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21 février 2020 5 21 /02 /février /2020 11:13

L'homme est-il un loup pour l'homme... Ou un husky? ans ce remake du film The thing from another world de Christian Nyby, ou plutôt de Howard Hawks, Carpenter s'amuse à renverser le postulat du film initial, et signe un remake qui aurait pu être rudement intéressant... Si l'époque n'avait pas été à la surenchère des effets spéciaux. Parce que que s'il y a un mot qui me vient à l'esprit à propos de ce film, c'est... "trop".

Dans une base polaire de l'armée Américaine, un groupe de douze hommes trompe son ennui, jusqu'au jour ou ils ont une visite peu banale: un husky en fuite, poursuivi par un Norvégien en hélicoptère qui ne lésine pas sur les moyens de l'abattre: fusil, mais aussi grenades! Se sentant menacés, les Américains tuent l'intrus, et recueillent le chien...

Mauvaise idée.

Quand ils veulent ramener le corps du Norvégien à sa base, les Américains ont la surprise de tout découvrir dévasté, de tomber nez à nez avec d'étranges cadavres informes, et surtout de découvrir un sarcophage de glace vide. Les Novégiens ont trouvé quelque chose, mais quoi? Et surtout, où se cache "la chose"? ... ou plutôt, dans quel animal se cache-t-elle?

Devinez.

Dans l'original de 1951, "la chose" était un homme végétal ("A super-carrot", disait un protagoniste sans rire), nouvellement arrivé, ici l'équipe a décidé d'en faire un secret enfoui depuis des millénaires et désireux d'être retrouvé; de fait, la lecture initiale anti-communiste du film de Hawks était devenue obsolète. Hawks est un cinéaste que Carpenter connait bien, au point d'avoir fait un remake d'un autre de ses films (Rio Bravo) avec Assault on precinct 13; mais ici, s'il tend à montrer les hommes à leur meilleur quand ils travaillent, il nous montre surtout une humanité qui se mord la queue à force de ne rien faire, et surtout des hommes qui semblent n'attendre qu'un prétexte pour s'agresser... Des hommes dont la "chose" sera un révélateur de leur propre détestation: intéressant, surtout quand on sait la tournure qu'on pris les rapports domestiques entre les communautés de l'Amérique durant les trente glorieuses: donc, depuis la date de sortie du film de Hawks...

Celui-ci était grandiose pour son suspense naturel, et c'est ce qu'il y a de meilleur ici, cette dynamique de l'attente, rythmée par une musique de Ennio Morricone, qui est l'une de ses moins écoutables en soi, mais qui reste étonnamment fonctionnelle. Mais comme je le disais plus haut, en 1982, on demande du spectaculaire en matière d'effets spéciaux, avec transformation physique en direct, et là rien ne va plus. Car où voulez-vous placer des limites salutaires avec une créature qui se transforme à volonté, dont le but à peine caché est de rendre le film aussi dégoûtant que possible? Les avalanches de bestioles, de tentacules, de démembrements, achèvent de parasiter le film et son ironie.

Je vous vois venir: "aujourd'hui, avec les CGI, ce serait tellement mieux". Ne dites pas de bêtises: les CGI, ces sales petites bêtes qui ont envahi la vie de notre cinéma, ont ceci de particulier qu'ils sont tellement bien faits... qu'on les repère tout de suite, et qu'on n'y croit pas une seule seconde. Non, le  modèle à suivre, en 1982, aurait été Alien ou Jaws: limiter au strict nécessaire le recours à la vision de la créature. Hélas! Si les deux films en question ont de toute évidence eu une influence sur la production de Carpenter, l'air du temps et la tentation du monstre partout, ont eu raison de ce qui aurait pu être bien plus qu'un simple remake consommable.

 

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Published by François Massarelli - dans John Carpenter Beeerk
20 février 2020 4 20 /02 /février /2020 16:35

On peut éventuellement se perdre en conjectures sur les deux "longs métrages" tirés d'Intolerance trois ans après sa sortie. Essayer de voir dans quelle mesure ils étaient légitimes, quelle part la simple nécessité de rentrer dans ses frais avait joué dans la décision trois ans après la sortie du très long métrage, d'en découper des bouts pour en faire des histoires indépendantes.

Reste que, à la vue de ce film (et de The mother and the law) qui est une version longue du deuxième épisode le plus important d'Intolerance, force est d'en venir à la conclusion qui s'impose: Griffith savait parfaitement ce qu'il faisait, et il avait prévu pour ces deux histoires les plus importantes, de devoir un jour les rendre indépendantes du long métrage final. Les scènes (assez nombreuses) qui complètent ce film pour l'amener à une heure (sachant que tout ce qui est dans la version "Intolerance" de The fall of Babylon ne figure pas dans cette version!) datent clairement toutes de la même époque que le tournage de 1915-1916! Et tous ces ajouts permettent d'amener le film à un tout autre développement, une tout autre conclusion aussi, que dans le film de 3 heures... Désormais, l'accent est mis sur l'histoire d'amour (eh oui, ici, Constance Talmadge se laisse séduire) entre "la fille des montagnes " et le Rhpasode joué par Elmer Clifton.

Cela étant dit, on ne pourra pas nier que contrairement à The mother and the law, dont la force pamphlétaire reste intacte dans sa version "indépendante" (voire renforcée par la concentration autour d'une seule intrigue), ce long métrage reste anecdotique, paradoxal aussi: ces plans de l'énorme décor délirant, ces figurants littéralement par centaines, la prise de vue en ballon captif... Tout ça pour un plaisant mais anecdotique long métrage de 62 minutes aussi décoratif que vide? ...Il est malaisé de séparer cette Chute de Babylone de sa position de choix dans Intolerance.

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Published by François Massarelli - dans David Wark Griffith Muet 1916 **
19 février 2020 3 19 /02 /février /2020 16:04

Ceci est le quatrième long métrage de Micheaux, et le deuxième à avoir survécu. A l'instar de Within our gates, il y expérimente avec un style qui lui fait jongler avec les genres, entre pamphlet sérieusement anti-ségrégationniste, mélodrame basique et tragédie baroque. 

De même que pour Within our gates, il y a un passage du Sud vers le Nord, présenté comme un endroit moins propice à la ségrégation, mais dans lequel on retrouve quand même un peu de ces lois et convenances que les Noirs du Sud avaient regroupées sous le terme ironique de Jim Crow... Evon (Iris Hall) est une jeune femme qui a perdu sa famille, en particulier son grand père, et qui prend possession d'une cabane qui lui appartenait. Elle va se retrouver au milieu d'une série d'intrigues, entre le mulâtre qui refuse d'admettre son appartenance à la communauté Afro-Américaine, le brave voisin noir qu'elle voudrait tant aider, et les blancs qui s'organisent en société secrète (du genre qui ne sort que la nuit, et avec des déguisements encore) afin d'exproprier les noirs...

On est bien sûr tenté de dire "quelle salade", mais ce serait une erreur, car les films de Micheaux ont tous en commun d'être en effet soumis aux lois du genre mélodramatique. La seule façon pour le réalisateur, de pousser son avantage, lui qui réussissait, parfois au prix de grands sacrifices, à financer des films qui allaient ensuite être montrés dans les cinémas pour la clientèle noire, savait à quel point il lui était important de fidéliser son public en lui proposant, en quelque sorte, une version totalement acceptable de qu'ils pouvaient éventuellement voir du cinéma des blancs: donc, dans ce film comme dans les autres, il y a des larmes, des coïncidences, des flash-backs appropriés, des gags aussi (et comme dans Within our gates, ils impliquent E.G. Tatum, un acteur de comédie qui joue un noir assez proche de la caricature des afro-américains vue dans les comédies...).

Tout était permis, qui permettait à Micheaux de montrer le racisme en action, de questionner la suprématie blanche, de montrer aussi cette obsession ignoble de la race et de la pureté, mais l'ironie était que Micheaux était par ailleurs forcé, si'l ne voulait pas être censuré et emprisonné, de se soumettre aux lois du pays, et donc de montrer les blanches avec les blanches et les noirs avec les noires, d'où une scène finale un peu étonnante, où tout rentre enfin dans l'ordre. Un autre aspect de ses films apparaît ici: la façon dont il attribue les rôles des gens les plus sophistiqués à des acteurs et actrices (souvent des amateurs, incidemment) qui sont plus pâles que les autres. c'est gênant, bien sûr: mais il n'avait sans doute pas le choix...

Il est dommage que ce film soit incomplet: sous-titré "A story of the Ku-Klux-Klan", il montrait la société secrète en action dans deux bobines, ce sont justement celles qui se sont décomposées, pourtant à l'abri de toute intervention des "chevaliers", puisqu'on a retrouvé l'unique copie du film, avec des intertitres Français et Flamands, à Amsterdam...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1920 Oscar Micheaux **
19 février 2020 3 19 /02 /février /2020 11:16

Ce film commence par une adresse directe au public, d'un galonné d'ailleurs très mal à l'aise, ce qui n'augure pas d'un très bon moment, mais il convient de passer sur cette première impression: le général qui s'adresse à nous est essentiellement là pour ajouter sa caution à l'histoire authentique qui va nous être contée, et comme celle-ci est une intrigue de guerre qui glisse inexorablement vers une conclusion humanitaire, on ne se plaindra pas trop...

1950: Dean Hess (Rock Hudson) est devenu pasteur, un chemin que ses amis n'attendaient pas, mais pour lui c'est un ratage. Il est entré dans la hiérarchie de l'église afin d'expier une faute qu'il ne se pardonne pas. Quand il était aviateur, surnommé "Killer Hess" ce qui en dit long, il avait en effet largué par erreur une bombe sur un orphelinat Allemand, causant ainsi la mort de 37 enfants. Mais le fait d'avoir dédié sa vie à la religion ne le satisfaisant pas, il décide de retourner à l'armée, et de participer à la guerre de Corée afin de pouvoir faire profiter de son expérience - et de ses erreurs passées - de nouveaux pilotes.

Réengagé avec le grade de colonel, il dirige en Corée du Sud une base d'entraînement et de formation de pilotes locaux. Hess va pouvoir passer le témoin à d'autres, et surtout va faire une rencontre déterminante, celle d'En Soon Yang (Anna Kashfi), qui tient une mission locale et prend en charge les enfants orphelins et déplacés par la guerre... Les enfants déplacés vont être le coeur de sa mission à partir de là, et il va remuer ciel, terre et état-major pour tenter de résoudre leur problème, d'autant qu'à la maison, pendant ce temps, son épouse est enceinte...

Le film est surprenant, finissant par traiter la guerre comme un contexte plus que le sujet du film: car cette oeuvre, certes marquée par une avalanche, chargée en glucose, de bons sentiments, appartient malgré tout à la veine "sacrée" de Sirk, à travers le parcours paradoxal d'un homme qui s'engage dans un conflit pour l'humaniser de l'intérieur, après avoir trouvé des réponses à ses questions quant à sa propre culpabilité. Le personnage puissant et digne joué par Rock Hudson est un cousin de ceux qu'il jouait déjà dans Magnificent Obsession et All that heaven allows, ce qui est loin d'être un pedigree peu recommandable...

Et le film possède la gentille grâce de ces films d'entraînement, le picaresque  d'un sergent profondément humain (Dan Duryea) et une douceur tranquille qui contraste avec les scènes de combat qui embrasent parfois l'écran, sans jamais en faire trop. Pour une curiosité de l'oeuvre de Sirk, c'est mieux qu'une bonne surprise...

 

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Published by François Massarelli - dans Douglas Sirk
18 février 2020 2 18 /02 /février /2020 17:45

Sorti en 1920, le deuxième long métrage de Micheaux est aussi, aujourd'hui, le plus ancien de ses films à avoir survécu, et l'un des seuls trois rescapés de sa période muette... Micheaux, réalisateur indépendant, est un autodidacte noir qui a tout fait pour devenir à sa façon un incontournable du cinéma Afro-Américain, ce qu'on appelait les "race films", destiné d'abord et avant tout à la clientèle des cinémas exclusivement noirs des grandes villes. Mais surtout, c'était quelqu'un qui, s'il lui arrivait (plus souvent qu'à son tour, selon l'expression consacrée) de sacrifier aux tendances les plus éculées du mélodrame le plus vil, tendait aussi à vouloir choquer les consciences, en rappelant les habitudes folkloriques des blancs du Sud, comme il le fait dans ce film: selon la légende, c'était sa réponse au dégoût engendré par The birth of a nation, sorti en 1915 par Griffith...

L'intrigue du film est un peu confuse, et touche à un grand nombre de thèmes qui sont brassés par Micheaux avec parfois la main lourde d'un réalisateur qui veut tout faire et trop vite: le désir d'élévation des populations noires, les différences Nord-Sud (soulignées dès le début par un intertitre qui ne fait pas dans la dentelle), la criminalité importante, mais aussi l'existence d'une bourgeoisie cultivée: la jeune Sylvia Landry (Evelyn Preer) s'apprête à se marier avec un géographe, Conrad James Ruffin), mais celui-ci rompt après un traquenard tendu à Sylvia par sa cousine Alma (Floy Clements) qui aime Conrad. De dégoût, Sylvia retourne vers le Sud où elle s'intéresse à une école qu'un révérend noir souhaite promouvoir afin d'avancer la communauté: Sylvia retourne donc dans le Nord pour y prospecter d'éventuels donateurs et mécènes. Elle va aussi bien tomber sur des blancs progressistes que des racistes soucieux d'empêcher l'étendue du savoir des noirs. Et surtout, elle va rencontrer le Dr Vivian, un afro-américain qui va tomber amoureux d'elle...

Les scènes s'enchaînent, les coups de théâtre et autres secrets inavouables aussi. Mais on ne s'en plaindra pas trop, car le coeur du film est précisément un de ces secrets, révélé sur la fin du film par Alma, lors d'un flash-back: on apprend à la fois que Sylvia est la fille légitime d'un blanc marié en secret à une noire dans le Sud, mais aussi qu'elle a échappé à un lynchage géant, organisé autour d'une machination ignoble. La scène de lynchage est impressionnante, et Micheaux y utilise le montage avec énergie sinon avec adresse. Et il fustige non seulement les blancs et leur tendance à avoir la corde chatouilleuse, mais aussi les "Oncle Tom", ces noirs accusés de vouloir jouer trop facilement la carte de leurs tortionnaires en se faisant bien voir: le portrait de Efrem (E.G. Tatum), le noir qui dénonce la famille de Sylvia, est un étrange mélange d'excès indigne et d'humour corrosif, et on verra que dans le film, celui qui a voulu s'attirer les bonnes grâces des blancs finira lynché à son tour, pour passer le temps...

Within our gates, y compris avec ses maladresses, sa tendance à l'excès en tous genres, son interprétation parfois erratique, est malgré tout un moment important: non seulement la communauté Afro-Américaine a commis le film, mais on y aborde des thèmes qui n'étaient jamais exploités, ou alors tellement dilués dans le cinéma mainstream Américain de l'époque. Il s'y exprime une conscience dure, froide et peu encline au pardon, de l'injustice ethnique aux Etats-Unis. Et rien que pour ça, sa valeur est immense...

 

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Published by François Massarelli - dans Muet 1920 Oscar Micheaux **
18 février 2020 2 18 /02 /février /2020 09:48

Six histoires situées durant l'âge d'or de l'Ouest Américain:

dans The Ballad of Buster Scruggs, Tim Blake Nelson est une caricature de cowboy chantant, un matamore sûr de lui et de son pouvoir d'exercer la violence, qui tombe malgré tout sur pire que lui. 

Near Algodones montre James Franco en bandit échappé d'un film de Sergio Leone (il porte un grand "duster" et passe par Tucumcari...), qui va tellement mal négocier son attaque de banque qu'il va tâter de la pendaison... plusieurs fois.

Meal ticket raconte l'histoire lamentable d'un montreur ambulant (Liam Neeson) partagé entre le besoin de manger à sa faim, et le soin qu'il doit à son attraction, un cul-de-jatte manchot qui récite des textes célèbres avec talent, mais qui ne rapporte rien: un poulet savant aura raison de ses scrupules...

All gold canyon situe en pleine nature lyrique les aventures d'un chercheur d'or méthodique (Tom Waits) qui creuse, prospecte, jusqu'à trouver l'endroit idéal. Le problème, c'est qu'il est observé, par les animaux d'une part, mais aussi par un concurrent invisible...

The girl who got rattled conte le déplacement vers l'Ouest d'une jeune femme timorée (Zoe Kazan) qui vient de perdre son frère, et tout lien avec l'avenir. Elle est courtisée par l'un des scouts de la caravane qui l'emporte, mais elle va rencontrer son destin lors d'une attaque d'une bande d'indiens des plaines.

Enfin, The mortal remains suit une diligence qui transporte une troupe disparate, dont deux chasseurs de primes (Brendan Gleeson et Jonjo O'Neill) qui ont une façon inquiétante de parler, estiment être ceux qui aident les bandits qu'ils accompagnent à "passer de l'autre côté". Au fur et à mesure du voyage, les autres passagers sont de moins en moins rassurés...

la structure épisodique a fait écrire beaucoup de bêtises à beaucoup de commentateurs, principalement autour du fantasme que les frères Coen (dont Fargo  été adapté en série, mais par d'autres, je le rappelle) puissent se livrer à un passage vers la série, ce nouvel eldorado qui est en train, à petit feu, de tuer le cinéma... en quelques sorte. Il n'en était rien, bien sûr, les deux frères aiment particulièrement livrer un produit fini, prêt à l'emploi, et c'est une fois de plus le cas avec ce troisième essai des deux frères dans le monde du western. Un essai? Un coup de maître(s), plutôt: le choix de ratisser large en s'essayant à toutes les figures du western à travers six intrigues différentes aurait pu tourner au gratuit, et à la place ils en font une véritable mine d'or, sans jeux de mots... Car il est évident que ce film est l'une de leurs oeuvres les plus structurées, commençant dans l'apparemment inoffensif en compagnie du cowboy d'opérette Tim Blake Nelson avec un glissement de plus en plus insistant vers l'humour noir. Toutes les composantes génériques de l'histoire du western sont présentes, du faux pittoresque jusqu'à un certain réalisme dépourvu totalement de paillettes ou de charisme (le chercheur d'or de Tom Waits, la pionnière paumée de Zoe Kazan), mais ils s'amusent aussi avec les codes du genre, passant d'une histoire à l'autre en questionnant les traditions (le bivouac avec haricots, la solitude du bandit, les codes moraux à variantes élastiques), en multipliant les recours aux personnages codés (chercheur d'or, pionnier fondamentaliste, bandit fataliste, montreur d'ours, fille de joie, pied-tendre, etc... mais toujours en imprimant de façon solide dans chacune des histoires, la marque de la mort: omniprésente, absurde voire comique, mais toujours là, avec insistance...

Si toutes ces histoires fonctionnent à 100% comme autant de contes noirs et réussis, des histoires somme toute drôles (pour certaines d'entre elles du moins) et distrayantes, les deux frères ont cette fois sans la moindre réserve questionné l'âme Américaine à travers son folklore le plus personnel, cette période de 25 années qui fut une sorte de période accélérée de formation pour un pays qui tout à coup s'est mis à se développer à une vitesse anormale. Du coup, tout prend du sens, et il n'est pas tendre: à travers ce cowboy chantant, odieux par son incapacité à se mettre en doute et sûr de sa capacité à écraser l'autre (non, je me refuse à écrire le nom du président actuel, ce serait trop facile), les Coen égratignent l'âme Américaine dans son manque profond d'humilité; et ils vont insister sur tous les aspects de ce que la conquête de l'Ouest a pu forger dans l'Américain: manque total d'empathie, ignorance obscurantiste (la pauvre pionnière!), une capacité impressionnante à violer la nature pour pas grand chose (le chercheur d'or, dont l'épisode commence dans un déchaînement lyrique comme on l'a rarement vu chez les deux cinéastes), et au final une sorte de résilience condamnable à porter une culture de mort... Un portrait de l'Amérique effectué d'après la partie la plus saillante mais aussi la plus réjouissante de son histoire, en quelque sorte.

Je le disais plus haut: ces considérations vont de pair, comme d'habitude, avec un respect dû au genre western, du coup c'est constamment superbe esthétiquement parlant, admirablement composé et la narration (qui se poursuit sur plus de deux heures, une fois n'est pas coutume) adopte un ton calme, lent et méthodique, que n'aurait pas renié le John Ford de The Searchers. Et les acteurs (vous avez vu le casting?) s'en donnent à coeur joie, trop heureux de participer à leur façon à la grande légende paradoxale du western! Donc non seulement c'est drôle et enlevé, mais ce western noir EST un western, un vrai, en plus d'être un excellent commentaire sur le genre. C'est l'un des grands films de frères Coen, excusez du peu, et s'il fallait lui trouver un défaut, c'est sans doute dans son moyen de diffusion, sur Netflix, où le cinéma est encore accueilli, mais meurt à petit feu. Dommage...

 

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Published by François Massarelli - dans Joel & Ethan Coen Comédie Zoe Kazan
17 février 2020 1 17 /02 /février /2020 16:47

Durant les années 50, la maison Woodcock, à Londres, est l'incontournable couturier de la haute société, des têtes couronnées, des stars et des gens les plus fortunés. Une sorte de royaume du goût, incarné par Reynolds Woodcock (Daniel Day-Lewis), et sa soeur Cyril (Lesley Manville). Ils sont inséparables ou presque, surtout depuis la mort de leur mère, qui a tout appris à son fils, mais surtout a laissé derrière elle un vide insurmontable. La vie amoureuse de Reynolds est faite de collaborations, de coups de foudre pour des jeunes femmes dont la fonction devra être de pouvoir inspirer l'artiste aussi longtemps que possible. Une fois que le charme n'opère plus, une autre doit prendre la place...

Au début du film, Reynolds rencontre Alma (Vicky Krieps), une jeune étrangère, qui va devenir son mannequin vedette, sa collaboratrice, son assistante, et même son épouse... Elle va surtout s'opposer avec véhémence à la forte personnalité de son mari égocentrique, et tenter d'imposer ses vues dans un ménage déjà surpeuplé par un égo-maniaque et sa soeur qui est aussi fréquente que son ombre.

L'emprise d'un être humain sur un autre est souvent au coeur des films d'Anderson: on la retrouve à des degrés divers dans Boogie nights, Magnolia, There will be blood, The master voire la comédie grinçante Inherent vice. Mais ce n'est jamais simple, c'est souvent partagé, un trait qui se retrouve ici dans l'évocation tumultueuse d'une collaboration amoureuse où chaque détail compte.

C'est dire si on se réjouit que Paul Thomas Anderson n'ait pas renoncé à l'utilisation si cruciale chez lui du 35mm, qui lui permet de rendre si fidèlement les moindres détails des boiseries, mais aussi le fil et les fibres des vêtements qu'il nous donne à voir. Car nous avons, dans un premier temps, l'impression que c'est le point de vue de Reynolds, couturier esthète et maniaque, homme de goût jusqu'à l'obsession, qui va prévaloir. Et on a bien tort...

Car le point de vue essentiel de ce film est porté par Alma, la belle étrangère inconsciente dont on a vite l'impression qu'elle va se faire manger toute crue, et qui va très vite elle aussi tenter de voir avec les yeux de son mari. Des fois, ça marche, et des fois, c'est tendu... mais c'est aussi tout sauf prévisible, et le film se réfugie assez souvent dans des développements aussi inattendus que féconds.

Une fois de plus, comme toujours depuis There will be blood (à l'exception bien sûr du court métrage Anima construit autour d'un album de Thom Yorke), c'est à Jonny Greenwood qu'Anderson a confié la mise en musique de son film, et une fois de plus c'est formidable, le talent exceptionnel du musicien de Radiohead pour arranger les cordes s'accommodant ici avec une grande élégance d'une mission délicate: imiter le simili-jazz de films romantiques des années 50. Il s'en acquitte avec brio, renforçant l'idée que ce beau, très beau film est en réalité, comme l'étrange Punch-Drunk Love (2002), une histoire d'amour, même si elle se résout dans le meurtre...

 

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Published by François Massarelli - dans Paul Thomas Anderson
17 février 2020 1 17 /02 /février /2020 16:39

Deux jeunes amoureux ont prévu de se marier, mais, alors que le fiancé vient retrouver sa promise, il rencontre une ondine, ou sirène... Il est désormais condamné à abandonner son mariage et à tenter de rejoindre la créature...

C'est un film essentiellement décoratif, dû (ou attribué, car la prudence reste de mise quant aux films produits durant ces années de formation) à Georges Denola, acteur et metteur en scène qui a généralement tourné chez Pathé des fééries, un genre dont Capellani se lassait... C'est en couleurs, c'est charmant, mais ça sent le théâtre fin de siècle...

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Published by François Massarelli - dans Muet
17 février 2020 1 17 /02 /février /2020 16:23

Alors que le tumulte de la terreur commence à se mordre la queue, on assiste aux difficiles amours entre Tallien (Jacques Grétillat) et la prisonnière Royaliste Térésa Cabarrus, Marquise de Fontenay (Marie Ventura). Celle-ci, emprisonnée en compagnie de Josephine de Beauharnais (Angèle Nadir), estime que sa seule chance de salut réside en la possibilité d'une chute de Robespierre (Georges Saillart)...

Une copie en couleurs de ce film est préservée au musée Eye d'Amsterdam. La fin de ce film est, semble-t-il, perdue. On en sait assez peu sur un film qui est passé au travers des mailles des filets de plusieurs historiens, en raison probablement de plusieurs titres différents ce qui rend toujours le travail des archives compliqué. Il est toutefois mentionné dans l'indispensable biographie rédigée par Christine Leteux.

Notons pour les amateurs de seconds rôles muets, que l'acteur des futurs films de Erich Von Stroheim Cesare Gravina, venu d'Italie, aurait tourné dans ce film, quelques années avant son départ pour les Etats-Unis... Mais je me contenterai du conditionnel, ne l'ayant pas reconnu.

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Published by François Massarelli - dans Albert Capellani Muet
17 février 2020 1 17 /02 /février /2020 09:52

Ce film, finalement, aurait pu n'être que ce qu'indique son titre, une histoire de loup-garou qui à l'époque des effets spéciaux "physiques" de Rick baker (par opposition aux effets "photographiques" des années 30 et 40) retournait au mythe cinématographique du loup-garou entamé tardivement (en 1941) par la Universal. Et d'ailleurs, c'est symboliquement Universal qui distribuait le film. The Wolf Man, Le film de George Waggner avec Lon Chaey Junior, écrit par Curt Siodmak, est souvent mentionné dans ce long métrage, du reste, et on ne s'en étonnera qu'à moitié quand on connaît la culture cinématographique du réalisateur...

Donc Jack et David, deux randonneurs Américains, se perdent en Angleterre dans une campagne plus qu'hostile et se font attaquer par une bête. L'un d'entre eux (Griffin Dunne) meurt, et l'autre (David Haughton) est sérieusement blessé, et se réveille à Londres dans un hôpital en compagnie d'une jolie infirmière, Alex (Jenny Agutter): tout n'irait pas trop mal, si des cauchemars insistants, et des "visites" de feu son copain Jack ne finissaient par persuader Davi qu'il est bien un loup-garou, un danger public qui va devoir se tuer avant qu'il ne soit trop tard...

Parmi les cauchemars vivaces de David, l'un d'entre eux nous donne l'une des clés surprenantes du film: en compagnie de sa famille, chez lui, ils sont "visités" par une troupe de zombies en uniformes de nazis, et massacrés... une peur liée à un fait que le film nous expose assez rapidement: Jack et David, jeunes New-yorkais au vocabulaire parfois émaillé de yiddish, sont tous les deux juifs, ce qu'une infirmière indiscrète signale à Alex ("j'ai regardé", dit-elle...). Il ne s'agit pas d'un mélange des genres inédits puisque Landis a piqué cette interprétation du loup-garou étant la victime insistante de l'ostracisme antisémite au script de Curt Siodmak, qui certes ne faisait pas dans la dentelle... 

Ainsi le film nous présente-t-il symboliquement deux hommes qui, lâchés (avec leur culture) dans l'Angleterre éternelle et populaire de 1981, sont automatiquement déplacés, visibles, comme en témoigne cette superbe scène qui les voit entrer dans un pub, où tous les regards convergent vers eux... Une scène au cours de laquelle ils verront un autre témoin du film de 1941, un pentacle dessiné sur le mur entre deux chandeliers. Une étoile 'magique' à cinq branches et non six, mais ce dispositif trouve un écho discret dans la scène du cauchemar mentionnée plus haut, quand on peut apercevoir chez les parents de David un menorah, ou chandelier Juif à sept branches.

Landis étant Landis, il utilise ces allusions à la culture Juive non pas dans un but de prosélytisme, d'autant qu'il n'est pas lui-même pratiquant; par contre, il relaie à travers ce film étonnant (et souvent très drôle) l'impression insistante, déjà évoquée par Waggner et Siodmak, d'une impossibilité pour les Juifs de trouver la paix dans le monde des Anglo-saxons. Une impression liée comme chacun sait à une histoire particulièrement compliquée au vingtième siècle, et dont nous savons en 2020, qu'elle est hélas loin d'être finie. Et ce curieux film, qui est par ailleurs une oeuvre classique de Landis (donc un méta-film chargé en second degré, avec des intrusions incongrues de gags aux mauvais endroits, comme cet ahurissant film porno visionné durant une scène du dernier acte), commence par une scène qui est une belle façon d'introduire le thème du déguisement, cette obsession de l'antisémite moyen, qui ne peut considérer les Juifs comme autre chose que des gens déguisés, donc aux intentions sombres: David et Jack, futurs loup et victime de loup, sont véhiculés par un brave éleveur, au milieu de ses moutons... L'expression "a wolf in sheep's clothing" désigne en effet la menace d'une personne qui est, précisément, déguisée.

Mais toutes ces considérations et motifs variés, avec leur gravité et leur sérieux, n'empêchent jamais ce film d'être l'un des meilleurs de son genre, à la fois une parodie brillante et une superbe addition au premier degré au folklore du loup-garou cinématographique, brillamment mis en scène, d'une grande classe, dans lequel Landis s'amuse de Londres, où il a lâché ses acteurs. Landis se paie le luxe d'enchaîner avec adresse les morceaux de bravoure, ne négligeant rien, et réussit avec une scène de poursuite dans le métro une scène que n'aurait pas reniée le grand Jacques Tourneur! ...Un grand film, assurément.

 

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Published by François Massarelli - dans John Landis