Ce n'est pas tout à fait le même film que celui de 2004... D'une part c'est un long métrage, et d'autre part il développe les thèmes et les idées du premier Cashback dans de nouvelles directions. Ce n'est plus seulement un mélange entre un univers artistique et une étrange capacité à figer le temps, ça devient un parcours initiatique d'un jeune homme pour se sortir de la spirale de l'échec amoureux selon ses propres termes...
Par contre, ça incorpore une forte proportion du court métrage, du moins ce qui a pu en être conservé, car une bobine avait disparu au moment où le montage du deuxième film a commencé! Pourtant, les scènes concernées ne semblent en aucun cas différentes. Un petit mystère ici...
Ben (Sean Biggerstaff) est donc toujours insomniaque, toujours peintre et toujours employé dans une supérette Sainsbury, mais cette fois il a un contexte: s'il est insomniaque, c'est parce qu'il a quitté sa petite amie, et l'a regretté tout de suite. On en apprend aussi pas mal sur ses échecs répétés , et c'est là que ce petit court métrage artistique devient un film indépendant qui n'hésite pas à aller au bout de la représentations d'un certain nombre de mâles, c'est même troublant. Au milieu de cette faune (on en a un petit aperçu dans le court, remarquez), Ben apparaît, malgré son goût pour le déshabillage, et son don singulier (dont il use ici avec une grande liberté, et il semble finalement bien moins métaphorique ici), comme un être raisonnable et même fréquentable...
Et puis il est amoureux, de la belle Sharon (Emilia Fox), et leur histoire somme toute banale s'illustre dans la poésie pure de ces séquences figées, qui ne se soldent pas toutes, heureusement, par des séquences où les gens se mettent tous tout nus, donc la morale est sauve...
Au XVe siècle, on s'apprête à célébrer un mariage au château du baron Hugues (Fernand Ledoux): sa fille Anne (Marie Déa) doit épouser le baron Renaud (Marcel Herrand): ils ne s'aiment pas, et en ce qui la concerne, on la comprend totalement... Hugues, brave homme, apprécie pourtant l'impatient jeune homme, cassant et querelleur. Arrivent deux ménestrels, au pouvoir étrange, qui vont l'espace d'un instant figer la fête: Gilles (Alain Cuny) danse avec Anne, et Dominique l'androgyne (Arletty) danse avec Renaud, pendant que les autres convives restent figés. Leur mission, ramener l'âme deux deux futurs mariés au diable, en les tentant avec l'amour... La séduction a déjà commencé.
L'amour interdit comme antidote aux conventions d'un mariage arrangé... Si les deux auteurs, Carné et Prévert, ont cherché à s'éloigner au plus loin de leur terrain de prédilection contemporain et Parisien, un geste plutôt prudent en ce début d'occupation, on ne va malgré tout pas trop loin de la thématique habituelle de leurs films. Jusqu'aux Visiteurs du soir, tous les films de Carné et Prévert (ainsi qu'Hôtel du nord dont l'argument est dû à Jeanson) ont en effet tourné autour d'un couple qui défie son environnement. Mais là, au départ, la mission de Gilles et Dominique les identifie comme étant le mal. Il faudra que Gilles tombe amoureux d'Anne pour que le Grand Patron lui-même se déplace... Et c'est Jules Berry.
Sur le papier, Jules Berry en diable en collant, c'est étrange. Et c'est vrai qu'il a des mollets de coq, et qu'avec sa voix de titi Parisien forgée à la cigarette brune, on est loin de l'imagerie d'Epinal du diable médiéval de théâtre... Pourtant que acteur! Et sa présence, dans un film traité avec une extrême froideur avant son arrivée, illumine le film, le tourne vers la comédie par certains aspects, et en prolonge à loisir le côté fantastique. Bien sûr, c'est Dominique (Arletty) qui arrête le temps d'un coup de luth, dans une très belle scène; mais les pouvoirs du diable sont tels, et son obsession pour faire souffrir les amants si profonde qu'il en change le cours de la narration... Chacun des protagonistes devient son jouet.
C'est que l'enjeu pour Carné est de parler d'amour interdit, bien sûr, et celui de Gilles et Anne l'est, aussi bien pour le diable que pour les hommes. Anne l'a bien compris: Marie Déa incarne sans doute le personnage le plus fort du film, celui qui va finalement tenir tête au diable, et on se réjouit que l'actrice ait eu la carrure de tenir tête à Berry, parce que sinon, on était mal parti avec ce pauvre Cuny... mais je m'égare. Amour interdit, donc, comme dans Le jour se lève, Quai des brumes ou Les Enfants du Paradis qui viendra plus tard, mais aussi confusion des genres avec l'un des plus étonnants et frustrants rôles d'Arletty, qui passe à loisir de l'enveloppe d'un homme à celle d'une femme, utilisant les conventions mélodramatiques habituelles: comment voulez-cous que nous spectateurs, ne la reconnaissions pas? Mais dans le film, déguisée en ménestrel, elle trompe tout le monde.
Le fantastique, ici, est froid, comme je le disais plus haut. Encore une fois, Carné et Prévert se sont tenus à l'écart de toute tentation d'allusion à l'époque délicate dans laquelle ils vivent. Et leurs premiers films, surtout Le jour se lève, étaient riche en velléités d'insurrection, qu'elle soit poétique ou plus politique. Mais le choix d'une intrigue médiévale est un tour de passe-passe qui fonctionne. Les décors, désolés mais authentiques, de la Provence, et le contraste avec cet étrange château blanc dans lequel se passe l'intrigue, la lenteur contemplative de la narration, et les effets spéciaux excellents font le reste.
On est pourtant sur sa faim: le choix d'un jeu souvent trop retenu, où seul Berry laisse libre cours à sa verve, peut-être. La fadeur de Cuny, qui est abominable, certainement, tout comme le sentiment qu'Arletty n'est pas tout à fait à sa place. Le fait est qu'on parle le plus souvent d'un chef d'oeuvre, ce que le film n'est pas. Trop long, parfois trop bavard, parfois pas assez... Quant à la polémique soulevée par ce bon Desproges, je ne m'y risquerai pas. Le coeur qui bat à la fin, sous la pierre, est-il celui de la résistance? J'en doute fort. Par contre, le film fantastique comme antidote à l'époque, à l'écart du tout-venant? Ca oui.
Ben Willis (Sean Biggerstaff) est un étudiant en art, doté d'un fameux coup de crayon, et qui paie ses études en travaillant pour une supérette la nuit: il est insomniaque... Il nous décrit par le menu la faune du supermarché nocturne, et comment les employés y trompent leur ennui, ou luttent cotre le sommeil... Quant à lui, il a par la seule force de l'imagination réussi à totalement dompter le temps, et nous montre comment il le fait aller plus vite, ou comment il l'arrête... Et justement, quand il "arrête" le temps, le dessinateur qu'il est peut à loisir observer les clientes figées, et les dessiner en prenant avantage de sa situation. Car Ben est, depuis sa plus tendre enfance, obsédé par la volupté du corps féminin...
Je me rends bien compte qu'aujourd'hui, ce court métrage dont le clou est une scène de déshabillage des jolies et sculpturales clientes d'une supérette, ne passerait sans doute pas... La scène, qui rejoint les autres scènes de soudain arrêt du temps dans l'histoire du cinéma (Les visiteurs du soir, par exemple) a été traitée avec une incroyable délicatesse poétique pourtant, et réussit à émouvoir bien au-delà de son érotisme. Ben Willis, d'ailleurs, est-il un magicien, ou tout simplement trop imaginatif? Nous n'aurons pas la réponse, même pas dans le long métrage que Sean Ellis a développé à partir de ce court, qui en reprend l'intégralité mais qui développe la vie de Ben, et en particulier son intérêt pour la caissière Sharon (Emilia Fox), et le pittoresque de ses collègues. On a néanmoins ici un intéressant avant-goût de la joyeuse comédie fantastique d'un autre monde qu'il réussira à effectuer dans l'extension de 2006: à part et totalement original...
Alors que la guerre interne pour le leadership d'un gang de trafiquants de bière bat son plein, un tireur d'élite (Gary Cooper) qui travaille dans une fête foraine file le parfait amour avec Nan (Sylvia Sidney), la fille d'un des gangsters... Elle essaie de le recruter, mais il résiste, jusqu'au jour où elle fait un petit séjour en prison parce que son père (Guy Kibbee) l'a impliquée dans un meurtre. Une fois sortie de prison, elle décide de tout faire pour qu'il en sorte. Mais ça va être dur, d'autant que le big boss (Paul Lukas) a des vues sur elles, et les moyens d'obtenir tout ce qu'il veut...
Un peu comme dans Scarface ou Public enemy, ce film montre un monde de la pègre où la police semble particulièrement peu efficace, presque une vague utilité plutôt qu'une menace. Mamoulian utilise en permanence l'image en priorité sur le dialogue et son film est l'un des plus stylisés de la période, sans surprise pour qui a vu son Dr Jekyll... Avec ses interprètes, particulièrement Sylvia Sidney et Gary Cooper qui sont vraiment excellent, il s'ingénie à laisser les personnages prendre toute la place, dans une lutte souvent tragique entre le bien et le mal, qui prend souvent des tournants inattendus.
En parlant d'inattendu, il est curieux de voir des acteurs comme Paul Lukas ou Guy Kibbee dans des rôles aussi antipathiques que les gangsters qu'ils interprètent, mais justement c'est l'un des thèmes du film, l'attrait insurmontable du crime. Un autre thème, omniprésent à cette époque, réside dans l'apparente impossibilité de l'amour, présenté comme la rencontre de deux mondes antagonistes: c'est commun à la plupart des oeuvres de Mamoulian à l'époque, et ça s'incarne, en particulier, à travers le chassé-croisé entre vie honnête et gangstérisme, qui se joue autour des deux héros, dans une scène de visite en prison où une grille dressée entre les deux personnages les empêche avec difficulté de laisser libre cours à leur tendresse... Enfin, le film est notable pour un pari gonflé, celui de dissocier totalement le son et l'image, en choisissant de cadrer l'image d'une conversation sur des figurines d'animaux, qui sous-tendent ironiquement le dialogue, en soulignant les non-dits... tout ça bien sûr enfonce le clou: Mamoulian était doué, très doué.
Dans ce film "made in Wales" (Wedi'i wneud yng Nghymru), soit à Swansea, nous suivons les aventures peu glorieuses d'un jeune loser, fils unique d'un biologiste marin dépressif (Noah Taylor) et d'une femme qui s'ennuie dans son couple (Sally Hawkins); Oliver Tate (Craig Roberts) s'est fixé deux buts pour cette année scolaire: perdre sa virginité avec Jordana (Yasmin Paige) et réconcilier ses parents, ce qui ne va pas être facile, car le monsieur qui vient d'emménager à côté de chez eux est un ancien boyfriend, du genre flamboyant (pour cette époque reculée, car avec son mulet avec des épis, il est ridicule)...
Adapté d'un roman récent, écrit par Joe Dunthorne, le film se situe entre les scènes domestiques, qui témoignent de la déprime généralisée de la famille Tate, les éventuelles sorties, souvent sur la plage, et des scènes scolaires qui ne dérogent jamais à la tradition: l'écolier britannique est, par essence, un loup pour l'écolier Britannique... Le ton est gentiment décalé, d'autant que le film se situe dans une époque jamais vraiment définie (les uniformes permettant de l'éviter) mais clairement entre les années 80 et le début des 90s, comme en témoignent les cassettes, audio et vidéo, consommées par les personnages...
Oliver est fantasque, et narrateur, permettant d'ajouter une bonne dose d'absurde à une histoire qui sinon se tient le plus souvent à l'écart de toute émotion excessive. Le metteur en scène utilise un subtil code de couleurs en associant chaque personnage à une teinte et varie les nuances du décor en fonction de l'évolution de l'intrigue... C'est un conte initiatique, narré à 15 ans et demi, sur la période où il avait 15 ans, donc il ne faut pas s'attendre à de grandes révélations, ou à une destinée à la Splendor in the grass! En lieu et place, une comédie drôle et rafraîchissante, avec des personnages pas vraiment glamour. Les jeunes acteurs sont splendides, et Sally Hawkins est adorable, y compris quand elle dit à son fils "I gave the neighbour a handjob, Oliver, there's nothing to fuss about".
James Bond doit aider un général Soviétique à passer à l'ouest, et tout se passe comme prévu... Sauf que le général est enlevé à nouveau. Un coup du KGB, ou d'une autre puissance?
J'ai essayé de réduire l'intrigue de ce film à sa plus simple expression, mais ce texte reste encore trop long... Disons que cette fois, pourtant, l'histoire se suit relativement bien, et accumule les surprises, les bonnes, qui plus est: d'une part, le "nouveau" party boy, Timothy Dalton, qui allait s'en prendre plein la figure de toute part, est assez convaincant, dans l'ensemble. Moins vieux (il doit bien avoir 48 ans de moins que lui) que Roger Moore, il retrouve à la fois l'énergie et le physique d'un "jeune" Bond, tout en ayant une certaine fragilité. Il est aussi, avant le nihilisme robotique affiché par Pierce Brosnan, et après le jean-foutisme aboslu de Moore, un Bond ombrageux, qui commence ici à manifester comme un sentiment d'à quoi bon qui va culminer avec le film suivant...
Et pour cause: l'intrigue avec ses colonels soviétiques et ses services secrets britanniques perdus devant une situation qui les dépasse, fait la part belle à la redistribution des cartes qui était en cours dans le monde en 1987, alors que l'URSS de Gorbatchev pratiquait une détente dont on ne savait pas trop quoi faire, et que l'encouragement des Etats-Unis Reaganiens au business avant tout menait effectivement à des situations inédites: ici, l'un des protagonistes est un marchand d'armes tout ce qu'il y a de plus légitime, même si ses méthodes sont mafieuses; Bond, d'ailleurs, prend parti, en aidant objectivement des Moudjahidines dans une bataille contre l'envahisseur Russe, comme si l'espion ou la famille Broccoli avait compris que c'était là-bas que l'avenir du monde allait se jouer...
Mais n'imaginons pas des choses au-delà du raisonnable, c'est un James Bond, et la réalisation est soignée: il y a un pré-générique excitant, un générique de Maurice Binder, des paysages et des cartes postales, des évasions et sauvetages de dernière minute (dont un sur un étui de violoncelle Stradivarius) et bien sûr une présence féminine qui en prend un peu pour son grade: palpage du fessier de cette pauvre Moneypenny (à quand un spin-off, Moneypenny 008) dans lequel elle mettrait la pile à tous les phallocrates?), et une jeune première compétente, mais dont le Bond aux sourcils circonspects passe son temps à protéger les arrières pour souligner qu'elle n'est qu'une innocente et pauvre créature. Je sais, "autre temps...". Mais ce film, pour résumer, ne mérite absolument pas sa mauvaise réputation, il serait même, je pense, parmi les meilleurs que j'aie vus... Il a même une rareté, un méchant fichtrement sympathique... C'est Jeroen Krabbe, parce que j'adore spoiler.
André (Daniel Gélin) se marie avec une jeune femme, Catherine (Antonella Lualdi). Ils ont l'air bien amoureux et il lui jure qu'elle est la seule qu'il ait aimée... Le narrateur (Claude Dauphin) le traite de menteur et nous rappelle les faits, comment André a d'abord été fou amoureux d'une femme mariée, Christiane (Danielle Darrieux), attachée à sa situation matérielle plus qu'à son mari; puis comment il a été fiancé à une intrigante qui s'est servi de lui comme d'un marchepied pour accéder à la fortune d'une autre (Louis Seigner): Minouche (Martine Carol); enfin comment il a été subjugué par une "protectrice des arts et lettres" qui collectionne les amants du moment qu'ils soient jeunes, Denise (Edwige Feuillère)... Avant de se rabattre sur Catherine la fille des voisins, qui pourtant l'air bien dégourdie.
C'était le début de la mode franco-italienne des films à sketches, et ce long métrage, bien qu'il s'attache au même personnage et possède un fil rouge assez classique, en fait un peu partie. Le ton est ouvertement boulevardier, du reste, et ça ne fait parfois pas dans la dentelle; les numéros d'acteurs sont là et bien là, comment en aurait-il pu être autrement? C'est souvent un film dont la compagnie reste agréable, avec les actrices en particulier (je parle ici des trois légendes que sont Darrieux, Carol et Feuillère). Mais...
Dans ce film qui reste un état des lieux partie intégrante de l'atmosphère des jeunes années 50, la misogynie est, sans surprise, bien présente elle aussi, tristement. C'est bien long et pour une petite absurdité séduisante (quelqu'un trouve que Denise "ressemble à Feuillère, en plus belle"), beaucoup de convenances et de réchauffé...
Un ami de Roderick Usher se rend dans la maison de ce dernier, pour vérifier si tout se passe bien chez lui: il a entendu des nouvelles alarmantes... Et c'est vrai que ça ne va pas fort: le maître de l'horrible maison, perdue au milieu des marécages, se perd dans une folie furieuse, s'acharnant à peindre le portrait de sa femme comme l'ont fait ses ancêtres... Mais plus il la peint et plus l'original s'étiole. A la fin elle s'écroule, morte... Mais le portrait a plus d'un tour dans son sac.
Soutenu par Gance, dont la compagne Marguerite interprète ici le rôle de Madeline Usher, Epstein s'est jeté à corps perdu dans toutes les expériences de cinéma possible, pour déboucher sur une prouesse embarrassante: avec des moyens cinématographiques et poétiques considérables, et un sujet pour une histoire de fantômes en or massif, il a en une heure, pas plus, commis l'un des films les plus ennuyeux que j'aie vus. Et s'il fallait le passer à une autre vitesse, pour commencer?
Dans un music-hall, le ventriloque Gabbo n'arrive plus à retenir son égocentrisme et manifeste à l'égard de Mary, son assistante, une froideur et une méchanceté de tous les instants. Le couple se disloque et Mary s'éloigne... Deux ans plus tard, ils partagent la vedette d'une revue: Gabbo s'est rendu compte de son erreur et tente de la faire revenir vers lui, mais Mary est mariée à son partenaire, et souhaiterait trouver le moyen de le dire à celui qui continue, malgré leur histoire commune si compliquée, à la fasciner...
A côté de cette intrigue, il y a Otto: la poupée articulée de Gabbo, en effet, est la raison pour laquelle le film a souvent été mis un peu à tort et à travers dans la case fantastique. Le rapport entre le ventriloque et sa marionnette est impressionnant et pose forcément des questions au spectateur: quand il est seul dans sa loge, Gabbo lui parle et Otto lui prodigue généralement des conseils. Quand Mary s'en va, Otto lui témoigne la sympathie que Gabo lui refuse. Et quand elle est définitivement partie, Otto devient, plus que jamais, le confident de l'artiste. Un artiste qui est détesté par tous ceux qui l'approchent: ses voisins dans les coulisses se moquent de lui, et les danseuses et chorus-girls 'apprécient pas sa morgue et se moquent de son côté hautain... Seul contre tous, Gabbo adopte une position de repli, parlant toujours plus à Otto sans se rendre compte qu'il devient peu à peu complètement fou...
De son côté, Mary écoute Otto, car elle sait qu'il exprime le côté positif de son propriétaire. Quand elle dit adieu à Gabbo, c'est à Otto qu'elle le dit. Du coup, le doute est permis, et ni Cruze ni Stroheim ne nous diront jamais clairement si Otto est doué de vie ou si c'est tout simplement une histoire, littéralement, de fou. La solution s'impose de toute façon d'elle-même, le personnage de Gabbo étant, comme un Svengali malchanceux, totalement fascinant... Un mélange de folie, donc, mais aussi d'une pudeur malvenue, celle d'un personnage qui s'enferme dans un amour impossible...
Il fallait, pour un tel personnage, un monstre sacré comme Stroheim. Celui-ci est royal, jouant de son accent et de sa raideur comme rarement... Il semble apprécier le fait d'utiliser enfin sa voix, d'ailleurs: c'est son premier film parlant, et il réussit brillamment le test... Le personnage a sans doute bénéficié de ses idées, et on trouve des touches personnelles dans son costume et son maquillage: en plus de l'aspect cérémonial de son costume de scène (une veste blanche impeccable, une culotte de velours noir avec des as jusqu'aux genoux, et une paire de chaussure à la dernière mode du XVIIIe siècle), il a ajouté des médailles sur lesquelles nous ne saurons rien, et qui ajoutent un peu plus à la dimension mythique et passée du personnage: il a vécu, et il ne sait pas lui-même qu'il est en bout de course... Comme pour confirmer ce dernier point, la cicatrice de l'acteur, située sur le front, au-dessus de l'oeil droit, est accentuée par le maquillage et justifie une fois de plus de manière éclatante la présence d'un monocle...
Betty Compson est formidable, et il est dommage qu'elle n'ait pas pu prolonger cette carrière de premier plan... Ici, elle est doublée aussi bien pour les scènes chantées que pour la danse. Car c'est la particularité, mais aussi la malédiction, de ce film: c'est aussi une comédie musicale... Typique de 1929, c'est à dire qu'on y considère le spectacle comme devant être à l'imitation de ce qui se passait à New York chez Ziegfeld: des danseuses habillées de mousseline, qui marchait en rythme, accumulées de tableau en tableau. Une spirale de mauvais goût au goût artistique réduit à néant... Ces scènes était rehaussées de couleurs dans la version originale disparue, mais en noir et blanc, elles sont des tentations coupables de zapper, malgré l'extravagance des moyens mis en oeuvre: des mises en scènes délirantes (l'un de ces numéros montre les danseurs et danseuses évoluer sur une toile d'araignée...) et les clins d'oeil à la permissivité de Ziegfeld (les statues nues et vivantes, maquillées de blanc). Ces scènes ont probablement joué pour la bouche à oreille du film, mais aujourd'hui elles l'alourdissent considérablement.
Ce qui est aujourd'hui considéré comme un classique, paradoxalement, n'a pas eu une très belle carrière en salles. C'était un pari risqué pour Cruze, et il a payé le prix: après un ou deux films indépendants voire tournés pour des compagnies de seconde zone (Republic ou Tiffany, par exemple), et quelques productions occasionnelles pour Universal ou Paramount, la carrière de l'ambitieux metteur en scène de The covered wagon et Old ironsides était finie...
La petite amie du gangster Jim "Thunderbolt" Lang (George Bancroft), Ritzy (Fay Wray), voit en secret Bob Moran (Richard Arlen), un jeune banquier sans aucun lien avec le crime. C'est le début d'une série d'événements qui conduiront le généralement prudent chef de la pègre au couloir de la mort... Mais il a de la ressource, même en prison: peu de temps après, Moran se fait piéger et le rejoint...
Pour son premier film parlant, Sternberg a tout de suite pris les choses en main, en intégrant le son à sa mise en scène. Il réalise d'une part un film de gangsters très proche de ce qu'il avait réussi brillamment avec Underworld, et du reste la présence de Bancroft est tout sauf un hasard; il y montre un parcours étonnant, celui d'un gangster qui n'a rien à perdre, mais agit en permanence selon des codes complexes qu'illustrent ses actions et son regard. Bancroft, finalement, parle peu... D'autre part, la mise en scène intègre les dialogues comme un choeur grec mais mis en situation, la plupart des personnages en place servant à véhiculer de l'information, faire avancer l'intrigue, etc... Si le dialogue souffre de la lenteur propre à la prudence conseillée par les techniciens qui pensent qu'un débit rapide serait dommageable à la compréhension (ce qui va changer), Sternberg se résout à limiter les répliques, comme le fera Lang deux ans après dans M...
En choisissant de commencer par suivre Fay Wray et Richard Arlen, Sternberg baigne le film de romantisme, mais qu'on ne s'y trompe pas: le héros reste Thunderbolt, et son destin flamboyant... Cela étant les deux tourtereaux s'en tirent bien, surtout Fay Wray en fiancée d'un gangster. L'attitude ferme et décidément aguerrie qu'elle affiche dans la scène située au poste de police nous change de ces sempiternels rôles qui la voient crier plus souvent que parler (cela étant dit avec le respect, bien entendu, qui est dû aussi bien à King Kong qu'à Doctor X). La deuxième moitié du film est dominée par les scènes tournées à Death row, où Sternberg trouve des moyens d'utiliser le son d'une manière novatrice: le dialogue et les bruits ambiants sont partagés entre les personnages vus à l'écran (le plus souvent Bancroft et un savoureux directeur de prison dépassé par les événements, incarné par Tully Marshall), et tout leur environnement, fait largement de voix et de son off. Il en sort une vision forte de cette situation humaine si particulière, qui sied bien au romantisme si original de Josef Von Sternberg...