
C'est une affaire entendue: ce film, dit-on partout, est le meilleur de la saga Harry Potter. Meilleur que les deux films inauguraux, dus à Chris Columbus, et qui peinent à se situer au-dessus d'un téléfilm de noël moyen pour une chaîne de télévision qui appartiendrait à Disney! Meilleur aussi que les films de David Yates (bien que celui-ci ait eu à l'occasion de fort bons moments), engagé et gardé sur toute la série en raison de la façon dont il se fond dans le projet de J. K. Rowling. Ses films sont bons, mais pas du tout personnels... Meilleur enfin que la contribution du vétéran Mike Newell, dont The goblet of fire de bonne tenue est de loin le meilleur film. Non, Alfonso Cuaron a réalisé avec The prisoner of Azkaban un modèle d'adaptation, qui prend le meilleur du roman et du script de Steve Kloves, et ajoute énormément, par des idées de mise en scène, de direction d'acteurs, de montage et de raccourcissements ingénieux. Et dans une saga qui est marquée par la volonté obsessionnelle de balisage de sa créatrice (au point que la lecture peut en devenir énervante tellement ça se voit), les choix de Cuaron de privilégier seulement certains signes cinématographiques pour en tirer un effet en même temps qu'une piste narrative, sont toujours bien vus: par exemple, le film utilise énormément la carte magique confiée par les jumeau Weasley, sans trop en préciser la provenance, car ça aurait alourdi le film, et le spectateur peut aisément faire ses propres hypothèses à ce sujet. Ou encore, le refroidissement de l'atmosphère à l'approche des Dementors est un signe cinématographique digne de figurer aux côtés du M tracé à la craie de Fritz Lang, ou des rides sur l'eau dans Jurassic Park de Spielberg!
On rappelle ici l'intrigue de ce qui est le troisième film de la saga: Harry Potter grandit, et l'adolescent qu'il est se satisfait de moins en moins de sa condition familiale, obligé de rester les étés en compagnie des Dursley, les abominables oncles et tantes que la providence lui a collé dans les jambes. C'est donc après un clash mémorable qu'il est obligé de passer du temps à Londres, seul: mauvais timing, car un prisonnier s'est échappé d'Azkaban, la prison du monde sorcier, et est recherché partout par les dementors, des créatures terrifiantes qui semblent particulièrement s'intéresser à Harry, dont la vie intérieure effrayante les inspire. Après quelques péripéties, le jeune sorcier arrive à Hogwarts, pour une nouvelle années d'études marquée par des découvertes personnelles, des querelles futiles ou plus graves avec ses ennemis personnels, et surtout une confrontation avec le passé à travers la menace représentée par l'omniprésent mais insaisissable prisonnier évadé Sirius Black (Gary Oldman)...
Avec ce film, comme avec le roman du reste, on s'éloigne du côté propret et bien rangé des deux premiers chapitres. Désormais, les jeunes personnages ont treize ans, et si les hormones mettent du temps à se déclencher, reste qu'ils s'affirment. Parmi les décisions cruciales de Cuaron, l'une des plus signifiantes a été de proposer à ses jeunes acteurs de porter leurs propres vêtements le plus souvent possible, et de les pousser au naturel. Ils sont pour la plupart excellents... Certes, Tom Felton, qui joue une fois de plus Draco Malfoy, est mauvais comme un cochon, mais son rôle est limité à l'essentiel grâce à un scénario qui est surprenant dans l'efficacité de ses choix.
Toutes les redites et traditions ont été remises au placard, et Cuaron inaugure une version plus"adulte" de Harry Potter, dans laquelle la victoire finale éventuelle, dans les derniers moments du film, est une victoire privée, et l'occasion de faire les comptes de ce qu'on a découvert, mais aussi perdu; on n'aura pas ici de grande célébration dans laquelle tout le monde se réjouit de côtoyer le héros Harry Potter, et désormais le combat est intérieur: qui est un ami? Où Potter peut-il vivre? les meilleurs humains sont ils fiables à 100%? Les personnages qui arrivent sont formidables, Sirius Black bien sûr, dont Gary Oldman sait bien rendre aux yeux des spectateurs les deux visages, avant et après les révélations sur son personnage, mais aussi et surtout le formidable David Thewlis excelle dans le rôle du professeur maudit Remus Lupin. Cet homme fondamentalement bon est aussi le plus dangereux personnage du film, affligé de lycanthropie...
Et non seulement le metteur en scène a présidé à la création d'un scénario sans aucune matière grasse, il assure une mise en scènes impeccable, dans laquelle il rappelle son art consommé du plan-séquence (de Y tu mama tambien à The prisoner of Azkaban, même combat!). Et il se tire des pires difficultés, lorsqu'il doit rendre lisible une manipulation temporelle impliquant des redites, un passage qui occasionne sans doute les plus belles quarante minutes de toute l'histoire cinématographique de Harry Potter. Seul ou au milieu de la saga, le film est constamment irrésistible, rempli de touches d'humour, d'un esprit adolescent de camaraderie, et de petits moments qui, volontairement ou non, montrent des facettes encore inconnues du monde de Harry Potter. En premier lieu, Cuaron pousse Rupert Grint et Emma Watson dans les bras l'un de l'autre... Le film acquiert ainsi une grande cohérence, alors qu'au dehors la transformation reste le maître mot: loups-garous et autres magiciens aux doubles vies d'animaux sont comme un écho ironique de la transformation des corps des jeunes protagonistes.
Pour finir, je ne sais pas ce qui a poussé Cuaron dans cette direction (gagnante à 100%): il est probable qu'il a été approché par les gens de la production après le succès de ses deux premiers films Américains (A little princess et Great expectations). Avaient-ils vu son magnifique quatrième film Y tu mama tambien, qui là aussi s'intéresse aux émois post-adolescents, mais avec un peu moins de magie, un peu plus de drogue qui fait rire, du sexe, et une grande dose de masturbation par-dessus tout ça? Si oui, chapeau; si non, on peut toujours leur refiler le DVD. Ou suggérer une double programmation, ça serait assez rigolo...
























