On finit quand même par perdre patience devant ces films réalisés la même année que disons, Safety last de Lloyd, ou Our hospitality de Keaton: certes, Diamant-Berger, producteur, avait eu la bonne idée de permettre la même année à René Clair de réaliser son premier film, et certes le metteur en scène des Trois mousquetaires avait effectivement tenu le public Français en haleine sur les douze épisodes d'une adaptation digne du roman de Dumas, en 1921-1922, et l'avait même fait suivre d'un Vingt ans après dont on murmure qu'il était fort réussi...
Mais ce n'est pas suffisant pour accepter tout et n'importe quoi, et si ce Jim Bougne commence par un excellent gag digne de Lloyd (une scène en trompe l'oeil du plus bel effet, dans laquelle on reconnait d'ailleurs Albert Préjean, silhouette fréquente dans les films de HDB), l'intérêt cesse immédiatement: un père soucieux de mélanger l'avenir de sa fille et son intérêt pour la boxe, désire ne la marier qu'à un pratiquant de ce noble art. La belle a donc l'idée de faire passer son amant Maurice (Chevalier, bien sûr) pour un boxeur...
...Et forcément, il devra le prouver sur le ring. Pendant 18 longues, très longues minutes, qui ne feront rire que ceux qui penseront à autre chose pendant le calvaire. La comédie valait mieux que ce pensum.
Lassé de ses conquêtes, le fringant Roger (Pierre de Guingand) prend une chambre dans un immeuble Parisien, dont les propriétaires seront ses voisins. Et parmi ses voisins, il y a une belle et douce jeune fille (Marguerite Guéreau), qu'il n'aura aucun mal à séduire bien qu'elle soit fiancée. Mais le voudra-t-il? Il pourra en tout cas sans aucun mal s'aider du frère de la jeune femme, Louis-Philippe (qu'on a une folle envie d'appeler Maurice), un brave garçon dont Roger va faire l'éducation...
Sorti en 1923, ce film est présenté aujourd'hui dans des copies qui sèment le doute: un intertitre nous annonce que c'est le début de Maurice Chevalier au cinéma, ce qui est rigoureusement faux: nous le savons puisque nous avons vu les deux précédents moyens métrages de Diamant-Berger avec l'acteur... Et on nous dit aussi que la vedette du film est Pierre de Guingand. Or celui-ci, dans les copies disponibles, a un rôle particulièrement effacé... La vérité est sans doute à chercher dans les pratiques de certains distributeurs, de remonter des années après la sortie de films oubliés, des oeuvres et de les présenter sous une nouvelle forme. Et ce film qui aujourd'hui ne totalise que 24 minutes, me semble en effet être un candidat pour cette hypothèse, avec ses acteurs de luxe (Chevalier, Guingand, mais aussi Marguerite Moreno ou même Edouard De Max, qui joue son propre rôle, vu sur scène où il interprète Néron dans Britannicus) et ses décors de rien de moins que Mallet-Stevens (Dont la photo ci-dessus, la seule qui circule de ce film, nous montre l'une des créations): difficile à croire que Diamant-Berger aurait gardé ce budget pour un court métrage, je penche donc pour une ressortie abrégée...
...et du coup déséquilibrée: car dans l'effort de donner plus de poids à Chevalier, dont le rôle de frère de l'héroïne le transforme souvent en faire-valoir un brin comique, le film semble perdre son intrigue, au point qu'on finit par se demander qui peut bien être ce "Mauvais garçon" annoncé par le titre! Pourtant ce petit film enlevé, qui montre un metteur en scène bien plus à l'aise que dans ses films courts précédents (Les Mousquetaires sont passés par là!) est au moins intrigant, et finalement sympathique avec la façon dont le metteur en scène francise un peu un point de départ qui est de la pure comédie de caractères à l'Américaine.
Maurice (Chevalier) aime Pierrette (Madd) mais comment l'approcher quand elle passe toutes ses journées dans la petite institution pour jeunes femmes très convenables qui lui sert de lieu d'études? Mais il a une idée: on attend Gonzague, l'accordeur, de pianos, dans l'école: sans rien connaître à la musique, le jeune homme sera donc l'accordeur attendu. Sauf que l'affaire se corse lorsque les parents de Pierrette appellent l'institution pour qu'on leur recommande un accordeur de pianos pour la petite réception qu'ils organisent le soir même...
Cette petite comédie burlesque prend racine sur une pièce de boulevard, dont elle ne se détache que rarement... Tout se passe comme si l'esprit d'Henri Diamant-Berger avait été ailleurs: dans l'envie de se concentrer sur Maurice Chevalier, dont c'était l'un des premiers, et rares, rôles cinématographiques, peut-être? Et puis le réalisateur, à cette époque, était plus préoccupé de production, et ça se voit: il manque quelque chose dans ce petit film mal foutu... Il est vrai que Diamant-Berger, avant Les Trois mousquetaires, se voyait plutôt attiré par la production.
Le cinéaste, prenant sans doute appui sur les habitudes des années 10, privilégie les plans larges, et la distance, mais s'interdit aussi souvent que possible de passer par des plans plus rapprochés. Le résultat est sans appel: on perd beaucoup dans ce film où le regard n'est pas attiré par quoi que ce soit. Les acteurs cabotinent, et ne sont pas de la première fraîcheur, malgré la présence de Marguerite Moreno et Albert Préjean, l'un et l'autre gâchés, du reste. Tout ce petit monde fera mieux.
En deux heures de sa vie, nous faisons la connaissance de Cléo, une jeune chanteuse en vogue ("tu parles, j'ai enregistré trois pauvres 45 tours"), qui est aussi une femme entretenue, par un homme qui la néglige, mais surtout une femme angoissée: elle attend les résultats d'un examen médical dont elle sait qu'ils ne seront pas bons... La première scène, d'ailleurs, le lui confirme. Cléo (Corinne Marchand) consulte une voyante, celle-ci lui tire les cartes, et le diagnostic est sévère... La scène qui se confond avec le générique nous montre les cartes en couleurs, mais le reste est en noir et blanc.
Un café rapide dans un établissement de boissons, une petite visite dans un magasin pour acheter un chapeau ("un de plus"), un retour dans son grand appartement trop grand et trop vide, une répétition musicale qui dégénère en scène de caprice et d'exaspération, et Cléo sort: elle va voir son amie Dorothée qui est modèle. Ensemble, elle assistent à une projection cinématographique, puis Cléo raccompagne Dorothée en taxi avant de flâner vers le parc Montsouris, pas loin de l'hôpital de la Pitié où elle sait que ses résultats l'attendent. C'est dans le parc, qu'elle fait une rencontre décisive...
Le film ne ressemble à aucun autre, et ne s'embarrasse de rien. Agnés Varda prend un plaisir visible, gourmand à tourner en pleine rue, en plein Paris, dans les cafés, les magasins, les autobus, et les taxis, en se jouant de l'espace d'une façon impressionnante. Elle étend l'univers visible de son héroïne qui se pense condamnée avec des dispositifs de miroirs, de vitres placées miraculeusement dans le champ, et nous montre une jeune femme sérieusement imbue de sa personne, capricieuse, fermée aux autres, qui s'ouvre de scène en scène s'humanise, bref, s'ouvre. Tellement qu'elle finit par cesser de penser à elle et rien qu'à elle...
C'est délicat, innovant, pas prétentieux pour deux sous, et tout en étant foncièrement un drame, Varda n'oublie pas de nous montrer qu'on peut aussi rire, s'amuser, et avancer bien mieux armé pour affronter la vie. Mieux: elle mobilise un certain nombre de copains, dont certains de la Vouvelle Nague, parmi lesquels le douteux Jean-Cul Gradod, et leur fait jouer un film burlesque complètement idiot... qui ne sert qu'à souligner, justement, l'absurdité de s'en faire avant de devoir s'en faire. Et la cinéaste réussit aussi un pari audacieux: tourner en vrai dans une ville, sans truquage, et trouver des angles de prise de vues qui lui permettent de souligner l'incommunicabilité entre deux espaces (un plan nous montre un bus qui s'arrête à gauche, et un train qui part à droite, et ressemble à un split-screen, mais il a été tourné en vrai), et elle repense l'espace pour son film, avec trois fois rien...
Cléo de cinq à sept est aussi l'une des plus inventives et rigoureuses visites cinématographiques d'une ville qui décidément, est très belle, et l'était bien plus encore avant que tous les gens ne s'achètent des téléphones portables. Un instrument qui aurait probablement épargné l'angoisse à l'héroïne, mais qui, enfermé dans une coque rose à paillettes, nous aurait aussi privé d'un film.
Un couple de bourgeois qui désire s'encanailler décide d'échanger leurs vêtements avec un couple de clochards (Mistinguett et Maurice Chevalier). Plutôt que de suivre les premiers, ce sont les deux derniers que le film va nous montrer, car dans les poches de la riche patronne, on a trouvé un carton d'invitation pour une soirée mondaine chez du beau linge...
Les deux y vont, et bien sûr vont se faire remarquer, ce qui ne risque pas trop d'arriver à ce court métrage très très limité, qui se contente finalement de suivre les élucubrations de ses deux vedettes qui déroulent un peu mécaniquement des traditions de leur spectacle. Il y a certes un intérêt documentaire à les voir danser de façon spectaculaire, ou imiter (en sa présence, et ça le fait beaucoup rire) le chanteur Félix Mayol...
Mais il y a surtout une impression insistante: celle que ce sketch pourrait bien être une chute du film Paris pendant la guerre, dans la mesure où il en reprend l'argument: on y montre des vedettes incontestables du music-hall Parisien, s'amusant, et oubliant les conflits...
A Paris pendant la guerre, la vie continue... la comédie aussi. C'est le thème de ce film de moyen métrage réalisé par Henri Diamant-Berger (son premier ou deuxième, on ne sait pas exactement) qui vient d'entrer dans son métier de cinéaste, à 20 ans: mobilisé, blessé, décoré, le jeune passionné de théâtre se découvre instantanément une vocation...
...ce qui fait qu'on aura d'autant plus d'indulgence pour ce film bricolé un peu à la va-vite, et sans doute pour soutenir l'effort de guerre. Le metteur en scène le passe sous silence dans ses souvenirs, même s'il mentionne le fait que le plus aguerri André Heuzé, par ailleurs scénariste de ce film, lui a mis le pied à l'étrier. Ici, des sketchs sans grand lien les uns aux autres s'enchaînent sur le thème de la vie à l'arrière, et c'est uniquement la comédie qui règne: on n'a pas encore connu les horreurs de l'hiver et du début du printemps 1916: le pire est donc à venir...
Si les films muets de Ford sont parmi les nombreuses victimes Américaines du temps qui passe, des deux périodes, Universal et Fox, c'est la première qui a le plus souffert. Très peu des films tournés à cette époque (1917-1919), souvent en compagnie de Harry Carey, n'ont survécu.
Mais on le sait, depuis la découverte dans les années 70 d'une copie deStraight shooting, on possède encore quelques belles pièces... Mais peu ont survécu dans une version intégrale: témoin ceBy Indian post, film de 1919 dont on pense qu'il totalisait deux bobines, et dont seule une copie divisée de moitié est parvenue jusque à nous.
C'est Lobster, comme souvent, qui a remis en selle cette comédie mineure, mais qui montre bien à quel point Ford était déjà en pleine possession de se moyens dès qu'il s'agissait de faire dans le picaresque, avec cette légère histoire de courrier volé et de cow-boy amoureux, interprétée par Pete Morrison. Le soin apporté à montrer la vie dans une communauté soudée malgré les bisbilles est un trait qui reviendra jusqu'à la fin de sa carrière... Et si la comédie ici ne vole pas très haut, elle reste, de par sa vulgarité roborative, proche de ces écarts grossiers assumés dont le metteur en scène conservera l'habitude d'émailler ses films jusqu'à la fin de sa carrière.
La redécouverte deBucking Broadway, un film de cinq bobines tourné en 1917, mais sorti en 1918, a permis de mettre la main sur un film qu'on qualifierait volontiers d'atypique aujourd'hui, si on oubliait qu'en ces années reculées, le western racontait des histoires souvent contemporaines...
Cheyenne Harry (Harry Carey) est amoureux de la fille du patron, mais celle-ci fuit à New York en compagnie d'un gandin, dont les intentions sont tout sauf honorables... Les cow-boys se ruent donc à New York, et font irruption sur Broadway pour récupérer la belle. une comédie donc, et empreinte de mélodrame contemporain typique, avec méchant à moustache! Le tout mâtiné de western, et bien mouvementé.
Mais le film possède aussi la grâce Fordienne en matière de représentation du groupe soudé de cow-boys, partageant tous l'amour de leur métier, des animaux. Un plan montre Harry et sa belle, chevauchant au premier plan, pendant que le troupeau s'étale au second plan. Un type de composition qu'on retrouve dansThe searchers. Le lyrisme Fordien est déjà bien présent, savamment dosé, avec de grandes rasades de comédie picaresque, et des cowboys saouls qui chantent en choeur... Probablement avec l'accent Irlandais.
Ce film a beau avoir été placé sous la haute autorité symbolique de Jules Verne, il n'a aucun rapport avec le roman; mais on s'amuse beaucoup à ce balbutiement du cinéma fantastique Hollywoodien, qui allait vite devenir majeur, dès 1931, en fait; le principal intérêt réside dans le coté OVNI du film, hybride: muet avec des séquences parlantes, noir et blanc avec des séquences couleur, il a été un pur produit de studio, préparé sous la direction de Maurice Tourneur dès 1926, puis passé brièvement sous la férule de Benjamin Christensen avant que celui-ci ne soit viré de la MGM, puis de Clarence Brown, avant d'aboutir en 1929 sous la direction de Lucien Hubbard, son scénariste. Des trois ans de préparation, reste l'étrange impression que l'acteur Gibson Gowland est parfois blond, parfois brun...
Reste aussi un film erratique, mal fichu, mais je le répète hautement distrayant: impossible de croire une seconde à cette apocalypse soudaine, ce déchaînement de violence et d'explosions qui frappe une île reculée d'un royaume de carnaval dans laquelle les anciens amis Lionel Barrymore et Montague Love s'affrontent, pendant qu'un hypothétique "peuple des abysses" attend son heure pour frapper... les séquences parlantes, intégrées au corpus du film, restent sans surprise les moments les plus statiques et les moins intéressants, mais pour le reste, le film ne s'arrête jamais: ça bouge tout le temps, partout, et dans tous les sens...
Adaptation de Blanche-Neige assez fidèle à l'intention et aux cruautés du conte, manifeste esthétique et culturel d'un cinéma Espagnol fier, mélange maîtrisé d'influences, et authentique film muet: bon, on va avancer sans trop de problèmes que ce Blanche-Neige Ibère est un objet peu banal...
L'intrigue est située au début du siècle, au Sud de l'Espagne. Le torero Antonio Villalta (Daniel Gimenez Cacho) subit un accident grave, et son épouse Carmen, sous le choc, accouche prématurément d'une petite fille avant de décéder: le père survit grâce aux bons soins d'Encarna (Maribel Verdu), une infirmière un peu trop entreprenante, qui ne tarde pas à devenir la deuxième épouse d'Antonio; et la petite Carmencita est élevée par sa grand-mère, jusqu'au décès de celle-ci: Encarna la prend alors sous son aile... et elle va souffrir car la belle-mère est tout sauf aimante. Devenue adulte, Carmen (Macarena Garcia) apprend la mort de son père, qu'elle a à peine eu le droit de voir en quelques années: Encarna demande donc à son amant de la débarrasser de la jeune femme...
Bien sûr qu'elle va être sauvée par des nains: mais ils sont six... Le film de Berger rejoint Freaks par certains côtés, et a une grande dette envers deux cinématographies muettes: les Américains, et les Français. Un truc de montage cher à Gance, par exemple, a été utilisé de façon intelligente pour souligner les émotions et établir un jeu entre le point de vue des spectateurs et celui des personnages. Le mélodrame, ici, comme chez Borzage par exemple, est à prendre au pied de la lettre: pas d'ironie, on est prié de laisser son cynisme au vestiaire, et trembler pour le torero, pas pour le toro!
...mais le réalisateur ouvre toutefois les portes, toutes grandes, aux développements possibles: les turpitudes des uns et des autres nains? à vous de jouer! l'identité de ce mystérieux manager qui signe un contrat "pour toute la vie" la petite Carmen, dont le mystérieux sommeil prolonge la vie alors que la pomme empoisonnée aurait du la tuer, la vie dissolue d'Encarna, tout est objet d'allusions, sans pour autant nous donner les solutions...
Et Berger a laissé ses acteurs s'exprimer, une condition indispensable à la réalisation d'un film muet: il s'agit, pour cette exercice de haute voltige, de demander toujours plus à des acteurs qui n'auront pas la possibilité d'utiliser leurs voix. A ce titre, les méchants à moustache, les excès de Maribel Verdu, dont les yeux sont un festival à eux seuls, le désespoir de Daniel Cacho et l'illumination du beau visage de Macarena Garcia sont les points forts. Et tant que j'y suis, la musique d'Alfonso de Villalonga aussi: bref, voici un film dans lequel on peut s'abandonner...