D'un côté, un dragueur ultra-entraîné (Ryan Gosling) rate, exceptionnellement, sa cible, avec une belle et mystérieuse jeune avocate (Emma Stone), et de l'autre, un couple marié depuis une vingtaine d'années (Steve Carell et Julianne Moore) se retrouvent au restaurant: monsieur souhaite commander un dessert, et madame souhaite plutôt divorcer... A partir de là, les destins de ces gens vont, curieusement, et expertement, se mélanger au travers d'une intrigue qui ne fera pas trop de concession au style du film choral, mais impliquera énormément de matériau sur l'amour, le seul, le vrai, le grand, le beau... Avec pas mal de dérapages aussi.
...mais des dérapages contrôlés: si je suis las des comédies romantiques les pus académiques, je suis encore plus irrité par cette manie du "décalage" passé au rang d'ingrédient formaté, avec son lot de scatologie, et d'audaces décongelées. Et un Love actually, qui est supposé marier les deux tendances, n'est qu'une coquille vide de sens, gâchée par les dialogues les plus nuls du monde. Donc, heureusement, il y a ce film, car...
...Les réalisateurs ont eu la bonne idée de le traiter comme une screwball comedy, avec à la clé l'inévitable rapprochement de deux couples (on SAIT qu'ils doivent être ensembles, de toutes façons), la transformation d'un homme pour le meilleur (voire deux), un type qui passait pas là, et sortira du film avec rien, et même, à l'occasion, des digressions géniales et salutaires: l femme draguée un soi, qui s'avère non seulement vaguement nymphomane, mais en prime elle est la prof de lettres de votre fils; la baby-sitter amoureuse de son employeur, dont l'un des ados qu'elle garde a développé une obsession fixée sur elle, ou encore le copain du couple qui doit tout à coup choisir son camp après le divorce... Il y a, aussi, une scène de révélation qui vire au slapstick le plus étourdissant, une rareté dans le cinéma bavard d'aujourd'hui... Tout serait parfait s'il n'y avait...
...un discours final qui fait voir à chacun ses erreurs. Et c'en est une, hélas, car ce genre de chose vous plombe une bobine aussi sûrement qu'un dentiste pressé. Mais il nous reste, après tout, les trois quarts d'une comédie sentimentale qui fait beaucoup de bien, et un rôle en or pour Ryan Gosling. Ah oui, ça m'agace aussi cette manie qu'on a en France, de vouer un acteur aux flammes de l'enfer parce qu'il a du sex-appeal. Il a aussi un incroyable talent, y compris pour exposer ses parties génitales face à Steve Carell.
Le "bal du monstre" du titre est, selon un personnage du film, une tradition de la justice Britannique: avant d'exécuter un homme, on aurait organisé une fête à son honneur dans les geôles d'Angleterre; si c'est avéré (je n'ai rien trouvé sur ce point en faisant une rapide recherche), c'est donc une tradition qui remonte à un certain temps, d'une part parce qu'on imagine assez mal l'Angleterre du XXe siècle procéder à ce genre de rituel, d'autre part parce que le Royaume s'est sainement débarrassé en 1969 de cette sale manie qu'ont certains états de vouloir assassiner légalement ses ressortissants à l'occasion...
Pas les Etats-Unis, encore moins le Sud du pays. Le film est situé en Géorgie, vers 2000 (l'état n'abandonnera la chaise électrique qu'en 2001) dans une petite bourgade située très près d'un pénitencier d'état. On va y exécuter un homme, qui a effectué un assaut sur un policier, entraînant sa mort. L'accusé Lawrence Musgrove (Sean Combs) est noir, comme trop d'hommes qui sont ses compagnons à Death Row. On fait la connaissance de la famille du futur défunt, son épouse Leticia (Halle Berry), qui doit non seulement faire face à la nécessité de rester seule avec son fils Tyrell (Coronji Calhoun), mais aussi de se battre pour survivre dans une société où la ségrégation est encore très vivace.
Par ailleurs, une autre famille est présentée, les Grotowski: trois hommes, le grand père (Peter Boyle), invalide, un raciste invétéré, qui a poussé son épouse au suicide si on en croit ce qu'il en dit; le petit fils, Sonny (Heath Ledger), en conflit avec son père, et enfin ce dernier, Hank (Billy Bob Thornton): le premier est un retraité du département des corrections de l'état, le service public qui gère la peine capitale entre autres; Hank est chef d'équipe au pénitencier d'état et il a transmis la vocation à Sonny, à moins qu'il ne lui ait pas laissé le choix... Le racisme du grand-père établit les règles chez les Grotowski, dont les voisins sont noirs: ça n'arrange rien...
Hank et Sonny ne partagent pas que leur métier, ils fréquentent aussi la même prostituée, Vera, ce que nous montrent deux scènes sordides par leur naturalisme, leur franchise mais aussi le fait que la jeune femme se comporte point pour point, geste pour geste, également de la même façon avec l'un qu'avec l'autre... Pour résumer, Hank et Sonny ne sont pas heureux: le premier semble reprocher en permanence à son fils de n'être pas tout à fait comme lui (pour commencer, Sonny ne partage pas le racisme de ses aînés), et ne lui passe aucune erreur. Le second reproche à son père de ne pas l'aimer... Sonny se suicide.
Après la mort de Lawrence et celle de Sonny, et la démission de Hank, les destins de Leticia et Hank vont se croiser, puis se mélanger, et enfin une histoire d'amour, fragile mais réelle, va se mettre en place. Mais comment dire à la femme qu'on aime qu'on a participé à la mise à mort de son mari?
C'est le fil rouge du film, un fil rouge qui a le bon goût d'une part de ne jamais être évoqué ouvertement, d'autre part de ne pas vraiment être rompu au fil des scènes de ce film exigeant mais envoûtant. Forster a placé ses personnages dans une caractérisation sur la distance, et c'est le premier des atouts considérables du film: Leticia et Hank, finalement, partagent un point qui est la source de bien des douleurs, une solitude envahissante... Et un besoin de trouver quelqu'un avec qui partager le quotidien. C'est le sens d'une scène qui a fait couler beaucoup d'encre, et qui a eu pour conséquence qu'il y a deux versions du film, l'une plus explicite que l'autre: l'inévitable rapprochement de Leticia et Hank, qui a commencé de façon traumatique par une troisième mort, aussi navrante que les autres, va se concrétiser par une nuit de sexualité intensive et particulièrement graphique, que Forster a souhaité tourner dans une vraie maison afin non seulement de truffer le champ de meubles et autres objets (ce qui est bien pratique, on en conviendra), mais aussi pour se conformer à un modèle assumé de naturalisme narratif... Le travail des acteurs est passé par un dialect coach, et tous s'en sortent merveilleusement bien, surtout Halle Berry, dont l'accent naturel est aux antipodes de celui, brut de décoffrage, de Leticia.
On pourra questionner le raccourci qui donne l'impression qu'on peut se sortir facilement d'un triple deuil, d'une misère de vivre dans un état rétrograde, et des pires vicissitudes de l'existence, grâce à une bonne vieille nuit de débauche assumée, mais au-delà de ce défaut, le film réussit à placer sous nos yeux les paradoxes d'une société culturelle qui a tout fait pour que misère, injustice, racisme et ségrégation, violence, fassent partie de son ADN. Dans ces conditions, quelle que soit la méthode qu'un Hank (qui va se débarrasser symboliquement de son père, comme s'il abandonnait tout racisme avec ce geste) et une Leticia prennent, on se dit qu'après tout qu'elle sera bonne à prendre... Même au milieu de sa rigueur naturaliste, Forster n'hésite pas à pimenter de symbolisme (comme le moment frappant où Hank brûle sa tenue de travail, qui est filmée sous un angle qui nous donne l'impression qu'il brûle lui-même, comme pour se laver de sa tentation raciste?) son portrait de la Géorgie malade. Et le film est une formidable introduction à l'atmosphère particulière d'une certaine Amérique, celle qui exécute.
La vie de Jésus, présentée à travers des tableaux élaborés, de l'arrivée de ses parents à Bethléem jusqu'à la résurrection, en passant par tous les événements marquants... C'est une compilation très propre sur elle, visant autant à l'édification des masses sous l'égide de la bonne morale catholique, la seule qui vaille pour Léon Gaumont, qu'une tentative consciente et militante de montrer et démontrer la puissance du cinéma... D'ailleurs, c'est le premier film de long métrage (in extremis, mais l'intention est là) réalisé en France, et une fois de plus Alice Guy est à la manoeuvre...
Et c'est aussi, de façon importante, la base d'une injustice profonde: parmi les assistants de mademoiselle Alice, il y avait un futur cinéaste, ce qui a permis à de nombreux soi-disant historiens dont le toujours approximatif George Sadoul, de se dépêcher d'enlever tout crédit à Alice Guy. Et comme ce genre d'injustice stupide est toujours vouée à faire école, le film est présenté aujourd'hui par Gaumont sous le double patronage de sa vraie réalisatrice, et de son assistant. A ce régime-là, si vous voulez, je parlerai bientôt de La ruée vers l'or (1925) d'Henry D'abbadie D'arrast, ou des Nouveaux Messieurs (1928) de Marcel Carné... Je vous laisse bien sûr le soin de chercher le nom du réalisateur que les imbéciles ont décidé de promouvoir afin d'éviter qu'une grande première soit considérée comme l'oeuvre d'une femme.
Blague à part, le film n'est sans doute pas folichon, mais c'est quand même, à sa façon, une grande date...
Le journal The Evening Sun, basé à Liberty (Kansas), possède une branche dont la rédaction est située en France, dans la ville d'Ennui-Sur-Blasé: The French Dispatch est une tradition du quotidien, qui s'honore d'avoir réussi à établir aussi loin de la maison-mère une tradition de journalisme intransigeant... Mais le supplément est condamné à très brève échéance, car le directeur (Bill Murray) qui vient de mourir a stipulé dans on testament que le journal cesserait de paraître après son décès. Le dernier numéro reprend donc trois articles mythiques et un éloge funèbre...
Un prologue aux trois autres parties contient un segment sur un journaliste cycliste, Herbsaint Sazérac (Owen Wilson), qui nous permet de visiter la ville; le premier des trois articles est l'oeuvre de la très respectée J.K.L. Berensen (Tilda Swinton) qui nous raconte l'étrange épopée du peintre psychopathe Moses Rosenthaler (Benicio Del Toro), depuis sont enfance au Mexique jusqu'à son enfermement dans une prison, où sa relation clandestine avec une gardienne de prison (Léa Seydoux) va provoquer une révolution artistique; le deuxième article s'intéresse à une mini-révolution qui ressemble beaucoup à Mai 68 (il y est question pour les garçons d'avoir accès au dortoir des filles à l'université d'Ennui-sur-Blasé): l'article est signé Lucinda Kremetz (Frances McDormand) qui a bien connu le meneur estudiantin Zeffirelli (Timothée Chalamet) avec lequel elle a eu une aventure; enfin, le dernier article est dû à la plume de Roebuck Wright (Jeffrey Wright), dont une enquête culinaire va se transformer en une véritable histoire policière, avec enlèvement d'enfant à la clé...
C'est extravagant, et on peut le dire tout de suite, ce film, le plus franchement excentrique de toute la production de Wes Anderson, n'a pas plu à tout le monde. Entre une ovation de dix minutes à Cannes où il a été projeté, et des articles acerbes voire vengeurs de nombreux médias de par le monde (pour certains articles, on en viendrait à se demander sil n'y avait pas une sourde, sournoise, et très ancienne envie de s'essuyer les pieds sur le petit génie Texan), la réception a été, disons, variée... Bien sûr, il y a aussi eu des critiques très positives, mais l'occasionnelle volée de bois vert est notable justement parce que c'est rare dans l'histoire du metteur en scène. Pour ma part, j'admets que le film n'est sans doute pas, sur bien des points, son meilleur, mais cette vendetta ne se justifie en rien: d'une part, Anderson a lui-même choisi de faire le contraire de ce qu'il a toujours fait en proposant un film à segments, dans lequel les personnages se multiplient, tout en amenuisant leur portée.
Donc oui, en effet, on pourra se plaindre de rester trop peu de temps avec Lucinda Kremetz et Zeffirelli par exemple, ou on pourra déplorer que la petite amie de celui-ci soit un personnage moins développé que Agathe, la petite pâtissière (Saoirse Ronan) de The grand Budapest Hotel, qui donnait à tout le film un parfum de nostalgie triste par son passage. Mais le propos, qui à mon sens complète et prolonge The Grand Budapest Hotel (sans doute LE meilleur film d'Anderson) est bien moins de s'intéresser aux personnages, que de rendre hommage à trois univers bien particuliers, et imbriqués les uns dans les autres: la France de toujours ou de jamais, non pas celle des années 50, 60 ou 70 telle qu'elle donne l'impression d'être représentée dans le film, mais bien son double fictif, cette France vue à travers les films tournés souvent en langue anglaise, dans les années 30, 40, 50 et 60 justement, par des Lubitsch, des Wilder, Blake Edwards ou d'autres génies. Une France décalée, inexistante, que Wes Anderson recrée à grand renfort de noms tous plus gentiment impossibles les uns que les autres (Nescaffier, Le Boulier, la gardienne Simone, et... Zeffirelli?), et qui sent bon le cinéma: Love in the afternoon, Irma La Douce ou Bluebeard's eighth wife, par exemple. Et on y fume des Gaullistes...
Autre tradition explicitement référencée, celle du cinéma français. Comme j'en ai marre qu'on profite de Wes Anderson pour montrer sa science en ce qui concerne Godaut et Truffard, qui sont effectivement tous deux dans le panthéon du cinéaste (c'est son droit), je vais me contenter ici de rappeler deux choses: d'une part l'influence évidente de Jacques Tati, plus forte sur ce film que d'habitude, et dont Anderson a emprunté la géniale maison-dédale de M. Hulot (c'était dans Mon Oncle); et d'autre part le commissaire joué par Mathieu Amalric est un ancien colonial, moustachu et malade, qui a ramené des colonies un petit orphelin métis. Il ressemble tellement à l'inspecteur Antoine (Louis Jouvet dans Quai des orfèvres de Clouzot) que c'en est troublant.
Enfin, il y a la presse, celle qu'on vilipende partout, de complotisme en manifestations, d'éditoriaux de tout petits candidats fascistes, en colère infantile de tous petits candidats d'extrême gauche. C'est pareil aux Etats-Unis, où un président a pu tenir quatre ans à nier tout et n'importe quoi en attaquant systématiquement les journalistes, pourtant la presse est supposée être une institution aux Etats-Unis. Anderson utilise donc le cinéma, et ses possibilités, pour envoyer une lettre d'amour amusée aux journalistes de terrain, comme il avait inscrit son film précédent dans une logique profondément littéraire. Avec The French Dispatch, on voit à l'oeuvre des journalistes investis à 100 % dans une recherche souvent tellement précise et minutieuse qu'elle en devient absurde, comme Berensen qui semble avoir passé sa vie entière à écrire un article sur Rosenthaler... des journalistes qui sont autant d'auteurs, et qui dépendent d'un rédacteur en chef qui saura exactement trouver quoi prendre et qui laisser dans leur production... Bref, des pros et des artistes. D'où un sens aigu de la digression qui se retrouve dans la forme délirante du film.
Et c'est peut-être ce qui a gêné dans ce film étrange, cette façon, mélangeant une constante référence au texte, dans ces images toujours aussi impeccablement et géométriquement horizontales, avec ces mouvements d'une caméra habitée qui nous oblige à la suivre, un coup à droite, un coup à gauche. Le film est un dédale de sollicitations textuelles, sonores et picturales, en 1:33:1 sur une large part mais pas que, aux couleurs pastel, mais parfois en noir et blanc en fonction des besoins... Il y a même de l'animation mal fichue (moins plaisante aux yeux en tout cas que les maquettes en image par image des poursuites de The Grand Budapest Hotel). La musique d'Alexandre Desplat est sans doute la partie la plus normale de ce drôle de film! C'est épuisant, mais on s'y fait très vite, et on sait qu'on y reviendra justement avec le plus grand plaisir... Enfin, moi, en tout cas.
Et pour finir, vous avez un aperçu du casting exceptionnel dans cet article. Mais il y a en a d'autres, et non des moindres... Allez y faire un tour, vous verrez...
Est-ce Alice Guy, comme on le pense aujourd'hui, qui a souhaité immortaliser un tournage d'une "phonoscène", ces courts films musicaux qu'elle avait pris en charge afin d'alimenter l'exploitation des films Gaumont, le patron ayant tout misé sur cette technique avant-gardiste mais surtout rudimentaire... En tout cas il est impressionnant de voir, élargi au-delà de sa réalité cinématographique, un film avec ses acteurs, actrices et décors, avec en plus ses techniciens, caméraman, accessoiristes, et bien sûr sa réalisatrice, habillée comme il se doit à la mode 1905! Alice Guy se tient entre la caméra et ses acteurs, et il est clair qu'elle est la patronne. On notera qu'une autre feme semble avoir de l'importance, celle qui se tient au-dessus du phonographe: c'est elle qui enregistre le son de ces films parlants et chantants.
Le résultat, je vous le donne en mille: le film, aussi simple et limité soit-il, est mille fois plus intéressant que les phonoscènes qui nous sont parvenues, pour la plupart des chansons du music-hall interprétées par des artistes qui étaient populaires à l'époque, et qui aujourd'hui, sont... antiques: Mayol, Polin ou Dranem.
En 1905, avec son opérateur Anatole Thiberville, est partie en Espagne afin d'y trouver des "vues" pittoresques, comme on disait alors. Il en subsiste un ensemble de plans touristiques qui sont autant de vues d'un autre âge (littéralement) de nos voisins du Sud... Un peu dans l'esprit des films Lumière: cette fois, Guy et Thiberville posent la caméra, et filment avec un mouvement panoramique de gauche à droite, une rue de Madrid ou un panorama de Grenade...
Puis elle convoque des danseurs et des musiciens pour des films muets, mais coloriés au pochoir: Tango, La malaguena et le torero, et aussi Saharet -Le boléro, une danse 'typique' exécutée par une artiste de music hall. L'intérêt est plus qu'anecdotique.
Une jeune femme arrive dans le quartier noir d'une petite ville Sudiste; on ne la reconnaît d'abord pas, mais sa grand-mère (Ethel Waters) ne peut s'y tromper c'est Patricia (Jeanne Crain) dite Pinky en raison de sa couleur très proche de celle d'une blanche: au point que durant sa scolarité, dans l'école où elle a appris le métier d'infirmière, elle a, involontairement d'abord, trompé son monde, et s'est faite passer pour ce qu'elle n'était pas. Mais dans le Sud, elle ne tardera pas à retrouver sa place et les ennuis qui vont avec...
Mais sa grand-mère, qui s'est prise d'amitié pour sa voisine (Ethel Barrymore), une vieille dame excentrique qui vit dans une plantureuse maison à l'ancienne, et qui a la réputation d'être très raciste: Pinky, pour faire plaisir à sa grand-mère, accepte de devenir l'infirmière de Miss Em...
Le film me semble plus célèbre pour ce qu'il n'est pas que ce qu'il est: systématiquement, il est fait mention de la participation de John Ford au tournage, mais il a été remplacé par Kazan après seulement une semaine, et même si je ne croyais pas l'écrire un jour, on peut se réjouir du changement de réalisateur: d'une part, Ford aurait sans doute été incapable de conférer la moindre vérité à ses acteurs Afro-Américains; d'autre part, Kazan qui sortait d'un autre film polémique sur les préjugés ethnique (Gentlemen's agreement, 1947) était clairement le meilleur choix.
Son film évoque donc aussi clairement que possible, sans jamais citer le KKK, la situation des petites bourgades de Louisiane, qui sont sous la coupe d'une loi et de moeurs racistes, avec des patrouilles de police qui surveillent littéralement les moindres faits et gestes des noirs. Pinky, qui a le culot de ressembler à une blanche, excite bien plus encore les grincheux, et quand elle hérite d'une maison, le sang de la population ne fait qu'un tour. C'est un beau film, et Kazan joue à merveille de la richesse des échanges entre Jeanne Crain et Ethel Barrymore... Il y a aussi une volonté de fuir la facilité, et le renoncement (le petit ami nordiste et blanc qui suggère à Pinky d'oublier ses origines, et qui lui même finit par trahir un certain racisme), mais le film a quand même deux défauts...
D'une part, son juge vertueux et anti-raciste: s'il a raison de dire qu'un procès gagné par une noire risque de relancer la haine à l'égard de la communauté et de précipiter les noirs dans une ségrégation encore plus violente, reste un voeu pieux: en Louisiane, en 1949, il fallait probablement faire partie d'une société secrète mais célèbre pour prétendre devenir juge (un poste politique aux Etats-Unis, on s'y fait élire juge); et bien sûr, Jeanne Crain en afro-américaine... Difficile à croire, bien sûr.
Un officier Allemand, francophile, se voit assigner une demeure, celle d'un homme qui vit avec sa nièce dans une petite ville du Dauphiné. Les deux hôtes, contraints et forcés d'accueillir l'intrus, ne lui diront pas un mot durant toute la période de son séjour, mais l'officier (Howard Vernon) tombe très vite amoureux de la jeune femme (Nicole Stéphane), sous l'oeil tranquille de l'oncle (Jean-Marie Robain)...
L'esprit même de la Résistance, c'était le sujet du récit de Vercors, sorti sous le manteau, comme le rappelle un prologue qui montre un homme avec un exemplaire caché dans un bagage. Melville, qui sort lui aussi du maquis, a tenu absolument à tourner son adaptation, et l'a fait sans en avoir l'autorisation. Son succès a probablement sauvé la carrière de celui qui venait de jouer à quitte ou double pour s'improviser cinéaste.
C'est frappant de voir avec quelle rigueur, quel naturel, aussi, celui qui se plantera dans les grandes largeurs avec son abominable deuxième film, adapte un récit qui n'est pourtant pas très cinématographique au départ... Si ce n'est justement dans la tension des silences, dans la communion des tristesses: celle des deux occupés, qui doivent à contrecoeur accueillir un soldat ennemi; celle aussi de l'officier, désolé de venir en occupant. Celle enfin de ceux qui ne peuvent assumer leur amour. A ce titre, le mono-dialogue continuel d'Howard Vernon, qui rythme le film, est exemplaire; la subtilité de Melville qui nous montrera dans le film son officier valeureux aux prises avec de vrais nazis, ceux-là, est, deux années après la guerre, tout aussi remarquable.
A Manhattan, un journaliste qui travaille à l'agence France-Presse, Moreau (Jean-Pierre Melville) fait équipe avec un photographe à la réputation désastreuse, Delmas (Pierre Grasset) pour retrouver la trace d'un diplomate Français de l'ONU dont l'absence a été très remarquée et commentée; ils cherchent d'abord dans les nombreuses maîtresses de l'homme, et commencent un long périple nocturne dans les rues toujours actives de la ville...
Melville traque les noctambules et lâche deux hommes parfaitement compatibles avec la vie de la nuit New-Yorkaise, aux trousses d'un insaisissable (et pour cause: il est mort) diplomate, qui devient le prétexte d'un jeu du chat et de la souris entre cynisme et morale, entre la docilité d'un Moreau qui ne veut pas faire de tort à la diplomatie française, ou à la famille d'un mort, et Delmas, le buveur et coureur qui jongle avec l'idée de devenir riche en publiant des photos douteuses... Et on se demande bien ce qu'on est venu faire devant un film pareil.
Il faut dire que je soupçonne que les véritables motivations de Melville, qui semble avoir improvisé son film à New York, soient surtout de filmer Américain! D'où des trous béants, occupés à nous montrer des taxis, des gens qui prennent des taxis, des gens qui sortent de taxis... C'est raté, du début à la fin. Melville retournera tourner en France, et accumulera les oeuvres de premier plan... Tant mieux.
Le miroir aux alouettes: Holywood et le cinéma Américain n'ont pas attendu très longtemps avant de s'auto-représenter, et par exemple en Californie, à la Keystone, dès les années 10 le pli était pris. Plus loin vers l'Est, dans les studios de Fort Lee où on résistait encore à la tentation de l'exil vers le Pacifique, Maurice Tourneur a mis en chantier cette petite comédie avec Doris Kenyon, où une jeune femme de la campagne est repérée lors d'un tournage en extérieurs par l'acteur principal d'une série de westerns... Kenneth Driscoll (Robert Warwick) est vain, attaché à son statut de star et il séduit sans trop de problème Mary (Doris Kenyon), qui en dépit d'un début difficile (son essai est une catastrophe) va s'accrocher, et sous la protection de Driscoll, devenir une vedette... Mais sa mère (Jane Adair) vient la voir pour son anniversaire, et tombe sur une soirée bien arrosée...
C'est touchant: d'une part, le film part des ressorts du mélodrame et réussit à en faire quelque chose d'assez solide, de par l'ironie dont fait preuve le cinéaste face à ses pantins qui sont tout à coup confrontés à la vraie tendresse, rustique mais sincère, d'une mère éplorée; d'autre part Tourneur se fait plaisir à tourner en montrant les studios où il travaille quotidiennement, et où il a déjà accompli un nombre important de grands films. On le verra d'ailleurs en plein travail, sauf qu'il joue un accessoiriste... Il montre également le studio sous un jour bien moins glamour que ce qu'on aurait pu imaginer, avec ses acteurs farceurs et dragueurs, mais de fait, dans le film, tout le monde ou presque a l'air de prendre du bon temps dans son métier.
Le film est adorable, même s'il est mineur. Le réalisme de la situation, au milieu de ce mélodrame très classique, donne un intéressant mélange. Quel dommage que les copies qui circulent soient assez peu glorieuses, sauf la version abrégée disponible un temps dans une anthologie consacrée, justement, aux studios du New Jersey.