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24 octobre 2018 3 24 /10 /octobre /2018 16:31

Les premiers dont on pense qu'ils seront les héros du film, ce sont deux masseurs qui occupent toute la première séquence: ils marchent sur une route, devisant gaiement. Selon la tradition, ils sont tous deux aveugles, et font de leur handicap un atout en permanence, se lançant des défis: "combien d'enfants allons-nous croiser", ou une tentative de dépasser en vitesse un groupe d'étudiants, dotés eux de tous leurs sens. Toku (Shin Tokudaiji) et Fuku (Schinichi Himori), qui travaillent dans des hôtels d'une petite station balnéaire, ne sont pourtant pas vraiment les personnages centraux, ils sont juste non seulement masseurs, mais aussi passeurs, si on me pardonne ce jeu de mot hâtif: c'est par leur biais qu'on fera connaissance des autres locataires, de leurs clients, et qu'on aura vent des intrigues. 

Car il se passe des choses: des étudiants venus pour passer du bon temps, mais qui se font vieux: incapables de suivre des filles en montagne, et en prime ils se font rosser par un masseur aveugle! un homme de la ville avec son neveu, une vraie petite peste, celui-ci, il ne se passe pas une minute sans qu'il ne tente de faire une bêtise... Et puis il y a une belle femme de Tokyo (Mieko Takamine) elle aussi, dont le parfum hante Toku. Mais elle montre trop d'intérêt à son goût pour le monsieur de la ville... 

Et surtout il y a un vol, de l'argent est pris dans la chambre des étudiants quand ils sont au bain. Toku, qui sent les choses plus qu'il ne les voit, a bien compris que la belle jeune femme dont il est plus ou moins amoureux a quelque chose à se reprocher, et fait face à un conflit: la protéger, ou la démasquer?

On ne voyage pas, ici, de la même manière que dans Monsieur Merci, le road-movie de Shimizu tourné en 1936. Une fois arrivés dans la petite localité, les personnages n'en bougent plus. Pourtant tous ou presque font l'objet d'une errance. Les masseurs "viennent dans le nord en été et repartiront vers le sud en hiver", la jeune femme mystérieuse fuit quelque chose, mais quoi? Et les étudiants sont en transit, entre deux séries d'examens, sans doute. Les rapports entre tous ces gens, notamment vis-à-vis des masseurs qui ont un service à rendre, sont civils, mais de façade. Et si les deux hommes savent se défendre, ils ont beaucoup à conquérir dans ce film qui les considère avec tendresse.

Je m'empresse d'ajouter qu'on n'aura pas la clé de tous les mystères à la fin du film, dont la structure épisodique et hachée ressemble finalement à la vie elle-même. Et je pense que Shimizu avait à coeur de confier à Mieko Takamine un rôle très proche de celui interprété par Michiko Kuwane dans Monsieur Merci, celui d'une belle jeune femme évidemment moderne, mais à la profonde sensibilité, et qui transporte en elle la frustration d'un secret inavouable...

 

 

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Published by François Massarelli - dans Hiroshi Shimizu Comédie Criterion
24 octobre 2018 3 24 /10 /octobre /2018 10:19

"Monsieur Merci" est le surnom du chauffeur de bus (Ken Uehera) le plus populaire de toute une région: sa ligne relie la campagne à Tokyo, à travers la montagne, et quand on est dans son véhicule, c'est souvent pour toute la journée. Il gagne son surnom du fait de son extrême politesse, quand un obstacle humain (groupe de marcheurs, paysans qui emmènent des animaux, voitures et autres charrettes) se dresse sur sa route: il contourne, négocie en douceur et lâche un jovial 'Merci' en repartant...

Dans son bus, ce jour-là, il y a beaucoup de monde, mais on en retiendra particulièrement quatre: un monsieur de la ville (Ryuji Ishiyama), important et accroché en permanence à sa montre en or, dont la moustache paraît factice; il est louche, et un peu trop intéressé par les jeunes femmes... Une dame moderne (Michiko Kuwane), qui fume, partage le contenu d'un flacon d'alcool, en pince pour le chauffeur, mais le bon esprit de cette dame qui connait la vie, sera de grand secours; enfin, deux femmes, une mère (Kaoru Futaba) et sa fille (Mayumi Tsujiki), sont du début à la fin au fond du bus, et elle ne sont pas à la fête: c'est la crise, et la mère n'a pas d'autre ressource que d'amener sa fille à Tokyo, pour qu'elle y 'travaille'. A aucun moment on n'en saura plus, du moins à aucun moment cela ne sera dit: car on n'a aucun doute sur le destin de la jeune femme, qui garde la tête baissée, de honte, durant tout le trajet. Le chauffeur, qui a entendu une conversation au début du film, est troublé par la jeune femme...

Tout le film se passe en extérieurs, dans ou autour du bus et le plus souvent sur la route. Et quand je dis route, c'est plutôt l'ancien modèle: très inconfortable, à plus forte raison quand le bus transporte non seulement des passagers, mais aussi l'équipe du film et son matériel! Shimizu, en toute logique, choisit de donner aux plans subjectifs filmés depuis le bus en route le rôle de fil rouge. Et pourtant, si on sent bien la répétition des situations, ce n'est pas gênant, tant le metteur en scène construit sa comédie de situations et d'observations de tous ces gens qui voyagent de concert. On passe par beaucoup d'émotions, bien sûr, notamment en raison de l'intrigue principale autour de la jeune femme et de la frustration du héros qui voudrait tant l'aider, mais n'en trouve pas les moyens. Mais ce qu'on en retient principalement, c'est la légèreté et l'humanité de l'ensemble, ce sentiment d'entraide qui va tellement de soi dans le film.

Le tournage n'a pas été de tout repos, et la vaste majorité a été tournée en muet, et sonorisée par la suite, donc le confort cinématographique n'est sans doute pas des plus évidents; cela dit, l'authenticité, la fraîcheur de l'ensemble et la chaleur des sentiments déployés dans le film emportent l'adhésion. Et l'humanisme de Shimizu se fait plus fort encore lorsqu'il incorpore dans son film des idées glanées au hasard du tournage: l'anecdote la plus célèbre est cette rencontre entre l'équipe et des travailleurs Coréens, une minorité peu considérée à cette époque. Elle a débouché sur le tournage d'une scène dans laquelle lors d'une pause à l'entrée d'un tunnel, M. Merci discute avec une jeune femme Coréenne qui lui explique qu'elle ne le verra plus, car le chantier auquel elle participait est fini, et elle va devoir participer à une autre construction dans la montagne. La scène était imprévue et l'actrice n'en est pas une...

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Hiroshi Shimizu Comédie Criterion
23 octobre 2018 2 23 /10 /octobre /2018 14:52

Au moyen âge, au Japon, deux femmes violées et tuées par un groupe de samouraïs en vadrouille reviennent hanter la bambouseraie où le crime a été perpétré, et font un voeu de vengeance: la plus jeune attirera tous les samouraïs de passage avec une promesse de volupté, et elles les tueront ensuite en buvant leur sang. Tout se passe comme prévu, jusqu'au jour où un guerrier se présente, amené par une mission très claire: trouver et tuer "le monstre" responsable de ces crimes. Problème: c'est le fils de l'une, et le mari de l'autre...

Essentiellement un jeu esthétique, le film reprend pourtant certains thèmes du très noir Onibaba. Notamment en situant l'intrigue délibérément autour d'un duo d'actrices (Noburo Otowa, et Kiwako Taïchi) qui jouent respectivement la mère et l'épouse d'un héros absent. Otowa était déjà la mère d'Onibaba, mais la dynamique entre les deux, une fois passées "de l'autre côté", est bien différente. Le début, qui nous montre la mort des deux femmes dans une scène de violence froide, est très réaliste, mais il se dégagera des ruines fumantes de leur maison un monde totalement différent, stylisé à outrance, dans lequel les fantômes volent, et le montage fait constamment mentir les choix esthétiques, dont le faux est souligné à dessein par la continuité malmenée par Shindo.

Et pourtant, le metteur en scène qui s'amuse à placer autant de codes théâtraux que possible, et qui continue sans censure à surfer sur la vague d'érotisme très présente dans le cinéma Japonais des années 60, continue en effet la réflexion sur les codes d'honneur et les créatures en marge de l'histoire de son pays, avec humour, et des fantômes qui virevoltent, rendus translucides par la lumière blanche dans ces scènes nocturnes, tout en explorant un Oedipe particulièrement carabiné, dans lequel un homme doit tuer le fantôme de sa mère...

 

 

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Published by François Massarelli - dans Kaneto Shindo
23 octobre 2018 2 23 /10 /octobre /2018 11:31

Lors d'un conflit entre le Nord et le Sud du Japon (Ce qui placerait cette intrigue dans la deuxième moitié du quatorzième siècle), le chaos est tel que certaine franges de la population doivent trouver refuge et subsistance à l'écart du monde. Ainsi une petite, toute petite communauté survit-elle dans un marais, au milieu d'herbes qui les cachent complètement ou presque. Deux femmes, une plus âgée (Noburo Otowa) dont le fils est parti se battre, et sa belle fille (Jitsuko Yoshimura) ont une technique de survie efficace, mais austère: elles dépouillent les guerriers morts de leurs effets, et revendent le tout contre du millet, ou du riz. Parfois, elles doivent aussi tuer les hommes dont elles prendront les armes, et les cadavres finissent toujours dans une fosse bien pratique, située elle aussi au milieu des herbes...

Les temps sont durs, d'autant que l'homme qui achète les objets les exploite honteusement. Mais tout va changer lors de l'arrivée de Hachi (Kei Sato): il se présente comme un soldat qui a pris la fuite après avoir participé à une défaite cuisante; mais surtout il annonce aux deux femmes qu'il a été témoin de la mort du fils de la femme âgée... Dans un premier temps, il aide les deux femmes en apportant plus de poids dans les négociations, mais très vite il va semer le trouble: ce qu'il veut, c'est la jeune femme. Et de son côté, celle-ci se laisserait bien faire... Sentant son affaire mal partie, et vexée de voir qu'une autre femme est préférée, l'aînée va imaginer un stratagème pour reprendre le pouvoir sur sa belle-fille.

Le titre veut dire "la femme-démon", et c'est approprié, même si il me semble d'après les commentaires linguistiques que j'ai consultés (Oui, je ne vais ps prétendre: je ne parle pas un mot de Japonais) que le terme a des connotations plus graveleuses aussi... Et Shindo, qui savait ce qu'il voulait, a placé ses personnages dans un environnement naturel (un champ d'herbes hautes a été planté à cet effet, exprès, par l'équipe) mais aussi totalement recréé; le trou béant et noir, inquiétant, qui est situé au milieu du champ est lui aussi un symbole éminemment sexuel, qui trouvera son pendant (si j'ose dire) dans une scène de frustration intense où Nobuko Otowa se frotte sans ambiguïté contre un arbre mort à la forme évocatrice... Car si le film nous montre en effet un conte cruel du moyen-âge Japonais, qui vire sur le fantastique, l'essentiel es quand même largement consacré à la lutte de deux femmes pour assumer leur sexualité, et le film est plutôt notable pour pousser très loin l'enveloppe de la censure à cet égard. Il va plus loin, par exemple, que Le silence de Bergman sorti l'année précédente.

A côté de la sexualité, ce qui intéressait bien sûr aussi Shindo, était l'absence de morale de tout ce petit monde réduit à survivre dans l'ombre des idées folles et nobles qui poussaient les hommes à s'entre-tuer. moins de vingt années après la fin de la guerre, on peut quand même juger la chose ironique, et c'était impensable dans l'immédiate après-guerre. Les deux femmes, pourtant liées à un combattant (mais je ne suis pas sûr qu'elles-mêmes sachent de laquelle des deux factions rivales), n'ont aucun scrupule à tuer les valeureux guerriers qui passent par chez elles, et pour bien le démontrer, Shindo choisit de commencer le film par le meurtre de deux hommes qui sont en plein duel: les deux femmes ne feront aucune distinction, et décident de massacrer les deux; la scène commence par des plans en plongée sur les herbes, qui dessinent de superbes vagues surnaturelles dans les plantes...

C'est que le film est visuellement magnifique, dans un noir et blanc aux contrastes très poussés, et truffé de séquences au montage provoquant, le metteur en scène alternant les gros plans et les plans larges, et utilisant aussi l'ellipse d'une façon inattendue pour un film Japonais. Le tournage, qui a la réputation d'avoir été très dur pour tout le monde, a été l'occasion pour l'équipe de production de briser un grand nombre de tabous, aussi bien formels (le manque revendiqué de fluidité de la narration, l'inscription de trucs liés à des genres "mineurs", dans une narration située au moyen-âge, et une musique volontiers avant-gardiste), que moraux (la sexualité, jamais vue de manière aussi crue qu'ici avant, et le mépris des codes moraux guerriers et nationaux). Le film a pourtant, et c'est notable, été un triomphe. C'est aujourd'hui un classique, un de ces rares films Japonais des temps héroïques, qui ait sérieusement gardé la dent très dure.

 

 

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Published by François Massarelli - dans Kaneto Shindo
22 octobre 2018 1 22 /10 /octobre /2018 08:17

Dans un geste pas éloigné de son séjour à Okinawa pour y tourner en plein soleil Profonds désirs des dieux, Imamura a eu carte blanche pour tourner dans des montagnes reculées, recréant au passage un village austère, dans lequel son équipe a vécu un tournage sur une année (quatre séjours prolongés, un par saison), qui fut certainement difficile. 

Dans un village, il y a deux cents ans, on survit à flanc de montagnes. Les saisons se passent, et montrent comment la petite communauté affronte la vie, entre des naissances plus ou moins désirées, et des décès qui sont souvent accompagnés: une loi dans le village impose en effet d'amener les septuagénaires en montagne afin qu'ils y meurent, permettant aux vivants d'avoir une bouche de moins à nourrir...

L'histoire s'inspire de deux contes de Schiziro Fukazawa: la plus célèbre, La ballade de Narayama, avait déjà été adaptée en 1958 par Keinosuke Kinoshita; mais Imamura avait besoin de plus de substance pour son propre film, dont il voulait qu'il montre un choc entre le conte philosophique et la peinture pittoresque d'une humanité en proie aux rigueurs de la nature, non pas face à la mort mais bien face à la vie, pour ne pas dire la survie. Les codes qui régissent le village, en effet, ne se bornent pas à cet arrêt imposé de vivre au delà de 70 ans, assorti d'un sacrifice qui rend la vieillesse doublement pénible. On voit en vigueur dans le village, des règles absurdes et effrayantes: les filles nouvelles nées vendues près quelques mois, pour faire un peu d'argent le deuxième frère de chaque maison interdit de mariage et donc d'une vie sexuelle, ou encore ce qui arrive à une famille prise en flagrant délit de vol: dépossédé, puis exterminée sans aucune pitié par tout le village... 

Tout le film est en fait situé en pleine nature, non seulement par le choix d'un tournage sans confort à même la montagne, mais aussi par le choix de Shohei Imamura de filmer les animaux, témoins muets de toutes les aventures, mésaventures, joies, peines, et bien sûr ébats (le film n'élude pas la sexualité joyeuse et débridée de tous ces gens, et nous montre un rare exemple de rapport entre un homme et... un chien, défenseur des animaux, soyez prévenus!): les animaux bien sûr (Grenouilles, hiboux, petits oiseaux, et des serpents à ne plus savoir qu'en faire) ne nous jugent pas, mais il est évident qu'ils nous regardent nous débattre avec notre humanité.

Derrière l'extraordinaire vitalité montrée par les acteurs dans un village qui semble vrai parce qu'il l'est (toutes les baraques sont, disons, aussi "fonctionnelles" qu'elles l'auraient été au XVIIe siècle, puisqu'elles sont devenues pour les besoins du tournage d'authentiques lieux de vie), derrière la bonne humeur parfois paradoxale manifestée en particulier lors du premier tiers, l'anthropologue Imamura fait peser le sens de son oeuvre dans les dernières scènes, celles qui voient le fils (Ken Ogata) accompagner sa mère (Sumi Sakamoto) vers la montagne où il va la laisser mourir. Entre les deux, un conflit séculaire est en train de se jouer, car c'est la mère qui a voulu et insisté pour partir. Comme son père trente années avant lui, Tastuhei ne veut pas, mais il s'exécute. Et toute l'humanité est résumée entre ce fils et cette mère, entre celui qui souffre de devoir tuer sa mère, et celle qui se sacrifie et donne ainsi un sens à sa vie. C'est bouleversant, comme l'est du début à la fin l'actrice, qui a donné au-delà de toute espérance pour ce beau film: elle a sacrifié ses dents...

 

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Published by François Massarelli - dans Shohei Imamura
19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 17:07

Roslyn (Marilyn Monroe), une jeune divorcée, reste quelques jours à Reno en compagnie de son amie Isabel (Thelma Ritter) qui pour lui changer les idées l'emmène dans les bars de la ville. Elle fait ainsi la connaissance de plusieurs personnages: en particulier Guido (Eli Wallach), et Gay (Clark Gable), deux vieux copains. Gay est un cowboy agé et taciturne, et si les deux tournent autour de la jeune femme, c'est Gay qui la séduit. Puis tout ce petit monde se lance dans une chasse au cheval sauvage entre deux colères incompréhensibles, et autres psychodrames...

Pour faire court, je hais ce film. Totalement hermétique à la moindre hypothétique logique qui se dégagerait éventuellement d'une troisième ou quatrième vision, je rends les armes, exaspéré devant les incompréhensibles changements d'humeur du personnage féminin principal, qui joue enfin au naturel, mais un rôle sans espoir. 

La seule question qu'on a envie de poser, finalement, devant ce désastre où jouent Gable, Monroe, Montgomery Clift et Eli Wallach, est la suivante: mais comment donc ce dernier a-t-il fait pour survivre si longtemps à ce tournage? Parce que comme hécatombe, on a rarement fait mieux...

Bref, poubelle.

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Published by François Massarelli
19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 15:25

Galia (Mireille Darc) est une jeune femme qui est "montée" à Paris, après avoir vécu toute sa jeunesse à Etretat. Elle est libre comme l'air, et elle fait un travail qui lui plaît, mais est-elle heureuse? Sa liberté passe aussi par le lit, où elle confesse, dans la narration du film (qu'elle effectue systématiquement ou presque au présent, car elle vit dans l'instant) qu'elle passe beaucoup de temps avec des hommes qu'elle vient de rencontrer...

Elle va faire une rencontre déterminante, celle de Nicole (Françoise Prévost), une femme qui est son aînée de quelques années, et qui vient de se jeter dans la Seine. Galia la sauve, la repêche et la recueille, puis écoute son histoire: Nicole est mariée depuis 6 ans, et depuis 6 ans elle souffre... Ne pouvant pas réussir à se faire aimer de son mari Greg (Venantino Venantini), elle a préféré en finir. Elle demande à Galia d'aller chercher chez elle une lettre dans laquelle elle annonce son suicide à son mari; Galia se rend donc chez Nicole et Greg, où il n'y a personne, mais elle prend la décision de laisser la lettre sur place, et de s'intéresser plus avant à cette histoire qui l'intrigue. Son but premier? Venir en aide à Nicole, en faisant souffrir Greg. Vaste programme: si vous voulez mon avis, ça ne va pas marcher...

C'est un changement radical dans la production de Lautner, qui vient d'enchaîner comédie sur comédie, le plus souvent avec Audiard. Pourtant, on se rappelle de ses films noirs d'avant Le Monocle noir, qui sondaient les consciences de notre société... Galia, pourtant, n'est pas Arrêtez les tambours ou Le septième juré, juste une histoire (de Vahé Katcha), d'une jeune femme à l'époque où la sexualité change: les femmes sont désormais libres, elles aussi. Et Mireille Darc est le centre du film, avec son univers de garçonne libre comme l'air, insouciante et un peu rêveuse, qui souhaite donner un peu de sens à son existence, et, hélas pour elle, va trouver de quoi sérieusement s'occuper l'esprit!

Il n'y a finalement que trois acteurs vraiment impliqués dans le film, et l'essentiel se déroule entre Mireille Darc (excellente et très naturelle), et Venantino Venantini. Celui qui jouait "Monsieur Pascal" dans Les Tontons flingueurs, trouve dans ce rôle de séducteur latin une occasion de s'amuser avec son image. On a un peu peur la première fois qu'on le voit dans le film, par le truchement du point de vue de Galia, car elle le voit vraiment comme une abominable caricature. Mais la séduction vénéneuse, la vilenie du personnage, ses calculs insidieux, sa façon extrêmement adroite de manipuler les femmes, vont nous apparaître au fur et à mesure de l'abandon de la jeune femme dans ses bras (qui se déroule parallèlement à sa féminisation progressive, d'ailleurs).

Tout en livrant un portrait assez noir d'une jeune femme à l'ère de la liberté sexuelle, le film est surtout une variation sur la femme: Nicole, Galia, comme deux portraits différents et complémentaires, décalés dans le temps, de l'éternel féminin, sont confrontées toutes deux, victimes naïves, à un vrai, un beau, un sale, un gros con.

Lautner, qui s'amuse souvent assez froidement avec la mort dans ses films, trouve ici dans son travail avec le chef opérateur Maurice Fellous d'autre terrains de jeux: scènes nocturnes impeccables, poésie urbaine crépusculaire, jeu de narration passionnant... Galia est un changement fabuleux dans son oeuvre, qui permet à Mireille Darc de compléter avantageusement la galerie des personnages féminins du metteur en scène. Féministe? Certes pas. Drôle? Non, grinçant plutôt. Sensuel? Ca oui. Et noir, bien sûr, comme de l'encre... Un petit détail pour finir: Lautner joue dans son film! Il y interprète un chauffeur de camion qui engueule Mireille Darc dans la rue... Celle-ci lui répond, en se retournant: "Ne nous fâchons pas". C'était prémonitoire.

 

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Published by François Massarelli - dans Georges Lautner
19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 10:56

Aux pires temps de l'histoire trouble de l'inquisition, une rencontre théologique prévue entre des représentants du Pape, et un groupe de moines Franciscains, un ordre que le chapeau pointu d'Avignon avait dans le nez, va tourner au désastre à cause de leurs différences irréconciliables d'idéologie, mais ce n'est pas le plus important: avant et pendant ce sommet (supposé débattre du fait que Jésus était pauvre ou non), l'abbaye Bénédictine dans laquelle se tient la rencontre est le théâtre d'une série de morts violentes, certaines étant évidemment criminelles. Le Franciscain William de Baskerville (Sean Connery), un intellectuel pas toujours très bien vu, mène l'enquête, et va devoir affronter non seulement des hommes mus par de noirs desseins, mais aussi son pire ennemi, l'Inquisiteur Bernardo Gui (F. Murray Abraham), dépositaire intransigeant et psychorigide d'une vérité indiscutable, et qui brûle les hérétiques pour un oui ou pour un non. Et le narrateur, le novice Franciscain Adso (Christian Slater), va tout en suivant, soutenant et assistant son maître William du mieux qu'il peut, faire lui aussi un certain nombre de découvertes...

Une abbaye, au milieu de nulle part, au sein de laquelle se situe une bibliothèque tellement fournie qu'elle est à la fois magique, et dangereuse: dotée bien sûr d'un enfer bien fourni, mais aussi d'un enchevêtrement labyrinthique, on s'y perd... Mais peu ont le droit de s'y rendre, et c'est l'un des premiers atouts du roman d'Umberto Eco que d'avoir créé ainsi un lieu-cerveau, un centre du sens et de l'intelligence, qui est la cible de nombreuses convoitises, et la base de nombreuses superstitions entre les tenants de l'esprit et ceux d'une religion terre-à-terre. Car derrière cette fantaisie moyen-âgeuse déguisée en aventures décalées de Sherlock Holmes (le choix du nom du héros ne laisse aucun doute), derrière cette reconstitution d'une époque de conflits religieux strictement internes à l'église Catholique Romaine, se cache un récit qui situe le débat entre le corps, le coeur et la raison.

Tenants d'un corps qui refuse ou craint la raison, ou qui la circonscrit à la capacité de dire amen sans rien remettre en question, la papauté (refusant du reste d'abandonner ses prérogatives), l'Inquisition (qui tient à garder le régime de peur qui la nourrit), les moines bénédictins, tous plus ou moins illettrés, ou enfouis à l'écart du monde et désireux de se faire oublier (Anciens hérétiques, spécialistes un peu trop monomaniaques, ou homosexuels mis à l'ombre, sans compter les fils mis à l'écart de certaines familles pour leur troubles mentaux: il y a de tout dans cette abbaye!)... Et enfin, parmi ces terre-à-terre qui prétendent être tout entier consacrés aux vues de l'esprit, il y a aussi les intransigeants, tel ce vénérable moine obsédé par la pureté théologique, c'est à dire à l'écart de toute distraction, et surtout de la plus terrestre, de la plus simple manifestation du plaisir: le rire.

Tenant de la raison, Wiliam de Baskerville est un Franciscain, qui a en effet une ligne de conduite stricte et ouverte sur le monde, mais surtout une croyance absolue en la raison, dont il se considère d'ailleurs un héraut avec une vanité appuyée mais réaliste (ce qui ne l'empêche pas d'être un péché, évidemment). Il lui manque une prudence qui lui permettrait de se préserver, et son coeur lui est un organe compliqué à utiliser, sans entrer en conflit avec sa raison, ce que lui reprochent ses camarades Franciscains, menacés d'excommunication... Dans ces circonstances, quel meilleur narrateur pourrait-il y avoir qu'Adso, dont le noviciat promet qu'il aura un jour à l'imitation de son maître une capacité de raison intéressante, mais il est aussi conscient des élans de son coeur, quitte à le regretter... Et sa prudence physique le protège aussi de sa propre raison.

Et pourtant quel fantastique distraction que ce film en forme d'enquête policière, formidablement interprété, et magnifiquement enluminé par Tonino Delli Colli, dans lequel Annaud a mis la même rigueur que celle dont il avait fait la fondation de la réussite de La Guerre du feu... Choisissant l'Anglais comme langue principale d'un film Européen, c'est à dire interprété par des gens de tous horizons, il souligne justement par les accents des uns et des autres le fait que la Chrétienté, dans l'esprit du Moyen-âge, c'était le monde entier; et cette lutte absurde dans laquelle un ordre, et plus particulièrement un moine, Wiliam de Baskerville, incarne le progrès, nous est présentée comme étant le fondement même d'une civilisation; contrairement à ce que beaucoup diront, obsédés d'une laïcité aveugle qui pourfend absolument toutes les religions (et donc rendus eux-mêmes aussi fanatiques que les religieux qu'ils condamnent), le film se garde d'ailleurs de condamner la religion, il souligne surtout la difficulté de l'être humain à avancer... Il est pourtant doté d'un cerveau: mais voilà, qui en aura la clé? Réponse dans le film, à voir et revoir, pour en laisser les secrets s'insinuer...

 

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Published by François Massarelli - dans Inclassable
14 octobre 2018 7 14 /10 /octobre /2018 17:15

Afin de calmer la grogne de Stan Laurel, de plus en plus dubitatif face au traitement des films de Laurel et Hardy par Hal Roach, ce dernier lui a symboliquement créé un crédit “sur mesure”: le générique de Our relations commence par la mention « A STAN LAUREL PRODUCTION ».

C’est pourtant une organisation imaginaire, même si il est clair que conformément aux vœux des deux comédiens, ce nouveau film se recentre intégralement sur eux, et même doublement puisqu’ils interprètent ici des frères jumeaux: Stan et Oliver sont mariés, amis, vivant à la fois leurs mariages respectifs et leur amitié dans la félicité la plus totale, jusqu’au jour où leurs frères jumeaux Bert (Hardy) & Alf (Laurel), deux marins qui ont mal tourné et que tout le monde croit morts, débarquent dans la ville. Non qu’ils retrouvent leurs frères, mais les quiproquos engendrés par la présence simultanée de tous ces Laurel et ces Hardy provoquent des situations qui mettent tout le monde en péril: d’une part, les deux marins tentent de draguer des jeunes femmes, qui vont les confondre avec leurs frères, provoquant une crise matrimoniale. D’autre part, Bert & Alf ont également été escroqués par un autre marin, qui n'est autre que James Finlayson, auquel ils ont confié leur argent. Enfin, le capitaine leur a confié un bijou qui excite toute les convoitises. Dans ce film au scénario volontiers embrouillé, les frères se croisent en permanence mais ne se voient qu’à la fin. Le seul à vraiment voir double, c’est le brave Arthur Housman, aussi éméché qu’à son habitude.

Une bonne portion de la fin du film a été exploitée en super 8 muet, sous le titre Les pieds dans le plat, et proposait hors contexte la scène dans laquelle des bandits "exécutent" Stan et Ollie en les lestant d'un grand bac de ciment aux pieds, avant de les précipiter d'un quai dans l'eau sale, d'où ils seront repérés par Bert et Alf. 

Un film donc nettement supérieur aux précédents, sans être indispensable: Our relations a au moins l’avantage de reposer sur un postulat digne de Laurel et Hardy, et de ne pas chercher à être une comédie musicale, ou de singer sans vraiment le parodier quelque genre que ce soit, ni de proposer des intermèdes romantiques en plomb : c’est donc, tout simplement, du burlesque. Encore heureux. Notons pour finir que le film est une réalisation de Harry Lachman, le metteur en scène Francophile de La belle marinière avec Jean Gabin.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Laurel & Hardy
12 octobre 2018 5 12 /10 /octobre /2018 08:30

Le titre, pour commencer...

Justifié de façon un peu balourde par la structure, ce film qui nous annonce plus ou moins une descente onirique, façon Alice, d'une hypothétique jeune femme au pays des merveilles des sens, est finalement mensonger: c'est plutôt un voyage lourdingue dans le dédale de coïncidences tirées des pires romans de gare.

Bien sûr, certains metteurs en scène sont passés maîtres dans l'art de sublimer, par leur science du mélodrame, les dites coïncidences tirées des pires romans de gare. Je pense en particulier à un grand réalisateur, justement originaire du même pays que Medem. Mais on en est loin...

Car pour bien faire comme Pedro, il faut aimer comme Pedro, et je n'ai pas l'impression, mais alors pas du tout, que Medem aime Lucia (Paz Vega), dont il fait finalement une midinette un peu dépassée par les événements, et dont la découverte de la sensualité passe un peu par l'incroyable audace... de faire un strip-tease à son compagnon: on tremble.

Non, dans cette histoire de chassés-croisés sentimentaux, où l'on se perd tant que je ne vais pas me lancer dans un résumé, c'est le n'importe quoi qui l'emporte: mystico-adultérin, hasardo-policier, et souvent d'un ridicule absolu, avec de grandes actrices gâchées: Najwa Nimri, Helena Anaya surtout; cette dernière a une scène bouleversante vers la fin, gâchée par le fait qu'au fond aucun des protagonistes qui l'entourent ne comprennent son tourment. Pour le reste, ce film qui joue un peu trop au jeu de "et ça, tu l'as déjà vu dans un film autre que du porno?" est long, ennuyeux et franchement raté.

Et l'idée de placer la clé du film dans un trou creusé à deux pas d'un phare, est un symbole de la plus grande stupidité.

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Published by François Massarelli - dans Navets Zizi panpan