En 1347, au fin fond de l'Italie, nous faisons la connaissance d'un couvent tenu par le père Tomasso (John C. Reilly). On y brode, on y prie, et tout va à peu près pour le mieux... Si ce n'est que le comportement de certaines des nonnes est parfois suspect. Et certaines d'entre elles sont exaspérées par le jardinier, qu'elles agressent un jour parce qu'il leur a adressé la parole! Le père Tomasso le remplace bientôt par un homme en fuite, Massetto (Dave Franco) qu'il décide de faire passer pour sourd et muet, car le prêtre dans sa grande naïveté pense que ce simple petit mensonge va permettre d'intégrer le jeune homme sans faire de vagues.
C'est très naïf.
En quelques jours, les nonnes vont mettre une pagaille, si j'ose dire, de tous les diables: soeur Fernanda (Aubrey Plaza) aura initié soeur Ginevra (Kate Micucci) au plaisir saphique, et commis en compagnie d'une mystérieuse inconnue (Jemima Kirke) des messes noires; soeur Alexandra (Alison Brie), la fille du meilleur bienfaiteur du couvent, aura découvert de son côté son attirance pour le nouveau jardinier, et la venue d'un évèque aura d'autres conséquences embarrassantes ou farfelues, dont des révélations sur la mère supérieure (Molly Shannon).
Le parti-pris est simple: adapter deux contes du Décaméron de Giovanni Boccace, dans un décor aussi orthodoxe (si j'ose dire) que possible, et le faire dans le ton d'une comédie, en demandant aux acteurs d'improviser leur texte. Avec des acteurs tels que John Reilly ou Kate Micucci, le pari était gagné d'avance: c'est drôle, très drôle même, d'autant que le seul décalage anachronique du film est le fait que les personnages s'expriment en Américain contemporain! ...Sauf Jemima Kirke, bien sûr, mais elle est Britannique. Quelqu'un lui fait d'ailleurs remarquer qu'elle a un accent étrange. Bref, le film ressemble un peu à une rencontre inattendue entre un Décaméron mis en scène par un metteur en scène compétent (sorry, Pasolini!) et une visite, pour les connaisseurs, du Castle Anthrax, en l'an 932 après Jésus-Christ. Et en plus, c'est souvent très inspiré visuellement. Derrière le mauvais esprit, pas beaucoup de blasphème, mais une vraie réussite.
Chaplin, en plein raffinage de son personnage, interprète un locataire d'une petite pension de famille, tenue par Minta Durfee. Celle-ci n'est pas spécialement tendre, sauf avec un de ses locataires: devinez lequel... Le fils de la dame va donc observer la maison, où tout le monde flirte avec tout le monde, et innocemment prendre des photos de toutes les situations scabreuses possibles et imaginables, pour la séance de lanterne magique de la veillée...
Il n'est pas difficile de deviner que la film se clôt sur une poursuite... A cette époque, Chaplin insiste pour réaliser ses films, ne se sentant pas à l'aise dans les courts métrages des autres. Il a raison: ce sujet ne lui convient qu'à moitié, même s'il rejouera 33 ans plus tard les verts galants dansM. Verdoux... En cause, le fait que le comédien ne soit qu'un des protagonistes de l'action, et qu'il doive s'intégrer à un ensemble dont l'homogénéité est loin d'être le point fort, sous la direction purement fonctionnelle de George Nichols.
Un bourgeois (Chaplin) veut se suicider en buvant du poison, car sa petite amie (Minta Durfee) lui interdit de venir chez elle, suite à un quiproquo: elle l'a surpris avec la bonne, et a pris une conversation innocente pour une tentative de séduction. Mais le poison est-il vraiment du poison?
...Non, c'est de l'eau. Chaplin est ici bien différent de son personnage de plus en plus fréquent, avec son costume de plus en plus reconnaissable. Sa moustache est effilée sur les côtés, il porte monocle, une redingote claire et un haut de forme, plus des guêtres, ce qui immédiatement l'identifie aux yeux du spectateur moyen de 1914 comme un homme de la bonne société.
Le film est un mélodrame jovialement crétin, particulièrement exagéré, qui me semble par bien des côtés comme une réponse parodique narquoise de la Keystone à la biograph. D'ailleurs, Chaplin ferait un Henry B. Walthall tout à fait acceptable, notamment dans la scène du poison, où l'acteur qui s'imagine mourir, se voit déjà en enfer... L'année précédente, Walthall avait joué le tourment d'un personnage de Poe dans The avenging conscience.
Si on s'en tient strictement à l'intrigue, ce film très médiocre est un Keystone moyen, avec quelques ingrédients qui sont typiques de Chaplin: ce dernier n'est pas un vagabond, son costume en témoigne, mais c'est un authentique poivrot, et on pense que son "passe-temps favori", justifiant ainsi le titre de ce court métrage, sera de s'adonner à la boisson. IL est d'ailleurs accompagné par un Roscoe Arbuckle qui serait méconnaissable s'il n'y avait l'embonpoint particulièrement prononcé. Mais non: le passe-temps favori du monsieur en question est de se livrer à l'adultère, et séduit par une jeune femme qu'il a croisé dans la rue, il tente de la courtiser chez elle, ce qui devient embarrassant quand le mari débarque.
Donc à Sennett on doit la crudité de l'anecdote, le grotesque assumé des costumes et du jeu, et à Chaplin, le jeu sur la séduction et bien sûr la remarquable soûlographie... Que le film soit médiocre importe peu, et le fait qu'il soit en très mauvais état, n'arrange rien.
Mais ce qu'on voit comme la moustache sous le nez de Chaplin, c'est le racisme particulièrement choquant des situations (Chaplin exprimant carrément son dégoût devant la présence dans les toilettes du débit de boisson d'un homme noir joué par un blanc, qui insiste particulièrement sur la bêtise du personnage, et la visite chez la jeune femme que convoite le personnage entraîne une méprise: Chaplin croit dans un premier temps avoir trouvé la femme qu'il convoite, mais sursaute d'effroi quand il se rend compte qu'il est en train de draguer la gouvernante Afro-Américaine... Autre temps, autres moeurs, sans doute. Chaplin devenu réalisateur, au moins, évitera généralement les gags ethniques.
Voilà un film qui tranche non seulement sur les autres productions Keystone, mais plus encore sur l'ensemble de la carrière de Chaplin: c'est le seul de ses muets dans lesquels le comédien apparaît, du début à la fin, ou presque, au naturel: maquillé, certes, habillé bien sûr, mais surtout sans moustache. Et il n'est pas le seul du reste: Ford Sterling et Roscoe Arbuckle ont droit aussi d'abandonner les costumes ou postiches. Et ironiquement, l'essentiel de ce court métrage d'une bobine se situe sur le lieu d'un bal... costumé, où l'on remarquera que Chester Conklin est venu déguisé en Keystone cop!
Justifiant le titre, le tango était la danse scandaleuse à la mode, soit quelques années après l'Europe, quand même; mais il n'y a pas de tango dans la salle de bal qui est le lieu de l'action; juste un petit orchestre de danse dont Ford Sterling, cornettiste, est le chef, et Roscoe Arbuckle le clarinettiste. Et Chaplin, lui, est un danseur bien habillé, mais... saoul. Voilà pourquoi je disais plus haut qu'il apparaissait presque au naturel, car l'un des secrets de Chaplin a toujours été de fusionner costume et jeu d'acteur. Ainsi, en apparaissant en costume de ville mais feignant l'ébriété il est déguisé. On peut appliquer cette idée à l'apparition de Chaplin en Hitler dans The great dictator, ou à son interprétation fabuleuse d'un poulet plus vrai que nature dans The gold rush...
Le film ne nous laisse pourtant que peu de chances d'apprécier la subtilité du jeu de l'acteur, car le sujet de l'intrigue ne le permettra pas: le chef d'orchestre, le clarinettiste et le poivrot de la haute société ont tous en commun de trouver la même femme (Probablement interprétée par Sadie Lampe) à leur goût; étant des personnages d'un court métrage Keystone ils vont se résoudre à traiter l'affaire en se battant d'une manière particulièrement agressive (Ford Sterling, qui donne toujours l'impression d'improviser la sauvagerie, mord le nez de Chaplin à un moment): pas un concours de subtilité, vous vous en doutez. Néanmoins, à ce petit jeu, c'est quand même Chaplin qui gagne, et sur plusieurs niveaux: d'une part il est vraiment meilleur que Sterling, c'est évident. Mais surtout il est désormais amené à jouer aux côtés des vétérans, ceux qui attirent les foules, foules qui ne vont pas tarder à se mobiliser pour venir voir les films du nouveau comédien de la Keystone, en masse.
Ceci est le premier de quatre films dans lesquels Chaplin est mis en scène par le vétéran de la Keystone George Nichols; les deux hommes, pour résumer, ne se sont pas du tout entendus... Mais on reconnaîtra à ce film, au moins, de varier les péripéties au lieu de faire comme dans Between showers, d'improviser des gags miteux dans un parc!
Et le film traite d'un sujet qui reviendra encore et encore: le cinéma. Il reviendra un peu chez Chaplin, mais surtout chez Sennett. Chaplin y interprète un vagabond qui se rend au cinéma, et y apprécie tant le court métrage Keystone interprété par une belle jeune femme (Peggy Pearce), tant et si bien qu'il se met à traîner aux alentours du studio, et s'y introduit en douce, afin de voir la jeune femme. Mais il va surtout mettre la pagaille au studio...
Dans le positif, on peut noter le jeu sur tous les aspects du cinéma: le spectacle cinématographique dans la première partie, avec la réaction des spectateurs; les tournages (et une incursion dans le mode de fonctionnement de la Keystone, un studio dans lequel on peut tout arrêter pour se rendre dare-dare avant les pompiers sur un lieu d'incendie, et filmer des images sublimes pour pas un rond!), mais aussi les coulisses: Chaplin en arrivant au studio voit aussi arriver les acteurs qui se rendent à leur lieu de travail: Ford Sterling et Roscoe Arbuckle ont en particulier une courte interaction avec le comédien.
Mais ça reste quand même un peu trop porté sur les coups de pied au derrière, tout ça...
C'est le quatrième film de Chaplin pour la Keystone, le cinquième si on considère les quelques secondes durant lesquelles il apparaît dans A thief catcher de Ford Sterling, mais l'acteur avait déjà des motifs sérieux d'insatisfaction... Notamment le manque total d'inventivité des metteurs en scène, Lehrman en tête (mais Sterling, Nichols, ou Sennett lui même, ne font pas mieux), et ce film en est un exemple particulièrement éprouvant: Sterling en est la vedette, et il joue un homme qui convoite un parapluie et une jeune femme, entre deux averses (d'où le titre), mais le policier Chester Conklin souhaite justement garder son uniforme, et le vagabond Chaplin quant à lui aimerait bien mettre la main sur l'ustensile et la jeune femme. Le tout improvisé dans les rues de Los Angeles après une averse, et dans les paysages de Griffith park.
C'est en effet très pénible à regarder, le script est inexistant, et la psychologue plus sommaire que celle d'une rencontre entre un footballeur, Nadine Morano et Donald Trump... Bref, ce serait à fuir, si Chaplin n'y développait pas sa gestuelle, qu'il est à ce moment en train de raffiner: il est vrai qu'il a eu la chance de tourner sous la direction de Mabel Normand, qui elle en revanche avait tout compris, et planifiait et raffinait ses films. Chaplin voulait aller dans cette direction... ce qui ne l'empêcherait pas, à son tour de tourner ça ou là, vite fait mal fait, quelques courts métrages improvisés dans des parcs, avec des briques à lancer sur ses camarades...
Ce qui est sans doute le troisième film interprété par Chaplin à la Keystone, après Making a living et Kid auto races at Venice est un film de l'actrice Mabel Normand: une excellente occasion de rappeler l'importance de celle qui, non contente d'être la star féminine numéro un du studio de Mack Sennett, avait aussi pris en charge la réalisation de certains de ses films. Plus que Henry Lehrman, metteur en scène des deux premiers, c'est finalement à elle qu'on doit la vraie apparition du personnage de Chaplin, même si il ne faut pas se leurrer: elle lui a certainement attribué un rôle, mais la gestuelle, l'incroyable contrôle, et cette vie intérieure trahie par le moindre mouvement de canne, c'est du Charles Chaplin à 100%! De là à faire comme tous les premiers historiens du cinéma, qui ont directement imputé à Chaplin seul la création de tous ces films de jeunesse, il y a un pas qu'on ne peut pas franchir... La preuve en images.
D'ailleurs, dans Mabel's strange predicament, Chaplin est la valeur ajoutée: il est un client saoul dans un hôtel, qui vient ajouter un grain de sel rigolo dans la routine d'un lieu de villégiature qui se transforme aisément en une mine d'embarras. Mabel est, avec son chien, cliente de l'hôtel; elle y reçoit (en tout bien tout honneur) son petit ami, et elle a des voisins qui sont un vieux couple dot l'épouse ressemble à une définition vivante du mot "irascible". Suite à un incident, Mabel et son chien se retrouvent coincées dans le couloir, la jeune femme étant en déshabillé... Elle se réfugie dans la chambre d'en face, sous le lit en attendant d'y voir plus clair. Mais le voisin revient, suivi par son petit ami à elle, puis l'épouse... et enfin Chaplin, toujours aussi saoul.
Dans cette usine de saucisses filmiques qu'était la compagnie de Sennett, Mabel Normand est celle qui la première a ralenti l'action, afin de donner corps aux personnages, mais aussi afin de laisser son charme mutin agir... Cette situation ne serait pas aussi embarrassante si Mabel Normand n'était pas une jeune et jolie demoiselle, bien sur. Mais que de chemin parcouru entre les films tournés-montés improvisés dans la rue (Kid auto races) et ce petit mélodrame rigolo de la non-infidélité...
John Breen vit avec sa mère et son père adoptif sur une péniche, et passe son temps libre à admirer New York, depuis la rivière. Il souhaite y aller un jour, et y devenir quelqu'un; tout ce qu'il sait de son histoire compliquée, c'est que le capitaine Breen n'est pas son vrai père, mais par ailleurs le sujet est tabou pour ses parents. Quand un bateau heurte la péniche accidentellement, de nuit, les Breen sont noyés. Seul survivant, John décide de tenter sa chance...
Produit par la Fox en 1927, East side, west side reste à l'écart des expériences chères à Murnau, qui commencent à envahir toute la production du studio, avec les encouragements subjugués de William Fox lui-même. Allan Dwan ne s'en préoccupe guère, plus proche dans son style d'un Walsh que d'un Murnau ou un Borzage... Et justement, ce qu'il cherche dans ce film largement tourné à New York, du moins certains extérieurs notables, c'est justement une certaine vérité locale, plus qu'une réinterprétation artistique des lieux.
Mais ça ne veut pas dire que son film est dénué de clichés ou d'artificialité; au contraire, une bonne part de cette histoire initiatique, celle d'un jeune homme un peu naïf venu de l'eau, tient du conte de fées; mais un conte de fées New Yorkais, qui va voir John Breen rencontrer des Juifs qui lui donnent un toit pour quelques jours, des Irlandais avec lesquels il va se frotter, mais qui vont surtout lui faire découvrir la boxe, et enfin un homme d'origine Hollandaise (un sang bleu de New York, donc!) qui va l'aider à trouver la possibilité d'élévation sociale qui le motive tant. L'homme en question est son père, nous le savons, mais lui, pour des raison propres à l'intrigue, ne le saura jamais.
East side, west side: un côté, puis l'autre: la symbolique du lieu est bien sûr liée à une réalité sociale, celle d'une ville à deux vitesses dans laquelle les deux côtés ne se mélangent que rarement. Pour certaines occasions bien spécifiques, comme la boxe, par exemple: c'est autour de ce sport que vont en réalité graviter absolument tous les personnages importants du film: Flash, le premier manager de John, un escroc peu recommandable (Frank Allworth); Pug Malone (J. Farrell McDonald) qui lui au contraire va traiter John avec respect, même si je soupçonne fortement ce personnage bourru d'être plus ou moins un parrain de la mafia Irlandaise; Gilbert Van Horn (Holmes Herbert), le père secret...
Il y a aussi deux femmes: d'un côté, celui de l'East side et des quartiers populaires, Becka Lipvitch (Virginia Valli), la fille des fripiers qui ont "sauvé" John au début du film, et qui l'aime depuis le premier regard, et Josephine (June Collyer), la pupille de Van Horn, qui va s'intéresser à John lors de l'ascension sociale de ce dernier. Deux femmes, deux tentations. Mais l'idylle entre John et Josephine tournera court, cette dernière ne supportant pas le fait que son fiancé soit plus intéressé par la construction, et passe du temps sur les chantiers (en particulier sous terre), pour des activités qui ne sont pas en phase avec les aspirations de la jeune femme.
Le haut, le bas, Dwan est clair dans le parcours de John qui certes est ambitieux: son mentor/ami/père Van Horn lui conseille de "viser les étoiles". Mais contrairement à Josephine qui ne supporte pas de descendre pour se rendre sur les lieux où John supervise les fondations d'un building, le jeune homme sait que sans un travail vraiment sérieux au bas de son bâtiment, il ne sert à rien de viser à le construire, et à le faire tutoyer les étoiles: le bon sens au service de la métaphore en quelque sorte! Cette intéressante utilisation de l'image de la construction se double d'une dichotomie entre le jour (le monde de la haute société et des Van Horn et consorts) et la nuit, le moment d'aller s'encanailler dans le ghetto, et le monde où va travailler Becka qui a une famille à aider. Les nombreuses scènes nocturnes bénéficient d'un travail exceptionnel du chef-opérateur George Webber qui préfigure le film noir, mais on sait que Dwan a toujours été à l'aise dans ce domaine (voir les scènes de fin de Stage struck, mais aussi certaines séquences de Robin Hood et bien sûr The iron mask à ce sujet). le metteur en scène est aussi chez lui devant la thématique des contournements de l'impossibilité de l'élévation sociale: The half-Breed, Zaza, Manhandled, Stage Struck, tous ces films abordent ce thème avec force. Et j'ai parlé du film noir plus haut, mais East side, west side, avec ses scènes tournées dans un quartier juif, ses séquences de speakeasies et les junkies qui viennent chercher leur dose, son mafieux au grand coeur et ses dames de petite vertu qui décidément font plus vrai que nature, anticipe aussi sur le naturalisme du cinéma Américain du début des années 30.
Et j'ai failli oublier: Dwan situe une scène de son film sur un bateau qui transporte des gens de la bonne société, qui heurte un iceberg. En choisissant de raconter le désastre du Titanic à sa façon, il en profite pour montrer l'égoïsme de Josephine qui cache son amant sur le canot de sauvetage, et l'héroïsme de Gilbert qui lui laisse sa place à des femmes et des enfants, et... coule, rejoignant ainsi les deux (autres) parents de John. Mais au-delà de l'audace de l'idée (le désastre du Titanic n'avait pas beaucoup été abordé) et de l'impeccable réalisation "à l'économie" de la scène, qui anticipe malgré tout sur le réalisme du film de Cameron (les efforts des passagers pour rester debout), la séquence reste une séquence mélodramatique dans un mélodrame...
Maintenant, il faut admettre que le film reste un "véhicule" pour George O'Brien, ses pectoraux, son regard doux de petit garçon, et ses nombreuses scènes à tomber la chemise: je pense que c'était dans son contrat. Ce qui ne l'empêche pas bien sûr d'être un bon acteur, et même loin de son mentor Ford, qui a fait de lui une star, et de son grand révélateur Murnau qui a prouvé qu'il était un acteur, il est quand même excellent... Virginia Valli aussi: clairement, dans ce film qui fait fi de tout racisme, de toute tentation de privilégier les convenances, et qui nous montre la vie contrastée des petites gens et celle des privilégiées, vous ne serez pas surpris si je vous dit qu'il est très clair que Dwan, lui, a choisi son camp.
Un film dans lequel un prêtre fornicateur et contestataire se fait brûler vif dans une manipulation politique, orchestrée par les sbires du Cardinal Richelieu exploitant sans vergogne les dires d'une nonne bossue, hystérique et frustrée interprétée par Vanessa Redgrave: comment résister à tant de beauté, à tant de blasphème? on fonce, forcément. Au final, c'est du Ken Russell, donc c'est lourd, mais on en a pour des années de souvenirs de scènes folles furieuses. Plus exagéré qu'un clip de Marilyn Manson, sans pour autant avoir besoin de sacrifier des poulets, ce film est sans doute encore plus célèbre pour l'histoire compliquée de sa post-production que pour ses audaces. Et pourtant, après censure, il en reste...
Ken Russell, qui souhaitait après quelques envolées romantiques, variations autour de la vie d'hommes illustres ou adaptations fortement médiatisées d'oeuvres de D.H. Lawrence, souhaitait selon ses dires faire un film politique; afin d'y parvenir, il a eu l'idée de s'inspirer de l'affaire compliquée des possédées de Loudun: quand en 1632, l'église Catholique avait procédé à une série d'exorcismes de masse sur des religieuses supposées possédées, et dont l'une avait accusé le prêtre Urbain Grandier d'être un envoyé du démon. Accusé de sorcellerie, condamné avant même son jugement, le dit Grandier, certes coupable aux yeux de la hiérarchie religieuse (il professait l'abandon du célibat des prêtres et avait montré l'exemple, il se dressait contre la collusion entre l'église et l'état) n'a pour sa part jamais confessé quelque crime que ce soit.
Pour interpréter Grandier, Russell savait qu'il pouvait compter sur son copain Oliver Reed, qui, comme chacun sait, est capable de donner sa personne jusqu'au bout des extrémités. le reste du casting est à l'unisson, formé essentiellement d'acteurs chevronnés Britanniques, généralement habitués des tournages du provocateur Russell. Fidèle à ses habitudes, il se livre à des excentricités phénoménales, des réinterprétations qui feraient passer le Marie-Antoinette de Sofia Coppola pour du Dreyer: tout ici résonne puissamment des années 70. Le film bénéficie par ailleurs du climat d'allègement de la censure, mais pas assez, d'où les coupes: il est vrai qu'entre une scène de masturbation de Vanessa Redgrave, un certain nombre d'orgies, de scènes de lit impliquant un prêtre, une série de blasphèmes particulièrement assumés (dont l'un n'a pas encore été autorisé pour remontage, c'est à ce point), et une scène d'hystérie de masse qui dégénère en partouze, on peut comprendre un peu que les censeurs se soient émus.
Mais quand même: et alors? Que ce soit de mauvais goût, certes. Qu'il y ait mieux à faire, évidemment. Que e résultat ne soit pas forcément à la hauteur des attentes de Ken Russell, c'est assez évident: on se perd un peu dans le dédale surréaliste de ses visions, et on ne sait plus trop s'il vise une critique violente du mélange des genres politico-religieux, ou le simple fait de choquer le bourgeois. Mais...
Mais justement, il a le droit de faire les deux, et y compris de rater sa cible: si le film se veut une charge de la religion en collusion avec l'état, n'oublions pas que Russell, qui depuis quelques temps est sur a sellette pour chacun de ses films en raison de leur supposée immoralité, en a plus qu'assez de vivre dans un pays dont la Monarque est aussi la personne la plus élevée de la religion d'état. Et en tant que Catholique, il ne se sent pas concerné. Oui, vous avez bien lu: converti dans les années , c'est en catholique que Russell s'est attaqué à ce film, en catholique qu'il y dénonce l'inquisition et la pudibonderie des prêtres qui militent ouvertement pour le célibat forcé, tout en se livrant aux pires turpitudes dans la sacristie (Murray Melvin est fantastique), en catholique qui souhaite que le religion revienne sur ses fondamentaux. En Catholique protestataire (je n'ai pas dit "protestant", je suis quand même à un jeu de mots près!), donc... Et si son but n'était que de choquer, après tout cette histoire a quatre cents ans, et son Loudun rock'n roll avec grand inquisiteur qui ressemble à une star du rock, est quand même plus pittoresque qu'autre chose. Russell, fidèle à son style flamboyant, s'est autorisé des variations religieuses qui renvoient cet imbécile de Lars Von Trier à ses quilles, et avec l'actrice engagée Vanessa Redgrave en soeur illuminée par l'amour et la luxure, ça ne pouvait qu'être intéressant!
Donc à voir, à condition d'accepter le sérieux d'un film qui va souvent plus loin en absurdie que certains comiques anglo-saxons vendus par packs de six (et qui ont certainement vu ce film!)...