Pierre (Jean Gabin), capitaine de la péniche Le Cormoran, sauve de la noyade Marinette (Madeleine Renaud), une jeune Parisienne. Il tombe instantanément amoureux d'elle, et lui propose de l'épouser. Durant la noce, Silvestre (Pierre Blanchar), le second de la péniche, qui s'était absenté, revient et a la surprise de trouver son inséparable ami marié. Plus encore, il a trouvé la perle rare, une femme qui lui plaît immédiatement... Sous les yeux inquiets de la jeune soeur de Pierre, Mique (Rosine Deréan), amoureuse du second depuis toujours, une dangereuse situation va se développer, dans laquelle le mariage de Pierre, mais aussi son amitié de dix ans avec Silvestre, vont se jouer...
Avec son enthousiasme à déplacer les montagnes, Serge Bromberg, responsable de la restauration récente de ce film, le présente comme "Le chef d'oeuvre de Harry Lachman". Ce qui est sans doute une exagération, d'une part parce qu'en dépit de sa place modeste dans le cinéma, Harry Lachman a quand même réalisé Our relations (1936), qui est sans doute beaucoup un film de Stan Laurel aussi... Et puis, le mot de chef d'oeuvre, ici, est difficile à mobiliser...
Oh, j'admets qu'il y a de belles images, la photo de Rudolph (ici Rudy) Maté étant très travaillée, et des ambiances proches du naturalisme... Le metteur en scène s'est plus à faire adopter à son film le ton et le rythme nonchalant de la péniche, et a repris avec bonheur la technique du muet pour de superbes séquences à distance. Mais le principal problème est que ce qu'on a sous les yeux, d'une part, pâlit copieusement aux côtés d'un autre film qu'on ne présente plus, L'Atalante, dont le naturalisme doublé d'une dose de surréalisme en contrebande, emporte tout sur son passage. Ici, au-delà des affaires de coeur, on s'ennuie un peu. Et Gabin, en balourd qui ne veut pas comprendre, est sympathique, mais il ne fait pas le poids face à Blanchar et son intensité. Et les dialogues de Marcel Achard tendent à se vautrer dans la convention..;
D'autre part, ce qu'on a sous les yeux, justement, c'est non pas un film, mais une série de fragments: des neuf bobines de La belle marinière, on n'a sauvé que cinq. La deuxième, la troisième, la cinquième, et les deux dernières. Si des scènes de tension dramatique, des paliers importants (et en particulier la fin de l'histoire, particulièrement sèche) sont là et bien là, il est difficile, finalement, d'adhérer à cette histoire fragmentaire... Surtout quand elle commence en l'état par une séquence étonnante de sensualité, une sensualité après laquelle tout le reste du film court sans jamais la rattraper!
Nous assistons dans ce film à une série d'anecdotes concernant une famille modeste, les Froment, qui entre 1871 et 1940, tentent de s'élever socialement, mais en sont souvent empêchés d'une part par leur caractère, mais aussi et surtout par les circonstances: le siège de Paris durant le rude hiver de 1871, puis l'arrivée des Prussiens dans la capitale; la première guerre mondiale, supposée mettre fin à tous les conflits; la montée des nationalismes puis des états fascistes, et enfin la guerre à venir, sur laquelle le film se conclut.
Quelle drôle de destinée que celle de ce film unique en son genre! unique car s'il y a bien eu des films à sketchs dans le cinéma français (Duvivier lui-même y avait sacrifié en 1939 avec Carnet de bal), peu ont cherché à la fois une telle cohésion, et aussi une telle hauteur. Du moins à l'époque de sa confection, car quand le film a été enfin vu, après la libération, la donne avait changé. Un destin cruel pour un film qui était une commande à Duvivier, celle d'un film patriotique propre à ressouder les esprits derrière l'imminence d'un danger. Mais le metteur en scène éternel pessimiste, s'était laissé aller à peindre les Froment en éternels vaincus, aussi, ce qui lui sera reproché en 1945: le patriarche, Pierre (Jouvet), part se batre contre les Prussiens en sachant bien qu'il n'en réchappera pas, puis son fils aîné Félix (Jouvet encore) partira de son côté au Sénégal, ou il sera victime de toutes les maladies possibles et de leur cortège de folie; la fille de Pierre, Estelle (Suzy Prim), sacrifiera sa jeunesse pour s'occuper de ses frères, et passera sa vie entière de vieille fille à le regretter en silence. Le frère de Pierre, Jules (Raimu) croira vivre la belle vie en ne se mariant pas et en se laissant aller à toutes les tentations, et à toutes les spéculations: il y laissera plus d'une chance de vivre décemment... Et à chaque génération, les mêmes frustrations apparaîtront, pour finalement laisser place à une ouverture: un descendant (Louis Jourdan) qui sera médecin... mais qui devra probablement lui aussi aller se battre.
Pourtant, derrière le laisser-faire des Froment (et surtout celui de Bernard, le deuxième fils de Pierre interprété par le terne Lucien Nat, sans doute choisi justement pour son manque total de charisme... Sacré Duvivier!), le cinéaste se promène dans 70 années riches en événements, mais dont il se plaît à capter le trivial, le quotidien. Ses personnages, de par leurs échecs, ou leurs (petits) pas en avant, sont attachants sans jamais évacuer totalement une certaine ironie. Le film est inégal, bien sûr, mais il est bien meilleur qu'il a été: durant des années, une version amputée de 25 minutes, expédiée et déséquilibrée, à circulé. Cette renaissance du film n'en règle pas tous les soucis, mais il en ressort un film qui finalement, s'avère passionnant. Et il nous présente l'un des génériques les plus enthousiasmants qui soient.
Le corps: c'est le motif numéro un de ce film, qui commence une fois n'est pas coutume par une performance, un ballet de Pina Bausch, auquel assistent deux personnages du film. En guise de prélude, on a donc une de ces apparitions artistiques extérieures dont Almodovar nous gratifie depuis toujours; il y en aura d'autres, mais le corps ne sera jamais absent de l'image... Il me semble que ce film a des points communs en ce sens avec un de ses plus récents longs métrages, le si décrié La piel que habito.
Danser, c'est l'un des fils conducteurs entre les personnages; par exemple les deux "héros", Benigno l'infirmier et Marco, le journaliste, ne se voient pas vraiment lors de cette représentation d'un ballet durant lequel ils sont côte à côte; tout au plus Benigno voit-il que Marco pleure... Benigno aime Alicia, qui danse dans l'école juste à coté de chez lui, et dont il a tout fait pour s'approcher; maintenant qu'Alicia est dans le coma suite à un accident, Benigno s'occupe d'elle, jour et nuit, dans le cadre de son métier... Enfin, c'est par le biais d'une enseignante de danse (Geraldine Chaplin) que Marco sera presque officiellement présenté à Alicia à la fin du film, lorsque celle-ci aura retrouvé la vie... Tout ce qui se passe dans le film mène à cet instant, et il est fugitif, mais une fois le moment passé, le générique arrive. Almodovar a tissé entre les êtres des liens solides, fascinants et passionnants...
Toréer: une activité qui touche au sacré... Pas pour moi, je l'avoue (J'ai même tendance à apprécier le fait qu'un torero se fasse massacrer par un taureau, je suis donc comblé ici), mais pour les Espagnols, pour Marco aussi, qui tombe amoureux, fasciné, d'une torero, Lydia. celle-ci a un accident, et se retrouve en mort cérébrale, maintenue en vie dans le même hôpital qu'Alicia. Il rencontre vraiment Benigno, lorsqu'il a l'oeil attiré par la nudité du corps d'Alicia, qu'il aperçoit au hasard d'une porte entr'ouverte, et qui l'a manifestement ému: second fil rouge, le corps dévoilé sans aucune pudeur de la jeune femme, et ses soins prodigués de façon maniaque par Benigno, qui ne cache pas être fou d'amour. D'ailleurs, il lui parle, et conseille à Marco d'en faire autant avec Lydia... Mais celui-ci n'y parvient pas. Au gré des jours, on voit défiler du monde, ainsi le professeur de danse vient-elle elle aussi au chevet de son élève, pour lui parler, en toute complicité avec Benigno.
Aimer physiquement, c'est le pas à franchir pour Benigno, dont on devine une difficulté à trouver l'amour: son obsession pour Alicia est comblée: la jeune femme lui est servie sur un plateau, et son corps lui appartient: cette transgression est l'une des clés du film, qui va favoriser le réveil d'Alicia, le sacrifice de Benigno, et la vraie rencontre entre Alicia et Marco, final du film...
Parler: le titre du film fait allusion à ces conseils de bon sens prodigués par Benigno à Marco, qui ne parviendra jamais à engager le dialogue avec Lydia et découvrira cruellement qu'il la veille pour rien: au moment ou elle s'est faite piétiner par un taureau, elle était sur le point de le quitter, et souhaitait justement... lui en parler. Quand il le découvre, il cesse immédiatement de venir auprès d'elle. L'autre révélation va venir d'une observation de Marco, fasciné par les seins découverts d'Alicia: il les trouve grossis... En fait elle est enceinte, elle qui est dans le coma depuis quatre ans.
Se rencontrer enfin: le film nous conte, finalement, le cheminement vers la création accidentelle d'un amour dont on sait qu'il sera fort, sincère et absolu, veillé de l'extérieur par un grand disparu dont le dernier plan des personnages réussit à la fois à nous montrer l'absence et la présence. Voyez le film... Sinon, Almodovar souligne par des mentions des personnages et de leur interaction la progression amoureuse, ou amicale: Marco et Lydia, Benigno et Alicia, etc... il officialise le coté ronde de son film, en ajoutant des bâtons dans les roues du spectateur, s'amusant à bouleverser la chronologie de façon parfois explicite ("Trois mois auparavant") et parfois moins, comme dans les flash-backs désordonnés de Marco avec Lydia. En plus de la danse de Pina Bausch, qui revient à la fin du film pour achever la ronde, Almodovar une fois de plus s'adonne à son piochage culturel, et nous soumet une adorable interprétation de La Paloma, avec dans le public, les deux personnages féminins principaux de Tout sur ma mère, une façon de continuer à tisser des liens non seulement entre les personnages mais aussi entre ses films. Enfin, il nous gratifie d'une hallucinante parodie de film muet dans lequel un savant rétrécit et se retrouve happé par le sexe géant de sa bien-aimée... excessif? oui. Comme un cheveu sur la soupe, même, mais cette grossière parodie osée me semble totalement appropriée: elle peut dresser un lien entre Benigno et Alicia tous deux fans de films muets, est une allusion à un autre des arts corporels: le film muet est un art du geste, il est donc logique qu'une fois de plus, on assiste à une représentation du corps...
Conclure: ce film est à n'en pas douter l'un des sommets de l'art d'Almodovar. Il en est fier, très fier, même. Il peut.
Par où commencer? Par Astérix, par Goscinny, par Chabat? Car ce film n'est pas qu'un succès notable du cinéma français, pas qu'un éclat de rire de 108 minutes en continu, pas qu'une adaptation réussie d'une bande dessinée mythique. C'est un cas unique, un cas d'école. Un ofni absolu, en même temps qu'une oeuvre au culte durable à une époque où la notoriété est bannie pour toute oeuvre qui a plus de dix mois...
A tout prendre, je vais commencer par Astérix: le rendez-vous entre le héros de la bande dessinée la plus connue, la plus vendue, la plus traduite et la plus aimée de la culture francophone avec le cinéma s'est soldé par un certain nombre d'échecs: Albert Uderzo et René Goscinny eux-mêmes, les auteurs, se sont cassé les dents à plusieurs reprises en tentant d'adapter l'oeuvre en dessin animé, en raison d'une situation incontournable: en France, voire en Europe, quels que soient les efforts, quels que soient les talents, on ne sait pas faire de l'animation. Je sais, ça sonne vaguement comme un raccourci à l'emporte-pièce, et je sais qu'il y a sans doute quelques classiques tapis dans un coin ou un autre, pour prouver que j'ai tort. Grimault, Trnka, Starevitch... Mais franchement, ce que visent Goscinny et Uderzo (dont les collègues et amis, Belges ceux-là, Franquin et Morris, ambitionnaient carrément de "travailler pour Walt Disney") dans ces dessins animés, faits avant comme après la mort du scénariste, c'est de concurrencer les Américains. Que ce soit avec Astérix le Gaulois, réalisé en 1967 sans leur accord, ou avec Astérix et Cléopâtre (qu'ils avaient eux-même réalisé en 1968), le moins qu'on puisse dire c'est qu'il en sont loin.
On pourra toujours objecter que leur long métrage de 1976 Les douze travaux d'Astérix avait au moins l'avantage d'être basé sur une idée originale, et qu'il était bien meilleur, c'est d'ailleurs vrai. Mais... Lisez une des bande dessinées, et vous verrez qu'on est loin du compte: la précision hallucinante du dessin d'Albert Uderzo (ce type est un génie, il n'y a pas d'autre mot), le talent fabuleux de Goscinny pour le langage, les dialogues, et un savoir-faire certain pour la construction en histoires de 44 planches, pour la création de personnages et d'univers aussi. Tout ça n'a jamais pu être encapsulé dans un film... Et après les dessins animés, divers et variés, directement ou non reliés aux albums publiés, se sont suivis, sans qu'aucun ne réussisse à faire mieux.
La sortie de l'adaptation par Claude Zidi est une autre affaire: c'est en 1999 que Astérix et Obélix contre César est sorti, avec de vrais acteurs dans de vrais décors. Un film dont la réputation n'est pas très heureuse, mais je ne me prononcerai pas et pour cause: je ne l'ai pas vu... pas envie, et ce dès le titre! En tout cas, vue d'un fan pointilleux de l'oeuvre, c'est avec une certaine hostilité que j'avais pris la nouvelle...
C'est donc à ce stade que le projet arrive entre les mains d'Alain Chabat, heureux réalisateur à l'époque d'un seul long métrage, le très atypique Didier, mais surtout un esthète passionné aussi bien de cinéma, que de culture populaire sous toutes ses formes: télévision, musique, et... bande dessinée, bien sûr. C'est un fan absolu de René Goscinny, qui connaît les Astérix sous toutes les coutures, et qui a un oeil particulièrement aiguisé. Son idée est toute simple: adapter un des meilleurs, des plus cinématographiques récits de Goscinny et Uderzo, sans pour autant y coller servilement, l'erreur globalement commise en 1968 par les auteurs dans leur adaptation médiocre. Et puis il y a aussi l'idée toute simple d'adhérer non seulement à l'oeuvre mais surtout à son esprit, et de laisser l'esprit s'amuser dans un script dont les grandes lignes sont déjà là. Et Chabat a un péché mignon, qui consiste à ne laisser aucun plan indifférent...
Le résultat est superbe, d'abord, et satisfait aussi bien les fans de la bande dessinée que les autres, ceux qui sont attirés vers le film par l'envie d'y passer du bon temps. Un bon temps qui jamais ne se prend au sérieux, mais jamais non plus ne prendre les spectateurs pour des courgettes: l'histoire initiale y est respectée, et si la bonne humeur supplémentaire qui y est instillée vient du fameux esprit "Canal +", c'est malgré tout un spectacle qui reste en permanence visible par tous (comme du reste tous les films d'Alain Chabat, remarquez), et qui prolonge à sa façon, vers le vingt-et-unième siècle, l'oeuvre géniale de René Goscinny et d'Albert Uderzo, dont les ajouts sont souvent un clin d'oeil aguerri: par exemple les aventures supplémentaires des pirates sont elles parfois inspirées de leurs interventions dans d'autres albums. Mais ce qui me frappe le plus, ce qui me réjouit, c'est que dans un pays où on est persuadé que la comédie, c'est soit La Septième Compagnie, soit Le gendarme, soit Aldo Maccione, soit Les visiteurs, bref d'insupportables navets sans aucune saveur, on a au moins un auteur (et d'autres, regardez Dupontel et Jeunet) capable de construire un film entier avec rigueur, sans jamais ou presque lasser.
Si. Peut-être: je pense que la séquence kung-fu aurait sans doute pu être un peu raccourcie... Mais pour le reste, on peut toujours s'amuser à faire le compte de la façon dont ce film recycle avec génie Chi Mai (Ennio Morricone), Ti amo (Umberto Tozzi), ou encore Alexandrie Alexandra de qui vous savez... On peut toujours rire devant un fragment qui passe de la bande dessinée à Benny Hill en un souffle. On admirera aussi la façon dont on réussit à insérer de façon pertinente dans Astérix I feel good de James Brown, ou simplement le don de Chabat pour mêler comme l'aurait fait Goscinny lui-même la saga Star Wars et Astérix... Il n'oublie pas non plus une partie non négligeable de son public, venue avec les Nuls sur Canal +, lorsque Astérix et Panoramix traitent la potion magique comme un stupéfiant qui fait rire. Juste retour des choses, le film est devenu un film culte chez les utilisateurs d'herbe récréative.
Et puis, Mission Cléopâtre est lui aussi une source inépuisable de bons mots, d'approximations magiques dues à Jamel Debbouze ("De là, à de là"; "Eh, les Romains, vous êtes des Romaines!", ou encore son incapacité à prononcer les noms Gaulois), ou de répliques fabuleuses des uns et des autres: le "ce tombeau sera votre tombeau" de Goscinny, reste en bouche avec Edouard Montoute, qui va le faire voyager un peu, jusqu'à son échange avec Gérard Darmon, et la fameuse réplique "on dit des chacaux?". Edouard Baer n'est pas en reste, en improvisations géniales. Même Claude Rich, l'impayable M. Antoine des Tontons flingueurs enfin devenu le sage druide (un droïde, aurait dit Jamel Debbouze) Panoramix, se fait occasionnellement plaisir. On n'en veut pas du tout à Alain Chabat de s'être réservé le rôle de César (Qu'il ridiculise avec subtilité, mais oui) ou d'avoir confié le rôle de Cléopâtre à l'incapable Monica Bellucci, dont il a tendance à filmer les endroits ronds de façon avantageuse: l'important pour la Reine d'Egypte (dont Chabat, Goscinnyen jusqu'au bout dans sa volonté d'instruire en amusant, nous rappelle qu'elle est quand même "un peu Grecque au départ"), ce n'est pas ce qu'elle dit, mais la posture qu'elle a quand elle le dit.
Tiens, on n'en voudra pas non plus à Chabat d'avoir du engager deux acteurs qu'on déteste: le Depardieu, quel que sont son talent, dont je doute souvent, a au moins peu à faire pour être Obélix, et pour une fois Clavier fait juste ce qu'il faut. Et on passera sur le destin de l'infâme Dieudonné, qui interpréta ici Caïus Céplus avant de passer définitivement du coté nauséabond du côté obscur.
Bref, inclinons nous avec bonheur devant ce film qui n'oublie pas non plus de convoquer Feu Caïus Pierre Tchernia (qui joue en silence le Centurion Gazpachoandalus, à sa propre demande, tout en offrant sa sublime voix off au film), l'ami de toujours de Goscinny et Uderzo. Une façon de relier pour beaucoup d'entre nous, notre enfance (Astérix), notre adolescence (les Nuls) et notre vie d'adulte: c'est qu'en 2002, j'ai emmené mon fils voir ce film, et on a rigolé du début à la fin comme des crétins. Je sais qu'après ça, le siècle a commencé à sérieusement s'assombrir, mais au moins, avec Mission Cléopâtre, on a une bouée de secours.
Les saints de glace, c'est une période que la sagesse populaire situe traditionnellement à la mi-mai, une sorte de baroud d'honneur de l'hiver, avant que le printemps finisse de s'installer. Ce qui justifie le recours au jeu de mots, sans pour autant le justifier lui totalement, c'est le fait que ce film tourné à Nice, comme tant d'autres films de Lautner (qui aimait la région et était en prime ami avec le maire de l'époque, ce salaud de Jacques Médecin), est situé pour une fois dans une saison plus froide, et en porte constamment la marque: grosses fourrures sur la plage, lumière atténuée, et cols enneigés... Un petit côté glauque qui lui sied étrangement. J'avais été agacé lors d'une précédente vision, je suis maintenant, sinon conquis, en tout cas beaucoup plus enclin à ranger le film du bon côté: clairement, ce n'est pas Ils sont fous ces sorciers de sinistre mémoire.
François Rollin (Claude Brasseur) vit à Nice, et écrit: pas des romans, et rien des très noble: il est scénariste pour la télévision et pond des épisodes de série. Il fait la rencontre, sur une plage, d'une femme seule qui le fascine: Peggy (Mireille Darc). A force d'insister, il la revoit, mais elle résiste à ses avances, et surtout elle est entourée de beaucoup de monde: un mystérieux chauffeur qui la suit en permanence, un jardinier-homme à tout faire louche, et un avocat, Maître Marc Rilson (Alain Delon), qui veille sur elle avec insistance sans que les rapports entre les deux soient d'une franche cordialité. François Rollin va comprendre très vite qu'il est fort mal tombé en rencontrant la jeune femme: elle serait selon Rilson folle, et aurait tué de ses propres mains son mari... mais que voulez-vous, quand on aime, on insiste.
Ce qui séduit ici, c'est justement la froideur de l'ensemble, le parfum de mort qui entoure ces fantômes en sursis. Delon et Darc, magistraux tous les deux, dégagent un mystère qui ne sera pas élucidé par le film: quels sont, en effet, leurs rapports? Comment se sont-ils connus? que veut, enfin, Marc Rilson, qui sait pertinemment qu'aucun homme ne possédera jamais la belle blonde, puisqu'elle tue tous ceux qui s'approchent de trop près? Quel est son lien avec sa propre épouse, mais aussi avec le commissaire local (André Falcon) qui a une étrange complicité avec lui? Le jeu tout en retenue obtenu par Lautner, allié à la précision de la mise en scène, à l'acuité de la cinématographie de Maurice Fellous, tout semble aller dans la bonne direction.
Tout, ou presque: dans cette adaptation du roman Someone is bleeding de Richard Matheson, on entre en suivant un écrivain, ce qui est un procédé assez classique, en particulier dans un thriller: voir à ce sujet les héros de Stephen King, Paul Sheldon (Misery) ou Jack Torrance (The Shining). Mais François Rollin est interprété par Claude Brasseur en roue libre, qui se comporte du début à la fin en petit dragueur Giscardien à la noix, complètement franchouillard, dont on a l'impression qu'en permanence il va sortir un briquet et allumer ses pets pour épater la galerie. Ca gâche...
Quant au jeu de mots du titre, j'avoue qu'il m'intrigue un tant soit peu: certes, il est un peu justifié par le contraste entre d'une part la passion que semble inspirer Peggy auprès de tous les hommes qui la croisent, qu'ils soient tentés sexuellement (François, le jardinier, le frère de Rilson) ou plus philosophiquement (Marc Rilson) de la posséder, et d'autre part la froideur de toute sa gestuelle, de son regard... Mais quoi qu'il en soit, le titre me paraît surtout comme une facilité un peu puérile. ...Et une dernière chose: quand ils ont tourné la scène d'ouverture, sur la plage (la rencontre entre François et Peggy), Lautner a-t-il oui ou non donné à Claude Brasseur l'instruction de renvoyer à la mémorable séquence de drague Parisienne 1825 de son père et Arletty dans Les enfants du Paradis? Je ne serais pas étonné, même si bien sûr rien ne transparaît dans le texte.
A Bagnolet, deux tours jumelles s'appellent les Mercuriales. Elles sont le vestige d'une tentation avortée de donner du prestige à un quartier de Seine St-Denis, à l'imitation du quartier de la Défense. Là travaillent un certain nombre de personnes, dont trois protagonistes de ce film. Ils ont une identité: un vigile qui va prudemment chercher ensuite à faire autre chose et se retrouve dans l'armée, patrouillant en plein état d'urgence, une jeune femme de banlieue, qui cherche à "faire carrière dans la danse" tout en étant réceptionniste aux Mercuriales, mais elle végète dans les clubs chauds de la Banlieue, et une jeune Moldave fraîchement arrivée qui se demande ce qu'elle fait là. Mais ils n'ont pas vraiment d'histoire. Et donc, donc, on s'ennuie. Mais alors, qu'est-ce qu'on s'ennuie...
Encore un metteur en scène qui a décidé de faire la jonction entre documentaire et fiction, et encore un qui se casse la figure en faisant, essentiellement, du cinéma sans saveur, servi par des interprètes qu'on ne dirige que d'une seule phrase: dis ce que tu veux et sois naturel. Ils le font, et c'est systématique: ce n'est pas, mais alors pas du tout, intéressant.
Rudolf Valentino joue Don Juan Gallardo, un jeune Espagnol féru de corrida, qui va se marier avec la jolie Carmen (Lila Lee), mais ensuite tomber entre les griffes de la vamp Dona Sol (Nita Naldi), ce qui lui sera fatal. Passage obligé, Valentino y danse le tango de manière sensuelle, une scène qui inspirera volontiers les railleurs, et sinon il se rend à quelques rendez-vous coquins chez sa maîtresse. Autre passage obligé des films de Valentino, la séance de déshabillage et habillage, qui là encore a inspiré la joyeuse bande de gagmen du film Mud and sand sorti la même année... Dans l'intrigue, outre des retours constants sur le destin tragique des toréadors, ces sales cons, un parallèle romantique est fait avec le destin du bandit Plumitas (Walter Long), qui mourra dans les gradins quand l'apprenti boucher mourra, lui, dans l'arène...
Quelle purge! Fred Niblo était un réalisateur très compétent, mais aussi assez docile, finalement: il exécutait les films à la demande, qu'ils soient bons (The mysterious lady, The mark of Zorro), très bons (The red lily, Ben Hur), ou... embarrassants (Dangerous hours, The temptress). Il ne faisait pas de différence notable entre les scènes, s'impliquant autant pour une mise en place impliquant les comédiens principaux, dans un décor luxueux, que pour mettre en valeur, dans une intrigue secondaire, un personnage accessoire: Leo White, qui joue un second rôle sur la première partie (le beau frère de Gallardo), bénéficie de cette largesse. C'est troublant, parce que les scènes qui nous montrent Gallardo à l'oeuvre semblent n'omettre aucun cliché, aucune tentation de déraper joyeusement.
Heureusement, le film a un happy-end: le toréador meurt dans d'atroces souffrances.
A la fin, dans ce film au luxe permanent, on a le sentiment que tout le monde fait tout pour se faire parodier... Ce qui ne manquera pas d'arriver. Quel bonheur la sortie de Mud and sand (D'ailleurs triomphale!) a du être pour tous les Will Rogers, Stan Laurel et Ben Turpin de la terre!
Si, justement: Anita (Miou-Miou), récemment sortie de prison, se serait bien passée du concours de circonstances qui fait qu'un truand qui vient de subir une poursuite, et qu'on a blessé mortellement, vienne mourir dans son appartement. Et par dessus le marché, son amant Daniel (Henri Guybet), auquel elle peut tout demander, n'est pas disponible pour l'aider, ce qui explique qu'elle soit obligée de demander de l'aide, littéralement, au premier venu: Jean-Pierre Michalon (Bernard Menez), fils à papa et étudiant en médecine sans avenir, dragueur impénitent, avec à peu près autant de glamour qu'une huître, est donc le seul à pouvoir l'aider.
Et pour l'aider, ça oui, il va l'aider: piquer la DS de son père, mettre le cadavre dans le coffre, et... pris sur le fait et sommé de rendre les clés, voici que Jean-Pierre confie les clés d'un corbillard à son papa (Jean Lefèvbre), qui s'apprête à rejoindre sa maman en Suisse, mais en s'accordant quelques privautés sur la route, poursuivi par Anita, Jean-Pierre et Daniel...
Ca commence par une poursuite, qui aurait tout pour être sérieuse et spectaculaire s'il n'y avait ces exagérations en série, et ces interruptions (un truand à l'autre: "tu ne veux pas que je conduise?" alors que la voiture est à cinq mètres du sol). Lautner, qui aime à mélanger les genres, s'y adonne ici dès la première minute, avant de bifurquer vers la comédie plus fraîche au bout d'une demi-heure. Les acteurs s'amusent beaucoup, et Lautner profite comme il aimait tant le faire de la libération des moeurs pour titiller le spectateur sans trop se mouiller (si j'ose dire): sur la route, Michalon-Lefèvbre invite une jeune et jolie voyageuse à se joindre à lui, et elle s'appelle Emmanuelle, un nom qu'elle va honorer de bien des façons.
Le ton global de cette deuxième collaboration entre Lautner et Poiré est très réjouissant, et on peut sans aucun problème ranger ce film bon enfant du côté des réussites du metteur en scène, qui s'apprêtait à tourner un splendide film autour de l'obsession pornographique, On aura tout vu. Il y retrouvera Miou-Miou, une actrice avec laquelle il aimait beaucoup tourner... Rien à voir en tout cas entre cette comédie sympathique, et l'affreux navet Ils sont fous ces sorciers, également avec Guybet et Lefèvbre.
Uchronie: un néologisme du XIXe siècle désignant une oeuvre de fiction basée sur la réécriture d'un événement du passé. Par exemple, Avril et le monde truqué part d'une scène durant laquelle Napoléon III meurt quelques semaines avant le déclenchement de la guerre Franco-Prussienne, et cette guerre n'a pas lieu, ne mettant donc pas fin au Second Empire, qui prospère encore jusqu'au milieu du XXe siècle... L'essentiel de l'intrigue de cette fiction uchronique donc, se situe en effet en 1941, sous le règne de Napoléon V. Parmi les autres changements, on remarque que le XIXe siècle a raté un certaine nombre de progrès suite à la disparition mystérieuse de tous les savants d'importance. C'est donc une humanité à l'âge du charbon, qui hoquette et qui survit de moins en moins agréablement, qui peuple ce film.
Avril, c'est la dernière descendante d'un scientifique génial, donc, mais son père et son grand père ont bien des talents aussi. Elle doit se battre dans une société qui se méfie des scientifiques (c'est fort bien expliqué dans le film) et réussir à retrouver sa famille dont elle a été séparée, tout en déjouant un complot étrange, mené par... mais je vous laisse découvrir tout ça, d'autant que c'est assez franchement irracontable.
Mais ce qui est tout à fait à mentionner, c'est que d'une part le film repose sur une série de dessins de Jacques Tardi, et épouse son univers d'une façon frappante, donnant à ce 1941 qui refuse le progrès l'allure d'une Belle Epoque steampunk. L'artiste et son style génial ont été respectés de A jusqu'à Z, donnant à ce dessin animé qui ne ressemble à aucun autre, une allure et une classe folle. D'ailleurs Tardi est tellement présent qu'on le créditerait volontiers à la co-mise en scène... Rien que pour ça, il faut voir ce film délicieusement farfelu dont Tardi là encore a beaucoup orienté le délire.
Dans ce film qui est particulièrement surprenant, ce qui compte n'est pas l'intrigue, ou du moins celle qui fait semblant de s'installer sous nos yeux ébahis. Car si le film est totalement une oeuvre de 2013, en 3D et images de synthèse, elle commence... par être un petit dessin animé en noir et blanc, avec post-synchronisation qui craque qui souffle et qui pète de rigueur, et qui n'occupe qu'une proportion infime de l'écran. Car, et on va vite s'en apercevoir, ce que nous voyons n'est pas un authentique dessin animé de Mickey Mouse de 1929, mais bien... un faux qui est projeté dans une salle, et dont les personnages vont être propulsés en dehors de l'écran par le méchant, Peg-leg Pete.
A la base, l'histoire est une sempiternelle ballade dans la campagne pour Mickey et toute sa ménagerie, qui est rendue dangereuse par l'irruption de l'ennemi juré de Mickey, qui a vu... Minnie. Ne reculant devant aucune vilenie, le gros chat va l'enlever et semer la terreur... Jusqu'au moment où, propulsés hors de l'écran, Mickey et le cheval Horace se retrouvent dans le cinéma, occupés à regarder eux aussi le film. Le reste, qui va très vite et qui est très drôle, montre de quelle façon les personnages (en couleurs) qui passent de notre côté de l'écran trouvent à agir sur le film étant projeté pour renverser (littéralement, parfois) la donne. C'est une nouvelle merveille...
La réalisatrice, Lauren McMullan, est une grande fan de la période des premiers Mickey, et ça se voit: elle a très bien étudié leur rythme, leur approximation, le rapport entre le son et l'image, et surtout leur incroyable grossièreté. Mais elle joue aussi beaucoup sur le décalage temporel, sur le fait par exemple qu'une fois passé de l'autre côté de l'écran, Mickey adopte une vision beaucoup plus cynique, et a aussi accès... à un portable! Non, je n'en dirai pas plus, mais sachez toutefois que le film est disponible sur Youtube, et aussi sur le DVD/Blu-ray de Frozen/La Reine des Neiges (ce qui fait au moins une raison de l'acheter), et qu'Eric Godlberg, le grand historien-animateur surdoué, est l'un des responsables de l'animation.