Ce n'est pas en soi l'invention du cinéma, ni celle des truquages et effets spéciaux, qui sont là et bien là depuis au moins six ans quand le film se tourne. Non, ce qui frappe dans cet incunable célèbre et probablement tellement pris pour argent comptant que peu de gens y retournent souvent, c'est à quel point il s'attache à raconter une histoire en y faisant preuve d'une imagination graphique. Certes, ça bouge et ça bouge bien trop, comme tous les films de Méliès, dont le réalisateur lui-même (on ne disait pas encore ce mot) s'emporte tellement dans son enthousiasme qu'il commence par en perdre son chapeau... Mais c'est la marque de la loufoquerie particulière de Méliès: déjà, en 1902, elle était spéciale et unique en son genre.
La preuve: combien d'autres Voyages dans la lune y-a-t-il eu de la part d'imitateurs plus ou moins talentueux dans les dix années qui ont suivi? Méliès avait sans doute une vision que nos chères têtes blondes, persuadés que le cinéma est né avec George Lucas, doivent estimer bien archaïque, mais il avait aussi un talent unique, excentrique et au charme bien ancré.
Le film a subi les vicissitudes du temps, autant que de sa célébrité, parfois cristallisé dans des copies indignes qui circulaient tellement qu'elles en perdaient des fragments. Il a été reconstitué et surtout restitué à ses couleurs originales, grâce à une copie qui les arborait encore... Ce Voyage est donc un superbe état des lieux du savoir-faire de Méliès, en 1902, qui fait son film le plus long de son oeuvre jusqu'à ce point (il y en aura de plus longs) avec 15 minutes, naïves, mais si merveilleuses...
Et de tous ses films, c'est sans aucun doute celui qui a créé l'image la plus évidente de toute l'oeuvre de son auteur, celle dont on se servira désormais pour capturer l'univers de son auteur, comme pour en faire un logo: la preuve, j'en ai même un T-shirt!! Je parle évidemment de celle-ci:
Voici un cas de figure intéressant, mais pour de mauvaises raisons... il retrace une partie de l'éruption du Mont Pelé, qui a détruit une ville en mai 1902 à la Martinique; en usant d'artifices, Méliès tente une fois de plus de reconstituer l'actualité, comme il l'avait fait par exemple pour l'affaire Dreyfus...
Et je pense qu'il se plante en beauté, ou en tout cas c'est mon point de vue de spectateur de 2022! Car les effets spéciaux ici convoqués, les maquettes utilisées, rien ne fonctionne. Peut-être, maintenant, le film n'est-il pas complet, ce qui expliquerait tout.
Et d'ailleurs, il est considéré par certains comme perdu, et on peut se demander, à la vue des photogrammes colorés qui ont circulé, si ce petit film qui porte actuellement ce nom, est bien le film Méliès original, ou un essai auquel le "magicien de Montreuil" se serait livré afin de tester ses effets. Si c'est le cas alors le film est bien perdu, et sans doute bien meilleur. La photo qui illustre l'article, en haut, est l'un des photogrammes conservés du film tel qu'il devrait être, avec une reproduction de ses couleurs appliquées originales...
Une fois de plus, Méliès s'amuse à agrandir ou rapetisser au centre de l'écran. Cette fois, c'est une ballerine qui en fait les frais...
Mais Méliès prend son temps, installant tout un contexte: c'est un très vieux magicien qui officie ici, et il est accompagné d'un serviteur dévoué, qui réagit d'ailleurs de façon très enthousiaste à ses tours...
Cette mise en contexte peut nous apparaître comme pas forcément utile, mais il lui permet de différencier les films, et d'expérimenter avec la dynamique entre la personne d'autorité, et son assistant... Et il donne aussi une consigne aux spectateurs, à travers les réactions de joie du "disciple"...
Oui, car Méliès n'en a pas fini avec ses expériences liées au fond noir et au chariot, permettant d'obtenir le grossissement ou de rapetisser un détail, personnage ou élément de décor...
Après une série de tours de passe-passe pour introduire, et installer l'idée qu'on est devant un spectacle de prestidigitation, Méliès avec perruque fait apparaître un oeuf... Qu'il transforme en un oeuf bien plus grand, et place au centre, avant de lui dessiner un visage sommaire. Puis il le fait grandir, et l'oeuf se transforme en tête, puis têtes, de femmes, mais aussi d'un clown (qui aurait certainement plus à Stephen King!)... A la fin, l'oeuf rapetisse.
Ce film, c'est Méliès qui jongle avec le plaisir de mystifier. D'ailleurs, il jongle littéralement à la fin...
Ce film est une curiosité. S'il n'y avait l'inimitable patte de l'auteur sur les décors peints (ainsi que le cartouche de la marque Star-Films), on pourrait croire qu'il s'agit d'un obscur film burlesque des premiers temps, français ou de n'importe quelle nationalité! C'est certainement un film effectué par Méliès et son équipe afin de répondre à une demande des forains qui montraient les courts métrages.
On est en plein "comique troupier": des peintres (ils portent un calot, ce sont donc des mirlitaires) sont affairés à repeindre la voûte du porche de la garnison sous l'oeil des soldats, et un colonel vient faire l'inspection des travaux, puis l'inspection des troupes. Comme c'est un officier supérieur, il n'est pas content... Le colonel demande à un des peintres de lui parler de l'avancement des travaux: il descend, et lui explique brièvement. Puis, quand il remonte, il renverse par mégarde le contenu du pot de peinture sur l'officier pour la plus grande joie des troufions...
Comparé à une comédie d'aujourd'hui (forcément plus bavarde, mais quand même et surtout tellement plus élaboré), le film n'a bien évidemment aucune chance... Mais ce n'est pas mon propos! Ce film appartient à 1902, et 120 ans après, on peut constater si on a l'habitude des films de l'époque, que Méliès (qui joue lui-même le peintre, avec subtilité) y filme une situation nettement plus arrangée que d'habitude. Et pour commencer, il a assigné à chaque participant un rôle précis, et des gestes, afin de se trouver dans une situation qui rend le gag, même s'il est antédiluvien, plus efficace. Bref, sans aucun artifice d'effet spécial, ce qui est rare, Méliès continue à faire progresser son cinéma.
Libby Day (Charlize Theron) est la seule survivante d'un massacre perpétré dans la ferme familiale, en 1985. Ses deux soeurs, leur mère ont été assassinées et l'enquête a très vite conclu que c'était Ben, son grand frère, un adolescent ombrageux, qui avait commis le crime pour rien ou presque: on le disait Sataniste... 25 ans plus tard, Libby, qui survit encore à ce sombre drame, va être amenée à replonger dans l'affaire, quand un club de doux dingues fascinés par les crimes célèbre la contacte... Lyle (Nicholas Hoult), le chef de la bande d'excentriques, essaie de lui faire réviser son jugement, car il est persuadé que Ben n'a pas tué sa famille...
C'est un thriller, le deuxième roman de Gillian Flynn, qui est à la base de ce film. Clairement, l'intention était probablement de capitaliser sur le succès à tous points de vue de l'adaptation par David Fincher et Gillian Flynn elle-même de son troisième roman, son chef d'oeuvre, Gone girl. Donc il y a eu des moyens, et pour peindre la tragédie de la famille Day à sa juste couleur, le moins qu'on puisse dire c'est que les teintes sombres de manquent pas. Mais...
La déception se fait vite sentir, parce que le roman, dense et sinueux, avec une narration éclatée entre Libby maintenant, et les protagonistes, principalement Ben et sa mère, prenait son temps pour asséner ses coups et distiller son venin. Le film fait en 1 heure et 50 minutes et contient non seulement tout ou presque ce que le roman proposait... Il en rajoute même, afin toujours de simplifier la tâche du spectateur... C'est assez malaisé, et je reste persuadé que la lecture du roman est indispensable avant de voir le film... Du coup, ce dernier devient, j'en ai bien peur, inutile.
Nellie (Dorothy Phillips) est une aspirante actrice, qui s'enfuit de chez elle pour percer à New York. Dans la gare, elle rencontre un acteur (William Stowell) qui la séduit par son amabilité.
Arrivée à Broadway, elle monte un à un les échelons du théâtre, et va presque malgré elle se servir d'un homme, le critique Paul Niehoff (Lon Chaney), un homme malade, qui souhaite faire représenter une pièce qu'il a écrite, avant de mourir...
Il manque les deux dernières bobines du film, sur cinq à l'origine, et ce qui reste n'est pas brillant... La troisième bobine en particulier a beaucoup souffert des ravages du temps. Mais en 33 minutes, on a quand même une assez bonne idée de ce qu'est ce film, réalisé comme tant d'autres de ceux qui employaient Chaney à l'époque par Joseph de Grasse. Pendant toute la durée de ce qui reste du film, on est assez circonspect devant une intrigue qui n'en finit pas de ressembler à une parodie. Ca s'explique très bien par la fin, résumée dans les copies disponibles...
C'est un film moyen, qui se réveille soudain à la fin de la troisième bobine, justement, quand un producteur véreux est assassiné par l'héroïne qui souhaite se défendre de ses intentions malfaisantes... De Grasse y utilise un bel éclairage, et Dorothy Phillips y incarne à merveille une ingénue dépassée par la violence dont elle fait preuve: là encore, ça sert assez bien le film quand on en connaît le dénouement. Chaney, enfin, y échappe au rôle de méchant, même si sa première apparition, en critique démiurge dans les coulisses d'un théâtre, fait craindre le pire...
2020: en Italie, un bras de fer se joue entre le très Mussolinien Matteo Salvini, ministre de l'intérieur et homme fort (groumf!) du régime, et l'Europe. Pour soutenir l'effort Européen d'accompagnement humanitaire des migrants, deux dirigeants de l'Union (Angela Merkel et Emmanuel Macron) vont visiter un camp de migrants en Sicile. Nathalie Adler, qui travaille pour la commission Européenne dans ce domaine précis, se trouve donc à Catane, pour préparer la visite. Mais rien ne se passe comme prévu: les représentants des deux nations ont chacun des exigences antagonistes; la représentante de Merkel est une ancienne petite amie de Nathalie, qu'elle souhaite reconquérir; les responsables Parisiens trouvent que les migrants et leur accueil sont trop luxueux, et voudraient changer ça en image d'Epinal plus compréhensible pour l'électeur moyen. Enfin, deux grains de sable imprévus vont faire capoter la machine: le fils de Nathalie, avec lequel le contact est difficile, se trouve déjà dans le camp, et sinon, c'est le premier trimestre 2020 en Italie...
Bref: Virus.
C'est mitigé: Baier, qui avait déjà (Les grandes ondes ou A l'ouest) catapulté des journalistes naïfs de la TV Suisse en pleine révolution des Oeillets, s'intéresse ici à une autre période de carambolage loufoque, dans laquelle il trouve matière à s'attaquer à la bureaucratie Européenne. Il n'y va pas de main morte, d'ailleurs! Le personnage d'Isabelle Carré, qui a fui toute sa vie de maman le rôle de mère Juive" qu'elle ne se voyait pas incarner, est confronté à ses propres sentiments pour un fils qui est, il faut le dire, très incontrôlable! La vision d'une Italie en proie à de vieux démons xénophobes sort du champ de la comédie pour entrer de plain-pied dans une vision du réel, mais à côté, cet univers dans lequel on parle constamment plusieurs langues à la fois tient du loufoque pur. La relation mère-fils, ici, tient en grande majorité d'un amoncellement de clichés parfois irritants, mais la vision burlesque d'un technocrate Parisien reprochant à un Sénégalais d'être trop éduqué vaut son pesant de vitriol...
Un homme (Méliès) se dédouble au centre de l'écran, et assiste à l'agrandissement démesuré de son double...
Une troisième fois consécutive, après L'homme à la tête en caoutchouc et Le diable géant, Méliès incruste un personnage qui grandit ou rapetisse à volonté dans un film. Celui-ci est le plus austère ou direct des trois, et le fait est que Méliès, le seul protagoniste, s'y amuse visiblement. La variation qu'il a ajoutée par rapport aux deux films précédents est un geste: pour s'agrandir, le deuxième Méliès se tire la tête avec la main...
C'est certainement hors contexte, mais je ne peux m'empêcher de penser à... une pochette de disque, celle de l'album Giant Normal Dwarf, du groupe Hollandais The Nits. Je ne doute pas un seul instant que ces trois artistes, férus de loufoquerie autant que d'art graphique et bricolo, aient pu s'inspirer de Méliès!
Deux amants sont, d'une part et d'autre d'une fenêtre, occupés à partager un doux moment, quand, alors que le jeune homme s'en va, un diable (Méliès) apparaît dans la pièce. Il grandit, grandit, jusqu'à ce que la statue d'une madone ne le fasse rapetisser...
Son truquage de la "Tête en caoutchouc", qui lui permet avec un fond noir et un système de chariot, d'incruster des personnages sont on a l'impression qu'ils grossissent de manière excessive, Méliès l'a utilisé dans quelques films, situés très près les uns des autres dans la chronologie de son oeuvre: L'homme à la tête en Caoutchouc portait au catalogue le numéro double 382-383, et celui-ci est le 384-385...
La preuve que quand il avait une idée il en explorait tous les contours.