Dans les années 30, Les soeurs Barlow, Laura (Natalie Portman) et Kate (Lily-Rose Depp) ont un numéro de music-hall bien rôdé: l'une (Kate) est médium, et l'autre enrobe le tout d'une dose de show... Mais est-ce de l'authentique ou pas?
...c'est une bonne question, qui semble ne jamais se poser.
Elle subjuguent un homme, producteur reconnu de cinéma, Korben (Emmanuel Salinger). Celui-ci participe à une séance spirite privée en leur compagnie et les engage: il souhaite tourner un film pour capter l'expérience qu'il a vécue. Mais une fois que son projet se concrétise, le metteur en scène engagé pour le diriger (Pierre Salvadori) fait dévier le tout vers du cinéma commercial, en privilégiant l'emploi de Laura.
Ca part en cacahuète.
Tout d'ailleurs: le film dans le film, la logique, la continuité, le film lui même, le jeu infect de tous les acteurs sauf une (devinez), les dialogues. Emmanel Salinger se débrouille comme il peut de dialogues d'une stupidité révoltante, et Lily-Rose Depp ne joue tout simplement pas... Il n'y a rien à sauver, mais alors rien: ce film est à peu près aussi réussi que, disons, Subway de Luc Besson.
On se souvient de Kid auto races, de 1914: on recommence... Totalement improvisé, ce film montre une jeune femme (un homme déguisé en réalité) se comporter de façon vulgaire et grossière en compagnie d'un certain nombre de personnages interlopes, au coeur d'une authentique inauguration. Aucun intérêt, sauf si on veut s'amuser à ajouter une moustache sur le personnage de la jeune dame, ce qui nous révélera son identité. Sans grande surprise...
Alors voilà, Chaplin se voit enfin confier par Mack Sennett la mission de tourner un film en tant que metteur en scène, et Caught in the rain en est le résultat. Un film qui apparemment est une petite bande de rien du tout basée sur le quiproquo et le flirt, dans laquelle on retrouve toutefois des bribes de souvenirs de Mabel's strange predicament. Et pour cause: je maintiens que de toutes les expériences qu'il a eu en tant qu'acteur, à la Keystone, sa collaboration avec Mabel Normand a été la plus intéressante, et a engendré son style propre. Et c'est ce que nous prouve ce petit film...
Si le film prend racine dans un parc ou le flirt est élevé au rang de sport national (et partagé par Mack Swain et Chaplin lui-même), le metteur en scène se dépêche de ramener tout son petit monde à l'hôtel, ou il va pouvoir jouer sur les quiproquos, les confusions, la proximité des chambres dans les couloirs, et les malentendus graveleux. Mais surtout il obtient de contrôler ce qui va se passer sous son autorité... Et ça, il saura l'apprécier: pendant une cinquantaine d'années.
Dans le cadre permissif de l'effort de guerre, ce film est l'un des derniers authentiques Looney Tunes, c'est à dire en noir et blanc; pas de héros, comme dans les travelogues bouffons de Tex Avery et Bob Clampett, juste une narration basée sur une idée simple: nous sommes supposés voir un film d'actualité et de propagande du Japon durant la seconde guerre mondiale, et bien sûr, ce que nous voyons est en réalité une oeuvre de propagande anti-Japonaise...
...Et la charge est lourde, odieuse, profondément raciste, jubilatoire, inexcusable, hystérique, et proprement injustifiable. Alors à vous de choisir: si vous avez un problème avec les gags raciaux de Buster Keaton, ou avec l'interprétation de Mickey Rooney dans Breakfast at Tiffany's de Blake Edwards, surtout passez votre chemin. Si vous êtes prêt à encaisser l'impossible, et si vous avez un minimum de second degré... Ca peut peut-être passer.
Toujours se méfier des chefs d'oeuvre officiels. Ces films dont on a un jour décrété qu'on ne peut pas ne pas les voir, et du même coup qu'on ne peut pas ne pas les aimer.
Taxi Driver est régulièrement cité comme un chef d'oeuvre, un film incontournable, l'une des plus grandes dates du cinéma Américain: il en représente une sorte de paradoxe, aussi: tourné en 1975, il représente un peu l'acte de décès du système des studios, et symbolise une nouvelle époque qui va mettre en valeur les réalisateurs, et qui est déjà en place: William Friedkin, Coppola, Lucas, Malick sont déjà là.
Donc, Robert De Niro incarne Travis Bickle, un chauffeur de taxi qui est un moraliste: il vit à New York seul, consomme et travaille dans la ville, et il souffre d'insomnies permanentes. Il choisit de devenir chauffeur de taxi de nuit, afin d'occuper son temps, et nous parle à travers une voix off prononcée d'une voix morne.
Et Travis Bickle est aussi une éponge, un homme qui capte tout ce qui se dit, se fait dans la ville, et remodèle en permanence ce qu'il dit en fonction de lubies, dont il ne sait pas toujours doser l'effet: quand il sort avec une jeune femme, il l'emmène voir un porno...
Travis Bickle est-il prude, ou est-il gêné par sa propre turpitude? En tout cas il confesse souvent sa propre frustration et son exaspération devant la décadence et la permissivité dont souffre la ville, et la société toute entière, au point d'en avoir de sourdes, sombres idées de violence, difficiles à assouvir et réprimer. Donc Travis achète des armes...
Le reste va couler de source: un sénateur se présente à l'élection présidentielle et Travis sait qu'il peut s'en approcher; un souteneur (Harvey Keitel) a mis dans la rue une ado de douze ans (Jodie Foster) et Travis lui a dit qu'il allait la tirer de là. Alors, tuer un sénateur pour tuer, ou tuer dans tous les sens pour faire le chevalier blanc?
Et d'ailleurs, est-ce si différent?
La très belle musique de Bernard Herrmann devrait être un passeport immédiat, le jeu de De Niro, la narration en voix off, la progression hypnotique... oui, mais voilà: j'ai beau essayer, je reste froid. J'apprécie la tentative, je trouve l'idée intéressante, l'art consommé de l'improvisation de ces acteurs me semble impressionnant, mais... C'est froid, ennuyeux. Souvent vide et embarrassant de silences et d'attente. La fameuse scène souvent citée (par des gens qui ne l'ont sans doute pas vue, car "c'est un vieux film") est assez dispensable, pour ne pas dire franchement inutile...
Un chef d'oeuvre officiel, quoi, le genre qu'on n'a pas le droit de discuter.
C'est amusant de constater qu'alors que Mack Sennett avait offert à Chaplin l'opportunité de réaliser afin de le dégager des jambes de Mabel Normand, qui ne l'aimait pas, ils se se soient retrouvés co-réalisateurs et co-vedettes de ce film: un garçon de café séduit une bourgeoise en se faisant passer pour l'ambassadeur du Groenland (!) mais va devoir affronter la déception de celle-ci lorsqu'elle vient dans son café pour s'encanailler.
Bon, certes, on est encore dans un territoire propice aux coups de pieds aux fesses, mais Chaplin continue à faire évoluer son personnage, déjà physiquement très proche de ce que nous allons bientôt savourer. De plus, la multiplicité des décors, l'enjeu, une situation écrite plutôt qu'improvisée, nous éloigne des mauvaises manies de la Keystone. Le cinéma est en marche!
On attribue officiellement ces deux bobines à la seule Mabel Normand, et c'est vrai que la partie romantique porte totalement sa griffe, essentiellement dégagée des obligations habituelles de la Keystone: les gags y sont liés à la situation, les caractères y sont moins caricaturaux, et il y a une vraie intrigue. Mais de la même manière, les scènes dans le cabaret sont du pur Chaplin, avec l'utilisation austère mais précise de deux décors dans lesquels Chaplin et ses collègues s'activent. Et le comédien, qui a semble-t-il décidé d'explorer toutes les ressources de cet art nouveau qui le fascine, s'amuse joliment avec les ruptures de ton, dans son jeu, lorsque pris par l'émotion d'une chanson qu'il entend, son personnage est pris de sanglots... Une scène du plus haut tragi-comique.
En deux bobines, cette collaboration qui n'a pas du être de tout repos s'avère une étape essentielle dans la carrière des deux comédiens-cinéastes.
Ce film mis en scène par John Collins pour la jeune compagnie Metro est l'un des rares à survivre du réalisateur, mari de Viola Dana, et surtout connu pour son formidable Children of Eve de 1915; Blue Jeans, contrairement à son illustre prédécesseur, n'est pas un grand drame social, mais plutôt une sorte de mélodrame modèle, qui compense les clichés les plus éculés dispensés dans le script par une mise en scène fabuleuse, et très en avance sur son temps...
La jeune June (Viola Dana) est une orpheline qui a fui l'institution où elle était placée suite à la mort de sa mère qui l'avait élevée seule. Elle porte un seul ensemble de vêtements, notamment une salopette en jeans, trop grande pour elle, d'où le titre du film. Sur son chemin, elle rencontre et sympathise avec un homme un peu plus âgé qu'elle, le fringant Perry Bascom (Robert D. Walker), et ils tombent amoureux l'un de l'autre. Bascom souhaite faire son possible pour se faire élire au congrès, en remplacement du politicien corrompu en place (Clifford Bruce), qui a des méthodes très peu orthodoxes en effet. Les deux tourtereaux se marient en secret, et Perry se présente aux élections, mais une mystérieuse femme prétend qu'il est déjà marié avec elle, et qu'il l'a abandonnée... Le jeune homme doit quitter momentanément son épouse pour trouver des preuves qui vont le disculper; pendant ce temps Junie doit affronter la colère morale des pisse-froids de la paroisse...
Je passe sur le fait que June est recueillie par des braves gens un tantinet rigoristes qui s'avèrent, par un miracle typique, être ses authentiques grands-parents, on l'aura compris, le film qui était une adaptation d'une pièce qui avait remporté un succès phénoménal, n'a rien à envier à Way down east, par exemple, en matière de cornichonnerie mélodramatique. Et Collins n'est pas dupe, lui qui démine le mélo justement, en utilisant un maximum de flash-backs pour faire passer les pilules les plus grosses, celles-ci devenant instantanément subjectives...
Mais surtout il conte son film avec un talent particulier pour doser les péripéties à coup de montage savant. Il dirige ses acteurs avec une subtilité enviable (la performance du grand-père joué par le grand acteur Russell Simpson, futur acteur de John Ford, est formidable) Et il utilise à merveille le gros plan spectaculaire, et... il a accompli un miracle qui fera des petits: une scène de suspense avec tentative de meurtre à la scie, qui débouchera sur des censures multiples dans un grand nombre d'états. Bref, c'est à voir impérativement, avec toute l'indulgence nécessaire pour l'intrigue...
Dans un parc Californien, un certain nombre de personnages marivaudent allègrement, liés d'une part par un vagabond qui trompe son ennui en flirtant avec les unes et en piquant les montres des autres, et d'autre part par une montre qui fait son chemin d'une poche à l'autre...
Enfin! ayant écrit l'argument, Chaplin obtient de Sennett la permission de mettre un film en scène, et le situe volontairement en un seul décor, un parc (Griffith Park, le bien nommé!) où il retournera souvent. Chaplin y joue un vagabond ou assimilé, et même si le chapeau n'est pas le fameux melon, il est très proche de ce que nous connaîtrons bientôt. Cette histoire de flirts croisés, un peu improvisée, un peu frénétique, ne paie pas de mine, mais elle porte en germe un pan titanesque de l'histoire du cinéma, donc: respect!!
La période passée par Frank Borzage à tourner des films pour la Cosmopolitan était une opportunité très sérieuse de percer dans le monde du cinéma, pour un metteur en scène qui avait beaucoup donné de lui-même dans le domaine du western, principalement: pas un genre très bien vu, à l'époque... Humoresque (1920) a contribué ainsi à la carrière du réalisateur, et d'autres films aussi, vont avoir une importance capitale: c'est le cas de celui-ci, également adapté d'un roman de Fannie Hurst (mais aussi de Flaubert, manifestement), un chef d'oeuvre qui aura au delà de la carrière de son auteur, une résonance sur l'histoire du cinéma, mais j'y reviendrai plus loin...
Hester Bevins (Seena Owen) est une provinciale particulièrement mécontente de son sort: coincée dans une petite ville minable, auprès d'un petit ami terne, travaillant dans une boutique de seconde zone, et habitant dans une pension de famille qui lui sort par les yeux. Son Jerry (Matt Moore) lui a bien proposé le mariage, mais elle lui fait comprendre qu'elle refuse par peur de s'enterrer encore un peu plus... Quelques temps après, elle qui passe souvent du temps à la gare à regarder les trains qui partent sans elle, en prend enfin un pour se rendre à New York. Cinq années passent, et Hester est devenue aisée: pas besoin de vous faire un dessin, toutes les factures sont adressées à un homme richissime, Charles Wheeler (J. Barney Sherry). Pourtant, si elle se vautre dans la vie facile d'une femme entretenue, Hester n'est pas satisfaite; et un retour dans sa ville d'origine ne va faire que souligner cette insatisfaction: le seul qui se rappelle d'elle, c'est Jerry: il l'a attendue, l'attend et l'attendra encore. Elle lui ment, et retourne à sa vie...
...pour apprendre un jour que son petit ami est parti en France avec les troupes Américaines, et est revenu décoré, et sérieusement amoché: elle veut le voir, et le découvre mourant. Avec son mentor, la jeune femme prend une décision courageuse et inattendue... Elle va épouser Jerry, avant la mort de celui-ci. Va-t-elle trouver dans ce sacrifice une réponse à ses aspirations romantiques?
Flaubert en effet, car il y a du Emma Bovary dans cette jeune femme qui cherche un romantisme et une réussite dans un absolu qui n'existera jamais! Et certains personnages semblent d'ailleurs réaliser l'analogie entre Hester et le personnage de Flaubert, car sa copine Kitty (Ethel Duray) lui prédit un suicide... Mais si le personnage principal du roman est effectivement l'une des clés du film, Borzage ne serait pas Borzage s'il avait chargé ses personnages masculins: Jerry est un benêt, soit, mais il est aussi un authentique héros, et son admiration inconditionnelle pour Hester tient du miracle. Wheeler est un richissime capitaliste qui pense que tout s'achète, et qui cède mollement aux désirs et caprices de sa maîtresse (y compris lorsqu'elle lui demande de financer son mariage), mais il est profondément humain, et généreux sans ambiguïté aucune.
Le film n'est pas une de ces intrigues fourre-tout, dans lesquelles une jeune femme de la campagne perd sa pureté en ville et cherche par tous les moyens à retrouver un semblant de vertu en retournant vers un lieu de vie moins corrompu: car d'une part, si Hester s'est en effet compromise, certainement, le metteur en scène s'en fout, et nous aussi. Frank Borzage, qui nous montrera sans doute plus de couples vivant leur amour hors mariage que tous les autres metteurs en scène classiques, et qui ira même jusqu'à montrer ses couples s'auto-marier pour contourner les tabous, se moque éperdument de la vertu de ses héroïnes, dont il a compris que ce n'était décidément pas le sujet!
Non, pour Hester, l'enjeu était au début d'aller à la rencontre de ses rêves, et elle en a vite fait le tour. Par le mariage en forme de sacrifice, puis les choix qui suivront (et que je vous laisse découvrir), elle opère plus ou moins un retour à sa propre réalité, à son authenticité... Un choix dont se souviendra Chaplin, qui a selon son biographe et ami David Robinson, vu et admiré profondément ce film, et en tirera des idées pour A woman of Paris: quand je vous disais que Back Pay était un film important...
La mise en scène de Borzage est ici dans sa forme la plus classique, avant la rencontre avec Murnau, mais déjà le réalisateur sait contourner toutes les conventions pour donner à ses personnages une vérité fabuleuse, tout en nous racontant, d'une certaine façon, un conte de fées. Un conte de fées, et c'est la clé du film, dont la marraine bienfaitrice va cette fois être plus l'héroïne que son amant compréhensif... Et le metteur en scène trouve en Chester Lyons, le chef-opérateur, un collaborateur de choix, si on en croit la fabuleuse photographie en "soft focus", le flou artistique, dont le technicien est un spécialiste réputé: la façon dont sont cadrés Jerry mourant et Hester à se côtés, dans une scène poignante, est admirable.
Le film aussi... On peut le voir très facilement, depuis une restauration intégrale effectuée par les soins de la Bibliothèque du Congrès, et financée par des dons généreux de fans enthousiastes: vive internet, donc! Le film a été mis en ligne sur plusieurs sites, dont le fameux Archive.org., et en HD par dessus le marché... Il est aussi au centre d'un très beau Blu-Ray sur l'excellent label Undercrank, aux Etats-Unis, lisible en toutes zones.
Lassé de jouer à contre-emploi dans les films des autres, Chaplin a détesté ce film, pourtant intéressant, puisque c'est le premier court métrage de plus d'une bobine dans lequel il jouera. Mais il n'avait pas totalement tort, ce personnage de séducteur autoritaire dans une vague histoire de courses de voiture n'est pas pour lui.
C'est un film qui est au confluent de deux, voire trois tendances de la Keystone: les films de Mabel Normand, qui tout en étant d'authentiques comédies, essaient de situer le débat autour d'un romantisme évident, fut-il grotesque; les films improvisés par Sennett sur des lieux de manifestations populaires et particulièrement sportives (ici, une course de bolides dans laquelle Sennett a placé ses acteurs, dont lui-même... Il est atroce); et enfin, les grosses comédies bien vulgaires qui étaient le plus souvent interprétées par Ford Sterling. Et celui-ci venait de quitter le studio.
C'est la raison pour laquelle Chaplin, ici, porte justement un costume qui renvoie à celui de Sterling, tout en étant une variation sur les habits de Chaplin dans Making a living et Cruel cruel love. L'interaction avec la star Mabel Normand aurait toutefois pu porter ses fruits. Mais d'une part, on ne demande pas à Chaplin de jouer la comédie, ici, plutôt de gesticuler et de vociférer en direction de la caméra... Quant à Mabel Normand, ça ne s'est pas bien passé cette fois-ci: elle n'avait que faire des comiques Anglais...