Jour chargé au tribunal: on juge une affaire de moeurs, une dame qui accuse son mari de transférer ses affections ailleurs. D'autant que, même si on se demande pourquoi, le mari en question a vraiment du succès auprès de la gent féminine: y compris au tribunal, aucune ne lui résiste! Le procès nous est présenté à travers l'interrogatoire de l'accusé, qui raconte un improbable bobard sur une chasse à l'écureuil qui aurait dégénéré pour expliquer qu'il a déserté le domicile familial; l'accusation emploie alors les grands moyens: le sérum de vérité! ...d'où le titre: The truth, the whole truth and nothing but the truth...
C'est un cas plus qu'intéressant que ce petit film, car il me paraît tellement plus cohérent que bien des courts métrages de Stan Laurel réalisés à cette époque. Comme A man about town, il a un début, un but et une fin, ce u'on ne pouvait pas dire de tous ses films... Et pourtant le contraire n'eut pas été étonnant, puisqu'il s'agit d'un raccommodage de dernière minute, effectué en 1924 à partir d'éléments tournés en 1923 pour un film inachevé, et de chutes, notamment de Roughest Africa. La chasse à l'écureuil dont il est question ressemble plutôt à une chasse à l'homme effectuée dans une abominable Afrique de pacotille (et pas trop politiquement correcte, si vous voulez mon avis) par un rhinocéros psychédélique...
Laurel est excellent en homo seductor dont un intertitre nous annonce qu'il est "inconscient de son pouvoir d'attraction sur les femmes, et inconscient de bien d'autres choses", et son avocat, interprété par James Finlayson, a un rôle limité mais tout à son honneur. Bref, si ceci est un bouche-trou, qu'on m'en apporte d'autres...
Stan Laurel arrive en voiture avec chauffeur, en sort vêtu d'un manteau de fourrure et coiffé d'un haut-de-forme... Pour se changer: il est mécanicien. C'est un gag qu'il répètera plusieurs fois (on en trouve une variation dans Pick and shovel), et qui provient de son ancien patron Larry Semon... Une façon comme une autre de souligner pour l'acteur l'importance de cet autre comédien dans le développement de son propre style et de sa carrière...
Le film par ailleurs est assez moyen, limité en temps et surtout encombré par des gags physiques, et loufoques. Le plus notable est la routine qui s'installe entre Laurel et une voiture, qui est tellement récalcitrante qu'elle ne fonctionne pas quand elle le reconnaît. Pour la faire marcher, Laurel sort une fausse barbe de sa poche et le tour est joué.
Le principal antagoniste de ce film n'est pas James Finlayson, mais Charles Stevenson, un acteur souvent présent dans les films Roach de l'époque (Les Snub Pollard, et Harold Lloyd en particulier). Un dernier détail par rapport à ce petit film: Laurel y détruit une Ford T. Etait-ce la première? Je ne sais pas. En tout cas, c'est loin d'être la dernière...
Continuant la série des films, disons "légers", en une bobine, de Stan Laurel, Hal Roach l'a cette fois placé dans une blanchisserie... James Finlayson est absent, mais le reste de la troupe est là, de George Rowe (le personnage le plus louche de tout le studio) ) Katherine Grant...
Les gags sont assez moyens, et désespérément idiots, avec un retour en arrière d'une part; comme dans A weak-end party où la scène impliquait les contorsions de Stan pour jouer au billard, ici, il entend de façon répétée des bruits de déchirure derrière lui pendant qu'il repasse le linge: à chaque fois, il vérifie le fond de son pantalon. Quand il découvre que c'est juste un bruit qui est occasionné par l'activité d'une ouvrière, il se rassure, et craque effectivement son pantalon... Ce n'est pas tout à fait du goût de toutes les dames présentes...
D'autre part, le final est fourni, pendant que la chaos s'installe à l'intérieur de la blanchisserie, une inondation d'eau mousseuse se répand dans la rue, et provoque les glissades et les chutes des passants. Cela va aussi retarder le départ de Laurel, poursuivi par tout le personnel... C'est un avant-goût du style méthodique de l'acteur dans les glorieux films à venir. Reste à résoudre un mystère: mais pourquoi Stan Laurel porte-t-il un calot de marin, ici comme d'ailleurs dans d'autres films occasionnels?
La deuxième partie de carrière de Laurel passée à Roach (il y en aura trois en tout, la troisième étant la bonne...) est marquée par la prudence de Hal Roach: suivant l'exemple de Harold Lloyd durant les années 10 (et exactement de la même manière que Charley Chase qui se lançait à l'époque), le producteur privilégiait des courts métrages d'une bobine avant de passer à autre chose. Ainsi, a série contient un grand nombre de ces petits films ramassés autour de la simplicité directe d'une intrigue...
Laurel est donc mineur (le titre signifie "pioche et pelle"), assez peu efficace (il y a un gag qui le voit flanquer une pagaille monumentale avec deux collègues) mais surtout très attaché à la fille (Katherine Grant) du contremaître. Ce dernier est incarné par James Finlayson, et c'est bien entendu une excellente nouvelle... Le film se voit sans déplaisir, tout en étant bien sûr assez frustrant. Laurel a juste le temps d'inventer la cigarette à la nitroglycérine...
Roach mettra du temps avant de se rendre compte du génie de Laurel, et d'ailleurs assignera ensuite à Katherine Grant le rôle récurrent de leading lady pour Chase... Notons que tous les courts métrages de cette série de 1923 sont dotés d'un titre qui consiste en deux noms coordonnés par une conjonction: Kill or cure, Pick and shovel, Collars and cuffs...
Laurel est une fois de plus jardinier, dans une maison où sévit également une cuisinière qu'il considère comme sa petite amie (Merta Sterling). Mais celle-ci est aussi une héritière de $ 100 000, ce qu'elle ne sait pas: ce qui explique que, outre le jardinier innocent, d'autres s'intéressent à son cas. En ce qui la concerne, par contre, elle accueille tout le monde...
C'est l'un des derniers films de Laurel pour la Metro, et on y a parfois l'impression de voir beaucoup de bricolage. Le décor est le même que celui de A weak-end party, le métier de Laurel aussi... Le film tire en longueur aussi, ayant du mal à maintenir l'intérêt sur ses deux bobines. Le final, en forme de grand n'importe quoi, permet à Laurel de faire ce qu'il préfère à cette époque: du loufoque...
1988: Donald "Donnie" Darko (Jake Gyllenhall) est un adolescent à problèmes: il est soigné pour ça. Rendez-vous fréquents chez une psychologue qui le traite avec d'infinies précautions, dosages constamment repris de médicaments, et un comportement en permanente roue libre: somnambulisme, agression verbale de sa soeur (Maggie Gyllenhall) à table, comportement de rejet vis-à-vis de sa mère, et une certaine tendance à gâcher son talent au lycée.
Bref, un adolescent de film d'angoisse, quoi... et au moment où commence le film, il reçoit durant une crise de somnambulisme la visite d'un nouvel ami: il se prénomme Frank, et lui annonce la venue d'un événement qui va précipiter la fin du monde, 28 jours plus tard.
Frank est un jeune homme déguisé en lapin de cauchemar...
Ce qui va arriver à Frank reste énigmatique, d'autant que ça se passe autant dans sa tête que sous nos yeux. C'est un destin perturbant et programmé, qui se déroule d'abord de façon chronologique, puis sous l'influence de tout un courant du film ("Frank" propose à Donnie de s'intéresser au voyage dans e temps, et l'ado commence en effet à se documenter) avec un retour spectaculaire en arrière. Et bien sûr, chaque détail compte...
C'est sans doute ce qui a valu au film de se planter royalement au box-office, puis de remporter un succès notable en home video... Car Donnie Darko se voit mais surtout se revoit, tout prenant plus de sens à chaque vision. C'est un film d'une rare cohérence, à l'humour pas toujours perceptible ou du moins pas par tous. Je veux bien croire que le film soit une exploration psychologique ou une vague histoire de science-fiction, puisqu'il y est question autant de psychologie que de voyage temporel... Mais le film est surtout pertinent dans son exploration au vitriol d'une époque, de sa culture (Back to the future), de ses obsessions (l'imminence d'une élection présidentielle: continuer l'expérience Reagan avec George Bush ou tenter l'aventure Dukakis, une occasion de discorde entre les ados et leurs parents), des turpitudes des adultes (une prof, interprétée par Beth Grant, qui est obsédée par une méthode d'auto-persuasion, hilarante), et bien sûr le lieu de tous les dangers: le lycée Américain. C'est dans ces scènes souvent extrêmement drôle, et dans la vision décalée (il suffit parfois d'un léger ralenti) de l'Amérique de toujours, que Richard Kelly excelle du début à la fin.
Fincher n'avait pas la main sur ce troisième film, comme du reste sur les deux précédents. mais il avait un atout en poche, un sérieux: le succès considérable de Seven, qui venait à lui seul de redéfinir le film de serial killer, et risquait pourtant de cantonner le jeune réalisateur à un genre. C'est à Polygram, alors à la fin de l'aventure, avant que la compagnie ne soit avalée par Universal, qu'on doit cette production ambitieuse, mais qui avait tous les risques de se transformer en un désastre, à cause d'une tendance très prononcée à l'exagération et au n'importe quoi. De fait, le film ne tient pas vraiment debout, mais joue à fond sur la paranoïa du personnage principal et du spectateur, et maintient en haleine. Sinon, à partir de la deuxième vision, apparaît un autre film, une construction certes fragile, mais qui s'avère fascinante, complétant les épopées claustrophobes de Fincher après Alien 3 et Seven... Le metteur en scène, qui n'avait sans doute pas encore le poids qu'il a maintenant, n'a pourtant pas pu imposer sa vision jusqu'au bout, et on se perd en conjectures sur la fin qu'il aurait sans doute souhaité pour cet étrange jeu.
Nicholas Van Orton, un financier d'une excellente famille de la côte venue faire fortune en Californie, se réveille le matin de ses 48 ans hanté par le souvenir de son père, un homme travailleur, conservateur, responsable, et qui s'est tué à cet âge précis. Entre autres tâches ce jour-là, il s'impose de voir son frère Conrad, la brebis galeuse de la famille, les deux frères ne se voyant pas souvent. Conrad lui offre pour son anniversaire une participation à un jeu, une activité mystérieuse, à laquelle Nicholas ne souhaite pas vraiment participer. Mais il va y être amené malgré tout, poussé par la curiosité, le hasard, et une certaine vanité aussi. Mais du moment ou il met le pied dans la compagnie CRS qui organise le 'jeu', plus rien ne marche: ses activités partent dans tous les sens, le danger est partout, et les rencontres inquiétantes ou absurdes se multiplient. Sans aucun recours, Nicholas se retrouve ballotté d'évènement en évènement, hésitant entre l'impression d'une mauvaise farce, ou plus grave encore, une escroquerie à très grande échelle, qui aura sa peau...
Nicholas Van Orton (Michael Douglas) est un insupportable homme en costume, dont il ne faut pas s'étonner qu'il vive seul. Tout lui est du, et seul le travail lui importe. Il est intéressant de constater qu'il vit à San Francisco, l'une des villes les plus ouvertes humainement et culturellement des Etats-Unis... Par contre, Conrad, "Connie" (Sean Penn) est adoré de tous, malgré ses échecs répétés en tous domaines; il a d'ailleurs fait plusieurs séjours en hôpital, et on devine qu'il a une histoire de flirts poussés avec les drogues. Deux facettes d'un même homme? Plutôt une paire de garçons nés dans une même famille, mais soumis à la loi ancestrale du bénéfice à l'ainé. Une des traces de l'héritage atroce d'un tyran, dont les quelques images parsemées dans le film nous montrent qu'il était sans doute encore pire que Nicholas, un rictus d'ennui mortel constamment à la bouche. De fait, Nicholas est en danger de devenir son père, c'est l'un des enseignements de cet étrange jeu qui se joue autour de lui: dès le départ, retrouvant en rentrant chez lui un pantin par terre, dans la position exacte du corps du patriarche après son suicide... Les allusions à son père, et à l'inéluctable ressemblance entre les deux hommes, sont nombreuses dans le 'jeu', jusqu'au symbolique acte final: se réveillant en un endroit inconnu (Au Mexique) dans un cercueil, Nicholas n'a d'autre choix que de vendre sa montre offerte par son père, dernier lien avec le passé. Un autre trait de ses aventures délirantes, c'est le danger croissant auquel est soumis Nicholas Van Orton: les premières épreuves qui lui sont imposées ressemblent surtout à un canular, mais lorsque celui-ci se transforme en aventure avec balles apparemment réelles, ou que le financier est laissé seul dans un taxi qui roule à tombeau ouvert vers la baie de San Francisco, le ton change... Enfin, il y a une dimension morale, mâtinée de drogues. Ce très raisonnable homme divorcé, sans enfants, n'a aucune vie sociale, et le voilà doté d'une chambre d'hôtel qu'il ne se souvient pas d'avoir prise, et dans laquelle les traces d'une orgie de sexe et de drogues, avec photos, pointent le doigt vers une vie dissolue dont il n'avait aucune idée jusqu'à présent... La drogue est une métaphore qu'on retrouve dans le 'jeu', lorsque Nicholas revient chez lui pour constater que sa maison a été vandalisée, avec des graffitis fluo un peu partout, sur l'air du White rabbit de Jefferson Airplane...
En parlant de l'Airplane, le film profite de San Francisco, une ville à laquelle Fincher reviendra d'ailleurs avec bonheur quelques années plus tard. La disposition particulière du relief sert à mettre l'accent sur la façon dont le film progresse: les routes de San Francisco soulignent le relief plutôt que de le contourner, ce qui explique que par endroits, il y ait ces bosses au sommet de certaines collines. Impossible de voir les voitures qui vont débouler d'une minute à l'autre... De même ici, c'est la négation du suspense et le triomphe de la surprise: on ne sait pas, pas plus que Nicholas, ce qui va lui arriver, ni même si c'est effectivement un jeu, ou une escroquerie, ou pire... Seule la tension demeure, une tension dont le malaise est justement amplifié par l'absence de repères. Certains ont décrété qu'il s'agissait d'un défaut du film, mais ce choix de plonger le protagoniste comme le spectateur dans la paranoïa la plus totale était celui des scénaristes dès le départ, et Fincher y a adhéré. Le reprocher au film, c'est comme de reprocher, disons, à Coppola d'avoir situé son adaptation de Hearts of darkness au Vietnam...
Pourtant, Fincher n'a pas gardé le final cut, et a du retourner une partie de son dénouement. Ce n'est pas clair, mais une chose est pourtant sure: il avait approuvé le choix inhérent au scénario, qui expliquait à la fin si le jeu était vraiment un jeu (une grosse farce à la "caméra cachée", mais élaborée à l'échelle d'une ville, avec la complicité de tous), ou une escroquerie à l'échelle d'une vie, dans laquelle Nicholas Van Orton était la "cible", "The mark", en Anglais, pour reprendre une terme du film. Mais il avait choisi de prendre pour la fin une voie inattendue, peu Hollywoodienne, qu'il estimait être plus en concordance avec le caractère particulier de l'homme aliéné qui était le sujet du film. ce n'est pas la fin qu'on peut voir ici, conclusion logique mais qui tend à exagérer le coté délirant du film, jamais totalement crédible, mais qui reste un cas intéressant de machination déstabilisante, pas éloignée de l'idée d'un Truman Show sous cocaïne. Les tribulations sadiques d'un pauvre financier de 48 ans, obligé de suivre une blonde fatale (Deborah Kara Unger) dans les poubelles d'une ruelle sordide ont toujours de la saveur, et même si le contrôle du film lui a échappé, il y a beaucoup de la philosophie noire de David Fincher à trouver dans ce film qui est d'une ironie mordante, même après plusieurs visions, en dépit ou à cause de son sens de la surprise élaborée...
On y trouvera une formidable exploration de l'âme perturbée d'un insupportable conservateur quasi-quinquagénaire, la radiographie d'un rêve Américain qui s'est perdu dans la course aux millions d'un système bancaire qui se mord la queue (Nicholas Van Orton est investisseur, et comme il le dit lui-même, il déplace des dollars d'un projet à l'autre, et ne s'intéresse qu'à ça, autant dire à rien), et enfin le portrait troublant d'une vie paranoïaque sous la coupe d'une sorte d'équipe de cinéma qui aurait oublié de vous donner le script de la superproduction dont vous êtes le héros: bienvenue dans le jeu...
Une fois de plus, citons l'incontournable Alfred Hitchcock: le sujet parfait pour un film? Il répondait "Boy meets girl"! C'est effectivement ce qui se passe dans ce film, car lors d'un mariage, Nyles (Andy Samberg) rencontre Sarah (Cristin Milioti), et clairement ça fonctionne très bien entre eux. Ils sont, par rapport au mariage qui s'échine à continuer à se dérouler autour d'eux, plutôt décalés, comme on dit: d'une part Nyles est venu en tenue hawaïenne, et Sarah, vaguement alcoolique, a beau marier sa soeur, elle a l'air de souhaiter ardemment noyer son chagrin autrement que dans l'eau bénite... Ils vont donc s'échapper, et flirter jusqu'à ce qu'une flèche venue de nulle part transperce le dos de Nyles: et elle ne vient pas de Cupidon, mais de Roy (J. K. Simmons), un sexagénaire en tenue de commando qui a l'air parfaitement décidé à tuer le jeune homme.
C'est à ce moment qu'ils vont tous les trois disparaître dans la lumière rouge d'une grotte, et que Sarah a la surprise de se réveiller le matin précédent: elle vient d'entrer dans une boucle temporelle, dans laquelle il ne sera question ni de marmotte, de météo. Trois personnes sont coincées dedans, et il ne semble pas y avoir le moindre moyen de s'en sortir; et contrairement à ce qui arrivait à Bill Murray dans Groundhog day, il n'y aura aucune solution privée, ni quoi que ce soit... A moins que.
Impossible de ne pas faire référence au désormais classique Groundhog day de Harold Ramis: d'une part parce qu'il me semble que c'est un cas d'école, et un passage obligé dans l'inconscient populaire dès qu'il s'agit de fiction avec boucle temporelle; ensuite parce que comme dans son modèle, le film n'expliquera pas pourquoi Nyles (c'est lui le premier, qui va accidentellement ou non entraîner les deux autres) se retrouve dans cette situation. Maintenant, le public d'aujourd'hui a-t-il vu un film qui a plus de vingt-cinq ans? ...pauvres gens.
Mais revenons à celui-ci: le film fonctionne admirablement sur ses premières quarante-cinq minutes, un peu moins après mais il a le bon goût de ne pas être long: juste une petite heure et demie et puis c'est tout, de quoi trousser une jolie histoire d'amour loufoque entre deux personnages qu'on aime bien (Nyles) ou beaucoup (Sarah, un personnage dans lequel Cristin Milioti met tout son talent comique aussi bien que ses sentiments). Et puis le loufoque se niche parfois dans une accumulation de gags liés à la situation: compte tenu de leur nécessité de combattre l'ennui, les deux héros se voient obligés d'expérimenter toutes les façons imaginables de saboter un mariage qu'ils doivent subir tous les soirs, ou encore expérimenter avec les drogues les plus diverses, apprendre et restituer des chorégraphies crétines, tenter tous les suicides et expérimenter des actes de pure débilité militante... Autre qualité et non des moindres: souffrant d'une insécurité galopante, le personnage masculin ne voit pas plus loin que le bout de son nez, et aura besoin de la jeune femme non seulement pour voir clair dans ses sentiments mais aussi pour être sauvé, car Sarah, en plus, est intelligente... Il est bon de voir aussi des films Américains dans lesquels les femmes ne sont pas juste bonnes à courir dans la boue avec des talons hauts!
Et sinon, le soir, on voit parfois des troupeaux de diplodocus. Seraient-ils aux aussi coincés dans la boucle?
1933: huit femmes, amies et soudées, obtiennent en même temps leur diplôme de l'université de New York. Elles font le voeu, par l'intermédiaire de leur porte-parole Helena, qui est également celle de l'ensemble de la "Class 33", de prendre le monde à bras-le-corps, et de s'engager pour l'Amérique, la société, l'avenir... Puis le film, en passant d'une anecdote à l'autre, nous montre comment ce voeu pieux va vite tourner mal...
Dès le départ, on sent dans ce concert (le générique nous montre le groupe d'amies accompagnées dans la bande-son par une chorale) comme un certain souci d'harmonie, et les caractères sont en effet bien différents les uns des autres. Lumet adopte une narration au pas de charge, l'idée étant probablement de rester aussi fidèle que possible aux événements du roman adapté, un best-seller de 1962 écrit par Mary McCarthy, dans une perspective révolutionnaire, et pour cause: la dame est trotskiste! Les huit femmes, d'ailleurs, se présentent au monde, quelle que soit leur origine sociale, avec une croyance commune pour un avenir différent. L'une d'entre elles, Priss, autant par conviction que pour embêter sa famille, pose des affiches pour la National Recovery Association du président Roosevelt, une organisation volontariste qui faisait grincer les dents des Républicains; une autre, Kay, s'affiche en concubinage et dirige des pièces de théâtre, tout en s'abreuvant des bulletins radiophoniques sur la situation en Europe, alors que les fascismes montent. Personne ne l'a encore décelé, mais si Lakey boude pendant le mariage de sa meilleure amie, c'est peut-être parce qu'elle l'aurait bien gardée pour elle. Dottie, la plus pure Bostonienne de la bande (sang bleu et accent à la clé) rêve de pratiquer le sexe hors mariage pour expérimenter elle aussi...
Toutes ces femmes auront un destin bien différent de celui qu'elles ont cru choisir, mais le film s'attache à les montrer, dans leur différence, leurs erreurs comme leurs réussites, et bien sûr elles seront à la merci des hommes... Parmi eux, un dramaturge raté qui ne supporte pas de vivre aux crochets de son épouse, la trompe puis finit par la battre; un médecin Républicain qui tue sa femme à petit feu en s'obstinant à essayer de lui faire des enfants, puis qui prend une fois que ça a marché l'initiative de monitorer l'allaitement naturel en dépit de l'épuisement de son épouse; un militant socialiste qui couche avec une des amies, parce qu'il pense être séparé... mais en fait il ne l'est pas. Bref, il n'y en a pas beaucoup pour compenser les autres, vous l'avouerez...
Le film est passionnant, parfait portrait d'une époque à travers le quotidien et les choix, rarement portés à l'écran: avortement, contraception, adultère, concubinage, lesbianisme, orgasme, frigidité, les sujets abordés le sont frontalement, et assez crûment pour l'époque, mais les actrices font passer, si j'ose dire, la pilule d'ne façon remarquable. Le choix de laisser les deux femmes qui sont les plus "outsiders" de la bande commenter, l'une par un bulletin en forme de lettre, l'autre à travers des coups de téléphone, pour véhiculer d'absurdes ragots, qui sont pourtant aussi de formidables vecteurs de la vérité. Le résultat est que les dix années couvertes par le film passent toutes seules... les actrices sont formidables (Candice Bergen, Joan Hackett, Elizabeth Hartman, Shirley Knight, Johanna Pettet, mary Robin-Redd, Jessica Walter et Kathleen Widdoes): elles ont été choisies pour leur nouveauté par Lumet; peu, hélas, perceront. Le metteur en scène a privilégié une mise en scène au plus près de ses interprètes, souvent en demandant des scènes en temps réel, tournées notamment (mais pas que) en plan-séquences, pour un excellent résultat.
Le constat de Lumet est sans appel: la chronique du féminisme est cruellement pessimiste, et le siècle n'a pas été tendre. Le film nous en offre une preuve passionnante.
Qu'il me soit permis de dire ici que le cinéma, c'est inutile, finalement. Tout film est en soi, par essence, inutile. Tout art, d'ailleurs, et on pourrait continuer la liste... Je n'ai donc aucun scrupule à le dire: Jurassic World est donc inutile. Mais là où le bât blesse, c'est que comparé à d'autres films, on va inévitablement confirmer cette inutilité, irrémédiablement.
On pourrait comparer à ce qu'on veut. Citizen Kane? non, ce serait trop cruel... Comparons donc ce qui est comparable: les autres films, antérieurs (les suivants je ne les ai pas vus, et honnêtement, je n'ai pas, mais alors pas du tout, envie) de la franchise... Soit deux films de Spielberg et un pas.
Oui, je sais, c'est déloyal: mais avouons que, en dépit de ses qualités, Jurassic Park III (de Joe Johnston: vous voyez? je le savais!) ne joue pas dans la même catégorie que Jurassic Park et The lost world, les deux films de Tonton Steven, dans lesquels il a inventé non seulement la franchise, mais aussi son méta-univers. C'était la première fois à ma connaissance qu'un film pouvait en toute impunité contenir des images de ses produits dérivés, sous nos yeux. Cynisme, ou coup de génie dans le miroir aux alouettes qu'est le Hollywood des années 90?
Donc si on compare ce film avec les précédents, le constat sera sans appel: dans Jurassic World, tout a déjà été fait: un couple va se séparer, et il envoie ses enfants faire joujou à Jurassic World, le parc d'attractions qui s'est construit sur les ruines du Jurassic Park. Ils ont eu l'idée saugrenue de confier leur progéniture à leur tante, qui est cadre dans la structure, et bien sûr ce sera une mauvaise pioche, puisqu'elle est trop préoccupée par ses obligations professionnelles pour s'occuper d'eux... Et bien entendu d'une part le parc a vu trop grand, et des philistins se sont mêlé de génétique pour créer des monstres ingérables ET d'autre part des gros fier-à-bras qui veulent absolument récupérer les bestioles pour l'armée viennent flanquer la pagaille. Secouez, mélangez, faites en sorte que toutes les catastrophes se déclenchent en même temps, et surtout que les velociraptors soient au rendez-vous. Reprenez ce synopsis, mélangez un peu, et vous aurez le premier film, un peu du second, et le troisième en filigrane. Ajoutez quelques passages obligés (une poursuite à suspense dans les sous-bois) des véhicules au milieu des dinosaures, un gros machin (ce n'est pas un T-rex, c'est... pire) sort des bois par surprise, des bestioles bouffent des bestioles et des gens, et pendant ce temps la famille tremble, les enfants se débrouillent...
...et les femmes sont des imbéciles: car la grande nouveauté de cet ajout, c'est la goujaterie absolue du résultat. Dans l'intrigue, il y a trois femmes. Une qui pleure en permanence, une qui passe tout son temps sur un portable (et incidemment se fait bouffer par un mosasaure dans une scène au sadisme douteux) au lieu de s'occuper des gosses dont elle est sensée avoir la charge) et enfin une qui porte des talons hauts dans la jungle et qui ne prend absolument que des mauvaises décisions... Mais attendez, heureusement, il y a un héros, le fort bien nommé Chris Pratt, qui a des grosses coucougnettes, travaille justement avec les dinosaures donc on ne la lui fait pas, et il a développé un partenariat avec les velociraptors, donc on peut lui faire confiance. Il y a aussi des geeks (comme dans Jurassic Park) des militaires (comme dans The lost World) du suspense (le même que dans les trois autres films, donc hein), et même une scène intéressante, quand même: un vol de volatiles violents qui survolent vertueusement leur victimes avant de voler violemment sur leur viande. Pas très victorieux, donc. Et une autre scène, par contre, enfonce le clou de la crétinerie, avec une charge de cavalerie menée par M. Super coucougnettes au volant de son Jurassic Scooter, avec comme soldats quatre velociraptors: les seaux pour dégobiller, je vous en préviens, ne sont pas fournis avec le film. Ce serait un concept, par contre, le dégueulo-rama. Mais je m'égare.
Bref: jamais trois sans quatre? Ben si justement. Vous pouvez vous arrêter là, ce film très con, je le répète, ne sert à rien. A part à répéter, jusqu'à extinction des piles: I told you so.