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5 mai 2019 7 05 /05 /mai /2019 13:29

Le deuxième film de Walsh pour la Warner est encore une fois une affaire d'hommes... Les deux frères Fabrini, Joe (George Raft) et Paul (Humphrey Bogart), sont routiers, et ils luttent pour s'en sortir dans une économie hostile: les patrons pour lesquels ils convoient des marchandises ne leur laissent que peu de chances de palper leur paie, et en prime, les conditions de travail sont terribles: comme l'indiquent le titre, ils doivent rouler de nuit, ils fréquentent des établissements où la nourriture n'est pas de première qualité, et ils s'éloignent parfois des semaines entières de leur famille, en dormant très peu. Si Paul, contrairement à Joe, est marié, c'est malgré tout ce dernier qui mène le duo: il est très prudent, mais aussi soucieux de leur avenir, et voit grand: c'est à son initiative qu'ils ont acheté un camion, dont ils doivent payer les traites, et c'est lui qui voit toujours grand pour deux...

La première partie du film est axée autour de cet inventaire, avec des aspects semi-documentaires. Certains éléments qui seront développés ensuite sont déjà là: le fait que Paul tient bien moins le choc, que son frère; l'idylle naissante de celui-ci avec une jeune serveuse, Cassie (Ann Sheridan), et la possibilité d'une planche de salut: travailler pour Ed (Alan Hale), un brave homme qui respecte ses employés. Mais Joe n'est pas prêt à le faire: il souhaiterait être son propre patron, d'une part. Et d'autre part, l'épouse d'Ed (Ida Lupino) est une garce, qui ne perd pas une occasion de tenter de séduire Joe...

Pour le reste, je le disais: un univers d'hommes, saisi dans une certaine vérité, dans les nuits sans fin et les petits matins blêmes, les risques et dangers (dont celui de l'accident nocturne, ce que Walsh connaissait bien lui qui avait perdu un oeil dans ce type de circonstances), et l'humour fraternel entre les hommes, comme dans un western. Un univers qui est définitivement celui de Raoul Walsh.

Dans la deuxième partie, il y a une certaine normalisation: les deux hommes ont eu un accident, Paul a perdu un bras, et Joe s'est résigné à accepter l'offre d'Ed. Il va se marier, il a pris son frère en charge en attendant de lui offrir une vraie position, et... Ida Lupino. Si ce n'était ce risque sérieux de femme fatale, on serait presque dans une comédie romantique. Mais le troisième tiers du film vire, enfin, au film noir... Joe se refusant toujours à la femme fatale, celle-ci va donc essayer de l'atteindre de la pire des façons possibles, en lui faisant endosser un meurtre.

Du coup, Joe, sans disparaître totalement du film, laisse la place à un personnage qui emporte tout sur son passage, et c'est à la fois la force et la faiblesse du film: une actrice qui vole les scènes à tout le monde, même quand elle a affaire à forte partie (Alan Hale, en brave type un peu lourdaud, est formidable)... au point de nous faire apparaître le héros intègre du film comme un pauvre type sans réel avenir.

Parce que si Raft est effectivement un type bien, intègre, un modèle, quoi, quelqu'un qui mérite notre estime, c'est aussi un personnage assez uni-dimensionnel. Et c'est là que le bât blesse: comment se fait-il qu'à la Warner, depuis son apparition remarquée dans Three on a match de Mervyn Le Roy (1932), personne ne se soit avisé que Humphrey Bogart pouvait mener ce genre de films? De le voir en sous-fifre (aussi sympathique soit-il, Paul est un peu le boulet de Joe dans la première demi-heure), après l'avoir vu en gangster lâche (The roaring Twenties, Angels with dirty faces), en gangster cynique (Three on a match, Kid Galahad) , en ennemi public numéro un, version cruelle (The petrified forest), en bandit de western (The Oklahoma kid, Virginia city) et même en savant fou (The return of Dr X), amène inévitablement la question: comment se fait-il qu'on ne se soit pas rendu compte de son potentiel? Certes, il a déjà joué un brave type victime des circonstances qui se jette dans les bras du KKK (The Black legion), mais je ne peux m'empêcher de penser qu'avec Bogart dans le rôle principal, ce film aurait été une toute autre affaire! Et la confrontation avec Ida Lupino aurait été fascinante.

Que cela ne nous enlève pas le plaisir d'un film très bon, après tout, qui possède ses bons moments, ses ruptures de ton et ses personnages intéressants. Mais malgré toutes ses qualités, They drive by night sera toujours un film déséquilibré. Maintenant, il est notable de voir que le film suivant dans la carrière de Walsh est, précisément, High Sierra. Avec Bogart... et Lupino.

 

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Published by François Massarelli - dans Raoul Walsh Noir Humphrey Bogart
4 mai 2019 6 04 /05 /mai /2019 16:56

Ce film, adapté d'un roman largement autobiographique à gros succès de Mary Jane Ward, était le projet personnel de Litvak, déterminé à le mettre en route, mais qui avait du essuyer un refus catégorique de tous les studios et producteurs auxquels il s'était adressé... Sauf Zanuck. Il est vrai que sous l'impulsion de ce dernier, la Fox était un peu devenu LE studio des gros projets: Gentleman's agreement, qui venait d'obtenir l'oscar du meilleur film, traitait de l'antisémitisme ordinaire, par exemple... Mais le sujet promettait des difficultés phénoménales pour devenir attractif pour le public. 

Et pourtant...

Certes, il y a eu de profondes modifications entre le livre et le film, l'une d'entre elle, et non la moindre, consistait à résoudre la question de la source du trouble du personnage principal, et en la présentant comme une énigme. Bon, je ne vous le cacherai pas plus avant: elle n'a pas le plus grand intérêt, si ce n'est de nous offrir une perspective d'avenir intéressante pour un personnage qu'on ne peut pas ne pas aimer... Pour le reste c'est juste une convention cinématographique, et l'intérêt est ailleurs. Et ça, Olivia de Haviland l'avait bien compris...

Elle interprète donc Virginia Cunningham, une jeune mariée à problèmes, qui est internée suite à une dépression monumentale, et un comportement particulièrement erratique. Virginia sera notre sésame pour "visiter" une institution mentale... La jeune femme va expérimenter la confusion, les traitements violents, la douceur, le dépit, la jalousie des un(e)s, l'amitié et la pitié des autres... Et se méfier de toutes, tous, et de tout... Y compris de son mari.

Le film commence d'ailleurs par une scène de confusion mentale impressionnante, dans la mesure où la grande actrice la joue en nous faisant passer d'une impression à l'autre, mais en gardant une grande cohérence. La chronologie bouleversée du film est l'une des meilleures idées de Litvak, tout comme son choix de privilégier aussi souvent que possible le point de vue de Virginia. Le film est dur dans sa peinture des relations difficiles non seulement entre les pensionnaires elles-mêmes, mais aussi entre les personnes malades et leurs soignants. Le système y est vu avec ses qualités et ses défauts, et il faut parfois avoir le coeur bien accroché, même si compte tenu de la date de confection du film, il y a de nombreux aspects qui étaient fatalement proscrits. Mais ils sont là pourtant, en filigrane. On les trouvera assez facilement... 

Quoi qu'il en soit, c'est un superbe film, et une performance hors du commun par une des plus grandes actrices de l'âge d'or d'Hollywood, au sommet de son art...

 

 

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Published by François Massarelli - dans Olivia de Havilland
4 mai 2019 6 04 /05 /mai /2019 12:16

Situé dans la filmographie de son réalisateur juste après la plénitude de The Roaring Twenties, ce film est une toute autre paire de manches... Un contrat probablement signé avec la Republic et avec John Wayne, la toute nouvelle étoile montante du western en renouveau, alors que Walsh était encore incertain sur l'avenir de sa carrière. Du coup, s'il est évident que le metteur en scène s'est plus à mettre en images une petite communauté bourgeonnante de l'Ouest en devenir, l'intrigue de ce film lui a échappé, probablement par ennui, et on y décèle surtout la confusion des idées politiques de son acteur principal... Ce qui on le reconnaîtra facilement, n'est pas une bonne nouvelle.

The Dark Command est situé dans le Kansas des prémices de la Guerre de Sécession, alors que le Nord et le Sud affûtaient leur couteaux, et que certains territoires, dont le Kansas était le plus représentatif, se construisaient, sans avoir pleinement choisi entre défendre l'esclavage ou défendre l'Union. Un cow-boy (Wayne) vient s'y installer, et va devenir marshall, entrant en concurrence avec un maître d'école (Walter Pidgeon) acquis à la cause Sudiste, pour les beaux yeux de Claire Trevor.

Le maître d'école est un démarquage du personnage sulfureux de William Quantrill, un homme acquis à la cause du Sud, mais surtout attiré par le profit qu'il pouvait tirer de pillages peu scrupuleux. Dans ce film il se mue en un intellectuel frustré qui mesure mal sa propre volonté de puissance... Et Walter Pidgeon ne parvient pas à lui donner toute la puissance voulue, pour commencer, ce qui rend le film très confus. Mais surtout le personnage de Wayne, représentant la force angélique du minus habens (et fier de l'être), se place dans une glorification du débile profond, opposé à cet être maléfique, l'intellectuel, qui devrait nous faire rire si elle n'était constamment affligeante. On peut passer son chemin, ou regarder les trente première minutes, Walsh s'y est (un peu) amusé.

 

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Published by François Massarelli - dans Raoul Walsh Western John Wayne
4 mai 2019 6 04 /05 /mai /2019 12:02

Nelly Kaplan a été l'assistante de Gance, en particulier sur Cyrano et D'Artagnan, dont le tournage s'achevait au moment de la réalisation de ce court métrage documentaire. Les liens entre eux sont assez forts, et la réalisatrice a fait partie d'une des nombreuses équipes qui ont oeuvré à la restauration, ou aux restaurations pour être plus exact, de Napoléon.

Hier et demain est une évocation par Gance de sa carrière et de sa vie, et si on attend tout un lot de bêtises assumées par l'un des cinéastes les plus ouvertement affabulateurs et prétentieux au monde, on est surpris par ce qui pourrait bien être une certaine candeur. L'éternel jeune homme ne se fait bien sûr pas trop d'illusions sur l'évolution de sa carrière après le début des années 30, et dit bien ça et là qu'il a tout inventé (comme tous les autres cinéastes après tout), mais il montre surtout les deux grandes orientations de sa carrière: d'un côté, une soif de raconter, illustrée par sa version de l'entretien qu'il a eu avec des producteurs (probablement Gaumont) pour devenir metteur en scène. Et ce raconteur a quand même un sacré palmarès à son actif. ...Y compris l'abominable Tour de Nesles, cela va sans dire. De l'autre côté, il y a son obsession technique, son insatiable envie d'améliorer la technologie cinématographique qui a débouché sur un certain nombre d'inventions: le triple écran, la "perspective sonore", des systèmes de prise de vue inattendus, etc. 

La clé du semi-échec de ce touche-à-tout de génie, se trouve peut-être dans le fait qu'il n'a jamais voulu choisir entre les deux, au risque assumé d'y détruire son oeuvre. Et c'est exactement ce qui est arrivé à Napoléon, pris et repris, remonté, refondu entre 1927 et 1971, et dont les milliers de mètres de pellicule sont aujourd'hui encore plus ou moins éparpillés un peu partout.

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance
3 mai 2019 5 03 /05 /mai /2019 16:13

C'est une "Merrie Melody", mais on est bien loin des fadaises de Freleng et de Harman et Ising! Avery n'avait pas son pareil pour dépoussiérer à la dynamite tous les départements où il passait, et on voit bien avec ce film que la respectable série animée en couleurs, qui était au départ prévue pour chasser avec le plus d'élégance du côté de Disney, ne lui a pas résisté. En route donc pour un film de gangsters à la manière de, avec un bull-dog qui répond au nom pas vraiment crypté de Edward G. Robemsome, dans le rôle du bandit.

Dès le départ, Avery n'attend même pas que la situation soit installée pour balancer des gags idiots (mais alors vraiment!) à la mitraillette. Le chef de la police s'appelle Flat-foot Flanagan, ce qui permet un sous-titre 'With a floy-floy", allusion au méga-tube de Slim Gaillard et Slam Stewart, The flat-foot floogee with a floy, floy (une preuve de goût). Les banques dévalisées commencent par la First National bank, mais très vite ça dégénère: la 2nd National bank, puis ça monte jusqu'à la 112e. A l'exception notable de la treizième, le bandit étant superstitieux... Enfin, c'est l'une des plus célèbres intrusion dans le film d'un membre du public avec ce spectateur qui cafte à la police...

Bref tout n'est jamais sérieux. On regrette que l'imitation de Robinson tombe quand même un peu à plat, et on se délecte des jeux autour du langage, l'un des péchés mignons d'Avery, auteur de l'incontournable Symphony in slang.

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Published by François Massarelli - dans Animation Looney Tunes Tex Avery
3 mai 2019 5 03 /05 /mai /2019 16:12

Eddie Bartlett, en revenant de sa participation à la première guerre mondiale, avait deux exemples à suivre: deux copains de tranchée, aux tempéraments opposés: l'un (Humphrey Bogart), un vicieux, gangster par nature, qui pourra d'ailleurs se vanter d'être le dernier tireur de l'armée Américaine: au moment de l'armistice, il était en train de dégommer un jeune Allemand de 15 ans, comme ça, pour le plaisir; l'autre (Jeffrey Lynn) est un faible, un doux. Il est avocat, et plait bien à Bartlett (James Cagney) parce que lui, au moins, il sait avouer ses faiblesses. Revenant aux Etats-Unis, Bartlett n'a plus qu'à se glisser dans la peau de son copain Lloyd, l'avocat, ou à devenir gangster... Mais le choix sera fait pour lui par les circonstances: personne n'a l'utilité d'un ancien soldat et le hasard va faire de lui un bootlegger dans la guerre qui s'annonce, prohibition oblige, entre les pourvoyeurs de boissons fortes, et la loi... Permettant au spectateur de revisiter une période fascinante de l'histoire Américaine.

C'est à la fin de dix années de quasi-purgatoire que Walsh réalise ce film, son premier pour la Warner, un studio ou il va se sentir bien, très bien même, y réalisant certains chefs d'oeuvres: Objective Burma, They died with their boots on, Gentleman Jim, The Strawberry Blonde, White Heat. Dès le départ, c'est aussi un film qui me semble faire parfaitement la jonction entre le style du studio dans les années 30, et une façon de faire des films qu'on n'appelle pas encore (Mais ça ne saurait tarder) le film noir. Eddie Bartlett, l'homme optimiste et intègre à sa façon, qui passe toute la période la prohibition à fournir en alcool trafiqué des cafetiers chez lesquels il boit exclusivement du lait, va constamment garder une certaine distance avec le crime, désapprouvant le meurtre et la violence gratuite. Mais s'il protège ses amis, l'avocat Lloyd et une jeune femme (Priscilla Lane) qu'il a aimé mais qui lui a préféré Lloyd, leur honnêteté sera aussi à la base de sa chute: il n'y a pas de place, nous dit le film en substance, pour des hommes comme Eddie Bartlett dans le futur de l'Amérique.

Il n'y a pas de place non plus pour George (Bogart), l'associé de Bartlett par lequel le scandale va arriver, mais lui a un atout: il n'a aucune morale... Le film porte un regard nostalgique, gentiment ironique, sur une période-clé, et dresse le portrait romantique d'un exclu, comme le seront d'autres hommes, d'autres gangsters, voire des cow-boys ou des militaires dans l'oeuvre future de Raoul Walsh, qui signe ici l'un de ses meilleurs films, et ça, ce n'est pas rien. Le metteur en scène est à son aise du début à la fin dans cette évocation d'une période qui est celle de la jeunesse, comme il l'a déjà prouvé dans The Bowery, et qui lui permet de raconter tout ce qu'il aime: le destin d'un homme d'action possédant une certaine morale, et son accomplissement triste sur les marches d'une église. Une image qui reviendra dans son oeuvre, tout comme cette figure de l'homme amoureux dont l'élue refuse les avances. Comme un écho, voyez le fantastique personnage de Panama Smith (Gladys George), celle qui va mettre le pied à l'étrier du futur gangster, et l'aimer durant tout le film, en vain. Walsh lui donne, malgré tout, le mot de la fin...

Le film inaugure, en quelque sorte, la période "crépusculaire" du metteur en scène. En fanfare...

 

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Published by François Massarelli - dans Raoul Walsh Noir Criterion
2 mai 2019 4 02 /05 /mai /2019 18:46

L'un des rares films (ils sont au nombre de quatre seulement) mettant en scène Asta Nielsen et réalisés au Danemark: un paradoxe pour la superstar Danoise, mais en dépit de l'excellence et de la vitalité de sa production, le Danemark restait un petit pays même quand ses films régnaient sans partage sur les cinémas de toute l'Europe! 

Asta Nielsen interprète ici le rôle d'une artiste dont la vie, en quelques semaines, va se transformer en une métaphore de son art... Un comble. Camille, actrice, danseuse et modèle, vient de remporter un énorme succès au théâtre, et le dramaturge dont elle vient de faire triompher la pièce la courtise avec ardeur. Ils filent, un temps, le parfait amour, mais Jean va vite s'intéresser à une autre, qui plus est une femme mariée: il faut dire que le mari de Madame Simon est un abominable tyran qui n'hésite pas à la fouetter. Quoi qu'il en soit, une fois que jean dépose Camille chez son ami Paul, un peintre qui va justement l'immortaliser en ballerine, il file ensuite retrouver sa maitresse. excédée, Camille dénonce les amants auprès de M. Simon, mais elle voit celui-ci préparer une arme. Elle prend peur, et "mue par l'amour avant la jalousie" comme nous l'indique un intertitre, elle va trouver une idée pour éviter que Jean et sa rivale soit pris en flagrant délit: elle va remplacer la dame in extremis...

L'intrigue est compliquée, ce que l'absence de certains passages n'arrange pas. Mais ce qui compte bien sûr dans cette histoire de coucheries et de tromperies de la pire espèce (bien sûr précautionneusement situées dans la lointaine France), c'est la façon dont Blom, qui n'était pas un manchot, a choisi la distance convenable, les positionnements de caméra (qui renvoient à Afgrunden, avec ses nombreuses séquences vues depuis les coulisses d'un théâtre) et a laissé la grande tragédienne faire le gros du travail. Elle est impressionnante, et accompagnée du grand acteur Valdemar Psilander, elle est parfaitement à son aise. Le film est un pur mélodrame avec tous les ingrédients, y compris une solide dose de ridicule, mais peu importe: une fois de plus, Asta Nielsen est tout entière dédiée à un rôle qui lui permet de montrer son impressionnante versatilité.

Blom, pour sa part, s'amuse constamment à rendre floues les théâtres de l'art et de la vie: il nous montre le triomphe de Camille vu des coulisses du théâtre, et incorpore à la scène le passage pour Nielsen de l'interprétation du rôle sur les planches, à l'interprétation de l'actrice qui revient à sa vie. Il nous la montre acceptant de réciter un extrait de son rôle pour des amis réunis dans une soirée, mais se laissant emporter par la vraie jalousie; mais surtout, elle va tenter de sauver son amant en jouant un rôle pour de vrai. Le film a un aspect rare dans les films Danois de ce genre et de cette époque: il finit par un happy end... Du moins dans la copie sauvegardée, on n'est jamais trop prudent.

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Published by François Massarelli - dans Muet 1911 August Blom Asta Nielsen *
1 mai 2019 3 01 /05 /mai /2019 16:24

Abel Gance a voulu filmer une adaptation de La fin du monde, de Camille Flammarion, dès 1929: en fait, dès qu'il s'est plus ou moins "réveillé" du rêve étrange de filmer, monter, et de tenter d'exploiter son Napoléon. Son film fait pour la gloire et qui ne lui a apporté que des ennuis... Le roman, fidèle à son titre, permettait à Gance d'étendre son univers en s'attaquant cette fois à la science-fiction... à sa manière toutefois.

Jean et Martial Novalic sont deux frères, dont le but commun est l'élévation de l'humanité. Jean (Abel Gance), écrivain, cherche à élever les âmes par sa poésie et sa philosophie, alors que Martial (Victor Francen), prix Nobel, étudie l'astronomie et les sciences physiques. Les deux hommes, qui s'aiment comme des frères, ont un problème: ils aiment la même femme, Geneviève De Murcie (Colette Darfeuil). Mais Jean, qui a la préférence de la jeune femme, souhaite s'effacer car il pressent que quelque chose d'horrible va arriver, et que l'humanité "a besoin de lui"... Martial confirme alors les pires craintes de son frère: seul astronome a l'avoir vue, il annonce qu'une comète est en route pour la terre et qu'une collision risque de se produire une centaine de jours plus tard. 

C'est à ce moment que l'odieux Schomburg (Samson Fainsilber) décide de discréditer les deux hommes auprès du père de Geneviève et de la séduire, avant de l'abandonner enceinte. Puis il profite de la panique ambiante pour tenter de mettre la main sur la richesse mondiale, afin de capitaliser sur le désespoir des humains. Oui, vous pouvez relire ce paragraphe, et constater comme moi quand j'ai vu le film que nous avons un sacré problème avec ce personnage!

...Mais revenons à du plus raisonnable.... dans la mesure du possible, bien entendu, ce qui ne va pas être facile avec La fin du monde! Pour commencer je pense que nous allons avoir besoin de trois adjectifs: visionnaire, ridicule et raté.

Visionnaire parce que, jamais comme tout le monde, Gance entend continuer le travail engagé avec La Roue et Napoléon, et dès l'été 1929, au travail sur son film, cherche les moyens de visualiser la fin du monde, mais aussi de la faire entendre. Il avait déjà à tout hasard expérimenté avec la possibilité de sonoriser son Napoléon (en faisant dire le dialogue exact à ses acteurs), et en synchronisant le montage d'une séquence à la partition qui serait jouée par l'orchestre d'accompagnement. Il passe à l'étape suivante, et utilise ici le système Européen Petersen-Poulsen, qui était expérimenté entre l'Allemagne et la France; il décide d'utiliser toutes sortes de bidouillages sonores, y compris les Ondes Martenot (qu'on voit d'ailleurs à l'écran)... Et il décide que son film sera 100% parlant! Mais surtout il entend bien tenter de montrer une fin du monde qui passe non seulement par l'émotion des principaux protagonistes, mais aussi des foules, et ce dans le plus de pays possibles. Il va énormément se reposer sur des images glanées un peu partout, et sur le montage bien entendu. Il n'abandonne pas sa marque de fabrique, l'utilisation dynamique, émotionnelle et spectaculaire du montage; quant à l'adaptation du roman, il va la dépoussiérer: Flammarion avait souhaité donner à son ouvrage une forme inattendue d'histoire rétrospective, supposée écrite au 25e siècle! Passionné d'astronomie et attiré par l'occultisme, il avait écrit un livre certes intrigant, mais quasi inadaptable. Faisant appel à ses petite habitudes, Gance se l'était sérieusement approprié en le situant au vingtième siècle.

Ridicule, parce que Gance laisse ici libre cours à ses petites manies: son héros, Jean, est un poète, un philosophe, et on se rappelle de Jean Diaz le poète dans J'accuse, de Enric Damor le compositeur dans La dixième symphonie, ou de Napoléon Bonaparte qui bien sûr écrivait de la poésie à ses heures. Que Gance se soit rêvé un destin de génie littéraire est une certitude, ça ne l'empêche pas de se vautrer dans les grandes largeurs: s'il veut nous montrer des génies illuminés persuadés d'empêcher les guerres avec leur art, pourquoi pas, mais il se rend ridicule en montrant Jean Novalic errer dès le début du film sans ne plus rien comprendre du monde qui l'entoure. L'acteur choisi, c'est à dire Gance lui-même, était génial en Saint-Just dans Napoléon, il est absolument atroce dans La fin du monde! Et les symptômes du ridicule sont partout dans ce film, qui ne parvient jamais à nous faire comprendre exactement les motivations de Martial qui tente de créer (la veille de la possible extinction de l'humanité) une république universelle dans des images paroxystiques qui finissent à ressembler beaucoup plus à de la bouillie qu'à du montage... Et le tout est baigné d'une obsession chrétienne qui aurait pu avoir l'amabilité de se faire plus discrète. Chez Dreyer, y compris dans La passion de Jeanne d'Arc, elle passerait presque inaperçue... mais les premières images de ce film donnent le ton: un acteur interprète sur la scène d'une fête de patronage, le rôle de Jésus. Le doute est permis, car la scène vue en gros plan nous escamote le contexte théâtral. Maintenant, devinez QUI joue le Christ. Le rôle de la femme, comme souvent dans les films de Gance, est ambigu: muse pour le poète et le scientifique, Geneviève est désespérément volage, et se laisse séduire par Schomburg... deux fois! Inspiratrice du poète certes, mais priée de ne pas trop prendre trop d'initiatives, sinon il y aura des catastrophes. Au passage, que devient son enfant et la "disgrâce" dans laquelle le père De Murcie se voit tomber? Je passe bien sûr aussi sur l'obsession mammaire de Gance, qui s'exprime assez joyeusement dans une scène d'orgie (et à en croire le court métrage de Gance Autour de la fin du monde, il y a des séquence croquignolettes qui sont restées dans les poubelles!), et je passe une nouvelle fois sur le fait que l'odieux méchant du film est Juif, financier, avide, violeur et maléfique, avec en prime une volonté de puissance toute Nitzschéenne. Ca n'a même pas besoin d'être commenté!

Raté, parce que venant trop tôt? Un peu, car quiconque a vu des films de 1931, en particulier Européens, sait que le pari technique de Gance était risqué. Le film est sans surprise raté techniquement, oscillant entre des scènes tournées en studio, dont le son est tout à fait adéquat, à des scènes tentées en extérieurs avec prise de son directe, et on est très en dessous des réussites contemporaines de la Fox en ce domaine. En plus, Gance accumule les scènes de panique, de destruction et tout un tas d'autres choses, en muet post-synchronisé... Mais tout ça n'excuse pas le ridicule des acteurs, qui sont tous intégralement mauvais. A commencer par Gance Abel, lui-même, qui ne peut s'empêcher d'en faire mille fois trop quand par exemple il annone "la fin du monde... la fin du monde... la fin du monde"! A l'époque de la sortie du film, Gance accusait "les producteurs" de lui avoir retiré le montage de son film afin d'en faire leur version. C'est toujours amusant de s'imaginer "les producteurs" comme étant d'abominables yétis qui feraient tout pour saboter les films qu'ils envisagent de sortir. Non, la vérité est peut-être que dans sa version longue (on parle de trois heures), La fin du monde était peut-être PIRE que ce que nous avons sous les yeux! D'ailleurs, Gance ajoutait que le film ne lui appartenait plus, sauf "quelques scènes de panique et d'orgies". C'est à la fois exact, et indicatif de l'inconscience du metteur en scène. 

Soyons beaux joueurs, Gance a fini par admettre, en 1964 après une projection du film en l'état, qu'il était un désastre et que les acteurs, lui le premier, étaient exécrables! Mais il n'est jamais revenu sur le souci du rôle donné à Samson Fainsilber, dont des coupes dans certaines conversations (dont une entre Geneviève et son père, ce dernier veut que sa fille épouse le spéculateur et énonce ses qualités, elle ses défauts: c'est là qu'intervient une coupe!) tendent à me faire penser que ce qu'on peut en voir, n'est que la partie visible de l'iceberg. Il n'empêche: c'est rigoureusement impardonnable, quelle qu'ait été la responsabilité de l'acteur lui-même dans la création de son personnage.

Et le pire c'est qu'en raison, probablement, de son désastre total, le film se doit d'être vu. Quelques bribes surnagent: un accident spectaculaire semble-t-il fatal à deux personnages, annoncé par un montage fulgurant, nous renvoie un instant à la scène de la mort d'Elie dans La roue, par exemple. Ce n'est pas rien... Ou presque.

 

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Abel Gance
29 avril 2019 1 29 /04 /avril /2019 16:17

 

Dès le début, on sent, on sait qu'on tient un film exceptionnel: la façon dont Walsh choisit de mettre le spectateur au coeur de ce qu'il veut lui montrer, la qualité joviale de la reconstitution du New York de 1900, et le ton volontiers vulgaire, voire limite grossier, du film, nous plongent de façon inéluctable dans le petit peuple des coins les moins fréquentables la grosse pomme: l'histoire montre la rivalité entre deux hommes aux moeurs légères (l'un - George Raft - admet vivre du jeu, l'autre - Wallace Beery - tient un bar dont les activités restent dans le cadre de la loi, mais bon, on a vu des métiers plus franchement moraux); la rivalité tient à peu de choses: ils ont chacun leur équipe de pompiers volontaires (payés au sauvetage, le premier incendie venu donne lieu à des bagarres), ils sont managers de boxeurs, ils luttent également pour le titre d'homme le plus populaire du Bowery, et bientôt, une femme se met entre eux: Lucy (Fay Wray) est hébergée par Chuck, mais aimée par Steve... Walsh, grand conteur, se laisse aller à son plaisir, et ça se sent; les acteurs qu'ils a convoqués n'ont jamais été aussi bons, et ne le seront jamais plus: Fay Wray, la "Scream Queen" de King Kong, joue Lucy, et Wallace Beery et George Raft se disputent ses faveurs. le film est plongé dans un bain cosmopolite de la plus belle eau, dans lequel on appelle un chat un chat, contrairement aux films de la Warner qui évitaient de nommer les ethnies à l'époque, les Chinois, les Italiens, Les Juifs, les Irlandais, ici tout le monde est typé, mais vit en bonne intelligence avec son voisin. La prostitution, la débrouille, les combines, tout est bon, et on est en droit de douter de la légalité du péage de la main à la main, réclamé par les policiers, sur le Brooklyn Bridge alors récemment construit... On voit d'ailleurs très peu la police, occupée ailleurs...

Le film est donc bien plus qu'une nouvelle variation sur le thème entamé avec What price glory? à la Fox: les copains-ennemis qui se chamaillent en permanence mais finissent par admettre s'adorer. Le film, bien que produit à l'extérieur du studio où Walsh a jusqu'à présent passé le plus clair de son temps (c'est une production de la 20th century de Zanuck, avant que les deux compagnies ne fusionnent), emprunte d'ailleurs sa fin au film de 1926. Je n'ai pas mentionné Jackie Cooper, qui à cette époque était un peu l'ombre de Wallace Beery à la MGM: il est son alter ego, et sert beaucoup à révéler l'humanité du bonhomme. Plus subtilement, il sert de trait d'union entre les deux hommes, bien plus que Fay Wray. Enfin, il joue un peu le rôle d'une version idéalisée du conteur lui-même, qui a souvent affirmé que ce film était pour lui un retour à l'enfance.

On devrait pouvoir voir ce film plus souvent, ce serait un plaisir, comme d'ailleurs ses petits frères, Regeneration (1915), premier film de gangsters de Walsh, dans lequel il se remémore sa vie à New York, The Roaring Twenties (1939), sur le passage des années 20, et l'adorable Strawberry Blonde (1941), sur la naissance du siècle. Grand connaisseur, et admirateur de Walsh, Scorsese lui a piqué l'anecdote des pompiers pour son Gangs of New-York.

 

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Raoul Walsh Pre-code Comédie
28 avril 2019 7 28 /04 /avril /2019 16:45

Ce film, situé dans la filmographie combinée de Lauritzen, Schenstrom et Madsen après Don Quichotte (exactement deux films après), semble partir du principe de tout compliquer: après avoir réalisé un gros film, adapté d'un classique de la littérature, et en Espagne par-dessus le marché, Lauritzen ne pouvait sans doute pas se permettre de se contenter d'une petite comédie domestique... Et c'est là que le bât blesse. Car trop de complication, ça vous flingue un film. Et celui-ci devient assez vite du grand n'importe quoi...

le premier tiers est du très classique: un jeune homme et une jeune femme s'aiment; elle est pensionnaire d'une institution pour jeunes filles comme il faut, et lui est riche: autant dire qu'il est prêt à tous les caprices pour être avec elle. Les premières séquences le voient s'introduire dans l'école, et la surveillante passe semble-t-il son temps à le repérer. Un moment, elle découvre Schenstrom et Madsen qui ont trouvé refuge dans le jardin. Pour les remercier de leur diversion, il les "engage" dans un stratagème qui va vite prendre l'eau: il se font passer tous les trois pour l'équipage d'un yacht qui appartient à la famille du jeune homme (quand je vous le disais) et proposent à l'institution scolaire un voyage pour les jeunes femmes, tous frais payés...

Ce qui aurait fait un sujet suffisant pour une comédie. Mais ce n'est que le prologue! Dans le reste, la jeune femme (au fait, nous la reconnaissons assez facilement, c'est Karin Nellemose, et elle a tourné chez Dreyer deux années auparavant dans Du skal aere din Hustru, Le maître du logis en français) est "invitée" chez des amis de sa famille pour participer à des expériences mystiques, au lieu même (une sorte d'usine ultra-secrète) où les deux "héros" sont séquestrés pour y mener des expériences étranges. Le titre, qui signifie "Pierres-Tonnerre", renvoie justement à de mystérieux explosifs qui sont expérimentés dans le film.

Si vous tenez jusque là... Voilà, pour résumer, un film de vacances qui a bien mal tourné, et qui tend à montrer les limites de la petite entreprise de comédie de Lau Lauritzen.

 

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Published by François Massarelli - dans Lau Lauritzen Muet 1927 Comédie Schenström & Madsen *