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31 décembre 2020 4 31 /12 /décembre /2020 16:29

Amedeo Modigliani (Gérard Philippe) peint: ça n'intéresse pas grand monde... Quand il réussit à capter l'attention d'un commanditaire, par exemple un client d'une terrasse de café, il ne lui achètera pas sa production, car les gens ne comprennent pas cette vision de l'art. Il va donc de comptoir en comptoir et de femme en femme, cherchant l'oubli plus que l'inspiration, au grand désespoir de ceux qui l'aiment. Mais deux personnes aux influences contrastées vont entrer dans sa vie: l'une par la grande porte, c'est Jeanne (Anouk Aimée), aspirante peintre, qui va l'aimer, et partager sa vie et sa déchéance; l'autre est Morel (Lino Ventura), lui va entrer sans se faire remarquer, et attendre son heure... Il est marchand de tableaux et a repéré avec ce peintre déglingué un futur client facile: quelqu'un qui mourra avant son heure, il lui suffira juste d'être là au bon moment...

Le film a beaucoup à voir avec Touchez pas au grisbi, finalement; aux gangsters de ce film, qui voient sans comprendre un nouveau monde fait de vitesse et de cocaïne se construire autour d'eux et de leurs habitudes, Becker oppose cette fois le peintre maudit qui ne parvient pas à trouver sa place dans un monde de plus en plus hostile au talent, et où le public gobe tout à partir du moment où la presse ou la publicité le leur propose. Une scène emblématique, voit Modigliani, hagard, suivre son meilleur ami (Gérard Séty) et Jeanne chez un acheteur potentiel. Quand il se rend compte que c'est un américain prêt à acheter ses toiles au kilo, et qui ambitionne d'utiliser l'une d'elles pour une publicité de parfum, il s'en va...

Dans ses rapports (compliquées, c'est le moins qu'on puisse dire) avec les femmes, Modigliani a une relation épisodique avec une critique, la belle Béatrice (Lilli Palmer). Celle-ci est plus sa complice qu'une journaliste, et une tentatrice plus qu'une use. Elle le fournit à ses heures perdues en opium... Le personnage est intéressant, car elle ne cherche pas en Modigliani la gloire hypothétique d'un peintre, et l'accepte comme il est, avec sa violence née de sa détestation de lui-même, son alcoolisme dangereux, et son comportement erratique. Au contraire d'un Morel qui se tient à l'écart, mais n'en est pas moins horriblement calculateur, comme le prouve le dernier quart d'heure du film, dans lequel il regarde littéralement le peintre aller à la destruction.

Becker a choisi le noir et blanc pour son film quand on lui proposait la couleur (le scénario a été repris de Max Ophuls, qui devait diriger le film et est décédé avant de s'y atteler: sa production était effectivement prévue en couleurs), afin de déplacer l'oeil du spectateur, des tableaux vers les acteurs. Une belle idée, qui débouche sur un film dans lequel on s'intéresse effectivement plus à l'artiste qu'à son art, qui n'est jamais discuté: ce n'est tout simplement pas le sujet...

Je m'interroge sur un point cependant: s'il est clair, un intertitre en exergue du film nous le précise, que Becker et son équipe ne cherchaient pas la véracité historique, on regrette beaucoup devant ce par ailleurs beau film, qu'il n'y ait pas eu d'effort plus prononcé pour faire semblant que l'intrigue se situe en 1919-1920. Anouk Aimée est ici habillée à la mode 1958, et la plupart des costumes, à de rares exceptions près, sont anachroniques. Ce qui n'enlève rien à la thématique du film, bien sûr, qui reste une fois de plus la chronique d'une mort annoncée, celle d'un artiste, et aussi symboliquement, celle d'une certaine idée de l'art. Becker a réussi un film puissant, dans lequel les acteurs sont tous proprement géniaux, et dans lequel on ne nous impose rien. Le spectateur partira avec sa propre idée de Modigliani... Mais il ne repartira du film qu'après avoir été le témoin d'une sacrée histoire d'amour. 

 

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Published by François Massarelli - dans Jacques Becker Lino Ventura
31 décembre 2020 4 31 /12 /décembre /2020 10:36

A Paris, une pièce, La vierge de Corinthe, rencontre un énorme succès, et l'actrice Lina Béryl (Suzanne Grandais) y triomphe... La pièce fait l'objet d'un petit mystère, car l'auteur, considéré par tous comme un génie, a souhaité rester anonyme. Mais l'auteur, justement, a vu la pièce et il est littéralement subjugué par son interprète principale, au point de la contacter régulièrement (notamment au téléphone, ce qui occasionne un superbe "split-screen"). Mais toujours à distance: car que se passerait-il si elle apprenait que Paul Darcourt est un nain?

C'est le célèbre nain Delphin qui interprète ce difficile rôle, celui d'un homme qui est né trop petit, mais contrairement à ce qu'on voit souvent dans les films, appartient à une famille aisée. Il vit seul avec sa mère (Renée Carl) dans des appartements cossus, et la brave dame le couve comme elle l'a toujours fait, pour le protéger...

Le film, qui fait partie de la série "sociale" de Feuillade, "la vie telle qu'elle est", nous raconte une histoire qui est une réponse exacte et cruelle à la question posée plus haut... Il est à porter au crédit du metteur en scène et des interprètes, non seulement d'avoir évité les clichés, mais aussi d'avoir traité ce sujet de la différence, du préjugé, et de la difficulté de s'intégrer, d'une manière frontale.

 

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Published by François Massarelli - dans Louis Feuillade Muet
31 décembre 2020 4 31 /12 /décembre /2020 10:25

M. et Mme Trévoux (René Navarre et Renée Carl) vivent heureux, ils ont un garçon, et les affaires de Monsieur sont prometteuses. Mais Madame a une attirance pour la chiromancie qui va lui jouer des tours: une dame inquiétante lui révèle que sa main trahit un avenir sombre, elle va "perdre un être cher". Elle a, forcément, des appréhensions quand son mari quitte Paris pour Cherbourg, afin de prendre le bateau pour New York... Et ces appréhensions seront vite confirmées, car le bateau va rencontrer un iceberg...

Deux préoccupations pour Feuillade ici: d'une part intégrer à sa série de films "la vie telle qu'elle est" un scénario sur la chiromancie, vaste entreprise d'exploitation des nigauds très en vogue à l'époque... Mais d'autre part, le réalisateur est à l'écoute de l'actualité, comme le Danois August Blom (réalisateur du film Atlantis la même année): il a été lui aussi frappé par l'anecdote du Titanic, et il introduit cette réalité-là dans son film; ce qui aura pour effet de pilonner un peu plus le charlatanisme des chiromanciennes, d'ailleurs, ce qui était l'intention première.

Comme souvent dans cette série, c'est dans les intérieurs que Feuillade révèle l'étendue de son talent, et on se souviendra longtemps de cette scène captée dans la pénombre, où seule apparaît la silhouette de Renée Carl, éternelle mère inquiète qui veille sur son enfant, et éclairée seulement d'une petite lampe...

Notons pour finir que le film est réduit à 24 minutes, il manque le dernier acte, celui dans lequel on confond les escrocs de la chiromancie. Dommage...

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Published by François Massarelli - dans Louis Feuillade Muet 1912 *
31 décembre 2020 4 31 /12 /décembre /2020 10:02

D'abord une époque: Becker raconte dans ce film la jeunesse de l'après-guerre à travers ces enjeux sentimentaux, ou professionnels, des choses qui vont changer ou déterminer la vie future. Et si le monde a recommencé à tourner après une période bizarre, il en reste des séquelles... La façon dont un personnage (Pierre Trabaud), par exemple, conduit une jeep amphibie probablement achetée dans un surplus de l'armée Américaine, ou le fait qu'il passe son temps à piquer de la viande dans la boucherie familiale pour pouvoir se payer des extras (à commencer par de l'essence pour son machin qui flotte et qui roule), trahit vraiment cette drôle d'époque de débrouille, mais celle-ci est comme captée au naturel: c'est une grande réussite. Et puis il y a la jeunesse massée dans les caves, dans une danse permanente: ces gens ont des choses à exorciser, à commencer par leurs parents...

Une chronique du tout et du petit rien: tiens, exactement comme Antoine et Antoinette... Sauf que ce n'est pas exactement le bonheur qui est en cause ici, c'est la vie. Le film commence donc, dans une exposition exemplaire, à travers la vie des uns et des autres, par montrer le quotidien en famille ou pas de tous ses protagonistes. Une façon de les situer, bien sûr, mais aussi de leur fixer des enjeux, et aussi de nous les faire aimer: 

Lucien (Daniel Gélin) est l'étudiant en ethnographie qui a réussi, malgré son père (un con de bourgeois), et qui souhaite monter une expédition au Congo pour aller tourner un film scientifique sur les pygmées; sa petite-amie Christine (Nicole Courcel) est partagée entre son amour pour lui, et une ambition mal venue: elle veut être actrice, mais n'a pas ou presque pas de talent. Dans son cours, ils le savent bien, mais elle sait qu'elle peut jouer une carte immorale pour percer dans le métier, et considère, effectivement, de coucher avec un metteur en scène; Maurice Ronet est Roger, un étudiant à l'IDHEC qui est diplômé en son; ce qui ferait de lui un collaborateur essentiel pour son copain Lucien. En attendant il vit sur sa trompette, puisqu'il joue du jazz dans une cave... Et il est en couple avec Thérèse (Brigitte Auber), qui est actrice au même cours que Christine. Et elle, du talent, elle en a: ce qu'ont repéré un metteur en scène et surtout un auteur dramatique: François, le frère de Christine, qui aimerait bien que Thérèse soit sa petite amie.

Voilà, les personnages et les enjeux sont posés, et le film se déroule avec comme éventualité le fait que Lucien réussisse à monter son expédition, mais aussi que Thérèse et Christine soient engagées sur une pièce: ce sera chose faite assez rapidement, et les enjeux sentimentaux vont faire que le film frôlera le drame... Un peu. Parce que Becker, qui a demandé du naturel à ses acteurs, et l'a magnifiquement obtenu, n'a pas non plus souhaité aller vers le baroque. Ce qu'il voulait c'était capter une époque, c'est superbement réussi, et la cerise sur le gâteau c'est qu'on y assiste à l'éclosion d'une vraie histoire d'amour, celle des Parisiens avec le jazz... On passera sur l'étrange affection de l'époque pour le jazz "à l'ancienne", avec des apparitions de Claude Luter; mais on verra aussi le grand Rex Stewart, à la trompette, et surtout un pianiste qui fait un peu plus que de la figuration: c'est Bernard Peiffer.

 

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Published by François Massarelli - dans Jacques Becker
31 décembre 2020 4 31 /12 /décembre /2020 09:01

La fée des grèves montre le sens de l'histoire de Feuillade, avec un conte que n'aurait pas renié Méliès. En plein seizième siècle, un noble pêche par hasard une sirène, et la ramène chez lui. Ils se marient, mais elle ne peut accepter de vivre loin de son royaume sous-marin. Il prend la décision de la suivre...

Tourné pour moitié dans des décors "naturels" (Et un château en bord de mer), et en studio où le "royaume" sous-marin a été reconstitué (Occasionnant un ballet sub-aquatique de naïades aussi empesées que les "fées" du film Le Printemps de la même année), il a été aussi colorié au pochoir. Là s'arrêtent les comparaisons avec Méliès, le film étant loin de la magie des contes de la Star-film...

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Published by François Massarelli - dans Louis Feuillade Muet
31 décembre 2020 4 31 /12 /décembre /2020 08:57

La féérie selon Feuillade... Dans ce film des premiers temps de son oeuvre, on assiste un peu embarrassés à un ballet, disons, artistique... Un genre de film qui fait florès et qui s'inspire du goût des gens bien comme il faut, des spectacles de patronage.

Une vingtaine de femmes, en toges, se livrent à une bacchanale sur le thème de l'arrivée du printemps, parfois accompagnées d'enfants nus. C'est ridicule, c'est vain, et c'était une tendance, ce que n'oubliera pas Chaplin qui fera une parodie ultime de ce genre de films, mais en mille fois mieux, dans Sunnyside...

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Published by François Massarelli - dans Muet Louis Feuillade
31 décembre 2020 4 31 /12 /décembre /2020 08:51

On oublie souvent qu'à partir de son arrivée chez Gaumont, Louis Feuillade, d'abord assistant d'Alice Guy, a vite du apprendre à tout faire. on lui doit donc, avant même que ses goûts ne le poussent vers l'exploration gourmande du genre policier, un nombre de films impressionnants dans tous les genres: féeries, drames, et bien sur des comédies. Certaines, regroupées dans des séries (Bébé, Bout-de-Zan) sont embarrassantes à regarder aujourd'hui, mais certaines témoignent au moins du fait qu'il savait attacher une certaine rigueur dans son métier. C'est de cette époque que date ce petit film...

Pour autant, il n'y a pas grand chose à dire sur Une dame vraiment bien, un film entièrement basé sur une idée simple, mais efficace: une dame élégante (Renée Carl) traverse la ville tranquillement, sans se soucier des catastrophes qu'elle déclenche sur son passage. En effet, tous les hommes sont subjugués par elle, et ont la tête toute retournée, aussi bien les commerçants, les passants, les ouvriers et bien sur les gendarmes... J'ai deux hypothèses quant au gag qui illustre cet article, et j'imagine que les émules de Freud s'attacheront à l'une d'elles. Mais je pense que l'autre est plus raisonnable: Feuillade souhaitait faire une allusion aux temps héroïques et déjà lointains des frères Lumière...

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Published by François Massarelli - dans Comédie Muet Louis Feuillade
31 décembre 2020 4 31 /12 /décembre /2020 08:46

Le récit du colonel est ce qu'on n'appelait pas encore, à l'époque, un plan-séquence, basé sur une idée, elle aussi, fort simple: un vieux militaire en retraite a pris l'habitude d'égayer les repas auxquels il est invité en se livrant à des récits vibrants de ses exploits passés. Et pour le mettre en scène, Feuillade nous montre le vieux s'emportant, provoquant par ses éclats de voix de tels sursauts chez les domestiques que ceux-ci en lâchent immédiatement la vaisselle, puis s'emballant de plus en plus, le colonel joint le geste à la parole et commence à tout casser... La fin n'est pas une fin, mais un armistice, et on peut voir les convives revenir sagement s'installer, comme si de rien n'était. Le film est drôle, de par la façon qu'a eu Feuillade d'orchestrer le crescendo...

 

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Published by François Massarelli - dans Comédie Muet Louis Feuillade
30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 17:49

Une troupe de cinéma (l'actrice Asta Nielsen, d'autres acteurs, et un caméraman) décident de partir pour les montagnes du nord de l'Italie, afin de capter sur le vif, les lieux qui son le théâtre des douteux exploits d'un redoutable gang de bandits, le gang Zapata. Une fois arrivés, ils se déguisent en bandits et se filment à terroriser la population. Seulement, d'une part la population n'envisage pas de se laisser faire, et d'autre part la vraie bande de Zapata, qui passait par là, leur ont volé leurs vêtements civils...

C'est après avoir tendu un miroir de mélodrame au cinéma qu'Asta Nielsen a décidé de le faire aussi avec la comédie. Sans doute fallait-il fournir, car ce film tourné en pleine montagne ressemble à s'y méprendre à un film vite fait pour peu de frais... Ce n'est pas complètement de la comédie, plutôt de la farce un peu grossière, mais elle permet au moins à Nielsen, avec j'imagine la complicité d'Urban Gad, d'affirmer sa prépondérance sur son équipe, mais aussi d'explorer un peu un thème qui reviendra chez elle: l'androgynie. Sous le costume de Zapata, elle a commis une action d'éclat en laissant partir une jeune femme, après lui avoir décoché un baiser en guise de clin d'oeil... Celle-ci est désormais amoureuse de "son" bandit; quand Asta Nielsen s'introduit chez elle pour y voler de la nourriture, elle se jette sur l'objet de ses désirs... Les désirs d'Asta/Hamlet, dans le film d'Heinz Schall et Svend Gade, seront nettement plus troubles.

 

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Published by François Massarelli - dans 1914 Muet Asta Nielsen Comédie Urban Gad **
30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 17:25

Les Hilliard sont une famille petite-bourgeoise qui vit une petite vie bien pépère dans une banlieue d'Indianapolis... Le matin, le père, la mère, la fille, le fils se lèvent, prennent leur petit déjeuner, et se chamaillent un peu. Ralph (Richard Eyer), le fils, décide qu'on ne l'appellera plus Ralphy, parce qu'il est un homme... Donc il refuse d'embrasser son père avant de partir pour l'école, et prétexte qu'il n'a pas le temps de ranger son vélo qui orne insolemment la pelouse. La fille (Mary Murphy) aussi, qui a 19 ans, affirme qu'elle a grandi et laisse entendre qu'elle considère le mariage, avec son petit ami Chuck. Au moment où le père (Fredric March) s'apprête à sortir pour se rendre à son travail et déposer sa fille, Madame Hilliard (Martha Scott) lui fait promettre de ne pas aborder la question des amours avec sa fille, car elle sait que le jeune avocat Chuck l'agace. Puis la mère reste seule et s'adonne à ses tâches ménagères.

Elle ne prête aucune attention à ce que raconte la radio, sur une évasion spectaculaire non loin de là. Elle aurait du, car pendant que la police cherche des pistes pour retrouver les trois évadés, ils décident de se réfugier en banlieue, avisent une maison: elle plaît au chef des trois bandits, Glenn Griffin, car il sait qu'en cas de coup dur il aura besoin d'otages, et il n'y a rien de mieux qu'une famille avec enfants, en cas de prise d'otages. Et il sait qu'il y a des enfants, puisqu'il y a un vélo abandonné sur la pelouse...

Wyler ne perd pas de temps à faire se rencontrer les deux univers antagonistes qui vont cohabiter durant quelques heures. Les Hilliard, si conventionnels dans leur douceur de vivre un brin terne, et les trois bandits évadés, pas des rigolos: les frères Griffin, donc, Glenn (Humphrey Bogart) et Hal (Dewey Martin) et Simon Kobish (Robert Middleton): le premier, un dur de dur, qui n'avait pu aller en prison qu'une fois qu'il avait descendu un policier; le deuxième, son petit frère, encore un peu tendre; et le troisième, un type à moitié fou, dangereux et sans limites... Même Glenn souhaite éviter qu'il ait une arme! Si le réalisateur nous laisse suivre les efforts du détective Bard (Arthur Kennedy), en charge du dossier, qui doit lutter contre tous les services possibles afin d'être efficace, l'essentiel de la prise d'otages sera vue depuis la maison même des Hilliard. L'enjeu est simple: les bandits n'hésiteront pas à tirer, la famille doit donc tout faire pour qu'on ignore la situation, et le suspense est à son comble.

C'est un très grand film, parfaitement maîtrisé à tous points de vue. Le metteur en scène nous accoutume aux lieux du drame sans qu'on s'en rende compte dans les dix premières minutes, avant de nous montrer l'arrivée des évadés. Afin de laisser monter le suspense, il nous fait voir le choix de la maison des yeux même de Griffin, avant qu'on ne l'ait vu. Par contre, on savait que le vélo était présent: un signe du destin. Le metteur en scène tisse de façon magistrale des liens entre les hommes, les faits, les lieux, et joue aux montagnes russes avec les nerfs de ses personnages, tout en explorant avec une rare acuité le thème si cher à son coeur de la difficile (re) conquête de la liberté. Ce ne sera pas facile: accroché au mur de la chambre de Ralph, et bien en vue, il y a un cadre avec des papillons, comme dans The collector... Enfin, l'interprétation est fantastique, à commencer par la rencontre au sommet de deux monstres sacrés, Fredric March, formidable dans le rôle d'un homme d'âge mûr, et Humphrey Bogart avant la chute, magistral en homme qui n'a plus rien à perdre... Enfin, si, même s'il ne l'avouera pas: son petit frère...

 

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Published by François Massarelli - dans Noir William Wyler