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7 avril 2018 6 07 /04 /avril /2018 09:50

Dans la continuité de ses relectures d'anecdotes si occidentales, Ang Lee a frappé très fort avec ce long métrage qui est plus ou moins l'Oscar virtuel du meilleur film de 2005... Cette chronique d'un amour impossible a eu un certain succès, d'ailleurs largement mérité.

Jack Twist et Ennis Del Mar, deux cowboys, sont embauchés pour un été; ils vont devoir garder les moutons d'un gros propriétaire, dans la montagne, à Brokeback. L'amitié solide se mue assez vite en une complicité troublante, avant qu'ils ne cèdent l'un et l'autre à un désir qu'Ennis (Heath Ledger), qui doit se marier quelques mois plus tard, a du mal à appréhender. Jack (Jake Gyllenhall) est lui plus à l'aise avec la situation, même s'il ne se définit pas comme gay. Mais l'été se passe, et ils partent chacun de leur côté... Quelques années plus tard, ils se recontactent. Tous les deux sont mariés, mais ils sont bien décidés à faire cohabiter, dans leur vie, la "normalité" et leur secret...

C'est un film essentiellement douloureux, sur le temps qui passe et la difficulté à faire coexister dans une même vie ce qu'on souhaite et ce qu'on attend de nous. Ang Lee, qui a du se battre à ses débuts avec une censure corsetée (et pas qu'à ses débuts si on en croit l'accueil Chinois au film Lust, Caution en raison de ses scènes érotiques), sait de quoi il parle. Mais arrêtons de tourner autour du pot: si à aucun moment le film de Lee ne vire au militantisme, il a su magnifiquement aborder le sujet d'une aventure entre deux hommes, de façon directe, et en se reposant sur le don de soi de deux acteurs fabuleux, tout en préservant l'impression d'un film universel. 

Jack et Ennis sont différents, très différents, et ce sera l'une des difficultés. L'un (Jack) est plus joueur que l'autre, plus volubile aussi, et l'une des grande orientations du film est de suivre le point de vue d'Ennis. Heath Ledger joue avec un immense talent le poids des émotions sur le corps et l'âme de son personnage, qui a du mal aussi bien à exprimer, qu'à vivre des sentiments. Et son registre est celui de la masculinité en plein naufrage, qui découvre une nouvelle facette de lui-même. Jack aura plus de facilité à s'adapter, mais c'est aussi celui des deux qui va le plus s'intéresser à cette identité sexuelle qu'il se découvre, au point d'être tenté par d'autres aventures. Pour Ennis, l'amour avec Jack est son amour, point final... Jack, lui, va partir de cette relation fondamentale pour explorer sa propre sexualité.

Au-delà de cette différence, c'est à la fois dans le regard cruel de la société que le film développe son intrigue. Celui-ci est exprimé à travers quelques anecdotes dures, mais aussi à travers le parcours d'Alma, l'épouse d'Ennis (Michelle Williams) qui même si elle ne l'avouera que très tardivement, sait. Son point de vue, crucial, est d'abord celui d'une femme trompée, délaissée, et trahie. Ce qui apporte une difficulté supplémentaire: ça ne fait pas d'elle la "méchante"... Le véritable ennemi, sans doute, est le temps qui passe, qui laisse deux hommes s'accrocher à des souvenirs de plus en plus lointains, de plus en plus insaisissables, et de plus en plus bouleversants.

C'est d'ailleurs ce qu'on remarque dans la structure quasi strictement chronologique du film: la première partie, durant quarante minutes, est entièrement consacrée à l'aventure de Brokeback Mountain, dans laquelle les deux acteurs sont presque seuls au monde, confrontés à la météo, et vivant leur idylle inattendue. Le seul témoin, qui le gardera presque pour lui, est leur patron (Qui est fort loin d'approuver). La deuxième partie oscille entre leur désir de donner le change et de vivre leur vie à l'écart de ce souvenir (l'un et l'autre se marient, et ont des vies particulièrement différentes), avant de se retrouver et de tenter d'intégrer leur relation. La dernière partie montre l'effilochement du temps, et le caractère mythique pris par le souvenir de Brokeback Mountain. Ennis est celui que le destin laisse comme seul gardien de ce secret de moins en moins bien gardé...

Ang Lee avait su s'approprier la Nouvelle Angleterre des années 70 dans The Ice Storm, le Sud en proie à la guerre dans Ride with the devil, ou le Woodstock de 1969 dans Taking Woodstock: il n'a aucun problème à intégrer l'Ouest (Wyoming, Montana, le rodéo, les cow-boys, l'accent rocailleux) à son tableau de chasse. Il nous gratifie d'une vision lyrique des grands espaces qui est, franchement, la cerise sur le gâteau d'un film essentiel. 

 

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Published by François Massarelli - dans Ang Lee
4 avril 2018 3 04 /04 /avril /2018 16:46

Après Gallipoli, ce film aux allures internationales était le sésame pour Weir et Mel Gibson, qui souhaitaient s'affranchir des limites et des carcans culturels d'un cinéma Australien cantonné à une audience locale. De fait, ça marchera pour l'un et l'autre, en partie grâce à ce film. Co-produit par la MGM, The year of living dangerously est basé sur un script adapté d'un roman Australien à succès, écrit par Christopher Koch, et dont plusieurs cinéastes (incluant Philip Noyce) souhaitaient tirer un film. 

1965. En Indonésie, le journaliste Guy Hamilton, correspondant de presse Australien, arrive en urgence pour couvrir les événements en cours pour son journal: la situation est devenue brûlante, entre le gouvernement du président Sukarno, le Parti Communiste local (P.K.I.) et un groupe de généraux Musulmans. Tous ces gens, autrefois unis dans la proclamation de la république, sont désormais concurrents. Mais la concurrence existe aussi dans le milieu du journalisme, comme va le découvrir Hamilton. D'autant qu'il est pressé par ses patrons de fournir des scoops le plus souvent possible, et que la situation évolue de jour en jour. Il va pouvoir bénéficier de l'aide de Billy Kwan (Linda Hunt), un photoraphe Américano-Chinois, qui vit à Djakarta, confesse une véritable admiration pour le président Sukarto, et va agir en bon génie pour Guy: d'une part, il va l'aider à trouver des sujets d'intérêt pour ses articles, le poussant en particulier à écrire sur la misère du peuple; mais il va aussi lui présenter des gens importants, notamment l'envoûtante secrétaire de l'attaché d'embassade Britannique, la belle Jill Bryant (Sigourney Weaver). Mais quel jeu joue réellement Billy Kwan, cet étrange petit bonhomme qui a ses entrées partout, et qui possède aussi des dossiers sur toutes et tous?

C'est un peu la question la plus importante du film, sur un personnage fascinant, mais qui pourrait aussi bien être un démiurge dangereux, que le bon génie qu'il nous apparaît. Le mystère un peu maladroit qui l'entoure reste à la fin l'un des défauts du film, qui accumule les informations à une vitesse impressionnante, et prend en permanence le risque de perdre un peu son public. Mais Billy reste de toute façon l'un des personnages les plus attachants du film, qui reste à l'écart de la romance un brin téléphonée qui se joue entre Gibson et Weaver... Probablement accentuée par un besoin d'audience internationale.

Mel Gibson, à peine remis de ses aventures juvéniles dans Gallipoli, incarne avec le mélange nécessaire de masculinité et de naïveté le personnage de reporter qui croyait vraiment qu'on allait le prendre au sérieux, mais qui ne met pas longtemps à comprendre qu'il ne comprend pas grand chose. Le personnage n'est pas foncièrement sympathique de bout en bout, ce qui rejette d'ailleurs les affections du public vers Billy Kwan.

Puisqu'on en reparle, venons-en à l'un des aspects du tournage les plus souvent rapportés: c'est donc l'actrice Américaine Linda Hunt qui est chargée du personnage-clé du film... IL y a beaucoup de raisons, j'imagine, mais elle est tellement exceptionnelle, qu'on n'a plus besoin de raison. Elle "crée" son personnage complexe comme l'équipe recrée avec talent l'Indonésie enfiévrée de 1965... Mais le film n'est pas une réussite totale, parce que Weir, qui ne s'habituera jamais à la manière Américaine de tout cadrer et de tout fermer, est sans doute mal à l'aise avec son film qui part dans tous les sens. Par contre, il est d'une grande générosité, et nous rappelle que l'occident ne peut pas tout... Et que parfois devant l'histoire en marche, les Anglo-saxons (mais pas que) feraient bien de se faire tous petits.

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Published by François Massarelli - dans Peter Weir
2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 17:05

S.O.B. vient bien sûr d'abord de son of a bitch, une expression triviale qu'il est probablement inutile de traduire ici. Mais dans le film, se trouve une autre interprétation de l'acronyme quand un personnage décrit une situation particulièrement embarrassante comme étant un Standard Operational Bullshit. Et le film nous conte en effet une situation particulièrement épineuse, qui ne fait qu'empirer à chaque minute...

Mais d'abord, il me semble qu'il faut évacuer quelque chose: la réputation ou la gloire d'un film tient parfois à peu de choses... Ce film est aujourd'hui surtout réputé pour être celui dans lequel Julie Andrews, l'actrice qui possède sans doute la plus belle image de sainte-nitouche de toute la création, montre une partie de son anatomie. Et tant qu'à faire, elle le fait en interprétant une actrice dotée d'une solide image de sainte-nitouche, qui doit justement se dévêtir pour un rôle... Tiens donc.

Justement: Julie Andrews est l'épouse de Blake Edwards, et à ce stade a interprété quatre rôles pour son mari: Darling Lili en 1970, puis The Tamarind Seed en 1974, et enfin un rôle d'épouse potentiellement trahie dans 10(Ten) en 1979. Et le metteur en scène a cette fois décidé de se lancer dans un film qui sans être autobiographique, est quand même bien proche de lui sur bien des points...

Le producteur Felix Farmer (Richard Mulligan) finit un film, avec son épouse Sally Miles (Julie Andrews): une comédie musicale, qui a sa sortie est conspuée partout, par les studios, la presse et le public. Farmer est en pleine dépression, son épouse décide de partir du domicile conjugal avec les enfants et de profiter de la situation pour se lancer dans une opération de divorce, et le metteur en scène n'a plus qu'à se suicider. Seulement, c'est semble-t-il plus facile à dire qu'à faire... Devant ses tentatives répétées, les propriétaires de Capitol Films dépêchent un groupe de mercenaires du métier afin de temporiser et de sauver le studio: le metteur en scène Tim Culley (William Holden), qu'on a déjà chargé d'une mission de sauvetage du film encombrant, et un médecin prêt à tout (Robert Preston) sont du voyage.

Mais au lieu de se tuer, Felix émerge de l'expérience gonflé à bloc: il vient d'avoir une idée pour sauver son film.  Il va en faire une comédie musicale pornographique, et demander par-dessus le marché à sa tendre épouse de se déshabiller... alors commence une lutte de pouvoirs autour d'un cadavre encombrant de film qui, décidément, bouge encore...

Tout ici semble renvoyer à une certaine idée du studio de cinéma tel qu'il existait dans les années 70, avant que le cinéma indépendant n'ait la peau de cette image. Edwards règle clairement ses comptes avec la MGM et la Paramount, dont il se rappelle les déboires eu moment de tourner et d'achever ses films consécutifs Darling Lili (un désastre financier, dont le final cut a été confisqué par la production), Wild Rovers (Remonté derrière le dos du metteur en scène) et The Carey Treatment (Montage enlevé des mains d'Edwards)... Le film n'a pourtant que très peu un goût de vengeance, car chacun y va de son auto-dérision. S'il est évident que Richard Mulligan (Surtout avec cette coupe de cheveux!) joue à être une sorte de vision déformée d'Edwards, que penser de l'extraordinaire prestation de Julie Andrews? 

...En même temps, c'est Julie Andrews.

Mais voilà, même en réglant ses comptes, il y a deux façons dont une comédie de Blake Edwards peu fonctionner: la réussite ou le désastre. C'est heureusement la première solution qui se joue sous nos yeux, avec sans doute le cocktail le plus complet des éléments de son univers qu'il m'ait été donné de voir: gags visuels taillés pour l'écran large, accidents méchants (un doigt mordu, un homme qui traverse un plafond, et ce pauvre Larry Hagmann qui se prend une voiture hors champ et finit en fauteuil roulant... Et puis une party hollywoodienne finit en orgie, des drogues s'échangent, et les excès de langage et de jeu au-delà du naturel se suivent à la pelle. Bref, on rigole... Le fait est qu'en plus Edwards a rassemblé un casting incroyable pour son petit règlement de comptes: Marisa Berenson, Robert Vaughn, Shelley Winters par exemple complètent la liste des déjà mentionnés...

...Jusqu'à un certain point, car Edwards, qui n'a pas oublié de mettre un petit élément perturbateur dans ce jeu de massacre (Un type qui meurt sous nos yeux au début du film, et qui va rester couché sans vie sur une plage dans l'indifférence totale) n'a pas oublié qu'à Hollywood, le succès ou la réussite ne sont pas conditionnées par le fait qu'une personne qui le recherche doit rester vivant. Un film finit par être un jouet dans les mains des actionnaires, des financiers, des patrons de studio, des avocats, etc... Il choisit donc de tuer son personnage potentiellement principal au terme d'une cavale absurde, et de continuer son film sans lui, pour aller jusqu'au bout de la farce macabre.

Et là, ça devient irracontable, mais disons qu'il y a quand même des funérailles viking.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Blake Edwards
2 avril 2018 1 02 /04 /avril /2018 09:05

Dans un hélicoptère des garde-côtes, dans l'est des Etats-Unis, deux hommes répondent à un signal de détresse, qui émane d'un voilier au large. Parvenus sur les lieux, l'un des deux, Haig (Doug McClure), se rend sur le bateau et trouve plusieurs corps: un prêtre, la nuque brisée et pendu au mat par un pied, un homme d'équipage qui a littéralement traversé la coque, et dans les cabines, un homme mort flottant comme en lévitation. Mais il y a une survivante, Eva (Kim Novak), qui va raconter l'histoire. Suite à un incident technique, Haig et Eva ne peuvent être secourus, et le pilote, Pagnolini, repart afin de rassembler une équipe de secours. Eva qui va devoir passer la nuit avec Haig sur le bateau, s'efforce de surmonter son traumatisme pour donner des explications à son compagnon d'infortune, d'autant que celui-ci est une forte tête, pas le genre à croire à des balivernes.

Mais peut-on trouver une explication à tout, quand on subit accident sur accident, dans... le triangle des Bermudes?

C'est donc en 1975 que ce petit film à tout petit budget a été tourné, pour ABC TV, et vendu ensuite dans le monde entier. Vu dans les années 70 par des gens qui sont aujourd'hui quadra- et quinquagénaires, il a acquis un statut non négligeable de culte, en raison de sa construction, de sa progression et de l'excellent dosage de jeu sobre (Pour ne pas dire sous-jeu: Kim Novak a l'air complètement éteinte du début à la fin) et d'effets parfaitement placés. Pas des effets spéciaux délirants, non, juste le bon choix au bon moment: en particulier, un truc récurrent, qui consiste à simuler un orage surnaturel en glissant quelques images en négatif, teintées en verdâtre (je crois que dans tout bon nuancier, on devrait trouver ce "vert exorciste"). Et puis comme toute histoire basée sur le triangle des Bermudes, on part de pas grand chose, en l'occurrence un bateau par temps relativement calme, des corps, et un mystère. Celui-ci trouvera son explication, et chaque accident ayant laissé des traces étranges finira par être expliqué. En attendant, le sens de l'économie, et l'évident savoir-faire de la mise en scène (Avec une obsession marquée pour la profondeur de champ extrême!) nous auront allègrement promenés vers l'étrange, avec trois fois rien. 

Et quarante années après l'avoir vu, on s'en rappelle, je peux vous le dire.

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Published by François Massarelli - dans Fantastique
1 avril 2018 7 01 /04 /avril /2018 14:37

Un policier (Charles inslee) et sa voisine (Alice Davenport) désapprouvent totalement les projets de mariage de leurs enfants respectifs, Mabel (Normand) et Charles (Avery). Un jour, les deux parents se retrouvent coincés dans un placard, et Mabel qui a entendu du bruit, soupçonne l'intrusion d'un bandit et alerte la police (en mode Keystone rural...).

Cette intrigue est presque du pur Griffith... C'est bien évidemment assez peu subtil, pour utiliser un euphémisme, mais le principal intérêt de ce film longtemps perdu (Et retrouvé bien sûr en Nouvelle-Zélande il y a quelques années, en même temps que d'autres merveilles), est de nous faire voir Mabel Normand à ses débuts. pas l'actrice, non: la réalisatrice, dont ce Won in a closet est le deuxième film. Et si elle se conforme en tous points à l'orthodoxie de Sennett en matière de construction globale, de rythme et de mise en évidence du grotesque (sans parler de la joyeuse arrivée des forces de l'ordre), elle se ménage pourtant des moments plus subtils, et utilise même l'espace filmique dans des trouvailles inédites: en témoigne ce beau plan qui utilise le split-screen d'une façon nouvelle pour rapprocher les amoureux.

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Published by François Massarelli - dans Muet Comédie Mabel Normand
1 avril 2018 7 01 /04 /avril /2018 08:52

On se rappelle de Elephant (2003) et sa narration en puzzle, qui multipliait les points de vue (tous d'adolescents) pour montrer une tuerie de masse dans un lycée Américain, sans juger qui que ce soit, et en laissant le spectateur recoller les morceaux à sa guise. Le film, tourné avec des amateurs, avait été la sensation partout ou il avait été montré, et avait récolté la Palme d'Or du festival de Cannes (ce qui certes n'a jamais été un gage de qualité, mais là c'était amplement mérité). Paranoid Park est dans une veine proche, notamment par l'utilisation des amateurs, par une narration qui évite la clarté chronologique, et par une bande-son étonnante. Mais il diffère aussi de l'autre film sur un point: ici, un seul point de vue.

Alex est un ado assez peu différent de ses camarades du lycée public de Portland qu'il fréquente; ses parents sont en instance de divorce, et si on n'a pas la moindre image pour le prouver, on se doute qu'il ne travaille pas vraiment en cours. Il est fanatique de skateboard, a une petite amie... mais il skate rarement, et généralement pas longtemps, et sa petite amie l'embarrasse: il souhaiterait la quitter, parce que "elle va vouloir coucher, et ça va devenir sérieux". Et surtout, Alex est fasciné par Paranoid Park, un skake-park en gestion libre qui tient plus du squat qu'autre chose, que son ami Jared lui a fait découvrir; il aime s'y rendre, et... regarder les autres skater, regarder les filles, et attendre.

Il le dit souvent, il n'est pas prêt pour Paranoid Park. Il n'est d'ailleurs pas prêt pour grand chose: sa seule expérience un tant soit peu physique avec Jennifer, sa copine, semble lui glisser complètement dessus... C'est la jeune femme qui fait tout, de la décision à la prise de responsabilité, jusqu'aux mouvements, pendant qu'Alex semble complètement ailleurs.

Et Alex est ailleurs, sans doute: un soir, à Paranoid Park, il a fait une rencontre, qui a mené à une promenade du côté du chemin de fer, qui a mené à un drame. Et la police enquête, d'autant qu'ils ont des indices troublants: un skateboard a été retrouvé pas loin des lieux, et comme Paranoid park est très proche de la scène du drame, les policiers interrogent tous ceux qu'ils appellent "la communauté du skateboard"...

Le film suit un stream of consciousness qui est clairement lié à l'indécision, à l'impossibilité d'Alex de se sentir concerné. Et la narration se recentre forcément autour de lui, de ce qu'il choisit de nous dire, ou non. Le malaise qui commence à s'installer au départ tient au fait qu'on part d'un moment A (Alex, le soir de l'accident qu'il va provoquer, nous raconte où se raconte tous les détails relativement peu signifiants de sa soirée) pour aller vers un moment C (Il recolle les morceaux les jours suivants, mais est troublé par l'intervention de la police qui l'interroge lui, mais pas les autres camarades de sa classe vu qu'ils ne font pas de skateboard), sans pour autant qu'on ait le moindre indice sur le moment B... A part à certains moments des bribes de sons qui semblent venir perturber Alex dans son déni.

Et c'est bien de ça qu'il s'agit, justement: Alex est dans le déni permanent. Déni de ce qui lui arrive chez lui ("C'est normal, tous les parents divorcent"), déni de toute possibilité affective auprès de Jennifer, déni d'implication dans l'activité qui est supposée le fasciner: le seul moment qui nous montre Alex utiliser son skateboard passe très vite, comme si cette occupation l'ennuyait... Le film semble pointer vers un éveil de la responsabilité qui ne viendra jamais, d'autant que tous ces moments sont contés par Alex, à un moment Z, quand le jeune homme suit le conseil d'une nouvelle petite amie qui ne connaît pas le problème, elle sait juste qu'il a un souci. Elle lui conseille donc d'écrire une lettre pour se débarrasser du problème, et justifie ainsi la narration du film, puisque tout vient de ce moment où, sur un banc, Alex essaie de raconter cette histoire, et cet accident dont il est partiellement responsable. ...Et que je vous laisse découvrir, si vous avez le coeur bien accroché.

...et si vous voulez voir le film.

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Published by François Massarelli - dans Gus Van Sant
31 mars 2018 6 31 /03 /mars /2018 18:34

L'acronyme du titre vient de Mobile Army Surgical Hospital, et désigne le principal théâtre des opérations (si j'ose dire) de ce film: un hôpital de campagne, durant la guerre de Corée. Bon, adressons tout de suite cet inévitable sujet: c'est en effet en Corée que se passe l'intrigue, si on peut parler d'intrigue, de ce film; un carton au début du film le situe en effet durant cette guerre de 1950-1951, et certaines scènes se passe à Séoul, où on peut d'ailleurs apercevoir des boutiques dont les devantures se parent d'écriture Coréenne. Mais... 

Les coupes de cheveux, le comportement général d'abandon, la quantité d'alcool et de drogues diverses ingurgités, et l'impression de défouloir total, sans parler du fait qu'au moment de la sortie du film la guerre faisait rage, nous font immanquablement penser au Vietnam, et je serais très surpris qu'Altman ne l'ait pas planifié ainsi.

Maintenant, planifié, planifié... c'est un bien grand mot pour un film qui certes a un capitaine, et a fait l'objet de préparations, et possède même un scénario, adapté d'un livre qu'Altman s'est empressé de condamner. Très rapidement, le metteur en scène a décidé durant le tournage de changer de méthode, privilégiant des plans séquence à distance dans lesquelles il enregistrait absolument toutes les conversations; la plupart étaient improvisées, et le metteur en scène s'amusait à redistribuer les cartes au montage...

Dans le résultat, on a donc les aventures pendables et drolatiques du capitaine "Hawkeye" Pierce (Donald Sutherland) et du capitaine "Trapper" John McIntyre (Elliott Gould), deux chirurgiens qui en ont sans doute vu beaucoup, et se retrouvent sollicités en compagnie d'un autre médecin, le sudiste "Duke" Forrest (Tom Skerritt); nous assistons au foutoir absolu dans lequel le camp hospitalier vivote, entre deux opérations, à l'écart des combats, et comment dans cette ambiance de relâche absolue des gens qui pour la plupart n'étaient pas volontaires à l'origine tentent de survivre en se livrant à un passe-temps qui est de ailler au maximum l'autorité, les valeurs, la décence, la religion, en trichant, mentant, couchant, buvant et tout tout. C'est, pour reprendre l'expression bien connue, un sacré bordel, et c'est drôle à force d'être picaresque... 

Mais c'est aussi la naissance d'un style plus que relâché qui mènera Altman à traiter à peu près tous ses tournages de la même façon, parfois avec bonheur (Short Cuts, par exemple), et parfois, disons, avec moins de bonheur. Et devant ces chirurgiens qui' improvisent une virée à Tokyo pour une intervention, et en profitent pour faire du golf, comment ne pas penser au colonel Killgore de Apocalypse Now, sorti neuf années plus tard, qui déclenche une opération de grande envergure dans le simple but de satisfaire un caprice: faire du surf? 

Je vous le disais: dans M.A.S.H., le Vietnam n'est jamais très loin.

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie
25 mars 2018 7 25 /03 /mars /2018 16:39

Une petite ville du far west est l'objet d'une attaque de vaisseau extra-terrestres, qui emmènent un certain nombre des habitants pour une destination inconnue. Dans la petite ville, les pionniers vont s'unir, entre citoyens, cowboys, policiers et bandits, blancs et Apaches, pour tenter de retrouver les leurs, conduits par un trio inattendu: le colonel Dolarhyde, dont le fils a été enlevé, le bandit Jake Lonergan, le seul homme a avoir réussi à s'enfuir des griffes des aliens, et enfin la troublante Ella, qui connait bien les sales bestioles, et cache un secret inattendu...

Parfois toute critique est impossible: Jon Favreau a vendu son film aux producteurs en leur disant "on va faire un film dans lequel le far west rencontre la science-fiction", et hop! Tout ce qu'on peut imaginer se passe à l'écran. Pour ma part, je pense que le metteur en scène s'amuse d'autant plus à recréer avec un casting franchement impressionnant les codes du western: Harrison Ford, Daniel Craig, Olivia Wilde, Sam Rockwell, Keith Carradine et Paul Dano... Les aliens sont esthétiquement immondes, mais c'est un signe des temps, et tout ça n'est pas bien sérieux...

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Published by François Massarelli - dans Le coin du bizarre Western Science-fiction
24 mars 2018 6 24 /03 /mars /2018 08:59

Elmer Finch (W.C. Fields) est un homme usé par le temps, mais surtout par son épouse et le grand fils de celle-ci (dont un intertitre nous annonce qu'Elmer n'est pas responsable). Il a une fille, mais elle aussi souffre du remariage, et par dessus le marché le parfois très distrait Elmer est maltraité à son boulot où on le prend pour une andouille certifiée premier choix. Jusqu'au jour où, suite à un enchaînement d'événements, Elmer se fait hypnotiser (mais oui!), se prend pour un lion, et... règle ses comptes dans une scène de furie dont nous admettrons, nous qui avons vu le début du film, qu'elle est particulièrement légitime...

C'est un petit film particulièrement sympathique, à la croisée des univers de La Cava et Fields. Celui-ci n'a pas écrit l'argument cette fois, mais on y retrouve de nombreux éléments qui renvoient à ses scripts: notamment l'amour filial et exclusif pour une fille d'ailleurs adorable (Mary Bryan). Et il y est question des Américains moyens, saisis dans leur médiocrité embarrassante...

Comme souvent avec les comédies de Fields, celle-ci prend un peu trop son temps dans l'exposition, mais assume ensuite avec beaucoup de drôlerie un comique qui n'est pas que visuel, étrangement: il est parfois... verbal: on voit distinctement le comédien hurler 'I'm a lion' par exemple, et les intertitres sont parfois drolatiques: il convient par exemple de savoir que toute la ville parle, dans le film, d'un bal organisé le samedi à venir  par le Lion's club; ce qui donne l'occasion à une voisine de glisser à Mrs Finch le commentaire suivant: "Quel dommage que votre mari ne soit pas un lion; vous passeriez un très bon samedi soir". Je pense que, compte tenu des personnalités facétieuses du metteur en scène et de son comédien, le double sens y est volontaire.

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Published by François Massarelli - dans 1927 Gregory La Cava Comédie Muet **
24 mars 2018 6 24 /03 /mars /2018 08:48

Après les nombreuses comédies, et Va d'un pas léger qui se tournait vers le film de gangsters avec élégance et une touche d'humour, c'est vers une sorte de film noir qu'Ozu se dirige avec cette épure, un film dans lequel il combine avec génie son univers de quotidien représenté dans toute sa crudité, un certain sens de la tragédie, et le style visuel qui est le sien. Et il le fait cette fois sans s'autoriser la moindre cocasserie...

Un homme cambriole un bureau, après avoir ligoté le personnel. la police est prévenue, et la chasse à l'homme commence. Pendant ce temps, une femme attend, fébrile, que son mari rentre: il est parti "chercher de l'argent" pour payer un médicament qui pourrait sauver la vie de leur fille, qui s'apprête à passer une nuit délicate. Bien sûr, les deux histoires sont liées, et quand le mari rentre avec l'argent, c'est le cambrioleur de tout à l'heure. Mais il a été suivi par un inspecteur, qui ne met pas longtemps à comprendre la situation...

Il y a assez peu d'éléments, finalement, et pour environ quarante minutes sur les 63 que dure le film, Ozu installe une unité de lieu et de temps, avec un nombre de personnages limités à quatre (Le père, la mère, l'inspecteur de police et la fille qui passe surtout le temps à dormir). Rien de théâtral pourtant dans ce film, dont la réussite repose d'abord sur une exposition méthodique, suivie par une utilisation de l'espace et de la caméra (Ozu aime à la faire bouger brusquement, pour nous imposer un point de vue, c'est toujours un effet qu'il réussit dans ses films muets), qui nous permet d'assister à un quotidien tangible, dans lequel la survie de la petite fille devient l'enjeu principal, pour tout le monde.

Et puis il y a ici des personnages fantastiques, interprétés par des acteurs qui ne commettent pas une seule faute de goût: les émotions affleurent, mais parfois le metteur en scène obtient d'un rien (le visage impassible de l'inspecteur, un vieux de la vieille qui en a vu d'autres, par exemple) une foule de possibilités. C'est un chef d'oeuvre.

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Published by François Massarelli - dans Muet Noir 1930 Yasujiro Ozu *