépendant: une aventure vouée à l'échec, d'autant que l'idée de se placer sous l'aile protectrice de Pathé était une erreur fatale: le distributeur, comme le studio, était condamné à plus ou moins brève échéance... Mais en attendant ce funeste destin, l'autocrate à bandes molletières a au moins eu le temps de lancer une production intéressante, partagée entre des films de série A (les siens, souvent ambitieux et toujours singuliers, parmi lesquels The King of Kings, ou The Volga Boatman, The Road to Yesterday et The Godless Girl sont les plus notables, à des degrés divers), d'autres destinés à alimenter les goûts du grand public (Dont le meilleur des films de Rupert Julian, The Yankee Clipper, ou l'impressionnant Chicago crédité à Frank Urson, mais dont la paternité réelle ne fait aucun doute, et puis de nombreux drames romantiques parmi lesquels White gold)... enfin, les films DeMille produisaient aussi des comédies, dont ce joyau.
Rod La Rocque, apparu justement dans les productions ambitieuses du grand réalisateur, est la vedette de ce film, qui prend probablement prétexte de la sortie cette même année de The Black Pirate d'Albert Parker et Douglas Fairbanks. Non que cette comédie soit un film de pirates, mais les clins d'oeil savoureux à Fairbanks, son style et son univers, sont légion... Rod La Rocque, dédié le plus souvent aux rôles sous-valentiniens de séducteur musclé, se moque ouvertement de sa propre image en même temps qu'il nous fait une parodie espiègle de Fairbanks, dans un film qui renvoie d'ailleurs souvent à l'esprit un peu ironique des films du grand acteur réalisés avant son Zorro: des oeuvres souvent marquées par un humour physique et assez inventif...
Jerry Cleggett est le dernier héritier d'une glorieuse famille fondée par un pirate: pour avoir le droit de devenir maîtres d'une conséquente fortune, les Cleggett doivent se marier comme leur ancêtre le jour de leur vingt-cinquième anniversaire. C'est donc l'anniversaire de Jerry, et... pas de fiancée à l'horizon. Mais comme c'est un jeune homme bien de son temps, ça n'a pas l'air de le gêner, sauf que... les huissiers sont là et saisissent jusqu'à son pyjama, dernier rempart contre l'indécence... Et pourtant une femme va entrer dans sa vie: Agatha (Mildred Harris), héritière légitime d'une fortune conséquente, poursuivie par un oncle (Snitz Edwards) qui lui n'hérite que de trente cents, et lui en veut: il a d'ailleurs détruit l'héritage, dont il ne reste qu'une trace: la feuille s'est en effet collée un instant sur le dos humide de la jeune femme qui prenait un bain, et l'oncle voudrait effacer cette dernière preuve...
Oui, ça a l'air délirant comme ça, mais ce n'est que le début: le reste part encore plus dans tous les sens, et comme James Horne est aux commandes, on est dans la tradition du slapstick le plus joyeux, c'est-à-dire drôle, improbable, mais ni sans rebondissements (poursuites, hold-up, coups sur la tête, bagarres, cascades idiotes, et j'en passe) ni sans rigueur... La Rocque se fait plaisir en parodiant son identité de jeune premier (et certaines scènes du début, qui montrent un essaim de rombières tentant de capter la nudité furtive du jeune homme sous des draps, sont particulièrement coquines), et lui et Mildred Harris dynamitent avec allégresse les conventions du cinéma de genre, en alternant baisers fougueux et bourre-pifs bien balancés. Snitz Edwards est généralement un minable dans les films qu'il interprète: ici, c'est un minable méchant, il y est splendide! Bref, ce petit film pour rire est une vraie pépite...
Le quatrième film d'Anderson est l'un de ses plus étranges, et aussi l'un de ses plus attachants. Il ne se rattache à aucun genre connu, et son étrangeté est basée sur une myriade d'ingrédients... Bref, c'est un cas.
Barry Egan (Adam Sandler) est un commercial dans une entreprise de vente de ventouses à toilettes, et c'est franchement un garçon décalé: travaillant le plus souvent seul et dans un entrepôt où il n'a qu'à répondre au téléphone, il vient en costume, un costume bleu qui restera d'ailleurs la seule tenue du bonhomme durant tout le film. Et Barry Egan vit un cauchemar: alors qu'il a un métier, certes tristounet, mais qui lui laisse des loisirs, et qui lui fait côtoyer des gens sympathiques et compréhensifs (dont Luis Guzman), il a sept soeurs qui lui empoisonnent l'existence... Elles le harcèlent, autant de questions que de réflexions voire d'insultes. Elles sont obsédées par le fait de le marier, et Barry avec elles est toujours tendu, voire sujet à de soudaines crises de violence. Et le jeune homme est réticent au contact avec la gent féminine...
Jusqu'au jour où trois événements se déroulent: le même jour, bien sûr, comme si on était un peu dans un conte de fées... Un harmonium est déposé devant le siège de son entreprise, sans aucune explication. Une femme entre dans l'enceinte, une Anglaise, Lena Leonard (Emily Watson): Barry ne le sait pas encore, mais c'est une collègue d'une de ses soeurs qui a craqué sur sa photo et a voulu le rencontrer sous un prétexte quelconque. Et le troisième événement, aux conséquences importantes, est l'idée saugrenue de confier ses tourments à un service de sexe téléphonique; en les contactant, Barry a mis le pied dans un engrenage de chantage et d'extorsion de fonds, mené depuis un trou perdu en Utah, par un vendeur de matelas (Philip Seymour Hoffmann)...
Oui, vous pouvez relire ce résumé, je n'en retrancherai pas une ligne: c'est bien, à peu près, l'exposition de cet étrange film...
Donc Barry est un ajout important à la galerie des personnages décalés de P.T. Anderson, avec son costume unique, ses manières excentriques, et une certaine tendance à parler en dedans, comme si c'était pour lui seul, et sans être toujours intelligible: il y a un précédent, il s'appelle M. Hulot. Mais c'est un Hulot auquel ses soeurs diraient constamment qu'il est étrange, qu'il faut qu'il change, voire qu'il est gay. C'est un Hulot au bord de la dépression, et que la rencontre avec une femme parfaitement angélique, qui l'a manifestement élu: pourquoi, mystère... Mais voilà, elle le veut, et elle l'aura.
Il y a beaucoup d'humour, et la comédie affleure en permanence, mais jamais franche et massive. Le film, et surtout sa première partie, distille un malaise par l'utilisation du point de vue de Barry, celui qui ne sait pas où se mettre. Et Anderson manie à la perfection le plan-séquence, tout en intégrant dans son histoire d'amour de nombreux champs-contrechamps: il sait qu'il va devoir changer le point de vue à l'occasion, et intégrer Lena à son dispositif. Sans pour autant qu'elle devienne notre guide dans le monde de Barry: elle aussi garde sa part de mystère, et Emily Watson sait jouer sur la simplicité de la jeune femme pour nous la rendre attachante mais aussi énigmatique. Une énigme que le film ne résoudra pas...
...Pas plus du reste que celle de l'harmonium: si ce n'est que le compositeur s'est saisi de la présence de l'instrument pour baser sa composition. Et du reste, Jon Brion a suivi Anderson dans le choix d'une bande originale foncièrement expérimentale. Elle ajoute à l'étrangeté et au malaise des scènes qui nous offrent de suivre le point de vue de Barry, et sa confusion persistante.
Reste que dans ce film, nous assistons aux amours compliquées et noires d'un couple fait d'un jeune homme au comportement troublé, pour ne pas parler de troubles du comportement, et d'une jeune femme qui sait ce qu'elle veut. Il est en bleu, elle est en rouge. Il est compliqué à l'extrême, doté de sept soeurs. Elle est fille unique, et d'une simplicité directe et désarmante. Comment voulez-vous résister?
La deuxième moitié des années 30, pour le cinéma Américain, est un peu l'âge de l'affadissement: les cols cessent d'être des décolletés, les conversations deviennent plus sages, les lits deviennent jumeaux, et les films de gangsters se dotent de morales convenables et rassurantes. Pourtant, beaucoup de films, et de fait beaucoup de studios font de la résistance. Les films Warner restent à leur façon aussi fascinants, mais pour des raisons souvent différentes, après l'instauration du "code de production" en 1934. Les frères Warner ont fait un pari inattendu, celui de coller au plus près de l'administration Roosevelt, en soutenant l'effort de reprise engagé par les gouvernements successifs de l'inamovible président démocrate. Il en ressort l'impression d'une production qui renvoie systématiquement aux plus riches heures de la période.
Comme Black Fury (Curtiz, 1935), ou comme les films humanistes de William Dieterle, Black Legion propose un regard brûlant sur une certaine actualité. Et si les films qui osaient s'attaquer à la montée du fascisme (un mouvement qui, rappelons-le, fascinait les dirigeants des studios Américains!) restent rares, ce Black Legion joue sur plusieurs tableaux: d'une part, il nous montre les agissements d'une milice auto-proclamée qui a vraiment existé, et se situait dans le sillage du Ku-Klux-Klan, et d'autre part, le film ambitionne de nous montrer le mécanisme qui transforme un Américain moyen, bon mari et bon père de famille, en un fasciste.
Frank Taylor, un homme respecté et un peu fanfaron, qui travaille dans une usine depuis quelques années, attend une promotion qui ne peut que lui revenir, du moins le croit-il: il est rigoureux, respectueux des ordres, motivé... Il prend très mal que ce soit un autre, un certain Joe Dombrowski, qui reçoive la récompense, et Frank est dès lors sollicité par un groupe de la "Black Legion" locale, afin de gonfler leurs rangs. Désormais, il sort tous les soirs avec eux, participe à des intimidations, des expéditions punitives, jusqu'au jour où ils commettent un meurtre...
Bogart avant High Sierra, c'était plus ou moins systématiquement un malfrat, mais ce film (Comme l'encombrant The return of Dr X) fait exception à la règle, car Frank Taylor est, après tout, un brave type. Mais le lot Bogartien de violence qui lui échoie n'aurait pas pu être endossé avec autant de force et de persuasion que par lui! La montée de la frustration, de la rancoeur, puis celle du remords, Bogart interprète à merveille ce petit passé du côté des méchants par dépit, par jalousie. C'est d'ailleurs à la fois la force et la faiblesse du film, qui nous dit qu'il existe bien des organisations crapuleuses comme celle-ci, mais qui semblent n'exister que pour donner de l'espoir à des imbéciles, tout en permettant à leurs dirigeants de s'en mettre plein les poches... Certes, pour prendre un exemple absolument (Pas) au hasard, le Front National, parti fasciste, a été durant une partie de son histoire une authentique pompe à fric au bénéfice de famille dirigeante, mais est en train de tenter de devenir un parti de gouvernement. Il n'en est pas moins sournois, ni dangereux, tout comme pour l'Amérique de 1937 il me semble a posteriori dangereux de balayer d'un revers de main les fondements idéologiques d'un groupe fascisant, comme le fait le film en minimisant une partie des activités de cette "légion noire"...
Sans doute pour ne pas fâcher la censure, le film occulte le fait que certains bons Américains, en 1936, louchent de plus en plus vers le fascisme et un système simili-dictatorial prônant l'exclusion radicale de certaines catégories de la population. On râlera bien sur un peu en voyant que dans ce film, pas un seul noir n'est représenté, alors qu'on sait très bien qu'aux Etats-Unis dans les années 30, ils étaient la première cible de ce genre de milice. Mais le film, impeccablement mis en scène, a le mérite d'exister, et de montrer le traitement 100% légal qu'on applique à ces salopards à l'issue d'un procès durant lequel la vérité triomphe! C'est naïf, mais ça fait du bien, et Bogart était enfin lancé... il allait quand même ronger son frein jusqu'à 1940 avant de retrouver un vrai premier rôle.
Sur le papier, ça ressemble à une blague, à laquelle on peine à croire: avec son frère Bobby, co-scénariste, co-producteur et co-réalisateur, Peter Farrelly a commis un certain nombre de films, tous des comédies, qui se sont signalés par leur ton direct et frontal: Something about Mary, Dumb and dumber, Shallow Hal ou Stuck on you, sont les titres qui me viennent à l'esprit. Ces films sont marqués par un humour au-dessous de la ceinture, une saine plongée dans le scabreux et la scatologie parfois, mais pourtant à la vision de ce nouveau film couronné d'un prestigieux oscar, je ne suis finalement pas si surpris que ça...
Tout d'abord, il y a l'Histoire, la majuscule est délibérée... Don Shirley, pianiste noir originaire de Jamaïque, est l'un des représentants de ce qu'on a appelé dans le jazz le Third Stream ou troisième courant: une tentative d'associer le jazz au classique, qui a donné parfois des résultats d'avant-garde (le quintet de Chico Hamilton) parfois obtenu un succès public phénoménal (le Modern Jazz Quartet de John Lewis). Don Shirley et son trio se situaient entre ces deux expériences, en jouant des pièces classiques auxquelles venaient se mêler un type d'accompagnement tiré du jazz (la contrebasse en pizzicato) tout en gardant une solide assise classique (la piano et le violoncelle). Pour faire bonne mesure ils ont aussi pratique l'opération contraire: interpréter du jazz en le "classicisant"... Et Don Shirley, en vue (surtout dans les classes les plus favorisées de la société Américaine), bénéficiait de l'amitié des Kennedy, éternels collectionneurs de stars et de grands noms...
Tony Villelonga dit Tony Lip, quant à lui, était videur au club Copacabana, habitait avec sa femme Dolores et ses deux garçons dans le Bronx, et se débrouillait comme il pouvait pour joindre les deux bouts: le début du film le montre subir la fermeture provisoire de son club, il s'arrange donc pour se faire bien voir du "parrain" local... le cliché, quoi, bête et méchant. Mais en 1962, on ne s'étonnera pas de constater que ce brave garçon un peu gauche mais si sympathique, soit aussi raciste. Il considère le fait de fréquenter des juifs comme un compromis (il travaille pour un patron juif), et se lève un matin pour constater que son épouse a fait appel à deux ouvriers noirs pour réparer quelque chose. Sans équivoque mais sans violence, il se contente de montrer son point de vue en jetant à la poubelle les deux verres dans lesquels il les a vus boire...
Ce sont donc ces deux hommes que le destin va rapprocher, en les amenant sur la route du Deep South, en 1962 (En compagnie d'un livre vert, un guide à l'usage des voyageurs noirs, qui détaille les endroits où ils peuvent se rendre sans subir la ségrégation, du moins pas trop...). Don Shirley, comme il le dit lui-même, aurait pu se contenter d'enquiller les concerts devant des salles Nordistes et conquises, mais il est aussi taraudé par le désir de se frotter à la réalité du Sud. Il lui faut un chauffeur, et un garde du corps par-dessus le marché: on lui a parlé de Tony, une force de la nature, et un brave type au fond... L'entrevue sera froide, plus que deux ethnies, ce sont deux classes antagonistes qui se font face. Tony refuse les termes de Shirley, notamment quand celui-ci lui parle de cirer ses chaussures. Mais il nomme un prix, une augmentation de 25% du salaire proposé, et les frais en sus: Shirley accepte. Et les deux hommes, cohabitant dans une voiture fournie par le label discographique pour lequel Shirley enregistre, vont cohabiter durant deux mois. Les copains et membres de la famille de Tony, quant à eux, lui avaient prédit qu'il ne tiendrait pas plus d'une semaine à bosser pour un noir.
Eh bien ils avaient tort...
Ce n'est pas un portrait en creux d'une époque: tout y est, et on saura gré au réalisateur et à l'équipe de ne jamais avoir forcé la dose, mais d'imposer les signes des temps tout en subtilité... Tout ici respire le naturel, depuis le langage (fleuri pour Tony, et constamment, exagérément emprunté pour Shirley qui a un standing a tenir), jusqu'aux costumes, voitures et décors. Et la ségrégation est vue telle qu'elle est subie: elle est déjà, un peu, présente ne serait-ce qu'à travers la distance à laquelle les deux protagonistes se tiennent mutuellement, quand ils sont dans le nord. Mais à l'approche du Sud, elle se fait plus insistante. Une ségrégation à deux vitesses, bien sûr: ethnique ET sociale, comme le ressent Shirley qui se lamente de devoir partager dans un motel pour "coloreds" (selon le terme consacré alors dans le Kentucky) le quotidien de noirs qui n'ont ni sa culture, ni sa classe...
Et les anecdotes se suivent, et je ne vais pas les énumérer, si on raconte tous les éléments d'un road-movie, on gâche tout! mais on y verra au moins une évolution des deux personnages l'un vers l'autre. C'est sur ce point que les plus grandes critiques ont été faites à l'égard du film: on lui reproche en particulier de se situer dans une mouvance de 'sauveur blanc', dans la mesure où Tony est souvent le rempart de Shirley contre la violence. Mais les caractères des deux hommes font que cet aspect passe plutôt bien malgré tout. Et comme le dit Shirley, son problème, c'est qu'étant pianiste de concert, Américain, noir et gay (ainsi qu'on l'apprend presque en passant, mais le film n'en fait jamais une montagne ni une cause), il ne sera jamais à son aise nulle part: trop noir pour les uns, pas assez pour les autres...
Les deux acteurs, on le dit partout, sont formidables, c'est une réalité: Mahershala Ali , depuis sa participation à des séries, s'est imposé avec son style discret comme un immense acteur, sans jamais se livrer à la pyrotechnie, mais capable de démontrer une immense chaleur humaine en quelques gestes. Viggo Mortensen a la charge ici de devoir incarner le naturel "Farrellyen", et il s'y emploie d'abord avec la bouche... par un vocabulaire direct et une boulimie conséquente, qui donne lieu à beaucoup de scènes d'humour, mais aussi à des rapprochements culturels inattendus... Mais Farrelly reste aussi lui-même, lui qui truffait avec son frère, leurs films communs, d'apparitions de copains handicapés, obsédés qu'ils étaient par le fait de repeupler le monde cinématographique de ceux qu'on ne voit jamais, se livre ici à une sorte de vision sans filtre de l'humanité. On ne s'étonnera pas dans ces conditions que le point de vue soit celui de Tony du début à la fin. D'autant que le film s'est fait grâce aux souvenirs de l'Italo-Américain.
La mise en scène est finalement celle d'un faiseur aguerri de comédies, avec une frontalité constante et une lisibilité sans partage. Le metteur en scène aime ses personnages, sans jamais avoir la moindre réserve, et nous invite à les suivre. Nous n'aurons quasiment jamais de point de vue extérieur aux deux hommes, ou alors ce sera systématiquement lié à l'un d'entre eux (Tony exclusivement, d'ailleurs: on le voir écrire des lettres enflammées sous la dictée de Shirley, puis nous assistons à la lecture des missives par Dolores, jouée avec finesse par Linda Cardellini). Si Farrelly pratique l'ellipse en réalisateur chevronné de comédies aussi, il sait aussi doser intelligemment les scènes où il faut voir les choses. Mais on ne s'attarde jamais sur le pathos, à l'exception d'une scène qui me fait d'ailleurs tiquer un peu: quand les deux hommes ont été jetés en prison suite à une altercation entre Tony et un policier, Don Shirley utilise son droit à un coup de téléphone pour contacter son ami Bobby. Rien de moins que le ministre de la justice et frère du président des Etats-Unis... La musique se fait alors lyrique: une faute de goût...
Car ce qu'on aime dans le film, c'est la révélation pour un des deux hommes que oui, il peut cohabiter avec, respecter et même travailler pour un noir, voire l'aimer comme un ami; et pour l'autre, d'un côté la découverte constamment douloureuse de la réalité de la ségrégation par un homme qui en a été éloigné, et de l'autre le fait d'accepter de se laisser aller à un peu de simplicité, comme en témoigne la scène qui voit Don Shirley, tiré à quatre épingles et coincé dans sa posture, se sentir obligé de goûter du Kentucky Fried Chicken: c'est le seul moyen à ce moment, de faire taire son chauffeur...
Bref, ce film mérite-t-il son Oscar?
On s'en fout.
Mérite-t-il d'être vu?
Ca oui.
Est-il une tentative honteuse de la part d'un sale gamin de la comédie pipi caca de faire un film à oscar pour acheter sa crédibilité? Non, définitivement: à travers la cohabitation forcée des deux siamois de Stuck On You, dans la narration empruntée au road-movie de tant de leurs films, dans la recherche de l'amour de tous les personnages de Something about Mary, il y avait déjà cette gourmandise tendre pour les personnages et leur accumulation, et une envie de parler de ce qu'on n'évoque jamais. Ici, certes c'est pour une scène qui démontre la ségrégation, mais n'empêche: Mahershala Ali fait une drôle de tête quand on lui dit d'aller pisser dans le jardin... Il y a une continuité profondément humaine entre ces films, qu'on le veuille ou non. Que le film soit controversé était inévitable: certains lui reprochent comme je le disais d'être un retour à l'image du "sauveur blanc" (comme Mississippi Burning, d'ailleurs), Spike Lee lui reproche surtout d'avoir gagné l'oscar qu'il convoitait lui-même, et la famille Shirley désapprouve la façon dont le pianiste est représenté, et la caricature des liens familiaux. Autant de critiques, qui sont aussi diverses qu'à prendre avec tact. Ca n'enlève pas grand chose au plaisir qu'on prend à voir ce film.
La chanson qui donne le titre à ce film de la série Merrie Melodies, selon la tradition, est donc une ritournelle de basse extraction, le genre qui se chantait à l'entracte lors de séances cinématographiques...
C'est précisément le cadre du film, décousu et inégal, mais souvent glorieusement loufoque: pendant une séance, donc, nous assistons au ballet des changements de place intempestifs, à l'indécision d'un gigantesque hippopotame qui ne parvient pas à se décider, aux mésaventures d'un petit canard qui s'ennuie ferme, et pendant ce temps, nous voyons un certain nombre de passages de films parodiés. Le plus notable est une scène de The Petrified Florist, qui si vous voulez mon avis est nettement meilleure que l'intégralité du très ennuyeux The Petrified Forest...
Les scènes du public de la salle de cinéma seront recyclés plus tard, en particulier dans A Bacall to arms de Bob Clampett, en 1944.
En 1933, finalement, Ising et Harman, les transfuges de chez Disney qui ont constamment roulé leur bosse en passant sans vergogne d'un studio à l'autre, pouvaient en remontrer à n'importe qui: c'est la leçon de ce petit film d'une grande qualité en dépit de ses aspects franchement épisodiques...
Sur les étalages d'un marchand de journaux, les personnages des couvertures de magazines prennent vie, et dans un premier temps, se lancent dans l'interprétation d'une chanson (qui donne son titre au film). C'est un cow-boy qui donne le ton mais tout le monde participe. La deuxième partie voit des gangsters s'échapper des magazines de cinéma, et tenter de voler le contenu de la caisse, et tout le monde se ligue contre eux...
D'une part, on voit bien le mode de fonctionnement des Merrie Melodies, et leur limite: illustrer une chanson du répertoire Warner... De l'autre, outre le prétexte du film qui reviendra plusieurs fois notamment dans Book Revue de Clampett (et ce de façon autrement plus spectaculaire), nous voyons ici tout l'univers des cartoons de la WB, qui tranchait quand même beaucoup sur celui de Disney: une thématique volontiers adulte, un ton plus sérieusement acide, et une invention graphique solide... Sans oublier une inspiration fortement cinématographique. Une leçon que retiendra l'animateur en chef, ici: c'est Friz Freleng...
L'hiver 1999-2000 est le dernier d'Odell Barnes, condamné à mort parce qu'il a été reconnu coupable du meurtre assorti d'un viol, d'une femme d'âge mûr, une amie de sa mère. Incapable de se disculper, mais surtout comme on dit "bien connu des services de police", Barnes était en liberté conditionnelle. Par ailleurs, l'enquête avait été rapide et comme c'est souvent le cas au Texas, le futur condamné n'avait pas pu bénéficier des services d'un avocat compétent...
Je suis contre la peine de mort, à 100%. Et j'ai tendance à considérer qu'il ne faut pas, quand on fait un film sur le sujet, se lancer dans un réquisitoire qui passerait par le piège de "l'innocent condamné à tort": si le seul moyen qu'on a de condamner la peine de mort est de dire que ça peut parfois mener à la mort d'un innocent, c'est qu'on n'est pas contre le principe de cette tendance à la légalisation de l'acte de vengeance aveugle...
Mais ce beau film documentaire, âpre et singulier, ne cherche pas à nous démontrer quoi que ce soit, du moins quoi que ce soit d'autre que le fait de se lancer dans une procédure administrative qui mène à l'assassinat pur et simple d'un être humain. Le tournage de ce film (sur lequel Solveig Anspach s'est retrouvée un peu tardivement, une grande part de l'enquête menée par la journaliste Cindy Babski ayant eu lieu sans elle) s'est déroulé entre la fin 1999 et les quelques jours qui ont précédé l'élection de George W. Bush à la Maison Blanche: celle-ci n'est pas présente dans le film, et c'est une bonne chose puisque comme on le sait, ça a été une telle panade cette année-là, qu'il valait mieux éviter d'alourdir le film.
Mais on a bien l'essentiel: les points de vue de la famille de Barnes, celui de l'avocat général (dont objectivement il faut bien dire qu'il a fait un boulot franchement salopé), et quelques autres. Un groupe de militants montrent le travail qu'ils font, et Solveig Anspach n'oublie pas de montrer le Texas comme un lieu de fortes disparités sociales, dans lequel 90% des citoyens sont passibles d'avoir les pires ennuis parce que contrairement aux 10% restant, ils n'ont pas les moyens de se payer un avocat en cas de coup dur. Un état où on élit encore les juges, ceux-ci ont donc à coeur de garder leur injection létale en bon état de marche!
Made in the USA est un film militant, c'est aussi un documentaire qui vous laissera en paix avec vos opinions, et c'est un regard noir sur une société à plusieurs vitesse, dont on a envie de dire que "Le Texas, ça ne vaut pas Montreuil"...
Quand on aime on ne compte pas? Disons que pour la troisième apparition de Nick et Nora Charles à l'écran, toujours interprétés par William Powell et Myrna Loy, si on excepte le fait que le couple est désormais doté d'un bambin qui promet et qui s'appelle Nick Junior (le père explique l'arrivée du fiston en disant que le chien avait peur de s'ennuyer), il n'y a ici rien de nouveau...
Donc il y a une intrigue, totalement accessoire et joyeusement alambiquée, un nombre phénoménal d'occasions de boire en bon alcoolique mondain pour Nick, des fausses querelles, de l'humour et une réalisation totalement impeccable. On pourra regretter que la machine à broyer de Louis B. Mayer ait commencé à faire son oeuvre en demandant aux scénaristes un peu de mesure dans le subversif, mais ça reste un spectacle très agréable...
De Solveig Anspach, on aime les films un peu loufoques, un peu subversifs, mais on apprécie aussi la beauté de ses drames intérieurs féministes... Et le film qui réunit les deux courants, c'est celui-ci. On y retrouve, de retour du film Back Soon, Didda Jonsdottir et ses soucis familiaux, ainsi que son florissant petit commerce botanique... Mais on y fait aussi connaissance de Florence Loiret-Caille, et c'est un bonheur...
Celle-ci interprète Agathe, une jeune femme de Montreuil qui va devoir apprendre à être seule, et à se reconstruire: elle vient en effet de perdre son mari et s'accroche à son urne funéraire en permanence. Elle fait la connaissance d'Anna, l'Islandaise de passage entre la Jamaïque et son pays natal, car son avion est bloqué à l'aéroport: l'Islande, en effet, est en proie à une agitation sociale sans précédent...
Hébergée par Agathe avec son grand fils Ulfur, Anna va découvrir Montreuil, sympathiser avec le grutier Samir (Guesmi), que nous reverrons en amoureux transi d'Agathe dans L'effet aquatique, fumer des gros pétards, devenir grutière, récupérer une improbable robe de mariée rose, et tout et tout. De son côté, Agathe va réapprendre oui, mais à la dure, en devant faire un deuxième deuil de son mari le jour où la maîtresse de celui-ci arrive, tout sourire, pour retrouver son amoureux dont elle ignore le décès...
Et le retour à la vie de la triste Agathe passera aussi par une séquence à la fois triste, et profondément lou-phoque. L'orthographe de la phrase précédente a été discrètement modifiée afin de rendre hommage à l'un des personnages principaux du film, qui appartient selon moi à une communauté rare: les fées aquatiques...