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9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 10:56

Sur un sujet forcément prenant, pour ne pas dire addictif, Thank you for smoking est le premier film de long métrage de Jason Reitman, auquel on doit depuis deux films de tout premier ordre, Juno, et Up in the air. Ce premier film est une étude satirique basée sur un personnage rarement abordé: le lobbysiste; ici, c'est un porte-parole de l'industrie du tabac qui a le premier rôle, interprété avec talent par Aaron Eckhart. Son métier lui fait déployer ses talents d'orateur, et il assume toutes les provocations et toutes les ignominies que ses démarches le poussent à faire, jusqu'à faire imploser un débat télévisé dans lequel il retourne le public initialement hostile en se payant la fiole des adversaires du tabac, tous motivés par d'excellentes raisons. Si le tabac et ses effets sont présentés sans ambiguités (le tabac tue, est légal, et ne sert à rien), si la facture s'alourdit de par ses diners en compagnie d'une lobbyiste de l'alcool (L'alcool rend fou, tue, n'est pas bon, et ne sert à rien non plus) et d'un porte-parole des commerçants d'armes (Pareil), le film n'est pas pour autant un message engagé sur le sujet du lobbying. Il est juste une chronique de la vie d'un citoyen Américain fier de son boulot, qui arrive à l'age ou la crise est inévitable: le personnage a beau être odieux, on ne peut finalement que l'aimer....

La structure du film, liée à la diction et au charisme du personnage principal, est une force pendant la première demi-heure, qui reste rapide. Après, on s'attache au personnage, et la structure devient alors plus linéaire, contant ses aventures à Hollywood, jusqu'à un coup de théâtre dramatique: il est enlevé, et victime de terrorisme... Mais avec son esprit très esthétique et un sens du cadrage extrêmement efficace, le metteur en scène conduit le spectateur sans dommage vers une fin ouverte qui resitue le problème; il semblerait que même éloigné du monde de la tabagie, ce monsieur est là pour faire du mal quoi qu'il arrive...

On retrouvera avec bonheur le petit monde rarement montré des voyageurs professionnels de l'Amérique d'aujourd'hui dans le troisième film de Reitman, Up in the air , avec son George Clooney en VRP du licenciement.

Sinon, il a aussi réalisé Juno, un sacré film... Qu'on n'a peut-être pas besoin de présenter vu l'importance de son succès.

 

Thank you for smoking (Jason Reitman, 2006)
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Published by François Massarelli - dans Jason Reitman
9 avril 2011 6 09 /04 /avril /2011 10:42

http://movieart.net/wp-content/uploads/wpsc/product_images/full.thefireman-sc-20181.JPGLe second des films de Chaplin réalisés pour la Mutual est un retour en arrière, sans doute son film le plus grossier depuis longtemps. Et pourtant, il a fait l'objet d'une préparation minutieuse, Chaplin ayant utilisé la même idée de départ que pour The floorwalker: prendre un lieu symbolique (Ici une caserne de pompiers), un objet ou deux (La charette des pompiers, le tuyau et bien sur la rampe), et construire son film avec un semblant d'intrigue, dans lequel ses acteurs sont des types plus qu'autre chose. chaplin y est une fois de plus un outsider, le pompier qui ne se comporte pas comme tous les autres, et il a à se battre contre un officier particulièrement brutal (Eric Campbell, avec le pire maquillage de toute sa carrière). Le traitement du corps des pompiers comme une seule entité, grotesques pantins agités, renvoie à Sennett et aux Cops, et l'intrigue aménage une escroquerie à l'assurance, un comte à moustaches, et une jolie fille: Leo White et Edna Purviance ont donc un rôle à jouer. Quant à Albert Austin, il a une moustache de morse, et il se prend des coups de pied au derrière... La conclusion s'impose d'elle-même: Chaplin est en panne d'inspiration, et ce film est de loin le plus mauvais de cette période: il ne peut faire que mieux...

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Published by François Massarelli - dans Charles Chaplin
7 avril 2011 4 07 /04 /avril /2011 17:18

Si elle a toujours été précaire la liberté dont Keaton jouissait durant la production de ses courts métrages a commencé à se lézarder de plus belle lorsque l'unité de production de Joe Schenck a été plus ou moins entrainée dans la tourmente de la nouvelle MGM: auparavant distribués par la seule Metro qui avait d'autres chats à fouetter, ils étaient désormais sortis par le nouveau conglomérat, tout en restant indépendant. Mais Schenck commençait à essayer de piloter un peu plus Keaton, et le poussait occasionnellement, conformément aux voeux du studio dont la marque de fabrique était clairement la sophistication, de lui faire tourner des films qui soient moins burlesques. en cette année 1925, on a un bon exemple de cette lente prise de contrôle: Seven chances était tiré d'une pièce, et Keaton n'a jamais cherché à le tourner.

Cette histoire tient son titre de la situation de base: Jimmie Shannon, homme d'affaire lié à un cabinet qui coule financièrement, reçoit un héritage faramineux... à condition qu'il soit marié le soir même, à 19h. Il va dans son cercle social, où il trouve sept femmes qui sont des partis envisageables, avant de se retrancher sur le hasard, et de laisser faire son associé: celui-ci met une annonce dans l'édition du journal du soir, et ce sont des centaines de femmes en robe de mariée qui arrivent au rendez-vous... Pendant ce temps, la femme de sa vie, qui l'a rejeté, revient sur sa décision, et essaie de le joindre. 

Consciencieux, Keaton a sans doute peu aimé faire ce qu'il considérait comme un travail de commande, mais on peut constater que le résultat est franchement réussi: la comédie est effectivement plus sophistiquée que le slapstick habituel, mais Keaton ne renie ni le type de personnage qui a fait sa popularité (Avec un canotier toutefois) ni son style minutieux et ordonné. La séquence des "sept chances", en particulier, qui le voit changer de méthode à chaque nouvelle tentative, et multiplie les gags visuels, est étourdissante. Mais bien sur, venons-en aux deux séquences les plus justement célèbres: d'une part, l'accumulation méthodique de jeunes prétendantes dans une église, pendant que Buster épuisé dort sur un banc, séquence qui se solde ensuite par une poursuite hallucinante, hilarante, et un brin misogyne; et bien sur, à la fin de ladite poursuite, le moment où Buster dévale une pente et déclenche une avalanche de gros cailloux, qu'il choisit néanmoins d'affronter plutôt que de se retrouver face aux furies. Kevin Brownlow a démontré que cette séquence accidentelle a sauvé le film: elle en est en effet le point fort, c'est indiscutable, mais il y beaucoup de qualités, de l'intrigue réduite à l'essentiel, sans aucune graisse ni temps mort, à la construction qui laisse la part belle à la poésie chère à Keaton: son introduction en Technicolor, aux couleurs désormais rutilantes suite à une restauration consciencieuses, voit le héros venir saison après saison essayer dire à son amie qu'il l'aime, à chaque fois au même endroit; seuls changements: les conditions météorologiques, mais aussi un chiot qui grandit jusqu'à devenir un molosse. Ce même jeu du temps et de l'espace conduit Keaton à des choix étonnants, qui rentrent dans la catégorie de ses plans virtuoses qui ne sont pas là pour nous faire rire, mais nous étonnent par leur réussite: Il entre dans sa voiture, et un fondu enchaîné amène la voiture immobile à destination...

Bref, bien qu'il soit une commande, ce film est merveilleux. On se plaindra bien sur du jeu sur les stéréotypes, plus appuyés que d'habitude (Le valet de la jeune femme qui doit contacter Keaton est noir, il est aussi lent et franchement inintelligent, l'une des jeunes femmes abordées par Keaton lit ostensiblement un journal en hébreu, ce qui fait fuir Keaton avec un air catastrophé, et une autre jeune femme le fait partir dans la direction opposée lorsqu'il voit qu'elle est noire.). Ces 57 minutes de cinéma classique, en dépit de ces scories, ont bien mérité qu'on y revienne de temps en temps. Et paradoxalement, le film est plus connu que le suivant, Go west, voulu par Keaton et sans doute plus dans son style..

Une excellente édition Américaine du film est désormais disponible (Kino) sur DVD ou Blu-Ray: Voici un lien vers la page de silentera.com qui les présente:

http://www.silentera.com/video/sevenChancesHV.html

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Published by François Massarelli - dans Buster Keaton Muet 1925 Technicolor **
6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 13:08

Avec sa générosité coutumière, le réalisateur-acteur Tim Robbins, clairement engagé dans les combats emblématiques de la Gauche Américaine (Peine de mort, mais aussi restauration de la démocratie, combat contre les excès du libéralisme et l'ingérence coupable  des Etats-Unis dans les conflits du tiers-monde, et bien sur l'égalité raciale, sociale des minorités), a probablement fait le film définitif sur la peine de mort, oubliez The green mile (qui possède certes des qualités) et ses gadgets.

A la Nouvelle-Orléans, Soeur Helen Préjean accepte de répondre à la sollicitation d'un jeune condamné à mort qui cherche quelqu'un de l'extérieur pour accomplir des formalités. devant les échecs répétés de ses démarches (Appel, demande de grâce au gouverneur, etc), Matthew finit par comprendre qu'il lui faut se préparer, et demande à la Religieuse de devenir son guide spirituel. Problème: Matt n'est pas qu'un meurtrier, il est aussi un être raciste, haineux et assez difficilement contrôlable, qui refuse de reconnaître sa responsabilité dans le meurtre. Tout ceci se déroule dans le Sud des Etats-Unis, dans un climat de tension autour de la peine de mort...

Dead man walking a choisi le seul chemin possible pour un film militant sur ce sujet: prenez un acteur, un vrai, et confiez-lui le rôle d'un assassin, un vrai. Si le personnage est innocent, voire illuminé et christique, ça ne prouvera rien. Tous les avocats militants pour abolir la peine de mort vous le diront: critiquer la peine de mort parce qu'elle peut tuer des innocents revient implicitement à l'approuver quand la victime de l'exécution est coupable. Voilà pourquoi Sean Penn, génial de bout en bout, interprète Matt Poncelet, un type qui a tout pour être franchement détestable, et qui est, ça ne fait pas de doute, coupable du meurtre et du viol dont il est accusé.

Après, si le film cherche, dans le sillage du livre de Soeur Helen Préjean dont il est adapté, à nous convaincre, il le fait sans pour autant faire taire les voix discordantes, et c'est l'une des grandes forces du film que de laisser la parole à tous ceux qui souhaitent conserver cette manie ahurissante et barbare de zigouiller légalement leur prochain. Ainsi, les parents de victimes peuvent-ils s'exprimer, parler de leur ressenti légitime, de leur douleurs et de leurs doutes. Ainsi les gens dont le métier est de tuer légalement, enfermés dans un système judiciaire qui les oblige à accomplir un devoir particulièrement lourd, ont-ils tous une justification, et on se met à leur place... On entend aussi, dans une scène, la voix de l'extrême droite Américaine, sur la radio, lorsqu'un prédicateur remonté voue les adversaires de la peine de mort à l'enfer, et profère des menaces de mort à peine voilées...

Mais tout ceci se passe dans une certaine dignité, à l'image de Susan Sarandon interprétant une Helen Prejean qui oppose doucement les enseignements évangéliques du nouveau testament (Basé sur la rédemption) à la loi du talion préférée par l'ancien testament. Et c'est un autre aspect du film qui est frappant: adapté d'un livre écrit par une religieuse, dont l'actrice principale incarne le personnage, qui ne met jamais en doute sa propre foi, le film réussit quand même à respecter les consciences, en particulier dans cette opposition entre deux types de foi qui proviennent pourtant des mêmes sources.

Enfin, avec ce film, on suivra un condamné, et on verra de quelle manière la justice devient le paradoxal droit de terminer la vie d'un être humain, sous prétexte qu'il faut venger ses victimes. Rappel: tout être blessé en sa chair parce qu'on aura tué un proche ou plusieurs, parce qu'on aura violé sa fille ou son fils, est légitimement en colère, c'est une évidence. Mais la justice ne doit pas être confiée à la colère. La peine de mort est non seulement absurde, elle serait non seulement risible si elle n'était si dramatique: elle est la négation même de l'humanité. La soutenir, c'est soutenir le pire, en toute circonstance, c'est se dire qu'il faut confier la justice à ceux qui ne sont plus en mesure d'avoir la tête froide. C'est pourquoi à l'heure actuelle 60% des Américains sont en train de se convertir à l'idée que la prison à vie, non compressible, qui d'ailleurs toutes les études l'ont montré, coûte moins cher à l'état que l'exécution, est préférable en toute circonstance. On n'a plus qu'à convaincre le Texas et ses condamnés en attente d'une exécution... (écrit en 2011)

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Published by François Massarelli - dans Tim Robbins
4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 10:43

Avec son casting, son sujet, et un réalisateur de prestige (Le britannique Joe Wright est l'heureux papa de Pride and Prejudice, d'après Austen, et d'un très beau et très noir Atonement, avec Keira Knightley), on sent venir à des kilomètres le "film à Oscars", avec cette histoire d'un journaliste-écrivain (Il a une rubrique dans un journal de Los Angeles dans laquelle il s'intéresse à des petites gens et leur vie de tous les jours)qui rencontre un sans a-abri qui s'avère être un musicien génial. On s'attend à ce que le journaliste sauve le musicien, voire le contraire, à grand renfort de discours baveux... Surprise, pas de Robin Williams à l'horizon. les bons sentiments sont là, mais en demi-teintes, et le ton est résolument intimiste, en dépit d'un mise en scène due à un petit génie qui de son propre aveu, aime frimer... Ici, il va surtout donner à voir des sensations, afin d'essayer de faire en sorte de montrer quel rapport un homme coupé du monde et schizophrène peut entretenir avec la musique.

 

Et si ce film n'était après tout qu'un moyen comme un autre de raconter l'exclusion, et surtout de marteler quelque chose qu'on ne dit ni ne sait pas assez: il y a 90 000 sans abris à LA, et dans toutes les villes des Etats-Unis, des quartier de la taille d'une ville sont des zones ou les gens survivent, et meurent à petit feu, dans l'indifférence de ceux qui ne viennent pas s'en rendre compte eux-mêmes. C'est déjà çà...

 

Jamie Foxx en clochard-poète malade, Robert Downey Jr en journaliste motivé, ça semble trop beau pour être vrai... le miracle ne s'accomplit pas, mais le film se laisse voir avec plaisir, en attendant le prochain film de Joe Wright... On espère qu'il reviendra à la noirceur de Atonement.

 

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Published by François Massarelli - dans Joe Wright
4 avril 2011 1 04 /04 /avril /2011 09:49

Après le contrat Essanay, l'offre juteuse de Mutual a permis à Chaplin, non seulement de toucher de gros sous (mais alors vraiment de très gros sous), mais aussi de devenir un peu plus indépendant encore. Une garantie qui a du peser, tant il a mal supporté l'ingérence de l'Essanay sur ses deux derniers films. Il a donc droit à un studio construit par Mutual exprès pour lui, le Lone Star studio; il a la totale liberté de choisir ses sujets, décors, personnages sur 12 films de deux bobines qui seront produits. le contrat spécifiait sur 12 mois, mais ce ne sera pas le cas. N'anticipons pas...

The floorwalker est donc un retour de Chaplin à ses petits films situés dans un lieu dont il va pouvoir extirper tous les gags possibles, et à une histoire relativement complexe, avec plusieurs fils narratifs: dans un grand magasin, un vagabond fauteur de troubles (Malgré lui bien entendu) est de trop, des policiers viennent enquêter sur des malversations, et le gérant et son assistant, qui ont trempé dans les magouilles louches, cherchent à s'enfuir avant qu'il ne soit trop tard, mais chacun des deux essaie de doubler l'autre. lorsque l'assistant tombe sur Chaplin, il a  la surprise de se retrouver face à un sosie, et cherche à en tirer partie.

Le principal atout de ce film, qui se déroule uniquement dans le magasin, est l'escalier roulant dont Chaplin tirera partie, mais surtout qu'il utilisera comme accessoire numéro un dans des gags répétés et des poursuites improvisées devant la caméra avec ses acteurs, comme en témoigne l'indispensable documentaire Unknown Chaplin, de Kevin Brownlow et David Gill. Si l'escalator en question est bien sur présent dès le premier plan du film, le résultat final ne s'en contente pas, et Chaplin a su donner à ses différentes parties narratives l'importance qu'elles méritaient. D'autant qu'il a fait des ajouts à sa troupe: si Edna Purviance, quoique peu employée dans le film en secrétaire, Lloyd Bacon en sosie, Charlote Mineau en inspectrice et Leo White qui fait une apparition éclair en comte à moustache, sont de retour, on verra ici Eric Campbell en gérant, et Albert Austin en vendeur contrarié. Les deux vont devenir des recrues de choix, le premier pour jouer les méchants mythologiques (avec barbe, moustache, et maquillage conséquent...) le second pour donner à Chaplin un faire-valoir qui soit à la fois d'une nervosité excessive, mais aussi un brave type, victime malgré lui des agissements de notre héros. Austin, acteur Anglais pêché chez Karno, sera aussi un collaborateur créatif, qui agissait parfois en qualité d'assistant, et mettra d'ailleurs en scène des films, dans les années 20.

Le film est un condensé de slapstick, avec une histoire qui se tient. Chaplin ne révolutionnait pas le cinéma à chaque film, mais la qualité est, déjà, au rendez-vous. Les films suivants confirmeront cet état de fait...

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Published by François Massarelli - dans Charles Chaplin Muet
3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 10:18

Il y a des images de cinéma qui vous hantent, sans qu'il soit forcément nécessaire d'expliquer. La première fois que j'ai vu Keaton, c'était sur cette fameuse photo de lui, scrutant l'horizon les deux pieds solidement installés dans les cordages afin de ne pas tomber, le buste droit et le visage impassible. Un cliché, on le sait bien, qui n'était que publicitaire, mais qui va si bien à Buster et à sa légendaire absence apparente d'émotion. Le film en lui-même a été pour moi une découverte tardive, mais je pense m'être bien rattrapé depuis...

Chef d'oeuvre du cinéma burlesque, The navigator éclaire une fois de plus la vision du monde et de la place d'un humain sur terre, ou plutôt sur l'eau, tant il est particulièrement clair dans le film que pour Keaton l'eau est le symbole idéal pour parler de la vie et de ses vicissitudes. Ce n'est pas la première fois, puisque The boat est venu avant, et que Our hospitality possède une spectaculaire séquence de dérive dans les rapides... Mais ce ne sera pas la dernière fois non plus. L'élément liquide, ici, est donc le terrain de jeu sur lequel le cinéaste place ses deux acteurs, et l'utilise à toutes les occasions... plongée d'un seau dans la mer pour récupérer de l'eau, et faire un café qui s'avérera vomitif, pénétration de l'élément liquide pour aller réparer des avaries, l'eau qui alourdit les vêtements, et finalement l'eau dans laquelle on se perd, menace de noyade: tout est passé en revue. Quant au bateau, c'est un jouet qui réjouit l'éternel gamin Keaton, en même temps qu'une maison de poupée. Lorsque les deux seuls habitants du paquebot se cherchent en fouillant partout, se ratant méthodiquement à chaque tournant, Keaton choisit l'angle qui lui permettra de nous montrer l'étrange ballet avec soin, donnant l'impression en effet de l'agitation de deux tous petits êtres humains dans un grand espace entièrement créé pour leur permettre de s'égayer dans tous les sens. 

Keaton commence par donner à son film un contexte, dans une exposition très clairement affirmée, pas si burlesque que ça, on connait désormais l'importance pour le cinéaste de placer ses personnages dans des situations qu'on puisse suivre, sans se lâcher trop vite. Une fois passé l'introduction dans laquelle il nous présente l'inaptitude de son personnage (Rollo Treadway) et sa proposition de mariage ridicule (il habite en face, mais vient en voiture chez son amie), le film conte sans trop en rajouter l'enchaînement logique qui va faire de Keaton et Kathryn McGuire des naufragés sur une île flottante. A partir de là, ils sont pratiquement seuls au monde. La mise en scène est d'une rigueur impeccable, et on est happé dans ce film sans espoir de le lâcher (Et je sais par expérience qu'on peut le voir plusieurs fois dans la même semaine sans pour autant se lasser...).

Plus fort encore, Keaton met en scène une terreur basée sur rien ou presque: il y a de la houle, Buster et Kathryn sont seuls, et le moindre bruit (qu'il va falloir figurer, comme seuls les cinéastes du muet savaient le faire) devient effrayant. La variation sur le thème classique des maisons hantées est intéressante précisément parce qu'il n'y a absolument rien à craindre... Chaque plan est réglé au métronome, et la séquence est très drôle. La deuxième moitié, située près de l'île, reste la moins bonne, largement tributaire de la menace aujourd'hui très embarrassante des "cannibales" de carnaval, mais elle recèle de nombreux moments dans lesquels les deux protagonistes sont confrontés à des situations fortes. Le stéréotype s'avère gênant, mais l'histoire fonctionne très bien, et les façons dont Kathryn et Buster se tirent d'affaire sont particulièrement inventives. 

Keaton profite aussi de la situation pour laisser libre cours à sa passion mécanique pour les systèmes logiques mais délirants, avec tout un tas de machines pratiques dont l'invention par les deux naufragés s'explique en particulier par la première scène qui les voit essayer de cuisiner, sans aucun succès: ils sont tellement mauvais, qu'ils finissent par remodeler cette cuisine d'un bateau à leur convenance...

Les collaborateurs sur ce film sont les mêmes que sur les films précédents, et à nouveau Clyde Bruckman, Jean Havez (qui fait une apparition lors du dernier plan), Elgin Lessley ou Fred Gabourie (toujours orthographié sans le "e" final) sont à la manoeuvre, mais fidèle à son habitude désormais ancrée, Keaton a engagé un nouveau co-réalisateur, qui n'est certes pas n'importe qui: Donald Crisp. Mais celui-ci ne s'entendit pas avec Keaton, qui selon de nombreux commentateurs aurait jeté à la poubelle tout ce que Crisp avait fait pour le retourner lui-même. De son côté, Crisp dira au contraire être le seul réalisateur sur le film... Impossible de vérifier l'une ou l'autre de ces allégations, mais le film porte constamment la marque de Keaton et de son équipe.

Quoi qu'il en soit, Crisp apparaît quand même, puisque le portrait effrayant d'un capitaine grimaçant qui terrorise Kathryn et Buster dans une scène est en fait une photo de l'acteur. Et bien sûr, on notera pour l'unique fois dans un long métrage de Buster Keaton la réapparition d'une actrice déjà présente dans le film précédent: Kathryn McGuire, brune comme toutes les autres actrices de Keaton, a sans doute plu au cinéaste par son investissement physique, ou leur complicité sur un premier film était-elle déjà suffisante pour ne pas prendre de risques sur un nouveau projet qui les rendait seuls acteurs du film sur 40 minutes de projection, ou Buster, dont le mariage tanguait, avait peut-être une idée derrière la tête. En tout cas, elle est parfaite, partageant avec le réalisateur le travail physique, et ce n'est pas une mince affaire. Du reste, ces deux personnages sont manifestement faits pour s'entendre, aussi nouilles l'un que l'autre... On verra dans ce film la première incarnation d'un gag que Buster prolongera dans Spite marriage, puis refera dans des courts métrages: il a récupéré Kathryn inerte dans l'eau, et essaie de l'installer dans un fauteuil sur le pont. Il a autant de mal à manipuler la jeune femme que le fauteuil...

Bon, bref, un classique, un film à voir séance tenante, et d'ailleurs ce sont 60 minutes à déguster en famille. Que les générations futures n'aient pas comme seul contact avec cet acteur une étrange photo dont ils ne savent pas quoi faire, au lieu du souvenir d'avoir passé une heure à rire et à s'émouvoir en compagnie d'une oeuvre d'art.

 

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Published by François Massarelli - dans Buster Keaton Muet 1924 Comédie **
3 avril 2011 7 03 /04 /avril /2011 08:05

Cinéaste, mais aussi chef-opérateur, Roeg a un oeil, un sens de la composition et un talent plastique qui trouvent dans ce premier long métrage toute la latitude pour s'exprimer. Walkabout devient ainsi l'un des films qui s'inscrivent le plus durablement dans les mémoires de ceux qui l'ont vu... Il présente aussi deux thèmes, au moins, qui le rendent tout aussi inoubliable, en racontant cette histoire de deux jeunes Anglais, une adolescente et son petit frère, coincés en plein désert Australien et pris en charge par un jeune Aborigène en plein rite de passage, le "walkabout": il doit survivre seul dans la nature afin de devenir un homme. Le film est bien sur l'histoire d'une confrontation entre deux civilisations, qui vire au drame, mais aussi celui d'un rendez-vous manqué, plus intime...

Quand leur père les amène à un pique-nique, les deux jeunes ne peuvent pas savoir qu'il va essayer de les tuer, puis mettre le feu à sa voiture et se tirer une balle dans la tête... Mais la jeune fille (Jenny Agutter) a la présence d'esprit de s'éloigner avec son jeune frère (Lucien John) sans perdre de temps, sans lui expliquer ce qui vient de se passer. leur survie serait vite compromise sans leur rencontre avec un Aborigène de 16 ans (David Gumpilil), qui les sauve en leur procurant de l'eau, puis les emmène avec lui. La jeune fille ne parle pas sa langue, pas plus que lui ne parle l'Anglais, mais il parviennent plus ou moins à se comprendre durant leur périple. La complicité naît très vite entre les deux garçons, mais c'est plus difficile avec la fille, et lorsque le jeune homme se lance dans une danse rituelle afin de la séduire, elle le rejette sans ambiguïté. 

Le début est énigmatique, mais cela n'a aucune importance: toute la civilisation Blanche est finalement montrée à l'image de ce père qui devient fou et cherche à supprimer ses enfants. Chaque "rencontre" avec la civilisation Anglo-saxonne dans le film débouche sur la mort ou l'abandon, comme cette cabane abandonnée, les météorologues dans le désert même pas capables de faire leur travail correctement, ou cette mine fermée, avec son matériel rouillé, premier contact dérisoire avec leur civilisation pour les jeunes Anglais. Le film se clôt sur une phrase, en Français: Rien ne va plus. Symboliquement, Roeg choisit de montrer le père, cadavre en voie de décomposition, placé comme un épouvantail dans un arbre à proximité de la carcasse de sa voiture, investie par une famille Aborigène qui joue à l'intérieur... A ce cadavre, Roeg ajoute un grand nombre de carcasses disséminées dans le film, avant-goûts d'une mort programmée: des cadavres d'animaux bien sur, mais on verra aussi beaucoup d'animaux mourir, victimes de chasse, qu'elle soit sportive (Deux blancs qui ressemblent furieusement à la caricature des Australiens par les Monty Python) ou pour la survie (Dépeçage de Kangourou par David Gulpilil). Le message est clair, Nicholas Roeg oppose deux civilisations, deux manières de marcher sur terre, et deux façons de traiter la nature. Son choix est fait, il ne tarde pas à être le nôtre, pourtant le jeune fille garde ses distances, parlant parfois à son sauveur comme à un serviteur, et ne laissant jamais la complicité s'installer totalement.

Après la confrontation, le film nous conte une autre rencontre, amoureuse celle-ci, qui passe d'abord par les regards des deux jeunes gens l'un sur l'autre, de Jenny Agutter qui ne peut s'empêcher de regarder assez clairement en toute circonstance l'anatomie de Gumpilil, alors que celui-ci la regarde mais uniquement au bivouac. Rien n'arrivera entre eux, la fille restant Anglaise, et habillée en la présence de l'autre, jusqu'au bout. Il y aura des tentatives, des passerelles, comme durant la scène ou on verra les dessins Aborigènes sur le corps du jeune garçon: on constate que la jeune fille s'est laissée faire pour le dessin d'un serpent sur  son bras. Le symbole est clair, mais elle n'ira pas plus loin. Pourtant, une scène la voit s'abandonner à une baignade récréative, nue dans une mare, mais seule, farouchement attachée à son intimité. Donc attirée par la sensualité, mais arrêtée par les barrières trop nombreuses, et d'ailleurs les avances rituelles de son compagnon lui font, clairement, peur. Elle va donc s'interdire de succomber à ses désirs, et le moment des adieux la verra impassible devant la dépouille du jeune homme. A-t-elle compris?

Pourtant, de retour à la "Civilisation", la jeune femme a une vision tout autre, et la dernière séquence qui la voit s'imaginer rêveusement une baignade mutuelle des trois jeunes nous éclaire sur ses regrets...

Beau film donc, dont la narration lente et contemplative reste bien sur envoûtante, et dont le sens du montage est un aspect des plus expérimentaux, pour un metteur en scène qui aime à jouer avec le temps. Le fait que le film épouse le point de vue Aborigène et son mépris de la chronologie ne pouvait qu'inciter Roeg à s'amuser de façon gourmande. Le sentiment, c'est qu'il fallait sans doute un Anglais pour traiter un tel sujet. Comme le prouve le film, dans une séquence un peu énigmatique, les Australiens de 1970 n'étaient pas encore sortis de leur racisme: on y voit une famille Blanche exploiter des jeunes Aborigènes, et il faut rappeler que les colons Britanniques ont tenté d'éradiquer cette civilisation en l'assimilant par la force afin de transformer les premiers Australiens en une race de serviteurs... Cette politique ayant pris fin dans les années 1970, on mesure l'importance d'un film comme Walkabout.

 

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Published by François Massarelli - dans Nicholas Roeg Mettons-nous tous nus Criterion
2 avril 2011 6 02 /04 /avril /2011 18:25

Une sacrée surprise! Ce téléfilm, écrit par l'acteur Danny Strong (Pour les connaisseurs, c'est l'ineffable Jonathan dans Buffy!) et réalisé par Jay Roach (connu surtout pour deux franchises, Austin Powers, et Meet the parents, avec de Niro et Ben Stiller....) est une fictionalisation de la fameuse élection controversée de 2000, lorsque les Etats-Unis se sont retrouvés devant une impasse, impossible à régler, entre le candidat Démocrate (Al Gore, alors vice-président) et le candidat Républicain (Alors Gouverneur du Texas, l'un des pires hommes politiques de l'histoire Américaine). Le film, produit par HBO, suit la tradition maison du thriller politique, à savoir qu'il est filmé dans une fausse urgence, avec des caméras nerveuses, au plus près des acteurs. Avant de rappeler les faits, il convient d'ajouter que l'histoire est vue aux deux tiers par le camp démocrate, et pour le tiers restant par le camp Républicain. Mais les deux camps ont bien pris le film, qui ne prend pourtant pas de gants avec les forces en présence...

 

Rappel des faits: Aux Etats-Unis, l'élection présidentielle est une affaire compliquée: les citoyens votent par état, et le vainqueur de chaque état emporte alors les suffrages symboliques de 538 "grands élécteurs", proportionnels au nombre de citoyens par état. Dans un petit état comme le Vermont, les grands électeurs sont en petit nombre (3); de plus grands états en dénombrent 27 (Floride), 34 (Texas) et même 55 (Californie). Il suffit donc pour un candidat de gagner à 50,5% l'élection dans un état pour raffler les suffrages de tous les grands électeurs du dit état: on comprendra pourquoi certains états sont considérés comme des états-clés. Pas la Californie, pourtant, généralement considérée comme acquise au camp Démocrate sur le plan fédéral, et oscillant d'un parti à l'autre pour les élections locales. Par contre, la Floride, qui a longtemps été Démocrate comme beaucoup d'états Sudistes, et est passée dans le camp Républicain depuis 1994, est un point chaud avec ses 27 électeurs, puisque l'état est très divisé: les classes moyennes, les Blancs et les Cubains votent traditionnellement Républicain, alors que la classe ouvrière, les Noirs votent traditionnellement démocrate, et à chauqe élection, c'est l'état dans lequel le vote est le plus serré. Mais en 2008, l'affaire a été plus loin encore: d'une part, Gore et le gouverneur du Texas ont été au coude à coude dans le reste des Etat-Unis, laissant la Floride, le dernier état à proclamer ses résultats, décider qui allait gagner l'élection.

Mais un facteur supplémentaire allait faire empirer la situation: de nombreux électeurs ont constaté que leur vote avait été mal comptabilisé. Il faut dire que le vote Américain n'est pas aussi simple que le notre, avec ses petits papiers dans de petites enveloppes: il est en fait effectué sur une carte, il faut cocher un point à coté d'un "ticket" (le couple de candidats pour président et vice président). Et cette année là, le carton était si mal fichu en Floride, que lorsqu'on cochait un ticket, on pouvait en fait voter pour un autre ticket: il a été avéré que de nombreux électeurs ont souhaité voter pour Gore, et ont en fait voté pour Pat Buchanan, un candidat indépendant, ce que celui-ci a d'ailleurs reconnu...

Pour compliquer encore les choses, de nombreux électeurs ont été refusé dans les bureaux, au motif que leurs noms étaient des homonymes de divers malfrats, que la loi de Floride déchoit de leurs droits civiques. Bien sur, ils étaient tous noirs. Voilà tout ce que le camp Démocrate, incarné entre autres par l'avocat Ron Klain, l'ancien secrétaire d'état Warren Christopher, mais aussi bien sur Al Gore lui-même, ont pu constater dans les 36 jours de batailles juridiques, de recomptage, d'appels à la cour suprême et autres moyens légaux à leur disposition. De leur côté, les Républicains, de Jeb Bush gouverneur de Floride (Et frère du candidat Républicain) à James Baker, ancien secrétaire d'état, en passant par Ben Ginsberg, avocat, et Katherine Harris, secrétaire d'état de Floride, ont également bataillé pour faire triompher leur thèse, à savoir que les Républicains avaient gagné, que toutes ces histoires de vote irrégulier et d'électeurs écarté des urnes étaient des trucs, de la poudre aux yeux.

Le film fait la part belle aux acteurs, et on retrouvera avec plaisir en particulier Kevin Spacey en Ron Klain, et Laura Dern en Katherine Harris, une femme pas du tout faite pour la politique et qui se retrouve tout à coup sur le devant de la scène, comme une diva qui aurait oublié d'apprendre à chanter...  Mais surtout on applaudit à la faculté de faire un film basé sur des images vues par tous les Américains (le générique de fin se déroule sur ces authentiques images d'actualité reproduites dans le film), qui montre les rouages de la politique, on n'ose pas dire de la démocratie, et qui laisse l'impression à la fin que tous ces gens sont malgré tout humains. James Baker, à la fin, se réjouit de l'élection de son poulain, le gouverneur du Texas, en saluant la victoire du système, contre le chaos, dont il pense qu'il aurait pu résulter des manigances des Démocrates.

Mais s'il ne fait aucun doute que si les Démocrates avaient eu la main, ils n'auraient pas plus bougé le petit doigt que les Républicains ne l'ont fait pour laisser le décompte des voix se faire, il n'en reste pas moins que le film démontre que le système a certes fonctionné, mais que la victoire évidente d'Al Gore a été volée par d'autres, que des électeurs, notamment Noirs, ont été écartés de cette si parfaite démocratie, et que les décisions judiciaires de faire compter ou non le voix de nouveau étaient suspendues au pouvoir décisionnaire de Katherine Harris, Républicaine de droite, partisane acharnée du candidat qui sera élu. Bref, le système a fonctionné, mais la démocratie...

Avant de gloser pendant des heures sur les Américains et leur prétendue démocratie, maintenant, qu'on rappelle que ce film a été réalisé en toute indépendance, montré et sollicité par la presse Américaine, applaudi comme une leçon d'histoire par la droite et la gauche. le système a encore besoin d'être réformé, mais le cas fera sans doute jurisprudence. on sait du reste que depuis, les deux élections présidentielles de 2004 et 2008 se sont déroulées sans heurts, y compris en Floride. Donc on pourra toujours ironiser sur la démocratie Américaine, mais ce film paradoxal et sain me semble décidément une preuve que les Américains ont bien de l'avance sur le pays qui fut celui des droits de l'homme, mais est devenu celui de Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen, Manuel Valls et Eric Zemmour.

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Published by François massarelli - dans Jay Roach
30 mars 2011 3 30 /03 /mars /2011 15:06

C'est rageant. On ne peut pas voir tous les classiques: ce film de Mauritz Stiller a une réputation formidable, et tous ceux qui en ont vu la version intégrale (Et qui sont tous morts aujourd'hui) en ont vanté la poésie, le souffle épique que pourtant cette version existante ne parvient pas à réétablir: il manque au moins trois bobines. Les films suédois du muet ont beaucoup souffert, sans doute plus encore que les films Français, et beaucoup de chefs d'oeuvre de Sjöström ou de Stiller nous sont parvenus dans des copies incomplètes... Heureusement, on a La charrette fantôme ou La saga de Gösta Berling à se mettre sous la dent, mais c'est quand même terriblement frustrant.

 

Ce film, réalisé peu après les grands succès de Stiller que sont Erotikon de 1920 (disponible lui en DVD, dans des copies complètes) et Le trésor d'Arne de 1919 (idem), et juste avant son grand oeuvre, le déja mentionné La saga de Gösta berling de 1924 (la encore, Kino est passé par là), est donc réduit à moins de cinquantes minutes, et son histoire, très ramassée, flirte ouvertment avec le mélodrame, mais un mélo intérieur: Gunnar Hede a grandi entre sa mère, terriblement matérialiste, et son père qui a essayé de lui insuffler un peu de la poésie familiale. Il souhaiterait jouer du violon de son grand-père, avec lequel il excelle, mais sa mère le pousse à reprendre les affaires familiales. il rencontre une jeune femme, une musicienne des rues, dont il tombe amoureux, mais la mère réagit très mal en voyant son fils jouer du violon avec une inconnue. Il part et va vivre seul, afin de se marier avec la jeune femme. Mais lors de l'acheminelent d'un troupeau de rennes, Gunnar est blessé, en pleine neige, et a des hallusicnations qui lui font perdre la raison. la jeune femme va utiliser la musique et son amour pour faire revenir le jeune homme à la réalité.

 

Sous ce script, se cache à nouveau un roman de Selma Lagerlof, l'auteur(e) la plus adaptée par le cinéma muet Suédois. Son histoire appelait un film flamboyant, frontal, aux images fougeuses, et cela tombe bien: c'est le forte de Mauritz Stiller. la séquence centrale du film, avec son troupeau de rennes en panique, et les glaces, vaut le voyage à elle seule. Sinon, l'auteur se charge de reprendre à son compte les trucages popularisés par sjöström sur La charette fantôme, avec deux passages de communication onirique entre les deux amants séparés par les kilomètres. Intrigants, mais on se rappelle du Trésor d'Arne, dans lequel Mary Johnson voyait en songe sa soeur morte qui lui indiquait ses meurtriers. Ici, c'est à nouveau cette actrice, habitée et impressionante, qui se retrouve au centre du film, et de l'amour de Gunnar Hedes, joué par Einar Hanson. Un film forcément superbe, dont on aimerait voir un jour une copie plus complète...

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Published by François Massarelli - dans Muet Mauritz Stiller 1923 Scandinavie