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2 novembre 2018 5 02 /11 /novembre /2018 18:17

Dans la rigoriste Nouvelle-Angleterre du XVIIe siècle, on brûle une famille de sorciers, dont Jennifer, une jeteuse de sorts particulièrement espiègle, qui décide de maudire la famille Wooley, ses tourmenteurs, en les condamnant à échapper à l'amour. Ce que chaque descendant va, en effet, expérimenter. Emprisonnés dans un arbre, les esprits des sorciers vont se tenir tranquille... Jusqu'à 1942, lorsqu'un orage détruit le vénérable chêne qui les empêchait de sortir. Le père, Daniel (Cecil Kellaway) et Jennifer (Veronica Lake) vont donc reprendre forme humaine et repartir au charbon: tourmenter les Wooley, c'est un peu l'affaire de leur vie!

Sauf que ce que Jennifer n'a pas prévu, c'est qu'en tentant d'empoisonner la vie de Wallace Wooley (Fredric March), qui s'apprête à se marier (avec une Susan Hayward en mode méchante) mais aussi à se faire élire en douceur avec l'argent de beau-papa gouverneur du Massachussetts, elle va en réalité tomber profondément amoureuse de sa victime.

...Mais en attendant elle lui en fait voir de toutes les couleurs. Marier le fantastique, la comédie, et les sentiments, c'est un peu l'obsession de René Clair, depuis Paris qui dort jusqu'aux Belles de nuit, en passant par Le fantôme du Moulin Rouge, The ghost goes west, et La beauté du diable! Il y réussit brillamment ici, grâce d'abord à un scénario suffisamment fantaisiste, et à des acteurs tout à fait capables de le suivre dans son délire (de même que des effets spéciaux bien dosés, même s'ils restent vénérablement limités...). Le film se nourrit beaucoup de l'esprit de la screwball comedy, dans laquelle le duo Veronica Lake (excellente ici) et Fredric March sont très à l'aise. Et un mariage qui ne veut pas se faire permet à René Clair de rejouer une variation sur son célèbre chef d'oeuvre de 1927, Un chapeau de paille d'Italie, pour notre bonheur...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie René Clair Criterion
2 novembre 2018 5 02 /11 /novembre /2018 17:33

Kumal Nanjiani est chauffeur Uber le jour, et fait du stand-up le soir; j'ai failli oublier: il est d'origine Pakistanaise, et s'il vit seul, il participe souvent à des réunions du cercle familial, des repas qui finissent immanquablement par aborder la question ô combien épineuse du mariage: ses parents souhaitent que la tradition soit respectée: un mariage arrangé s'impose, les prétendantes se bousculent. Mais Kumail n'est pas spécialement partant: d'autant qu'il vient de rencontrer Emily (Zoe Kazan), ils s'adorent, mais Kumail repousse le moment d'annoncer à sa petite amie qu'il va être difficile de la présenter à ses parents.

Ce qui pousse Emily a rompre quand elle découvre le pot-aux-roses. Donc, Kumail retourne à sa vie réglée entre repas où il ment, valse des fiancées potentielles, et ses participations aux soirées comédie, un secteur dans lequel il sent qu'il a de l'avenir... Jusqu'à ce qu'il reçoive un appel: une amie d'Emily lui annonce que la jeune femme est à l'hôpital, qu'elle ne va vraiment pas bien, et qu'il fait faire quelque chose. Kumail arrive juste à temps pour voir la jeune femme juste avant qu'elle soit plongée dans un coma profond. Ses parents (Holly Hunter et Ray Romano) arrivent, forcément un peu hostiles... Où cette cohabitation va-t-elle mener? Et Emily sortira-t-elle du coma? et si elle sort, que deviendra sa relation?

C'est une excellente surprise, d'abord parce que l'essentiel de cette histoire est authentique. Elle a été écrite par... Kumail et Emily (Gordon), et si le jeune homme joue son propre rôle (il est excellent), l'idée de confier le rôle de sa petite amie à Zoe Kazan une excellente initiative, tant elle est à l'aise dans ce genre de situations (voir à ce sujet l'excellent The F-Word). Ensuite ce qui fait le sel de cette intrigue c'est de finir par noyer la différence de Kumail dans son caractère profondément Américain. Bien sûr la question (ou les questions) qui tue est abordée: Kumail est-il Musulman? Oui, il l'est... Du moins pour ses parents, car lui ne s'y retrouve pas tant que ça. Mais comme les autres Pakistanais sans doute, il arrive un ou deux moments dans le film où on le confronte à l'image négative de l'Islam telle qu'elle est colportée (et pas que par les extrémistes, croyez-moi): "Que pensez-vous du 11 septembre?"... Un homme du public l'agresse d'un "Retourne à l'état islamique"! 

Pourtant, Kumail Nanjiani n'a pas voulu faire de son récit un pamphlet sur la différence, dans la mesure où le film nous montre justement Kumail, mais aussi sa famille, ses parents qui décident de l'exclure mais passent leur temps à maladroitement prouver qu'ils l'aiment, les parents d'Emily qui sont en froid pour une vieille histoire alors qu'ils s'adorent, tous ces gens sont finalement les mêmes. Kumail, qui souhaite prolonger son succès de Chicago à New York, tente son rêve Américain, et le film est une histoire d'amour impeccablement réalisée, interprétée, très drôle, et ça fait tellement de bien.

 

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Zoe Kazan
31 octobre 2018 3 31 /10 /octobre /2018 17:52

Au moins, la démarche de Dziga Vertov m'a toujours sensiblement paru plus saine que celle de Sergei Eisenstein, qui prétendait faire des films dramatiques, mais en gommant le concept de héros individuel. Vertov, lui fait de sa caméra un personnage, et même bien souvent le seul protagoniste, son style documentaire étant essentiellement basé sur le point de vue obtenu par l'objectif. Et une fois de plus, son film est un chant enthousiaste sur la révolution...

...Une fois de plus, certes, et une fois encore, on gomme les aspérités, on oublie les mécontents, envolées les purges de Staline, oubliée la confiscation d'une révolution pacifique et d'un authentique mécontentement par des bureaucrates avides d'installer une nouvelle dictature: non, car en U.R.S.S., durant les dix années prises par Vertov pour accumuler de quoi enrichir son hommage à Lénine (commencé donc, car je suis apte à faire moi aussi le calcul, en 1924, soit l'année de la mort du dirigeant), on est à en croire ce film parfaitement heureux.

Vertov a divisé son film en "trois chants", inspirés par des chansons populaires glanées ça et là et qui sont autant d'odes à Lénine. Il examine les apports (tous géniaux, bien sûr) du "petit père"... Le premier chant s'intéresse à la façon dont le socialisme a fédéré, dans un immense pays qui dépasse (en les gommant) bien des frontières, énormément de gens tous différents, de religions et origines différentes; ensuite, le deuxième chant montre l'influence de Lénine, tribun, puis dirigeant, galvaniseur de foules, et rassembleur au-delà de sa propre mort; enfin le troisième chant nous montre les apports du socialisme: des aciéries, des chantiers, une armée, une jeunesse heureuse, et des tracteurs plein les champs...

Cette fois, Vertov, qui a réussi brillamment son pari en 1929 de montrer le périple d'une caméra à travers le monde (selon son concept de "Ciné-Oeil"), dans L'homme à la caméra, de loin son meilleur film, n'a plus de défi à relever: il est passé on s'en souvient au sonore avec Enthousiasme, en 1931, un film que je qualifierai volontiers de quelconque. Ce nouveau film lénifiant, voire léninifiant, est d'un total manque d'intérêt, à moins d'avoir une fois de plus un goût prononcé pour la machinerie agricole. Notons pour finir que ce film qui a été montré en 1934, a bénéficié des apports de la censure de l'époque, qui a caviardé toutes les images des premiers purgés de l'ère Stalinienne, et a fait l'objet d'un remontage dans les années Brejnev, afin de minimiser l'importance dans le film tel qu'on le voyait alors, de l'autre, là, celui avec une grosse moustache. Du coup, ce film de Dziga Vertov pourrait bien s'appeler Trois chants sur Lénine sans Staline.

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Published by François Massarelli - dans Tractoristes de tous les pays
30 octobre 2018 2 30 /10 /octobre /2018 11:23

Comment commencer? Deux solutions. La première consisterait en une simple mais efficace entrée en matière: ce film sur le sexe est rempli de scènes de sexe qui ne sont pas simulées, et ne fait pas grand chose pour nous le faire oublier.

Le problème, c'est qu'à partir de là, on se dit oh, ben c'est un porno, quoi, alors qu'il n'en est rien. Mais alors pas du tout. C'est juste que Mitchell, qui souhaitait faire son film sur la vérité de la sexualité, et parfois sur les actes même, a trouvé qu'il serait dommage de se limiter, et a demandé (jamais exigé) à ses acteurs la franchise absolue. Mais nous ne verrons pas ici de ces parcours obligés, de scènes rituelles enfilées les unes après les autres, par des corps sans autre talent que d'être fidèles aux canons de la beauté qui sont courants dans ce genre de production: il me vient tout à coup en tête une conversation téléphonique dans une scène du Fabuleux destin d'Amélie Poulain, de Jean-Pierre Jeunet, quand on demande à Audrey Tautou si elle est épilée, parce que "Le tablier de sapeur, ça rebute le client"... Eh bien pas de ça dans Shortbus, le MacDonald de la sexualité: come as you are! grand gros petit rablé beau moche d'ailleurs tout est relatif petit zizi gros zizi homme femme jeune pas trop quand même vieux féminin masculin tout le monde vient, et puis c'est tout...  Come as you are, and then come.

L'autre façon de commencer cet article serait peut-être tout simplement de situer l'intrigue, qui est chorale: un certain nombre de personnages, dans le New York post 9/11, sont en pleine crise émotionnelle, et cherchent le refuge (ou la solution) dans leur propre sexualité, mais aussi dans le partage avec les autres. Ils se rendent donc dans un club, le Shortbus (donc un chemin plus court vers la sagesse et le bonheur), où ils vont pouvoir exprimer leur sexualité et leur différence. 

Mais au Shortbus, qu'on se le dise, il va y avoir de l'intrigue aussi, la grande force du film est d'avoir fait du sexe à la fois le sujet et la toile de fond, donc on y assiste souvent à de joyeuses orgies hallucinantes, mais la caméra ne s'attarde pas, ou jamais inutilement, sur les corps: ce qui compte, ce sont les petits drames des protagonistes: dans un couple, un des deux hommes (Paul Dawson et PJ DeBoy) vit très mal son secret intérieur, puisqu'il a été violé il y a longtemps, et ça le bloque; il songe au suicide... un autre protagoniste (Peter Stickles) a pris depuis deux années l'habitude de regarder les deux hommes du couple précédent, et se considère presque, à leur insu, comme leur amant; Sofia (Sook-Yin-Lee), qui est par ailleurs une sexologue réputée, n'admet pas souffrir, mais elle n'a pourtant jamais connu d'orgasme. Elle se met en quête, une recherche à la fois spirituelle et physique; Lindsay Beamish incarne Severin (ce n'est pas son vrai nom, elle avoue, embarrassée qu'elle s'appelle Jennifer Aniston, comme l'actrice) est dominatrice, mais elle aspire au bonheur sans savoir où le chercher... Etc etc etc. Chaque situation est explorée en relation, bien sûr, avec les autres, et donne lieu à de nombreuses scènes de comédie, mais aussi des moments plus poignants...

...avec des gens qui font du sexe à l'arrière-plan.

Le plus grand mystère de ce film (qui ne ressemble absolument pas à L'empire des sens, je le dis tout de suite car il semble impossible de parler de ce genre de production sans mentionner le chef d'oeuvre d'Oshima) c'est la façon dont il réussit à installer cette atmosphère de franchise sexuelle absolue: on y voit Sook-Yin-Lee, présentatrice de talk-shows Canadienne, y faire à peu près tout et dans toutes les positions, en un montage hilarant, on y voit un onaniste en pleine action rajouter un peu de matière dans une reproduction d'un Jackson Pollock, un contorsionniste gay tirer en solitaire avantage de ces deux particularités, et une scène hilarante d'un ménage à trois, dans lequel l'un des acteurs suggère qu'on chante littéralement l'hymne national en se servant d'un anus comme caisse de résonance: sitôt dit, sitôt résonné. Eh bien dans aucune de ces scènes, une fois passés la surprise et l'éventuel choc (c'est sûr qu'on ne voit sans doute pas ça tous les jours), on regarde car ce sont des scènes jouées, entre d'authentiques personnages: elles sont par dessus le marché, souvent très drôles...

Pour obtenir un tel niveau de don de soi de la part de ses acteurs, Mitchell a du baser la construction du film (qui a pris trois années de préparation) sur une série d'improvisations, de suggestions aussi, ce qui fait que toutes les scènes, qu'il s'agisse d'une engueulade comique chez la sexologue, ou d'une partie de jambes en l'air à quinze, ont été planifiées et intégrées dans la continuité par les acteurs aussi bien que par le metteur en scène. Qui a lui même, d'ailleurs, participé de façon très gourmande aux orgies occasionnelles, mais chut, c'est un secret!

Il en résulte à un cri d'amour à l'humanité, qui dans l'ombre du cataclysme du 11 septembre (présent incidemment à travers un plan de Ground Zero), la vie continue est qu'elle passe nécessairement par la sexualité. Un film qui commence sur de l'action (il s'agissait dès le point de départ de mettre le spectateur dans l'ambiance, et on est servis), et se termine par un feu d'artifice: car l'immense qualité de ce film est sans doute de ne jamais suivre la mode de ces films d'auteur explicites (loin de moi, Catherne Breillat et ses phrases philosophiques à la con débitées d'un ton funéraire par Rocco Siffredi alors qu'il enfile un préservatif de marque Monstrous plus, modèle jumbo), dans lesquels on a le sentiment qu'il faut que les personnages souffrent. Ici, ils cesseront de souffrir, grâce au sexe. Merveilleux, non?

 

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Zizi panpan Mettons-nous tous tout nus
29 octobre 2018 1 29 /10 /octobre /2018 16:22

Une troupe Russe se produit dans des music-halls Américains; à la faveur d'un accident, le riche playboy Eugene Foster (Lowell Sherman) rencontre la danseuse Vera Narova (Florence Vidor), et par un stratagème, lui fait croire qu'il l'a sauvée dans un accident. Le soir même, il se rend à une représentation de la troupe et à partir de ce moment, ne lâche plus la jeune femme, qui le lui rend bien, poussant son partenaire Norodin (Clive Brook), qui l'aime depuis longtemps, dans ses derniers retranchements...

Ce synopsis ne rend pas justice au film, qui donne dans ce cas l'impression d'être un mélodrame sans aucune saveur, alors que... pour commencer, j'ai utilisé le terme de "stratagème" concernant Foster, qui a plusieurs reprises dans le film tire avantage de la gentillesse des autres pour se faire très bien voir. Mais c'est aussi par un stratagème que Norodin fera changer sa cote auprès de la belle Vera. Et si un mélodrame irait probablement dans deux possibles directions (Soit vers un couple Norodin - Vera, les artistes entre eux, soit vers l'abandon du show business par Vera et son mariage avec Foster, car les meilleures choses ont une fin), elles seraient de toute façon hautement prévisible, alors que la lutte pour le coeur de la jeune femme, dans ce film, laisse le spectateur dans l'expectative jusqu'au bout... C'est donc très bien mené.

Et surtout, Wellman qui sort de westerns (tous perdus), et qui rêve déjà de tourner des films de guerre pour raconter "sa" vérité des combats aériens, ce qu'il fera effectivement, tourne son film à la fois comme une comédie, mais surtout en imposant à ses acteurs d'agir et de jouer, toujours, juste. C'est frappant, comme l'impression qui se dégage de ce film, dans lequel le metteur en scène tente des choses qui n'étaient pas forcément encore du tout venant (un jeu d'ombres remarquables, des truquages inattendus), mais le fait dans un dosage absolument parfait: le juste milieu, en tout, voilà ce qui caractérise le style de William Wellman dans ce film parfaitement découpé, et fort bien interprété. Il n'a pas eu de succès, mais il a quand même valu au bouillonnant et têtu metteur en scène, l'un des dix ou quinze génies de son art, la confiance d'un studio, et donc...

...Wings. Excusez du peu.

 

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Published by François Massarelli - dans 1926 Muet Comédie William Wellman **
28 octobre 2018 7 28 /10 /octobre /2018 10:35

Le 5 novembre 1968 (c'est un mardi) George (Warren Beatty) est coiffeur, et il jongle avec ses maîtresses: ce sont aussi ses clientes, à croire d'ailleurs qu'il couche avec absolument toutes les femmes qu'il coiffe... Mais nous allons surtout nous concentrer sur Jill (Goldie Hawn), qui est en réalité sa petite amie officielle; Felicia (Lee Grant), l'épouse du riche Lester (Jack Warden), et aussi Jackie Shaw (Julie Christie), qui se trouve être la maîtresse du même Lester. En ce jour éminemment présidentiel, en effet, George a du pain sur la planche: bosser (un peu), solliciter un prêt à la banque, honorer ses rendez-vous avec Felicia, venir en aide à Jill qui panique, coucher tant qu'à faire avec la fille (Carrie Fisher) de Lester histoire de compléter le tableau de chasse, et apparaître à une soirée électorale en compagnie de Jackie, invitée par Lester, donc Felicia est présente, mais tant qu'à faire Jill s'est elle-aussi retrouvée sur la liste des invités...

Difficile de résumer ce film dont l'action est circonscrite sur 26 heures environ d'un mardi électoral; amusant d'ailleurs de constater que ce film qui nous conte les premiers instants de l'ère Nixon, est sorti juste après la fin chaotique de sa présidence! Pour autant, le film n'est pas consacré à la politique, et ce rappel subliminal sert surtout à situer, de façon narquoise, dans l'esprit du spectateur, cette histoire de libération sexuelle sans queue ni tête (si j'ose dire), récupérée par ceux qui la dénonçaient probablement à l'époque des faits: c'est que George, le coiffeur pas très fin (incapable de réfléchir, il n'arrive pas à répondre autre chose que des platitudes quand on lui pose une question, est persuadé que sa réputation de coiffeur lui permettra de décrocher sans problème un prêt, et n'a qu'un adjectif à son vocabulaire: "Great!". C'est une brave andouille, traite , quelqu'un qui n'a aucune arrière-pensée quand il couche avec une femme, mais la réciproque n'est sans doute pas vraie: Jackie couche avec lui parce qu'il a couché avec sa rivale, et la fille de Felicia couche avec lui parce qu'elle déteste sa mère! 

De son côté, Lester incarne le mâle Américain arrivé, conservateur, homme de pouvoir, sûr de son bon droit, mais qui constate avec curiosité que la liberté sexuelle est là et bien là (à un moment, il répond favorablement à l'invitation d'une jeune femme nue, d'aller se baigner avec elle: "pourquoi pas?", avant de se raviser pour aller chercher une serviette). Mais il est surtout le maître du jeu, celui autour duquel tout le monde finit par tourner. Après tout, ce sont ses femmes, c'est sa réception, sa maison, et même son jacuzzi... A la fin, il accepte de financer George avec son argent, qui va, sans avoir trop compris ce qui lui arrivait, devenir son coiffeur...

La libération sexuelle est donc vue du point de vue de ceux qui n'y ont pas succombé à temps, elle est devenue un gadget, repris par les conservateurs qui a pratiquaient depuis longtemps mais sous la forme de jeux de pouvoir. Les femmes qui se battent (et la portrait est parfois particulièrement acide) dans le film se feront avoir dans l'avenir comme elles l'ont subi par le passé, et George, quant à lui, continuera probablement à bosser pour les autres, éternel second couteau parce qu'il est trop bête pour aller plus loin, et puis... Il est gentil. Trop gentil: la preuve, il ne sait pas dire non...

Hal Ashby, qui s'est manifestement amusé à recréer certains aspects de 1968, traite le film comme un film en costumes, mais surtout s'ingénie à recréer cet entre-deux si spécifique aux années 60 finissantes: un moment durant lequel les moeurs se libèrent, mais on ne s'attend pas à ce qu'une femme ose dire, en pleine réception Républicaine, "I just want to suck his cock", ce qui est suivi d'une tentative de démonstration. Une phrase qui résume à elle seule, le pouvoir acide de ce film qui met avec une certaine jouissance (pour ne pas continuer à jouer sur les mots) les pieds dans le plat. On y trouve un irrésistible air de famille avec l'admirable Being there, satire politique qui, également, repose sur l'inadéquation d'un personnage décalé.

 

 

 

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Published by François Massarelli - dans Hal Ashby Comédie Criterion
26 octobre 2018 5 26 /10 /octobre /2018 09:23

...Et donc, après n'avoir intéressé personne avec La fille de l'eau, et après avoir monté un Nana dispendieux mais sans rencontrer le succès (ce qui s'expliquerait sans doute facilement: il suffit de voir le film), Renoir songeait selon ses propres dires à abandonner le cinéma. Il aurait voulu être Stroheim, il ne le serait pas, donc pourquoi continuer? Avec son épouse Catherine Hessling, ancienne modèle de son père, il a donc décidé de faire ses adieux au médium... en tournant un dernier film! Un court métrage burlesque ou avant-gardiste, à vous de voir, qui mette en scène Catherine Hessling en danseuse court-vêtue...

2028: un explorateur Africain (Johnny Huggins) débarque en aéronef dans la capitale dévastée d'un pays inconnu; il se pose sur une colonne Morris dont sort une jeune femme qui se met à danser. L'explorateur, épaté, décide d'apprendre ce mythique "Charleston" dont le secret s'était perdu...

Le film aurait pu, en quelques minutes, être au moins charmant. IL dure 21 minutes, et c'est un affreux pensum, dans lequel ni la star, ni le metteur en scène, n'ont la moindre idée nouvelle pendant environ les 18 minutes que le court métrage met à se finir. Catherine Hessling, et c'est l'un des secrets de son atrocité, est physiquement à côté, mais ça se voit, elle est aussi parfaitement satisfaite et confiante en sa capacité à danser. Du coup, elle ne s'arrête jamais... Et si Renoir a eu l'intelligence d'engager pour jouer son Africain un danseur noir, on peut quand même se gratter l'occiput pendant un certain moment pour essayer de justifier cette idée qui consiste à montrer Catherine Hessling apprenant le Charleston à un danseur Afro-Américain. Même si ce n'était pas l'intention, ça nous rappelle un peu les critiques musicaux du Figaro d'antan, cités par Boris Vian, qui se plaignaient que les "nègres" (sic) qui jouaient du jazz  ne savaient pas jouer de leurs instruments. Bref: bof.

Le plus rigolo, c'est qu'à l'issue de ce film, Renoir a été engagé pour tourner Marquitta, un film perdu aujourd'hui, selon toute vraisemblance. Hessling n'y jouait pas: dommage.

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Published by François Massarelli - dans Muet Jean Renoir
26 octobre 2018 5 26 /10 /octobre /2018 09:04

Les années 20 auront été le théâtre, en Europe et surtout en France, de l'éclosion inattendue d'un grand nombre de cinéastes auto-proclamés. Inattendue parce que dès cette époque, ce qu'on appelle aussi le septième art est quand même déjà, de façon évidente, une industrie, et que la vaste majorité des metteurs en scène sont des techniciens ayant appris leur métier en studio: alors qu'avec Renoir, Chomette, mais aussi le jeune Carné ou encore Man Ray on parle de passionnés, qui ont sauté le pas, trouvé un financement, et commencé une carrière... Qui pour certains allait les mener loin.

Le financement des premiers films de Renoir (et avant celui-ci, du long métrage Catherine ou une vie sans joie d'Albert Dieudonné, produit par le fils du peintre) était lié à son patrimoine: besoin d'argent? Vite, vendons quelques tableaux! Ce qui lui a permis effectivement de réaliser ce film, mais aussi de s'imposer sans trop rencontrer de résistance comme le patron: tant mieux, parce que sinon il était mal parti...

Gudule (Catherine Hessling) est une "fille de l'eau", qui vit sur une péniche avec son père et son inquiétant oncle (Pierre Philippe). Un jour, le père disparaît, tout bêtement tombé de la péniche et noyé... L'oncle hérite de l'affaire et ne tarde pas à tout perdre en plongeant dans l'alcool... Il aura juste le temps de tenter de violer la petite avant. Elle s'enfuit, est recueillie par des gitans, qui rencontrent un problème avec la population locale, ce qui pousse la jeune femme à retourner sur les routes. Elle est finalement recueillie par une famille de braves gens, dont le fils (Harold Lewingston) en pince pour elle. Mais l'oncle refait surface et demande de l'argent...

Il y a un passage que l'histoire du cinéma a estampillé "incontournable", à peu près au centre du film: c'est un rêve délirant, qui a été influencé sans aucun doute par la vision du Brasier ardent, d'Ivan Mosjoukine: ce film génial de 1923 est celui qui lui a donné l'envie de faire du cinéma... Le rêve n'a ni queue ni tête, mais c'est effectivement une concentration d'idées qui n'ont pas peur d'être saugrenues, bien enchaînées les unes aux autres... Et la scène du viol, un sujet qui décidément semble inspirer le cinéma, Renoir montre qu'il a compris le montage, et comment associer le spectateur à ce qui lui est montré.

Mais pour le reste, ce film vaguement naturaliste est d'un inintérêt généralisé. Catherine Hessling est atroce (je lui taillerai un costard un autre jour, et puis c'est tellement facile), mais à sa décharge, elle n'était pas comédienne, après tout. Pas plus que tous les autres protagonistes, pas plus du reste que Renoir n'était un cinéaste. En 1924 du moins, car parfois, pas souvent mais parfois, ça se discute.

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Published by François Massarelli - dans 1924 Muet Jean Renoir **
25 octobre 2018 4 25 /10 /octobre /2018 17:12

Gu Shengzai (Chun Shih), un jeune homme qui vit chez sa mère, fait dans son village la rencontre de l'aventure, en venant (un peu) en aide à miss Yang (Hsu Fen) et ses amis, qui tentent de fuir la police politique de l'empereur. Ils vont vivre beaucoup d'aventures, et tomber amoureux, mais ils seront condamnés à vivre à l'écart l'un de l'autre, car leur lutte du bien contre le mal les force à abandonner tout lien avec le monde, et chercher le salut spirituel...

...Ou du moins c'est plus ou moins comme ça que je le comprends, car ce film hautement esthétique, derrière sa science impressionnante des combats (très impressionnants, mais j'y reviendrai), reste quand même assez hermétique philosophiquement au profane que je suis. 

Mais esthétiquement, pardon! on comprend la belle réputation de King Hu et en particulier de ce film, quand on voit la façon dont il utilise le Techniscope (un format pourtant ingrat), et montre de magnifiques décors naturels qui suivent le cheminement spirituel, et deviennent de plus en plus austères au fur et à mesure du film; ou encore, on peut admirer son sens du montage, qui réduit parfois des plans spectaculaires à un flash pour faire passer la pilule de combats tous plus improbables les uns que les autres: on saute sur d'invisibles trampolines, on s'agrippe à des bambous, et chaque geste est réglé dans une diabolique chorégraphie, sans parler des loopings que font immanquablement les combattants avant de tomber gracieusement au sol: ça a l'air un eu crétin dit comme ça, mais c'est toujours beaucoup plus décent que tout Marvel, avec leurs petits marteaux et leurs boucliers à la noix.

 

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Published by François Massarelli - dans Taïwan Criterion
25 octobre 2018 4 25 /10 /octobre /2018 16:49

Le titre original, Kanzashi, se traduirait plutôt par "l'épingle ornementale", et fait allusion à un objet qui va jouer le rôle du destin, ou d'un entremetteur, mais qui verra ses desseins réduits à néant par les circonstances... Comme dans d'autres films de Shimizu, l'action est située à l'écart du monde, et concerne des gens dont la vie pourrait bien basculer, pour le meilleur, loin de la corruption de la grande ville, si seulement...

...Si seulement il n'y avait pas de guerre: lors d'un séjour dans un hôtel de montagne (assez similaire au lieu de villégiature des protagonistes de Une femme et ses masseurs), le soldat permissionnaire Nanmura (Chishu Ryu) se blesse le pied: en prenant un bain dans une source située dans l'hôtel, il a accidentellement marché sur une épingle à cheveux laissée là. A tous ceux qui s'empressent de s'excuser, ou de lui suggérer de demander des comptes, il répond en invitant, au contraire, la femme qui a oublié cet objet dans l'eau à se faire connaître. Arrive alors sur les lieux Emi (Kinuyo Tanaka), une femme de Tokyo qui a saisi le prétexte de revenir sur les lieux pour répondre à la demande de Nanmura, afin de quitter son domicile, où elle vit avec un homme odieux... Le coup de foudre sera absolu.

Nous avons, nous, déjà vu la jeune femme lors de la toute première séquence, qui partage avec Monsieur Merci et Une femme et ses masseurs de reposer essentiellement sur un lent travelling arrière, filmant des gens qui avancent: à pied, ou en bus. Cette fois, nous voyons Emi et son amie Okiku (Hiroko Kawasaki), deux geishas qui sont en pèlerinage. Mais l'essentiel de cette exposition se passera sans la jeune femme, et est vue par deux points de vue dominants: celui, porté vers la comédie, du professeur Katada (Tatsuo Kaito, souvent vu dans les comédies de Yasujiro Ozu, était un acteur très populaire de comédies justement), et celui de Nanmura, plus grave ou plus philosophique.

Ce dernier est un soldat, mais c'est un détail qui est souvent mis de côté, au profit d'une psychologie fondée sur un positivisme à toute épreuve. Il se plaît à considérer l'accident qui va le laisser boiteux durant tout le film, comme un signe poétique du destin, et je pense que Shimizu aussi... Mais c'est surtout ce qui permet au cinéaste de faire venir la merveilleuse Kinuyo Tanaka, et à lui donner justement l'exclusivité du point de vue, car à partir de son arrivée, c'est d'elle que nous parle le film, et de son sacrifice...

Car c'est bien d'un sacrifice qu'il s'agit, dans un film qui se mue volontiers en conte triste: une fois guéri, Nanmura doit retourner à ses obligations (il dit "à Tokyo", en l'occurrence) et Emi, qui a fait le choix de ne pas rentrer en ville afin de ne pas retourner à un rôle qui est quasiment celui d'une prostituée, restera seule avec ses souvenirs, d'une idylle commencée mais condamnée probablement à ne jamais se poursuivre. Et Shimizu multiplie les signaux à son public, comme cette scène douce-amère durant laquelle les vacanciers attablés s'imaginent revenir à Tokyo et garder le contact dans la "vraie vie": l'évidence, pour le public de 1941 comme pour celui de 2018, c'est que c'est inutile de rêver. Quand à la fin du film Nanmura réussit à triompher de sa blessure et s'élève littéralement en montant les marches qui vont prouver qu'il est guéri, il laisse derrière lui Emi, qui a compris que l'avenir du jeune homme se fera sans elle.

 

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Published by François Massarelli - dans Hiroshi Shimizu Criterion